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	<title>HISTOIRES D&#039;ALSACE &#187; Sélestat</title>
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	<description>Blog de Gabriel BRAEUNER, historien</description>
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		<title>La Maison jaune, Journal du confinement, Mars-Juin 2020</title>
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		<pubDate>Thu, 16 Jul 2020 18:01:14 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Gabriel Braeuner   La Maison jaune   Journal du confinement   Mars-Juin 2020   Mardi 17 mars C’est fait, cela fait 12 heures que nous sommes confinés. Astreints à nous déplacer le moins possible pour gagner une guerre, celle du coronavirus que le président &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/la-maison-jaune-journal-du-confinement-mars-juin-2020/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;" align="center"><b><i>Gabriel Braeuner</i></b></p>
<p style="text-align: justify;" align="center"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;" align="center"><b><i>La Maison jaune</i></b></p>
<p style="text-align: justify;" align="center"><b><i> </i></b><b><i> Journal du confinement  </i></b><b><i> Mars-Juin 2020</i></b></p>
<p style="text-align: justify;" align="center"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Mardi 17 mars</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">C’est fait, cela fait 12 heures que nous sommes confinés. Astreints à nous déplacer le moins possible pour gagner une guerre, celle du coronavirus que le président de la République a solennellement déclenchée la veille au soir. Nous étions, paraît-il, plus de trente millions à le suivre, rivés devant notre poste de télévision. C’est dire si heure était grave. Le ton était martial, ce qui va de soi quand on déclenche les hostilités.</p>
<p style="text-align: justify;">On avait une demi-journée pour s’organiser. Pour beaucoup, le monde actif notamment, qui parait-il n’est plus le nôtre, c’était nettement insuffisant. Pour nous autres retraités, c’était « jouable ». Nous étions donc d’emblée les bons élèves de la classe. Nous nous sommes empressés de nous rendre via internet sur le site du gouvernement pour télécharger la fameuse attestation de déplacement dérogatoire, de même que la liste des établissements autorisés à recevoir du public.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour le reste, fidèle à une vielle habitude, nous avons essayé d’organiser un planning d’activité pour les semaines à venir. Comment utiliser sa journée quand on est condamné à rester à domicile ? Et si je me mettais à jouer, moi qui n’aime pas les jeux de société ? Et si chaque jour, à intervalle régulier, je jouais au Scrabble avec mon épouse comme font les vieux, dont je fais partie désormais, qui ont peur de perdre la mémoire et qui se rassurent à bon compte en plaçant leurs mots et leurs lettres sur un échiquier en doublant voire triplant leur valeur.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mercredi 18 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">La journée s’organise. La lecture de la presse locale le matin prend plus de temps que d’habitude. C’est que les nouvelles du front ne sont guère rassurantes. L’ennemi progresse avec une rapidité foudroyante ; il est un adepte du <i>Blitzkrieg</i>, frappe vite et bien. Surtout chez nous en Alsace qui très rapidement détrône toutes les autres régions françaises en devenant le foyer principal de la pandémie en France. L’occasion d’apprendre un nouveau nom, celui de <i>cluster </i>que les journalistes, experts et hommes politiques utilisent avec gourmandise. À une situation inédite, un vocabulaire nouveau. L’expertise cela doit être cela. Utiliser des mots que le commun des mortels n’utilise pas pour faire « science « à défaut de faire sens. Le cluster n’est rien d’autre qu’un foyer d’épidémie. Tout ça pour ça, on aurait pu faire plus simple. Mais aurait-on alors été « expert » ?</p>
<p style="text-align: justify;">Le confinement est-il total ? Peut-on se balader ? Faire un tour ? Apparemment oui, mais rapidement. Le tour de la maison ou d’un pâté de maisons. Juste pour se dégourdir les jambes. Aussitôt dit, aussitôt fait. Je prends mes bâtons de marche nordique et je me promène d’un pas assuré du côté du lac de canotage. Peu de monde, presque personne. Les rues sont vides, le tour du lac à peine fréquenté. Je me dis que les Sélestadiens sont bigrement disciplinés. Presque autant qu’un Chinois ou qu’un Singapourien. Je culpabilise. Mais qu’est-ce que je fous dehors ? Je rentre et gagne ma première partie de Scrabble. J’éprouve (presque) le plaisir du confinement. Pour combien de temps ?</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b><b><i>Jeudi 19 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pas de course, aucune sortie. Il fait beau et le soleil brille. Une vraie et belle journée de printemps. Fenêtre ouverte, je bronze au soleil de midi en lisant un passionnant article écrit par notre confrère de l’Académie d’Alsace et professeur à la Sorbonne Jean-Marie Valentin sur Maurice Betz traducteur et médiateur. Qui se souvient encore de Maurice Betz (1898-1946), ce Colmarien de naissance qui le premier traduisit la<i> Montagne magique </i>de Thomas Mann avant de devenir celui qui fit connaître Rilke en France ? La ville est vide, la place de la République où nous résidons est déserte. De temps en temps, quelques rares personnes y promènent leur chien. Elles sont en règle, si elles ont le réflexe d’amener leur attestation. Les besoins des animaux de compagnie sont sur la liste des déplacements dérogatoires. Ils sont mieux traités que beaucoup de soignants qui manquent cruellement de masques, et de malades privés de respirateurs. C’est que la situation est catastrophique dans les villes alsaciennes et notamment à Mulhouse. Un hôpital militaire de campagne va y ouvrir. En attendant, des malades sont transportés par avion et hélicoptères dans des hôpitaux de » l’intérieur ». 1169 personnes sont hospitalisées dans la région du Grand Est, 300 en réanimation. Presque une centaine de morts. Et ce n’est que le début ! Ce soir, j’étais à 20 heures sur mon balcon pour applaudir le personnel soignant comme des centaines d’autres. Leur dévouement est exemplaire. C’est la moindre des choses de penser à eux et de le manifester. Je viens de prendre la pâtée au Scrabble. C’est la seule chose normale aujourd’hui !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Vendredi 20 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Vu mon médecin généraliste ce matin. La situation sélestadienne est au diapason. Plus de lit de libre pour accueillir les malades. Les chiffres communiqués sont inférieurs à la réalité. L’Agence régionale de la Santé annonce, laconique, que la situation s’aggrave. Les médecins croulent sous les coups de fil de personnes qui paniquent et qu’il faut rassurer. Plus de cent par jour chez mon praticien préféré. Et toujours en attente de masques. En attendant, il a sorti ceux que Roselyne Bachelot a fait fabriquer il y a une dizaine d’années. 1 milliard de masques contre la grippe H1 N1 en 2009 ! Ils sont officiellement périmés…uniquement l’élastique me confie avec le sourire mon ami médecin. Ses collègues montent au créneau demandant au gouvernement de renforcer les mesures et d’appliquer un confinement radical. À la chinoise !</p>
<p style="text-align: justify;">L’historien que je suis resté n’a pu s’empêcher de scruter depuis quelques jours le passé pour s’intéresser au comportement de nos aïeux lors de l’épidémie de la peste… au temps des humanistes ! Telle ville italienne se plaint de ces jeunes qui jouent la sérénade à leur bien aimée quand ils devraient être confinés chez eux, tels médecins français estiment qu’il ne faut pas dire toute la vérité aux gens de peur de leur donner « des frayeurs paniques ». Bref, on recommande d’user d’un discours modéré, légèrement anxiogène.  <i>Nix nejes under de Sun. </i> Quant à Laurent Fries, médecin humaniste bien connu en Alsace, qui publia le premier Vidal en langue vernaculaire à Strasbourg en 1519 chez l’imprimeur Grüninger, il recommandait, à côté des pilules pestilentielles et de la thériaque à base d’oseille et de mélisse « de faire l’amour fréquemment »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b><b><i>Samedi 21 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Dans les messages reçus par mél ou par téléphone, j’aime qu’on me demande de prendre soin de moi. C’est une formule que j’utilise moi aussi volontiers quand je m’enquiers de la santé de mes amis. Elle fait flores en ce temps d’épidémie. Elle exprime une forme de tendresse et de bienveillance à l’égard d’autrui. Elle ne donne pas l’impression d’être une formule creuse que l’on peut utiliser n’importe quand et n’importe comment. Non, elle nous engage, elle nous oblige à prendre conscience de ce qu’on écrit. Elle fait vraiment sens, elle a du contenu. Elle a la sincérité qu’un like de FB n’aura jamais. On l’écrit, lettre après lettre, mot après mot. On a le temps de la ruminer. Il ne suffit pas d’appuyer sur un bouton pour se donner bonne conscience. C’est autre chose qu’un geste mécanique. Elle dit notre sympathie et parfois même notre empathie, elle révèle une part d’humanité. Voilà pourquoi, elle ne s’adresse pas seulement qu’aux malades mais à toute la chaîne de ceux qui sont sur le pont pour essayer de les guérir. Ceux que nous applaudissons le soir à 20 heures sur nos balcons en pensant fortement au personnel soignant, qui le mérite tant, mais aussi à tous les autres, les « obligés » : caissières, policiers, postiers, livreurs, ouvriers du bâtiment et paysans et j’en omets par ignorance, qui assurent vaille que vaille la continuité du service… d’autrui !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 22 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Les enfants sont devenus nos parents. C’est une inversion dont l’épidémie m’a fait prendre conscience. Ils prennent désormais régulièrement des nouvelles de nous à défaut de prendre soin de nous. Confinés eux aussi ! Ils nous téléphonent, se tiennent au courant de notre état de santé et nous engueulent avec tact et délicatesse quand ils estiment que nous ne sommes pas assez rigoureux avec les consignes de confinement. Que diable étais-je allé faire chez mon médecin généraliste pour renouveler une ordonnance de routine que le pharmacien m’aurait naturellement prolongé ? J’ai pris une volée de bois vert de mon aînée. Tout penaud, j’ai promis que je ne recommencerai pas.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous continuons à nous appeler prendre des nouvelles les uns des autres par le téléphone et, depuis aujourd’hui, miracle « coronavirusien » par Skype. J’ai l’impression de découvrir l’Amérique quand les autres pratiquent la chose depuis belle lurette. Mais voilà, je n’en voyais pas la nécessité, enfant davantage de la galaxie Gutenberg que celle d’Internet. Comme tous les convertis de la 11e heure, me voilà enthousiaste comme si j’avais conquis le saint Graal. L’installation à distance fut un morceau de bravoure dont les enfants, hilares devant tant de maladresse, se souviendront longtemps. Que leur chaud que leur père se promène tous les jours en terre humaniste sur les traces de d’Érasme, de Beatus et de leurs épigones, il ferait mieux d’apprendre à se servir des ressources de la toile et de son portable dont il doit utiliser 1/10e des ressources. Au mieux ! On ne peut pas leur donner tort. Oh le bouffon !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 23 mars </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Va, pensiero sull&rsquo;ali dorate</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Va, ti posa sui clivi, sui colli,</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Ove olezzano trepide e molli</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>L&rsquo;aure dolci del suolo natal !</i></p>
<p style="text-align: justify;">Amis italiens, qui payez un si lourd tribut à cette funeste épidémie &#8211; 800 décès, hier soir encore — je ne résiste pas à l’émotion, partagé chaque soir avec vous, quand vous entonnez cet air de Giuseppe Verdi, tiré de Nabucco, votre deuxième hymne national. Vous me dites que c’est un chant de résistance autant qu’un chant patriotique, un plaidoyer pour l’unité italienne quand vous étiez sous le joug de l’étranger. Il me donne des frissons, et fait monter en moi quelques larmes que je ne mets pas sur le compte d’une sensibilité exacerbée. Je craque quand je vous entends, sur les balcons, l’entonner. Je fonds quand un orchestre virtuel ou chacun, confiné chez soi, dirigé par un chef d’orchestre tout aussi solitaire, l’amorce à l’unisson. Nous avons pour habitude de proclamer qu’un peuple qui chante est un peuple qui a su conserver son âme. Donnez-nous-en un tout petit peu. Consentez que nous le chantions avec vous, même si nous devions chanter faux. La cause en vaut la peine, elle est belle, même si elle est désespérée.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mardi 24 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes à la veille d’un nouveau tour de vis. Cela fait une semaine que nous vivons dans un confinement à géométrie variable, si l&rsquo;on en croit le gouvernement. Devant l’horizon forcément réduit qui est le mien, la place de la République qui s’ouvre sous mon balcon est vide, désespérément vide. Le soleil brille sur un espace où hier encore résonnaient des cris d’enfants, où les parents prenaient l’air à l’abri des grands arbres et du monument aux morts. L’endroit est désormais désert. Le matin, quelques rares courageux promènent leurs chiens, l’après-midi, vers 16 heures, un joggeur solitaire abat consciemment ses kilomètres d’une petite foulée. Il fait le tour de la place qui ne fait pas tout à fait un kilomètre. Il passe et repasse inlassablement devant la maison. Il rythme notre après-midi, Il fait partie de notre quotidien. Aussi régulier que les cloches des églises d’alentour qui sonnent l’heure. On ne les a jamais entendues aussi distinctement. Paradoxe bienvenu : La nature a repris ses droits. Elle se fait à nouveau entendre, même en ville. Surtout en ville. Peu de bruit sinon ses murmures à elle, le vent qui frémit dans les feuilles des arbres. Un printemps au rendez-vous, aussi précis qu’une horloge suisse, des oiseaux qui chantent et un air qu’on respire à nouveau. Pur enfin. Depuis quand n’avions-nous plus est cette sensation ? Belle leçon de la nature à notre endroit. Elle est redevenue elle-même depuis qu’elle nous a demandé de nous retirer. À méditer ! Quand viendra l’heure de faire nos comptes, ce qui signifiera que nous sommes sortis de cette crise, il faudra s’en souvenir et en tirer les conséquences. Avant que l’amnésie, qui nous caractérise hélas, vienne nous endormir à nouveau.</p>
<p style="text-align: justify;">L’oubli n’efface pas la faute.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b><b><i>Mercredi 25 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Quand reverrons-nous la maison jaune ? Elle est pour nous un signe de ralliement. C’est là que nous nous sommes promis de nous retrouver lorsque tout ira mieux. Quand nous aurons survécu et que nous pourrons nous déplacer de nouveau. La maison jaune ? Un beau petit pavillon dans un village près de Colmar occupé par Sarah, notre petite fille trisomique, et ses parents Céline et Manu ainsi que son frère Romain. Un havre de paix, une maison de concorde, un lieu où l’on aime se retrouver. Quand Sarah a une contrariété, ou est tout simplement fatiguée, elle nous implore pour rentrer chez elle « dans la maison jaune ». C’est sa maison, son refuge et son univers. Il est devenu le nôtre. C’est ici qu’on se promet de venir pour écrire, un jour, le mot Fin à la pandémie qui nous submerge aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes au 8e jour de confinement. On vient de le prolonger de six semaines. La pandémie est mondiale et l’Alsace continue d’être en première ligne en France. Les hôpitaux sont saturés, l’hôpital militaire de campagne à Mulhouse a été enfin installé, le personnel soignant est aussi héroïque qu’exténué, les morts dans les Ehpad explosent. Parent pauvre des mesures sanitaires prises, les établissements qui accueillent nos aînés, qui sont censés nous accueillir demain, sont dans une situation épouvantable qui laisse craindre le pire. Un chiffre de 100 000 morts à venir dans les Ehpad a été lancé, sur le plan national par les professionnels du secteur. Chiffre choc destiné à faire réfléchir et surtout réagir. À Cornimont, tout proche, entre Mulhouse et Épinal, 20 pensionnaires sur un total de 160 viennent de mourir en quelques jours. La France est en état d’urgence pour deux mois. Les retrouvailles dans la maison jaune ne sont pas pour tout de suite.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Jeudi 26 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Rien de tel en ce jour de confinement qu’un petit détour par la philosophie. J’ai, depuis longtemps, un faible pour André Comte Sponville, cet athée non dogmatique, fidèle… au christianisme, excellent pédagogue qui en toute chose a su rester accessible à ses lecteurs. J’avais apprécié, en son temps, le <i>Petit traité des grandes vertus. </i>Son <i>Dictionnaire philosophique </i>(2013) est toujours, dans mon bureau à portée de main. J’ai beaucoup aimé ce qu’il disait, l’autre jour dans le magazine la Croix Hebdo sur l’éthique humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">« Il y a deux façons d’être humaniste. La première revient à faire de l’homme une sorte de dieu et à ériger l’humanisme en religion. Ce n’est absolument pas ma vision. Si l’homme est notre dieu, c’est le plus piètre que l’humanité ait inventé. Qu’est-ce que ce dieu tellement plus capable du pire que du meilleur ? Non. Être humaniste pour moi, ce n’est pas tant célébrer la grandeur de l’homme que de lui pardonner ses faiblesses. L’homme n’est pas notre dieu, mais notre prochain. C’est ce que j’appelle un humanisme de miséricorde. Il s’agit de nous pardonner mutuellement notre petitesse. Dès lors l’humanisme n’est pas notre religion, mais notre morale. La fragilité d’autrui renvoie à notre responsabilité envers lui. »</p>
<p style="text-align: justify;">Il nous invite à aimer la vie et les autres, tout simplement. « Face à l’épidémie, soyons prudents et solidaires, bien sûr, mais sans paniquer. Se laver les mains, c’est bien mais cela ne tient pas lieu de sagesse. Profitons de cette période de confinement pour lire et réfléchir, prendre du recul et méditer, pour apprécier la chance d’être vivant, pour prendre soin de vos proches et de nous-mêmes. »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Vendredi 27 mars.</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">La catastrophe est devant nous à en croire les spécialistes comme les prophètes de malheur. L’opinion publique insensiblement se détache du gouvernement qu’elle soupçonne de ne pas dire toute la vérité. Malgré le sacrifice &#8211; nous sommes bien dans un langage de guerre — du personnel soignant qu’on invite à applaudir quotidiennement, l’impréparation de notre pays est dénoncée. Nous continuons de manquer de lits, de masques, de respirateurs et de matériel de détection du virus. Au grand dam des soignants du bas en haut de l’échelle sanitaire, admirables dans leur engagement et abnégation.</p>
<p style="text-align: justify;">La comparaison avec nos voisins allemands, où l’on procède à 500 000 tests de dépistage par jour quand nous nous hissons péniblement à 9000, est confondante. Elle passe d’autant plus mal, que l’Alsace est à sa frontière. À quoi bon un hôpital militaire de campagne de… 30 lits qui fait se déplacer un président de la République et un TGV, une première en Europe ! (Et pour cause) transformé en hôpital mobile pour transporter 20 malades à l’autre bout de la France, quand il nous faudrait des lits par centaines sur place, et tout ce qui va avec. La « Grande Nation » semble rester fidèle à elle-même. Le verbe sert de moyen, la publicité de communication. Le chef d’État a certes endossé les habits de Clemenceau et son langage guerrier. L’anachronisme est révélateur. Mais rien n’a vraiment changé. Nous sommes toujours en retard d’une guerre. Et c’est dommage quand on voit cette formidable mobilisation, ce courage et ce sens du service d’autrui exprimé et vécu par des milliers de nos compatriotes.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 28 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Les temps sont moroses et le soleil continue de briller. Le printemps est là et bien là. La nature nous fait la nique. À moins que ce soit un clin d’œil. Une façon de nous dire qu’elle est toujours présente. Nous l’avons piétinée et ignorée, elle se rappelle à notre souvenir. Et à quel prix !</p>
<p style="text-align: justify;">Le vague à l’âme n’est pas seulement lié à l’état de catastrophe et d’anxiété dans laquelle nous vivons. Il est constitutif de notre identité.<i> D’alemanisch Wehmuet </i>(la mélancolie alémanique) est un trait qui nous caractérise, nous autres Alsaciens. Souvenez-vous de cet extrait de la chanson de Germain Muller d<i>’Alemanne,</i> composée pour la revue du Barabli de 1965 :</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Was guet duet / Wenn’s weh duet/ des isch d’alemanisch Wehmuet/ Wenn’s eim so guet duet, wenn’s Herz bluet/  des isch d’alemanisch Wehmuet.</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Ce qui fait du bien/ quand ça fait mal / c’est cela, la mélancolie alémanique/ quand cela te fait tellement de bien/ quand ton cœur saigne. C’est cela la mélancolie alémanique</i></p>
<p style="text-align: justify;">On ne lutte pas contre elle. On se laisse submerger. On l’accompagne au mieux. Fermez-les yeux si elle vous étreint et laissez-vous porter par l’admirable, intemporel, élégiaque et mélancolique Adagio du <i>Quintette à cordes, en ut majeur</i> (op. 103, D.956) de Schubert. Quand le silence devient mélodie « entre ciel et terre », écoutez-le !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 29 mars </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Qui l’eût cru ? Facebook si décrié, souvent à raison, est devenu un formidable lien entre les uns et les autres. Dans notre confinement, il est un moyen efficace de continuer à dialoguer. Pour la première fois peut-être, les like sont autre chose qu’un simple acquiescement monotone et automatique que les moutons de Panurge que nous étions devenus échangeaient aussi mollement que distraitement. Un like ne nous coûtait pas grand-chose, il n’engageait pas énormément et donnait bonne conscience quand même, à peu de frais. Il était (presque) anonyme…</p>
<p style="text-align: justify;">Et voilà que par je ne sais quel miracle, il devient un lien authentique et vécu, un moyen de se rassembler, de partager et même de communier. Les communautés de paroisses catholique et protestante de Sélestat -elles ne sont pas le seules — en ont fait un lieu de rassemblement. Le dimanche matin, on peut désormais suivre et la messe et le culte, sur FB. Chanter, écouter l’homélie, répondre aux invocations et prier ensemble « comme si vous y étiez ». Certes, la communion n’est que virtuelle, ou spirituelle pour être précis mais pour le reste, tout est là. C’est bien votre église, votre curé ou pasteur, vos cloches… Et si les églises sont vides, les fidèles qui suivent sont autant, sinon plus nombreux, que les assemblées dominicales habituelles. L’écran n’est plus un obstacle. La proximité avec l’officiant est un atout. Pas de « grand » devant vous qui vous empêche de voir même si, selon l’expression « consacrée », on écoute, référence au temps jadis, les messes. Unis dans la prière et le recueillement par FB. Unis tout simplement par FB. Etonnant non ? Comme aurait dit Pierre Desproges.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 30 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Il a été un de grands médiévistes. Spécialiste de l’histoire du Saint-Empire Romain germanique, de l’humanisme, de la Réforme et de l’histoire religieuse plus généralement. Membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres (1993), un de ces enseignants qui vous marquent à vie. Ceux rares qui méritent le nom de maître. Maître de vie même, car Francis Rapp qui vient de succomber (hier) au coronavirus n’était pas qu’un remarquable pédagogue mais un homme courtois, probe, affable et ouvert aux autres, chrétien fervent qui avait fait de l’amour du prochain une maxime de vie. Je lui avais dédié mon ouvrage « Au cœur de l’Europe humaniste « et lui avais remis en main propre à l’automne 2018, cinquante ans après avoir été son élève ! Il vient de m’écrire, une dernière fois, le 18 février, il y a à peine un mois. Toujours aussi attentif et humain. Francis Rapp ne s’était jamais remis du départ de son épouse Marie-Rose, décédée en juillet 2018, qui était aussi sa collaboratrice. Ils se sont enfin retrouvés. L’Humanisme a perdu un de ses meilleurs spécialistes. Et l’humanisme chrétien un de ses représentants les plus éminents.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mardi 31 mars</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Cela fait deux semaines que nous sommes confinés. On devrait encore en avoir pour autant. Personne n’y croit en réalité, y compris ceux qui fixent et refixent les échéances. Le pire étant à venir, nous ne serons pas libérés de notre confinement aux alentours de Pâques. Même Donald Trump, n’y croit plus. C’est dire ! La France n’a pas encore connu le pic de la crise et les hôpitaux sont saturés. Nous avons dépassé le cap des 3000 décès quand les Espagnols ont franchi celui des 10 000 et qu’on en attend de « 100 à 200 000 » morts aux USA. Les prochains jours risquent effectivement d’être décisifs et nombreux sont ceux qui se préparent au pire.</p>
<p style="text-align: justify;">En attendant, le personnel soignant, du bas au haut de l’échelle, continue de faire des miracles. Quotidiennement ! Dans les blocs opératoires comme dans les Ehpad. Les vrais héros, ce sont eux. Une foule d’anonymes qui ne comptent plus les gestes héroïques et qui, inlassablement, montent « au front » mal équipés, toujours en attente de blouses, de masques, de respirateurs qui sont, on nous l’assure, sur le point d’arriver. Comme quoi, c’est dans l’épreuve que se révèle le vrai courage et la personnalité de chacun.</p>
<p style="text-align: justify;">Que se révèle aussi, hélas, parfois, la bêtise la plus crasse. Que penser, et nous autres Alsaciens, compte tenu de notre histoire, y sommes particulièrement sensibles, de ce flot de haine trouvé sur les réseaux sociaux, du côté de la Charente où quelques parfaits imbéciles n’ont rien trouvé de mieux, alors que leur hôpital accueillait quelques Alsaciens transportés d’urgence par TGV de les  accueillir avec les propos suivants : « Les Alsaciens reviennent comme en 14-18 et en 39-45 ( sic) » , « Merci l’Etat vous avez trouvé la bonne solution pour contaminer tout le monde. » La théorie du complot et la recherche du bouc émissaire sont aussi vieilles que les épidémies…</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b><b><i>Mercredi 1 er avril. </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">La tête n’est manifestement pas au poisson d’avril qui faisait nos délices jadis. Même si nous nous sentons obligés parfois de nous pincer pour vérifier si nous ne rêvons pas. Ce ne serait donc qu’un cauchemar qui disparaîtra dès qu’on se réveillera. Un mauvais rêve, tout au plus, un poisson d’avril au goût douteux. Et pourtant, au réveil, la pandémie est toujours là. Plus que jamais. Elle mérite bien son nom. Elle est présente partout et les Etats-Unis qui, hier encore, par l’intermédiaire de leur président, la sous-estimaient, est submergée par son intrusion. En quelques jour, le pays est devenu le plus grand foyer de contamination du monde. Tiens, je n’ai pas parlé de « cluster ». Le terme est moins utilisé depuis quelques jours par les médias qui se sont aperçus que « foyer » faisait très bien l’affaire. A moins qu’il s’agisse d’une réponse au concept de produire localement qui est en train de s’imposer depuis que nous avons enfin compris qu’il était urgent de fabriquer masques, respirateurs et blouses sur place plutôt que de les importer de l’autre bout du monde. Nous venons de comprendre que les circuits courts, le recours à des magasins de proximité pour acheter nos produits alimentaires sont une solution pratique et « vraiment » économique. Rien de mieux que de continuer par notre propre langue qui reste une de nos rares et vraies richesses.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Jeudi 2 avril </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Je partage volontiers les propos de Marion Muller Colard, écrivaine et théologienne, qui vit en Alsace : «<i> Voilà ce qui peut nous sauver, la conscience de notre précarité.</i> » La présente pandémie nous montre combien nous sommes démunis et fragilisés face à ce virus dont nous ignorons, à l’heure actuelle, l’essentiel. Nous devons faire face à tant d’urgences que nous n’avons pas encore pris le temps de nous intéresser suffisamment à sa genèse et à son histoire. Les scientifiques y travaillent d’arrache pied et nous pouvons leur faire confiance. Nous saurons un jour en faire l’historique et connaîtrons sa genèse. En attendant, ce sont les effets qui font frémir et les statistiques qui s’affolent. Un peu partout dans le monde et en Italie qui continue à payer un prix exorbitant au fléau. 14 000 morts à ce jour ! Une Italie qui nous a prévenus et qui n’a pas été avare, parce qu’elle avait été en première ligne, de conseils et de recommandations pour nous éviter les erreurs qu’elle avait pu commettre. L’avons-nous assez écoutée ? Entendons-la. Elle a toujours quelque chose nous dire, elle qui fut le berceau de notre civilisation, après la Grèce, et qui nous donna plus tard l’humanisme dont, ici, nous nous revendiquons tant. <i>« J’observe,</i> nous dit l’écrivain Erri de Lucca<i>, de là où je suis, que nous sommes comme en état de siège. Et qu’il y a un nouveau sentiment de résistance et de solidarité. Pour la première fois de ma vie, l’économie idolâtre avec le mythe de la croissance qui l’accompagne, cède le pas sur la protection de la santé publique. La vie dans sa simplicité régit les relations humaines. Ce sont désormais les médecins et non plus les économistes qui font autorité</i> »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Vendredi 3 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes nombreux à penser qu’il y aura un avant et un après pandémie. Au plus fort de la crise et du confinement, nous imaginons parfois la vie d’après. Nous avançons la belle utopie d’un nouveau rapport au vivant, d’une solidarité retrouvée, d’un lien plus affirmé entre les uns et les autres, subitement conscients que nous ne possédons pas la vie mais que nous lui appartenons. Nous nous mettons à rêver d’un monde plus juste et plus équitable. Nous donnons l’impression, puisque nous sommes en terre humaniste, que <i>l’humilitas </i>l’emportera sur la <i>superbia</i>, qui tenait le gouvernail, naguère, c’est à dire il y a quelques jours encore. Le confinement nous a (parfois) conduit à réfléchir tout seul, enfin, comme un grand, par nous-même et non pas en fonction d’un « prêt à penser » commode représenté par tous les faux experts qui se relayaient sur nos chaînes d’information continue et qui, miracle, se font rare depuis que de paroles autorisées, celle des médecins, les ont remplacés. Heureusement et positivement ! Mais qu’en est-il de cette nouvelle utopie ? Un comportement durable ou une simple foucade. Que sera demain ?</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Demain,</i> nous dit Erri de Lucca,<i> nous reviendrons aux mêmes mauvaises habitudes. Mais nous garderons en nous les deuils et une lueur au loin, avec la perception d’une autre vie possible donnant la priorité à la vie plutôt qu’à l’accumulation ».</i></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 4 avril </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Le pessimisme lucide de l’auteur italien a trouvé confirmation rapidement. La foire d’empoigne qu’est devenue la chasse aux masques laisse songeur. Ce qui se passe sur le tarmac de l’aéroport de Pékin est surréaliste. Des Etats détournent, avec une parfaite bonne conscience, des masques achetés par d’autres. Les victimes se plaignent en oubliant qu’elles procèdent de même. Chacun pour soi comme si rien n’avait changé.  D’un côté des exemples admirables de compassion et de mouvement solidaires, de l’autre des comportements de voyou.  L’homme est capable, « en même temps », du meilleur comme du pire. Nous retiendrons cependant le meilleur. Ce personnel soignant, dans les hôpitaux comme dans les Ehpad, qui monte au front sous la mitraille, manquant de masques et de protection malgré les promesses, vaines jusque-là, d’un équipement qui est annoncé, chaque jour, comme… imminent ! Parmi ces damnés de la terre, les éboueurs, les chauffeurs routiers et les ambulanciers.  Et la police chargée de traquer ceux qui ne respectent pas le confinement, ceux qui, en cette veille de semaine pascale, songent à déserter les villes pour une campagne subitement nantie de toutes les qualités. Plus de paysans bashing actuellement. Nous sommes bien contents de trouver refuge et nourriture. Pour un peu, quelques citadins, aux oreilles sensibles le reste du temps, accepteraient d’entendre, de nouveau, les cloches de l’église du bourg la nuit et le chant du coq au matin, quand le jour se lève.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 5 avril.</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pas de rameaux aujourd’hui. Pas de procession ni de<i> Palmesel</i> ce jour.  Les branches que vous avez subrepticement rassemblées seront bénies « virtuellement ».  L’Église se démène pour assurer. Sa liturgie est, elle aussi, victime du coronavirus. Vous la trouverez, signe des temps, sur les réseaux sociaux désormais. Les sanctuaires sont fermés. Le Mont-Saint-Michel a retrouvé son silence initial. Quand le site était celui d’un couvent. On entend le bruit de la mer, et celui des cloches qui vous invitent à matines ou aux vêpres. Moines et moniales, qui sont d’habitude dépassés par l’accueil des touristes, retrouvent la solitude et le silence qui sied à leur vie contemplative. Enfin ! Enfin un vrai retour aux sources. Celui <i>d’ora et labora.</i> Prie et travaille ! Hommage, par la prière à Dieu et au travail des hommes. Cela nous ramène à la règle de saint Benoit, créée au VIe siècle pour sa communauté religieuse et qui nous paraît tellement loin. Cela n’a jamais été aussi actuel. Nous qui sommes impatients de sortir de chez nous sommes invités à sortir d’abord de nous-même.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 6 avril </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Nous ne sommes pas égaux devant le virus. Nous ne le sommes pas davantage face au confinement. Quant au silence dont nous-nous prévalons, un silence retrouvé, essentiel, qui nous permet d’entrevoir la vie autrement, en retrouvant un corps et une nouvelle relation aux gens et au monde, à Dieu pour ceux qui croient, il s’avère être lui aussi un facteur d’inégalité. Essayez de méditer dans un appartement étroit, où s’entassent, dans nos banlieues et quartiers pauvres, les familles nombreuses. Même le silence est un privilège de nanti. Ce retour à l’essentiel, cette redécouverte de soi, cette pleine conscience à laquelle nous invitent les gourous de la méditation, ne sont pas donnés- c’est le cas de la dire- à tout le monde. Loin de là.</p>
<p style="text-align: justify;">Que dire enfin du silence dans les Ehpad, où vous avez beau avoir votre chambre individuelle. Vous êtes seul. Confiné à l’intérieur de votre cellule, coupé de vos proches à qui l’on interdit les visites : vos amis, mère, père, fille et fils, épouse ou époux. La double peine pour nos aînés. Nous les reverrons peut-être si le virus y consent. Et qui s’en iront, seuls, s’il insiste. Seul, c’est à dire, sans nous, sans vous, sans parole bienfaisante et geste tendre. Seul, face à l’inconnu !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mardi 7 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>« La nature, les animaux se vengent de l’homme ! » On a l’impression d’entendre un télévangéliste américain nous invectiver et nous promettre les flammes de l’enfer si nous ne convertissons pas. Plus sérieusement, et exprimé (un peu) autrement, la crise sanitaire semble trouver sa source dans une crise écologique. L’homme a abattu des animaux pour le trafic d’espèces sauvages. Il a déforesté avidement pour extraire des matières premières. 100 millions d’hectares de forêt tropicale ont disparu entre 1980 et 2000. Il a forcé les animaux à se rapprocher des zones habitées. Le commerce d’animaux de brousse s’est développé de façon anarchique. 2/3 des maladies émergentes sont aujourd’hui des zoonoses, autrement dit des maladies transmises par des agents infectieux qui ont trouvé dans l’animal sauvage leur réservoir. Prédateur de la nature, l’homme s’est mis en danger naturellement si on peut dire. Il se trouve désormais en présence d’agents pathogènes issus d’animaux dont on a bouleversé le milieu. Et ce n’est pas fini ! L’équilibre de la biodiversité doit devenir une préoccupation prioritaire. Ce n’est pas gagné. Outre des habitudes culturelles anciennes, des résistances économiques sont à prévoir. Ce commerce d’animaux sauvage n’est-il pas aussi une des rares ressources d’innombrables familles pauvres de par le monde ? Sans évoquer le réchauffement climatique largement imputable à l’activité humaine. On sait aujourd’hui que ce dernier est à l’origine de l’arrivée du moustique Zika au Brésil.  Et demain la dengue qui se rapproche de plus en plus de l’Europe. Il a bon dos le pangolin.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mercredi 8 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Nous n’en sommes pas encore, malgré les impatiences qui se font jour, au stade du déconfinement. Il sera lent et progressif. Officieusement c’est pour la fin avril. Ajoutez un mois de plus probablement. La communication du gouvernement, qui désormais ne fait plus rien sans l’aval du conseil scientifique, reste floue. Tout le monde a compris que c’est une stratégie. Après trois semaines de confinement les résultats sont loin d’être satisfaisants. Tant au niveau mondial que national. Il y a 80 000 victimes à ce jour du coronavirus dans le vaste monde. La Chine semble voir le bout du tunnel. Les Etats unis et la Grande Bretagne morflent. Trump, qui avait tout faux, semble maintenant accepter les chiffres catastrophe de 100 à 200 000 morts et les retourne, avec sa mauvaise foi habituelle, à son crédit. « Si on s’en sort avec ce nombre, on aura fait du bon boulot. On en annonçait dix fois plus… » Le premier ministre anglais, Boris Johnson, qui avait proclamé <i>urbi et orbi</i> qu’il continuerait à serrer les mains est au plus mal <i>au Charity Hospital</i> de Londres. Le virus n’en fait qu’à sa tête et se paye en même temps quelques têtes élues et couronnées. L’Alsace continue de payer le prix fort avec ses centaines de morts, ceux des Ehpad y compris. Moins de monde depuis quelques jours dans les services de réanimation. Elle est un peu moins présente sur les médias nationaux depuis que l’Ile de France est devenue, et de loin, la région française la plus exposée.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Jeudi 9 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Moins présente mais non pas absente. Ne nous plaignons pas du traitement dont nous sommes l’objet de la part des médias nationaux. Pour une fois, on aurait aimé se faire plus petit. Pour une fois, on se cacherait volontiers derrière l’anonymat du Grand Est. C’est bien la première fois ! Pour autant, nous faisons partie de cette même communauté de destin, comme nous faisons partie de la communauté nationale. Les médecins des autres régions françaises, et notamment ceux de l’Ile de France, également durement touchée, sont unanimes pour reconnaître combien leurs confrères et consœurs alsaciens ont été exemplaires par leur courage, leur compétence et leur exemple. Comprendre non seulement les médecins, mais l’ensemble du personnel soignant de la région. Bel hommage hier soir sur les chaines nationales de la TV de ce médecin de Fribourg-en- Brisgau qui a soigné des malades français et a « tiré son chapeau », en français dans le texte (allemand) à ses confrères d’Outre-Rhin.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b><b><i>Vendredi 10 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Un vrai temps de printemps. Lumineux et ensoleillé. Tout le contraire de l’image que l’on se fait du Vendredi-Saint dans la région. Maussade et triste. Comme une histoire qui se termine (en apparence) sur le Golgotha, loin d’ici et il y a longtemps. Celle du coronavirus n’en est hélas pas encore là. 100 000 victimes, à la date d’aujourd’hui, dans le monde. L’activité de la Covid-19 dans le Grand Est a atteint un pic depuis quelques jours et semble (doucement) se réduire. Une amorce d’infléchissement, ce que montre incontestablement la courbe des admis en réanimation. Pourtant, on meurt toujours autant. La situation reste fragile. Pour éviter tout relâchement, et nous éviter de succomber à la tentation de sortir par beau temps, le confinement sera encore renforcé durant le weekend pascal. Ce sera Pâques au balcon. Et le recours à l’écran pour nous retrouver autour de Skype. Signe des temps, la messe de Pâques procédera de même. Croyants, pratiquants ou mécréants, nous voilà tous réduits à utiliser les mêmes outils. Fidèle à une vieille pratique, j’écoute en cette après-midi lumineusement maussade mon Haydn annuel : <i>Les sept dernières paroles du Christ</i>. Parallèlement, à quelques kilomètres de là, mon frangin se passe le tristement romantique <i>Voyage d’hiver</i> de Schubert. Nous avons le moral cette année : d’habitude, en ce jour, c’est <i>Passio</i> d’Arvo Pärt.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 11 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Nous approchons des mille morts en Alsace depuis le début de la crise. Nous l’aurons dépassé au lendemain du triduum pascal. Elle fut poignante cette semaine de montée vers Pâques. C’est dans le silence du samedi de Pâques que nous recevons cette information. Silence à la fois liturgique dans les églises, silence désormais imposé par le très laïque confinement.  Les deux ont fini par se rejoindre. Parions que lorsque le déconfinement sera amorcé, la tentation de parler de résurrection sera grande. « L’après » continue de nous hanter. C’est plutôt bon signe. C’est même un excellent antidote contre le découragement et le laisser-aller. A condition de figurer dans la bonne case. Dans les hypothèses nombreuses et contradictoires du déconfinement imaginé aujourd’hui par les décideurs et leurs conseillers, experts ou non, il apparaît que les seniors, ceux qui ont plus de 70 ans seront les derniers. C’est gentil de vouloir les préserver. Tant de sollicitude devrait nous toucher. Nous versons une larme quand nous voyons le dévouement du personnel soignant dans les hôpitaux et Ehpad pour tous ces « petits » vieux et « petites » vieilles, mais nous enrageons en même temps. Nous sommes quelques-uns à avoir atteint cette septième décade, et bon pied, bon œil encore (pour combien de temps ?), nous aimerions offrir nos services à qui voudrait bien de nous en cette période de crise. De guerre même pour en revenir au langage présidentiel. Les portes se sont fermées. On ne nous calcule plus. Il y avait bien autrefois, en des temps autrement plus belliqueux, la défense passive où les jeunes vieux savaient se rendre utiles…</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 12 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Dimanche de Pâques. Il n’y a pas seulement le tombeau qui est vide ce matin. La ville est déserte. Si Marie-Madeleine avait parcouru, au même moment nos cités, elle aurait éprouvé le même malaise qu’à Jérusalem, il y a plus de 2000 ans. C’est normalement jour de fête aujourd’hui. Religieuse et laïque. Résurrection pour les premiers, renaissance pour les autres. Celle du printemps. Premières promenades en forêt, bicyclettes que l’on ressort du garage, que l’on regonfle et brique pour une première sortie familiale. Pas de messe ou de culte ce dimanche, pas d’apéro sur les terrasses qui auraient été ensoleillées, pas de vélo non plus. Confinement oblige.</p>
<p style="text-align: justify;">J’aurais volontiers, comme autrefois, à Pâques, fait ma visite rituelle au retable d’Issenheim de Matthias Grünewald. Plus qu’un sermon, davantage qu’un savant traité théologique, il offre cette particularité « d’approcher » le mystère de la Résurrection. Ce contraste saisissant entre le Christ du Golgotha, lourd et pesant de toute son humanité bafouée et lasse, et la représentation, aérienne, éthérée du Christ de la Résurrection a été, l’espace d’un instant, « saisi » par le génie du peintre. Sur l’avers, le corps quasi cadavérique d’un homme qui se tord de douleur sur le bois de la croix ; sur le revers, la silhouette transfigurée d’un être lumineux qui irradie l’alentour. Résurrection, ascension et transfiguration, tout en un ! Longtemps, un obstacle pour la raison. Par la grâce du peintre, l’invraisemblable devient envisageable. Mystère pascal !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 13 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">La presse régionale fait bien son travail. Elle rend compte et prend position.  Compte-tenu des circonstances, elle s’est réorganisée et territorialisée en une seule édition. Ce qui se passe à Strasbourg, Wissembourg ou Saverne n’a plus de secret pour le lecteur sélestadien. Les DNA n’ont plus que deux cahiers mais leur densité impressionne. Le sport, et pour cause, a quasiment disparu de la circulation. Quelques (rares) joueurs du Racing occupent encore le terrain médiatique. Ils rendent régulièrement compte de leur confinement. Le stade de la Meinau leur manque. A nous aussi. Le virus est devenu le sujet quasi exclusif de nos quotidiens. Les articles qui n’en traitent pas sautent immédiatement aux yeux. Merci donc à eux de nous avoir rappelé que Sartre était mort il y a quarante ans. Autre temps, autres mœurs. Il était encore des nôtres en mai 1968, accompagné du Castor et distribuant la Cause du Peuple. On avait lu tous ses bouquins et ceux de Camus, qu’il avait renié, aussi. En ces temps-là, déjà, j’avais pris le parti du second. Qu’importe, on avait le choix. Au contraire d’aujourd’hui. Mais où est donc passée, dans la crise présente, la voix des intellectuels ? Leur parole est devenue inaudible, remplacée par celle des experts et des technocrates.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mardi 14 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">36 millions de téléspectateurs hier soir pour écouter le président de la République indiquer le cap aux Français qui, déboussolés par les informations contradictoires, les querelles scientifiques et le nombre des décès attendaient non seulement d’être rassurés mais de savoir où l’on allait. A quand la reprise, à quand le déconfinement ? La date du 11 mai fut avancée, date conditionnelle aux paramètres nombreux, par un président non jupitérien pour l’occasion, encore moins martial, attentif et prêt à reconnaître des limites, des défaillances et des errements, y compris personnels. Il avait trouvé un ton plus juste, enfin adapté à la situation. Nous n’étions plus en guerre mais confrontés à une épreuve dure à l’issue incertaine qui requérait l’engagement de tous et la patience de chacun. Non, nous ne serons pas tous « déconfinés » en même temps ; non, toutes les entreprises n’ouvriront pas à la même date, oui, les écoles accueilleront à nouveau les élèves. Pour les spectacles culturels et les manifestations sportives, les restaurants et les bars, ce sera pour plus tard. Oui, les questions sanitaires sont aussi importantes sinon davantage que les questions économiques. Oui, les premières nécessitent des moyens, beaucoup de moyens sur lesquels il ne convient pas de mégoter. Jupiter, à son tour, est descendu sur terre. Il y a comme un frémissement.  Un air de printemps ?</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mercredi 15 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Comment cela, les plus de 70 ans, même en bonne forme, sont des personnes à risque ? Leur système immunitaire étant affaibli, ils seront, « déconfinés » en dernier. J’enrage, mais il n’y a rien à faire. « Ils » font tout cela pour nous alors, de grâce, un peu de reconnaissance. Je m’incline et me dis qu’il y a, malgré le confinement, matière à servir la collectivité. J’entre aussitôt en contact avec un ami médecin, à la retraite, et lui demande de voir ce dont l’hôpital de Sélestat a le plus besoin. La réponse tombe rapidement, des respirateurs pardi ! Il y en a de plusieurs sortes. L’Agence régionale de santé en a mis trois à la disposition de l’hôpital local. Et encore ce sont le plus sommaires. Ils risquent de les reprendre pour les placer dans des lieux prioritaires sachant que les admissions dans notre région connaissent un tassement depuis quelques jours. Cela fait un mois que nous étions en première ligne ! Notre choix porte sur un modèle solide appelé Monnal T. 75 dont le coût est d’environ 18 000€. Je consacre l’après-midi à monter un plan de financement pour le Rotary de Sélestat qui pourrait être le porteur du projet. J’en ai assuré deux fois la présidence dans la dernière décennie. Après quelques contacts infructueux avec des clubs services voisins, hélas déjà engagés ailleurs, j’ouvre des négociations, dans la soirée, avec notre club contact d’Ulm, en Allemagne, avec qui nous sommes jumelés depuis 62 ans. Je mets toute ma passion pour les convaincre de s’associer à nous. Mon interlocuteur et ami, Jörg, pourtant très malade, me promet de se décarcasser et d’en informer ses collègues. Le soir même, le président du club d’Ulm me téléphone. Il est intéressé. Reste à consulter son comité. Réponse promise la semaine prochaine. Une frustration de <i>has been,</i> transformée en sainte colère ? Le mystère pascal toujours…</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Jeudi 16 avril 2020</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Il est midi. Je fais plusieurs fois le tout du lac de canotage, à quelques centaines de mètres de chez moi : soleil éclatant, herbe grasse, pas de vent, une eau calme. Au milieu de quelques bancs vides, je suis le seul humain, une sorte d’intrus. Devant moi, sur les berges habituellement occupées par les mamans qui surveillent leurs enfants, un peuple d’oiseaux, canards, pigeons, tourterelles, cygnes ont pris possession. Même les ragondins, d’habitude discrets, « mettent le nez à la fenêtre ». Aucun bruit, sinon le pépiement des oiseaux. Toute cette faune vit en bonne intelligence. Chacun à sa place. Je ne les dérange pas. Je suis devenu une espèce rare, presque invisible.  Ils sont chez eux. L’image qui s’offre à moi est celle du monde sans l’homme. Un état du monde en miniature d’avant et probablement d’après. Un rappel à l’essentiel : la nature ne nous appartient pas. Nous en sommes locataires pour un temps déterminé. Elle était là avant nous, elle le sera encore après notre passage. C’est aussi simple que cela.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b><b><i>Vendredi 17 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>L’annonce du confinement des seniors jusqu’aux calendes grecques passe mal. Nous sommes nombreux à estimer que la mesure est inappropriée. Combien de « jeunes vieux » qui ont encore quelque chose à dire et à faire ? Le débat est vif. Selon des juristes, et non des moindre, la mesure est anticonstitutionnelle. Pour d’autres, elle est fondée et justifiée par des circonstances tout à fait exceptionnelles. Tout rentrera dans l’ordre dès que nous serons arrivés au bout d’un virus qu’on connaît … de plus en plus mal.</p>
<p style="text-align: justify;">L’humilité est devenue une vertu majeure. A côté d’une minorité de sachants au convictions arrêtées et aux proclamations péremptoires, de plus en plus d’experts, sommités médicales notamment, avouent leur ignorance sur la nature et l’évolution de la  covid 19. « Je ne sais pas », « je ne peux pas vous dire » sont des mots d’une apparente banalité. Rassurants par temps normal, inquiétants sinon angoissants en temps de crise. Ils n’instillent pas seulement le doute, ils nourrissent notre peur et sont même capables de semer la panique. <i>Ad kalendas graecas</i> surtout pas ! En effet, les Grecs n&rsquo;ayant jamais eu de calendes, l&rsquo;expression fait référence à une date inconnue… qui n’aura jamais lieu. La saint Glin-Glin, plus familière, n’est pas moins rassurante.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 18 avril </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Que l’Alsacien soit chauvin ne fait pas de doute. Pas plus ni moins que ses voisins cependant. Quand de surcroît la cause est valeureuse, il n’y a aucune raison d’avoir des scrupules. Malgré la douleur, malgré le nombre des morts dans notre région, nous sommes légitimement fiers du courage et de l’exemplarité déployés par notre personnel soignant depuis le premier jour. Il restera, quand on fera le bilan de cette pandémie, que nous avons été les premiers en France à avoir essuyé les horribles méfaits de ce virus aussi brutal que mortel. Nos médecins et leurs collaborateurs ont aplani le chemin, ont montré la voie à tous ceux qui allaient connaître, dans notre pays, une dizaine de jours plus tard, les mêmes tourments. Médecins d’Ile de France et d’autres régions françaises, rapidement rattrapées par le mal, furent unanimes pour reconnaître combien utiles furent les conseils prodigués par leurs confrères de l’Est. Ils ont été les premiers experts de terrain d’une épidémie inconnue. Le récit de la vaillance mulhousienne a fait l’objet de la première page et du dossier du journal La Croix le 17 avril sous le titre <i>L’hôpital de Mulhouse face au tsunami épidémique</i>. Il y a un mois et demi déjà que le ciel leur était tombé sur la tête. Le récit est poignant et le témoignage émouvant. Les actes de bravoure se succèdent et les héros sont des personnes ordinaires qui, face à l’épreuve, ont soudainement basculé de l’autre côté, dans l’extraordinaire. « Franchement, je ne pensais pas que notre hôpital serait capable de réagir comme il l’a fait » s’étonne un de ces héros anonymes. Il y a désormais un récit héroïque, comme une nouvelle chanson de geste, qui s’inscrit dans l’histoire d’Alsace. Il mérite d’être connu de tous.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 19 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>200 000 morts dans le monde, 20 000 en France. Des chiffres ronds pour une pandémie insaisissable. Soit pour notre pays, l’équivalent de la population de Sélestat. En Alsace 1000 morts sur les 2400 que compte le Grand Est. Les chiffres parlent. Ils disent la vérité et ils font mal. Ils le font d’autant plus que le virus est un présent absent ou son contraire. Il ne ressemble à rien. L’image que nous en avons est hideuse.  Il ne semble même pas exister. On ne le voit pas, on ne le sent pas, on ne l’entend pas. Et pourtant, il est présent, tapi dans l’ombre, prêt à vous sauter à la gorge. Vous ne l’avez pas vu venir.  Pour ceux qui l’ont vécue, il fait penser d’abord à la « drôle de guerre ». Il fait beau, le soleil brille, on se promène, on entend les oiseaux, la rumeur de la ville a disparu. On se dit que ce n’est pas vrai, tout est si calme. La guerre, on a du mal à l’imaginer. C’est loin, c’est pour les autres, cela ne peut pas nous arriver. Elle est proche pourtant. Elle est à nos portes. Elle est là.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 20 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Depuis la conférence de presse de hier soir du premier ministre et du ministre de la santé, nous sommes censés voir plus clair. Plus de deux heures d’une information qui pose plus de questions qu’elle n’apporte de réponse. Le déconfinement est prévu pour le 11 mai. Il sera progressif et largement expérimental. Nous en avons saisi quelques lignes directrices et compris que gouvernement et experts ont trois semaines pour en arrêter les détails. Peu de certitudes et peu de promesses. Si, quand même, on pourra rendre visite, avec des précautions drastiques, aux personnes âgées dans les Ehpad, ce dont tout le monde se réjouit et d’abord les pensionnaires qui éprouvaient un fort sentiment d’isolement et d’abandon. Nous avons bien compris que le déconfinement repose sur trois principes : le respect des gestes barrières, des tests virologiques et l’isolement des porteurs du virus. L’équation est posée, elle n’est pas résolue. Comme ne sont pas réglées les modalités pratiques si essentielles de la « rentrée scolaire » également fixée au 11 mai. La suite à la prochaine conférence de presse qui devrait apporter une réponse à nos mille questions. On ne sait finalement pas grand-chose. Et le gouvernement est aussi mal à l’aise que les experts médicaux. Tous prônent la patience, tous font montre d’une inhabituelle humilité. Cette « vacherie », selon le président du Conseil scientifique nous aura au moins conduit à cela ; à moins la ramener, à plus la ramener du tout. « Prenez soin de vous », c’est sur ces mots tout à fait inhabituels que le premier ministre a conclu sa conférence de presse. Inédit ! Et en même temps pathétique, révélateur d’une impuissance générale. Le 11 mai ce ne sera toujours pas comme avant !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mardi 21 avril </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Ça y est, les Allemands ont repris. Pas complètement, loin de là, mais avec la bonne conscience des bons élèves. Déjà prêts, trois semaines avant les autres. Avec gel, masque et distanciation et cinq fois moins de morts que nous. Le cartable est prêt, il est bien rempli. Ne manque rien, pas même la gomme. C’est la sacoche des premiers de la classe. Ils vont maintenant à l’école ou au boulot sous le regard attendri et (un peu) inquiet de <i>Mutti </i>qui incite ses rejetons à la prudence car dit-elle, « nous ne sommes pas encore sortis de l’auberge ». Mais pourquoi s’inquiéter ? Elle a confiance comme ont confiance ceux qu’elle entoure de son manteau protecteur. Rassurante, plus ménagère que guerrière. On croit rêver. Un autre monde à quelques km d’ici&#8230; Ne dites pas qu’ils ne connaissent pas la crise. Ils viennent de supprimer <i>l’Oktoberfest </i>reporté à l’année prochaine. C’est dire ! Ils ont aussi leurs malheureux : les commerçants de Fribourg et de Kehl. On leur manque proclament-ils. « On a vraiment hâte d’entendre à nouveau le dialecte alsacien dans nos magasins » dit l’un d’eux. On ne se savait pas autant aimé…</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mercredi 22 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Je suis tombé par hasard sur le philosophe Remy Brague que je ne connaissais pas. Membre de l’Académie des Sciences morales, il a eu le grand prix de l’Académie française en 2009. Il vit un confinement confortable à Paris avec son épouse avec qui il vient de fêter les noces d’or. Il se sait privilégié par rapport à tous ceux qui vivent l’enfermement dans des appartements minuscules et connaissent une promiscuité morbide et le déchaînement des violences. Autrement dit, il a les moyens de l’introspection et des (bonnes) résolutions. J’apprécie son honnêteté et recueille volontiers son questionnement : « Pour moi, cette pandémie est au contraire l’occasion d’un examen de conscience, individuel, comme citoyen et universitaire mais aussi collectif, comme compagnon dans la corporation des philosophes dont ma retraite m’a exclu, voire comme bénéficiaire de cette civilisation, qui, partie d’Europe, a gagné une bonne partie du monde. Je me demande donc : cette épidémie est-elle la plus grave qui soit ? N’y a-t-il pas des épidémies intellectuelles, morales, spirituelles, certes plus discrètes mais plus délétères sur le long terme ? tous ne viennent pas d’Orient, la plupart ont pour l’épicentre l’Europe voire la France. Ai-je tout fait pour atténuer les effets ? »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b><b><i>Jeudi 23 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Je continue, jour après jour, à être profondément impressionné par l’engagement du personnel soignant qui puise dans ses ressources pour tenir, inquiet à juste titre, qu’une seconde vague remette tout en cause et balaye tous les efforts auxquels il a consenti. Je reste tout aussi impressionné par l’extrême modestie des experts médicaux qui, subitement, avec une belle unanimité reconnaissent volontiers qu’ils ne savent pas grand-chose du virus, de son évolution et donc de notre avenir. Cela ne rassure personne bien évidemment. Cela aurait même tendance à contribuer à quelques poussées d’obscurantisme, de complotisme, de fausses rumeurs et d’exclusion qui accompagnaient jadis les grandes peurs de l’humanité. Je suis ravi d’apprendre que la nicotine protégerait ou atténuerait les effets du virus. Ce n’est pas une fake news qui propage ici la rumeur mais l’amorce d’une observation scientifique.  Je comprends que les scientifiques se perdent en conjecture. Pour parler comme Angela Merkel, « on n’est pas sorti de l’auberge » malgré la date du déconfinement qui se rapproche. Je n’y connais rien, je n’ai pas de certitude, je suis en général mauvais prophète, mais j’ai comme l’intuition que demain ne sera plus comme hier, c’est-à-dire comme il y a quelques semaines, un autre temps et d’autres mœurs. D’autres mœurs assurément ! Où l’on s’embrassait, se serrait la pogne, se coupait les cheveux, allait au stade de la Meinau, au cinoche et au théâtre, aux musées, chez notre librairie préférée, et où l’on assistait à des funérailles qui avaient de la gueule.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Vendredi 24 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Où l’on redécouvre la pertinence de l’échelon territorial. Le Président du Grand Est comme celui du département du Bas-Rhin se sont unis pour convaincre le premier ministre, de passage dans la région, de la cohérence et naturelle complémentarité des trois départements, traditionnellement appelés départements de l’Est (et non du Grand Est) pour expérimenter le déconfinement annoncé. Ils partagent une même communauté de destin depuis des siècles, ils partagent aussi le triste bilan d’avoir été les départements les plus touchés par la pandémie au sein du Grand Est. Surprenant effet d’un virus qui n’hésite pas à prendre position dans le débat régional. Ne conduit-il pas, en même temps, quelques syndicats locaux à demander que l’installation de la Communauté européenne d’Alsace, à partir du 1er janvier 2021, soit reportée, estimant que les priorités actuelles de lutte contre la Covid-19 ne permettent pas de s’y préparer convenablement. La politique est de retour. Serait-ce un signe ?</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 25 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">C’est vrai qu’on a du mal à imaginer l’après. Impatients de retrouver quelques comportements anciens, renouer avec le vieux monde qui, malgré les misères présentes, savait être mortellement séduisant. On serait même prêt à payer cher pour en retrouver le parfum. D’un autre côté, nos résolutions de confinés craignent d’être rapidement remisés au placard en cas de retour à la situation d’avant. Après cinq semaines de confinement, ce n’est pas tant d’une nouvelle vie dont on rêve mais d’un retour à l’ancienne. Ainsi va l’homme. Est-il vraiment changeable s’interroge le journaliste Bruno Frappat ? L’homme nouveau que voulait fabriquer les régimes totalitaires, au XXe siècle, le dépouillement du vieil homme, dans les écrits testamentaires, procèdent d’une vieille et toujours actuelle utopie. Depuis le temps… Son âge même, son échec récurrent n’est-il pas la preuve que « rien ne sera comme avant » est davantage une illusion qu’une conviction. Paradoxalement, cette illusion se maintiendra tant que nous serons sous la menace du méchant virus. Et comme le déconfinement total n’est pas pour demain dans l’Alsace-Moselle, profitons-en pour remplir notre besace de belles et fondatrices résolutions que nous nous empresserons d’abandonner le moment venu. Et si, je ne sais par quel miracle, nous les conservions …</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 26 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>J’ai plaisir, une fois par an au moins de lire et relire le fameux récit des disciples d’Emmaüs, rapporté par Luc (24, 13-35). Ce texte a des qualités littéraires exceptionnelles. Ce n’est pas le cas de tous les récits bibliques à qui l’on demande de convaincre plutôt que de séduire. Celui-ci est à part. Il raconte une histoire que l’on peut suivre, où l’on peut même s’immiscer comme cette tierce personne qui vient se joindre aux deux disciples qui font route vers un village appelé Emmaüs, à deux heures de marche de Jérusalem. Ils parlent d’un certain Jésus de Nazareth et lui, l’intrus, s’enquiert du sujet de leur conversation. Ils s’étonnent de son ignorance des événements qui s’étaient déroulés dans la capitale. Ils lui racontent par le détail les péripéties de sa fin de vie : condamnation à mort et crucifixion. Et puis, stupeur, quand les femmes se sont présentées au tombeau, le troisième jour, le corps avait disparu. Ce que confirmèrent des disciples, enfin curieux, un peu plus courageux que d’habitude. Et voilà que l’intrus leur raconte l’Ecriture pour ce qui le concerne. Il les engueule même, leur reprochant de mettre du temps à croire ce que les prophètes ont annoncé. Et les ballots ne l’ont toujours pas reconnu. Ils l’invitent même à partager la croûte chez eux « car le soir approche, et déjà le jour baisse ». Ce n’est qu’au moment de la fraction du pain que cela fera tilt dans leur esprit, mais c’est déjà trop tard, « il a disparu à leur regard ». Les pèlerins d’Emmaüs, c’est une histoire superbement racontée avec son itinéraire : le chemin de vie, de notre vie, ses lieux, son atmosphère : l’émergence de l’invisible. Le langage en est cinématographique. La séquence se voit et se vit de l’intérieur comme de l’extérieur. On se l’imagine aisément. Tiens, on pourrait se le projeter par temps de confinement.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 27 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Après six semaines de confinement, nous avons acquis quelques habitudes. Nous restons fidèles aux rites inventés en mars. Des rendez-vous à intervalles réguliers, des moments de solitude, des sorties quasi journalières avec masque et formulaire de dérogation. Ecriture, lecture et écoute musicale le reste du temps. Premier étonnement, nous avons eu suffisamment de discipline tous les deux, pour avoir réussi à maintenir le cap. Rien de mieux qu’un rituel pour entretenir la stabilité, vertu essentielle autrefois de la vie monastique. Quitte pourtant, et c’est un beau paradoxe, à y trouver des nouveaux espaces de liberté.</p>
<p style="text-align: justify;">« Nous ne sommes plus asservis au temps chronométré.  Nous faisons ce qui nous fait plaisir en journée, sous une impulsion intérieure et non sous le diktat » relève le sociologue et philosophe Edgar Morin, 99 ans, alors que son épouse Sabah Abouassalem, enseignante-chercheuse, ajoute : « Trop d’impératifs nous ont déjà fait refouler l’essentiel. Trop de préoccupations secondaires nous ont fait omettre le principal.  Dans un sens, le confinement c’est le temps retrouvé : le temps intérieur si différent du temps chronométré. »  Un temps de (re) dé couverte de l’autre. « Du jour au lendemain, nous nous retrouvons face à face. Face à l’autre face à soi- même. C’est une situation inédite. Jamais nous n’avons eu autant de temps pour nous deux. Nous sommes dans un face à face de vérité. La vérité du couple, c’est son inséparabilité, c’est son respect mutuel, c’est surtout la poésie qui émane de l’un pour l’autre. A notre sens, c’est quand l’un perd sa poésie pour l’autre que l’amour se meurt »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b><b><i>Mardi 28 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes dans l’attente des déclarations du premier ministre concernant le déconfinement à partir du 11 mai. La politique va rapidement reprendre sa place. Pas besoin d’être expert pour savoir que les postures reprendront de part et d’autre, que les clivages n’ont jamais cessé et qu’au bout du compte nous continuons dans ce pays à rester étranger à la culture du compromis ou de l’unité nationale quand les circonstances l’exigent. Mais c’est cela la France probablement encore longtemps, détestable et adorable à la fois, incapable de gérer collectivement la crise, et suscitant, « en même temps » individuellement des milliers d’actes héroïques. Et quelques lâchetés qui font tâche. Oubliant longtemps de doter de moyens les pensionnaires mais aussi le personnel des Ehpad et ignorant définitivement les handicapés. Rejetés quand les établissements qui les accueillaient tentaient en vain de placer quelques-uns de leurs malades dans les hôpitaux du coin. Avec comme seule réponse cet horrible « vous les gardez, ils vont mourir chez vous, nous n’avons pas de place, n’appelez plus ». Le témoignage poignant du directeur général de l’association Marie Pire qui est en charge de 330 personnes handicapés moteurs et mental à Altkirch et Riespach paru dans <i>Le Monde</i> dimanche est saisissant. Quatre de ses résidents sont décédés faute de soins. Ils ont été refusés parce qu’ils étaient… handicapés. Ils n’avaient pas de maison verte !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mercredi 29 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>On en sait désormais un peu plus. Mais pas beaucoup. Le 11 mai prochain, notre pays connaîtra un déconfinement progressif. Il comptera des départements verts et rouges. Verts et rouges comme les feux de circulation. L’état sanitaire territorial déterminera le label. Les Alsaciens risquent de demeurer dans le rouge. Les marchés et les commerces pourront ouvrir mais pas les cafés, les restaurants et les cinémas ; Les crèches et les écoles sous condition, les lycéens plus tard. Les masques dont on ne voulait pas il y a un mois, les estimant inutiles, deviennent une priorité notamment dans les transports. Le chômage partiel comme le télétravail sont maintenus comme devraient se maintenir à la maison les séniors… au-delà de 65 ans. Rien de changé a priori, on continue d’expérimenter. On ne voit pas clair, on hésite. Mais l’hésitation des décideurs se répercute sur la population inquiète qui voit bien que personne ne détient la vérité. L’opposition politique se paie le gouvernement. C’est de bonne guerre et tout à fait risible. C’est fou les gens qui savent ce qu’il faut faire… a posteriori. On n’aimerait pas être à la place du premier ministre qui accuse la fatigue, ni de la majorité qui refuse le débat. Il n’est pas certain qu’on aimerait être dans l’opposition.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b><b><i> Jeudi 30 avril</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Dernier jour d’avril. Le temps est ensoleillé depuis presque un mois. Le printemps s’est installé à la fois devant nous et sans nous. Nous l’avons vu arriver par la fenêtre. Nous continuons à le voir tous les jours derrière la vitre. Il est là, à portée de regard. Nous nous tenons à l’écart comme si nous assistions à un spectacle. La scène est devant nous, les acteurs également. Dans l’obscurité, les spectateurs sont à leur place : attentifs et passifs. On leur donne à voir et à entendre. Ils murmurent, récitent ou chantonnent du bout des lèvres. C’est tout ce qu’ils peuvent faire. Ils s’exprimeront tout à l’heure à l’issue du spectacle. Par des applaudissements ou quelques rares sifflets. Leur participation s’arrêtera là. C’est ainsi que nous avons reçu le printemps cette année. Ce fut une première. Nous risquons de nous en souvenir si nous survivons à la seconde vague de la pandémie. Chose étrange, personne n’en écarte l’idée. Ni les politiques ni les scientifiques. A mesure que nous approchons de la date du 11 mai, l’hypothèse d’une rechute prend corps. On était à la joie du déconfinement, même progressif. Nous voilà de nouveau rongé par le doute. Même nos voisins allemands ont perdu leur sérénité. Pas de quoi nous rassurer.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> Vendredi 1er mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Sarah qui habite la maison jaune, où nous retrouverons quand le coronavirus se sera retiré, nous a rendu visite hier avec son frère Romain et son papa, venu nous ravitailler comme il le fait toutes les semaines. Nous les avons accueillis masqués comme il convient à de jeunes septuagénaires.  Bref instant d’hésitation de part et d’autre. On aurait aimé les prendre dans nos bras, ils auraient tellement aimé s’y câliner. Nous nous sommes arrêtés la, refrénant nos ardeurs. Un élan naturel nous attirait les uns vers les autres, la raison nous commanda de le maîtriser. Il va falloir s’y habituer. Notre relation à autrui, notre relation au corps, le langage de ce dernier sont à réinventer. C’est cruel et tout à fait contre nature. On ne réprime pas une impulsion naturelle. Les masques, la distanciation physique vont peut-être nous sauver. Mais à quel prix ?</p>
<p style="text-align: justify;">Cela fait longtemps que les défilés du 1er mai sont réduits à la portion congrue. Que reste-t-il de la classe ouvrière ? Cette manifestation fait pourtant partie de notre mémoire collective. Folklorique pour les jeunes générations, voire incompréhensible, elle témoigne d’une belle histoire, celle des conquêtes et des luttes « des damnés de la terre, des forçats de la faim ». On chantait l’Internationale, naguère encore, ce jour-là. On levait le poing et l’on faisait peur aux bourgeois. Les paroles étaient aussi féroces que celle de la Marseillaise. Dans notre mémoire, une fois par an, resurgit ce refrain : » C’est la lutte finale, groupons-nous et demain l’Internationale sera le genre humain… » D’un autre temps vraiment ?</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 2 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>L’après est un adverbe qui s’impose doucement dans notre champ lexical.  Il a, en apparence, toutes les qualités de la clarté et nous situe dans le temps. Il fixe des bornes et annonce la fin de l’épreuve ou de l’événement. Quoi, en l’occurrence, de plus rassurant. Les médias, les politiques et les malades l’utilisent abondamment. Nous aussi d’ailleurs. Nous l’agitons comme un mantra. Nous le répétons jusqu’à satiété. Il est censé apaiser nos angoisses et l’incertitude de l’avenir. Quand nous l’aurons atteint, nous serons a priori guéris du virus. Aujourd’hui l’après est encore un futur. Mais un futur qui se rapproche. Nous devrions nous en réjouir. Pour le rendre concret, on lui a même fixé un horizon, le 11 mai. C’est à dire demain. C’est une question de jours. Que sont dix jours par les temps qui courent ? Pourtant, il y a comme un malaise : plus on se rapproche de la date, moins on a le sentiment de basculer dans un autre monde, le monde d’après justement. Celui qui nous est annoncé est un drôle d’après. Un corpuscule d’après, rachitique et inégal. Manquant singulièrement de vitamines. Un après Canada dry. Loin d’être donné à tout le monde. Interdit même de séjour sur une bonne partie du territoire, sur ces fameuses zones rouges, nouvelle flétrissure dont on aimerait tant se débarrasser. Que ne donnerait-on pas pour se retrouver déjà en zone orange ? Attendant sereinement que le feu passe au vert. Mais voilà que ce virus détraque nos feux. L’orange peut très bien revenir au rouge. Ou le rouge rester rouge. Longtemps, très longtemps même jusqu’à ce que nous ayons atteint la fin de l’épidémie et qu’on pourra enfin nous installer dans l’après véritable qui apparemment n’est pas pour demain.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 3 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Nous avons redécouvert un rituel d’autrefois : la fameuse promenade dominicale. Cette que l’on faisait dans les villages mais aussi dans les villes après le repas. Un repas de fête puisque c’était dimanche. Plus riche et plus lourd que le reste de la semaine. On avait été à la messe le matin, on s’était rassasié à table, il était de bon temps de se dégourdir un peu les jambes quand on était adulte, et courir de son saoul quand on était enfant. Cela fait quelque temps que nous n’allions plus aux vêpres, mais nous restions assidus à la promenade vespérale. Le circuit était immuable, il fallait un peu plus d’une heure pour l’accomplir. La ville était calme, les touristes absents, les voitures parcimonieuses. On se serait cru à la campagne. C’est l’impression que nous avons eu aujourd’hui en nous promenant à Sélestat.  Marche silencieuse de personnes parfois masquées, toujours polies, se saluant d’un hochement de tête quand ils se croisaient. Personne n’était vraiment pressé, tous donnaient l’impression de vouloir pleinement goûter, dans l’heure impartie par l’administration, l’atmosphère unique d’un dimanche confiné. Le prochain devrait être le dernier.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 4 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">En consultant un agenda désespérément vide depuis deux mois, je note, qu’en temps normal, le voyage que nous avions prévu de faire avec des amis à Venise se serait achevé il y a quelques jours. Nous aurions été sous le charme et avec ces mêmes amis, tous Sélestadiens, nous nous serions retrouvés pour partager souvenirs et impressions, quelques jours plus tard, autour d’un verre, sur une terrasse. Nous voulions voir Venise autrement. En dehors du carnaval et en dehors des vacances où le tourisme de masse étrangle la ville. Nous avions même appointé une guide professionnelle, experte en histoire de l’art, pour nous éclairer et nous amener à découvrir ce qu’habituellement nous ne voyons pas. Nous ne sommes pas allés à Venise. Le coronavirus en a décidé autrement. De Venise, outre l’occasion manquée de la revoir, telle que nous l’aimons, en réalité telle que nous la rêvons, nous cultivons depuis peu une pratique qui ne semblait que réservée à elle : le port du masque. Certes les nôtres sont moins flamboyants, mais depuis que tout à chacun les fabrique, ils sont de plus en plus colorés. Quand le déconfinement sera arrivé, nous serons nombreux à en porter. Le masque fait désormais partie des objets barrières, ceux qui nous obligent à une distanciation physique. Il n’est pas là pour préserver notre anonymat mais pour garantir notre santé. Il est aujourd’hui utilitaire. Il le sera encore demain. Mais quelque chose me dit qu’il sera aussi esthétique. Ces masques grand public confectionnés à domicile ou dans des petites unités de production se distinguent déjà par l’élégance et le chatoiement des étoffes utilisées. Encore un peu, il sera un produit de luxe. Puisqu’il faut vivre avec, autant qu’il soit agréable à porter et beau à voir.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mardi 5 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Irons-nous au théâtre masqué ? Quand retournerons-nous au cinéma ? Et les concerts quand y assisterons-nous ? Malgré les appels de quelques responsables culturels ou artistes engagés, la culture ne semble pas prioritaire actuellement. Voici venu le temps des dentistes et des coiffeurs, et bientôt celui des maîtres écoles. Le supplément d’âme attendra. Les églises non plus ne sont pas ouvertes. On a beau se dire qu’« ils » s’apercevront bien vite qu’il faut quelques nourritures spirituelles à côté d’autres plus immédiatement essentielles. Cela risque de durer cependant avant que nous reprenions le chemin des festivals et des salles de musique. Rendez-nous au moins nos livres, permettez aux médiathèques d’ouvrir et aux libraires de nous faire partager leurs coups de cœur. On sait que ce n’est pas évident, mais faites un effort, entendez notre supplique, donnez-nous notre pain qui naguère fut (presque) quotidien. Ne faites pas de la culture une intermittence et souvenez-vous, vous tous à la recherche du masque protecteur qu’on l’appelait <i>persona</i> jadis, le masque de l’acteur.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mercredi 6 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Nous avons le bonheur malgré le confinement de pouvoir continuer à lire. Albert Strickler m’a fait l’amitié de me déposer deux exemplaires de son journal La <i>Constellation du Labyrinthe</i>. Notre diariste est comme chacun sait un remarquable poète et son ouvrage est, chaque année, l’objet d’une belle attente. Mon épouse et moi nous nous sommes précipités sur le livre. A chacun son exemplaire. A chacun son ressenti pour nous retrouver sur l’essentiel : le talent d’un auteur, le miracle d’une introspection pudique, la légèreté d’une plume enjouée, la gravité des sujets qui nous touchent directement : le temps qui passe, la souffrance, la maladie et la disparition d’être aimés. Et puis de temps en temps l’irruption d’un passé déjà ancien où sont évoqués, par exemple, la figure d’un père aimant et éclairant qui nous fait songer au nôtre. Aussi modeste, aussi humble, aussi riche par les qualités de cœur et l’amour porté aux gens. Une connivence s’est installée entre nous. La musique, la poésie de Gilles Baudry, la voix de Kathleen Ferrier, le Bach du dimanche, les concerts de France Musique, le Tour de France et le foot que nous avons pratiqués tous les deux. Et, depuis peu, le Café de l’humanisme que nous avons lancé à Sélestat pour nous découvrir davantage et prolonger une belle et pourtant récente amitié.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Jeudi 7 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Le confinement produit parfois quelques miracles domestiques. Retrouver un livre qu’on cherche depuis longtemps ou, mieux encore, un CD qu’on désespérait de retrouver. J’ai pu remettre la main sur les deux quintettes à cordes de Mozart, celui en ut majeur (K.515) et l’émouvant quintette en sol mineur (K.516) dans la version, qui, pour moi, reste la référence, celle du quatuor Alban Berg renforcée en l’occurrence par le violoncelliste Heinrich Schiff. L’enregistrement va sur ses 40 ans, il date de 1983. J’ai eu la chance de les voir jouer, il y a deux décennies, à Colmar. Artistes prodigieux et caractères de cochon, ils ne s’étaient pas parlé de la journée, se faisaient la gueule mais quand ils prirent leurs archets… <i>L’adagio ma non troppo</i> du Quintette en sol mineur fut l’une de mes plus grandes émotions musicales. « Prière d’une âme isolée toute entourée d’abîmes » comme l’avait qualifié Einstein évoquant le jardin de Gethsémani à son propos. Je l’ai réécouté ce soir. J’en ai eu les larmes aux yeux. Complètement dessaisi, dépossédé, ailleurs. Au milieu de la désolation, un chant angélique. Sublime !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Vendredi 8 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes dans le rouge.  Le chef du gouvernement vient, entouré d’une demi-douzaine de ministres, de nous attribuer notre couleur définitive. L’orange a disparu de la cartographie du confinement. Ou du déconfinement selon le point de vue où l’on se place. Au soulagement des uns, à la déception des autres, on mesure subitement quelle importance on attache à ce genre de classement. On oublie que la différence est ténue et que le confinement même s’il s’allège partiellement se prolonge en réalité.  Les verts exultent comme si tout recommençait.  Les rouges se résignent, ils n’avaient guère d’illusion. On est frappé par le manichéisme du procédé. Ciel ou enfer, pas de voie médiane. La République vient de supprimer le purgatoire. C’est une faute. On sait que c’est une invention tardive dans l’histoire du christianisme. Elle remonte au XIe siècle mais est bougrement pratique et totalement adaptée à l’imperfection humaine. On en sortait toujours du purgatoire après une période de probation plus ou moins longue. Puis on rejoignait le ciel comme si de rien était. Que l’Alsace soit restée écarlate n’est pas une surprise. « La carte de France porte la marque de l’accident de Mulhouse » peut-on lire sans la presse. Le handicap était trop grand pour notre région malgré la bravoure de ses héros. L’histoire l’a habitué aux situations extrêmes. Elle s’en relèvera. Ce n’est pas moi qui le prétends mais le poète. Et le poète a toujours raison. Ecoutez Jean-Paul de Dadelsen (1913-1957) nous dire dans Goethe en Alsace : « <i>&#8230; Pays de Kléber. Pays d’Albert Schweitzer. Par sa vitalité, sa solidité, sa lourdeur, ses lits à hauts édredons rouges, carrefour de tous les sangs d’Europe, pays fait pour durer</i> ».</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 9 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">C’est la fête de l’Europe aujourd’hui. On a failli l’oublier.  C’est vrai qu’elle n’a pas bonne mine. Même avant la pandémie, elle manquait de couleur. Elle devait s’ouvrir et ouvrir chacun des pays qui la compose à l’autre. Elle se replie et donne souvent l’impression d’être un agrégat d’égoïsmes. Chacun pour soi. On la critique sous le prétexte qu’elle nous empêcherait d’être nous-même, mais on n’oublie pas de passer à la caisse rafler quelques subventions opportunes.  Je suis resté fidèle à cette belle utopie. A la paix qu’elle nous a offert depuis le dernier conflit mondial. J’ai deux ans de plus que la déclaration de Robert Schuman. Je continue à me sentir concerné. J’y ai cru et j’y crois encore. C’est un acte de foi. Je trouve toujours merveilleux que les ennemis d’hier aient pu se réconcilier. Quand je doute, je relis ce qu’écrivait Yvan Goll «<i> Être Alsacien veut dire : être l’homme de deux âmes, celles de l’Ouest et celle de l’Est. Être Alsacien veut dire : se servir de ses deux bras pour mieux embrasser l’Europe, avoir un bras gauche et un bras droit qui unissent dans l’étreinte. Être Alsacien veut dire : être le trait d’union entre deux peuples qui s’ignorent encore, qui persistent à s’ignorer… » </i>Il avait écrit cela en 1931. Il aurait apprécié le résultat auquel nous sommes (tout de même) parvenus et face aux tracasseries nationales et mesquineries transfrontalières présentes, il nous aurait intimé de revenir à l’esprit des pionniers de l’Europe.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 10 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Dernier jour du confinement officiel. Demain sera (un peu) différent. La ville était déserte aujourd’hui. Nous avons rencontré peu de monde lors de notre promenade dominicale. Il y a fort à parier que demain sera malgré les appels à la prudence, aux gestes barrières, un peu plus fébrile. C’est vrai que traditionnellement le lundi est à Sélestat un jour de relâche qui prolonge harmonieusement le dimanche. Il ne s’y passe rien. Alors prenons rendez-vous mardi. Traditionnellement jour de marché, soit la journée la plus vivante et la plus colorée de la semaine sélestadienne. Mais comme les marchés ne sont pas encore ouverts, disons mercredi pour faire un premier test. Mais comme mercredi en général, à Sélestat ou récupère du mardi jour de marché… alors disons jeudi pour se faire une idée. Sinon vendredi qui est déjà le dernier jour de la semaine active. Parce que samedi à Sélestat, c’est la veille du dimanche. Promis, juré, je vous raconterai le déconfinement dans notre ville quand il aura lieu. Patience : c’est une question de jours… ou de semaines.  Qu’on se le dise : nous n’irons pas plus vite que la musique ! Les Sélestadiens sont les maîtres du temps, de leur temps. Dans <i>le Nouvel Eloge de Sélestat</i> que j’avais rédigé en 2016, j’observais : « <i>On la raille, elle s’en moque, et tient bon. Rira bien qui rira le dernier ! Elle sait d’expérience que l’agitation ne sert à rien. Elle, elle est faite pour durer. Elle a quelques siècles au compteur et compte bien en ajouter quelques autres. Malgré ses sept siècles d’existence, l’âge n’a pas de prise sur elle</i> ». Confinement ou déconfinement, elle n’a pas changé. Non mais !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 11 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Notre région est rentrée prudemment dans ce premier jour de déconfinement. Le subit mauvais temps a douché les enthousiasmes. Chat échaudé craint l’eau et notre région ayant été sérieusement secouée par la pandémie, personne ne fanfaronne, bien au contraire. Le déconfinement n’est pas encore dans tous les esprits et c’est peut-être une bonne chose. La prudence, voire la retenue est de mise. Nous attendrons quelque temps encore avant de nous retrouver tous autour de la table. Les grands parents que nous sommes continueront de voir leurs enfants et petits-enfants par écran interposé. Nos retrouvailles collectives à la maison jaune s’armeront de patience.  Ce n’est pas pour tout de suite.  Pour autant, cela sentait la reprise. J’ai tenté un rendez-vous chez mon coiffeur préféré. Je patienterai jusqu’au 22 mai prochain. Presque deux semaines d’attente. C’est inhabituel mais la circonstance est exceptionnelle. Le virus n’a pas eu raison des cheveux. Ils ont continué à pousser.   Je crois que les miens n’ont jamais été aussi épais (à défaut d’être longs) depuis mai 1968. Je vous parle d’un temps…  Je me réjouis de retrouver Christian mon coiffeur. Les salons de coiffures sont les derniers lieux de rendez-vous où la parole se libère et ou la conversation est reine. J’admire la patience des coiffeurs à écouter les histoires, leur talent à les raconter, leur maîtrise à les relancer, leur art à les dominer, sans jamais prendre position. Ce sont des équilibristes talentueux. Ils retombent toujours sur leurs pieds tout en gardant leur sourire. Ils participent à la sociabilité de la ville. Leurs salons sont des lieux d’urbanité naturelle et élégante. Ils mériteraient, eux-aussi, qu’on les applaudisse.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mardi 12 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Que retiendrons nous de cette cinquantaine de jours de confinement ? Impressions et images se bousculent. Il est trop tôt pour avoir du recul. Le déconfinement comme on le sait n’est pas encore la fin du confinement. Inutile donc de se hâter avant de tirer quelques conclusions qui en l’occurrence ne sauraient être que provisoires. Laissons encore un peu de temps avant de classer ce qui donne aujourd’hui l’impression d’être un inventaire à la Prévert.  En vrac donc :</p>
<p style="text-align: justify;">Un confinement qui ne fut pas un enfermement, mais hélas pas pour tous ;  une sortie de nous-même, l’importance de prendre soin des autres, l’émergence des invisibles d’avant, la contribution des travailleurs précaires, les applaudissements de 20h, l’héroïsme du personnel soignant, le drame des Ehpad, la valeur de la vie, l’envie de lire, la solidarité qui fonctionne et les égoïsmes qui se révèlent,   le retour en grâce  des paysans, l’engagement pour le climat, la peur du lendemain, la dictature de l&rsquo;evènement unique, un sursaut de créativité, l’errance des politiques, l’humilité progressive des experts, la peur des autres, notre impréparation, l’oubli de handicapés, les violences conjugales et les familles ressoudées. Tout et son contraire, « en même temps ». Le moment est venu de sortir de l’émotion et de commencer à   essayer de séparer le bon grain de l’ivraie, d’apprendre à discerner. Cela prendra un peu de temps.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mercredi 13 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Comme beaucoup d’entre nous j’ai ressorti <i>La Peste</i> de Camus. Des livres de « ce philosophe pour classes terminales<i> »</i> comme l’avait méchamment traité un séide de Sartre qui avait lâché les chiens, c’est celui que je préfère.  Je l’ai lu à 20 ans, j’ai remis cela vingt ans après. L’édition ancienne que je possède est surchargé de notes et abondamment soulignée. J’ai tout gardé, les impressions du jeune révolté de 1968 et celui du quadragénaire vingt ans après devenu un peu plus mûr. Ou du moins qui avait l’impression d’avoir mûri.  J’avais fait du docteur Rieux un modèle, un exemple à suivre. J’avais perdu la foi ou du moins je lui courrais après.  Je me cherchais un modèle. Rieux m’avait montré la voie. Faire son métier d’homme tout simplement, obstiné comme Sisyphe. L’injonction me parlait : « Le meilleur moyen de lutter contre la peste, c’est l’honnêteté, avait-il concédé, faire mon métier ». Il ne croyait pas au dogmatisme du Père Paneloux, culpabilisateur à l’extrême qui mettait l’épidémie sur le compte de la colère divine. Il ne voulait pas devenir un saint mais simplement rester un homme capable d’empathie. Son humanisme de résistance m’avait plu. Un humanisme miséricordieux comme dirait Comte Sponville aujourd’hui. Trente ans après ma seconde lecture, l’ouvrage n’a pas vieilli. Au contraire, on dirait qu’il a été écrit durant ces cinquante jours de confinement. Stupéfiant et tellement vrai. Tout est dans <i>La Peste,</i> y compris le coronavirus. L’insouciance et l’égoïsme des uns, l’héroïsme des autres, le rêve et le cauchemar réunis, le repli sur soi et l’aventure collective, le scandale de la mort d’un enfant… La liesse de la délivrance et la certitude silencieuse de Rieux : le virus reviendra !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Jeudi 14 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Cela fait un mois que nous avions pris la décision d’aider par une action rotarienne l’hôpital de Sélestat en l’équipant d’un respirateur pour les personnes touchées par la pandémie. L’inaction nous pesait. La stigmatisation des plus de 70 ans nous agaçait. J’ai eu envie de réagir. Un mois plus tard nous venons de remettre un chèque de 18 000 € aux responsables administratifs et médicaux du Groupement Hospitalier de Sélestat-Obernai. Sans l’apport de notre club contact d’Ulm, nous n’y serions pas arrivés. Cela fait 62 ans que nous nous fréquentons. Indécrottables militants de la cause européenne, nous partageons les mêmes idéaux ; la table et le vin également. Chaque année, nous faisons, chez les Boeckel de Mittelbergheim, des vendanges communes. Le produit de la récolte, une fois vinifié, est acheminé par l’un d’entre nous en Souabe. Il servira à des actions du Rotary d’Ulm. Il y a deux ans, nous avions fêté nos noces de diamant. C’est dire la solidité de ce couple franco-allemand. Ils ont été à nos côtés en ces temps tourmentés de pandémie. C’est un beau symbole, c’est une bien belle amitié. Mieux encore, c’est un beau pied de nez à certains égoïsmes nationaux récents, à la tentation du repli sur soi, à la réinstallation des frontières entre nos deux pays et, plus généralement, à cette tentation de rejeter l’étranger, potentiellement dangereux, soit, depuis des siècles, le bouc émissaire idéal.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Vendredi 15 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Voici une nouvelle qui nous réjouit le cœur. Dans quelques jours, la librairie <i>Pleine Page</i> ouvrira à nouveau ses portes à Sélestat. Fabrice Battesti, à la tête de l’établissement depuis 22 ans, passe le relais à Viviane Zimmermann qui nous vient d’Obernai. Voilà une passation rêvée, une reprise dans la continuité. Malgré la crise, malgré les difficultés que connaissent les libraires indépendants, l’avenir est souriant dans notre ville. Viviane réalise un rêve. Sa vocation est tardive, c’est peut-être pour cela qu’elle est solide et riche de promesses. Fabrice, notre libraire contemplatif, a eu raison de prendre un peu de temps pour trouver la bonne personne. Nous nous réjouissons de l’accueillir, nous piaffons d’impatience de pousser la porte pour reprendre possession des lieux. Nous sommes nombreux à vouloir passer commande d’ouvrages qui accompagneront notre sortie de confinement. Ce confinement-là, né de la lecture, n’est pas une figure imposée, bien au contraire. C’est un choix volontaire, le contraire d’une contrainte, un acte pleinement responsable, librement consenti. Une retraite et non pas une prison. D’ailleurs rarement geôlière fut autant attendue.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 16 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Il fait beau. L’envie de se balader gagne un peu tout le monde. Nous avons, après quelques semaines d’enfermement, besoin de « crapahuter » dans les Vosges notamment. Ou dans les parcs urbains qui restent désespérément fermés. Est-ce notre classement en zone rouge qui nous empêche d’ouvrir leurs grilles ?  Le vert de l’ouest du pays a manifestement contribué à la réouverture, sous contrôle certes, des plages.  Le rouge doit-il être assimilé à une marque d’infamie ? Cette cartographie a le don d’agacer maints Alsaciens. Rouge de la honte, rouge de l’opprobre, il est de plus en plus perçu comme un élément discriminateur. Quelques responsables politiques et économiques montent au créneau pour demander aux autorités, sans remettre en cause la pertinence des mesures sanitaires, une forme pédagogique plus adaptée, moins stigmatisante. L’idée d’une France coupée en deux s’installe progressivement dans l’inconscient collectif. Avez-vous vraiment envie de passer vos vacances dans une région située en zone rouge ?  Poser la question c’est hélas y répondre.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 17 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Première promenade dominicale en dehors de la ville. Ce ne sont pas les sommets que nous avons rejoints, mais le Ried autour de Muttersholtz. L’herbe y est haute, l’eau de l’Ill paresseuse comme l’image qu’en garda le poète Jean-Paul de Dadelsen. Nous avons traversé « <i>l’eau lisse noire et lente</i> » et, vu à la hauteur d’Ennwihr, « <i>les barques plates et noires amarrées, gondoles qui jamais ne serviront à la fête </i>». Le poète aujourd’hui aurait retrouvé une partie du paysage et de l’atmosphère du Ried de son enfance Le chant des oiseaux notamment. Ce n’est plus un chant mais une chorale. Deux mois de silence imposé ont exercé nos oreilles subitement devenues réceptrices. Deux mois d’absence au cours desquels la faune s’est lâchée.  Je n’ai toujours pas rencontré le courlis, mais, pour la première fois, j’ai l’impression de l’avoir entendu.</p>
<p style="text-align: justify;">L’herbe n’est pas encore coupée. Elle recouvre désormais les chemins qu’emprunte le circuit des mouettes et celui des belettes. Cela fait deux mois que les pas de l’homme ne l’ont pas foulée. Ici un oiseau s’en échappe, là des papillons et des libellules chamarrées surgissent, dérangées dans leur quiétude L’homme est de retour. Pourtant nous faisons attention, marchons sur la pointe de pieds, silencieux.  Nous avons conscience de déranger. Je ne nous savais pas aussi timides. Et gauche même. Nous avons perdu nos repères. Après deux mois seulement d’absence. Le poète aurait souri devant tant de maladresse. Et se serait interrogé sur ces étranges visiteurs qui avancent masqués.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 18 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Les postes Frontière s’ouvrent un peu. Les contrôles ne sont plus systématiques.  Aurions-nous retrouvé cette vocation qui nous sied si bien depuis des décennies : celle de saute frontière.  Nous n’en sommes hélas pas encore là. On veut bien de nous de l’autre côté du Rhin à condition cependant de ne pas nous attarder et faire du tourisme. Pas sûr que les commerçants de Kehl soient d’accord. Ni ceux de Freiburg ou de Breisach. C’est vrai que le DM nous manque pour nos menus objets du quotidien et notamment le PQ. Les glaces des marchands italiens, tout autant. A écouter les commerçants voisins, nous leur manquons également. La ligne de tram strasbourgeoise qui se rend à Kehl était devenue la ligne la plus fréquentée de la CTS. Elle est en train de rentrer dans le rang. Plus de Français à Kehl, plus d’Allemand chez nous. La cause est désespérée chez la marchande de glace de la rue des Maroquins à Strasbourg. Comme nous avons besoin d’un coupable nous aurions, en temps normal, désigné tout naturellement l’Etat français, la centralisation parisienne et la crasse ignorance de la réalité du terrain de l’Enarchie. Et pan sur le bec, il n’en est rien. C’est le Land tout à fait décentralisé du Bade Wurtemberg qui a fermé brutalement la frontière sans nous prévenir. C’est lui qui ouvre timidement aujourd’hui. Si j’ai bien compris, le système fédéral, qu’on nous vante tant, n’est rien d’autre qu’un système centralisateur de proximité.  Je me disais bien.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mardi 19 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pas de chronique pandémique aujourd’hui mais un hommage à Michel Piccoli qui vient de nous quitter à 94 ans. Un bel âge avons-nous coutume de dire. Demandez- lui son avis. Il témoignera des tracas de l’âge et du naufrage qu’est le vieillissement. Quoi de pire pour un acteur que de perdre la mémoire. Progressivement et inexorablement. Il n’a jamais été dupe. On se souvient de l’acteur de cinéma, des films de Bunuel, de Ferreri et de Sautet. On ne devrait pas oublier le remarquable acteur de théâtre qu’il fut.  Nous avons tous quelques images de ce prodigieux interprète en mémoire. Dans mon petit panthéon personnel, reste l’image fascinante du <i>Don Juan</i>, découvert à la télé, un soir de 1965, dans l’adaptation mémorable et inégalée de Marcel Bluwal. 12 millions de téléspectateurs agglutinés devant de tous petits écrans en noir et blanc soit autant de monde qu’un président de la république aujourd’hui quand il déclare à la guerre au coronavirus. Miracle culturel de la télévision qui était alors un service public. Des millions de compatriotes pour voir « ce grand seigneur, méchant homme » selon Sganarelle son valet (Claude Brasseur) défier la morale et la mort, invitant la statue du commandeur à son banquet au nom de la liberté. Une liberté revendiquée par l’acteur toute sa vie, énorme dans la <i>Grande Bouffe</i> de Ferreri, pathétique dans <i>Habemus Papam</i> de Moretti (2011). Comment ne pas aimer un homme qui aima les fesses de BB dans le <i>Mépris</i> de Godard en 1963 ?</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Mercredi 20 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Ils l’ont fait et on n’y croyait plus. Angela Merkel et Emmanuel Macron se sont entendus pour mutualiser un emprunt européen à 500 milliards d’Euros qui irait aux Etats le plus durement touchés par la pandémie. Pour parler clairement, il profiterait aux états du Sud mais seraient remboursés par tous, donc également par ceux du Nord, généralement plus riches et qui ont tendance à considérer les premiers comme des cigales alors qu’eux sont des fourmis. Et encore, je m’exprime correctement. Ceux du Nord ont une fâcheuse tendance à prendre ceux du Sud pour des fumistes voire des escrocs. On s’attend d’ailleurs à quelques fortes réticences voire à de sérieuses oppositions provenant de certains pays autoproclamés « vertueux ». Qu’est-ce-que les « pauvres » Grecs n’ont pas entendu, il y a peu quand ils étaient dans la mouise. Italie et Espagne les rejoignent désormais sur le banc de l’infamie. Mais, et c’est là toute la cocasse de la situation, les Allemands, naguère plus vertueux encore que les plus vertueux et volontiers donneurs de leçon en matière de rigueur budgétaire, viennent de rejoindre le camp de la France et des sudistes. Les deux locomotives européennes tirent dans la même direction et donnent l’impression d’être d’accord pour sortir une partie de l’Europe de l’ornière. Il n’est pas certain qu’ils réussiront. Mais le symbole est fort. Un tabou vient de tomber, une ligne infranchissable vient d’être franchie. Le coronavirus est venu au secours de l’Europe. Finalement, il est comme l’Esprit Saint. Il souffle où il veut.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Jeudi 21 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Le coup de gueule d’Ariane Mouchkine<a title="" href="file:///C:/Users/Utilisateur/Documents/La%20maison%20jaune/La%20maison%20jaune%202.docx#_ftn1">[1]</a> qui créa le Théâtre du Soleil en 1964 et s’installa à la Cartoucherie de Vincennes pour une aventure culturelle qui dure encore, n’est pas passé inaperçu. Il faut écouter sa colère sur la réclusion et l’infantilisation des aînés, sa compassion vis-à-vis des victimes du virus qui sont morts dans une effroyable solitude, son rejet de la désinformation du gouvernement, son horreur des médias perroquets, sa révolte contre le racisme anti-vieux, son accablement face à l’aveuglement du monde politique, sa peur du déconfinement de la haine, sa nostalgie de la fraternité « qui est inscrite sur nos frontons ». Elle n’en finit pas de râler à juste titre défendant bec et oncle l’art vivant si essentiel à la Société, surtout en temps de crise. Quand les journalistes, voulant probablement la calmer en lui posant benoîtement la question « Et si on parlait de théâtre ? », elle a cette réponse admirable qui devrait se retrouver dans tous les manuels scolaires et sur le fronton des établissements qui enseignent l’art dramatique « Mais je vous parle de théâtre. Quand je vous parle de la société, je vous parle de théâtre ! c’est ça le théâtre. Regarder, écouter, deviner ce qui n’est jamais dit. Révéler les dieux et les démons qui se cachent au fond de nos âmes. Ensuite transformer, pour que la beauté transfigurante nous aide à connaître et à supporter la condition humaine. Supporter ne veut pas dire subir ni se résigner. C’est aussi ça le théâtre ! » Parole d’octogénaire qui n’a jamais été aussi jeune.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Vendredi 22 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Serait-ce déjà le temps des historiens ? Tout le monde s’étant exprimé, il n’y aucune raison qu’on ne leur donne pas la parole. En l’occurrence, il ne s’agit pas de tirer des conclusions sur une épidémie que nous connaissons encore mal mais de nous interroger sur le poids des mots utilisés. La lutte contre la pandémie n’est pas une guerre. L’analogie est simpliste voire dangereuse. Ce dont sont tout à fait convaincus les historiens Frédérique Neau Dufour et Robert Steegmann interrogés par la presse régionale pour l’occasion. Tous les deux dénoncent à juste titre cet emballement qui consiste à comparer des événements qui ne sont pas comparables. Et de rappeler, en tant qu’historien mais aussi avec beaucoup de bon sens, qu’il ne faut pas raconter n’importe quoi. La seconde guerre mondiale a entraîné la mort de 60 millions de personnes dont une majorité de civils. Les guerres sont déclenchées par des hommes qui s’opposent à d’autre hommes, elles restent « un mode paroxystique de règlement des conflits entre sociétés et idéologies ». La crise sanitaire vécue actuellement n’a rien à voir avec un conflit armé. « Pas d’ennemi visible, pas ou peu de rupture dans la marche de la démocratie, un cadre politique conservé même s’il est rogné ou pourrait l’être, une moindre mortalité (300 000 à la date d’aujourd’hui contre 60 millions) des mesures restrictives qui ne peuvent être comparées aux rationnement, réquisition et couvre-feu en temps de guerre. » Restent cependant quelques analogies troublantes dans le comportement des gens : méfiance, crainte du lendemain, rejet d’autrui ou exclusion et même délation !  Vigilance donc mais vigilance d’abord portée à l’emploi exact des termes utilisés. Il ne faut pas les dévoyer !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 23 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Nous savons depuis hier que le 2e tour des élections municipales aura finalement lieu le 28 juin prochain. A condition, bien sûr, que la situation sanitaire ne s’aggrave pas sous la forme d’une seconde vague de Covid 19. Apparemment, la décision n’était pas facile à prendre. Chacun était dans ses petits souliers et ravi de refiler le bébé de la responsabilité de la décision au seul exécutif. On a connu des oppositions plus hardies. Mais le traumatisme né du premier tour, le 15 mars dernier, est resté dans les mémoires. Ou du moins ses conséquences. Les bureaux des votes étaient en fin de compte des foyers potentiels de contamination. Les attroupements aux QG de campagne à l’issue du scrutin, encore davantage.  Pour ma part, je garde le souvenir d’une organisation plus que satisfaisante. Dans l’écrasante majorité des bureaux de vote, les mesures sanitaires édictées étaient respectées. Les assesseurs avaient été exemplaires, il faut le souligner. Comme il convient d’insister, en dehors des calculs politiques des partis et des individus qui les représentent, que l’organisation de ces élections municipales est une impérieuse nécessité démocratique et économique. Pour avoir servi la collectivité territoriale pendant presque quarante ans, je peux témoigner de l’importance de la démocratie locale et combien les commandes publiques sont essentielles dans la vie économique du pays.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 24 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Huit jours avant la Pentecôte, les églises sont ouvertes. Et l’ensemble des lieux de culte. Apparemment les catholiques de France ont été les plus impatients. Les protestants, juifs et musulmans étaient moins pressés ou en tout cas plus patients pour l’ouverture de leurs lieux de prière pour des raisons sanitaires. La rentrée dans les lieux de culte devait se faire initialement le 2 juin. La pression sur le gouvernement semble avoir été forte notamment de la part des milieux catholiques. Un recours en référé au Conseil d’Etat a même été introduit pour hâter l’ouverture. Les fidèles ont donc pu retourner dans leurs lieux de culte ce dimanche à condition de respecter l’ensemble des mesure sanitaires. On ne peut que s’en réjouir – la joie des pratiquants faisait plaisir à voir- même s’il faut s’interroger sur ces empressements inégaux. Il en dit long sur les relations des uns et des autres avec l’autorité publique. Le passé n’est jamais loin et la France, fille aînée de l’Eglise, est aussi un Etat laïque. Resurgissent régulièrement quelques ombres passées, quelques méfiances récurrentes même quand on se défend, la main sur le cœur, de nourrir des pensées revanchardes. On donne l’impression de se tenir par la barbichette. Le coronavirus qui sert souvent de révélateur n’a rien changé de ce côté-là.  Protestants, juifs et musulmans donnaient l’impression d’être plus en phase avec le calendrier gouvernemental, dont ils s’accommodaient sans barguigner, que les catholiques. Sauf en Alsace, terre concordataire où l’évêque aussi a pris rendez-vous avec ses ouailles… pour le dimanche de Pentecôte, soit dans huit jours, sans interdire pour autant à ses curés d’ouvrir leur sanctuaire dès aujourd’hui, à condition de respecter les normes sanitaires. Pragmatisme concordataire …</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 25 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Nous avons eu la visite, hier, de Sarah accompagnée de sa famille. Le moment où nous nous retrouverons à la maison jaune semble proche. Nous avons hâte de la retrouver dans son milieu naturel. Verrions-nous la fin du tunnel ? Le moment serait-il venu de mettre un point final à cette modeste chronique ? En tout cas le confinement lui a réussi. On la comprend mieux, elle se met à lire, joue aux cartes, triche comme une professionnelle, avec le sourire. En fait, comme tous les élèves de son âge, elle n’est pas retournée à l’école. Les parents condamnés au télétravail ont été à ses côtés tous les jours. Comme son frère Romain. Elle a bénéficié d’un encadrement idéal. Elle a même suivi des cours par visio-conférence avec sa maîtresse et bénéficié de l’assistance pédagogique de ses autres grands parents tous deux enseignants de métier. Casquée, elle fait de la trottinette dans notre cour. Son sourire illumine nos retrouvailles. Au moment de nous quitter, elle ramène ses deux mains devant elle, et nous reproduit un cœur qui signifie « je vous aime ». Nous nous empressons de faire de même.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mardi, 26 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Un match de foot réunissant 400 personnes entre deux quartiers de Strasbourg, Hautepierre et Neuhof, vient d’avoir lieu, dimanche, au nez et à la barbe des autorités, des responsables du stade, et de la plupart des habitants du quartier. Les réseaux sociaux ont chauffé, et des centaines de jeunes se sont retrouvés, contents de leur coup, contents de s’être libéré d’un carcan, contents d’avoir joué un bon tour à ceux « d’en haut » qui confinent ou déconfinent, à les entendre, sans jamais mettre les pieds dans les quartiers que la pudeur appelle tantôt sensible, tantôt difficile.  C’est un coup réussi de la France d’en bas, jeune et insouciante qui aurait parfois tendance à voir la pandémie comme étant un complot orchestré par quelques puissances occultes. C’est une jeunesse amoureuse aussi de foot et privée de son sport favori, réduit quand il existe (à l’étranger) à jouer dans des stades vides.  Et c’est tout cela et bien davantage, une illustration supplémentaire de l’inégalité sociale et géographique, une manifestation de plus de la défiance contre l’autorité, le reflet d’une impatience qui surgit après un sevrage devenu subitement insupportable. A priori, cela ne mange pas de pain, et il n’y aurait pas de quoi s’indigner, sinon de rigoler un bon coup du coup réussi, s’il n’y avait le risque sanitaire encouru.  Ce serait vraiment trop con de mourir à cause d’un match de foot. Il parait qu’il y aura une enquête et des poursuites. La réponse la plus intelligente que j’ai entendu deux jours après les faits, c’est-à-dire aujourd’hui, c’est une invitation aux présents de venir se faire dépister.  Non pour les punir, mais pour les aider à préserver leur santé. La pandémie c’est d’abord une crise sanitaire.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mercredi 27 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Qui pouvait prévoir que ce seront les jeunes, les plus costauds, les plus insouciants qui seront les victimes économiques de cette pandémie. Passe encore pour nous, blanchis sous le harnais, rapidement mis hors-jeu pour cause de fragilité supposée ou réelle, mais pas eux, ces gamins pleins d’entrain qui pour certains terminaient leurs études, pour d’autres escomptaient un stage ou des petits boulots, pour l’été et le reste de l’année, leur permettant de vivre ou de survivre un an de plus.  La récession économique qui s’annonce va faire d’eux les prochains sinistrés Ils prennent chers, comme ils ont tendance à dire. Coupés dans leur envol au moment où ils pensaient que les planètes allaient s’aligner Si une partie de la jeunesse va rejoindre la masse grandissante des adultes au chômage ou sur le point de l’être, il y a de quoi s’inquiéter. Leur désespoir risque d’être plus violent que celui de leurs aînés. Dans la liste des priorités qui s’accumulent, en voici une nouvelle. Elle n’est pas des moindres. On croit rêver quand on lit, que dans une des premières puissances économiques du monde (c’est-à-dire en France) une partie de la population dont maints étudiants, ne mange plus à sa faim.  Le préfet d’Ile de France s’inquiète d’un risque « d’émeutes de la faim ». Comme au Moyen-Age ou sous l’Ancien Régime ! …</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Jeudi 28 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Nous sommes quelques-uns à écrire et faisons partie de ceux qui ont la chance d’être publiés.  Il est vrai que nous n’en vivons pas. Si l’écriture est une passion tout comme la recherche, elle est aussi pour certains un métier, soit une activité d’où l’on tire ses ressources. Les pros en quelque sorte, les écrivains qui rarement roulent sur l’or. La plupart, même talentueux, n’obtiendront pas le Goncourt qui stimule si bien les ventes. Sait-on que la moitié des écrivains perçoit, en temps normal, des revenus d’auteurs inférieurs au smic.  Je ne voudrais pas être à leur place, et encore moins à celles ou ceux qui viennent de sortir un ouvrage au printemps, après une gestation souvent de plusieurs années, et qui s’interrogent sur une diffusion hypothétique. Tous ceux qui ont écrit savent l’énergie, la tension et la concentration nécessaires à la naissance d’un ouvrage. La comparaison souvent utilisée d’un enfantement   s’impose naturellement : « Un livre est comme un être vivant qu’on met au monde « témoigne, ces jours-ci une auteure frustrée et piégée. On place beaucoup d’espoir en lui. Tous se passait soudain, du jour au lendemain, comme si on l’empêchait d’accomplir sa destinée. » A méditer, d’autant plus que la filière du livre est singulièrement absente des aides à la culture annoncées par le chef de l’Etat le 6 mai dernier.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Vendredi 29 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Nous voilà tous redevenus verts. La carte de France a subitement viré à la couleur de l’espoir ou de la nature. Comme par miracle. Le suspens était bien entretenu et le résultat à la hauteur de l’attente. Restait du côté de l’Ile de France une petite teinte rouge qui avait passé à l’orange. L’écarlate avait disparu. Nous avions bien compris que ce n’était qu’une étape avant la libération verte. Le purgatoire à sens unique, vers la rédemption, prenait à nouveau sens. Merci pour cette réhabilitation. L’Alsace, malgré quelques inquiétudes, cette crainte identitaire d’être à nouveau victime, était cette fois-ci du bon côté.  Du côté des vainqueurs pour être précis. Elle redevenait une région comme les autres. Peut-être que désormais ses habitants ne seraient plus considérés comme des pestiférés. Je pense à ce brave monsieur Lindecker qui, il y a quelques jours, avait réservé un gite en Bretagne pour y passer ses vacances d’été. Et qui eut la désagréable surprise de voir sa réservation annulée parce qu’il venait d’une région à risque. Le propriétaire faisait appel à sa compréhension : il était comptable de la santé de sa famille comme celle des autres clients. Finalement, notre ami a fini par trouver chaussure à son pied, quelques kilomètres plus loin. Une bretonne lui mettait un appartement à disposition et se moquait bien de ses origines alsaciennes, son mari était vosgien ! La solidarité « grandestienne » avait joué.  Encore un miracle dû au coronavirus qui décidément n’en fait qu’à sa tête.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 30 mai</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">On a presque le sentiment que la vie normale a repris. Dans un mois, auront lieu les élections municipales. Pour être précis, le deuxième tour des élections municipales dont le premier s’était déroulé le 15 mars dernier. Une majorité de communes avaient élu leurs maires au premier tour. Les autres sont invités à recommencer. Pour eux la campagne n’aura pas tout à fait le même visage qu’avant. Un maudit virus est passé par là. Plutôt que de faire campagne les sortants qu’ils se représentaient ou non, avaient été quitte pour gérer la crise.  Ils l’on fait la plupart avec un bel esprit civique. Mais c’est là, après tout, leur qualité et métier. Ce n’est pas pour rien que les élus de proximité ont la cote chez les Français si prompts par ailleurs à dénigrer le reste de la classe politique. Être maire c’est un métier disions-nous, être en campagne, apparemment aussi Je viens d’en croiser un, cette après-midi. Il est candidat à sa réélection. Il s’est placé au milieu d’une rue étroite mais commerçante avec sa bicyclette. Légèrement de travers pour obstruer (un peu) le passage. Juste assez pour obliger le passant à le croiser. Donc à le saluer et entamer un brin de discours. Pas longtemps d’ailleurs. Il y a du monde en ville un samedi après-midi. Il faut éviter les bouchons. Il faut que tout le monde puisse saluer ou être salué. Le passage ressemble à un poste de douane. A l’octroi d’autrefois. On ne peut pas se serrer la main, distanciation physique oblige, mais échanger quelques mots sous le masque, c’est tout à fait jouable. On reste audible. Le candidat lui porte le masque à la main. Il sera encore plus audible que vous. Avec son vélo, il fait proche. Il n’en est pas descendu, il continue à l’enfourcher. Il est à l’arrêt. Il est comme vous et moi : Simple. Mais plus que nous : madré. Être maire, même et surtout en campagne, c’est un métier !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Dimanche 3 juin</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">C’est la Pentecôte. Le coronavirus, qui est doté d’une intelligence peu commune comme nous l’avons déjà remarqué sait parfaitement s’adapter. Il sait même s’adapter aux fêtes religieuses. Qu’est-ce que la Pentecôte dans la liturgie chrétienne ? La fin d’un confinement où les apôtres, confinés tous ensembles, reçoivent, sous forme de langues de feu, le souffle de l’Esprit-Saint. Et voilà qu’ils reprennent courage, sont prêts à répandre la Bonne Nouvelle aux quatre coins de la terre comme on leur enjoint. Eux, si peureux au point d’être paralysés, reprennent des couleurs, sortent de leur coquille et vont s’engager à témoigner jusqu’au péril de leur vie. Pour commencer ils se mettent à parler toutes les langues, et d’abord celle de leurs voisins : « Parthes, Mèdes, Elamites, habitants de la Mésopotamie, de la Judée et de la Cappadoce, de la province du Pont et de la Pamphylie, de l’Egypte et des contrées de Lybie proches de Cyrène, Romains de passage, Juifs de naissance et convertis, Crétois et Arabes&#8230; ».  Le coronavirus qui a apparemment des lettres et de la mémoire semble bien informé. S’il a décidé de lever le pied, serait-ce pour nous inviter à son tour de sortir de notre repli pour reprendre le chemin vers autrui ?</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Lundi 1er juin</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Serions-nous menacés d’amnésie ? La frénésie que nous mettons à sortir de cet exceptionnel confinement interroge. Avons-nous déjà oublié les règles élémentaires sanitaires, qui, il y a quelques jours à peine, étaient notre lot quotidien partagé. Nous nous étions auto-félicités : même les Français étaient capables de discipline quand l’heure était grave et que la patrie était en danger. Le vrai test interviendra demain quand la vraie vie redémarrera. Hier et aujourd’hui, lors d’un superbe week-end de Pentecôte, aussi lumineux que les langues de feu autrefois sur les apôtres, « c’était pour de faux. » Une répétition, sans bistrots, sans terrasses, sans restaurant ouvert. Un air de vacances privé des ingrédients de saison. Nous avons fait comme si. Les villes touristiques étaient noires de monde et les autres, Sélestat notamment, aussi calmes qu’un dimanche ordinaire. Chez les unes comme les autres, les marchands de glace ne chômaient pas. Pour le reste, morne plaine. Nous répétions donc et déjà avions, pour la plupart, tombé les masques. Et pas seulement les jeunes réputés insouciants sinon provocateurs, mais les aînés, présentés comme fragiles, tout autant. Comme si les uns et les autres voulaient tourner la page une fois pour toute. Un indice m’avait mis la puce à l’oreille : l’appel lancé, ci et là, par quelques archives publiques auprès de la population pour qu’elle lui abandonne quelques photos et des documents de cette parenthèse si peu enchanteresse qu’elle était prête à l’oublier. Si donc vous aviez pris quelques notes, fait quelques photos écrit une improbable chronique sur cette période qui ne devait être qu’un mauvais rêve, hâtez-vous de communiquer cela aux professionnels de la mémoire. Ils classeront le tout comme ils savent le faire et porteront un jour témoignage de ce qui fut quand nous aurons tout oublié.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mardi 2 juin</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Le monde de l’histoire est en deuil. Une fois de plus. Après Christian Wilsdorf, il y a un an, Francis Rapp, il y a deux mois, c’est autour de Marcel Thomann de prendre congé de nous, à 96 ans. C’est une page qui se tourne, une génération d’historiens talentueux, nos aînés, qui viennent de se retirer. Marcel Thomann a été un remarquable historien du droit, un connaisseur rare de nos institutions et de leurs évolutions. Il fut le très entreprenant et efficace président de la Fédération des Sociétés d’histoire et d’Archéologie d’Alsace de 1978 à 1993, la hissant au sommet et en en faisant un acteur incontournable de la vie publique et culturelle alsacienne. Il la professionnalisa, assura son indépendance et réussit à préserver ce subtil équilibre entre le monde de la recherche universitaire et celui des sociétés d’histoire particulièrement nombreuses en Alsace. Qui mieux que lui pouvait les représenter ? Ce remarquable spécialiste de Christian Wolff, philosophe, mathématicien et juriste allemand de la <i>Frühaufklärung</i> était aussi un militant associatif apprécié. Son engagement pour les orgues en général et pour celles de Marmoutier, en particulier étaient connus. Au sein de la « Fédé », il contribua à maintenir la revue d’Alsace à un exceptionnel niveau de rigueur et d’exigence scientifique et fut l’initiateur, l’animateur et l’âme de ce beau cadeau à l’histoire d’Alsace qu’est <i>le Nouveau Dictionnaire de Biographie Alsacienne</i> (N.D.B.A.), si utile, si précieux aux chercheurs et à tous les amateurs de l’histoire de notre région. Membre de l’Académie d’Alsace depuis 1989, il faisait partie de son comité d’honneur.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Mercredi 3 juin</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Elle vivait auprès de son arbre et probablement était-elle heureuse. Quand il disparut, elle en fut ébranlée. Sont remontées en elles, ses racines, sa vie, sa langue, son histoire et celle de la région où elle vivait. Des mots surgirent qui évoquaient autant l’arbre, que la nature, que son enfance. Des mots dans sa langue maternelle qui était notre dialecte alsacien. Cet arbre était un noyer et il eut sur elle l’effet des langues de feu qui apparurent sur la tête des apôtres le matin de Pentecôte. Elle ne parlait pas toutes les langues mais maîtrisait parfaitement et la française et l’alsacienne. C’est un immense bonheur que de lire Simone Morgenthaler<i>. D’grien Schatt</i>, <i>l’Ombre verte</i>, fut ma dernière lecture de confinement. Un voyage dans ses racines qui sont aussi les nôtres. Un rendez-vous poétique, historique et linguistique que je vous recommande de lire toute affaire cessante.  Pour un voyage chez vous, sur vos terres, dans votre langue. Quand vous vous promènerez, munissez-vous du petit livre vert de Simone. Il vous aidera dans la quête de vos origines. Il vous en dira la richesse et son extrême fragilité : « Il faut plier l’échine, <i>mïr müen uns dùcke</i> disait ma grand-mère… »  Nos parents qui ont connu la guerre et nos grands-parents qui ont connu la première ne disaient pas autre chose.  Ce petit livre vous éclairera et vous découvrirez ce dont vous n’aviez pas pleinement conscience jusque-là : « Pour apprécier la lumière, il faut de l’ombre. La lumière doit sa magnificence à l’ombre. <i>Weiss’s Liecht dis</i> ? La lumière le sait-elle ?</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Jeudi 4 juin</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Quelle leçon tirerons-nous de cette pandémie ? Dans nos moments d’enthousiasme nous avons rêvé d’un changement de comportement radical. Nous étions prêts à tuer en nous le vieil homme.  Dans nos moments d’égarement, nous n’avons espéré qu’une chose : retrouver la vie d’avant. Dans nos moments de doute, nous nous sommes abandonnés à la triste conclusion que finalement tout redeviendra comme avant. Que nous ne changerons pas, hélas, même avec la meilleure volonté possible. Bien sûr, nous continuons de croire (un peu) au miracle. Nous aimerions tant, au fond de nous-même, que quelques êtres d’exception surgissent par miracle pour nous montrer le chemin et nous guider afin de réaliser ce que nous sommes incapables de faire par nous-même. A la date d’aujourd’hui, nous savons déjà que la divine surprise ne viendra pas des politiques. La préparation du deuxième tour des élections municipales, qui auront lieu dans quelques semaines, le 28 juin, nous démontre, en Alsace comme ailleurs, que les vieux réflexes sont revenus. Chassez le naturel …</p>
<p style="text-align: justify;">Les retournements d’alliance, de dernière minute, à Strasbourg et le pathétique sabordage du maire sortant de Colmar, capable d’entraîner dans sa chute l’ensemble de sa liste, sont là pour nous rappeler qu’il reste du travail !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b><b><i>Vendredi 5 juin</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Le club service dans lequel je me suis engagé a une belle devise : servir d’abord ! nous étions particulièrement concernés par la pandémie. Nous avons trouvé là une occasion d’être utile et de vivre pleinement notre engagement. Nous ne nous en sommes pas privés malgré les obstacles qui n’étaient pas habituels. Ce ne sont ni les bras ni les bonnes volontés qui nous ont manqués. Pas davantage les moyens que nous savons susciter en temps normal. Non le handicap majeur que nous avons rencontré, l’interdit qui nous a frappé, d’emblée et officiellement, était notre âge. Nous étions subitement rentrés dans une catégorie de population fragile qu’il fallait protéger à tout prix.  Nous n’en sommes toujours pas revenus. C’est vrai que nous sommes assez nombreux à avoir atteint ou dépassé les 65 ans. Retraités actifs, en quelque sorte, qui prolongent pour une bonne cause leur engagement passé tout en étant fidèle à un idéal. Nous avons su réagir, montrer qu’on pouvait être aussi efficaces que les actifs et nous ne nous sommes pas privés des moyens modernes du numérique, des réseaux sociaux et de la communication par visioconférence. Les papys du Skype se sont plutôt bien débrouillés. Restait le plaisir de se retrouver autour d’une table. C’est fait depuis ce midi. Nous avons comblé un manque existentiel, apte à mettre en danger notre santé mentale et physique si on en est privé longtemps : Nous avons enfin pu manger des frites !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Samedi 6 juin &#8211; dimanche 12 juin</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b>Quand les hommes dans l’Antiquité voulaient trop s’approcher des dieux, prendre non pas leur place mais faire comme eux, les dieux les sanctionnaient. A <i>l’hybris,</i> autrement dit la démesure, répondait le châtiment de la <i>nemesis</i>, la rétractation à l’intérieur du territoire assigné à l’homme. Un retour à la raison et à la maison, un amenuisement vengeur. Ai-je outragé les dieux ? J’ai dû les titiller quelque peu avec ma défense passionnée de l’engagement des vieux qui ne l’étaient pas. En réalité qui ne pensaient pas l’être. Résultat, ce samedi 6 juin, en pleine euphorie du déconfinement et au lendemain de la première et frugale agape rotarienne, me voilà saisi par une brusque fatigue et une fébrilité inhabituelle. J’ai tous les symptômes de ce que vous savez, la toux en moins et l’odorat préservé. D’autres douleurs s’ajouteront qui nous éloignent de la crainte première. Quand le diagnostic tomba, en début de semaine, je fus tout heureux d’apprendre que je souffrais bien d’une infection bactériologique, douloureuse de surcroît, mais qui se soigne avec des antibiotiques. J’en ai pour trois semaines supplémentaires de confinement « responsable », ce qui nous amènera au début du mois de juillet. Il prendra fin à la date du 5 juillet. Ce n’est pas la Faculté qui a décidé de la date, mais Sarah, qui m’invite à un barbecue dans la maison jaune. La boucle sera alors bouclée. A moi de tout faire pour ne pas rater le plus important rendez-vous de l’année. Quand je la reverrai, je lui ferai un cœur de mes deux mains rapprochées et lui dirai ce qu’elle -même sait si bien dire avec un large sourire d’enfant confiant : « Je t’aime de tout mon cœur ». <i>Isch dïss nït lieb</i> ?</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<div style="text-align: justify;"></div>
<hr align="left" size="1" width="33%" />
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<p style="text-align: justify;"><a title="" href="file:///C:/Users/Utilisateur/Documents/La%20maison%20jaune/La%20maison%20jaune%202.docx#_ftnref1">[1]</a> Télérama 3670, 13/05/20</p>
</div>
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		<title>A l&#8217;origine de l&#8217;école latine, Jean de Westhuss et Louis Dringenberg</title>
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		<pubDate>Thu, 09 Apr 2020 16:25:09 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.histoires-alsace.com/a-lorigine-de-lecole-latine-jean-de-westhuss-et-louis-dringenberg/unnamed-2/" rel="attachment wp-att-772"> </a></p>
<p style="text-align: justify;">Il sont deux à se partager la paternité de l’extraordinaire aventure humaniste qui eut Sélestat pour cadre au XVe siècle : Jean de Weshuss, curé de la paroisse de Sélestat et Louis Dringenberg, le maître de l’école latine, qui en fit un établissement de premier plan où l’on tenta de (bien) former d’excellents chrétiens. Fidèle à l’exemple des Frères de la vie commune de Deventer, un foyer ardent de spiritualité chrétienne qui prônait la pauvreté, à l’image de celle du Christ, et les bienfaits de l’éducation.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Jean de Westhuss, le curé visionnaire</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;"><em><a href="http://www.histoires-alsace.com/a-lorigine-de-lecole-latine-jean-de-westhuss-et-louis-dringenberg/unnamed-2/" rel="attachment wp-att-772"><img class="alignleft size-full wp-image-772" alt="unnamed" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/unnamed.jpg" width="300" height="512" /></a></em></p>
<p style="text-align: justify;"> <em><strong>H</strong></em>ormis les spécialistes, qui connaît Jean de Westhuss ?Il avait été curé de Sélestat de 1423 à 1452, date de sa mort. Issu de la famille de Westhausen qui  possédait des terres à Sélestat, rien ne le destinait à la célébrité. Il aurait pu, comme beaucoup de ses pairs, s’acquitter mollement  de sa charge pastorale dans une Église en crise qui avait, depuis 1431, réuni  à quelques lieues de là  un nouveau concile.  Dans un climat délétère où les pères du concile s’étaient longtemps opposés au pape. Pendant ce concile interminable qui dura dix ans et se transporta successivement de Bâle à Lausanne, puis à Ferrare et enfin à Rome, Jean de Westhuss vivait la crise de l’Église  sur le terrain. Où les prêtres étaient mal formés, les ouailles ignares, les écoles médiocres et les maîtres mal payés.</p>
<p style="text-align: justify;">Le curé de Sélestat était convaincu que seul un enseignement de qualité était capable de faire progresser les chrétiens sur le chemin de la foi et de la pratique. Son école paroissiale ne brillait guère par l’esprit. Il s’en émut, s’en ouvrit à ses proches et se mit en quête de trouver  un pédagogue digne de ce nom. Capable de transmettre un savoir solide pour faire de ses élèves de bons chrétiens.</p>
<p style="text-align: justify;">Des jeunes Sélestadiens  qui fréquentaient l’Université de Heidelberg lui recommandèrent  l’un de leurs aînés, un certain Louis Dringenberg, originaire de Westphalie. Il fit l’affaire, prit la direction de l’école à partir de 1441 et débuta cette merveilleuse et grande aventure  humaniste qui fit et fait encore la réputation de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;">Jean de Westhuss ne s’arrêta pas la. Il installa l’école paroissiale dans les bâtiments de l’ancienne Oeuvre Notre Dame à proximité de Saint-Georges. A sa mort, en 1452, Il légua l’ensemble de sa bibliothèque à la fabrique de l’église. Par ce geste, il donna une impulsion décisive  à la constitution d’une bibliothèque paroissiale, celle de l’école latine, l’autre pilier, à côté de celle de Beatus Rhenanus, de notre Bibliothèque Humaniste. Son exemple fit des émules, d’autres bienfaiteurs suivirent son exemple.</p>
<p style="text-align: justify;">On estime sa donation à une trentaine de volumes au contenu essentiellement  religieux. Il était prêtre après tout. Un prêtre resté exemplaire dans une Église tourmentée.  Ce qui est tout à son honneur.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Louis Dringenberg, « l’apôtre de la jeunesse »</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/a-lorigine-de-lecole-latine-jean-de-westhuss-et-louis-dringenberg/image/" rel="attachment wp-att-774"><img class="alignleft size-full wp-image-774" alt="image" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/image.jpg" width="417" height="578" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Il fut le premier maître de l’école paroissiale qui acquit la notoriété. Né dans le diocèse de Paderborn vers 1410, il aurait fréquenté l’école du Mont Sainte-Agnès , près de Zwolle au Pays-Bas. Celle-ci avait été fondée par les Frères de la vie commune de Deventer, un foyer ardent de spiritualité chrétienne du Nord de l’Europe. C’est à Heidelberg qu’il poursuivit ses études à partir de 1430. En 1432, il est bachelier. Deux ans plus tard, il obtient le grade de maître ès art.  On suppose qu’il étudia la théologie par la suite.</p>
<p style="text-align: justify;">Toujours est-il qu’il apparaît à Sélestat en 1441 pour prendre le poste de maître d’école à la demande du curé Jean de Westhuss. Le poste était devenu vacant. Son prédécesseur venait d’être renvoyé pour s’être battu, à coups de hache, avec un tailleur de pierre véhément nommé Jean de Spire…</p>
<p style="text-align: justify;">Quand il vint à Sélestat, il ne s’attendait pas à y rester 36 ans, de 1441 à 1477. Jean de Westhuss l’installe dans le locaux de l’oeuvre Notre Dame et lui confie non seulement les élèves de l’école mais aussi la direction du chant sacré lors des offices dominicaux et des jours de fête.  Dringenberg est un excellent pédagogue mais également un  chrétien fervent ! Il disposait des qualités requises pour aider à « réformer » par l’enseignement. En bon humaniste, il cultivait l’amour des belles lettres et le retour aux sources antiques sans que sa foi ne fût prise en défaut. Il n’omit pas d’enseigner aussi les pères de l’église. Rappelons que l ’humanisme de cette époque est un humanisme chrétien. Celui qu’embrassera le grand Érasme de Rotterdam ( 1469-1536) un peu plus tard. Avec des préoccupations identiques : Former les chrétiens par l’éducation selon sa belle formule « L’ homme ne naît pas homme, il le devient ».</p>
<p style="text-align: justify;">C’est exactement ce que tenta Louis Dringenberg. Avec succès ! L’illustre Jacques Wimpfeling, sélestadien d’origine et pédagogue de renom, que nous présenterons ultérieurement, lui rendit   un bel hommage « L’éducation fut la passion de cet apôtre de la jeunesse et l’Alsace lui est redevable  d’une partie non négligeable de sa culture… Tous ont été remarquablement instruits  dans les connaissances élémentaires de la grammaire sans qu’on leur ait ingurgité les gloses et les commentaires de Donat et d’Alexandre. De ses livres, Dringenberg ne prenait que ce qui était utile et nécessaire  à l’enseignement de ses élèves ».</p>
<p style="text-align: justify;">Il était resté fidèle aux préceptes des frères des la vie commune qui condamnait la science vaine, celle qui gonfle l’esprit sans la fortifier.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus :</p>
<p style="text-align: justify;"> Paul Adam,<em> L’humanisme à Sélestat. L’école, Les Humanistes, La Bibliothèque.</em> Sélestat, 1962-2001.</p>
<p style="text-align: justify;">Paul Adam, <em>Il y a cinq siècles, en 1477, mourut à Sélestat Louis Dringenberg, père de l’humanisme alsacien,</em> Annuaire des Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 1977.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <em>Au coeur de l’Europe humaniste, le génie fécond de Sélestat</em>, Editions du Tourneciel, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;">Francis Rapp, l<em>’École humaniste de Sélest</em>at, Saisons d’Alsace, 1975</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, DNA de Sélestat du 11 janvier 2020,</strong> </em>Extrait de la rubrique &nbsp;&raquo; ces hommes et ces femmes qui ont fait l&rsquo;histoire de Sélestat</p>
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		<title>Hans von Schlettstadt , un peintre mythique ?</title>
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		<pubDate>Wed, 08 Apr 2020 15:29:43 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[&#160;  A en croire de nombreux historiens et historiens de l’art, il fut un de nos plus grands peintres.  L’équivalent du colmarien Martin Schongauer, mais pour la première moitié du XVe siècle. Probablement originaire de Sélestat. Il est peut être &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"> <a style="text-align: justify;" href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;">A en croire de nombreux historiens et historiens de l’art, il fut un de nos plus grands peintres.  L’équivalent du colmarien Martin Schongauer, mais pour la première moitié du XVe siècle. Probablement originaire de Sélestat. Il est peut être même né, juste à côté, à Dieffenthal. Il apparait à Bâle sous le nom de Hans Tieffenthal à partir de 1418. Pour compliquer le tout, des historiens l’appellent Hans Tieffenthal von Schlettstadt ou simplement Hans von Schlettstadt. Selon l’humeur ou leur embarras. </span></a></span></p>
<p><span style="color: #000000;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;"><img class="alignleft size-full wp-image-755" alt="308px-Meister_des_Frankfurter_Paradiesgärtleins_001" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/308px-Meister_des_Frankfurter_Paradiesgärtleins_001.jpg" width="308" height="240" /></span></a></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;"> </span></a></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;">Essayons de le cerner sans décrocher en cours de route  Il y a un Hans Moler qui apparaît dans les document de Sélestat comme propriétaire en 1391. Est-ce le même? Celui de Bâle, qui vient  effectivement de Sélestat, obtient un contrat en 1418 de la part de la grande cité rhénane pour réaliser le décor de la chapelle de l’<i>Elend Kreuz,</i> à <i>Klein Base</i>l sur la rive droite du Rhin. On lui demande de s’inspirer du plafond, un ciel étoilé, de l’église des Chartreux de Champmol en Bourgogne. On sait que la Bourgogne est un foyer artistique important à l’époque. Faire ses classes dans la région est un bagage pour l’avenir. Les Bâlois, qui sont des gens de goût, connaissent les bonnes adresses. Ils utilisent également les bons peintres et Hans von Schlettstadt l’est incontestablement. On le tient en haute estime. La ville le charge alors de refaire le grand tableau surmontant l’entrée de la cité  par le pont du Rhin. Travail qui lui vaut le droit de Bourgeoisie à titre gracieux. </span></a></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;"> </span></a></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;">Même dans la grande ville de Bâle, un Sélestadien reste un Sélestadien. La <i>Heimweh </i>le fait revenir dans sa ville natale. Il vend sa maison de Bâle en 1423 et revient au bercail. L’année suivante, il construit une maison au <i>Wafflerhof</i> face à l’hôtel de ville de Sélestat. Dix ans plus tard, Hans von Schlettstatt entame une carrière strasbourgeoise, autre tentation sélestadienne récurrente. En 1433, il habite une maison dite du<i> Kirschbaum</i>, rue des orfèvres à Strasbourg, tout près de la cathédrale, enfin en voie d’achèvement. Il deviendra même membre du conseil de la ville en 1444. En sa qualité de maître, il dirige un atelier et emploie des collaborateurs dont le futur peintre Jost Haller. Mais au fait, est ce toujours le même Hans von Schlettstatt ? Un fils, de même nom, ne se serait-il pas glissé dans cette édifiante histoire? Au même moment, dans les documents strasbourgeois apparaît, en outre, un Hans von Schlettstatt, orfèvre de son état, qui se rend à Metz. C’est qui lui ? Le même ? Après tout, Schongauer, un peu plus tard était lui  aussi issu d’un milieu d’orfèvres. On finit par perdre sa trace. Heureusement d’ailleurs, sinon Schongauer aurait pu craindre la concurrence.</span></a></span></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>On ne prête qu’aux riches </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Hans von Schlettsadt, à la biographie incertaine, laisse une oeuvre considérable. D’autant plus importante qu’aucune ne peut lui être attribuée de façon … certaine ! L’oeuvre bâloise, seule, est incontestable. Et c’est elle qui est à l’origine des toutes les attributions ultérieures. Car ce voyage en Bourgogne interroge. Il confère à l’intéressé une aura artistique. Ses pérégrinations sélestadienne et strasbourgeoise, par la suite, en font un propagateur artistique idéal. En Alsace d’abord, mais bien plus loin, dans le Rhin supérieur, notre <i>Oberrhein</i> qui produira une foule d’artistes.</p>
<p style="text-align: justify;">Goûtons notre plaisir. On lui attribua le fameux <i>Paradisgaertlein</i>, vers 1420, aujourd’hui conservé à Francfort (voir la vignette introductive). Un peinture délicate et fondatrice « Dans un jardin clos d’un muret crénelé, la Vierge est assise lisant tandis que l’enfant Jésus s’essaye au jeu du psaltérion et qu’un ange s’entretient avec deux jouvenceaux parmi des arbres, de oiseaux et des fleurs aux significations symboliques » (Victor Beyer). Les historiens de l’art, s’appuyant sur des considérations stylistiques objectives, ont été frappé par le caractère alsacien voire strasbourgeois de cette peinture. L’intimité poétique se mêlant au détail prosaïque, dans la droite ligne d’une inspiration mystique bien rhénane.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà que dans la foulée, le tout aussi charmant tableau de la « Vierge au fraisier » de Soleure pourrait également lui être attribué et, pour faire bonne mesure, les panneaux du couvent de Saint-Marc à Strasbourg, dépôt des Hospices Civils au musée de l’oeuvre Notre Dame de Strasbourg : « le doute de Joseph et « le bain de l’enfant » On y décèle même des influences françaises et italiennes, de l’école de Sienne notamment. Et pour que notre joie sélestadienne soit complète, on en fait également l’auteur de certains vitraux du choeur de l’église paroissiale Saint-Georges ; celles toujours existantes, illustrant la légende de sainte Catherine et l’histoire de l’empereur Constantin et de sa mère Hélène. On en profite également pour lui attribuer la paternité de  quelques vitraux de la collégiale de Thann.</p>
<p style="text-align: justify;">Quel beau destin que celui de Hans von Schlettstadt qui continue de nous interpeller et qui fut fort utile aux historiens de l’art, il n’y a pas si longtemps Aujourd’hui, on aurait tendance, à la suite de Philippe Lorentz qui enseigne à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, de penser  que « le » Hans Tieffenthal que l’on fait travailler successivement à Bâle, Sélestat et Strasbourg a été forgé par l’historiographie du XIX e siècle en quête d’un artiste susceptible d’égaler la grandeur d’un  Schongauer pendant la première moitié du XVIe siècle ». Une petite rivalité avec Colmar ? On se disait bien…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Pour en savoir plus :</em></strong></p>
<p>Dictionnaire historique Suisse : Notice Hans Heinrich Tieffenthal.<br />
Nouveau Dictionnaire de Biographie alsacienne : notice Hans von Schlettstadt.<br />
Victor Beyer, 2000 ans d’art en Alsace, Oberlin, 1999.<br />
Philippe Lorentz, Strasbourg 1400, un foyer d’art dans l’Europe gothique, catalogue de l’exposition tenue à l’ouvre Notre Dame du 28 mars au 8 juillet 2008, Strasbourg, 2008.<br />
Philippe Lorentz, Histoire de l’art du Moyen-Age occidental, Annuaire de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, 140, 2009.</p>
<p><em><strong>Gabriel Braeuner</strong></em>, DNA Sélestat, 14 décembre 2019, Hans von Schlettstadt, rubrique  :Ces hommes et ces femmes qui ont fait l&rsquo;histoire de Sélestat</p>
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		<title>Mentelin, notre Gutenberg</title>
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		<pubDate>Mon, 06 Apr 2020 09:44:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Moyen-Age]]></category>
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		<description><![CDATA[  Jean Mentel, ou Mentelin, est un de nos grands imprimeurs. Sélestadien comme il se doit. Ce quasi contemporain de Gutenberg est le premier grand imprimeur… strasbourgeois. On lui doit notamment, dès 1460, aux balbutiement de cet art nouveau qu’est &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/mentelin-notre-gutenberg/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"> <a href="http://www.histoires-alsace.com/mentelin-notre-gutenberg/download-1-3/" rel="attachment wp-att-736"><img class="alignleft size-full wp-image-736" alt="download-1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download-11.jpg" width="275" height="183" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Jean Mentel, ou Mentelin, est un de nos grands imprimeurs. Sélestadien comme il se doit. Ce quasi contemporain de Gutenberg est le premier grand imprimeur… strasbourgeois. On lui doit notamment, dès 1460, aux balbutiement de cet art nouveau qu’est l’imprimerie, l’impression d’une Bible en latin et surtout, en 1466, la première Bible en langue allemande, bien avant celle de Luther (1522).</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il était né dans notre ville vers 1410. Nous sommes très mal renseignés sur sa jeunesse. Mais on l’identifie à Strasbourg en 1447 quand il obtient le droit de bourgeoisie de la cité. Il est inscrit à la corporation des peintres puisqu’il exerce d’abord le métier d’enlumineur,(« Goldschreiber »). Sa polyvalence étonne. Il est en même temps notaire épiscopal. Ses connaissances de la langue latine l’ont fait remarquer par l’évêque de Strasbourg. Devenu familier de l’art typographique, il va ouvrir un atelier en ville. Rue de l’Épine probablement. Il y fera fortune. Il créera même une dynastie d’imprimeurs en mariant ses deux filles à deux remarquables techniciens Adolph Rusch et Martin Schott qui prolongeront son oeuvre et son entreprise . Il connaîtra la gloire aussi. Sa première Bible en langue allemande lui vaut d’être anobli par l’empereur Frédéric III. A noter qu’il obtint l’autorisation de porter dans ses armoiries, le lion de la sa ville natale. On a beau s’exiler, on reste Sélestadien pour toujours. Quand il mourut, le 12 décembre 1478, il fut enterré au cimetière de la chapelle Saint-Martin de la cathédrale. On raconta même qu’il fut enterré à l’intérieur de celle-ci. On ne prête qu’aux riches !</p>
<p style="text-align: justify;">
Il doit sa notoriété à son art. Son officine strasbourgeois fut fort actif. On le crédite de l’impression de 45 publications. Outres les deux Bibles précitées qui ont fait sa gloire, son catalogue couvre la champ de la pastorale religieuse, de la théologie, du droit et de la littérature. Il a même édité un <i>Parzifal </i>! Son atelier est plus qu’un atelier. C’est une entreprise. Il ne se contente pas d’imprimer, mais il va à la rencontre de ses clients et lecteurs. Il a organisé le métier. N’a-t-il pas publié, à partir de 1469, les premiers prospectus publicitaires pour annoncer ses nouveautés ? Sa gloire fut durable. Son petit-fils, Jean Schott, avait réussi un joli coup promotionnel en proclamant, pour d’évidentes raisons commerciales, que son grand-père avait tout bonnement été l’inventeur de l’imprimerie. Sa légende était née. Pour autant, il fut un artisan d’art de talent. Le grand humaniste Jacques Wimpfeling, autre Sélestadien de renom s’extasiait  en 1505  encore sur la qualité de ses « nombreux volumes marqués par la pureté et la finition »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Les deux B<a href="http://www.histoires-alsace.com/mentelin-notre-gutenberg/download-4/" rel="attachment wp-att-737"><img class="alignleft size-full wp-image-737" alt="download" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download1.jpg" width="288" height="175" /></a>ibles de Mentelin</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Notre sélestadien imprima le premier libre imprimé en Alsace ( !) en 1460. Soit cinq ans après la Bible à 42 lignes de Gutenberg (1455). La sienne possède 49 lignes et peut être considérée comme un vrai chef d’oeuvre comme toutes ses productions d’ailleurs. Mentelin  apporte un soin particulier à ses productions. A cette époque, il n’y a que trois villes qui disposent de presses au sein de l’Empire germanique: Mayence, Bamberg et Strasbourg. Pour l’admirer aujourd’hui, il faut se rendre à Colmar, où elle sera un joyau du futur musée des Dominicains,  à la Bibliothèque nationale et au musée Condé de Chantilly. Les volumes sont richement illustrés. Les initiales peintes sont nombreuses. Un décor floral, rehaussé d’or encadre les feuillets illustrés. Le décor peint provient probablement du groupe de scribe d’ Henri de Villencus, moine chartreux que l’on sait actif à Bâle au milieu du XVe siècle. Un beau livre donc qui n’étonne pas quand on connait un peu l’exigence de qualité et les talents de calligraphe du Goldschreiber qu’était Mentelin quand il apprit le métier.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Six ans plus tard, sort des atelier de sa presse, une monumentale Bible, en langue allemande, la première au sein du Saint-Empire romain germanique. Plusieurs versions manuscrites en usage au Moyen Âge ont servi de modèle. Pendant soixante ans, elle va connaitre la notoriété avant que la Bible de Luther ne la supplante. Ce qui n’enlève rien ni à la précocité ni à la qualité de la Bible de Mentelin. Le texte imprimé est rehaussé d’initiales à la plume en bleu, vert et vermillon. La qualité « mentelienne » toujours et encore. Elle aussi sera visible à Colmar qui en conserve deux exemplaires. La Bibliothèque nationale en conserve une autre.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Résumons, nous devons au Sélestadien le premier livre imprimé en Alsace et la première Bible  en langue allemande … d’Allemagne. De quoi figurer en bonne place dans le panthéon prestigieux de Sélestat et de l’Alsace.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>La légende de  Mentelin</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/mentelin-notre-gutenberg/download-2-2/" rel="attachment wp-att-738"><img class="alignleft size-full wp-image-738" alt="download-2" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download-2.jpg" width="192" height="263" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Strasbourg et Mayence, on le sait, se disputent depuis longtemps l’insigne privilège d’avoir été</p>
<p style="text-align: justify;">le berceau de l’imprimerie. Est-ce à Strasbourg où dans sa ville natale que Gutenberg devint le génial inventeur de cette technique qui révolutionna le monde ? L’affaire est tranchée depuis le  XVIIIe siècle mais elle continua d’ occuper les esprit ; Elle rebondit au rythme des conflits qui opposèrent la France et l’Allemagne.On en vint même à contester que ce fut Gutenberg. On lui substitua un Sélestadien, rien que cela ! L’illustre Jean Mentel ou Mentelin qui fut un des pionniers de l’imprimerie à Strasbourg comme on vient de le voir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Promenez-vous à l’intérieur de la Bibliothèque Humaniste. Que peut-on lire sur cette statue en albâtre, datée du XIXe siècle, où le couple de sculpteurs, Sichler-Majastre, le représente en buste sinon que Jean Mentelin est bien l’inventeur de l’imprimerie. La statue vous accueillait naguère encore à l’entrée de la bibliothèque de Beatus Rhenanus. Aujourd’hui, elle se fait plus discrète, un peu à l’écart, juste derrière l’installation où les visiteurs s’épuisent avec entrain à imprimer leur nom selon la technique de Gutenberg.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est qu’en réalité, il existe une belle légende concernant et Gutenberg et Mentelin. On la racontait encore au siècle dernier. La voici :</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> « Jean Mentel, libraire à l’enseigne de la Ménagerie au Fronhof à Strasbourg, inventa en 1440 l’art d’imprimer. Les résultats obtenus par le natif de Sélestat furent si extraordinaires que les gens de métier, les scribes exprimèrent leur incrédulité. Il leur était impossible de faire la différence entre imprimés et manuscrits, tant les premiers ressemblaient à s’y méprendre aux seconds. Un de ces scribes se fit alors engager chez Mentel pour s’approprier la nouvelle technique. Quand il en sut assez, il disparut pour s’établir à Mayence chez un dénommé Gutenberg auquel il confia le secret de l’invention. Un jour, un Strasbourgeois, qui séjournait à Mayence, reconnut le scribe et s’en alla raconter à l’honnête et naïf Gutenberg, l’histoire véritable de l’invention de l’imprimerie. Gutenberg, qui était un honnête homme, fut outré par le comportement indélicat du scribe et le chassa. Il s’en voulut de s’être ainsi fait posséder et tenta de réparer la faute en décidant de se rendre à Strasbourg pour y rencontrer Mentelin et faire amende honorable.  Arrivé sur place, il trouva la maison de Mentel close et s’enquit auprès des voisins du lieu où il pouvait trouver son illustre devancier. On lui indiqua la cathédrale toute proche. Il interrogea le bedeau qui lui fit comprendre que si le sieur Mentelin est ici, il est mort de douleur  parce que sa découverte a été volée » Effondré, Gutenberg se rendit chez Conrad Sasbach afin qu’il lui fabriquât une presse semblable à celle de Mentel. Il s’établit à Strasbourg et « produisit ses plus belles oeuvres à qui il devait gloire et richesse. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’histoire est exquise. Fausse, bien entendu, mais qui nous empêchera de continuer à y croire ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, DNA, </strong></em>extrait de la rubrique Ces femmes et ces hommes qui ont fait l&rsquo;histoire de la ville, 8 février 2020</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Beatus Rhenanus, esquisse d&#8217;une biographie</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Apr 2020 10:12:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Moyen-Age]]></category>
		<category><![CDATA[Portraits d'Alsaciens]]></category>
		<category><![CDATA[Renaissance]]></category>
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		<category><![CDATA[Beatus Rhenanus]]></category>
		<category><![CDATA[Bibliothèque humaniste de Sélestat]]></category>
		<category><![CDATA[histoire d'Alsace]]></category>
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		<description><![CDATA[&#160;  Nul besoin d’insister, Beatus Rhenanus (1485-1547) est notre Sélestadien le plus connu.Déjà dans le quadrige des humanistes alsaciens, constitué de Geiler de Kaysersberg, de Sébastien Brant, de Jaques Wimpfeling, et de lui- même, il n’est pas le moindre. Le &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/beatus-rhenanus-esquisse-dune-biographie/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i><a href="http://www.histoires-alsace.com/beatus-rhenanus-esquisse-dune-biographie/download-3/" rel="attachment wp-att-717"><img class="alignleft size-full wp-image-717" alt="download" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download.jpg" width="183" height="275" /></a></i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"> Nul besoin d’insister, Beatus Rhenanus (1485-1547) est notre Sélestadien le plus connu.Déjà dans le quadrige des humanistes alsaciens, constitué de Geiler de Kaysersberg, de Sébastien Brant, de Jaques Wimpfeling, et de lui- même, il n’est pas le moindre. Le plus jeune d’abord, le plus brillant peut-être.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sa notoriété est restée intacte. Sa proximité avec Érasme de Rotterdam, la personnification même de l’humanisme chrétien du XVIe siècle, qui est entré dans l’histoire comme le prince du mouvement, y a fortement contribué. Beatus fut son ami, son collaborateur, son correcteur, son éditeur. Et même son historiographe. En 1541, suivant les volontés d’Érasme, décédé en 1536,  Beatus publie chez l’imprimeur Froben à Bâle, l’ensemble des oeuvres, introduite par une biographie de l’érudit Hollandais. S’il a cependant survécu à travers les siècles, c’est d’abord par l’extraordinaire bibliothèque qu’il a léguée à sa ville natale en 1547, que nous avons conservée pour une part essentielle. C’est elle, et elle seule, qui a été classée au <i>Registre Mémoire du monde de l’Unesco </i>en 2011, parce que rare sinon unique exemple d’une bibliothèque conservée d’un intellectuel de la Renaissance. C’est elle qui constitue l’écrin de la nouvelle présentation de la Bibliothèque humaniste de Sélestat qui a ouvert ses portes, après quatre années de fermeture, en juin 2018, rénovée de fond en comble par les mains expertes d’un architecte de qualité : Rudy Ricciotti et une équipe imaginative de muséographes et de forces vives locales.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Autrement dit, on n’ a jamais parlé autant de Beatus Rhenanus depuis cette date. Quand on voit l’engouement que suscite la bibliothèque-musée, on se dit que la curiosité autour de l’intéressé n’est pas prête de s’éteindre. Nous ne pouvons que nous en réjouir. En espérant cependant que l’intérêt dont il est l’objet, profite à sa ville natale que l’on se met à découvrir, à ses contemporains, aux humanistes et à leur mouvement, à ses compagnons de routes, aux gens qu’il fréquenta, à Bucer notamment qu’il éclipse totalement ici dans la ville natale des deux. Mais soyons honnête, Le second s’est largement rattrapé ailleurs qu’à Sélestat. Sa notoriété est en réalité bien plus grande que celle de Beatus Rhenanus à l’aune européenne.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais connaissons nous vraiment Beatus ? Nous le célébrons volontiers, il fait partie de l’héritage de la ville, de ses meubles en quelle sorte. Quand ces derniers deviennent trop vieux, il faut songer à les réparer et surtout les épousseter régulièrement. Le toilettage n’est pas de trop. Un peu <i>d’Oschterputz</i> n’a jamais fait de mal. Cette tradition alsacienne a quelque chose de salutaire. A chaque fois qu’on nettoie, on découvre quelque chose de neuf. Découvrir, dévoiler, soit enlever le masque, gratter le vernis. Retrouver l’origine, revenir aux sources, au vrai, à l’authentique. Essayer de le retrouver dans son jus, avant que l’hommage, la légende, l’hagiographie, la construction du mythe n’interviennent.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous ferons, de temps en temps référence  à l’imparfaite biographie (1551) du premier biographe du sélestadien, le strasbourgeois Jean Sturm (1507-1589) mais davantage aux  travaux contemporains de Robert Walter qui soutint une thèse sur BR et surtout de James Hirstein, le meilleur spécialiste de la question, qui a entrepris de publier sa correspondance.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Il nous faut creuser comme des archéologues, avec patience et munis de tout petits outils ou instruments pour éviter d’altérer ou de blesser la figure première. Dire et redire ce que nous savons de lui mais à chaque fois s’interroger sur ce que nous avançons, faire preuve de discernement entre ce que l’on continue de raconter par commodité et la réalité, tant est que nous puissions la cerner. Nous sommes quelques uns à avoir une idée sur Beatus, à le figer dans quelques certitudes, à le voir à travers l’idée que nous nous faisons de la fin du Moyen-Age et de l’aube de la Renaissance. Nous le faisons, hélas, souvent passer par le prisme déformant de notre vision contemporaine. Sommes nous seulement capable de nous mettre à la place de… Essayez de vous mettre dans la peau de Luther, de Calvin de Bucer, d’Erasme et bien entendu de Beatus. Nous avons beau faire, beau lire et étudier, nous restons le plus souvent devant  la porte. Mais c’est là l’exaltant et finalement très limité destin des historiens.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Je ne vous raconterai pas aujourd’hui toute « l’histoire » de Beatus. Je vous propose de l’accompagner cependant à travers quelques thématiques majeures</p>
<p style="text-align: justify;">Sa formation intellectuelle, ses relations avec Érasme, sa contribution à la science,  sa bibliothèque, ses convictions religieuses. De quoi le cerner mieux à défaut de le définir totalement .</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Enonçons d’emblée, avant de les évacuer, quelques questions biographiques générales. Celle de son patronyme en premier. Connu à jamais sous le nom de Rhenanus, qui est en réalité la version latine que le jeune Beatus donna de son « surnom », celui qu’avait hérité son grand père originaire de Rhinau, quand il s’établit à Sélestat au début du XVe siècle. On le qualifia selon sa commune d’origine, on le traita de Rinower, soir celui qui est originaire de Rhinau. C’est ainsi que l’on désignait encore Anton, père de Beatus qui s’appelait, en réalité,  Bild, et qui fut un boucher entreprenant et un notable reconnu dans sa ville d’adoption. Dans le fameux cahier d’écolier de Beatus, qui date de la fin du XVe siècle, et que nous montrons abondamment dans la nouvelle présentation muséographique, on rencontre les initiales BR sous la plume de l’écolier. R comme Rinower. Le surnom était celui qu’utilisait alors l’élève qui ne le latinisera, selon une mode répandue chez ces experts en latin et en grec, qu’à son retour de l’université de Paris vers 1507.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa mère s’appelait Barbe Kegler. Elle avait eu trois enfants dont seul Beatus survécut. Elle mourut quand son dernier fils avait deux ans. Son père ne se remaria pas. Il l’éleva avec l’aide d’une servante de la famille et son beau -frère Reinhard Kegler qui était prêtre. Plutôt aisé, le père mit ses ressources financières à la disposition de son fils, lui assurant une éducation de choix, à l’école latine de la ville et, plus tard à l’université de Paris. C’est grâce à l’argent de papa qu’il put très tôt s’offrir des ouvrages et se constituer précocement une bibliothèque de choix dont nous profitons amplement aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Des études solides et brillantes </i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Vers 1491, à l’âge de 6 ans, il entre à l’école latine de sa ville. Cela fait quarante ans qu’elle avait été refondée par Louis Dringenberg, qui en fit une institution exemplaire autant préoccupée d’enseigner les belles lettres, celle des auteurs de l’antiquité, que de former de bons chrétiens. Ses successeurs ont poursuivi la voie et maintenu le niveau d’excellence d’une école qui, en première instance, dans une région qui ne possède pas d’université, forme aux universités de proximité que sont Heidelberg (1386), Fribourg et Bâle ( 1460). Les deux dernières étant créés à l’issue du Concile de Bâle (1431-1448), permettant ainsi aux jeunes Alsaciens de bénéficier d’universités proches pour continuer leurs études. C’était le vivier des futurs prêtres,  avocats, médecins, militaires, pédagogues mais aussi juristes ou administrateurs du Saint-Empire. Beatus suit les cours de Crato Hofmann  qui a succédé à Dringenberg en 1477 et Hieronymus Gebwiler, qui prend le relais en 1501.</p>
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<p style="text-align: justify;">Il s’y montre élève brillant et travailleur, s’ouvre, ainsi que le montre le cahier d’écolier, entre autres,  aux <i>Géorgiques </i>de Virgile aux <i>Fastes </i>d’Ovide, se révèle sensible à la poésie et assimile parfaitement une méthode d’enseignement fondée sur l’analyse « littérale, logique et profonde » ( Hirstein) des textes. Esprit curieux et pieux, respectueux de la tradition et de l’enseignement de ses maîtres, ses nombreux annotations et commentaires montrent en même temps qu’il tend à vouloir les dépasser par son obsession d’aller au fond des choses.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ces années sélestadiennes l’ont incontestablement marqué. L’école latine  fut sa première mère intellectuelle. Sa formation humaniste et chrétienne  constituait un solide viatique pour l’avenir. Il devint moniteur d’élèves plus jeunes dont Sapidus qui deviendra plus tard le dernier grand directeur de l’école.</p>
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<p style="text-align: justify;"><b><i>Les années parisiennes </i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">C’est à Paris qu’on le retrouve comme jeune étudiant en 1503. Il aurait pu choisir les universités plus proches de Heidelberg et surtout de Fribourg et de Bâle. C’est dans la capitale du Royaume de France qu’il se retrouva, probablement conseillé par Jérôme Gebwiller qui y avait étudié et d’où il avait rapporté les œuvres de l’humaniste Lefèvre d’Étaples, dont notamment ses introductions aux œuvres d’Aristote, <i>Éthique, Physique, Logique</i>. Lefèvre d’Étaples était le spécialiste d’Aristote Beatus, qui fréquente leCollège du Cardinal-Lemoine, s’y nourrit à son tour. Tout comme il s’initia à l’imprimerie durant sa période parisienne auprès d’Henri Estienne. Il y travailla comme correcteur. À côté de la philosophie, il apprit, apparemment de façon insatisfaisante, le grec auprès de Hermonyme de Sparte, et se perfectionna en poésie latine chez Faustus Andrelinus, à l’excellente réputation pédagogique. Il accomplit son cursus universitaire en trois ans : bachelier, licencié, maître ès arts. Beatus, à Paris aussi, fut un grand « bûcheur ».</p>
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<p style="text-align: justify;">Paris, ce fut davantage encore ! Des amitiés solides avec quelques « pays » comme Michel Hummelberg de Ravensbourg, les anciens condisciples de l’école latine, Bruno et Basile Amerbach, son compatriote Beatus Arnoald, futur secrétaire impérial, Mathias Ringmann dont le nom est associé à celui de l’Amérique qu’il contribua à baptiser en 1507. Il resta proche de ses maîtres en philosophie, de Josse Clitowe, Docteur en Sorbonne, surtout, qui connaissait et expliquait mieux que personne la pensée et les livres de son maître Lefèvre d’Étaples. Ce dernier, qui se consacrait, à partir de 1507, à l’étude de l’Écriture Sainte, publia en 1512 ses Commentaires sur les Épîtres de Paul. Il y écrivit notamment que l’Écriture est la source et la règle du vrai christianisme et que les œuvres étaient insuffisantes pour assurer le salut. Tiens, tiens…</p>
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<p style="text-align: justify;">Du séjour parisien, Beatus rapporta quelque impressions contrastées. Lefèvre d’Etaples, le spécialiste d’Aristote, le marqua profondément.  «  Son approche concrète, note James Hirstein, mais guidées par l’élévation cadrait bien avec le caractère de Beatus et l’enseignement qu’il avait reçu. » A la suite de son maître, il se retrouva bien naturellement plus aristotélicien que platonicien. La philosophie du premier semblant se conformer mieux au christianisme que celle du second. Au contact du brillant philosophe, il développa une belle et pénétrante  capacité de jugement, qualité dont il sut faire un allié bienvenu tout au long de sa vie.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le sélestadien seconda également Lefèvre dans ses programme de publication, des auteurs païens comme des auteurs chrétiens, généralement traduits par des humanistes italiens. Des sujets chrétiens et moraux, une belle langue latine, Tout cela ne pouvait que réjouir le jeune sélestadien, moins sensible, par contre, aux méthodes pédagogiques de la dispute ou du débat universitaire.</p>
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<p style="text-align: justify;">À Paris enfin, il se constitua les bases d’une belle bibliothèque qui allait assurer sa réputation par-delà les siècles. Il ramena également les publications d’un autre homme d’origine germanophone comme lui, un certain Érasme de Rotterdam,  qui fait publié un prometteur recueil d’adages en 1500 et qui avait même fréquenté pendant quelque temps l’Université parisienne.</p>
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<p style="text-align: justify;"><b><i>Beatus Rhenanus et Erasme, une amitié rhénane</i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Beatus Rhenanus fut  érasmien bien avant d’avoir rencontré Érasme.  Ne fait-il pas éditer, peu de temps après son retour en Alsace les <i>Adages</i> chez l’imprimeur strasbourgeois Matthias Schürer, lui aussi originaire de Sélestat ? Il participe à l’engouement pour Érasme, il pleure même sa mort, victime, comme tant d’autres, d’une vilaine et sotte rumeur en août 1514.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ils deviennent amis, dès les premières rencontres. L’édition des textes les réunit, une même formation intellectuelle et morale les rapproche. C’est qu’ils travaillent côte à côte dans l’atelier de Froben à Bâle. La critique des textes, le retour aux sources, ce patient et minutieux travail de philologue qui les caractérisent tous deux supposent évidemment que l’on cultive l’exactitude, la précision et la minutie. Ils y excellent tous deux.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Érasme éprouve pour son jeune collaborateur une réelle tendresse et n’est pas avare d’éloges à son endroit. Il en fera même un ami très cher, « un ami vraiment pythagoricien, je veux dire une seule âme ». On croit entendre Montaigne parler de La Boétie. Beatus n’est pas en reste. Son admiration pour Érasme est éperdue, son dévouement total, son respect lui est assuré à vie. La confiance entre eux est totale. Souvent, quand Érasme s’absente de Bâle, c’est Beatus qui porte la responsabilité de ses éditions, se consacrant « tous les jours et la plupart des autres à Érasme ». Quand le maître est absent, c’est Rhenanus qui est l’âme du « cercle érasmien de Bâle ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si on se fréquente à Bâle, on se reçoit parfois à Sélestat, ou on voyage conjointement à Constance. Cela tisse des liens et permet de se laisser aller à des confidences. De quoi parle-t-on sinon d’édition mais aussi de la philosophie du Christ, ce thème cher à Érasme. Et probablement parle-t-on aussi de ce Luther dont parle tout le monde. On le découvre et on l’apprécie assez. On aurait même tendance à en faire un disciple ou un émule de l’humaniste de Rotterdam. Rhenanus n’est pas le dernier à propager les oeuvres de Luther tout comme celles d’Érasme « qu’il unit étroitement dans son zèle apostolique ».</p>
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<p style="text-align: justify;">Mais l’idylle est de courte durée. Tout oppose Luther et Érasme. Le premier échoue dans sa tentative de rallier le second sous sa bannière. Les événements sociaux, imprévisibles et violents, que déclenchent l’attitude et les écrits de Luther ne sont pas du goût d’Érasme qui reste attaché à l’ordre établi. Les troubles de Zwickau et de Wittenberg, en 1520-21, la Guerre des Paysans, en 1525, où s’exprime toute la violence d’une population qui a perdu ses repères, furent autant de signaux qui éloignèrent les uns des autres. Mais le divorce n’est pas que circonstanciel ou méthodologique, il porte sur les options fondamentales de la théologie. En 1524, Érasme dans son essai sur le libre arbitre -<i>De libero arbitrio</i>- pourfend les thèses de Luther en défendant la possibilité pour l’homme de collaborer avec Dieu dans son propre salut sans opposer la foi et les oeuvres. Ce qui lui vaut, en 1525, une réponse acerbe de Luther, le <i>De servo arbitrio</i>, essai sur le serf arbitre.</p>
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<p style="text-align: justify;">Érasme a choisi son camp. De même que Beatus Rhenanus, fidèle et loyal, qui suit son glorieux aîné. Les troubles de la Réforme eurent cependant une conséquence inattendue sur les relations entre Beatus et Érasme. Ils se virent moins, puis plus du tout. Bâle qui les avait réunis devint incertaine et dangereuse. L’introduction de la Réforme y fut violente. En septembre 1528, Beatus s’en retourna chez lui à Sélestat, Érasme se fixa à Fribourg en avril 1529. Tous deux avaient choisi des villes catholiques rétives aux idées réformatrices. Ils avaient, une fois encore,  fait la même analyse de la situation et tiré les mêmes conclusions. Ils restèrent en contact épistolaire, se tenant au courant de leurs activités réciproques.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Même la mort ne les sépara pas. Érasme décéda à Bâle dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. Dans ses dernières volontés, il légua à son ami une cuillère et une fourchette en or et, surtout, le chargea d’éditer ses oeuvres complètes. Ce à quoi s’attela Beatus avec détermination. Imprimées de 1536 à 1540, chez Froben, l’imprimeur de toujours, elles paraissent en 9 volumes à Bâle en 1540. La préface est signée par Beatus. Dédiée à l’Empereur Charles Quint, elle contient une biographie détaillée d’Érasme rédigée par son ami Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce dernier avait toutes les qualités pour écrire cette biographie. Historien reconnu, au sens critique aiguisé ainsi que l’atteste son<i> Histoire de l’Allemagne </i>en trois livres de 1531, sa proximité avec le grand humaniste lui valut des confidences qu’il avait recueillies directement de la bouche d’Érasme. Il avait à la fois la distance nécessaire et la proximité requise pour évoquer la puissante figure et le prestige intellectuel de son ami. Raison de plus pour exprimer son indignation quand, le 19 janvier 1543, les oeuvres d’Érasme furent brûlées en place publique à Milan sur l’ordre d’un représentant de l’Archiduc Ferdinand. Quatre ans plus tard, le 18 mai 1547, Beatus Rhenanus disparaissait à son tour. Ainsi s’acheva une amitié vieille de 22 ans. À son début, en 1515, Érasme en avait pressenti la richesse et les contours. Une amitié pour la vie, une amitié pour l’éternité. N’avait-il-pas alors souhaité pour tous deux de mériter un jour « de jouir ensemble de la participation éternelle et véritable ? »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Peut-on résister à l’emprise, voire à l’ascendant intellectuel d’un Érasme ? Quelle autonomie peut-on avoir face à une personnalité aussi forte et talentueuse ? Beatus n’était-il qu’un collaborateur, un serviteur fidèle, chargé de voire en scène l’oeuvre extraordinaire du plus illustre des humanistes. Son caractère agréable, sa recherche permanente du compromis , sa patience, sa fidélité, son érudition aussi, étaient des qualités qui ne pouvaient que convenir à Érasme. Quel est le maître qui ne rêve pas d’un collaborateur de cet acabit ? Mais Beatus n’était il qu’un second ? Un exécuteur fidèle de la volonté d’un maître. Brillant certes mais second quand même ? Un Poulidor des humanistes ?</p>
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<p style="text-align: justify;"><b><i>Un savant  historien </i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">L&rsquo;épitaphe qui lui fut dédiée avait insisté sur sa science éminente et ses parfaites connaissances en latin et en grec. On la croit flatteuse &#8211; les morts sont parés de toutes les vertus &#8211; mais elle n’exprime que la réalité. Beatus n’est non seulement un esprit curieux, mais c’est un authentique savant, philologue hors pair, qui a fait de la recherche des textes, de leurs comparaisons et de leur critique une méthode de travail, une discipline scientifique.</p>
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<p style="text-align: justify;">Si l’humanisme fut un mouvement culturel, esthétique, littéraire et pédagogique, s’il fut  souvent taraudé par le questionnement religieux, il fut aussi un quasi-métier. Grâce à lui, la critique des textes a progressé. On se met en chasse de l’original, manuscrits ou livres, on essaye d’en maîtriser la langue qu’on apprend chez les meilleurs professeurs, avant d’en devenir expert, à son tour. On profite, bien entendu, du support de l’imprimerie pour diffuser et expliquer mais ce qui importe, c’est qu’on diffuse les textes tels qu’il furent à l’origine et non pas tels qu’on les a transmis par corruptions successives. Retrouver l’état premier d’une source, ou du moins s’en approcher le plus, voilà une quête partagée par beaucoup d’humanistes. Pour ce faire, on étudie et on étudie encore et, cent fois sur le métier, on remet l’ouvrage.</p>
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<p style="text-align: justify;"> Bref, on est en formation continue toute sa vie. Ce fut le cas de Beatus Rhenanus. Au temps de l’école latine auprès de ses maîtres, Hofmann et Gebwiller, où il s’initie aux commentaires grammaticaux, géographiques, mythologiques et aux rapprochements. Soigneux déjà dans sa façon de transcrire les remarques des maîtres, méticuleux dans ses remarques marginales allant jusqu’à reproduire en allemand et même dans son dialecte local les termes techniques utilisés par les poètes latins. Et déjà sur les premiers livres en sa possession, apparaissent ses mots à lui.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce fut le cas encore à Paris où il étudie Aristote, élève de Lefèvre d’Étaples. Son exemplaire de la Logique d’Aristote est rempli de notes provenant de plusieurs lectures successives et de feuilles manuscrites contenant les commentaires de Lefèvre. Il se met au grec auprès d’Hermonyme de Sparte et à la poésie latine avec Faustus Andrelinus, qui, tous deux, sont d’incontestables références. Il rencontre l’imprimerie dans l’atelier d’Henri Estienne où il est correcteur. Correcteur, soit l’apprentissage de base auquel nul n’échappe. Correcteur pour débuter et se familiariser, pour apprendre et puis finalement correcteur toute sa vie, non pas par habitude ou lassitude mais par vigilance et curiosité, et parce que c’est devenu une seconde nature.</p>
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<p style="text-align: justify;">Les années strasbourgeoises prolongent le cycle de la formation initiale. Le voilà éditeur, chez le Sélestadien Schürer, d’auteurs néo latins qui ont l’avantage d’être chrétiens. Beatus se frotte aux Adages d’Érasme, un mélange d’érudition et de méthodologie. Il commence à étudier l’Ancien Testament et se met, à son tour, à traquer des livres et des auteurs, les oeuvres de Nicolas de Cues, le théologien de la Docte Ignorance, l’un des grands penseurs du XVIe siècle, par exemple, pour son maître parisien Lefèvre.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Bâle couronne sa quête du savoir. Mais s’il y est allé, c’est pour progresser encore en grec, auprès d’une autre sommité , le dominicain Jean Kuhn (Cuno). Toujours la recherche de l’excellence. Cette exigence de qualité qui le caractérise, il va la trouver, ici même, à Bâle auprès d’Érasme dont il va devenir proche amicalement et professionnellement. Beatus doit beaucoup à Bâle qui est un grand foyer humaniste où vivent quelques imprimeurs réputés, les Amerbach et Froben et où la jeune Université s’affirme. Beatus élargit son champ d’activité au contact des uns et des autres. Il étudie tous les grands classiques grecs, en traduit en latin, Bâle le change, Bâle le féconde, Bâle l’ouvre. Correcteur toujours et encore, il traduit en latin les pères grecs de l’Eglise : Grégoire de Nysse et Grégoire de Naziance (1512) Basile le Grand ( 1513) puis le poète Prudence (1520), Tertullien (1521), l’ Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe ( 1523), Origène ( 1536) et saint Jean Chrysostome.</p>
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<p style="text-align: justify;">Sa proximité avec Érasme, à partir de 1514, lui fait surveiller l’édition de ses oeuvres, Celle avec Zwingli de Zürich, le dote d’un zèle militant entretenu par son amitié avec Martin Bucer qui lui fait découvrir Luther. Il donne l’impression de s’épanouir encore, de s’enhardir également, n’hésitant pas à contribuer à la diffusion des oeuvres de Luther. Il est mûr enfin pour étudier, comme le fit Érasme, les classiques anciens pour eux-mêmes, Pline le jeune et Suétone pour démarrer. Il a sauté le pas. Il est désormais au service d’Érasme, de Luther, des Pères de l’Eglise et des classiques païens. Un grand écart certes, mais que de chemin parcouru !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il s’éloigna de Luther et des siens pour des raisons religieuses et politiques. Il suivit en l’occurrence son mentor Érasme non pas par un mimétisme aveugle, mais parce qu’il partageait la même vision de la réforme de l’Église, nécessaire à ses yeux mais interne à l’institution à laquelle il resta fidèle. On écrivit parfois qu’il trouva l’apaisement en se consacrant totalement à l’histoire pour laquelle il nourrit une véritable passion. En réalité ce ne fut pas une consolation mais le prolongement naturel de son activité scientifique. L’histoire se nourrit aux mêmes sources de probité, de rigueur, de  recherches, de comparaisons et d’analyse contradictoire de textes que la philosophie, l’étude littéraire ou théologique. Quand il édita Pline l’Ancien, il en profita pour exposer sa méthode de travail : refus de la méthode d’autorité, collation des manuscrits et critique des textes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> La pratique des historiens de l’Antiquité qu’il publia et commenta affermit encore son autorité intellectuelle. Il s’était intéressé à Quinte-Curce, l’auteur d’une Histoire d’Alexandre au 1er siècle (1517), s’était saisi de Velleus Paterculus, auteur d’un Abrégé de l’histoire romaine en 30. Il avait beaucoup contribué à la redécouverte et à la diffusion de Tacite, auteur, entre autres, d’une Vie d’Agricola, des Annales, et surtout, en 98, de La Germanie (De situ ac populis Germaniae) soit une description des différentes tribus vivant au nord du Rhin et du Danube. Où l’amour de la liberté des Germains, leur vigueur, leur bravoure sont opposés à la corruption sévissant à Rome. L’historien de l’Allemagne, que Beatus était devenu, ne pouvait être insensible à l’ouvrage qu’il ne se contenta pas d’exalter mais  qu’il  dota d’une véritable armature critique, dans son édition de 1533. Il le compléta en 1544 avant de poursuivre avec Procope, l’historien byzantin du VIe siècle (1531) et, en 1535, avec l’incontournable Tite-Live(+17), auteur d’une monumentale Histoire Romaine depuis sa fondation.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">S’il fut le biographe de Geiler, en 1511, un travail de jeunesse et celui d’Érasme, dont il laissa en 1540, au moment de publier ses oeuvres complètes, une biographie complaisante, Beatus avait surtout gagné ses galons d’historien par la publication, en 1531, de son Histoire d’Allemagne (<i>Rerum Germanicarum libri tres</i>) qui connut quelques rééditions méritées jusqu’en 1693. S’y révèle un historien maître de son art, recourant à la géographie et à la philologie dans la critique des textes, soucieux comme tout bon scientifique, de la recherche de la seule vérité.</p>
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<p style="text-align: justify;"><b>La Bibliothèque du savant </b></p>
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<p style="text-align: justify;">Sur la gravure de Dürer représentant Érasme, réalisée en 1526, on peut lire, en belles lettres grecques : « Ses écrits le montreront mieux ». Le propos pourrait être repris ou détourné pour Beatus Rhenanus : « Ses livres le montreront mieux ! ». C’est bien à travers l’exceptionnelle richesse des livres qu’il a amassés tout au long de son existence que nous arrivons, par touches successives, à mieux le connaître, à définir davantage encore un caractère et une personnalité qui se construisent, patiemment, année après année. Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Beatus Rhenanus fut un homme du livre à qui il voua une passion unique. Pas d’autre maîtresse que les livres, pas d’autre tentation que leur présence, leur accumulation, leur enrichissement. Une vie totalement dédiée au livre, de la conception à la réalisation. Non pas pour le plaisir seul de collectionner, mais pour la nécessité de travailler, de progresser intellectuellement et spirituellement. Soit une quête permanente qui dura des décennies, commencée au temps prometteur de l’École latine qui ne s’acheva qu’à l’issue de son parcours terrestre. Et encore, en léguant son extraordinaire Bibliothèque à la ville de Sélestat, quelques mois avant sa mort, en 1547, Beatus s’assurait et assurait à ses livres, une forme d’éternité.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le miracle perdure, presque un demi-millénaire plus tard. Qu’est ce qui nous réunit aujourd’hui à Sélestat, qu’est ce qui fait courir les foules à la Bibliothèque Humaniste, qu’est-ce qui suscite la reconnaissance d’une institution aussi prestigieuse que l’Unesco, « qui en a vu d’autres » sinon l’extraordinaire diversité d’une bibliothèque ayant appartenu à un fils de boucher sélestadien ? Un gamin issu d’une petite ville de province, province qui n’avait même pas d’université ; ville tellement modeste dans sa propre région que rien ne distinguait vraiment des autres avec ses clochers, ses fortifications et ses corporations agricoles et artisanales, selon un modèle qui existait par dizaines en Alsace. Et pourtant…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il avait commencé à se constituer une bibliothèque dès son plus jeune âge. Ne possédait-il pas déjà 57 volumes avant d’entrer à l’université en 1503. Son papa boucher, qui avait fait fortune, ne le décourageait pas dans cette frénésie d’acquisition, bien au contraire. Quels sont ses premiers ouvrages ? Des livres de grammaire et de rhétorique. Déjà quelques ouvrages d’humanistes italiens. Il y a des vocations précoces…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À Paris, durant ses quatre ans d’études, il en acquiert 188 autres dont 20 traités d’Aristote qu’il étudiait chez Lefèvre d’Étaples, des éditions d’auteurs latins classiques et des éditions princeps des Pères de l’Église dont, plus tard, à Bâle, notamment, il sera un remarquable spécialiste. Le voilà, à 22 ans, à la tête d’une bibliothèque déjà confortable de 253 ouvrages. Il est temps de rentrer au pays avec une première récolte de livres qui ne cessera, tout au long de ses séjours strasbourgeois et bâlois, et à Sélestat encore, jusqu’à la veille de sa mort, de s’enrichir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur les 423 volumes de Beatus Rhenanus conservés au sein de notre Bibliothèque Humaniste, il n’y a que 201 livres isolés. Les 222 restants sont des recueils qui couvrent 1086 impressions et 41 pièces manuscrites, intercalées au milieu des imprimés. Tous ces documents nous permettent de cerner les coups de cœur et les goûts de Beatus, curieux  et insatiable. On ne s’étonnera pas de trouver une majorité d’ouvrages en latin. Discret mais présent, l’hébreu, grâce à quelques ouvrages de Johannes Reuchlin. Presque pas de livres en français ou en italien, par contre plusieurs dizaines d’ouvrages en allemand, ce qui n’étonnera pas quand on sait sa contribution à l’histoire de son pays.</p>
<p style="text-align: justify;">Durant ses années d’activité professionnelle, à Strasbourg et à Bâle, il se dote d’une solide bibliothèque d’auteurs anciens, grecs et latins, païens et chrétiens. Rien ne lui manque évidemment, concernant les productions d’Érasme, et la littérature de controverse ne dépare pas au milieu de celles-ci. Partisan de Luther à ses débuts, il suivit, comme on le sait, Érasme dans sa rupture avec le Réformateur.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Retiré à Sélestat, dans la maison familiale, À L’Éléphant, rue du Sel, il n’en devint pas inactif pour autant. Sa vie y fut studieuse, vouée à l’écriture, à l’histoire et à l’édition. Il développe encore la partie antique de sa collection en acquérant des ouvrages, décorés de ses armes, de Tite-Live, d’Ambroise et de Jean Chrisostome. C’est durant sa période sélestadienne, où Beatus endosse les habits de l’historien, que s’accroissent tout naturellement les sources liées au Moyen Âge germanique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Découvrir sa bibliothèque, c’est prendre la pleine mesure de sa relation aux livres, exclusive et passionnelle. Il a pour habitude de les doter d’ex-libris datés, ces petites marques de propriété qui sont autant de messages d’amour. Au départ, c’est Beatus qui marque son territoire et fait savoir qu’il est le propriétaire du livre en question en mentionnant la date d’acquisition. Puis, à partir de la période bâloise, qui débute en 1513, c’est au livre de s’exprimer et de donner son opinion sur son statut propre et sa relation avec son propriétaire : <i>Sum Beati Rhenani Nec muto dominum (J’appartiens à Beatus Rhenanus, et je ne change pas de maître.</i>) Admirable formule qui dit la nature intime d’une relation unique. C’est là un langage amoureux, de passion même, de dépendance et de possession ou de dépossession, d’amour fou, donc exclusif.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>La religion de Beatus </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les choses sont claires , en apparence. Né catholique, il est mort catholique.</p>
<p style="text-align: justify;">Fidèle à la foi et à l’église de son enfance. Comme Érasme, son mentor et ami, dont il partagea le destin et suivit, comme nous l’avons vu, le même  chemin,dans ses relations avec le protestantisme. Bucer lui fit découvrir Luther en 1518 et, pendant quelques années, il fut un compagnon de route, de tous ceux qui voulurent réformer l’église, sincèrement, pacifiquement et sans esprit de rupture. Sa correspondance avec Ulrich Zwingli, érudite et amicale, montre deux jeunes gens désireux sincèrement d’apporter leur écot à la réforme de l’Eglise. Il n’était rien d’autre que l’héritier des humanistes qui l’avaient précédé, les Geiler, Brant et Wimfeling et de ses maitres de l’Ecole latine et de l’université de Paris. Tous, souvenons-nous en, autant spécialistes de belles lettres et d’éloquence, que préoccupés de réformer l’Église,  le comportement de ses clercs et de leurs ouailles par une meilleure formation et une observance plus rigoureuse.  Des pré-réformateurs en quelque sorte.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La radicalité progressive de Luther, de Zwingli et même de Bucer, qui quitta les ordres et se maria, les violences inhérentes aux troubles des années 20 à Zwickau et Wittenberg notamment, la fureur de la révolte paysanne et l’horreur  qui en suivit, en 1525 , l’ âpreté de la polémique doctrinale entre Luther et Érasme refroidit son attirance première et le  maintint définitivement dans le camp catholique comme Érasme. L’un et l’autre restaient attachés à l’ordre établi. Un ordre qui avait valu à Beatus Rhenanus des lettres de noblesse, accordées par Charles Quint le 18 août 1523. Et quand la Réforme fut introduite à Bâle, les deux compères se réfugièrent dans des villes catholiques « sûres «, Fribourg pour le premier et Sélestat, qui avait brutalement rejeté toute tentative de Réforme, pour le second. On eût dit, qu’ils se retirèrent chacun sur leur Aventin.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Cette véhémence ne leur correspondait nullement. Surtout ne lui convenait pas. On sait qu’ Erasme, pouvait être piquant et impitoyable, la plume à la main, mais Beatus, on ne lui connaissait guère de propos violents. Des agacements, oui, des déceptions, certainement, mais il était davantage un homme de compromis et de consensus, ce qui paradoxalement le rapproche de Bucer, son concitoyen.  Cette réputation, il l’avait toujours eu. A Sélestat, au plus fort des contestations sociales, quand les doctrines de Luther se répandirent, sous le manteau à Sélestat, à partir de 1522, quand les pamphlets se multiplièrent et le magistrat perdit le contrôle de l’ordre public, c’est à Beatus Rhenanus qu’on demanda d’intervenir, au nom des « sages» de la petite République. Il lança un <i>Appel aux habitants de Sélestat</i>, prêcha la concorde, conjura ses concitoyens à l’obéissance et à l’amour selon les prescriptions de l’Écriture, leur demandant enfin de laisser le soin aux théologiens compétents de fixer et d’interpréter les doctrines de l’Eglise.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il donna l’impression d’en rester là. Fort occupé pour tout ce qui lui restait à vivre, soit une bonne vingtaine d’année, par  l’histoire, les  pères de l’église et  l’édition des oeuvres d’Érasme notamment, Il mourut en 1547, catholique, et fut enterré à l’église  Saint-Georges  de Sélestat où tout avait commencé.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Pour autant, quand il meurt à Strasbourg à la suite d’une cure, intervenue trop tardivement, en Forêt Noire, on trouve à son chevet, trois pasteurs protestants dont Martin Bucer. Etonnant non ! Leur correspondance s’était progressivement relâchée. Plus formelle qu’amicale et surtout plus épisodique. C’était lui, qui, voyant ses forces l’abandonner, choisit de mourir chez des amis. Cette amitié donc continuait à vivre ! Difficile, d’en dire davantage. Le trouble existe, La preuve manque. Beatus aurait il était nicodémite ? (du nom de  Nicodème, pharisien, disciple secret du christ ). C’est en tout cas la thèse avancée dès le XVIe siècle par le premier biographe de Beatus, le strasbourgeois et pédagogue Jean Sturm (1507-1589) : Dans les questions touchant à la religion, il avait pour habitude de ne point exprimer son opinion ; pourtant, il est certain qu’il était partisan d’une théologie plus pure. Erasme à ce que l’on rapporte, aimait à dire que les Luthériens jouaient mal une bonne comédie. Beatus fut de cet avis  au début, mais avec l’âge,  il ne fut pas loin de partager leur sentiment ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Alors le connaissons nous vraiment ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous qui le percevons désormais un peu mieux grâce à ses œuvres et à son engagement, nous aimerions encore en savoir davantage. Esquisser son portrait, cerner sa personnalité. Traquer, en fait, l’homme derrière le savant. Un colloque récent, qui essayait de le définir dans son engagement pour réformer l’Église, révélait une personnalité complexe, plus contrastée que l’image traditionnelle et insatisfaisante d’un lettré lisse, érudit et prudent, pâle copie de son maître Érasme « sans lequel il n’existerait pas ». La publication scientifique de sa correspondance, qui n’en est qu’à son balbutiement, la multiplication de colloques ou de journées d’études laissent entrevoir quelques surprises. Beatus n’est peut-être pas tout à fait celui que l’on croit. Il gagne, selon la formule en usage, à être connu.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À quoi ressemblait-il physiquement ? L’iconographie le concernant ne nous renseigne guère. On trouve le plus ancien portrait de lui dans un ouvrage de Nicolas Reusner sur quelques écrivains illustres, paru à Strasbourg en 1581. Il s’agit d’une gravure sur bois portant l’inscription <i>Beatus Rhenanus Historicus</i>. L’historien Beatus Rhenanus avait apparemment frappé les esprits. Il a la tête de tous les savants de l’époque, portant un chapeau plat et un manteau qui le couvre. Rien de bien original. Est-ce vraiment-lui ? Les portraits officiels se ressemblent tant .</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le témoignage de ses contemporains, notamment d’Érasme, nous éclaire. Dans ses différentes lettres, il loue son instruction, son acribie, synonyme de rigueur, sa loyauté, la justesse de son jugement. James Hirstein, le meilleur connaisseur actuel de Beatus Rhenanus, estime que c’est l’enthousiasme qui le caractérise le mieux. Il a ainsi analysé cet enthousiasme, suscité par la beauté selon Platon,  à l’aune de ses réactions dans les domaines les plus divers de la religion, de la pédagogie  de la philosophie et même de l’humour. Ce n’est pas le rire gras ni les plaisanteries de corps de garde qu’il cultive mais le « rire érudit, fin, fondé sur les connaissances et susceptible de véhiculer la critique. ». Son rire est plaisant et non pas moqueur. C’est un rire digne qui convient tout à fait à quelqu’un de naturellement réservé capable ponctuellement de quelques enthousiasmes qui le font sortir de sa coquille.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Beatus, on le sait, ne fut ni prêtre, ni moine. Pourtant, on jurerait qu’il a prononcé des vœux de stabilité. Fidèle à des lieux, fidèles aux gens. La constance le caractérise. Il peut être surpris voire déçu, il ne rompt pas pour autant. Quand ses amis proches, Bucer, Pellikan, Voltz et surtout Sapidus, passèrent dans l’autre camp, il fut contrarié, peut-être même ébranlé; il s’éloigna d’eux pour bien marquer sa différence et son incompréhension mais il ne leur retira jamais totalement son amitié. Il faut dire qu’eux non plus. Question d’éducation et de morale.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’amitié va souvent de pair avec la convivialité. On voyage et on travaille ensemble, on se voit souvent. Érasme et Beatus se sont épaulés, de nombreuses années durant. S’ils ont partagé les mêmes causes, et surtout auprès de Froben, travaillé sur les mêmes livres, ils ont également partagé les plaisirs simples de la vie. Leur correspondance évoque maints repas pris en commun. Beatus a table ouverte au sein du cercle érasmien de Bâle qu’il anime d’ailleurs quand le Maître est absent ; Érasme a maison ouverte chez Beatus Rhenanus à Sélestat.Quand Beatus se retira à Sélestat, on sait qu’il en profita pour rejoindre et animer la société littéraire locale où la table était autant vénérée que les lettres. L’éternel rire de Beatus, dont Érasme avait si abondamment profité, avait continué à illuminer le cercle sélestadien.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Autre jugement probablement à revoir, cette réputation d’être trop dépendant d’Érasme, au point de devenir son disciple le plus fidèle, gardien du temple de la pensée érasmienne, premier biographe, serviteur fidèle, qui donne l’impression d’avoir mis systématiquement ses pas dans ceux de son maître dont il aurait été une pâle copie, érudite certes et ô combien dévouée, mais copie quand même. Un examen attentif de sa vie et de ses œuvres, montre certes leur proximité mais démontre aussi que Beatus avait une autonomie propre et un destin dont il était seul maître. Dans sa construction intellectuelle et spirituelle, il est redevable à Érasme mais aussi à Lefèvre d’Étaples, à Jean Cuno et même à Luther. Il s’est construit au contact d’une multitude, et a bâti une œuvre, notamment celle d’historien, exigeant et critique qui ne doit rien à personne, sinon à lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;">
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<p style="text-align: justify;">Alors fut-il vraiment ce <i>golden boy</i>, titre volontairement provocateur que j’ai choisi pour illustrer cette esquisse biographique ? Si j’en crois l’épitaphe que ses concitoyens lui érigèrent après sa mort et que la Révolution fit disparaitre, la réponse ne fait pas de doute.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>A Beatus Rhenanus, fils d&rsquo;Antoine, de la vieille famille des Bild : sa science éminente en tous les domaines, sa connaissance des langues grecque et latine, sa vertu, ses qualités humaines, sa modération, la pureté de ses moeurs seront célébrées aussi longtemps  que durera l&rsquo;univers où nous vivons. Sa passion pour l&rsquo;antiquité se manifeste dans l&rsquo;édition corrigée de quelques auteurs latins, sacrés et profanes, qu&rsquo;il a entièrement rétablis dans leur état primitif ; il en est de même de son histoire de l&rsquo;Allemagne, qu&rsquo;il a mise en lumière dans ses trois livres avec une conscience extraordinaire qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;Allemagne antique ou de la moderne(&#8230;) Il s&rsquo;est éteint à Strasbourg dans sa soixante-deuxième année(&#8230;). On l&rsquo;a transporté ici, où il gît afin que sa patrie ne fût pas privée des cendres du meilleur et du plus savant de ses citoyens, elle que , de son vivant, il a ornée de tant d&rsquo;inscriptions remarquables. Les astres saluent ton arrivée en manifestant leur joie mais la patrie terrestre qui t&rsquo;a donné le jour est plongée dans l&rsquo;affliction.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Mais la réalité est plus complexe. Le portrait que nous venons d’évoquer est plus nuancé et pose en tout cas quelques questions. Il est davantage qu’un second couteau. Son intelligence n’est pas que livresque. Il donne l’impression d’une grande maîtrise de soi pour surfer sur des vagues contradictoires et s’en sortir, généralement à son avantage. Probablement sait-il dissimuler, se livrant parcimonieusement. Pourtant, de temps en temps , l’armure se rompt : pour les prêtres qui soutenaient les paysans révoltés, il suggère de les déporter sur une île déserte, quant aux anabaptistes, il félicite, en 1536, l’archevêque de Cologne d’avoir eu la main ferme en observant  que « l<i>a région de la terre que nous habitons, n’a jamais rien vu de plus insensé, de plus pernicieux, de plus fatal que cette espèce d’individus (&#8230;) cette abominable secte(…)L’intérêt de l’Allemagne, que dis-je, du monde chrétien, demandait l’anéantissement de cette vipère. »</i></p>
<p style="text-align: justify;"> Nous avons comme le sentiment qu’il ne nous a n’a pas tout dit. On sait qu’il détruisit une partie de sa correspondance. Son portrait s’affine lentement, à la lumière des colloques, débats et publication des lettres reçues et envoyées.  Gageons que nous même ou d’autres viendront un jour vous en parler avec davantage de connaissances et de certitudes qu’aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;">Si le <i>Golden boy </i>avait une part, oh une toute part de <i>bad boy</i>, nous en serions ravis. Car ces humanistes étaient des hommes que diable et leurs insuffisances, leurs lâchetés même, nous les rendent tellement proches et accessibles. <i>Einer von uns </i>!</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, texte de conférence, avril 2019</strong></em></p>
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		<title>Martin Bucer et Jean Calvin</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:30:12 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"> <a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/images-3/" rel="attachment wp-att-712"><img class="alignleft size-full wp-image-712" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/images1.jpg" width="276" height="182" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/images-3/"><b><i>Les relations de Bucer et de Calvin à Strasbourg (1538-1541)</i></b></a><b><i>*</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous sommes au début du mois de septembre 1538. Une certaine effervescence règne dans les milieux luthériens de la ville. Les autorités religieuses, à la tête desquelles Martin Bucer désormais le vrai patron de l’église protestante de Strasbourg, attendent l’arrivée de Jean Calvin. Un (presque) confrère français dont la notoriété leur est connue. Son infortune aussi. N’a-t-il pas été expulsé de Genève où son ami Guillaume Farel l’avait appelé deux ans auparavant pour organiser, avec lui, la nouvelle église évangélique de Genève, passée à la Réformation le 25 mai 1536 ?</p>
<p style="text-align: justify;">Au moment de s’installer à Strasbourg, Calvin ne peut s’empêcher de se remémorer ces deux années genevoises où il avait été, tour à tour, lecteur en Ecriture Sainte puis prédicateur. Deux ans durant, où il avait dû forcer sa nature pour finalement échouer à imposer aux habitants de la cité helvétique sa conception de l’Église. Cette dernière, il l’avait vue indépendante du pouvoir politique et vouée à la discipline. Et voilà qu’avec Guillaume Farel qui l’avait embarqué, un peu contre son gré, dans l’aventure genevoise, il se trouvait à nouveau sur le chemin de l’exil. Le 23 avril 1538, ils avaient été bannis tous les deux de Genève.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour se retrouver là, aujourd’hui, en train d’arriver dans la ville impériale et libre de Strasbourg. Où apparemment la Réformation avait mieux réussi qu’à Genève. Où elle était stabilisée depuis quelques années, placée dans les mains, à la fois autoritaires et expertes, de Martin Bucer, ancien frère dominicain, défroqué depuis longtemps, qui s’était progressivement hissé à la tête de l’église luthérienne de Strasbourg. Il avait hâte de le rencontrer. Tout en s’interrogeant sur ce qui lui arrivait.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg avait-il vraiment besoin de lui ? Que pouvait-il lui apporter ?  Passe encore pour Genève où il fut appelé pour construire une Eglise nouvelle. Mais à Strasbourg, l’essentiel était fait. Bucer et les siens s’en étaient occupés. La messe avait été abolie en 1529. Un synode, réuni en 1533, avait permis de réorganiser l’église locale. L’ordonnance ecclésiastique de 1534 en avait fixé les contours. Deux ans plus tard, en 1536, par la Concorde de Wittenberg, la ville et ses théologiens s’étaient rapprochés de Luther au sujet de la cène, permettant ainsi de refaire l’unité du protestantisme allemand.  Sans les Suisses d’ailleurs : Bâle Zurich et Berne avaient refusé de signer. Genève, et pour cause, n’était pas encore dans le coup.</p>
<p style="text-align: justify;">Bizarre ce que le destin réserve. Ou les voies du Seigneur qui sont, comme chacun sait, impénétrables. Mais Strasbourg n’était pas tout à fait étranger à l’histoire de Calvin. Il se souvient de son premier exil quand il quitta la France après l’affaire des placards de 1534 et la terrible répression qui s’en suivit. Il s’était réfugié à Bâle en 1535 pour y faire paraître sa première édition de L’Institution<i> de la religion chrétienne</i>. Celle-ci fut publiée en mars 1536. Il songea alors à s’établir à Strasbourg, oui, Strasbourg déjà, pour y poursuivre « paisiblement » ses études. Cette année-là, revenu furtivement à Paris, et désirant se rendre en Alsace, il en fut empêché par les routes champenoises fermées par la guerre. Il fit un détour par la Suisse, s’arrêta à Genève pour une nuit, y resta deux ans. Guillaume Farel, le réformateur genevois, avait trouvé les arguments pour le retenir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Etonnante similitude. Deux ans après, Calvin se présente à Strasbourg, convaincu par Bucer de venir rejoindre la communauté strasbourgeoise. Non pas pour « paisiblement » étudier mais pour s’occuper de la paroisse des réfugiés protestants français de plus en plus nombreux dans notre ville mais aussi pour y enseigner. L’année 1538 avait été pédagogiquement heureuse pour Strasbourg. La ville disposait enfin d’un établissement scolaire digne de ce nom. Le gymnase, dû au recteur Jean Sturm, soutenu en l’occurrence par son homonyme Jacques Sturm, le <i>stettmeister </i>strasbourgeois à la large culture humaniste et Martin Bucer. « Le nouvel évêque de Strasbourg » selon l’expression de son ami, le réformateur Jean Capiton, avait utilisé un argument biblique pour convaincre Calvin. Il l’avait titillé en lui demandant de ne pas suivre le chemin de Jonas.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Calvin avant son arrivée à Strasbourg</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais au fait qui est Jean Calvin ? Qu’a-t-il fait jusque-là pour être autant sollicité. A Genève d’abord, à Strasbourg aujourd’hui ? Il est picard, né le 10 juillet 1509 à Noyon, ville cléricale, dominée par sa belle cathédrale gothique. Son père est procureur ecclésiastique. Il s’occupe plus particulièrement de la gestion des affaires du clergé. Sa position lui permet d’obtenir pour son fils des bénéfices ecclésiastiques dès l’âge de 12 ans. Ce qui lui donne d’emblée les moyens de faire des études.</p>
<p style="text-align: justify;">Il les fera d’abord au collège des Capettes avec les jeunes nobles de la région. Puis continuera à Paris, au collège de la Marche où enseigne Mathurin Cordier, pédagogue accompli, qu’il appellera plus tard à Genève pour fonder un collège. Il se retrouve, toujours à Paris, au collègue Montaigu, haut lieu de la scolastique médiévale tant critiquée : <i>le collège de la pouillerie </i>à entendre Rabelais.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le jeune Jean s’y révèle étudiant travailleur et assidu. Il y acquiert de solides connaissances de l’antiquité latine et de la patristique. Il découvre saint Augustin et le maître des sentences Pierre Lombard, l’une des références de l’enseignement scolastique depuis le XIIe siècle. Y-a-t-il rencontré Ignace de Loyala qui fréquenta également l’établissement ? Après quatre années de Montaigu, son père le dirige vers le droit. Il l’étudie à Orléans et Bourges où viennent de s’ouvrir quelques universités prometteuses. Il y rencontre l’helléniste Melchior Wolmar, originaire du Wurtemberg. Ce dernier lui enseigne les rudiments du grec. Peut-être l’a-t-il également ouvert aux doctrines de Luther ?</p>
<p style="text-align: justify;">La mort de son père, en 1531, le libère de ses études de droit. Il les avait entrepris par obéissance. L’humanisme lui parle davantage que les propos de Luther. Il s’égara quelques temps du côté de Sénèque sur lequel il publie un essai (1532), avant de choisir la voie de la théologie pour laquelle il se sent davantage attiré. Choix essentiel, probablement à l’origine de sa conversion, datée de 1533. « <i>Par une conversion subite, Dieu dompta et rangea à docilité mon cœur </i>» écrira-t-il plus tard dans son <i>Commentaire des psaumes</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est la rupture avec l’église de sa jeunesse qui, sous sa plume, est devenue « <i>un bourbier d’erreurs </i>». Les événements au sein du royaume de France le confortent dans son attitude. Cette même année, la sœur du Roi, Marguerite de Navarre voit la Sorbonne condamner son ouvrage «<i> Le Miroir de l’âme pécheresse »</i> où elle proclame sa foi dans le christ rédempteur. Son frère François 1er oblige la Sorbonne à désavouer la sentence. Mais les tensions subsistent. A la Toussaint 1533, le recteur de l’université, Nicolas Cop, prononce un discours sur les béatitudes, devant les facultés réunies. C’est une prise de position en faveur de l’évangélisme. Le discours est en réalité rédigé par Calvin qui s’est inspiré d’Erasme et de Luther. Le Parlement ordonne l’arrestation de Cop et de Calvin qui entrent dans la clandestinité. Jean Calvin, connaît alors une retraite forcée et studieuse à Angoulême où, au milieu d’une bibliothèque riche de 4000 volumes, il rédige les premiers chapitres de son <i>Institution de la vie chrétienne</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il en profite pour voyager discrètement. A Nérac, à la cour de Marguerite de Navarre, à Ferrare, à la cour de sa cousine, Renée de Ferrare. A Bâle aussi, réputée pour la qualité de ses imprimeurs avec lesquels travaillent Erasme et Beatus Rhenanus. Entre temps, a éclaté l’Affaire des placardsquand, dans la nuit du 17 octobre 1534, de petites affiches sont apposées à plusieurs endroits parisiens. Et jusqu’à la porte de la chambre du roi au château d’Amboise. Le contenu en est violent. La messe est vivement attaquée. Le Roi est en colère. Il considère le placardage comme un crime de lèse-majesté.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La situation s’envenime, les évangéliques passent à l’action. La royauté réagit. Des bûchers s’allument. Parmi les victimes, entre autres, Etienne de la Forge, riche marchand et ami de Calvin. Il est temps pour ce dernier de se protéger. Il quitte le royaume pour se rendre à Bâle où il publie son <i>Institution de la Vie Chrétienne</i> (1536). Il envisage de s’installer à Strasbourg pour continuer « paisiblement » ses études. Il se retrouve à Genève ! La suite vous est connue.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Et Bucer avant l’arrivée de Calvin ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En 1538, Martin Bucer a 47 ans. Soit un âge déjà avancé pour l’homme du Moyen Age. Calvin est son cadet de 19 ans. Une génération les sépare. L’un a encore tout à démontrer, l’autre est davantage préoccupé à consolider son œuvre déjà immense. C’est que Bucer s’est solidement inscrit dans le paysage strasbourgeois. Et à l’extérieur aussi. Bâtisseur infatigable du protestantisme allemand, on le rencontre autant sur les routes germaniques à la recherche de difficiles arbitrages qu’à la tête de l’église de Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est loin le temps où il a frappé aux portes de la ville et trouvé refuge auprès de son père. Banni et poursuivi après ses tribulations et prédications wissembourgeoises auprès du curé Henri Motherer. C’était il y a quinze ans déjà. Un autre temps. Dans le sillage de Mathieu Zell, prédicateur de la cathédrale, il était devenu l’efficace prédicateur de la paroisse Sainte-Aurélie.  Il avait donné des cours bibliques à un public de plus en plus nombreux, traduit Luther, commenté l’apôtre Paul ou l’évangile de Jean. Sans oublier de devenir bourgeois de la ville de Strasbourg comme son père (1524).</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer avait, pendant ces années, contribué à installer définitivement la religion évangélique à Strasbourg. Il s’était coltiné les anabaptistes particulièrement nombreux en ville, venus de Zurich, Nuremberg et Augsbourg. Dès 1525, il apparaît sur la scène allemande dans la querelle sacramentaire qui va empoisonner les relations entre les différentes communautés protestantes d’Allemagne et de Suisse pendant une dizaine d’année. On le rencontre particulièrement actif à la dispute de Berne qui va adopter la Réforme en 1528 et non moins entreprenant, en février 1529, lorsque la messe est abolie à Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">La décennie 1530 est encore plus riche. Il a changé de paroisse, et devenu le pasteur de Saint-Thomas, le phare du protestantisme strasbourgeois. Toujours aussi actif et diplomate en Allemagne et Suisse, tentant difficilement de concilier les inconciliables. Luther et Zwingli par exemple sur la signification de la cène. En 1530, il refuse de signer la Confession d’Augsbourg qui pose les fondations de l’église luthérienne et lui oppose la confession tétrapolitaine qui réunit Constance, Lindau, Memmingen et Strasbourg. Il changera d’avis en 1531. Entre temps, Strasbourg a rejoint la Ligue de Smalcalde, coalition entre les princes et les villes protestantes qui s’opposent à l’empereur</p>
<p style="text-align: justify;">Obsédé par l’unité des protestants, il est perpétuellement en route. Il rédige les ordonnances ecclésiastiques d’Ulm en 1531, voyage en Suisse en 1533, en Souabe les années suivantes pour organiser et pacifier l’église, son église. Il partage avec Melanchthon un même souci de l’unité. La concorde, ils la conceptualisent, la vivent et la rédigent, à Wittenberg notamment, en 1536 quand ils refont l’unité du protestantisme allemand. <i>La Concorde de Wittenberg</i>, où on s’est enfin accordé sur la question de la sainte cène, est une de ses grandes réussites malgré l’absence des Suisses. Il aura pourtant tout essayé pour les intégrer. La même année, il ramène la majorité des anabaptistes de Hesse dans le giron de l’église protestante en introduisant dans les ordonnances ecclésiastiques la confirmation des catéchumènes et le contrôle des mœurs par les anciens. Son expérience strasbourgeoise l’a beaucoup servi.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est qu’il ne se repose jamais. Il y a tant à faire à Strasbourg également. Abolir la messe, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Il faut la construire cette église locale, la consolider, lui donner une armature solide, en un mot l’organiser. Un synode local à partir de 1533, des ordonnances ecclésiastiques et disciplinaires l’année suivante, un règlement pour les écoles élémentaire en 1534, un nouveau catéchisme, le gymnase de Jean Sturm qu’il a ardemment soutenu, un ouvrage en 1538, <i>Von der wahren Seelsorge und dem rechten Hirtendienst</i>, où est théorisé sa vision de l’action pastorale, constituent les riches étapes de la construction de l’église strasbourgeoise. Il en fut l’inspirateur et le plus souvent le maitre d’œuvre. Elle a désormais un statut, ses pasteurs sont assistés de <i>Kirchenpfleger</i>, chargés de la discipline ecclésiastique et de la juste doctrine évangélique …</p>
<p style="text-align: justify;">Mais tout cela reste fragile. Malgré les avancées, Bucer est déçu. Ce n’est pas tout à fait ce dont il avait rêvé. Les politiques l’ont emporté. Le Magistrat a accompagné la Réforme et réussit à imposer sa mainmise. Il n’a pas suivi Bucer sur le plan disciplinaire par exemple. Il est resté sourd à ses plaintes relatives à l’indifférence religieuse, aux critiques dirigées contre son Église, à l’immoralité qui continue de régner en ville.</p>
<p style="text-align: justify;">Les épreuves et les difficultés l’ont mûri. Il a l’expérience que Calvin n’a pas encore. Même si le résultat est imparfait, il a bâti quelque chose. On le connait désormais un peu mieux. Il a des relations mais peu d’amis. Ceux-là louent, en général, son intelligence, son habileté dans l’art d’argumenter, la sûreté de son jugement, sa force de persuasion. Il pouvait être aimable, patient et conciliant quand il s’agissait de convaincre.</p>
<p style="text-align: justify;">Ses adversaires, ou tout simplement ceux qui l’aiment moins, lui reprochent ses formulations déconcertantes, son entêtement, sa distance vis à vis d’autrui, sa sévérité puritaine, ses manières tranchantes, son absence de miséricorde envers tous ceux qui s’opposaient à la claire volonté de Dieu.  Car pour cet homme totalement désintéressé, de l’avis unanime, seule importe la souveraineté de Dieu, à la ville comme à la campagne. Il est certes un homme entouré mais demeure fondamentalement seul. Heureusement toujours bien marié, depuis 1522, avec Elisabeth Silberreisen, ancienne nonne qui le seconde et le décharge des charges domestiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà l’homme qui attend aujourd’hui Calvin. Fort de ses certitudes et quelque peu ébranlé par ses échecs. Mais toujours désireux de parfaire son oeuvre qui est loin d’être achevée. L’acceptation de la discipline n’est pas suffisamment reçue et partagée par ses pairs. Pourtant, à ses yeux, elle est un signe essentiel de la mission de l’Eglise à côté de l’administration des sacrements et de l’annonce de la parole. L’Eglise telle qu’il la décrit dans « <i>Von der wahren Seelsorge »</i> est constituée par tous ceux qui croient au Christ et qui placent en lui seul leur confiance. Elle devait s’étendre à toute la cité et faire évoluer celle-ci vers une communauté de plus en plus unie. On en était loin !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Calvin à Strasbourg</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est à Strasbourg, selon son propre aveu, qu’il connaîtra les plus belles années de sa vie. C’est dans la ville de Bucer que Calvin va devenir Calvin. Il n’est pas tout à fait maître de son destin. Il voulait demeurer à Bâle, il s’était établi à Strasbourg. Il voulait reprendre ses études, il est devenu Réformateur. Dieu a contrarié ses desseins, l’amenant là, où a priori, il ne voulait aller.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne sera pas Jonas mais la comparaison avec Jonas lui sied. Ce dialogue permanent entre Jonas et Dieu, ne serait-ce pas un peu le sien ? Ou l’idée qu’il s’en fait. Jonas n’est-il pas le type même du prédestiné ? Lui-même, Jean Calvin, appelé successivement par Farel et Bucer, n’est-ce pas en réalité de Dieu seul qu’il tient sa vocation ?</p>
<p style="text-align: justify;">Oui, il ira porter les paroles de l’Eternel. Aux réfugiés de langue française, nombreux à Strasbourg en premier lieu. D’abord à Saint-Nicolas des Ondes, puis dans la chapelle de pénitentes de Sainte-Madeleine et enfin, de façon durable, dans l’ancienne église des dominicains, tout près de la cathédrale. Le patronage discret de Bucer l’aide à réaliser sa vocation. Ce dernier a vu ce qu’il pourrait tirer du talent du jeune Calvin.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg n’est pas Genève. La communauté française serait plutôt une société choisie qui n’attendait qu’un Calvin pour entendre la parole de Dieu. Qui l’apprécie, au contraire de ces Genevois jusque-là rétifs à ses prédications.  Il prêche quatre fois par semaine, préside les assemblées dont la liturgie s’enrichit du chant des psaumes auxquels il apporte sa contribution en les augmentant de ses traductions, en les actualisant, en y ajoutant ceux qui ont été versifiés par le poète Clément Marot.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est important les psaumes. C’est une forme d’« <i>itinéraire de l’âme </i>» où l’homme prend à la fois conscience de sa faiblesse et de la certitude que Dieu est son seul secours.  C’est toute l’assemblée cultuelle qui est appelée à les chanter. Par les psaumes, chaque membre de l’église s’engage à servir le Dieu de l’évangile. A la différence de ces communautés catholiques où le chant revient à la seule <i>schola.</i> Premier résultat concret : c’est à Strasbourg qu’est publié en 1539, le recueil imprimé <i>D’Aucuns Psaumes et cantiques mis en chant.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Le chant donc, mais aussi la discipline, préoccupent Calvin. Pas de comportement chrétien sans rigueur ni même ascèse. Serait-il déjà en train de partager les obsessions de Bucer ? En tout cas, le matin de Pâques 1540, il exclut de la cène tous ceux qui ne sont pas soumis au préalable à l’examen spirituel.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est que les gens dont il est devenu le chargé d’âme ne sont pas …des enfants de chœurs ! Il y a surtout ces maudits anabaptistes que Bucer déjà avait combattu. Eux aussi ont trouvé refuge en ville. C’est une véritable mission qui lui incombe. Les convertir ! Il va s’y employer avec zèle. Ne lui envoie-t-on pas des enfants de plus en plus nombreux venant toujours de plus en plus loin ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’exemple de Bucer lui parle. Durant son séjour strasbourgeois, il a le temps d’observer le fonctionnement de l’église locale. Il est frappé par cette institution des surveillants de paroisse, les<i> Kirchenpfleger</i>, par l’attention que son hôte strasbourgeois porte à l’éducation doctrinale des enfants et des adolescents, par l’importance qu’il donne, justement, à la pratique du chant des psaumes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Preuve de la confiance de Bucer et des Strasbourgeois qui l’ont accueilli, on l’invite à enseigner la théologie à la Haute École que Jean Sturm dirige depuis quelques mois. C’est qu’on croit en lui, c’est qu’on espère en lui. Et c’est là toute l’habileté de Bucer d’avoir su reconnaitre ses qualités pédagogiques, en un mot, son talent. Petite manifestation d’orgueil de Calvin, il n’est pas insensible à cette reconnaissance, convaincu qu’il n’en était pas tout à fait dépourvu…de talent ! Après avoir donné des cours bénévolement, en janvier 1539, Calvin est rapidement nommé professeur. Il reçoit, à partir de mai, un traitement d’un florin par semaine. Pour les scolarques, membres du magistrat de la ville, responsables de l’enseignement, il est « <i>un Français qui est un homme instruit et pieux. » </i>Bel hommage d’Allemands à l’endroit d’un Français. C’est qu’il s’impose très vite par la qualité de son enseignement, la hauteur de ses vues, la clarté de son raisonnement.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il assiste, voire préside aux débats universitaires, les <i>disputationes</i>. Apprécié par ses élèves et ses pairs, il contribue à la renommée du jeune établissement strasbourgeois. Bucer et Capiton y enseignent. Ils font l’exégèse de l’Ancien Testament. Lui, Calvin, trois fois par semaine, se frotte à l’évangile de Jean, à l’épitre aux Romains et probablement, à en croire Jean Sturm, aux épitres aux Corinthiens et aux Philippiens.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les commentaires de L’épitre de Paul aux Romains, achevés à Strasbourg, est déjà un M<i>eisterstück</i>. Parcours obligé de tout théologien protestant qui se respecte : « la<i> véritable pièce maitresse du nouveau Testament et l’évangile sous sa forme la plus pure</i> » avait écrit Luther en 1522 dans sa préface à l’épitre de Paul. L’accent, comme chacun sait, est mis sur la justification par la foi, pierre angulaire de la théologie protestante.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le résultat est probant. Calvin dépasse ses maîtres et il en est conscient. Ne reproche-t-il pas dans sa dédicace, délicieusement hypocrite, à Melanchthon, certes brillant, d’être resté superficiel, se limitant aux thèmes majeurs, et à Bucer une forte érudition inaccessible au commun des mortels. Lui, par contre, est convaincu de les surpasser par l’exhaustivité, la clarté, la concision et l’accessibilité de son commentaire. Son coup de génie ? Avoir écrit son commentaire en langue française avec les qualités de celle-ci par opposition aux écrits allemands, jugés longs, diffus et ampoulés…</p>
<p style="text-align: justify;">Le théologien s’est affirmé. Il continue de travailler à sa grande œuvre, <i>l’Institution de la religion chrétienne</i> dont la première version est parue en 1536 à Bâle. Il ne cessera de l’enrichir jusqu’en 1562 pour en faire, à travers moults éditions en latin puis en français, une somme majeure de sa pensée théologique, un monument littéraire, un des ouvrages le plus répandus au XVIe s. qu’on continue à publier. Petit opuscule catéchistique au départ, la version strasbourgeoise de 1539 prend consistance. Elle est forte désormais de 17 chapitres ; elle a triplé, et sera appelée à grandir encore à Genève plus tard. La nouvelle édition strasbourgeoise insiste sur la connaissance de Dieu et celle de soi. Elle développe ses vues sur la prédestination et la providence. Elle contribue à la maturité théologique de Calvin tout comme ses cours d’exégèse à la Haute École. Calvin est devenu calviniste.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Strasbourg l’a révélé. Strasbourg est en train de le construire Il ne roule pas sur l’or. Mais sa situation s’améliore progressivement. Le réfugié est devenu citoyen de la ville le 29 juillet 1539. Il s’est inscrit à la corporation des Tailleurs. Il a trouvé à se loger. Hébergé d’abord chez Capiton puis chez Bucer, il a finalement trouvé une maison non loin de ce dernier dans le quartier de l’église Saint Thomas. Pour compléter son salaire de professeur à la Haute Ecole, il prend des étudiants en pension. Parmi eux, un certain Jean Castellion, qui, quelques années plus tard, s’opposera à lui dans la fameuse et triste affaire Servet qui entachera durablement l’image du réformateur genevois.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure, Calvin se multiplie à Strasbourg et à l’extérieur. L’exemple de Bucer serait-il contagieux ? Toujours un œil sur Genève mais pas uniquement. Il participe aux réunions ou rencontres de Francfort, Haguenau, Worms et Ratisbonne où se construit lentement et douloureusement le protestantisme. Il lui arrive même- on ne se refait pas- d’écrire des pamphlets pour le comte de Fürstenberg. On le sait, la question de la cène divise. C’est le moment où Calvin précise sa conception de l’eucharistie : le Christ est vraiment présent dans le sacrement mais en tant que mystère spirituel, mystère que le seul la foi permet à l’homme de recevoir. Un mystère, soit quelque chose qui échappe à l’entendement humain. Autrement dit, une position intermédiaire entre consubstantiation et symbolisme, entre Luther et Zwingli. Laissons à Dieu ce qui est à Dieu et évitons le débat.</p>
<p style="text-align: justify;">A Strasbourg, Calvin connut la joie du mariage. Ou son embarras. Il fallait certes prendre femme pour se démarquer de tous ces prêtres qui vivaient dans le péché, mais son enthousiasme à convoler relevait plus du devoir que de la passion amoureuse. Il chercha longtemps l’épouse idéale, changea souvent d’avis quand une occasion se présentait et ne cachait pas à qui voulait l’entendre que <i>s’il prenait femme ce sera pour que, mieux affranchi de nombreuses tracasseries, je puisse me consacrer au Seigneur. </i>Voilà ce qu’il confesse à son ami Guillaume Farel, en 1539, alors qu’il est toujours en quête de l’épouse idéale : <i>Souviens toi bien ce que je recherche en elle. Je ne suis pas de la race insensée de ces amants, qui une fois pris par la beauté d’une femme, chérissent même ses défauts. La seule beauté qui me séduit est celle d’une femme pudique, prévenante, modeste, économe, patiente, que je puis enfin espérer être attentive à ma santé.</i> »</p>
<p style="text-align: justify;">Commentaire de l’excellent historien Bernard Cottret, auteur d’une biographie de Calvin, datée de 1999 : «<i> L’argumentaire tient du bureau de placement, tout autant que de l’annonce matrimoniale. Prédicateur de l’Evangile cherche femme pudique pour maternage, et peut-être plus. Femme non sérieuse s’abstenir. L’offre en soi, manque terriblement d’attrait. Calvin se désole. Il ne trouve guère. Faut-il s’en étonner ?</i> »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Et pourtant, il rencontra à Strasbourg une jeune veuve d’anabaptiste, Idelette de Bure, qui avait épousé, en premières noces, un certain Jean Stordeur, originaire, comme elle, de Liège. La pauvrette vivait dans le péché, en l’occurrence l’hérésie : ils étaient anabaptistes tous deux. La séduire, le terme est excessif concernant Calvin, relevait donc de la bonne action, surtout que son époux eut la bonne idée de s’effacer en trépassant. Cette conquête-là relevait davantage de la tâche pastorale de Calvin. Idelette, en quelque sorte, avait une dette à l’égard de son bienfaiteur. L’épouser était donc une façon de se sauver. Elle était- écrit son ami Farel, <i>« même jolie ».</i> La lune de miel était la hantise de Calvin. Heureusement que l’Éternel veillait : <i>en vérité, de peur que notre mariage ne fût trop heureux, le Seigneur a dès le début modéré notre joie,</i> souligne Calvin, précisant qu’il faut savoir contenance garder. Apparemment, il la garda, cette contenance. Théodore de Bèze, qui succéda à Calvin à Genève rapporte qu<i>’il a vécu neuf ans en mariage en toute chasteté. </i>De santé fragile, Idelette mourut à Genève en mars 1549.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Avait-il oublié Genève ? Il semble que non. Il n’avait jamais digéré la façon dont il avait été chassé. La plaie était restée vive. Il était resté attentif à l’évolution de la cité helvétique. Celle-ci souffrait de la rivalité avec Berne.  Les ennemis de Calvin, qui avaient triomphé lors de son départ, furent à leur tour victime d’un procès de trahison, car trop très des positions hégémoniques bernoises. En octobre 1540, voilà que l’on souhaite le retour de Calvin. Genève a besoin qu’on la conseille et qu’on l’édifie. Seul Calvin apparemment en est capable.</p>
<p style="text-align: justify;">Il se laisse désirer, règle pourtant, à partir de Strasbourg, ses comptes avec le cardinal Jacques Sadolet, évêque érasmien de Carpentras, qui en profite pour écrire aux responsables de la cité genevoise en leur suggérant fortement de revenir dans le giron de la Sainte Église pour éviter de se retrouver au jour du jugement dernier, <i>rejeté dans les ténèbres extérieures où ils connaîtront pleurs et grincements de dents</i>. Ce n’est pas le gouvernement genevois qui répond à Sadolet, mais le « strasbourgeois » Jean Calvin, dont le cœur est resté genevois, dans la fameuse<i> Épitre à Sadolet</i>. Extrait : « Que<i> la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus</i>… »</p>
<p style="text-align: justify;">Le texte est admirablement écrit. C’est un des plus beaux textes de la littérature pamphlétaire. C’est du pur Calvin, maître de son style, clair dans son argumentation, efficace dans ses effets. Aux terreurs distillées par le prélat, il oppose la certitude que procure l’assurance du salut : <i>Les consciences des fidèles</i> (…) écrit-il, <i>ont seulement commencé à se reposer et confier en la bonté et la miséricorde de Dieu, qui auparavant étaient en continuelle anxiété et perturbation. » </i>On ne saurait mieux dire !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les Genevois ne le lâchent plus. Ils font le siège des autorités strasbourgeoises qui finissent par le laisser partir. Calvin rentre à Genève le 13 septembre 1541. La ville s’empresse de lui pardonner tout le mal qu’elle lui a fait. Il jubile, mais il a changé. Strasbourg, Bucer et les autres ont contribué à sa métamorphose.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant ce temps, Bucer est toujours aussi engagé. Il continue son nomadisme, tantôt à Strasbourg, tantôt sur les routes allemandes. En six ans, observe l’historien Martin Greschat, de 1534 à 1549, Bucer a parcouru environ 12 000 kilomètres, soit une moyenne de 2000 km par an ! Par monts et par vaux, bâtisseur du protestantisme allemand, avocat patient de l’union de ses membres.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1538, à la fin de l’année, il est en Hesse et ramène la majorité des anabaptistes au sein de l’église de la Réforme. Il y retourne en 1539 pour y rencontrer Luther et Melanchthon qui lui remettent leur <i>Beichtrath </i>concernant la bigamie de Philippe de Hesse. Il noue des contacts, cette année-là, avec les frères moraves, participe au colloque de Leipzig, en face ou avec l’évêque réformiste Hermann von Wied. L’année suivante, il est au colloque de Haguenau et de Worms. Parfois, en même temps que Calvin qui est davantage un observateur quand, lui, Bucer est au front, notamment à Ratisbonne, en 1541, à la diète et au colloque.</p>
<p style="text-align: justify;">Il n’oublie pas sa chère église strasbourgeoise, ouvre un second synode de l’Eglise locale sur les questions de discipline notamment. L’homme pressé, à la fois ici et ailleurs, échappe à la peste de la fin de l’été et de l’automne 1541. Il y perd son ami de longue date, Jean Capiton. Sa fidèle épouse Elisabeth en est également victime. L’impératif de la Réforme, la fragilité de la vie humaine, les malheurs du temps, famines, guerre et épidémie, ne laissent guère de répit. On vit dans l’urgence. On remet son âme à Dieu. On meurt ou on continue. Il continue, le voilà à Cologne quelques mois après, en Hesse et à Spire. Il s’est remarié à Wibrandis Rosenblatt, veuve de son ami Capiton, après avoir été celle du réformateur Oecolampade de Bâle…</p>
<p style="text-align: justify;">Comment réagit-il au départ de Calvin ? A-t-il seulement le temps d’exprimer un regret ? Ses engagements sont tellement nombreux, ses voyages tellement épuisants, une priorité chasse l’autre. Il n’a jamais regretté son choix de le faire venir, ni mésestimé son talent ni son bilan strasbourgeois. Ce n’est pas lui qui pouvait le retenir. La décision appartenait aux responsables politiques de la ville. Les décideurs se sont eux. C’est à eux que s’adressent les Genevois pour obtenir le retour de Calvin. A Jacques Sturm, le <i>stettmeister</i>, en particulier, qui pourtant ne fera jamais mystère de son regret de perdre ou d’avoir perdu si un grand théologien.</p>
<p style="text-align: justify;">A priori, les relations entre Calvin et Bucer furent sans nuages. De retour à Genève, Calvin reste en relation épistolaire avec le réformateur strasbourgeois comme il reste en rapport avec Jacques Sturm. Il reviendra à Strasbourg, de façon ponctuelle en 1543 et 1556. Les années passent et Calvin n’a pas oublié Bucer. Quand celui-ci, en difficulté avec Strasbourg, qui s’est soumis à l’Empereur Charles-Quint dès 1547, et après l’intérim de 1548 est invité à quitter la ville en 1549, Calvin s’empresse de l’attirer à Genève.  On sait que c’est l’Angleterre qu’il choisira.</p>
<p style="text-align: justify;">Beaucoup de choses les avaient rapprochés. Des relations personnelles, des affinités théologiques : « l<i>’accent sur l’Esprit saint, cadeau de Dieu, l’exhortation à une vie pleine d’amour pour le prochain, l’exigence de la discipline. Bucer a été pour Calvin un conseiller sûr et un ami paternel</i> » (Greschat). Calvin est un bon élève, à la fois à l’écoute et critique. Agacé, comme le fut Luther, par des concessions trop importantes que Bucer fait aux partisans de la foi traditionnelle. Excédé par la considération de l’église catholique qu’il appelait à se réformer alors que pour Calvin, elle était un blasphème abominable qu’il fallait quitter. Que penser du caractère flou de ses affirmations relatives à la cène ? A force de vouloir contenter tout le monde…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Genève n’était-il pas également un facteur de discorde ? : Calvin avait été irrité de la proximité de Bucer avec les protestants de Berne … dont le pouvoir s’étendait jusqu’aux portes de Genève ! En obtenant un accord théologique avec les Bernois, Bucer avait incommodé les zwingliens, entre autres, en la personne de son successeur Heinrich Bullinger (idem, 284-285.</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, il y avait là des divergences parfois sérieuses, mais pas de quoi rompre une réelle amitié. Critique, parfois sarcastique, Calvin savait également manier l’éloge avec habileté et même sincérité : Bucer, écrivait-il en 1539, est <i>un homme dont la profonde éducation, le riche savoir dans diverses branches de la science, l’esprit pénétrant et la grande culture, ainsi que ne nombreuses autres vertus, ne peuvent être égalées par aucun de ses contemporains : il ne peut être comparé à peu de gens et il en surclasse de loin la plupart. </i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les années strasbourgeoises avaient été particulièrement fécondes pour Calvin. Et heureuses aussi comme nous l’avons rappelé. Fondatrices en quelques sorte. Il eut le temps d’observer et d’engranger. Il expérimenta par Bucer interposé. Il fut le témoin de ses réformes et des difficultés qu’il rencontrait parfois pour les appliquer. Calvin put se faire une opinion de ce qu’il fallait faire, et de ce qu’il convenait d’éviter. Fort des leçons de sa première et malheureuse expérience genevoise, désormais riche d’un acquis que Bucer et les Strasbourgeois avaient éprouvé. Un sillon s’était creusé. Il annonçait un chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">La liturgie, le chant des psaumes, la diversité des ministères, le convent ecclésiastique et la Haute Ecole étaient autant d’exemples qui inspireront Calvin qui y amena son génie propre. Cela faisait beaucoup. La dette était réelle. Bucer et les siens avaient de leur empreinte marqué Calvin et, partant, inspiré la reforme genevoise. Certes Calvin réussit là où Bucer échoua. Dans l’instauration d’une communauté pourvue d’une discipline sévère, allant jusqu’au ban, à l’excommunication et à la mort. Faut-il vraiment le regretter ?</p>
<p style="text-align: justify;">Les réformateurs de la première génération n’étaient plus là quand se termina l’affaire Servet. On sait que Michel Servet, humaniste espagnol, avait contesté le dogme de la trinité dans un ouvrage, publié à Haguenau en 1531, intitulé <i>Les erreurs de la Trinité</i>. L’ouvrage avait suscité une vive émotion chez les Réformateurs dont Servet se réclamait. Il donnait d’incontestables arguments au clan de papistes qui avaient beau jeu de montrer que la Réformation sapait les fondements de la chrétienté. Il devint un paria parmi le siens et paya, vingt ans plus tard, le 27 octobre 1553 à Genève son entêtement sur le bûcher.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Qu’aurait été l’attitude de Bucer dans cette affaire ? Comment aurait-il réagi à sa justification que Calvin publia en latin et en français en 1554 ? Qui reçut l’assentiment de quelques théologiens importants à Strasbourg. Pierre Martyr Vermigli, théologien réformé qui enseigne à la Haute Ecole et surtout Jean Sturm, le recteur de l’établissement. On ne transige pas avec les blasphémateurs qui persistent dans l’erreur. On ne connaîtra jamais la réponse. Peut-être vaut-il mieux. On n’oublie pas que Bucer fut également préoccupé sinon obsédé par la discipline…</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer n’est pas inconnu pour l’Eglise genevoise. Il figure même dans son panthéon. Théodore de Bèze, qui succéda à Calvin avait retenu Bucer dans son ouvrage Les<i> vrais portraits des hommes en piété et doctrine, </i>paru à Genève en 1581.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Voilà ce qu’il écrivait. Je vous avais lu ce texte lors de notre première causerie, il y a exactement quatre ans, le 11 novembre 2015 :</p>
<p style="text-align: justify;"><i>L’Allemagne se sent, ô Bucer très heureuse/ De t’avoir donné vie : elle s’en vante aussi/ Tes écrits jusqu’aux bouts de ce grand monde ci-/ Portent ton nom, ta gloire et grandeur valeureuse/ Quant au cours de tes ans, l’Allemagne dira/ L’ai chassé malgré moi, ce Bucer que j’amoye/L’Angleterre avouera, je l’ai gardé en joye/ Alors que dans mes bras saufs il se retira/ Son corps dans le tombeau, chez moi, j’ai veu descendre/ D’où vient donc Angleterre( ô forfait inhumain )/ qu’incontinent tu as de la félonne main/ Tiré ce corps de terre et l’as réduit en cendres ? / Je m’abuse, Bucer : estant ainsi purgé/ D’ordure, n’es-tu pas ors au ciel logé ?</i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Plus près de nous, le pasteur réformé Jacques Courvoisier avait estimé en 1933 que « <i>Bucer était le créateur génial de l’église réformée et Calvin le génial praticien</i>. » En 1948, Jean-Daniel Benoit, dans sa biographie de Calvin, prétendait enthousiaste : « <i>cette église des réfugiés, organisée par Calvin sur le type des paroisses strasbourgeoises, est devenue la mère, si l’on peut dire, et le modèle de toute les églises réformées de France (…). Et par là, peut on ajouter, l’influence de Strasbourg s’est fait sentir jusqu’aux extrémité du monde »</i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si aujourd’hui les historiens font preuve de plus de retenue, aucun ne conteste la part déterminante de Martin Bucer, et plus généralement de Strasbourg, dans le destin de Jean Calvin tant sur le plan personnel et théologique que sur celui de l’ecclésiologie.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Bibliographie </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Bernard Cottret, <i>Calvin Biographie</i>, Paris, Editions J.C. Lattès, 1995</p>
<p style="text-align: justify;">Denis Crouzet,<i> Jean Calvin</i>, Paris, Fayard, 1999.</p>
<p style="text-align: justify;">Klaus Ganzer, Bruno Steiner, <i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Basel, Wien, 2002</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i> (Direction Pierre Gisel), PUF, 2006</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Dictionnaire de la Renaissance</i>, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Dictionnaire de la Théologie chrétienne</i>, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551) un réformateur et son temps</i>, (traduit de l’Allemand et préfacé par Matthieu Arnold), PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Europe</i>, catalogue de l’exposition du 500e anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer (1491-1991), Strasbourg-Église Saint-Thomas, 13juillet-19octobre 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Jean Calvin, les années strasbourgeoises (1538-1541)</i>, textes réunis par Matthieu Arnold, Presses Universitaires de Strasbourg, 2010.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Quand Strasbourg accueillait Calvin 1538-1541,</i> BNU, Faculté de Théologie protestante, Presses Universitaires de Strasbourg, 2009.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <i>Bucer avant Bucer</i>, Annuaire de Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 2017, p. 7-15.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <i>La rencontre des deux Martin</i>, Annuaire des Amis de la Bibliothèque humaniste de Sélestat, 2018, p. 10-20.</p>
<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><b>*Gabriel Braeuner, </b>14 novembre 2019, conférence au Foyer Martin Bucer de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Martin Bucer et Martin Luther</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:10:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[La rencontre des deux Martin  ( Martin Luther et Martin Bucer) &#160; &#160; Il y a dans la vie des rencontres déterminantes. L’histoire fourmille du merveilleux exemple de ces hasards, qui pour beaucoup n’en sont pas, qui font basculer un &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-martin-luther/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i>La rencontre des deux Martin  ( Martin Luther et Martin Bucer)</i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><img class="size-full wp-image-707" style="caret-color: #000000; color: #000000;" alt="fral039" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/fral039.jpg" width="512" height="512" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a dans la vie des rencontres déterminantes. L’histoire fourmille du merveilleux exemple de ces hasards, qui pour beaucoup n’en sont pas, qui font basculer un destin. Certains ont rencontré Dieu sur le chemin de Damas, par exemple, où au pied d’un pilier de la cathédrale Notre Dame de Paris. Plus prosaïquement, Schweitzer eut la révélation de son destin africain quand il tomba, par hasard (?), sur la revue de la mission évangélique de Paris qui recrutait des missionnaires.</p>
<p style="text-align: justify;">Le récit de ces histoire résonne le plus souvent comme une histoire d’amour, un coup de foudre pour parler franchement. Aussi inattendu qu’irrationnel. Auquel évidement on ne s’attendait pas mais qui transforme fondamentalement et durablement votre vie. Qui vous saisit et vous ébranle profondément. Dont on ne se remet jamais vraiment. Une histoire d’amour quoi ! Pas nécessairement partagée, mais vécue intensément par une partie au moins.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est ce qui arriva, en avril 1518, quand un jeune frère dominicain, âgé de 27 ans, originaire de Sélestat, qui étudiait alors à Heidelberg, rencontra un jeune frère augustin, de sept ans son aîné, originaire d’Eisleben en Saxe, dont on parlait beaucoup depuis quelques mois. Depuis que celui-ci avait diffusé à partir de Wittenberg 95 thèses contre les indulgences qui faisaient quelque bruit dans l’Empire germanique, mais pas au point, du moins pas encore, pour faire vaciller les fondements d’une institution aussi solide, en apparence, que l’Église romaine, installée dans sa puissance et sa richesse, ses manquements et ses turpitudes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce Luther qui était-il, d’où venait-il ? Quel vent, bon ou mauvais, l’avait conduit  dans la ville universitaire, depuis 1386, de Heidelberg ? Que diable &#8211; lui qui le craignait &#8211; était-il venu faire dans cette galère ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Luther avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;histoire de Martin Luther commence à nous être familière. Le 500e anniversaire de la publication de ses thèses contre les indulgences a suscité livres et articles en quantité. Et même un Opéra en Alsace. De nombreuses rééditions également. Il valait mieux en être, voilà un anniversaire que personne ne voulait rater. Tous s’y sont mis avec un parfait esprit oecunémique qui aurait certainement surpris Luther en premier.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’esprit le moins religieux n’ignore plus rien de la vie de Luther et de ses tourments spirituels. Le cinéma comme la bande dessinée ont imprimé dans notre imaginaire quelques représentations fortes dont nous avons du mal à nous débarrasser. Qui n’a entendu parler de cette fameuse nuit d’angoisse de juillet 1505 quand, en route vers Erfurt, il fut surpris puis submergé par un orage d’une telle violence qu’il crut sa dernière heure venue. S’il s’en réchappait, il se ferait moine. Quinze jours plus tard, à la surprise de ses parents et de son père notamment, il entrait au couvent des augustins d’Erfurt comme novice. Il avait tenu parole !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Petit retour en arrière, Martin s’appelait alors Luder et il était né le 10 novembre  1483 à Eisleben, ville nouvelle en Thuringe, fondée par le comte Albrecht IV. D’origine paysanne, son père est un entrepreneur minier qui a fini par acquérir une certaine aisance, un statut social convenable et respecté et quelques ambitions pour son fils Martin notamment. Le duché de Saxe est un pays minier dont d’exploitation du minerai de fer est entrain de contribuer au développement et à l’enrichissement de toute une région. Qui n’a entendu parler des Monts métallifères de Saxe ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Son père aurait aimé qu’il embrassât une lucrative carrière juridique, Il devint moine augustin à l’automne 1506. Toujours inquiet, en proie à des questions essentielles dont celle d’abord de son propre salut. Il est ordonné prêtre le 3 avril 1507. Le vicaire général de son ordre, Johannes von Staupitz, le remarque, le conseille et l’oriente vers des études de théologie. Dès le semestre de l’hiver 1508, Luther étudie à la jeune université de Wittenberg. Il a la confiance de son supérieur qui lui confie quelques conférences sur la philosophie morale. Il l’enverra également à Rome, en 1510, avec un de ses confrères. Le choc est violent. Luther est le témoin sidéré de la déchéance de l’Église, mondaine et concupiscente qui semble avoir totalement tourné le dos à sa mission première. Cette escapade romaine l’a durablement  ébranlé.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il n’en continue pas moins une carrière monastique et universitaire. En 1511, il s’installe au couvent de Wittenberg et reprend la chaire de théologie occupée jusque là par Johannes von Staupitz. Il y obtiendra son chapeau de docteur en théologie, l’année suivante, le 19 octobre 1512.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Wittenberg est aujourd’hui connue dans le monde. Située sur le bords de l’Elbe, elle porte le nom de <i>Lutherstadt-Wittenberg</i>. Elle n’est pas bien grande, un peu plus du double de la population de Sélestat, mais sa réputation est faite pour l’éternité. A l’époque, elle était minuscule. A peine 2000 habitants, la plus petite ville de Saxe-Thuringe avec Meissen. Même Eisleben, la ville natale de Luther est deux fois plus grande. C’est Halle, la ville importante du secteur avec ses 10 000 habitants, ses quatre églises paroissiales, sa dizaine de couvents, ses nombreuses institutions religieuses et sa très récente collégiale qui porte belle comme si elle était une cathédrale.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Wittenberg, c’est autre chose. Ce n’est plus la misère, loin de là. Comme toutes les villes de la région, elle bénéficie, elle aussi, de l’essor économique lié aux mines. Mais tout cela est bien embryonnaire. Elle est une petite ville en devenir où les chantiers sont nombreux. Quand Luther s’y installa venant d’Erfurt, un centre urbain important, il changeait de monde et de dimension.  Son univers donnait l’impression de rétrécir. Ne s’y sentait-il pas in t<i>ermino civilitatis</i>, au confins de la civilisation ? La chance de la petite cité, ce fut l’active présence de l’électeur de Saxe Frédéric le sage qui avait fait le choix de Wittenberg comme lieu de résidence car elle était située au centre de ses fiefs électoraux. Il nourrit pour elle quelques beaux projets pour transformer le bourg en authentique cité urbaine : un château, une université et la collégiale de tous les saints. Et des fortifications dignes d’une vrai ville, avec ses bastions, ravelins et douves.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’université, elle aussi, est en pleine construction. Le très engagé Frédéric la souhaite d’avant garde, porteuse du message humaniste. Elle n’a pas de passé, elle est une page blanche sur laquelle peuvent s’écrire d’inédites et audacieuses pages. Tout est encore permis. Elle n’est en rien prisonnière d’habitudes anciennes qui paralysent de traditions scolastiques qui encombrent. Tout au plus doit elle rapidement gagner en notoriété car la concurrence est rude entre les cités.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les villes du sud sont autrement cotées que celle du centre et de l’est. «  Quand, écrit l’historien de Luther Heinz Schilling , des voyageurs d’autres pays, comme l’humaniste Enea Silvio Piccolomini, devenu pape en 1458 sous le nom de Pie II, louaient des villes allemandes, ils avaient en tête les nombreuses  villes impériales du Sud, grandes et riches, et non pas les petites ville de l’Est  qui devaient plutôt ressembler avec leurs petites maisons à toits de paille et à colombages, à de gros villages- surtout aux yeux d’un Italien. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;université, disions nous, est toute neuve. Elle date de 1502. Les quatre facultés classiques la constituent : Théologie, droit, médecine et arts (les sciences humaines d’aujourd’hui. Elle n’est pas dépourvue de moyens avec ses 44 postes d’enseignants en 1513 qui attirent d’emblée environ 400 étudiants. Jeune donc, prometteuse assurément, l’université doit encore convaincre. Elle n’est et, pour cause, de loin pas l’Université la plus prestigieuse du Saint-Empire. En 1506, un riche wurtembergeois avait refusé d’y prendre ses grades. Son doctorat ne vaudrait rien , ajoutant : « la Saxe , c’est le bout du monde civilisé.»</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Retour à Luther. c’est un esprit brillant et surtout travailleur, Luther connaît au printemps 1513 une expérience personnelle et fondatrice, appelée le <i>Turmerlebnis,</i> en référence à la chambre où il étudiait, située dans une tour du <i>Schwarzen Kloster</i> de Wittenberg. Cette nuit-là, il préparait son cours avec soin comme il le faisait régulièrement. Méditant l’Épître aux Romains, il buttait sur les mots de Juste et de Justice. Toujours aussi inquiet, il s’interrogeait, une fois encore, sur le jugement dernier, se demandant s’il était capable de se présenter, lui l’indigne pécheur, devant l’Eternel. Il se souvint alors du verset de l’Épitre aux Romains ( 1, 17) : <i>Car en lui la justice de Dieu se révèle de la foi à la foi, comme il est écrit : le juste vivra de sa foi.</i> Subitement, il lui devint évident que la bonté de Dieu réside dans le fait que le Christ seul nous justifie et nous sauve. Ce ne sont pas nos actes, fussent-ils bons, qui nous préserveront des flammes de l’enfer mais uniquement notre foi en la miséricorde de Dieu. Martin était devenu Luther ! Nous étions pourtant à quatre ans du fameux épisode des 95 thèses de 1517.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Toujours scrupuleux et curieux, Luther mûrit au sein d’une vie monastique qui l’épanouit intellectuellement contrairement à ce qu’il dira plus tard. A Wittenberg, il s’imprègne de la Bible- notamment des psaumes que la tradition chrétienne mettait dans la bouche du Christ &#8211; et des écrits de saint Augustin. Il commente l’épître de l’apôtre Paul aux membres de l’Eglise de Rome, celle aux Hébreux, qu’on attribuait alors encore à Paul, et aux Galates . En fait, il donne des cours sur les livres bibliques prenant ses distances avec la théologie scolastique. Aux cours, il ajoute la dispute théologique, autre cadre universitaire traditionnel. Il les préside. L&rsquo;une porte sur les forces et la volonté de l’homme sans la grâce, en 1516, l’autre sur la théologie scolastique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il prêche aussi. La prédication est son mode d’expression durable, véritable exercice de catéchèse, où il peut laisser libre cours à sa réflexion et à ses critiques. Sa vision de Dieu se précise. Inutile de se concilier Dieu par des mortifications et, pour utiliser une métaphore sportive, des performances religieuses, il faut faire uniquement confiance au salut qu’il offre par la pure grâce, autrement dit comment acquérir pour soi-même l’assurance d’un au-delà caractérisé par la félicité plutôt que par le jugement rigoureux de Dieu ?</p>
<p style="text-align: justify;">Se référant à Augustin, il souligne l’incapacité de la volonté humaine à coopérer au salut.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Raison de plus pour protester contre la prédication de Johannes Tetzel, frère dominicain qui prêche dans le diocèse du cardinal Albert de Brandebourg et qui fait peur aux gens en leur brossant un tableau inquiétant du purgatoire pour mieux les posséder. Ne leur propose-t-il pas d’abréger leur tourment par l’acquisition contre argent des fameuses indulgences qui les soulageront  comme ils soulageront les âmes des ancêtres, parents ou proches qui les ont précédés dans la tombe, partiellement ou totalement selon l’effort financier consenti. On lui prête ces paroles fortes destinées à impressionner les âmes crédules :</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><i>Sobald der Gülden im Becken klingt im huy die Seel im Himmel springt </i> que l’on peut traduire ainsi : <i>Sitôt que sonne votre obole, Du feu brûlant l&rsquo;âme s&rsquo;envole</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce n’est pas cela l’enseignement du Christ. Luther estime de son devoir de réagir et rédige 95 thèses destinées à susciter un débat entre théologiens et, pour l’immédiat, à alerter le cardinal archevêque de Mayence, Albert de Brandebourg, pour le compte duquel prêche Tetzel.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Arrêtons nous un instant à l’histoire de cet affichage  réalité historique ou tradition, voire légende où l’on voit, un Luther passablement remonté, le marteau à la main, placarder sur la porte de la <i>Schlosskirche</i> un ou des placards relatifs aux indulgences.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Qu’en fut il vraiment ? La source de ce placardarge est à attribuer à Melanchthon qui, au lendemain de la mort de Luther, rédige en 1546 une courte biographie en introduction au deuxième tome des oeuvres latines de Luther. Presque trente ans se sont déroulés depuis l’affichage auquel Melanchton n’avait pas assisté.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En 2007, le débat est rallumé quand on trouve une note de Georges Rörer, un autre collaborateur de Luther, dans un exemplaire du Nouveau Testament  publié à Wittenberg en 1540. Qu&rsquo;y lit-on ?<i> L’an du Seigneur 1517, la veille de la Toussaint, les thèses sur les indulgences ont été placardées aux portes des églises par le Docteur Luther</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La note de Rörer a le mérite d’être datée du vivant de Luther, mais Rörer pas davantage que Melanchthon ne fut un témoin direct de la scène. On notera cependant que l’ affichage est étendu cette fois-ci à l’ensemble des églises de Wittenberg.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;affichage des débats universitaires est en réalité une pratique traditionnelle.  Il faut bien faire un peu de publicité. C’est en général un appariteur de l’université qui s’y colle et c’est probablement ce qui advint avec l’affichage de Luther. La pratique est usuelle. En 1517, six mois avant Luther, son collègue Carlstadt avait affiché 151 thèses pour une <i>disputatio</i> ainsi qu’il l’indique dans une lettre. Ajoutons pour être tout à fait complet que les statuts de l’Université de Wittenberg prescrivaient pour les <i>disputationes</i> de faire connaître les thèses à plusieurs endroits de la ville, aux portes des  églises.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Lisons le préambule des thèses de Luther pour nous assurer de l’exemplarité d’un comportement qui n’est rien d’autre que d’usage et de tradition : <i>Par amour pour la vérité et dans le but de préciser les thèses suivantes seront soutenues à Wittenberg, sous la présidence du révérend père Martin Luther, ermite augustin, maître ès art, docteur et lecteur de la sainte théologie. Celui-ci prie ceux qui étant absents ne pourraient discuter avec lui, de vouloir bien le faire par lettre. Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. Amen</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Comme Carlstadt, il a dans un premier temps convié au débat ceux qui se trouvaient à Wittenberg et par lettre quelques théologiens des environs  comme Johannes Lang. il a également envoyé ses thèses à l’évêque de Brandebourg dont il dépendait : Jérôme Schulz. Albert de Brandebourg refusa de répondre « au fils indigne » mais envoya les thèses à Rome en décembre 1517. Il les avait découverts tardivement, en déplacement à Aschaffenbourg au momentde l’envoi.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En résumé, l’affichage des thèses n’est ni un acte révolutionnaire ni une provocation mais un acte universitaire courant en matière de communication.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais c’est aussi le début de quelque chose de plus important, l’acte d’un homme libre qui, à partir de novembre 1517, va changer de patronyme. il utilisera pendant quelque temps le nom grec <i>Eleutheros, </i>soit l’homme libre, libéré ou libérateur puis revint à un patronyme plus conforme à son identité, déplaçant le <i>TH</i> central du mot grec sur son nom de famille : Luder devient Luther.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Une fois les thèses de Luther transmises à Rome la curie va instruire un procès  en hérésie contre lui sans lui répondre sur le fond. Protégé par l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage, Luther évite de faire le voyage à Rome, pour y être entendu et probablement condamné. Il sera interrogé à plusieurs reprises, en 1518, sur le sol allemand.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En avril 1518, c’est chez les Augustins de Heidelberg, c’est à dire devant les gens de son propre ordre que Luther est invité à s’exprimer et à expliquer sa position. Cette rencontre, qui n’est qu’une étape parmi d’autres, retient notre attention. C’est là que Martin Bucer, le rencontre pour la première fois. Dès le mois de février 1518, le pape Léon X avait fait valoir à Gabriel Venetus, futur général de l’ordre des Augustins érémites, la nécessité de ramener Luther dans le droit chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Un chapitre devait se tenir à Heidelberg pour élire un nouveau vicaire général en remplacement de Johann von Staupitz. Luther, vicaire de district de la congrégation de Saxe, se devait d’être présent, son mandat également arrivait à expiration. Staupitz le pria d’y exposer ses positions théologiques pour clarifier les choses au sein d’un ordre qui n’avait aucune envie de voir un de  ses membre traduit en procès à Rome. Luther demeura à Heidelberg du 21 avril au 1er mai 1518. La dispute académique eut lieu le 26 avril 1518 dans le bâtiment de la Faculté des Arts, non loin du couvent des Augustins. La majeure partie des auditeurs étaient des moines augustins, des professeurs et des étudiants de l’université locale étaient également présents, de même que des habitants de la ville et quelques jeunes théologiens, promis à un bel avenir au sein du camp évangélique : Johannes Brenz, futur réformateur du Wurtemberg, Martin Brecht qui officiera à Ulm, Theobald Billican et Martin Bucer, futur réformateur strasbourgeois dont l’influence s’étendit, on le sait, dans toute l’Allemagne du Sud.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce ne furent pas les indulgences qu’il stigmatisa à Heidelberg mais la théologie scolastique en défendant les 40 thèses qu’il avait rédigées pour l’étudiant Leonard Bayer qui l’avait accompagné à Heidelberg. 28 d’entre elles étaient des thèses de théologie, 12 autres des thèses de philosophie. Ces dernières règlent son compte à Aristote et à la philosophie scolastique, se plaçant ainsi dans la tradition humaniste représentée à l’université de Heidelberg. Les thèses philosophiques sont plus novatrices. On y trouve déjà les éléments de la théologie luthérienne : la vanité des oeuvres humaines par opposition aux oeuvres de Dieu ; la fausse sécurité suscitée par les oeuvres des hommes ;  le rejet du libre arbitre : l’homme par sa seule volonté ne peut pas collaborer  à son salut ; la théologie de la croix plutôt que celle de la gloire : « il n’est pas suffisant ni profitable à personne de connaitre Dieu dans sa gloire et dans sa majesté s’il ne le connait pas aussi dans dans l’humilité  et l’ignominie de la Croix ». A coté de la croix et de l’humilité monastique, Luther insiste sur la foi, pur don de Dieu : «  Celui-là n’est pas juste qui oeuvre beaucoup , mais plutôt celui qui, sans oeuvre croit beaucoup au Christ ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Inutile de dire que Luther conquit son public. Il s’est adapté à son auditoire. Il se rend bien compte que sa théologie apparaît aux docteurs de Heidelberg «  comme quelque chose d’étranger ». Ses anciens maîtres d’Erfurt ne le reconnaissent plus. Il sont largués. «Mais, ainsi que l’écrit Luther à son ami Spalatin, les étudiants et toute la jeunesse pensent autrement et j’ai l’espoir insigne que, de même que le Christ s’est tourné vers les païens alors que les Juifs le rejetaient, de même sa véritable théologie, rejetée par les vieux    docteurs obstinés, se tournera vers la jeunesse. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Au milieu de cette jeunesse voici Bucer. Ce Bucer qu’avait-il fait jusque là ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Bucer avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous souvenons de sa jeunesse pauvre et studieuse. Né le 11 novembre 1491 à Sélestat dans une famille de tonneliers qui a du mal à joindre les deux bouts. Élevé par un grand-père pour le moins aimant après que les parents de Martin eussent émigré à Strasbourg pour y gagner plus confortablement leur vie. Autrement dit, abandonné ou presque. On pense qu’il suivit les cours de l’école latine où Beatus Rhenanus, son aîné de 6 ans, l’avait précédé. Mais on le suppute plus qu’on ne le prouve. Nous n’avons aucune trace historique ou écrite du passage du jeune Martin dans la prestigieuse école alors dirigée par Crato Hoffmann puis par Jérome Gebwiller qui remplace ce dernier en 1501. Nous savons cependant que sur l’initiative probable de son grand-père, il entra dans le couvent des dominicains de Sélestat en 1506-1507.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce dernier au milieu de la constellation des couvents de l’ordre des frères prêcheurs en Alsace depuis le début de l’aventure des ordres mendiants, possède encore quelques solides atouts. Fondé en 1282 dans notre ville, Il s’est réorganisé au début du XVIe siècle, adoptant, non sans mal et tardivement, en 1507, la réforme de la stricte observance. Il a conservé une réputation solide et a été dirigé épisodiquement par des prieurs qui ont fait carrière.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On s’accorde à dire que le couvent de Sélestat, possédait une bibliothèque bien fournie, suffisamment riche, pour permettre à un jeune avide de connaissance de nourrir sa curiosité. Le jeune Martin, en tout cas, s’y enrichit considérablement. Y a-t-il découvert les écrits d’Érasme de Rotterdam dont on parle beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur des couvents, dont on sait l’ardeur de vouloir réconcilier les belles lettres et la théologie, dont les <i>Adages </i>– ces commentaires de proverbes d’auteurs anciens — se répandent, dont <i>l’Éloge de la folie</i>, publiée en 1511 à Strasbourg, chez l’imprimeur Mathias Schurer, originaire de Sélestat, connaît un succès fracassant et inquiétant, inquiétant parce que cet objet littéraire non identifié interpelle, déclenchant des réactions indignées des gens d’Église, de l’université de Louvain et de Paris et de quelques moines espagnols : Une satire de toutes les folies humaines, un joyeux exercice de style caustique et piquant où la folie s’exprime à la première personne, une déclaration lyrique exaltant la folie de la croix. De quoi quelque peu secouer les consciences spirituelles endormies.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On ne sait pas si Bucer fut heureux à Sélestat au sein du couvent des frères prêcheurs. Il n’a pas dû passer inaperçu. Ses supérieurs l’ont remarqué et .semblent nourrir quelques grands desseins pour lui. À l’automne 1507, il est ordonné acolyte au couvent de Strasbourg, puis diacre, au même endroit, trois années plus tard. Le premier grade permet l’accès aux études de théologie. A-t-il été remarqué, montrant des dispositions réelles pour les études théologiques dont, à l’intérieur des couvents des dominicains, on sait qu’elles sont réservées aux futurs professeurs ? Aurions-nous là les ingrédients d’une carrière toute tracée, un cursus dominicain où les études sont nécessaires et solides depuis que Dominique les fonda en 1216 pour défendre la vraie foi et extirper l’hérésie ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Ordonné prêtre à Mayence en 1516, le voilà envoyé en janvier 1517 à la Haute École de Heidelberg qui conférait le titre de docteur aux membres de l’ordre, leur permettant ainsi, grâce à cette habilitation, d’enseigner dans les facultés de théologie. La voie de frère Martin est sur de solides rails. Il a 26 ans. À Heidelberg, il n’est pas dépaysé. Le couvent n’est pas tout à fait ce lieu de réaction et de conservatisme qu’il accabla, une fois qu’il l’eût quitté. La maison est plutôt accueillante à l’humanisme chrétien. On y serait plutôt favorable aux thèses d’Érasme et à ses émules. Bucer continue de profiter du riche enseignement prodigué par les frères. En bon humaniste, ardent partisan du retour aux sources, il se perfectionne en grec et en hébreu. Il explique à ses jeunes confrères étudiants les psaumes, le théologien scolastique du XIe siècle Pierre Lombard mais aussi Érasme, et se prépare lentement et sûrement à une carrière féconde de professeur d’exégèse et d’édition de commentaires bibliques.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La bibliothèque personnelle de Bucer d’après l’inventaire que nous en connaissons, daté de 1518, est parfaitement équilibrée entre ouvrages théologiques qui se rattachent à la grande tradition thomiste de l’ordre, et une autre bonne moitié d’ouvrages de rhétorique, d’histoire, de grammaire et de poésie, d’essence indubitablement humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">« Grâce à ses lectures étendues, écrit Jean Rott qui publia une partie de sa correspondance, à son excellente mémoire, à sa performance dialectique et à sa rapidité de réplique, il acquit dans les disputes religieuses, une aisance qui fit de lui un protagoniste tout désigné pour les débats et colloques des années à venir. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>L’incroyable rencontre </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Et voilà qu’à Heidelberg, il rencontre les 26 et 27 avril 1518, l’autre Martin, Luther ! Il assiste à la fameuse dispute dite de Heidelberg, où le frère augustin, Martin Luther, est invité à présenter au couvent local des augustins sa position, après son fameux coup d’éclat du 31 octobre 1517.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Dès le 1<sup>er</sup> mai, Bucer rend compte, avec enthousiasme à son ami Beatus Rhenanus de la dispute et de sa rencontre. Il connaît à peine Luther et le voilà conquis. Il a dîné avec lui. Il est subjugué. Il vante ainsi sa supériorité sur les contradicteurs de la dispute : « Ils avaient beau s’efforcer de le désarçonner avec leurs subtiles arguties, ils n’arrivaient pas à le faire reculer d’un pouce. Il répond avec une grâce étonnante, il écoute son adversaire avec une patience incomparable, il saisit et dénoue les nœuds des objections avec une subtilité toute paulinienne – pas du tout à la manière de Duns Scot — et par ses réponses courtes, fondées et exclusivement puisées au trésor des Saintes Écritures, il suscite l’admiration de tous, ou presque. »</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer commente les 28 thèses présentées par Martin Luther et prend position sur les 13 premières. Ce sont les thèses théologiques, plus que les thèses philosophiques qui sont une critique de l’aristotélisme qui retiennent son attention. Les thèses 1 et 25 constituent toute la base de l’argumentaire luthérien. La fondation de la théologie réformée est posée : ce ne sont pas les oeuvres qui justifient le croyant mais Dieu qui le justifie par la foi si l’homme place toute sa confiance sur le seul Christ :<i> Nicht der ist gerecht der vie tut, sonder wer ohne tun , viel an Christus glaubt.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Bucer adhère à l’essentiel des thèses de Luther, mais y apporte cependant quelques nuances. Certes la foi seule précède et l’emporte sur les actes mais la bonne attitude du chrétien importe aussi, ne découle-t-elle pas de la foi ? Bien sûr que nous sommes indignes de nous présenter devant Dieu et que nous somme pécheurs devant la loi de Dieu, mais le Christ nous donne les moyens d’affronter celle ci par l’Esprit saint. L’énergie en Christ c’est l’Esprit saint qui nous la donne.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer pour impressionné qu’il soit, n’est plus tout à fait au début de son cheminement spirituel. Érasme et Thomas d’Aquin ont également contribué à sa formation intellectuelle et spirituelle. Il n’en est plus à la page blanche où tout peut s’imprimer encore.</p>
<p style="text-align: justify;">Au moins autant que ses idées, c’est la personnalité de Luther qui le fascine. Il voit bien la différence entre ce dernier et Érasme, son modèle jusque-là.  Luther est plus radical voire révolutionnaire qu’Érasme. Plus direct, il ne se contente pas d’insinuer mais il affirme et assène ses vérités. Pour le reste, au moment de la rencontre de Heidelberg, il voit surtout ce qui les rapproche ou qu’ils partagent : l’importance de la Bible, la références aux Pères de l’Église,  la figure centrale du Christ, la Foi et la vie en découlant.</p>
<p style="text-align: justify;">Luther, qui avait probablement été méfiant vis-à-vis d’un représentant d’un ordre qui continuait à être celui des inquisiteurs, ne fut pas insensible à cette rencontre. Dans une lettre à son ami Spalatin, conseiller du duc de Saxe Frédéric le Sage, il en parle ainsi : « C’est sans doute le seul moine sincère de son ordre, un jeune homme qui promet beaucoup. Il m’a accueilli à Heidelberg avec un cœur avide et pur et nous avons pu en parler ensemble. Il est digne d’amour et de fidélité , et aussi d’espoir. »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Destins croisés</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure,  Bucer est encore dominicain, convaincu &#8211; il n’est pas le seul ;- que l’église pouvait être réformée de l’intérieur en revenant à la Bible, aux pères de l’Église, tout en s’appuyant sur l’illustre Thomas d’Aquin, qui fut dominicain avant lui, Érasme qu’il continue de vénérer et qu’il veut même rencontrer à Louvain et Luther pour qui il s’est pris d’une passion intellectuelle et spirituelle subite. Un coup de foudre !</p>
<p style="text-align: justify;">En mai 1520, le chapitre provincial de Francfort-sur-le-Main le confirme comme <i>magister studentium</i> à Heidelberg. C’est une promotion assurément méritée. On n’a rien à lui reprocher. La preuve, on le promeut. La porte du doctorat en théologie lui est ouverte. Mais le monde de l’Eglise est en train de changer. Bucer a eu le temps de s’en apercevoir. Il a voyagé à Francfort en 1518, à Bâle en 1519. On le retrouve plusieurs fois à Spire en 1520, à Francfort et à Strasbourg également. Les écrits de Luther se sont répandus dans les imprimeries de la région, à Strasbourg, notamment, où huit d’entre eux sont imprimés en 1518 et une vingtaine en 1520.</p>
<p style="text-align: justify;">Revenons à Luther. la question des indulgences s’est quelque peu déplacée. C’est l’autorité au sein de l’église qui devient le principal enjeu entre ses partisans et adversaires. Le 12 octobre 1518, le cardinal Cajetan le rencontre à Augsbourg en marge de la diète d’Empire et lui ordonne de se rétracter. Luther refuse puisqu’il ne s’est écarté ni de l’Écriture ni des Pères de l’Eglise et que la vérité est maîtresse même du pape.</p>
<p style="text-align: justify;">Les divergences sont de plus en plus nombreuses. En 1519, alors que Charles Quint est devenu empereur, a lieu la dispute de Leipzig où Luther s’oppose à Jean Eck, autre théologien fidèle à Rome. Luther affirme que le pape et les conciles peuvent se tromper. Selon lui l’Eglise n’a pas besoin d’un chef terrestre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Les bornes, tant est qu’elles existent, semblent être franchies. Tandis que son procès d’hérésie suit son cours, les Facultés de Théologie de Cologne et de Louvain condamnent comme hérétiques les affirmations tirées de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Les trois grands traités de Luther de 1520 n’arrangent guère les choses. ( <i>A la noblesse chrétienne, La papauté de Rome, Prélude à la captivité babylonienne de l’Eglise). </i>Luther y critique la distinction entre clercs et laïcs, les prétentions terrestres de la papauté et la conception traditionnelle des sept sacrements.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa lettre dédicace à la <i>Liberté du chrétien </i>(octobre 1520), on peut lire ces fortes paroles : « Léon, tu te trouves là comme un agneau au milieu des loups, comme Daniel au milieu des lions et comme Ézechiel, tu as ta demeure parmi les scorpions. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le 15 juin 1520n la bulle <i>Exsurge Domine </i>condamne 41 affirmations tirées de ses écrits et lui donne 60 jours pour se rétracter sous peine d’excommunication. Lorsqu’à l’automne, il apprend la nouvelle, il prend la plume contre « la bulle exécrable du pape »  et demande la réunion d’un concile libre contre le pape Léon X.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 3 janvier 1521, la bulle <i>Decet Romanum Pontificem </i>l’excommunie avec ses partisans.</p>
<p style="text-align: justify;">Les 17 et 18 avril 1521, il est entendu à la diète de Worms en présence de l’empereur. On lui demande une dernière fois de se rétracter en révoquant le contenu de ses doctrines et livres. Il refuse, une fois encore. Il faudrait le convaincre par l’Écriture et par d’évidentes raisons, sa conscience, proclame-t-il est captive de la parole de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 26 mai 1521, l’Edit de Worms le met au ban de l’Empire et ordonne la  destruction de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais Frédéric le sage l’a déjà mis à l’abri à la Wartburg.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à Bucer, cette année 1521 aura elle aussi été déterminante. Il est  relevé de ses voeux monastiques en avril 1521. Il rejoint, après quelques péripéties, l’Ebernburg, le château fort de Franz von Sickingen, qui abrite déjà le chevalier Ulrich von Hutten qui l’avait décrit comme « une auberge de justice » et Johannes Oecolampade, le futur réformateur bâlois, dont, bien plus tard, Bucer épousa la veuve Vibrandis Rosenblatt.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous sont en rupture de ban et de plus en plus acquis aux idées de Luther. Ils s’inquiètent même pour sa personne et craignent que sa convocation à la diète de Worms ne le jette dans la gueule du loup. Ceux de l’Ebernburg sont prêts à l’accueillir et envoient Bucer pour l’intercepter. Bucer le rencontre à Oppenheim, tente de le convaincre mais échoue. Luther va poursuivre sa route, et en homme libre se défendre envers et contre tous.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer est plus que jamais martinien. En 1520, quand Luther publie son manifeste à la noblesse allemande, il écrit, enthousiaste à Georges Spalatin :  Ô divin sauveur, c’est la quintessence de la piété ! il n’y a pas un seul mot  contre lequel je trouverai un argument dans la Bible. Au contraire, cet écrit me renforce dans les convictions que j’avais déjà : cet homme est, sans aucun doute , vivifié par l’esprit du Christ et irrésistiblement poussé par lui ».</p>
<p style="text-align: justify;">On sait que Bucer lui resta fidèle jusqu’au bout. Malgré les vicissitudes qui accompagnèrent l’édification du protestantisme allemand, malgré les humeurs et les emportements de Luther. Quand se déchaînèrent quelques vives critiques  contre l’ancien moine Augustin après sa mort, le 18 février 1546, c’est encore Bucer qui monta au créneau, écrivant : « Je sais que beaucoup de personnes haïssent Luther. Et pourtant il est sûr que Dieu l’a beaucoup aimé et qu’il ne nous a pas donné pour L’Évangile d’instrument plus saint et plus efficace que lui. Luther avait des défauts, de grands défauts même. Mais Dieu les a acceptés et pris à son service, lui donnant plus qu’à aucun autre mortel un esprit puissant et une force divine pour annoncer son fils et vaincre l’Antéchrist. Celui que Dieu a pleinement accepté et attiré à lui, celui qui a lutté contre le mal comme personne d’autre, comment moi, pauvre serviteur, misérable pécheur dont le zèle pour la justice est si faible, comment pourrais-je le rejeter et le réprouver pour des défauts qu’il ne faut certes pas louer, mais n’avons nous pas l’habitude d’exiger l’indulgence pour nos propres défauts qui sont bien plus graves ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Cet hommage sincère à l’oeuvre de Luther prend une résonance particulière dans cette année de célébration et de commémoration. Elle ne fait pas de Luther un saint, elle nous rappelle qu’il fut un homme de son temps, elle nous invite aussi à le considérer comme un homme pour notre temps . Tout comme  Bucer d’ailleurs. Tant du point de vue confessionnel qu’en dehors. Luther a trouvé dans l’histoire une place importante. La confessionnalisation et le territorialisme du christianisme occidental sont une donnée toujours actuelle.   Vatican II a montré ce que Luther a pu amener au catholicisme. Luther serait -il un maître commun pour toutes les Eglises ? Le dialogue luthériens -catholiques aboutissait en 1983 au document commun <i>Martin Luther, témoin de Jésus-Christ.</i> Il nous apprenait «qu’il nous est possible aujourd’hui d’apprendre ensemble chez Luther». En autres, par son témoignage rendu au message biblique de la justice gratuite et libératrice de Dieu, la priorité de la parole de Dieu dans la vie, dans l’enseignement et le service de l’église, la grâce comme relation personnelle de l’homme à Dieu, l’exhortation à l’Église à se laisser constamment réformer par la parole de Dieu…</p>
<p style="text-align: justify;"> Quant aux thèmes plus généraux, non strictement confessionnels portés par Luther et Bucer reconnaissons que la liberté de l’homme, l’esprit critique, l’effort de discernement, le refus de sacraliser la réalité du monde, le rôle de l’éducation, l’esprit de concorde, la tolérance, la recherche du dialogue, l’engagement social, l’engagement quotidien sont des préoccupations plus que jamais actuelles !</p>
<p style="text-align: justify;"> Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. C’est ce qui advint !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Pour en savoir plus :</i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551), Un réformateur et son temps</i>, Strasbourg, PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">Hartmut Joisten, <i>Martin Bucer, un réformateur européen</i>, Strasbourg, Librairie Oberlin, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Eur</i>ope, catalogue d’exposition à l’occasion du 500<sup>e</sup> anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer 1491-1991. Strasbourg, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Herder, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i>, sous la direction de Pierre Gisel Puf, 1995, 2006.</p>
<p style="text-align: justify;">Heinz Schilling,<i> Luther</i>, Paris, Salvator, 2014</p>
<p style="text-align: justify;">Marc Lienhard, <i>Luther</i>, Genève, Labor et Fides, 2016</p>
<p style="text-align: justify;">Matthieu Arnold, <i>Luther</i>, Paris, Fayard, 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Le vent de la Réforme, Luther 1517</i>, Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Olivier Jouvray, Fillipo Cenni, Mathieu Arnold ( conseiller historique) <i>Luther</i>, Bande dessinée, Glénat, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Opéra <i>Luther ou le mendiant de la grâce</i>, livret Gabriel Schoettel, musique Jean Jacques Werner, Strasbourg, automne 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, conférence au Foyer protestant Martin Bucer de  Sélestat, octobre 2017</strong></em></p>
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		<title>Bucer avant Bucer</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jan 2017 15:46:33 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/bucer-avant-bucer/th-1/" rel="attachment wp-att-660"><img class="alignleft size-full wp-image-660" alt="th-1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2017/01/th-1.jpg" width="275" height="300" /></a>Dans le cadre de notre projet de (re)découvrir ensemble Martin Bucer, le plus illustre des Sélestadiens, mais de loin pas le plus connu d’entre eux, je vous avais présenté les grandes lignes de sa biographie, l’an dernier, à la même époque, autour de la Saint-Martin. Une date que nous ne pouvons manquer puisque elle est à la fois celle de son anniversaire &#8211; il est né le 11 novembre 1491 &#8211; et celle où l’on célèbre l’un des saints les plus connus de l’Occident chrétien, celui de Martin de Tours, Martin le miséricordieux qui partagea son manteau avec un pauvre et qui était né dans la lointaine Pannonie, aujourd’hui Hongrie.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous nous étions promis d’approfondir davantage encore le portrait de notre Martin sélestadien, de décrire les riches et contrastées heures de sa vie pour mieux cerner le rôle qu’il joua dans l’histoire, non seulement de l’Alsace, mais également du Saint Empire, et partant, d’une partie de l’Europe dans la construction difficile mais exaltante de la Réforme dont nous fêterons l’année prochaine le point de départ : 1517, quand à Wittenberg, Luther afficha ses 95 thèses contre les indulgences, n’imaginant pas un seul instant l’ébranlement et la déflagration que son geste allait provoquer dans l’Occident chrétien.</p>
<p style="text-align: justify;">Point de Réforme sans Bucer mais ce Bucer-là quelle fut son histoire première ? D’où vient-il, qui fut-il avant de devenir le patron de l’église strasbourgeoise et le grand arpenteur des terres germaniques et même anglaises pour, à la fois, défendre et développer le mouvement réformateur. Autrement dit, il y a une histoire avant l’histoire, un Bucer avant Bucer, celle d’un gamin, fils et petit fils de tonnelier, élevé par un grand père démuni qui remplaça difficilement des parents absents ; jeune dominicain, mal à l’aise dans un ordre mendiant autrefois prestigieux qui avait cessé d’être exemplaire, et que le hasard des tribulations plaça sur le chemin de Luther, moine augustin en rupture de ban, rencontre dont il ne se remit jamais; prêtre bientôt défroqué et vite marié qui erra quelque temps avant de se fixer à Strasbourg pour commencer sa vraie vie, à 33 ans quand d’autres l’achèvent…</p>
<p style="text-align: justify;">La tranche de vie de Bucer, que je vous présente aujourd’hui, s’étend de 1491, où il naît à Sélestat, et 1523, où il se réfugie à Strasbourg. Quelques décennies donc, soit les années de jeunesse et d’apprentissage qui forgent un caractère et scellent un destin. Je vous ai, l’année dernière, conté combien cette période fut déterminante dans l’histoire de notre civilisation et culture. Je n’y reviendrai pas et me contenterai juste de me pencher sur son année de naissance, 1491, qui est aussi celle d’Henry VIII d’Angleterre, futur fondateur de l’église gallicane, et celle d’Ignace de Loyola, qui créera la société de Jésus et qui sera l’ardent artisan de la Contre-Réforme. Un an plus tard, Christophe Colomb allait découvrir les Indes Occidentales, près des côtes de l’Amérique, Alexandre VI de la famille des Borgia devenir Pape et les Espagnols conquérir le royaume maure de Miranada, y installer l’inquisition et expulser les Juifs…<br />
Ces années-là étaient particulièrement agitées. Tout au long des XVe et XVIe siècle, les guerres, la famine et les épidémies font rage. La menace turque pèse sur l’Europe et inquiète les esprits. Le péché, en cette période de troubles, serait-il, aux yeux de la population, responsable des calamités qui affligent l’humanité? Les hommes se conduisent honteusement, l’église étale ses richesses et les moines leur oisiveté alors que la misère croît. Le moment n’est-il pas venu de changer de comportement? L’humanité est-elle arrivée à son terme? Ils sont nombreux à penser, tout comme ce jeune moine augustin dénommé Martin Luther, que la fin des temps est proche.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>La ville de Sélestat, si forte, si fragile</strong></em><br />
La ville où il naît, où il passe son enfance n’est pas la ville la plus importante de l’Alsace, loin de là. Mais elle n’est pas la moindre non plus.  Gros bourg rural, fort de 4000 personnes environ, enserrée dans ses trois enceintes dont la dernière est achevée vers 1425, agricole et artisanale comme la plupart des autre villes de la décapole, cette alliance défensive de dix villes alsaciennes, pour la plupart nées au XIIIe siècle, dont elle fait partie depuis 1354. Assurément champêtre, adossée au pied du Haut-Koenigsbourg qui domine la plaine, si l’on examine la gravure plus tardive de Sebastian Münster dont la Cosmographie date du milieu du XVIe siècle, Sélestat apparaît, telle que nous la connaissons encore «  <em>située au milieu du pais d’Alsace en fort bon lieu.</em> »Sa situation centrale est (déjà) un atout. La Décapole s’y réunit, elle couvre un territoire large qui va de Wissembourg à Mulhouse, elle y laisse même ses archives. A défaut d’être l’aiguillon d’une alliance où Haguenau pour des raisons d’ancienneté et Colmar, déjà fort habile diplomatiquement, jouent les premiers rôles, elle en est la mémoire, ce qui convient assez bien à son caractère.</p>
<p style="text-align: justify;">Non, elle, elle excelle ailleurs, dans l’éducation et la formation de futures élites intellectuelles. Son école latine, depuis quelques décennies et pour quelques décennies encore, attire des élèves de toute l’Alsace, des jeunes d’outre-Rhin et de la Suisse du nord-ouest. Elle est paroissiale et humaniste, cultive l’amour des belles lettres, de l’éloquence, encourage le retour aux sources antiques, par la connaissance et l’analyse critique, veille par l’exemple, la conviction et la foi de ses enseignants à former de bons chrétiens. Comme la majorité des tenants du <em>Früh-Humanismus</em>, elle sent et sait que la réforme nécessaire de l’église, qui s’égare, passe par une transformation des cœurs et des comportements ainsi que par l’éducation de ses ouailles, prêtres y compris.</p>
<p style="text-align: justify;">Le Sélestat réel n’est pas celui de l’école aussi rayonnante soit–elle. Traversée par de nombreux ruisseaux, elle fait parfois songer à la  Hollande si l’on suit Beatus Rhenanus qui la considère cependant davantage comme une place forte plutôt qu’une ville. Sont-ce ses nombreuses tours, portes, enceintes et cours d’eau que la reconstitution, datée de 1915, d’Alexandre Dorlan, de Sélestat à la fin du XVIe siècle illustre, qui lui donnent cette image ?</p>
<p style="text-align: justify;">Celle-ci au moment où Bucer y voit le jour est plus friable. Son économie stagne. La navigation sur l’Ill, qui avait contribué à son développement, décline de même que les activités portuaires au nouveau Ladhof, à l’ouest de la ville qui remplace l’ancien, tout proche, mais ensablé, depuis le milieu du XIVe siècle. On s’est réorienté vers un commerce de proximité avec les communes voisines. Son vin s’exporte moins qu’autrefois. Le climat, la terre humide n’y sont pas étrangers. A la stagnation économique correspond un mal-être social. Comme ailleurs, à côté d’une minorité de négociants et de marchands qui s’en tirent correctement, occupant en outre les postes du gouvernement municipal, la majorité s’est appauvrie. Le système corporatif s’essouffle. Il corsète la vie économique, encadre quand il n’empêche pas les initiatives et limite l’ascension sociale. Les compagnons deviennent de moins en moins maîtres. Que dire de l’espérance des apprentis d’aboutir au sommet de l’échelle sociale ?</p>
<p style="text-align: justify;">La société sélestadienne n’est pas homogène. Ni égalitaire malgré les apparences. A côté des bourgeois, propriétaires de leur habitation et disposant de quelques ressources financières, capables de soutenir la banque de change locale, voici les demi-bourgeois, les Soldner comme on les appelle ici. Citoyens de second rang si l’on peut dire. Les tensions à l’intérieur de la cité ne sont pas rares. En 1493, Hans Ulmann, pourtant membre du patriciat local est le grand animateur du mouvement d’insurrection et de contestation sociale sinon révolutionnaire du Bundschuh, préfiguration régionale de la Guerre des Paysans qui affecta durablement les consciences et marqua la mémoire collective par sa violence et la fin brutale et tragique de ses acteurs.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Une jeunesse pauvre et studieuse</strong></em><br />
C’est au milieu d’une couche sociale déclassée que naît Martin Bucer. Son père, Claus, est tonnelier comme l’est le grand-père. Ils n’ont pas la pleine citoyenneté parce que trop pauvres. La tonnellerie ne nourrit plus son homme. Nous avons vu que les vins de Sélestat ont perdu de leur  attractivité. Pour vivre et survivre, il faut aller voir ailleurs, aller vers la grande ville, en l’occurrence Strasbourg où s’établissent, dans premières  années du XVI e siècle, les parents de Martin, laissant ce dernier aux bons soins d’un grand père, certes aimant- du moins on l’imagine- mais désemparé. De la mère de Martin, nous ne connaissons rien. Bucer n’en parle jamais. La tradition en fait une sage femme qui se serait appelée Eva mais, là aussi, cela reste à prouver. Nous savons juste qu’elle mourut avant son mari, celui-ci apparaît dans un document de 1538 remarié avec une certaine Margaretha Windecker.</p>
<p style="text-align: justify;">Les fées qui se sont penchées sur le berceau de Martin ne sont pas celles qui se penchèrent sur celui de Beatus Rhenanus dont le père était un boucher qui avait fait fortune, notable reconnu et agissant – il fait partie du gouvernement municipal – et dont la fortune permettra à son fils de faire de confortables études à Paris plus tard et amorcer la constitution de son impressionnante bibliothèque aujourd’hui reconnue par l’Unesco.<br />
Qui conseilla le grand-père dans l’orientation à donner à la vie du jeune Martin ? Avait-il d’ailleurs besoin de conseil ? L’inscrivit-il à l’Ecole latine – il semble que le père fut à l’origine de cette inscription- avant de le placer dans le couvent des dominicains, dont la qualité de l’enseignement était reconnue, mais pas davantage que celle de l’école latine ? Le destinait-on déjà à la prêtrise  par conviction ou parce que l’église seule permet aux pauvres une ascension sociale appréciable ? S’y destinait-il lui-même, touché par une vocation précoce ? Quelle fut la part du jeune Martin dans ce choix. Les parents, désormais éloignés à Strasbourg, eurent-ils leur mot à dire, où laissèrent-ils filer, s’en remettant à la décision qui ne pouvait être que sage du patriarche ?</p>
<p style="text-align: justify;">Reconnaissons que cette partie de la vie de Bucer reste bien floue. Nous émettons plus d’hypothèses que nous avançons de certitude. La vraisemblance et la tradition veulent qu’il ait été élève de l’Ecole latine. L’hypothèse est plausible. On rentrait effectivement à 6-7 ans à l’école pour en sortir vers 15. Mais nous n’avons aucune trace écrite, aucun document attestant qu’il en fut ainsi avec Martin. Sa vie officielle, celle que l’on écrit, donne l’impression de commencer quand il entra dans le couvent des dominicains de Sélestat en 1506/1507 – Voyez combien nous restons imprécis.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais voilà qu’à l’automne 1507, il est ordonné acolyte au couvent de Strasbourg, puis diacre, au même endroit, trois années plus tard. Le premier grade permet l’accès aux études de théologie. A-t-il été remarqué, montrant des dispositions réelles pour les études théologiques dont à l’intérieur des couvents des dominicains, on sait qu’elles sont réservées aux futurs professeurs ? Aurions-nous là les ingrédients d’une carrière toute tracée, un cursus dominicain où les études sont nécessaires et solides depuis que Dominique les fonda en 1216 pour défendre la vraie foi et extirper l’hérésie ?</p>
<p style="text-align: justify;">Le couvent de Sélestat, au milieu de la constellation des couvents de l’ordre des frères prêcheurs en Alsace depuis le début de l’aventure des ordres mendiants, possède encore quelques solides atouts. Fondé en 1282 dans notre ville, Il s’est réorganisé au début du XVIe siècle, adoptant non sans mal et tardivement, en 1507, la réforme de la stricte observance. Il a conservé une réputation solide et a été dirigé épisodiquement par des prieurs qui ont fait carrière. Ainsi Henri Institoris ou Kraemer, prieur de 1482 à 1486, qui enseigna à Augsburg, Salzburg et Venise, davantage connu comme inquisiteur pour l’Allemagne supérieure et pour sa hargne dans sa lutte acharnée contre les sorcières.<br />
On s’accorde à dire que le couvent de Sélestat, possédait une bibliothèque  bien fournie, suffisamment riche, pour permettre à un jeune avide de connaissance de nourrir sa curiosité. Le jeune Martin, en tout cas, s’y enrichit considérablement. Il y découvre entre autres, les écrits d’Erasme de Rotterdam dont on parle beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur des couvents, dont on sait l’ardeur de vouloir réconcilier les belles lettres et la théologie, dont les Adages – ces commentaires de proverbes d’auteurs anciens- se répandent, dont l’Eloge de la folie, publiée en 1509, connait un succès fracassant et inquiétant, inquiétant parce que cet objet littéraire non identifié interpelle, déclenchant des réactions indignées des gens d’église, de l’université de Louvain et de Paris et de quelques moines espagnols. : Une satire de toutes les folies humaines, un joyeux exercice de style, caustique et piquant où la folie s’exprime à la première personne, une déclaration lyrique exaltant la folie de la croix. De quoi quelque peu secouer les consciences spirituelles, abêties et endormies.</p>
<p style="text-align: justify;">La bibliothèque personnelle de Beatus Rhenanus, d’après l’inventaire que nous en connaissons, daté de 1518, est parfaitement équilibrée entre ouvrages théologiques qui se rattachent à la grande tradition thomiste de l’ordre, et une autre bonne moitié d’ouvrages de rhétorique, d’histoire, de grammaire et de poésie, d’essence indubitablement humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est dans ce milieu que baigne d’abord Bucer pour lequel l’ordre semble nourrir de grands desseins. Il est ordonné prêtre à Mayence, en 1516, sans qu’apparemment cela lui pose le moindre problème. Le voilà envoyé en janvier 1517 à la Haute Ecole de Heidelberg qui conférait le titre de docteur aux membres de l’ordre, leur permettant ainsi, grâce à cette habilitation, d’enseigner dans les facultés de théologie. La voie de frère Martin est sur de solides rails. Il a 26ans.</p>
<p style="text-align: justify;">A Heidelberg, il n’est pas dépaysé. Le couvent n’est pas tout à fait ce lieu de réaction et de conservatisme qu’il accabla, une fois qu’il l’eût quitté. La maison est plutôt accueillante à l’humanisme chrétien. On y serait plutôt favorable aux thèses d’Erasme et à ses émules. Bucer continue à profiter du riche enseignement prodigué par les frères. En bon humaniste, ardent partisan du retour aux sources, il se perfectionne en grec et en hébreu. Il explique à ses jeunes confrères étudiants les psaumes, Pierre Lombard et Erasme, et se prépare lentement et sûrement à une carrière féconde de professeur d’exégèse et d’édition de commentaires bibliques. «  Grâce à ses lectures étendues, écrit Jean Rott qui publia une partie de sa correspondance, à son excellente mémoire, à sa performance dialectique et à sa rapidité de réplique, il acquit dans les disputes religieuses, une aisance qui fit de lui un protagoniste tout désigné pour les débats et colloques des années à venir. »(ROTT, 397)</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em> La rencontre avec Luther</em></strong><br />
Et voilà qu’à Heidelberg, il rencontre les 26 et 27 avril 1518, l’autre Martin, Luther. Il assiste à la fameuse dispute dite de Heidelberg, où le frère augustin Martin Luther, est invité à présenter au couvent local des augustins sa position, après son fameux coup d’éclat du 31 octobre 1517 où il afficha sur l’église de Wittenberg ses fameuses thèses contre les indulgences.<br />
Dès le 1er mai, Bucer rend compte, avec enthousiasme à son ami Beatus Rhenanus de la dispute et de sa rencontre. Il connait à peine Luther et le voilà déjà conquis. Il a dîné avec lui. Il est subjugué.  Il vante ainsi  sa supériorité sur les contradicteurs de la dispute : «  Ils avaient beau  s’efforcer de le désarçonner avec leurs subtiles arguties, ils n’arrivaient pas à le faire reculer d’un pouce. Il répond avec une grâce étonnante, il écoute son adversaire avec une patience incomparable, il saisit et dénoue les nœuds des objections  avec une subtilité toute paulinienne – pas du tout à la manière de Duns Scot- et par ses réponses courtes, fondées et exclusivement puisées au trésor des Saintes écritures, il suscite l’admiration de tous, ou presque. »(JOISTEN, 31)</p>
<p style="text-align: justify;">L’admiration est réelle, le langage presque amoureux. Luther, qui avait probablement été méfiant vis-à-vis d’un représentant d’un ordre qui continuait à être celui des inquisiteurs, ne fut pas insensible à cette rencontre. Dans une lettre à son ami Spalatin, il en parle ainsi : … c’est sans doute le seul moine sincère de son ordre, un jeune homme qui promet beaucoup. Il m’a accueilli à Heidelberg avec un cœur avide et pur  et nous avons pu en parler ensemble. Il est digne d’amour et de fidélité, et aussi d’espoir  (JOISTEN, 34)<br />
Il était proche d’Erasme, le voilà désormais acquis à Luther sans renier le premier. Pas encore ! Il leur trouve beaucoup de points communs et un même désir de réformer l’église. Comme bien d’autres, Bucer assimile vite l’exemple et les leçons de Luther. Il a étudié les thèses affichées à Wittenberg. Il a adhéré à la plupart d’entre elles. Il va progressivement et définitivement concevoir, à la suite du moine augustin, que l’être humain est foncièrement pécheur et que seul l’amour inconditionnel et gratuit de Dieu le justifie.<br />
Pour l’heure, il est encore dominicain, convaincu &#8211; il n’est pas le seul ;- que l’église pouvait être réformée de l’intérieur en revenant à la Bible, aux pères de l’église, tout en s’appuyant sur l’illustre Thomas d’Aquin, qui fut dominicain avant lui, Erasme qu’il continue de vénérer et qu’il veut même rencontrer à Louvain et Luther pour qui il s’est pris d’une passion intellectuelle et spirituelle subite. Un coup de foudre !</p>
<p style="text-align: justify;">En mai 1520, le chapitre provincial de Francfort-sur-le-Main le confirme  comme magister studentium à Heidelberg. C’est une promotion assurément méritée. On n’a rien à lui reprocher. La preuve, on le promeut. La porte du doctorat en théologie lui est ouverte. Mais le monde de l’église est en train de changer. Bucer a eu le temps de s’en apercevoir. Il a voyagé à Francfort en 1518, à Bâle en 1519. On le retrouve plusieurs fois à Spire en 1520, à Francfort et à Strasbourg également. Les écrits de Luther se répandent dans les imprimeries de la région, à Strasbourg notamment où huit d’entre eux sont imprimés en 1518 et une vingtaine en 1520. La dispute de Leipzig en 1519 affiche ses différences de plus en plus marquées avec l’église de Rome. Ses écrits sont autant d’actes de résistance sinon de déclarations de guerre. En 1520, paraissent successivement : <em>An den christlichen Adel deutscher Nation ;Von dem babylonischen Gefängnis der Kirche ; Von der Freiheit eines Christen menschen. </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Un divorce progressif</strong></em><br />
La rupture sera consommée en janvier 1521, le très catholique Charles Quint étant empereur depuis l’été 1518, quand le pape Léon X excommunie Luther et que ce dernier, convoqué à la diète de Worms, en avril, refuse d’abjurer.<br />
Le dominicain Bucer est un témoin privilégié de ces disputes et du divorce qui en découle. Il a suivi la querelle entre Johannes Reuchlin de Pforzheim et l’inquisiteur dominicain de Cologne, le prieur Jakob von Hoogstraten. Le premier voulait conserver les écrits juifs non bibliques, le second actionné par Johan Pfefferkorn, juif converti, aumônier d’hôpital à Cologne, voulait les détruire. La polémique alla jusque à Rome. Elle dura des années. En 1520, le vieil humaniste Reuchlin fut condamné pour protection d’hérétiques. La hargne du dominicain inquisiteur l’avait emporté. Bucer, issu du même ordre, était atterré.</p>
<p style="text-align: justify;">Il commence à parler de sa honte à porter l’habit de son ordre. S’il a longtemps placé Erasme et Luther sur un pied d’égalité, il a très tôt remarqué que ce que le premier insinue, le second l’enseigne ouvertement. Il voit bien que son prieur à Heidelberg est plus érasmien que martinien. En 1520, dans deux lettres adressées à Luther, il les compare encore positivement et se réjouit auprès de Rhénanus de la diffusion des écrits érasmiens. Il donne encore l’impression de pouvoir servir deux maitres à la fois. Ne propose-t-il pas avec l’enthousiasme innocent qui semble le caractériser, en même temps, que l’imprimeur sélestadien Lazare Schürer réimprime le Commentaire sur l’Epître aux Galates qui vient de sortir des presses de Wittenberg ?</p>
<p style="text-align: justify;">Mais l’atmosphère dans son propre couvent change. Il se sent menacé, inquiet même. Ne rédige-t-il pas, peu de temps après avoir rencontré Luther, un inventaire de ses livres qui ressemble étrangement à un testament. Il tient à faire savoir, s’il devait lui arriver malheur, quels furent ses livres. Ses lettres à Beatus ne font pas mystère de son mal-être, de l’attitude hostile de ses frères contre Luther et de leur méfiance à l’égard de lui-même. Les exercices de controverse ou disputes qu’il anime à l’intérieur du couvent sont surveillés et plus grave, désormais contestés. «  <em>On me tient presque pour un déserteur </em>»  écrit –il en juillet 1519</p>
<p style="text-align: justify;">Il a certes ses détracteurs, il a des appuis aussi, la preuve : sa promotion en 1520. Isolé dans son couvent mais non pas abandonné, aurait-il tendance à succomber à une victimisation quelque peu exagérée ? C’est vrai qu’il est bien seul. C’est vrai que les pratiques inquisitoriales de son ordre –et le cas Reuchlin le confirme- n’ont rien à voir avec l’idée qu’il se fait du christianisme et de l’amour du prochain. Les plus hardis de ses frères dominicains étaient tout au plus érasmiens mais n’éprouvaient aucune sympathie pour les idées de Luther ni pour la personne du frère augustin. Et lui était devenu de moins en moins dominicain à mesure qu’il s’éloignait d’Erasme. Il a beau lui marquer encore quelques marques de sympathie, par respect, en souvenir d’un passé qui les a unis sur le plan intellectuel, mais il est devenu définitivement luthérien. Lorsqu’en 1520, Luther publie son « Manifeste à la noblesse allemande », il s’enflamme, une fois encore, écrivant à Georges Spalatin : «  O divin sauveur, c’est la quintessence de la piété ! Il n’y a pas un mot contre lequel je pourrai trouver un argument dans la Bible. Au contraire, cet écrit me renforce dans les convictions que j’avais déjà : cet homme est sans doute aucun, vivifié par l’esprit du Christ et irrésistiblement poussé par lui. »</p>
<p style="text-align: justify;">Sa décision est prise, il quittera l’ordre. Il n’a plus rien à faire avec une communauté qui produit des Hoogstraten. Il se sent d’ailleurs menacé  par ce dernier qui serait en possession de lettres où Bucer le met en cause. L’inquisiteur se promet de s’occuper de son sort, dès qu’il reviendra dans le secteur. Il faut donc échapper à son influence et à sa juridiction en quittant tout simplement l’ordre. Il pense pouvoir actionner le réseau d’amis qu’il s’est patiemment constitué ces dernières années. A Bâle, par l’intermédiaire de Beatus Rhenanus, il a pu entrer en contact avec le prédicateur de la cathédrale et théologien Wolfgang Capiton, à Wittenberg avec l’ami proche de Luther, Georges Spalatin, à Sélestat auprès de Wimpfeling pour accéder au diplomate Jakob Spiegel et à Spire chez le vicaire épiscopal Materne Hatten et enfin auprès du chevalier Ulrich von Hutten qui le mène à Franz von Sickingen, tous deux étant des ardents défenseurs de la cause luthérienne. Ce dernier, lors de la controverse avec Reuchlin, avait menacé de prendre d’assaut les couvents des dominicains si l’ordre continuait à persécuter le vieillard de Pfortzheim</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>La rupture et les années d’errance</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Il put enfin être relevé de ses vœux monastiques en avril 1521 après quelques péripéties mouvementées et de discrets appuis. L’évêque de Spire transforma son état en celui de simple prêtre séculier. Il était libre désormais. Son portrait s’est affiné. Nous semblons mieux le connaître. Il a du courage et même du caractère. Passionné certes, capable d’aller au bout de ses idées, mais flexible, et prudent en même temps, voire diplomate avec les puissants. Inquiet, pour ne pas dire angoissé et pourtant résolu. La peur ne l’empêche pas d’aller de l’avant et de rompre des liens qui paraissaient durables. Isolé en apparence et rarement seul pourtant. Il faut quelque talent et une volonté affirmée pour sortir de sa coquille, celui d’un couvent, et tisser les liens qu’il a su tisser en quelques années.</p>
<p style="text-align: justify;">Il a quitté le couvent mais pour aller où ? Il erre, trouve un refuge momentané chez le vicaire épiscopal de Spire, Materne Hatten, rencontre  le chevalier Ulrich von Hutten à Strasbourg, actionne ses amis pour sortir de la clandestinité, les harcelant maladroitement, les exaspérant même parce que, insouciant de sa propre personne ; provoquant la colère de Hutten qui l’enjoint de rejoindre l’Ebernburg, le château fort de Franz von Sickingen qui domine la Nahe dans le Palatinat, «  l’auberge de justice «  selon la belle définition qu’en donna Ulrich von Hutten, l’un de ses hôtes, tout comme Johannes Oecolampade, futur réformateur bâlois, et Caspar Aquila d’Augsburg qui fit ses études à Wittenberg et fut rapidement gagné aux idée de Martin Luther. L’Ebernburg c’est, toute proportion gardée, la Wartburg de Luther. On s’y sent en sécurité. Il peut arriver qu’on s’y sente en prison…</p>
<p style="text-align: justify;">Le propriétaire en est Franz von Sickingen, un guerrier courageux et sans scrupule, spécialiste des coups fourrés et des guerres privées, les <em>Fehde,</em> successivement au service du roi de France et des Habsbourg, porte parole de la petite noblesse en lutte contre la puissance des princes territoriaux, gagné à la cause de Luther par opportunisme et l’influence de son compère, autre reître courageux, mais cultivé celui-là, Ulrich von Hutten qui avait également trouvé refuge dans l’Ebernburg. Hutten, originaire de Hesse, avait fréquenté des universités allemande, autrichienne et italienne, rencontré Erasme, pris position en parfait humaniste contre la scolastique, puis entré au service du cardinal Albrecht de Brandebourg, où il rencontra Sickingen, il bascula dans le mouvement national allemand pour rejoindre rapidement la cause de Luther. .</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà quel était l’environnement de Bucer à l’Ebernburg. On y suit passionnément les péripéties qui amènent Luther, à la diète de Worms, où fraichement excommunié par le pape, on le convoque pour l’interroger.et le sommer de se rétracter. Les amis de Luther ont peur qu’il se jette dans la gueule du loup. Ceux de l’Ebernburg sont prêts à l’accueillir dans leur château et envoient Bucer intercepter Luther pour l’inviter à venir se réfugier chez eux. Et Bucer se met en chemin, rencontre Luther à Oppenheim, tente de le convaincre mais échoue. Luther entend bien poursuivre sa route et se défendre envers et contre tous.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer est resté insaisissable. A peine libéré de ses vœux monastiques, voilà qu’il devient chapelain à la cour du comte palatin Frédéric, frère de l’évêque de Spire, au grand dam et à la colère d’Ulrich von Hutten qui lui envoie quelques lettres bien trempées où il s’indigne et lui reproche d’avoir préféré les vanités du monde et de la cour à la liberté de l’église du Christ. C’est vrai qu’on a du mal à comprendre l’attitude de Bucer. Que diable allait-il faire à la cour du comte palatin ? A-t-il cru y déceler une certaine sympathie pour le parti luthérien ? Pensait-il qu’il pouvait gagner le comte à la Réforme ? Avait-il déjà pris des contacts avant de songer à quitter l’ordre des dominicains à Heidelberg.</p>
<p style="text-align: justify;">Il finit par déchanter. S’il apprécia l’attitude du prince, il ne supporta guère la vie dissolue de la cour qui ne s’intéressait en aucun cas à l’étude, au travail et à la prière. Seule consolation, Neumarkt où il réside, «  petite ville extraordinairement barbare » selon son appréciation peu amène, est située à 50 km de Nuremberg, centre politique, culturel et religieux de 30000 habitants où il rencontre quelques esprits selon son goût : l’humaniste Willibald Pirckheimer, le prévôt de l’église Saint-Laurent Hector Poemer et Andreas Osiander, futur réformateur de Nuremberg. Il se verrait bien prédicateur à l’hôpital de Nuremberg mais sa candidature n’est pas retenue. , En 1522, Il décide de tourner le dos à la vie de cour et à ses vanités. On le retrouve dans une paroisse de campagne à Landshut où l’avait placé Franz von Sickingen, peu rancunier et qui a su utiliser ses services, en l’envoyant notamment dans le Brabant pour une mission privée. Bucer est désormais chargé d’âmes, probablement le premier pasteur protestant du Palatinat.</p>
<p style="text-align: justify;">On sait que ce nouvel état fut de courte durée. Sickingen avait défié l’archevêque de Trêves et après quelques premiers succès avait vu le sort des armes se retourner contre lui. Défait dans son château assiégé de Landstuhl, il mourut le 7 mai 1523. Son compère Ulrich von Hutten s’exila en Suisse, se brouilla avec Erasme et fut recueilli par Zwingli à Zurich où il mourut, malade, sur l’île d’Ufenau au milieu du lac de Zurich, la même année, en 1523</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer séjourna six mois à Landshut et, chose surprenante, se marie avec une ancienne nonne Elisabeth Silbereisen, fille d’un maître forgeron originaire de Mosbach sur le Neckar. Les parents qui semblent avoir bien réussi socialement moururent prématurément. Des héritiers impatients collèrent la jeune fille au couvent de Lobenfeld dans le Kraisgau.</p>
<p style="text-align: justify;">On le l’attendait manifestement pas dans cet état marital. Dominicain hier encore, chapelain de cour à peine libéré de ses fonctions, le voilà désormais marié et guère malheureux de l’être. Un an après avoir convolé voilà ce qu’il écrit : « J’ai épousé une jeune fille qui a été au couvent et je ne m’en repens toujours pas… Nous nous sommes rendu compte que la vie du couvent a malheureusement souvent été un obstacle, nous empêchant d’arriver à une vie chrétienne. Nous avons décidé d’entrer dans la vie conjugale et nous avons vu que cela nous fait avancer dans une vie agréable à Dieu. » (JOISTEN, 53)</p>
<p style="text-align: justify;">En réalité, nous ne connaissons rien des circonstances de leur rencontre ni de leur émoi amoureux. Pas davantage de leur intention de se marier.<br />
Bucer, une fois encore surprend. Il est manifestement décidé à rompre avec sa vie de clerc et fait preuve d’un réel courage à s’engager dans une voie peu commune : se marier et avec une ancienne nonne de surcroît, cela ne se fait pas disait- on sentencieux. Et pourtant il l’a fait. Et surtout il l’a fait trois ans avant que Luther n’épousât Catherine von Bora, autre moniale défroquée.</p>
<p style="text-align: justify;">On pensait qu’il n’était qu’un suiveur, agissant par mimétisme, il se révéla, courageux, pionnier parce courageux, et autonome. On n’a pas l’impression que quelqu’un lui dicte la route à suivre. S’il trace son chemin, c’est celui qu’il a choisi ou que, c’est sa seule et fondamentale concession, celui que Dieu lui a suggéré.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Wissembourg</strong></em><br />
L’expérience paroissiale de Lansdhut fut de courte durée. Sickingen, au moment où il engage son combat contre les princes allemands demande à ses amis de quitter le territoire. Sait-il déjà que le combat est inégal et qu’il ne l’emportera pas ? Bucer quitte Landshut avant que Sickingen et ses alliés ne rendent les armes. Il pense conduire sa femme à Strasbourg et reprendre quelques études à Wittenberg où enseigne Martin Luther. Sur le chemin strasbourgeois, il fait halte à Wissembourg, ville de la décapole alsacienne, en proie depuis l’origine à un conflit récurrent avec l’abbaye bénédictine qui jouxte la localité.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1517, le curé de la paroisse Saint-Jean, Henri Motherer, acquis aux thèses de Luther, avait réussi, appuyé par le magistrat municipal, à soustraire la paroisse au pouvoir du prieur et à la placer sous la protection de la ville. Bucer et son épouse veulent faire étape dans la cité, Motherer réussit à les garder durant six mois, désireux de faire passer Wissembourg dans le camp de la Réforme. Bucer va monter sur chaire quotidiennement, expliquer à son auditoire la lettre de Pierre et l’évangile de Matthieu, tirer à boulets rouges sur les moines et les prêtres «  qui ne font que vendre le corps et le sang du Christ, marmonnant ou pleurnichant les psaumes sans jugeote et sans esprit. ».Il fonde sa critique de l’Eglise sur la Bible, fondement de la foi et dont le message de Jésus-Christ, Dieu devenu homme, est le centre.</p>
<p style="text-align: justify;">La passion réformatrice de Bucer crée le trouble au sein de la communauté wissembourgeoise. Les uns prennent prétexte de sa critique pour songer à récupérer les biens que leurs aïeux avaient légué au couvent, les autres, et notamment le magistrat, prirent peur, « Le peuple ne voulut plus obéir aux autorités ni civiles ni religieuses» note, désabusé, un chanoine wissembourgeois. La défaite des Sickingen et Hutten n’arrangea pas les affaires de nos réformateurs. Motherer et Bucer étaient désormais menacés. Bucer fut excommunié par l’évêque de Spire, au printemps 1523. On apprit que les vainqueurs de Sickingen, Louis V de Palatinat, par ailleurs frère de l’évêque de Spire, accompagné du landgrave Philippe de Hesse et du prince électeur de Trêves, se dirigeaient en vainqueur vers l’Alsace.</p>
<p style="text-align: justify;">Le magistrat de la ville de Wissembourg paniqua et chercha à se débarrasser des deux réformateurs encombrants, qui gardaient l’appui d’une partie de la population. Ils les firent partir de nuit, comme des voleurs, en direction de Strasbourg au mois de mai 1523 et s’empressèrent, avec un zèle amnésique, de rentrer dans les bonnes grâces des vainqueurs de Franz von Sickingen.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce sont deux apprentis réformateurs, en fuite et avec un bagage de fortune, qui se présentèrent à Strasbourg à l’aube d’une journée de mai 1523, accompagnés de leurs femmes enceintes. Bucer allait-il enfin trouver un port d’attache durable ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Conclusion</em></strong><br />
Nous voilà arrivés au terme de l’étude. Les <em>Lehr und Wanderjahre</em> du jeune Bucer nous sont un peu plus familiers malgré les nombreuses zones d’ombre qui nous amènent à conjecturer plus que de mise. C’est que ces périodes dans la plupart des biographies restent en général les plus méconnues. Par absence de sources et discrétion aussi des intéressés eux -mêmes, peu enclins à parler d’une période qu’ils veulent oublier ou qu’ils estiment ne pas devoir dévoiler à notre curiosité</p>
<p style="text-align: justify;">Le Bucer avant Bucer, quand Bucer perce sous Martin pour paraphraser Napoléon perçant sous Bonaparte, est pourtant révélateur. Il nous plonge dans l’univers fragile et rude d’une société, celle dont il est issu, de petits artisans qui tirent le diable par la queue, obligés de s’exiler pour vivre, condamnés à laisser leur rejeton au soin d’un grand père, que l’on devine plein de bonne volonté et pourtant démuni. Il nous installe dans un univers masculin, pour ce que nous en percevons, à domicile, à l’école latine si tant est qu’il la fréquenta, au sein, enfin, d’un ordre religieux  dont les membres étudient, enquêtent, condamnent et souvent écrasent.</p>
<p style="text-align: justify;">Les dominicains sont restés un ordre de frères prêcheurs comme à l’époque où Dominique les conçut dans le sud-ouest de la France, à la formation solide, d’autant plus solide qu’ils ont été créés pour extirper l’hérésie, cathare autrefois et évangélique aujourd’hui. L’inquisition demeure leur affaire et l’épisode de l’acharnement du prieur de Cologne Jacques Hoogstraten sur le pauvre Reuchlin illustre combien ils restent rudes à la tâche et implacables. Mais contrairement à l’impression qu’en donna Bucer plus tard, ils ne sont pas tous de fieffés réactionnaires, mais gens doctes, souvent érudits, parfaitement au courant du débat d’idée, attentifs à en suivre les contours, humanistes même, notamment à Heidelberg, érasmiens de surcroît, comme le fut longtemps Bucer. Ils n’ont pas basculé du côté de Luther même mais sont allés boire à la même source, celle des Ecritures et de l’amour du prochain, un amour ardent comme on le sait qui peut conduire la personne aimée sur le bûcher.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui frappe, c’est l’extraordinaire bagage intellectuel que Bucer a pu acquérir à leur contact. Leurs bibliothèques sont richement pourvues, celle du <em>studium generale</em> de Heidelberg en particulier, leurs exercices pédagogiques, les controverses ou disputes à laquelle ils soumettent leurs élèves- et Bucer en anima plus qu’une- de redoutables machines à penser et à débattre. Comme tout bon dominicain, ce qu’il fut par ses études, Bucer baigne dans l’univers théologique de Saint-Thomas dont il possède quelques œuvres mais dont la bibliothèque de l’ordre regorge. A l’autre bout de l’échelle, l’influence d’Erasme est constante. Ses écrits sont largement répandus et connus dans le couvent et patiemment acquis par le jeune frère dominicain qui écrit, en mars 1520, à Beatus Rhenanus qu’il grattait des fonds «  avec ruse et méthode »  afin d’acheter tout ce qui émanait de la plume d’Erasme. Intellectuellement, Bucer doit beaucoup à Erasme. Il l’a mis sur le chemin, écartant le cérémoniel de l’Eglise, s’adonnant à la pure confiance en Christ, s’abandonnant à l’obéissance aux commandements de Dieu dont la visée est le bien être du prochain, remettant au centre la Bible et les pères de l’Eglise.</p>
<p style="text-align: justify;">Son adhésion enfin à Luther fut encore plus entière. Ce fut la rencontre essentielle de sa vie. D’emblée, il se saisit des thèses de Luther, les étudie en partie et s’en imprègne et y va de sa musique personnelle : alors que la théologie de Luther se concentre  entièrement sur la foi en Christ, pour Bucer c’est l’œuvre bonne du chrétien qui résulte de cette foi qui revêt une importance particulière. Pour le reste, Bucer eut durant ces années essentielles l’occasion de manifester à maintes reprises son adhésion globale aux thèses de Luther. Ainsi en 1520, quand il prit connaissance du Commentaire de Luther aux Galates où il se retrouva pleinement. Le Wittembergeois avait insisté sur la liberté chrétienne comme sur l’amour du prochain, valeurs auxquelles n’importe quel humaniste pouvait adhérer. Bref, on l’aura compris la dette de Bucer est double. Erasme et Luther sont ses directeurs spirituels. L’examen des nombreux prêches qu’il fit à Wissembourg notamment montre cependant combien sa pensée s’enrichit et mûrit. Il ne se contente pas seulement de reproduire un modèle, il le rumine et y apporte ses analyses et sa conviction personnelle.</p>
<p style="text-align: justify;">De cette époque, datent les premières descriptions physiques de  Bucer. Un de ses amis le dépeint comme un « homme maigre, aux cheveux noirs, avec un teint foncé et passionné ». Passionné, incontestablement, nous l’avons observé à maintes reprises et pourtant réfléchi en même temps. Sûr de sa valeur et mobile. Toujours en mouvement, en chemin déjà, en train de voyager. Wissembourg devait être une étape, il y resta plus longtemps que prévu. Et Strasbourg, il s’y était rendu pour mettre son épouse en sécurité. Quand il y débarqua au printemps 1523, il ne s’attendait certainement pas à y demeurer l’essentiel du temps qui lui restait à vivre. Mais, ceci est une autre histoire…</p>
<p style="text-align: justify;">Bibliographie</p>
<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, Martin Bucer (1491-1551), <em>Un réformateur et son temps</em>, Strasbourg, Puf, 2002.<br />
Hartmut Joisten, Martin Bucer,<em> Un réformateur européen</em>, Strasbourg, Librairie Oberlin, 1991<br />
Martin Bucer, <em>Strasbourg et l’Europe</em>, catalogue d’exposition à l’occasion du 500e anniversaire  du réformateur strasbourgeois Martin Bucer 1491-1991. Strasbourg, 1991<br />
<em>Lexikon der Reformationszeit</em>, Freiburg, Herder, 2002<br />
<em>Encyclopédie du Protestantisme</em>, sous la direction de Pierre Gisel Puf, 1995, 2006</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, Conférence donnée le 10 novembre 2016 au Foyer   Martin Bucer de la paroisse protestante de Sélestat</p>
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		<title>Cinquante dates pour un anniversaire  : Chronologie de Sélestat 1966-2016</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jan 2017 14:49:01 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[À l’aune de la longue histoire de notre ville que sont cinquante ans ? Presque rien ou si peu ! Rapportée à notre histoire personnelle, la perception du temps n’est plus la même. Cinquante ans, c’est un demi-siècle ! Cela change la donne, &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/cinquante-dates-pour-un-anniversaire-chronologie-de-selestat-1966-2016/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.histoires-alsace.com/cinquante-dates-pour-un-anniversaire-chronologie-de-selestat-1966-2016/th-3/" rel="attachment wp-att-647"><img class="alignleft size-full wp-image-647" alt="th" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2017/01/th2.jpg" width="300" height="199" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><em>À l’aune de la longue histoire de notre ville que sont cinquante ans ? Presque rien ou si peu ! Rapportée à notre histoire personnelle, la perception du temps n’est plus la même. Cinquante ans, c’est un demi-siècle ! Cela change la donne, cela change un homme, cela change même une ville. Depuis que Sélestat et Waldkirch sont devenues des villes sœurs par la grâce d’un jumelage vieux d’un demi-siècle, elles ont changé, elles ont grandi. Nous avons retenu cinquante dates, parmi une multitude, pour accompagner cet épanouissement. Toutes n’y sont pas et pour cause. Il n’est pas question ici d’un rapport d’activité ou d’un bilan municipal de fin de mandat. Le choix fut nécessairement subjectif mais il dit finalement assez éloquemment « qu’il s’en est passé des choses dans notre commune en cinquante ans ! »</em></p>
<p style="text-align: justify;">1965-1983<br />
<em>Maurice Kubler est maire de Sélestat.</em><br />
1966<br />
Le 22 mai, Sélestat signe un pacte de jumelage avec la ville de Waldkirch en Forêt- Noire.<br />
1968-1969<br />
Le Centre de secours principal pour le corps des sapeurs pompiers de Sélestat, ensemble vaste et fonctionnel permettant des interventions rapides, est réalisé entre la rue d’Iéna et la rue des Capucins, en bordure du quai des Pêcheurs.<br />
1971<br />
Le Collège Mentel, au sud du Muhlbach, ouvre ses portes de même que la cité scolaire Schwilgé qui deviendra un lycée plus tard dans le cadre naturel d’un espace situé à proximité des remparts et du lac de canotage.<br />
1976<br />
Association à but non lucratif, l’Agence culturelle d’Alsace voit le jour en juin 1976 lors de la signature de la première Charte culturelle régionale de France visant à l’accès du plus grand nombre à la culture. Elle accompagne par son expertise les collectivités publiques, créateurs, diffuseurs et associations dans les domaines des politiques culturelles, de l’art contemporain, du spectacle vivant, du cinéma et de l’image animée.<br />
1981<br />
Construction sur le site du lac de canotage d’un complexe sportif évolutif couvert (COSEC) qui accueille les sports collectifs et de combats, l’escalade, l’escrime et le tennis de table.<br />
1982<br />
Crée au sein de l’Agence culturelle d’Alsace à Sélestat, le Fonds régional d’art contemporain (Frac Alsace) développe trois missions principales : le soutien à la création artistique contemporaine, sa diffusion et la sensibilisation des publics.</p>
<p style="text-align: justify;">1983-1987<br />
<em>François Kretz est maire de Sélestat.</em></p>
<p style="text-align: justify;">1983<br />
Une première zone piétonne est introduite au cœur historique de la ville.<br />
1984<br />
Pour promouvoir la jeune création contemporaine, l’exposition Sélest’Art est lancée.<br />
1985<br />
À l’initiative de Lucienne Schmitt, professeur de philosophie, s’ouvre en ville le Centre des droits de l’homme.<br />
1987<br />
Création à Sélestat du Centre de formation des musiciens intervenants à l’école qui dépend de l’Université des Sciences humaines de Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">1988-1989<br />
<em>Roland Weber est maire de Sélestat.</em></p>
<p style="text-align: justify;">1989-1996<br />
<em>Gilbert Estève est maire de Sélestat.</em><br />
1989<br />
L’ancienne caserne Schweissguth rénovée accueille un nouveau lycée professionnel et le CFA (septembre.<br />
1 990<br />
14 et 15 février, le Giessen connaît une crue exceptionnelle qui affecte les quartiers nord. Une cinquantaine de cadavres d’animaux sont retirés de l’Illwald (Chevreuils, sangliers et marcassins).<br />
Création de l’Harmonie 90<br />
Sélest’Art qui en est à sa septième édition, s’ouvre sur le Grand Est et accueille 10 000 visiteurs en trois semaines d’exposition.<br />
1991<br />
Pour la première fois, le Corso fleuri est gratuit pour les Sélestadiens. Ils seront plus de 6000 à retirer leurs souches.<br />
Sélestat est classé en Station de tourisme (6 septembre).<br />
500e anniversaire de la naissance de Martin Bucer à Sélestat. Expositions à la Bibliothèque humaniste et à Strasbourg.<br />
Le 5 novembre, Brice Lalonde, ministre de l’environnement remet au maire Gilbert Estève le 1er trophée d’Eco-maires récompensant la politique d’environnement de la ville.</p>
<p style="text-align: justify;">1992</p>
<p style="text-align: justify;">Ouverture de l&rsquo;antenne locale des Restaurants du coeur  de Coluche à l&rsquo;initiative d&rsquo;Aïcha  Moussonni (  Aïcha Rennane).</p>
<p style="text-align: justify;">1993<br />
Une commande publique, Le rêve de Sarkis est installée sur le Rempart sud édifié par Jacques Tarade entre 1675 et 1681.<br />
Sélest’Art devient une biennale d’art contemporain.<br />
1994<br />
L’orchestre de Chambre de Sélestat voit le jour.</p>
<p style="text-align: justify;">1996-2001<br />
<em>Pierre Giersch est maire de Sélestat.</em><br />
1996<br />
Le nouveau bâtiment de l’ACTA est inauguré en 1996. François Kieffer, Ante Josip Von Kostelac et Pierre Kimmenauer sont les trois architectes qui ont réalisé l’ensemble qui s’ouvre sur l’Ill par sa façade vitrée et se prolonge vers la route de Marckolsheim.<br />
1997<br />
Réalisée par les architectes Christian Schouvey et Jacques Orth, la Médiathèque intercommunale ouvre ses portes sur le front de l’Ill.<br />
1998<br />
Dans le triangle formé par les églises Sainte-Foy, Saint-Georges et la Bibliothèque humaniste est mis en place La lame de Marc Couturier, deuxième commande publique de la ville.<br />
Création de Zone 51, association de promotion et de diffusion de musiques nouvelles<br />
1999<br />
Daniel Buren habille la Bibliothèque humaniste à travers l’opération « Nuits et jours : couleurs ! » dans le cadre de Sélest’Art.<br />
2000<br />
L’Illwald rejoint le réseau des sites NATURA 2000.</p>
<p style="text-align: justify;">2001<br />
<em>Marcel Bauer est maire de Sélestat</em><br />
La Maison du pain est ouverte à côté de l’Hôtel d’Ebersmunster. Hommage au savoir faire d’une corporation liée à l’histoire de la ville, l’établissement a également une vocation touristique.<br />
2002<br />
La mairie annexe du quartier du Heyden est ouverte.<br />
2004<br />
La place de la République est réaménagée.<br />
2005<br />
Le 8 mai est inaugurée la stèle dédiée aux victimes civiles de 1944-1945.<br />
Inauguration en octobre de la Maison de la Solidarité qui accueille les associations Paprika et l’Atelier au service des plus démunis.</p>
<p style="text-align: justify;">2006<br />
Le 7 avril est signé l’acte officiel de jumelage entre Sélestat et la ville de Dornbirn, capitale du Voralberg en Autriche, une pimpante commune touristique de 44 000 habitants.<br />
2007<br />
En janvier, l’ancienne maison du gardien de la Banque de France de Sélestat est occupée par le pôle économique, soit un regroupement de compétences réunissant le Service économique de la Ville, la chambre des Métiers d’Alsace et Alsace Centrale Initiatives.<br />
Le Pole archéologique interdépartemental rhénan est inauguré par le Ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres.<br />
L’association Zone 51 grandit encore et créée un Centre de ressources des musiques actuelles.<br />
2008<br />
Début du Festival Charivari, un événement culturel qui mêle culture et handicap sur fond de spectacles musicaux et théâtraux par l’ESAT l’Evasion de Sélestat (Établissement et Service d’aide par le Travail).<br />
2009<br />
À la rentrée, une partie de l’ancien couvent de Sylo, rue de l’Hôpital, devient maison de la citoyenneté et de la police municipale.<br />
Achèvement de la nouvelle piscine des remparts – une réalisation intercommunale — qui ouvre ses portes en juillet 2009.<br />
Un nouveau concept voit le jour à Sélestat, rue des Canards. Des logements adaptés aux personnes à mobilité réduites et une structure d’auxiliaire de vie accueillent les premiers locataires à l’automne.<br />
2010<br />
Après presque deux ans de travaux, le Centre sportif intercommunal, extension du COSEC Eugène Griesmar est inauguré les 23 et 24 janvier. Au total la superficie de l’équipement atteint les 9 800 m2 et compte 3300 places assises en tribunes.<br />
Le 3 juin, Sélestat devient la ville la plus sportive de France (communes de moins de 20 000 habitants) pour la deuxième fois de son histoire. Le prix est attribué par le quotidien national du sport l’Équipe.<br />
2011<br />
Le 26 mai, La Bibliothèque de Beatus Rhenanus est officiellement inscrite au Registre Mémoire du Monde de l’UNESCO.<br />
2013<br />
Sur les traces du géant Sletto et du lion de la ville, un nouveau parcours de visite de patrimoine avec découverte des principaux édifices historiques de Sélestat est mis en place à partir du 15 septembre alors que de nouveaux espaces pavés pour la zone piétonne sont aménagés au cœur de la vieille ville.<br />
2 014<br />
Nous ne la reverrons plus telle que le XIXe siècle nous l’a léguée, la Bibliothèque humaniste ferme ses portes le 25 janvier en attendant de connaître une nouvelle jeunesse. Le 11 septembre, le choix du jury, chargé de choisir le projet architectural de la Nouvelle Bibliothèque Humaniste, se porte sur le projet  De Mathieu &amp; Bard, associé à l’architecte Rudy Ricciotti, l’auteur du MUCEM à Marseille… et des Tanzmatten à Sélestat !<br />
Le 12 mars est ouvert le sentier d’interprétation de l’Illwald. À la même période, le Jardin Hortus Beatus de l’espace Martel Catala (Jardin de l’ancienne Banque de France) est ouvert au public.<br />
2015<br />
De février en mai, la rue du Marteau est réaménagée afin d’assurer un espace accessible et convivial aux commerçants et à leurs clients les jours de marché.<br />
2016<br />
Le 28 février, Sélestat obtient le label prestigieux de Ville d’Art et d’Histoire.<br />
Le 29 avril est posée la première pierre de la Nouvelle Bibliothèque humaniste de Sélestat dont l’ouverture est prévue en 2018.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, été 2016, article paru dans l&rsquo;<em>Annuaire des Amis de la Bibliothèque humaniste</em> 2016</p>
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		<title>Sur le chemin de « la plus grande perfection », La Bibliothèque de l’humaniste Beatus Rhenanus à Sélestat</title>
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		<pubDate>Mon, 02 Jan 2017 10:04:48 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Portraits d'Alsaciens]]></category>
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		<description><![CDATA[Peut-être connaissez-vous la Bibliothèque humaniste de Sélestat ? Sa notoriété est inversement proportionnelle à la taille de la ville. Une partie de cette bibliothèque, celle ayant appartenu à l’humaniste Beatus Rhenanus (1485-1547), a été classée au Registre Mémoires du monde de &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/sur-le-chemin-de-la-plus-grande-perfection-la-bibliotheque-de-lhumaniste-beatus-rhenanus-a-selestat/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/sur-le-chemin-de-la-plus-grande-perfection-la-bibliotheque-de-lhumaniste-beatus-rhenanus-a-selestat/th-2/" rel="attachment wp-att-642"><img class="alignleft size-full wp-image-642" alt="th" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2017/01/th1.jpg" width="203" height="300" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Peut-être connaissez-vous la Bibliothèque humaniste de Sélestat ? Sa notoriété est inversement proportionnelle à la taille de la ville. Une partie de cette bibliothèque, celle ayant appartenu à l’humaniste Beatus Rhenanus (1485-1547), a été classée au Registre Mémoires du monde de l’Unesco en 2011. Elle s’y trouve en excellente compagnie parmi la Déclaration des droits de l&rsquo;homme et du citoyen, l’Appel du 18 juin et la Tapisserie de Bayeux.</p>
<p style="text-align: justify;"><a class="tag-link-9" style="font-size: 10.8pt;" title="3 sujets" href="http://www.histoires-alsace.com/wp-admin/post-new.php#">renaissance</a>Beatus Rhenanus, a priori, ne vous dit rien. Il fut pourtant un des grands humanistes alsaciens à l’automne du Moyen-Âge, l’égal de ses aînés dans cette terre alors germanique : Geiler de Kaysersberg, l’ardent prédicateur de la cathédrale de Strasbourg, Sébastien Brant, l’auteur du « best-seller » La Nef des fous (1494) et Jacques Wimpfeling, pédagogue accompli et historien engagé, comme lui originaire de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;">S’il fut parmi ce quatuor d’humanistes le plus jeune, il ne fut pas le moindre. Ami d’Érasme de Rotterdam, correcteur de ses écrits et philologue érudit, amoureux des belles lettres et de l’éloquence, intime des talentueux imprimeurs de Strasbourg et de Bâle où se trouvaient les ateliers les plus outillés et les techniciens les plus aguerris, Beatus Rhenanus était aussi un historien savant, un des pionniers de l’histoire moderne de la Germanie, auteur, en 1531, du <em>Rerum Germanicarum libri tres</em> qui fit autorité.</p>
<p style="text-align: justify;">Il était un membre actif de cette République des lettres, chère à son ami Érasme. Enfant, il avait fréquenté l’école latine de Sélestat, la plus prestigieuse des écoles paroissiales en Alsace depuis le milieu du XVIe siècle. Ses maîtres, par ailleurs excellents chrétiens, étaient férus de littérature et poésie païenne antique. Ils savaient, en tant que pédagogues,  transmettre à leurs élèves leur passion pour les <em>bonae litterae</em>, les vertus de la persévérance, le goût de l’effort et cette quête insatiable du retour aux sources &#8211; r<em>editus ad fontes</em>- qui vit quelques générations de jeunes Alsaciens étancher leur soif de connaissance au puits du savoir antique.</p>
<p style="text-align: justify;">Il fut à meilleure école encore plus tard quand, au lieu de rejoindre les universités de proximité de Bâle, Fribourg en Brisgau et Heidelberg, où se retrouvaient habituellement la majorité des étudiants alsaciens, il prit le chemin de Paris pour y fréquenter l’Université, au collège du cardinal Lemoine plus précisément. Beatus apprit le grec sous la férule de Georges Hermonyme de Sparte, la poésie avec l’Italien Fausto Andrelini, la philosophie et dialectique auprès de l’aristotélicien Jacques Lefèvre d’Etaples, dont il devint l’ami et le disciple. Il s’initia enfin aux techniques de l’imprimerie sous la conduite d’Henri Estienne pour acquérir les qualités de rigueur nécessaires à tout bon correcteur.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce fils d’un boucher qui avait fait fortune s’en revint chez lui avec un bagage solide et surtout avec de nombreux livres, prémices d’une vaste bibliothèque personnelle qui allait fonder sa réputation. A Paris, il s’était enfiévré pour la philosophie et les œuvres des humanistes. « Son voyage en Italie fut purement bibliographique » (Pierre Petitmengin). De retour en Alsace, à vingt-deux ans, il possède déjà une bibliothèque rare, riche de 253 livres. Elle s’accrut considérablement avec le temps, durant ces décennies actives où Beatus Rhenanus s’affaira à Strasbourg, Bâle et Sélestat, travaillant comme correcteur et philologue à l’édition des œuvres de son ami Érasme ou à celles d’auteurs anciens comme Tertullien, Eusèbe de Césarée, Sénèque, Quinte-Curse, Velleus Paterculus et Pline l’Ancien.</p>
<p style="text-align: justify;">À la veille de sa mort, en 1547, retiré depuis quelques années à Sélestat qui était resté catholique comme lui-même et son maître Érasme, loin du tumulte bâlois et strasbourgeois et du fracas de l’introduction de la Réforme, anobli par l’Empereur Charles Quint, il lègue à Sélestat son exceptionnelle collection de livres. Cette dernière est désormais riche de 423 volumes, contenant 1287 œuvres sans compter les manuscrits et une partie de sa correspondance, ce qui représente un total de plus de 1600 documents légués.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes là en présence d’un trésor unique : la bibliothèque complète d’un intellectuel rhénan de la Renaissance qui nous introduit dans son univers culturel et professionnel. Il a acheté de nombreux écrits, en a reçu tout autant, les a échangés également. Beatus aime les livres passionnément, il vit pour eux et par eux. Il les habite, les annote. Eux ne cessent de le hanter. Sur la page de titre de certains de ses livres, on peut lire, écrit de sa main, : « <em>sum Beati Rhenani nec muto dominum</em> » (J’appartiens à Beatus Rhenanus et je ne change pas de maître.). Cette relation est amoureuse sinon fusionnelle. Elle remonte à loin. Au temps de sa jeunesse studieuse à l’école latine de Sélestat où il remplissait, curieux et appliqué, un cahier d’écolier que la Bibliothèque humaniste a conservé. On l’y voit apprendre le latin sous la direction de son professeur Jérôme Guebwiller en ruminant, analysant et commentant les Bucoliques et Géorgiques de Virgile, les Fastes d’Ovide et les  Épigrammes de Martial.</p>
<p style="text-align: justify;">Quiconque découvre ce document ne peut manquer d’être ému. L’écrivain d’origine argentine Alberto Manguel, dont on sait l’amour contagieux des livres, séjourna, au temps de sa jeunesse errante, une année dans la cité sélestadienne au contact de l’extraordinaire bibliothèque amassée par Beatus Rhenanus. Dans son Histoire de la lecture (Actes Sud, 1996), il évoque l’impression forte et sensible que lui procura le cahier d’écolier du jeune Beatus qu’il associa à celui d’un autre cahier ayant appartenu à un de ses condisciples Guillaume Gisenheim « dont on ne sait rien sinon ce que nous apprend son cahier d’écolier ».</p>
<p style="text-align: justify;">Ce que nous apprend son cahier d’écolier ? Les innombrables trésors pédagogiques utilisés pour enseigner le latin, entièrement tournés vers l’étude des textes classiques ; « les bonnes lettres », « les lettres humaines » qui sont, selon la belle expression de Jean-Claude Margolin, l’un des meilleurs connaisseurs d’Érasme, « les lettres qui vous rendent plus humains » parce qu’elles réunissent simultanément les valeurs esthétiques, intellectuelles et morales.</p>
<p style="text-align: justify;">Le cahier de Beatus comme celui de Guillaume ont longtemps été exposés dans les vielles vitrines en bois de la vénérable Bibliothèque humaniste de Sélestat qui a fermé ses portes un soir de février 2014. Peut-être vous souvenez-vous d’elle ? De son atmosphère délicieusement désuète et rassurante en même temps, de cette rencontre improbable entre une bibliothèque et un musée où livres et manuscrits côtoyaient la tête tourmentée d’un Christ du XVe siècle, des saints jésuites, des porte-cierges de corporations et un plan-relief de la cité. L’Éloge de Sélestat par Érasme, datée de 1515, faisait vitrine commune avec la première mention de l’Amérique en 1507. Pour un dialogue inattendu mais ouvert entre le monde ancien et le nouveau monde.</p>
<p style="text-align: justify;">La Nouvelle Bibliothèque Humaniste qui ouvrira ses portes en 2018 au même endroit mais dans un cadre entièrement rénové envisage de prolonger ce dialogue fécond entre les cultures, par-delà les frontières. Il y a un humanisme contemporain qui prolonge en l’élargissant et en le sécularisant celui d’Érasme, de Beatus Rhenanus et de leurs épigones.</p>
<p style="text-align: justify;">Si le temps de Beatus n’est plus le nôtre, si l’humanisme contemporain n’est plus centré sur la langue latine autrefois universelle, mais en réalité parlée et comprise par une minorité, s’il nous appartient effectivement d’inventer un humanisme à la mesure de nos exigences actuelles, « le monde est resté monde, il a son ordre, selon Érasme, il ne convient pas que nous le troublions. »</p>
<p style="text-align: justify;">L’humanisme hier comme aujourd’hui n’est-il  pas la réponse sans cesse actualisée de l’affirmation du philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte : « Le but unique de l’existence humaine sur la terre n’est ni le ciel ni l’enfer mais seulement l’humanité que nous portons en nous et sa plus grande perfection possible ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner,  été 2016</p>
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