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	<title>HISTOIRES D&#039;ALSACE &#187; réforme protestante</title>
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	<description>Blog de Gabriel BRAEUNER, historien</description>
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		<title>Les imprimeurs sélestadiens de l&#8217;Humanisme et de la Réforme</title>
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		<pubDate>Sat, 11 Apr 2020 10:04:21 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[La genèse de l’imprimerie en Alsace est incontestablement marquée par la contribution des imprimeurs sélestadiens. A côté de Jean Mentelin, le premier grand imprimeur alsacien à Strasbourg, nous comptons avec Matthias et Lazare Schürer, puis Crato Mylius, trois autres imprimeurs de &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/les-imprimeurs-selestadiens-de-lhumanisme-et-de-la-reforme/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>La genèse de l’imprimerie en Alsace est incontestablement marquée par la contribution des imprimeurs sélestadiens. A côté de Jean Mentelin, le premier grand imprimeur alsacien à Strasbourg, nous comptons avec Matthias et Lazare Schürer, puis Crato Mylius, trois autres imprimeurs de qualité, qui avec des fortunes diverses ont fortement contribué au rayonnement de cette industrie nouvelle</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/les-imprimeurs-selestadiens-de-lhumanisme-et-de-la-reforme/buchdrucker-1568/" rel="attachment wp-att-779"><img class="alignleft size-medium wp-image-779" alt="Buchdrucker-1568" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/Buchdrucker-1568-256x300.png" width="256" height="300" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Matthias Schürer, au service de la République des Lettres </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Les imprimeurs sélestadiens jouèrent, comme on le sait,  un rôle essentiel  dans le développement de l’imprimerie. L ’apport de notre concitoyen Jean Mentelin fut déterminant à Strasbourg tout de suite après le passage de Gutenberg. La contribution de notre ville ne s’arrêta pas là. Deux de ses enfants, Matthias et Lazare Schürer, l’oncle et le neveu, prirent le relais peu de temps après. En s’inscrivant tout à fait dans une époque marquée par le mouvement humaniste et l’avènement de la Réforme protestante.</p>
<p style="text-align: justify;">Matthias est le plus connu. Né vers 1470 à Sélestat, il avait été élève de l’École latine. Puis avait poursuivi ses études supérieures à l’Université de Cracovie avant de venir à Strasbourg auprès de son cousin Martin Flach et de son oncle Jean Knobloch qui l’initièrent au métier d’imprimeur. Il finit par s’installer à son compte, dans la ville libre d’Empire, à partir de 1508. Il allait faire de la publication des livres de l’antiquité latine et des écrits d’humanistes sa spécialité. Dans sa courte mais féconde carrière &#8211; il mourut en 1519 &#8211; il publia plus de 270 titres, presque exclusivement en latin,  pour au moins 120 auteurs. Fidèle en l’occurrence à cette profession de foi datée de 1506, quand il était encore en apprentissage, où il proclamait : « Je m’efforcerai dans la mesure de mes forces d’aider et de faire croître, grâce à nos caractères d’imprimerie, la République des Lettres, en imprimant tous les livres les plus savants des hommes les plus savants. »</p>
<p style="text-align: justify;">Il tint parole. Son catalogue était vaste. Érasme y figure en bonne place : quarante-deux publications dont la première édition datée de « L’Éloge de la Folie » en 1511, immédiatement après celle non datée de Paris. Érasme apprécia la qualité de son travail. Il le rencontra en 1514 et lui confia, en novembre, l’édition de la version définitive de son chef d’œuvre. Le grand humaniste confessait « qu’il aimait Matthias de toutes ses forces ». Et il n’oublia pas de le citer dans son « Éloge de Sélestat » daté de 1515. Les écrivains de l’antiquité classique dont les humanistes étaient les spécialistes ne manquaient évidemment pas dans l’officine de Matthias Schürer. Cicéron, Virgile, Horace, Ovide, Plaute et Térence mais aussi Valère Maxime et Aulu-Gelle furent offerts à la curiosité des  « studieux des bonnes lettres ». Et cela, grâce à l’un de ses conseillers éditoriaux, Nicolas Gerbel</p>
<p style="text-align: justify;">Son atelier est également représentatif des préoccupations pédagogiques et spirituelles de son temps. « L&rsquo;homme ne naît pas homme, il le devient » avait fort justement proclamé Érasme. C’est par l’éducation qu’il le devenait. Voilà pourquoi notre imprimeur réserva une place de choix aux ouvrages à vocation pédagogique. Ouvrages sur la langue latine, parmi lesquels une version courte des <i>Adages</i> d’Érasme. <i>Fables</i> d’Ésope et les <i>Préceptes moraux</i> de Caton pour le plus jeunes ; biographies de philosophes ou compilations de doctrine philosophique dues à  Philostrate, Plutarque et Apulée pour les aînés.</p>
<p style="text-align: justify;">Les auteurs contemporains n’étaient pas oubliés. Beatus Rhenanus, qui travailla pour Schürer dès 1508, proposa la publication d’auteurs italiens, parmi lesquels Michel Marulle, qui inspira tant notre Ronsard. D’autres Sélestadiens, Kierher, Spiegel ou leurs amis, lui donnèrent des textes d’Italiens à imprimer. Jacques Wimpfeling n’est pas étranger à l’édition des sermons de Geiler de Kaysersberg, en allemand ou traduits en latin. Les libraires Alantsee de Vienne lui confièrent, entre autres, l’édition de poèmes de l’humaniste allemand Conrad Celtis.</p>
<p style="text-align: justify;">Wimpfeling n’hésitait pas à l’appeler « son compatriote bien aimé, vénérable non seulement par sa science mais aussi par son honnêteté et sa sincérité. » L’hommage était mérité. Ses éditions avaient la réputation d’être exemptes de fautes typographiques. Les humanistes étaient ses amis. Il les servait avec ferveur.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Lazare Schürer, imprimeur engagé</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Lazare, son neveu, était devenu l’associé de son oncle peu de temps avant son décès. De retour à Sélestat fin 1519, il s’installa dans la maison de sa mère, non loin de l’église Sainte-Foy dans la maison « Zum grossen Greifen ». Sur place il trouva la Société littéraire que Wimpfeling avait créée en 1515. Il publia plusieurs ouvrages de ses membres : une lettre de soutien à Luther de Wimpfeling, les <i>É</i><i>pigrammes</i> de Sapidus et un pamphlet antipapal du curé de Saint-Georges Paul Phrygio. Un <i>Commentaire</i> sur une œuvre de Prudence due à Spiegel, juriste et secrétaire des empereurs Maximilien I<sup>er</sup> et Charles Quint.</p>
<p style="text-align: justify;">Si sa production n’atteignit pas l’ampleur de celle de son oncle, Lazare Schürer n’en produisit pas moins une cinquantaine de publications dont la moitié porte sur la défense de Luther, les dérives de l’Église, les relations entre Rome et l’Empire. Des textes satiriques qui s’en prennent aux adversaires de Luther et d’Érasme, avant leur rupture, ou de Reuchlin, le vieil humaniste de Pforzheim, menacé par l’Inquisition pour avoir voulu sauver les ouvrage juifs des flammes et de la destruction. L’imprimerie de Lazare Schürer participe ainsi à la guerre des pamphlets avec quelques signatures qui font autorité : Ulrich von Hütten, Philipp Melanchthon, Otto Brunfels, Willibald Pirckheimer, Conrad Nesen ou Juan Luis Vives. On y défend fortement les bonnes lettres menacées par  la scolastique, philosophie et théologie enseignées au Moyen Age, qui fit la part belle au formalisme et à la dialectique aux dépens de la rhétorique .</p>
<p style="text-align: justify;">Son catalogue témoigne de l’effervescence intellectuelle et spirituelle de son temps. La belle unité intellectuelle dont faisaient preuve tous ces humanistes va voler en éclat. Le mouvement de la Réforme, qui partout progresse, va provoquer des dissensions entre les amis d’autrefois. Sapidus et Phrygio, ont choisi leur camp. Ils quitteront la ville au lendemain de la Guerre des Paysans, en 1525. Sélestat demeura fidèle à Rome. Beatus  suivit Érasme qui avait rompu avec Luther. Lazare Schürer fut suspecté de faire partie des Luthériens de la cité. On l’accusa de tenir des réunions secrètes dans la maison de sa mère. Le magistrat lui interdit « de prêcher et de lire aux laïques ». Criblé de dettes, fragilisé par des procès à répétition, il se battit comme un beau diable pour laver son honneur et rester à Sélestat. Il se maintint et devint même le directeur de l’école latine en 1526. Il était trop tard. L’école avait perdu sa réputation, ses enseignants et ses élèves. Elle n’avait plus rien à voir avec celle de Sapidus. En pleine régression, elle ne put être sauvée par Schürer. Il ne se remit jamais de ses déboires successifs et mourut en octobre 1528.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Crato, l’homme de liaison</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Il passe presque inaperçu à côté des Schürer.  Pourtant Kraft Müller (Crato Mylius), né vers 1503 à Sélestat, avait aussi été imprimeur à Strasbourg, où, en 1536, il acheta l’officine de Georges Ulricher. Gagné à la Réforme, il y édita une centaine de livres, essentiellement en latin. Ce sont principalement des écrits humanistes (des commentaires d’auteurs anciens, dont les deux premiers livres de <i>L’Iliade</i>, en grec) et théologiques (des commentaires de textes bibliques et des textes en allemand de Luther ou, en 1546, de Martin Bucer) mais aussi de l’histoire et du droit. Il publia également une des premières pièces bibliques en latin, « L’Anabion », écrite par Jean Sapidus qui avait été le dernier grand directeur de l’école latine de Sélestat avant de prendre le parti des protestants et de devoir quitter Sélestat pour Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour la petite histoire, Kraft Müller était le demi-frère de Lazare Schürer et avait fait ses études à l’École latine de Sélestat. Il fréquenta par la suite l’Université de Wittenberg et suivit les cours de Melanchthon dont il devint l’ami et dont il publia régulièrement les ouvrages. Il mourut  à la bataille de Mühlberg,au service de la ville de Strasbourg,  quand l’empereur Charles Quint vainquit les princes protestants et la ligue de Smalkalde en 1547. Sa veuve, Margaretha reprit l’officine.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus :</p>
<p style="text-align: justify;">François Ritter, <i>Histoire de l’imprimerie alsacienne aux XVe et XVIe siècles</i> (Publication de l’Institut des Hautes Etudes Alsaciennes, t. XIV), Strasbourg-Paris, Éditions F.-X. Le Roux, 1955.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Odile Burckel, « Les imprimeurs Matthias et Lazare Schürer et les écrits en faveur d’une réforme, notamment de 1518 à 1522 », dans <i>Beatus Rhenanus de Sélestat (1485-1547) et une réforme de l’Église : engagement et changement, Actes du colloque international tenu à Strasbourg et Sélestat du 5 au 6 juin 2015</i>, édités par James Hirstein, Turnhout, Brepols, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Odile Burckel, « Humanisme et imprimerie, l’exemple de deux imprimeurs sélestadiens Matthias et Lazare Schürer », dans <i>Humanistes et humanisme à Sélestat aux XVe et XVIe siècles, Actes du colloque tenu le 21 octobre 2017 à Sélestat</i>,  Les Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Gabriel Braeune</em>r, avril 2020</p>
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		<title>Des réformes avant la Réforme</title>
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		<pubDate>Sun, 05 Apr 2020 08:11:47 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/des-reformes-avant-la-reforme/e6/" rel="attachment wp-att-728"><img class="alignleft size-full wp-image-728" alt="e6" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/e6.jpg" width="578" height="325" /></a></p>
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<p style="text-align: justify;">Il a beau avoir obtenu un succès d’édition large et peut-être inattendu pour son auteur, la <i>Nef des Fous</i> de Sébastien Brant, publiée en 1494, exprime une inquiétude, sinon une angoisse forte devant l’effondrement de la foi et la folie qui s’était emparée d’une société déboussolée. Des larmes d’amertume remplissent les yeux de l’humaniste strasbourgeois « à voir la foi chrétienne décliner dans la honte ». « Nous ressentons hélas aujourd’hui nettement, écrit-il dans son quatre-vingt-dix-neuvième tableau intitulé « Du déclin de la Foi », l’instable situation et la dégradation de jour en jour plus grande de la foi des chrétiens ». Rome et son église ne cessent d’aller vers leur déclin « tout comme fait la lune vers son dernier quartier ». La situation est grave et grand est le danger. Il semble déjà qu’il soit tard, trop tard même.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>« Si le Christ lui-même ne monte à la vigie… »</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Toutes les tentatives de réformer l’Église auraient donc été vaines ? En cette fin du XVe siècle, le bateau penche de plus en plus, il risque de disparaître dans les flots. Les hommes d’Église comme les gens de bonne volonté ont apparemment échoué. Seul le Christ encore peut les sauver : « Si Jésus-Christ lui-même ne monte à la vigie nous nous enfoncerons bientôt dans les ténèbres ». Le temps presse et, aux autorités qui ont en main les leviers de commande, Brant enjoint : « Faites ce qui convient — et chacun à sa place — afin que les ravages ne soient plus grands encore et que soleil et lune ne perdent leur éclat, que la tête et les membres ne périssent ensemble ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Ce constat d’échec, ce pessimisme sans illusion fait écho à l’exhortation tardive datée de 1508, tout aussi désespérée, de l’aîné des <i>Frühhumanisten</i> alsaciens, Geiler de Kaysersberg, le tonitruant prédicateur de la cathédrale de Strasbourg qui pendant plus de trente ans vitupéra contre les « abus » de ses contemporains : « Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se tenir en son coin et se fourrer la tête dans un trou, en s’attachant à suivre les commandements de Dieu et à pratiquer le bien pour gagner le salut éternel. »</p>
<p style="text-align: justify;">Ministre de la parole ou écrivain, chacun à sa manière avait essayé de retarder l’inéluctable. Sans doute avaient-ils longtemps cru que la victoire était possible. Ils n’avaient pas ménagé leur peine et ils n’avaient pas été les seuls engagés dans le combat. À Strasbourg, Wimpfeling, le Sélestadien, et ses amis humanistes, souvent chanoines, acquis plus ou moins profondément aux doctrines humanistes, avaient partagé le même souci de réformer ce qui devait l’être : le cœur de chacun et l’institution qui les réunissait tous, à savoir l’Église, en dehors de laquelle il n’y avait pas de salut.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Des réformes à la pelle</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant l’Église, à travers le Moyen Âge, n’avait pas été épargnée par les crises. Elle s’en était toujours sortie à son avantage, même dans les pires moments de sa déjà longue histoire. Les réformes avaient succédé aux réformes. La réforme clunisienne qui avait montré la voie au XIe siècle, celle qui fit éclore les ordres mendiants au début du XIIIe siècle, autour des franciscains et des dominicains, était arrivée à son heure pour tenter de restaurer l’image d’une église enrichie, éloignée de l’esprit de pauvreté de l’Église primitive et en butte aux hérésies qu’il convenait d’extirper. Les malheurs du temps au XIVe siècle (guerres, famines et épidémies dont l’horrible peste de 1349) avaient non seulement contribué à l’insécurité physique mais aussi à l’angoisse existentielle.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces peurs ne furent pas sans effet sur la piété populaire. Superstition et magie se nourrissaient de l’angoisse du péché et du salut. La Vierge surtout, ou Anne sa mère, invoquée plus souvent que Jésus, étaient l’objet de dévotions assidues de même que les saints auxiliaires au nombre de quatorze, appelés à guérir maladies et épidémies. Même les animaux avaient leurs saints. Le culte des reliques fut pratiqué avec une ferveur nouvelle, les chemins des pèlerinages furent rarement aussi encombrés. Les indulgences se vendaient bien. Moyennant finances, on pouvait assurer peu ou prou son salut. Ce dernier passait désormais par des voies individuelles qui faisaient volontiers l’économie des clercs.</p>
<p style="text-align: justify;">Le pape, quant à lui, se comportait comme n’importe quel suzerain temporel, se battant contre ses pairs. Il lui arrivait même d’être multiple, en tout cas trois comme la Trinité, au début du XIVe siècle. Il fallut les déposer d’un coup au concile de Constance (1414-1418) pour revenir à la normale, soit un pape à la fois. Des nouveaux papes aux caractéristiques contrastées : immobile comme Eugène IV, mondain comme Nicolas V, concupiscent et belliqueux comme Alexandre VI. Le concile de Bâle, de 1431 à 1449, avait eu des velléités de réforme, on en resta aux intentions. Tout comme à Constance deux décennies plus tôt, quand on choisit de sanctionner plutôt que réformer. On brûla Jean Hus en 1415 et on déclara hérétique les thèses du théologien anglais John Wyclif, mort depuis 1384. Le premier revendiquait, entre autres, une Église dont la tête ne pouvait être que le Christ, le second était convaincu que seules les Saintes Ecritures étaient importantes. Tous deux avaient prôné l’abandon de la confession individuelle et s’étaient élevés contre la sécularisation progressive de l’Église.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette dernière utilisait volontiers l’excommunication et le bûcher pour toute réponse. En 1498 encore, quand à Florence le très exalté prédicateur Savonarole brûla dans les flammes après avoir appelé la population et le clergé à se repentir, stigmatisé l’Église pour son faste et sa frénésie à s’enrichir, et dénoncé l’incapacité du clergé d’annoncer sans la fausser la parole de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Un fort appétit du divin</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">L’Alsace s’était pleinement inscrite dans ce mouvement chaotique où l’espérance et le découragement se succédaient à intervalles réguliers. Elle ne fut épargnée ni par les malheurs du temps, ni par les crises de croissance et les catastrophes naturelles. Elle connut, elle aussi, la peste et son hideux cortège de morts et de désespérés. Elle vécut les dégâts annexes de la guerre de Cent Ans et fut traversée par des hordes de soldats mercenaires, Grandes Compagnies, écorcheurs au nombre de 40 000 qui envahissent l’Alsace en 1444-1445. Les Bourguignons ne l’épargnèrent pas davantage. Sa proximité géographique avec le duché de Bourgogne l’exposa directement. Charles le Téméraire n’était-il pas entré en possession des territoires des Habsbourg en Haute Alsace en 1469 ?</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le plan religieux, elle avait participé au prodigieux essor des ordres mendiants dans la première moitié du XIIIe siècle. Dominicains et franciscains s’étaient installés dans la plupart des cités. Les premiers avaient fortement contribué au développement de la mystique rhénane à la suite de Maître Eckart et de Jean Tauler, traduisant ainsi un fort appétit du divin et une dévotion exigeante, intérieure et personnelle, qui ne pouvait qu’éloigner ses plus fervents adeptes de la pratique usuelle, collective et mécanique. La singulière aventure de Rulman Merswin à Strasbourg, à la fin du XIVe, et les interrogations autour de l’auteur des écrits attribués au mystérieux Ami de Dieu de l’Oberland, montrent que l’avenir du christianisme passait également par l’engagement de laïcs qui n’étaient pas tous savants. Avec le risque d’égarement, voire d’hérésie si l’on n’y prenait garde.</p>
<p style="text-align: justify;">Les « mendiants » eux-mêmes cessèrent d’être exemplaires. Il fallut les réformer et les ramener à une plus stricte observance. Le mouvement, pour les dominicains de toute la province de Teutonie, partit de Colmar lorsqu’en 1389 le dominicain Conrad de Prusse transforma le couvent local en tête de pont d’une réforme destinée à s’étendre dans une grande partie de l’Allemagne. Le couvent des dominicaines de Schoensteinbach, non loin de Guebwiller, qu’il avait également relevé, fit de même pour les couvents des prêcheresses. Tous, y compris en Alsace, ne le suivirent pas. Coexistaient désormais les observants et ceux qui n’éprouvaient aucun désir d’observer strictement.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Un retour aux sources ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Ouverte depuis toujours au foisonnement spirituel qui est une des caractéristiques de l’espace rhénan, L’Alsace emprunta une autre voie, venue du nord, celle de la <i>devotio moderna</i>, initiée par les frères et sœurs de la Vie commune, qui rassembla à Deventer, autour de Gérard Groote, des chanoines et chanoinesses de la congrégation de Windesheim dans la deuxième moitié du XIVe siècle. L’ouvrage de référence produit en son sein est la fameuse <i>Imitation de Jésus-Christ</i>, probablement rédigée par Thomas a Kempis vers 1427. Méfiants à l’égard de l’Église en tant qu’institution, volontiers assimilée à « une bergerie gardée par des loups », les dévots étaient à la recherche d’une vie spirituelle libre, personnelle, dépouillée et vraie, axée sur l’exigence intérieure. Le mouvement fit son nid au couvent de Truttenhausen en 1454 et accompagna fortement l’aventure de l’École latine de Sélestat, « réformée » par le Westphalien Louis Dringenberg à partir de 1441, et qui sera pendant plus de 75 ans un éminent foyer de rayonnement de la pensée humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">Le retour aux sources – <i>reditus ad fontes</i> — grecques et latines, aux Belles lettres et à l’éloquence antique s’accompagnait, en même temps, d’un sincère désir de revenir aux sources de l’Église primitive que l’on supposait pure, non encore souillée par le poison de la sécularisation, de l’avidité et du péché. Les maîtres de l’école latine de Sélestat, les successeurs de Dringenberg, les Craton Hoffmann, Jérôme Guebwiller, Oswald Baer étaient autant préoccupés de développer la connaissance de l’antiquité classique que de raffermir la croyance et les mœurs chrétiennes. Le dernier d’entre eux, Hans Sapidus, l’était tout autant. Mais pour lui le temps était venu : il embrassa la Réforme luthérienne et dut quitter Sélestat en 1525.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Consciencieux et même parfois vertueux</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">En Alsace, comme ailleurs, c’étaient pourtant bien les clercs qui avaient essayé de réformer l’Église de l’intérieur, rencontrant parfois l’oreille plus velléitaire que volontaire d’évêques consciencieux, et même parfois vertueux, comme Robert de Bavière (1440-1478), Albert de Bavière (1478-1506) et surtout Guillaume de Honstein (1506-1541) qui avaient succédé, sur le trône épiscopal strasbourgeois, aux calamiteux Frédéric de Blankenheim et Guillaume de Dietz. Parmi ces clercs lucides, actifs et parfois prophétiques, le précurseur avait été Jean Kreutzer, originaire de Guebwiller (1424/1428-1466), ascète habité, orateur rare, ancien curé de Saint-Laurent de la cathédrale de Strasbourg, laquelle finit par le bannir tant il avait malmené les religieux et les curés de la ville, et le <i>Doktor im Münster</i>, Jean Geiler de Kaysersberg (1445-1510), autre Haut-rhinois engagé qui ne cessa, du haut de la belle chaire que Strasbourg lui offrit, de fustiger sans ménagements les travers des clercs, conventuels et laïcs, ses contemporains.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais sous les mots les plus véhéments se cachait en réalité un conservateur, disciple du théologien et prédicateur français Jean Gerson, proposant plus de restaurations que d’innovations, et ne contestant pas fondamentalement l’organisation ecclésiale, convaincu que la réforme de l’Église passait par l’exemplarité des évêques invités à recourir aux écoles, aux synodes et aux visites pastorales pour restaurer le clergé dans sa ferveur et pureté d’autrefois. Un clergé exemplaire et bien formé constituait, dans l’esprit de Geiler, l’ingrédient nécessaire à la réussite de la réforme dans l’Église. Ce dont était aussi convaincu l’humaniste et pédagogue Wimpfeling, qui mettait davantage l’accent sur le rôle privilégié que devait jouer l’instruction.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>« Convertissez-vous ! » </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Était-ce assez ? Ils avaient été, pour la plupart, témoins de la haine dont le clergé faisait désormais l’objet. Le <i>Pfaffenhass </i>auxquels ils avaient indirectement contribué par leurs écrits et sermons, était une attitude largement répandue au sein d’une population convaincue que « les curés sont débauchés et cupides, les nonnes vicieuses et méchantes ». Le divorce entre les clercs et la majorité des fidèles était devenu effectif. Leurs routes divergeaient désormais. Les uns vaquaient à leurs occupations et prébendes, les autres couraient les saints et Notre-Dame pour des dévotions sincères, illustrées par l’impressionnant succès de la confrérie du Rosaire à la fin du XVe siècle. Probablement n’avaient-ils plus grand-chose à se dire.</p>
<p style="text-align: justify;">Précurseurs parfois prophètes, prédicateurs souvent, mais aussi écrivains, les « réformateurs » échouèrent finalement. La véhémence de leurs diatribes ne mit pas fondamentalement en cause les piliers de l’institution. Leur réforme avait du mal à produire des effets spectaculaires, car elle était basée sur le redressement moral, par définition fragile et imparfait. Impossible de faire de chaque clerc, et davantage encore de chaque fidèle, un saint. L’héroïsme est une vertu rare et rarement partagée. Le « Convertissez-vous ! » obsédant du prédicateur se perdit sous la voûte de la cathédrale. Chacun en avait sa propre interprétation. Le prophète qui en appelait au cœur des clercs et de ses ouailles était-il plus vertueux que l’administrateur de l’évêché, qui parlait aux bourses et consciencieusement s’employait à faire rentrer de l’argent ? Il fallait bien que la boutique continuât de tourner…</p>
<p style="text-align: justify;">Restait l’espérance dernière, qui résonnait comme un constat d’échec : que Jésus-Christ lui-même monte à la vigie… Ils attendaient miraculeusement le Sauveur, et c’est un moine augustin qui vint à leur rencontre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Sources :</p>
<p style="text-align: justify;">Sébastien Brant,<i> La nef des fous</i>, traduit de l’allemand par Madeleine Horst, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2005.</p>
<p style="text-align: justify;">Jean Chélimi, <i>Histoire religieuse de l’Occident médiéval,</i> Paris, Hachette, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Herder, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">Georges Perrin, <i>Histoire du Moyen Âge</i>, Paris, Perrin, 2014.</p>
<p style="text-align: justify;">Klaus Pfitzer, <i>Reformation, Humanismus, Renaissance,</i> Stuttgart, 2015.</p>
<p style="text-align: justify;">Francis Rapp, <i>Reformes et Réformation à Strasbourg. Eglise et société dans le diocèse de Strasbourg (1450-1525)</i>, Paris 1974</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel  Braeuner</strong></em>, <em>Revue Alsacienne de littérature</em>, n°127, 1er semestre 2017</p>
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		<title>Beatus Rhenanus et Erasme de Rotterdam : Une amitié rhénane</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Apr 2020 10:29:40 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignleft size-full wp-image-722" style="caret-color: #000000; color: #000000;" alt="erasmus-e14632523121681" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/erasmus-e14632523121681.jpg" width="724" height="409" /></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/beatus-rhenanus-et-erasme-de-rotterdam-une-amitie-rhenane/download-1-2/" rel="attachment wp-att-721"><img class="alignleft size-full wp-image-721" alt="download-1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download-1.jpg" width="259" height="194" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Le réformateur Martin Bucer (1491-1551) et l’humaniste Beatus Rhenanus (1485-1547) sont des enfants de Sélestat. Ils furent contemporains tous deux et fréquentèrent vraisemblablement, tous deux aussi, l’École latine qui pendant un siècle fit la gloire de la cité centrale de la Décapole . Quand Rhenanus mourut, Bucer était à son chevet. Le premier n’avait pourtant pas fait le saut vers la Réforme protestante, le second en fut l’un de ses promoteurs les plus efficaces. Mais l’amitié, en l’occurrence, se montra capable de dépasser les clivages religieux.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Tous Érasmiens ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> L’un et l’autre furent Érasmiens. Bucer au moins jusqu’à sa rencontre avec Luther en 1518, Rhenanus jusqu’au bout. Il fut l’ami d’Érasme de Rotterdam (1466/69-1536), le collaborateur, l’éditeur de ses œuvres et même son premier biographe. On sait que celui que plus tard on appellera le prince des humanistes voire le précepteur de l’Europe avait, après avoir parcouru une partie de l’Europe intellectuelle, trouvé dans notre région entre Strasbourg, Fribourg et Bâle son port d’attache au point de s’y établir principalement et d’y mourir. Qui ne connaît, en la cathédrale de Bâle où il repose, l’épitaphe le concernant ?</p>
<p style="text-align: justify;">Érasme et Beatus sont particulièrement prisés à Sélestat. Le second parce qu’il eut l’idée de léguer à sa ville natale sa riche bibliothèque personnelle juste avant de décéder. Celle-ci est inscrite, depuis 2011, au <i>Registre Mémoire du monde</i> de l’Unesco. C’est dire son importance. Au premier, la ville de Sélestat voue une reconnaissance éternelle depuis qu’en 1515 il eut la délicatesse de l’honorer d’un éloge à faire rougir de jalousie toutes les villes du Rhin supérieur. Il est vrai que maîtres et élèves de l’École latine avaient depuis 1441 contribué à la réputation d’une institution et d’une pédagogie uniques en Alsace, creuset de l’humanisme alsacien voire rhénan, formateur des élites régionales que fréquentèrent, parmi d’autres, le pédagogue Wimpfeling, par ailleurs enfant de Sélestat, lui aussi, les trois fils de l’imprimeur bâlois Jean Ammerbach, et Thomas Platter, le Valaisan, enfant pauvre et étudiant ardent, plus tard imprimeur, pédagogue talentueux et helléniste reconnu.</p>
<p style="text-align: justify;">Au mois d’août 1515, Érasme, qui fréquente assidûment la région, attiré par la qualité des imprimeurs strasbourgeois et bâlois, susceptibles de publier son œuvre de plus en plus abondante, séduit par les élites intellectuelles locales rend un hommage dithyrambique aux Sélestadiens dans un texte publié chez son imprimeur bâlois Froben dont le présent extrait résume l’esprit : « <i>Le privilège qui n’est qu’à toi, c’est que seule, toi si petite, tu donnas le jour à autant d’hommes distingués par les mérites de l’esprit. </i> » Malgré l’emphase, conforme à l’air du temps, le compliment est mérité. Dans son histoire, jamais Sélestat ne produisit autant de talents.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le panthéon sélestadien évoqué par Érasme, Beatus Rhenanus occupe déjà une place à part : « <i>Qu’est-il besoin de rappeler les autres, Beatus Rhenanus ne suffisait-il pas à ta gloire ?</i> » s’interroge Érasme. C’est qu’ils se connaissent depuis peu, inaugurant ainsi une collaboration et une amitié qui s’étendront sur plus de deux décennies. Manifestement Beatus a attiré l’attention d’Érasme.</p>
<p style="text-align: justify;">En été 1514, Érasme quitte l’Angleterre pour Bâle afin d’éditer un certain nombre de ses oeuvres chez l’imprimeur Froben avec qui il entretient une correspondance depuis plus d’un an. Il passe par Strasbourg et Bâle où il reçoit à chaque fois un accueil chaleureux. Wimpfeling, en contact avec Érasme, lui recommande plus particulièrement son concitoyen Beatus Rhenanus qu’il présente comme un de ses admirateurs. Ils ne se connaissent pas encore mais déjà Beatus Rhenanus s’inscrit dans le cercle des sympathisants de l’humaniste hollandais dont la notoriété est européenne depuis qu’il a publié l’<i>Éloge de la folie,</i> en 1511, et ses <i>Adages, </i>ces petits monuments d’érudition dont se délectent de nombreux lecteurs. Beatus Rhenanus est Érasmien bien avant d’avoir rencontré Érasme. Lui qui a fait des études à Paris, entre 1503 et 1507, ne fait-il pas éditer, peu de temps après son retour en Alsace les <i>Adages </i>chez l’imprimeur strasbourgeois Mathias Schurer, lui aussi originaire de Sélestat ? Il participe à l’engouement pour Érasme, il pleure même sa mort, victime, comme tant d’autres, d’une vilaine et sotte rumeur en août 1514</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Beatus Rhenanus de Sélestat</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Singulier destin que celui de Batt Bild, pardon Beatus Rhenanus. Son père était boucher, comme son grand-père. Originaire de Rhinau, situé le long du Rhin, plus proche de Sélestat que de Strasbourg. Antoine le père, le Rhinower, (celui qui est originaire de Rhinau), fit fortune à Sélestat, et mena une petite carrière municipale qui en fit un échevin et même un des bourgmestres de la cité en 1499. Il avait épousé une fille du cru, jeune veuve du nom de Barbara Kegel, qui lui donna trois enfants, dont le dernier seul survécut : Beat qui naquit le 22 août 1485 ! Il n’avait que deux ans quand sa mère décéda, atteinte de phtisie. Le père ne se remaria pas, et c’est aidé par une vieille servante qu’il éleva son enfant.</p>
<p style="text-align: justify;">L’école latine ou paroissiale que Beatus fréquenta jusqu’à l’âge de 18 ans, la quittant en 1503, fut un premier tremplin. Dirigée par le successeur de Louis Dringenberg, Kraft (Craton) Hoffmann depuis 1477, puis par Jérôme Gebwiller, à partir de 1501, elle avait acquis une belle et grande réputation grâce au talent de ses maîtres et à la qualité de maints élèves qui purent s’y épanouir. Beatus fut de ceux-là. Ces années sélestadiennes l’ont incontestablement marqué, nous y reviendrons. L’école fut sa « première mère intellectuelle ». Il y trouva une formation humaniste et chrétienne à la fois, un vrai et solide viatique pour l’avenir. Élève brillant, il fut remarqué par ses maîtres. Malgré son jeune âge, il devint même moniteur d’élèves plus jeunes, dont Sapidus, son cadet de cinq ans.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est à Paris qu’on le retrouve comme jeune étudiant en 1503. Il aurait pu choisir les universités plus proches de Heidelberg et surtout de Fribourg et de Bâle. C’est dans la capitale du Royaume de France qu’il se retrouva, probablement conseillé par Jérôme Gebwiller qui y avait étudié et d’où il avait rapporté les œuvres de l’humaniste Lefèvre d’Étaples, dont notamment ses introductions aux œuvres d’Aristote, Éthique, Physique, Logique. Lefèvre d’Étaples en était le spécialiste. Beatus, qui loge au Collège du Cardinal-Lemoine, s’y nourrit à son tour. Tout comme il s’initia à l’imprimerie durant sa période parisienne auprès d’Henri Estienne. Il y travailla comme correcteur. À côté de la philosophie, il apprit, apparemment de façon insatisfaisante, le grec auprès de Hermonyme de Sparte, et se perfectionna en poésie latine chez Faustus Andrelinus, à l’excellente réputation pédagogique. Il accomplit son cursus universitaire en trois ans : bachelier, licencié, maître ès arts. Beatus, à Paris aussi, fut un grand « bûcheur ».</p>
<p style="text-align: justify;">Paris, ce fut davantage encore ! Un premier contact avec les œuvres d’Érasme, les Adages et l’Enchiridion, des amitiés solides avec quelques « pays » comme Michel Hummelberg de Ravensbourg, les anciens condisciples de l’école latine, Bruno et Basile Amerbach, son compatriote Beatus Arnoald, futur secrétaire impérial, Mathias Ringmann dont le nom est associé à celui de l’Amérique qu’il contribua à baptiser en 1507. Il resta proche de ses maîtres en philosophie, de Josse Clitowe, Docteur en Sorbonne, surtout, qui connaissait et expliquait mieux que personne la pensée et les livres de son maître Lefèvre d’Étaples. Ce dernier, qui se consacrait, à partir de 1507, à l’étude de l’Écriture Sainte, publia en 1512 ses Commentaires sur les Épîtres de Paul. Il y écrivit notamment que l’Écriture est la source et la règle du vrai christianisme et que les œuvres étaient insuffisantes pour assurer le salut. Tiens, tiens… À Paris enfin, il se constitua les bases d’une belle bibliothèque qui allait assurer sa réputation par-delà les siècles.</p>
<p style="text-align: justify;">Retour en Alsace à partir de l’automne 1517. Il va éditer pendant trois ans à Strasbourg chez son compatriote l’imprimeur Mathias Schurer des écrivains néo-latins, surtout italiens, dont son ancien maître Faustus Andrelinus, en les préfaçant par des épîtres dédicatoires en latin. Il fréquente le milieu des humanistes strasbourgeois qui se retrouvent au sein de la Société littéraire (Sodalitas litteraria) locale fondée par Wimpfeling vers 1507. Un voyage à Mayence en 1509, où il découvre les vestiges romains de la région, l’initie à l’histoire dont il fera une passion. N’est-il pas l’auteur dès 1510, d’une biographie du prédicateur Geiler qui paraît également chez Schurer ? La triade strasbourgeoise, Geiler, Brant et Wimpfeling, le rend critique à l’égard de l’Église. Il n’a pas oublié ce qu’en disait son premier-maître parisien Lefèvre d’Étaples.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais c’est à Bâle, où il arrive en 1511, à l’âge de 26 ans, qu’il va pleinement se réaliser. Il y était d’abord allé pour se perfectionner en grec auprès de l’helléniste Jean Kuhn (Conon). Il va fréquenter les ateliers d’Amerbach et de Froben et travailler à l’édition commentée des Pères de l’Église et des grands auteurs latins dont les premiers sont Pline le Jeune et Suétone. À Bâle, il rencontre Érasme.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>« Parce que c’était lui, parce que c’était moi… »</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Ils deviennent amis, dès les premières rencontres. L’édition des textes les réunit, une même formation intellectuelle et morale les rapproche. La Dévotion moderne des Frères de la vie commune de Deventer est leur bien commun. Érasme avait été l’élève des frères, l’École latine de Sélestat continuait d’être marquée par le mouvement. Louis Dringenberg en fut proche tout comme son successeur Craton Hoffmann, le maître d’école du jeune Beatus.</p>
<p style="text-align: justify;">Érasme éprouve pour son jeune collaborateur une réelle tendresse et n’est pas avare d’éloges à son endroit. Il en fera même un ami très cher, « <i>un ami vraiment pythagoricien, je veux dire une seule âme</i> ». On croirait entendre Montaigne parler de La Boétie. Ce qu’il apprécie particulièrement c’est à la fois sa culture et la maturité de son jugement. Sa loyauté et même son sourire permanent : «<i> Quand Beatus n’a-t-il point la mine riante </i>? » Cela nous change de l’image compassée de l’érudit asséché à laquelle trop souvent on rattache nos humanistes. Ses qualités professionnelles sont souvent soulignées, son acribie, autrement dit sa rigueur, remarquée. C’est qu’ils travaillent côte à côte dans l’atelier de Froben à Bâle. La critique des textes, le retour aux sources, ce patient et minutieux travail de philologue qui les caractérisent tous deux supposent évidemment que l’on cultive l’exactitude, la précision et la minutie. Ils y excellent tous deux.</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus n’est pas en reste. Son admiration pour Érasme est éperdue, son dévouement est total, son respect lui est assuré à vie. La confiance entre eux est totale. Voilà ce que Beatus Rhenanus, momentanément séparé d’Érasme à cause  de la peste qui l’a fait fuir de Bâle en 1519 écrit  à un de ses amis resté avec Érasme :</p>
<p style="text-align: justify;">«  <i>Je te pense doublement heureux très cher Nesen , d’habiter avec  Érasme… Qu’est-ce en effet d’habiter avec Érasme sinon vivre au milieu des muses elles-mêmes ? Qu’est ce que s’asseoir à la même table que lui, sinon participer à un festin  céleste ( …) Mais qu’est-ce donc qu’Érasme sinon une hôtellerie de tous les arts. Chacun excelle parfois dans un art, mais lui, il tient le premier rang en tous.  Combien de fois j’imagine les les propos que vous tenez  sur la restauration des bonnes études, sur la morale, sur la Religion ! Qui ne préférerait y assister que participer aux festins des dieux. »</i></p>
<p style="text-align: justify;"> Souvent, quand Érasme s’absente de Bâle, c’est Beatus qui porte la responsabilité de ses éditions, se consacrant « <i>tous les jours et la plupart des autres à Érasme</i> ». Quand le maître est absent, c’est Rhenanus qui est l’âme du « cercle érasmien de Bâle », où l’on ne se contente pas seulement de deviser mais de ripailler aussi dans une atmosphère on ne peut plus conviviale et amicale.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>La tentation Luther</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Si on se fréquente à Bâle, on se reçoit parfois à Sélestat, ou on voyage conjointement à Constance. Cela tisse des liens et permet de se laisser aller à des confidences. De quoi parle-t-on sinon d’édition mais aussi de la philosophie du Christ, ce thème cher à Érasme qui englobe tout son humanisme évangélique, à la fois projet théologique et mode d’action du chrétien . Et probablement parle-t-on aussi de ce Luther dont parle tout le monde. On le découvre et on l’apprécie assez. On aurait même tendance à en faire un disciple ou un émule de l’humaniste de Rotterdam. On éprouve manifestement de la sympathie pour ce moine augustin qui vient de ruer dans les brancards en affichant ses 95 thèses consacrées aux indulgences sur la porte de l’église paroissiale de Wittenberg en Saxe.</p>
<p style="text-align: justify;"> Luther, dès 1518, était devenu familier à Beatus, grâce à son compatriote Martin Bucer, qui avait rencontré le moine augustin cette année-là, à Heidelberg. Dans une longue lettre, datée du 1er mai, celui-ci avait fait part de son enthousiasme à Beatus. Durant la même période, Rhenanus correspondait avec le jeune Zwingli de Zürich, tout aussi désireux de la réforme de l&rsquo;Église et prompt à s&rsquo;enthousiasmer pour tous ceux qui poussaient dans cette direction. Érasme notamment ! Voilà comment, nos jeunes amis poussèrent à la diffusion des écrits d&rsquo;Érasme et de Luther. Ils les placèrent alors sur le même plan. Beatus Rhenanus fut pendant quelque temps, un ardent diffuseur des œuvres de Luther, en particulier de son <i>Explication de l&rsquo;oraison dominicale à l&rsquo;intention des laïcs</i>, et de ses <i>Commentaires sur les psaumes sapientaux</i>. Il n&rsquo;oublia pas pour autant, durant la même période, d&rsquo;être le parfait auxiliaire, voire le disciple, d&rsquo;Érasme</p>
<p style="text-align: justify;">Mais l’idylle fut de courte durée. Tout oppose Luther et Érasme. Le premier échoue dans sa tentative de rallier le second sous sa bannière. Les événements sociaux imprévisibles et violents que déclenche l’attitude et les écrits de Luther ne sont pas du goût d’Érasme qui reste attaché à l’ordre établi. Réformer l’église oui, bousculer le confort, les habitudes et la paresse intellectuelle sinon l’ignorance des clercs, bien entendu. L<i>’Éloge</i> <i>de la Folie</i> n’a-t-il pas pourfendu ces criardes insuffisances ? Réformer toujours et encore, mettre inlassablement l’ouvrage sur le métier, assurément, mais rompre avec l’Église, certainement pas. On réformera l’église de l’intérieur, il n’y a pas d’autre voie.</p>
<p style="text-align: justify;">Les troubles de Zwickau et de Wittenberg, en 1520-21, la Guerre des Paysans, en 1525 où s’exprime toute la violence d’une population qui a perdu ses repères, furent autant de signaux qui éloignèrent les uns des autres. Mais le divorce n’est pas que circonstanciel ou méthodologique, il porte sur les options fondamentales de la théologie. En 1524, Érasme dans son essai sur le libre arbitre -<i>De libero arbitrio</i>- pourfend les thèses de Luther en défendant la possibilité pour l’homme de collaborer avec Dieu dans son propre salut sans opposer la foi et les oeuvres. Ce qui lui vaut, en 1525, une réponse cinglante de Luther, le <i>De servo arbitrio</i>, essai sur le serf arbitre, qui lui oppose la thèse de la totale passivité de l’homme dans les mains de Dieu, seul dispensateur de la grâce. Qu’importent les oeuvres, la foi seule nous sauvera !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Réformer sans rompre !</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Érasme a choisi son camp. De même que Beatus Rhenanus, fidèle et loyal, qui suit son glorieux aîné. « Le petit homme frêle, ergotant et propret » (Lucien Fèvre) n’a rien perdu de son ascendant intellectuel sur la plupart de ses contemporains. Si tous ne passèrent pas à la Réforme c’est en grande partie à cause de l’humaniste de Rotterdam. Son corps chétif qu’il appelle corpuscule a beau le faire souffrir, en faisant de lui un homme fragile, sa remarquable intelligence et son savoir universel, son éloquence et sa virtuosité littéraire, sa puissance de travail et son engagement personnel, sa pédagogie et son pacifisme militant ont contribué à en faire un phare. Érasme c’est l’autre voie. John Collet ne s’était pas trompé quand au temps du séjour anglais d’Érasme, il avait prédit : « Le nom d’Érasme ne périra jamais».</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus comme Erasme, comme Wimpfeling et d’autres encore, comme le juriste Zazius restaient attachés à l’ordre établi et commençaient à entrevoir les conséquences  politiques et sociales de la doctrine luthérienne. La violence les insupporta, le tumulte les dérangea, l&rsquo;anarchie les révulsa, eux, les aristocrates de l&rsquo;esprit, partisans de la concorde. Beatus n&rsquo;avait-il pas rédigé en 1523, un solennel appel aux habitants de Sélestat pour les exhorter à la concorde ?</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus ne se retrouvait en aucune façon dans la violence des injures qu’en 1522 Luther proféra à l’encontre du roi d’Angleterre. Il fut choqué par les troubles à Wittenberg, durant l’hiver 1522-23 quand les églises furent saccagées par les partisans de Thomas Munzer. Les troubles avaient gagné la ville natale de Beatus, d’où son appel à la concorde, et reprendront de plus belle, au printemps 1525 avec la guerre des Paysans, ses saccages et son tragique dénouement. Impossible de ne pas réagir quand les fondements de la foi, de la société et même du pays apparaissent menacés. « <i>Trop d’hommes ont perdu le bon sens, écrit-il, ils s’en vont répétant qu’il faut suivre l’Esprit et ils exècrent la sagesse humaine, trop d’imposteurs se couvrent de l’Évangile. </i>» Il en veut à ces prêtres égarés qui ont pris fait et cause pour les paysans révoltés, « <i>ils méritent d’être déportés au loin dans une île déserte </i>» proclame-t-il dans une lettre du 1er septembre 1525 à son ami Michel Hummelberg. Quand ce dernier, quelques mois plus tard, évoque la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, citant Érasme, il ne peut qu’y souscrire et constater que d’autres s’éloignent dangereusement de la tradition. Zwingli, son ami, il y a peu encore, vient d’abolir la messe à Zürich, et l’a remplacé par une cène célébrée trois à quatre fois par an. Il s’éloigne de Zwingli comme il va s’éloigner de Bucer qui a rejoint le camp de Luther. Leurs correspondances s’espaceront, réduites à la portion congrue, où il n’est plus question de religion, à peine  d’amitié.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne sera pas inactif durant les vingt ans qui lui restent à vivre, fidèle à Érasme, son seul maître et véritable ami. Il ne s’est pas retiré sur l’Aventin mais n’est plus sur le front du débat religieux. L’humaniste historien a encore quelques pages à publier et à écrire. Le chrétien n’a pas perdu la foi ni le désir de voir son Église s’amender et les prêtres fuir le luxe et l’orgueil pour embrasser la frugalité et la sobriété. Par contre, la réforme de son Église, il ne la voyait pas comme cela, en dehors de la paix sociale et religieuse. Il n’a pas de mots assez durs pour condamner les anabaptistes et leurs chefs après leur exécution en 1536.</p>
<p style="text-align: justify;">Les troubles de la Réforme eurent cependant une conséquence inattendue sur les relations entre Beatus et Érasme. Ils se virent moins, puis plus du tout. Bâle qui les avait réunis devint incertaine et dangereuse. L’introduction de la Réforme y fut violente. La brutalité, c’est ce que tous deux exécraient. L’atmosphère bâloise n’incitait plus guère au recueillement et à la concentration si nécessaires au travail patient et minutieux de nos humanistes. En septembre 1528, Beatus s’en retourna chez lui à Sélestat, Érasme se fixa à Fribourg en avril 1529. Tous deux avaient choisi des villes catholiques rétives aux idées réformatrices. Ils avaient une fois encore fait la même analyse de la situation et tiré les mêmes conclusions. Ils restèrent en contact épistolaire, se tenant au courant de leurs activités réciproques.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Au-delà de la mort</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Même la mort ne les sépara pas. Érasme décéda à Bâle dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. Il y était revenu à la fin du mois de juin 1535 pour achever son impression de <i>l’Ecclésiaste</i> quand sa santé déclina à l’automne. Dans ses dernières volontés, il légua à son ami une cuillère et une fourchette en or et, surtout, le chargea d’éditer ses oeuvres complètes. Ce à quoi s’attela Beatus avec détermination. Imprimées de 1536 à 1540, chez Froben, l’imprimeur de toujours, elles paraissent en 9 volumes à Bâle en 1540. La préface est signée par Beatus. Dédiée à l’Empereur Charles Quint, elle contient une biographie détaillée d’Érasme rédigée par son ami Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce dernier avait toutes les qualités pour écrire cette biographie. Historien reconnu, au sens critique aiguisé ainsi que l’atteste son <i>Histoire de l’Allemagne en trois livres </i>de 1531, sa proximité avec le grand humaniste lui valut des confidences qu’il avait recueillies directement de la bouche d’Érasme. Il avait à la fois la distance nécessaire et la proximité requise pour évoquer la puissante figure et le prestige intellectuel de son ami. Raison de plus pour exprimer son indignation quand, le 19 janvier 1543, les oeuvres d’Érasme furent brûlées en place publique à Milan sur l’ordre d’un représentant de l’Archiduc Ferdinand. Il fut accompagné dans cette infamie par les écrits de Luther qui connurent le même sort. Beatus reprit la plume et remua ciel et terre pour faire réparer cette « injustice qui a été commise à l’égard des écrits du meilleur des hommes ». Quatre ans plus tard, le 18 mai 1547, Beatus Rhenanus disparaissait à son tour. Ainsi s’acheva une amitié vieille de 22 ans. À son début, en 1515, Érasme en avait pressenti la richesse et les contours. Une amitié pour la vie, une amitié pour l’éternité. N’avait-il-pas alors souhaité pour tous deux de mériter un jour « de jouïr ensemble de la participation éternelle et véritable ? »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Ni soumission, ni effacement</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Amitié ne veut pas dire soumission ni effacement. On aurait tort de penser que Beatus, écrasé par l’intelligence, la personnalité et le rayonnement de la pensée de l’illustre Érasme, n’avait été qu’un pâle comparse qui se serait contenté, toute sa vie, de mettre ses pas dans les pas glorieux de son aîné. Il eut une vie en dehors de lui. Avant leur rencontre et après celle-ci. Ils ne se voyaient pas tout le temps. Érasme voyageait beaucoup, Beatus beaucoup moins. Quand ils quittèrent Bâle, tous deux, en 1528 et 1529, ce fut vers des destinations différentes, à savoir Sélestat et Fribourg. Villes proches dirions-nous aujourd’hui, suffisamment lointaines pourtant alors pour marquer l’éloignement. S’ils ne se revirent pas, ils restèrent en contact épistolaire. L’édition de textes les rapprochait, mais chacun avait sa propre carrière et ses productions à assurer. On connaît l’abondante production érasmienne, on connaît moins celle de Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">On lui doit l’édition préfacée de 35 humanistes dont, entre autres, Faustus Andrelinus qui lui avait appris la poésie à Paris, Theodore Gaza, Michel Marulle, Janus Pannonius, Thomas More sans oublier, bien sûr, Érasme. Il fut un éditeur actif de cinq pères de l’Église : saint Grégoire de Nysse, saint Basile, Tertullien, Eusèbe et saint Jean Chrysostome. Il consacra toute son énergie et sa science aux classiques anciens, préfaçant Pline le Jeune et Suétone et commentant Sénèque, Quinte-Curce, Velleus Paterculus, Pline l’Ancien, Tacite et Tite Live. Historien exigeant et rigoureux, trente ans avant sa biographie d’Érasme, il avait écrit celle de Geiler de Kaysersberg, l’aîné des humanistes alsaciens, en 1510. Entre-temps, en 1531, il avait fait montre d’une remarquable maîtrise de la science historique, qui privilégie la recherche et la critique des sources, en publiant une <i>Histoire de l’Allemagne en trois livres</i> qui fit autorité comme nous l’avons vu.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa construction intellectuelle et spirituelle, il est redevable à Érasme, certes mais aussi à Léfèvre d’Étaples et même à Luther. Il s’est formé au contact  de quelques maîtres et bâti une oeuvre,  notamment celle d’historien, exigeante et critique qui ne doit  rien à personne, sinon à lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b>La matrice rhénane</b></p>
<p style="text-align: justify;"> Revenons pour conclure à l’amitié qui lia Beatus à Érasme. Nous l’avons qualifiée de rhénane à dessein pour insister sur la fécondité culturelle et spirituelle de ce fleuve qui traverse une partie de l’Europe du sud au nord, de la terre de Beatus Rhenanus, le bien nommé, à celle des Pays-Bas où naquit et grandit Érasme de Rotterdam. Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer et pour devenir ami. Ce Rhin, ce fut celui qui vit éclore l’imprimerie sur ses rives, comme il avait assisté, quelques siècles auparavant, à la naissance de quelques somptueuses cathédrales et d’actifs lieux de pèlerinage. La <i>Pfaffengasse</i> était en quête perpétuelle de ressources et de réformes spirituelles. La mystique dite rhénane avait ouvert la voie à la suite de Maître Eckart et de Jean Tauler. La <i>devotio moderna</i> l’avait poursuivie. <i>L’imitation de Jésus-Chris</i>t, probablement rédigée par Thomas a Kempis, vers 1427, avait servi d’aiguillon et de référence. Le mouvement, méfiant à l’égard de l’institution ecclésiastique, prônait une vie spirituelle libre, personnelle, dépouillée et vraie, axée sur l’exigence intérieure. Descendu du Nord, il avait fini par faire son nid à l’École latine de Sélestat et au couvent de Truttenhausen au milieu du XVe siècle. On était prêt à réformer avant la Réforme. La boucle était bouclée : Beatus ne pouvait rater Érasme !</p>
<p style="text-align: justify;">Ils se sont pas ratés. Ils ont partagé jusqu’au bout l’espoir immense,  et pourtant insensé, d’une réconciliation entre protestants et catholiques. Quand meurt Beatus  Rhenanus en 1547, fidèle à la foi catholique, il est entouré, à son chevet,  du Réformateur Martin Bucer et de deux pasteurs strasbourgeois. Quelques années auparavant, son vieux complice Érasme, resté lui aussi irréductiblement catholique, avait été enterré, dans la cathédrale protestante de Bâle. ils avaient, à leur corps défendant probablement, au début , mais de là où ils étaient avec leur assentiment, depuis lors, vérifié tous deux qu’il y avait bien plusieurs demeures  dans la maison du Père.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <em>Au coeur de l&rsquo;Europe humaniste, le génie fécond de Sélestat</em>, Editions du Tourneciel , 2018 ( avec bibliographie complète)</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, texte de conférence,  2018</strong></em></p>
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		<title>Martin Bucer et Jean Calvin</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:30:12 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"> <a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/images-3/" rel="attachment wp-att-712"><img class="alignleft size-full wp-image-712" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/images1.jpg" width="276" height="182" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/images-3/"><b><i>Les relations de Bucer et de Calvin à Strasbourg (1538-1541)</i></b></a><b><i>*</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous sommes au début du mois de septembre 1538. Une certaine effervescence règne dans les milieux luthériens de la ville. Les autorités religieuses, à la tête desquelles Martin Bucer désormais le vrai patron de l’église protestante de Strasbourg, attendent l’arrivée de Jean Calvin. Un (presque) confrère français dont la notoriété leur est connue. Son infortune aussi. N’a-t-il pas été expulsé de Genève où son ami Guillaume Farel l’avait appelé deux ans auparavant pour organiser, avec lui, la nouvelle église évangélique de Genève, passée à la Réformation le 25 mai 1536 ?</p>
<p style="text-align: justify;">Au moment de s’installer à Strasbourg, Calvin ne peut s’empêcher de se remémorer ces deux années genevoises où il avait été, tour à tour, lecteur en Ecriture Sainte puis prédicateur. Deux ans durant, où il avait dû forcer sa nature pour finalement échouer à imposer aux habitants de la cité helvétique sa conception de l’Église. Cette dernière, il l’avait vue indépendante du pouvoir politique et vouée à la discipline. Et voilà qu’avec Guillaume Farel qui l’avait embarqué, un peu contre son gré, dans l’aventure genevoise, il se trouvait à nouveau sur le chemin de l’exil. Le 23 avril 1538, ils avaient été bannis tous les deux de Genève.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour se retrouver là, aujourd’hui, en train d’arriver dans la ville impériale et libre de Strasbourg. Où apparemment la Réformation avait mieux réussi qu’à Genève. Où elle était stabilisée depuis quelques années, placée dans les mains, à la fois autoritaires et expertes, de Martin Bucer, ancien frère dominicain, défroqué depuis longtemps, qui s’était progressivement hissé à la tête de l’église luthérienne de Strasbourg. Il avait hâte de le rencontrer. Tout en s’interrogeant sur ce qui lui arrivait.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg avait-il vraiment besoin de lui ? Que pouvait-il lui apporter ?  Passe encore pour Genève où il fut appelé pour construire une Eglise nouvelle. Mais à Strasbourg, l’essentiel était fait. Bucer et les siens s’en étaient occupés. La messe avait été abolie en 1529. Un synode, réuni en 1533, avait permis de réorganiser l’église locale. L’ordonnance ecclésiastique de 1534 en avait fixé les contours. Deux ans plus tard, en 1536, par la Concorde de Wittenberg, la ville et ses théologiens s’étaient rapprochés de Luther au sujet de la cène, permettant ainsi de refaire l’unité du protestantisme allemand.  Sans les Suisses d’ailleurs : Bâle Zurich et Berne avaient refusé de signer. Genève, et pour cause, n’était pas encore dans le coup.</p>
<p style="text-align: justify;">Bizarre ce que le destin réserve. Ou les voies du Seigneur qui sont, comme chacun sait, impénétrables. Mais Strasbourg n’était pas tout à fait étranger à l’histoire de Calvin. Il se souvient de son premier exil quand il quitta la France après l’affaire des placards de 1534 et la terrible répression qui s’en suivit. Il s’était réfugié à Bâle en 1535 pour y faire paraître sa première édition de L’Institution<i> de la religion chrétienne</i>. Celle-ci fut publiée en mars 1536. Il songea alors à s’établir à Strasbourg, oui, Strasbourg déjà, pour y poursuivre « paisiblement » ses études. Cette année-là, revenu furtivement à Paris, et désirant se rendre en Alsace, il en fut empêché par les routes champenoises fermées par la guerre. Il fit un détour par la Suisse, s’arrêta à Genève pour une nuit, y resta deux ans. Guillaume Farel, le réformateur genevois, avait trouvé les arguments pour le retenir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Etonnante similitude. Deux ans après, Calvin se présente à Strasbourg, convaincu par Bucer de venir rejoindre la communauté strasbourgeoise. Non pas pour « paisiblement » étudier mais pour s’occuper de la paroisse des réfugiés protestants français de plus en plus nombreux dans notre ville mais aussi pour y enseigner. L’année 1538 avait été pédagogiquement heureuse pour Strasbourg. La ville disposait enfin d’un établissement scolaire digne de ce nom. Le gymnase, dû au recteur Jean Sturm, soutenu en l’occurrence par son homonyme Jacques Sturm, le <i>stettmeister </i>strasbourgeois à la large culture humaniste et Martin Bucer. « Le nouvel évêque de Strasbourg » selon l’expression de son ami, le réformateur Jean Capiton, avait utilisé un argument biblique pour convaincre Calvin. Il l’avait titillé en lui demandant de ne pas suivre le chemin de Jonas.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Calvin avant son arrivée à Strasbourg</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais au fait qui est Jean Calvin ? Qu’a-t-il fait jusque-là pour être autant sollicité. A Genève d’abord, à Strasbourg aujourd’hui ? Il est picard, né le 10 juillet 1509 à Noyon, ville cléricale, dominée par sa belle cathédrale gothique. Son père est procureur ecclésiastique. Il s’occupe plus particulièrement de la gestion des affaires du clergé. Sa position lui permet d’obtenir pour son fils des bénéfices ecclésiastiques dès l’âge de 12 ans. Ce qui lui donne d’emblée les moyens de faire des études.</p>
<p style="text-align: justify;">Il les fera d’abord au collège des Capettes avec les jeunes nobles de la région. Puis continuera à Paris, au collège de la Marche où enseigne Mathurin Cordier, pédagogue accompli, qu’il appellera plus tard à Genève pour fonder un collège. Il se retrouve, toujours à Paris, au collègue Montaigu, haut lieu de la scolastique médiévale tant critiquée : <i>le collège de la pouillerie </i>à entendre Rabelais.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le jeune Jean s’y révèle étudiant travailleur et assidu. Il y acquiert de solides connaissances de l’antiquité latine et de la patristique. Il découvre saint Augustin et le maître des sentences Pierre Lombard, l’une des références de l’enseignement scolastique depuis le XIIe siècle. Y-a-t-il rencontré Ignace de Loyala qui fréquenta également l’établissement ? Après quatre années de Montaigu, son père le dirige vers le droit. Il l’étudie à Orléans et Bourges où viennent de s’ouvrir quelques universités prometteuses. Il y rencontre l’helléniste Melchior Wolmar, originaire du Wurtemberg. Ce dernier lui enseigne les rudiments du grec. Peut-être l’a-t-il également ouvert aux doctrines de Luther ?</p>
<p style="text-align: justify;">La mort de son père, en 1531, le libère de ses études de droit. Il les avait entrepris par obéissance. L’humanisme lui parle davantage que les propos de Luther. Il s’égara quelques temps du côté de Sénèque sur lequel il publie un essai (1532), avant de choisir la voie de la théologie pour laquelle il se sent davantage attiré. Choix essentiel, probablement à l’origine de sa conversion, datée de 1533. « <i>Par une conversion subite, Dieu dompta et rangea à docilité mon cœur </i>» écrira-t-il plus tard dans son <i>Commentaire des psaumes</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est la rupture avec l’église de sa jeunesse qui, sous sa plume, est devenue « <i>un bourbier d’erreurs </i>». Les événements au sein du royaume de France le confortent dans son attitude. Cette même année, la sœur du Roi, Marguerite de Navarre voit la Sorbonne condamner son ouvrage «<i> Le Miroir de l’âme pécheresse »</i> où elle proclame sa foi dans le christ rédempteur. Son frère François 1er oblige la Sorbonne à désavouer la sentence. Mais les tensions subsistent. A la Toussaint 1533, le recteur de l’université, Nicolas Cop, prononce un discours sur les béatitudes, devant les facultés réunies. C’est une prise de position en faveur de l’évangélisme. Le discours est en réalité rédigé par Calvin qui s’est inspiré d’Erasme et de Luther. Le Parlement ordonne l’arrestation de Cop et de Calvin qui entrent dans la clandestinité. Jean Calvin, connaît alors une retraite forcée et studieuse à Angoulême où, au milieu d’une bibliothèque riche de 4000 volumes, il rédige les premiers chapitres de son <i>Institution de la vie chrétienne</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il en profite pour voyager discrètement. A Nérac, à la cour de Marguerite de Navarre, à Ferrare, à la cour de sa cousine, Renée de Ferrare. A Bâle aussi, réputée pour la qualité de ses imprimeurs avec lesquels travaillent Erasme et Beatus Rhenanus. Entre temps, a éclaté l’Affaire des placardsquand, dans la nuit du 17 octobre 1534, de petites affiches sont apposées à plusieurs endroits parisiens. Et jusqu’à la porte de la chambre du roi au château d’Amboise. Le contenu en est violent. La messe est vivement attaquée. Le Roi est en colère. Il considère le placardage comme un crime de lèse-majesté.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La situation s’envenime, les évangéliques passent à l’action. La royauté réagit. Des bûchers s’allument. Parmi les victimes, entre autres, Etienne de la Forge, riche marchand et ami de Calvin. Il est temps pour ce dernier de se protéger. Il quitte le royaume pour se rendre à Bâle où il publie son <i>Institution de la Vie Chrétienne</i> (1536). Il envisage de s’installer à Strasbourg pour continuer « paisiblement » ses études. Il se retrouve à Genève ! La suite vous est connue.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Et Bucer avant l’arrivée de Calvin ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En 1538, Martin Bucer a 47 ans. Soit un âge déjà avancé pour l’homme du Moyen Age. Calvin est son cadet de 19 ans. Une génération les sépare. L’un a encore tout à démontrer, l’autre est davantage préoccupé à consolider son œuvre déjà immense. C’est que Bucer s’est solidement inscrit dans le paysage strasbourgeois. Et à l’extérieur aussi. Bâtisseur infatigable du protestantisme allemand, on le rencontre autant sur les routes germaniques à la recherche de difficiles arbitrages qu’à la tête de l’église de Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est loin le temps où il a frappé aux portes de la ville et trouvé refuge auprès de son père. Banni et poursuivi après ses tribulations et prédications wissembourgeoises auprès du curé Henri Motherer. C’était il y a quinze ans déjà. Un autre temps. Dans le sillage de Mathieu Zell, prédicateur de la cathédrale, il était devenu l’efficace prédicateur de la paroisse Sainte-Aurélie.  Il avait donné des cours bibliques à un public de plus en plus nombreux, traduit Luther, commenté l’apôtre Paul ou l’évangile de Jean. Sans oublier de devenir bourgeois de la ville de Strasbourg comme son père (1524).</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer avait, pendant ces années, contribué à installer définitivement la religion évangélique à Strasbourg. Il s’était coltiné les anabaptistes particulièrement nombreux en ville, venus de Zurich, Nuremberg et Augsbourg. Dès 1525, il apparaît sur la scène allemande dans la querelle sacramentaire qui va empoisonner les relations entre les différentes communautés protestantes d’Allemagne et de Suisse pendant une dizaine d’année. On le rencontre particulièrement actif à la dispute de Berne qui va adopter la Réforme en 1528 et non moins entreprenant, en février 1529, lorsque la messe est abolie à Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">La décennie 1530 est encore plus riche. Il a changé de paroisse, et devenu le pasteur de Saint-Thomas, le phare du protestantisme strasbourgeois. Toujours aussi actif et diplomate en Allemagne et Suisse, tentant difficilement de concilier les inconciliables. Luther et Zwingli par exemple sur la signification de la cène. En 1530, il refuse de signer la Confession d’Augsbourg qui pose les fondations de l’église luthérienne et lui oppose la confession tétrapolitaine qui réunit Constance, Lindau, Memmingen et Strasbourg. Il changera d’avis en 1531. Entre temps, Strasbourg a rejoint la Ligue de Smalcalde, coalition entre les princes et les villes protestantes qui s’opposent à l’empereur</p>
<p style="text-align: justify;">Obsédé par l’unité des protestants, il est perpétuellement en route. Il rédige les ordonnances ecclésiastiques d’Ulm en 1531, voyage en Suisse en 1533, en Souabe les années suivantes pour organiser et pacifier l’église, son église. Il partage avec Melanchthon un même souci de l’unité. La concorde, ils la conceptualisent, la vivent et la rédigent, à Wittenberg notamment, en 1536 quand ils refont l’unité du protestantisme allemand. <i>La Concorde de Wittenberg</i>, où on s’est enfin accordé sur la question de la sainte cène, est une de ses grandes réussites malgré l’absence des Suisses. Il aura pourtant tout essayé pour les intégrer. La même année, il ramène la majorité des anabaptistes de Hesse dans le giron de l’église protestante en introduisant dans les ordonnances ecclésiastiques la confirmation des catéchumènes et le contrôle des mœurs par les anciens. Son expérience strasbourgeoise l’a beaucoup servi.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est qu’il ne se repose jamais. Il y a tant à faire à Strasbourg également. Abolir la messe, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Il faut la construire cette église locale, la consolider, lui donner une armature solide, en un mot l’organiser. Un synode local à partir de 1533, des ordonnances ecclésiastiques et disciplinaires l’année suivante, un règlement pour les écoles élémentaire en 1534, un nouveau catéchisme, le gymnase de Jean Sturm qu’il a ardemment soutenu, un ouvrage en 1538, <i>Von der wahren Seelsorge und dem rechten Hirtendienst</i>, où est théorisé sa vision de l’action pastorale, constituent les riches étapes de la construction de l’église strasbourgeoise. Il en fut l’inspirateur et le plus souvent le maitre d’œuvre. Elle a désormais un statut, ses pasteurs sont assistés de <i>Kirchenpfleger</i>, chargés de la discipline ecclésiastique et de la juste doctrine évangélique …</p>
<p style="text-align: justify;">Mais tout cela reste fragile. Malgré les avancées, Bucer est déçu. Ce n’est pas tout à fait ce dont il avait rêvé. Les politiques l’ont emporté. Le Magistrat a accompagné la Réforme et réussit à imposer sa mainmise. Il n’a pas suivi Bucer sur le plan disciplinaire par exemple. Il est resté sourd à ses plaintes relatives à l’indifférence religieuse, aux critiques dirigées contre son Église, à l’immoralité qui continue de régner en ville.</p>
<p style="text-align: justify;">Les épreuves et les difficultés l’ont mûri. Il a l’expérience que Calvin n’a pas encore. Même si le résultat est imparfait, il a bâti quelque chose. On le connait désormais un peu mieux. Il a des relations mais peu d’amis. Ceux-là louent, en général, son intelligence, son habileté dans l’art d’argumenter, la sûreté de son jugement, sa force de persuasion. Il pouvait être aimable, patient et conciliant quand il s’agissait de convaincre.</p>
<p style="text-align: justify;">Ses adversaires, ou tout simplement ceux qui l’aiment moins, lui reprochent ses formulations déconcertantes, son entêtement, sa distance vis à vis d’autrui, sa sévérité puritaine, ses manières tranchantes, son absence de miséricorde envers tous ceux qui s’opposaient à la claire volonté de Dieu.  Car pour cet homme totalement désintéressé, de l’avis unanime, seule importe la souveraineté de Dieu, à la ville comme à la campagne. Il est certes un homme entouré mais demeure fondamentalement seul. Heureusement toujours bien marié, depuis 1522, avec Elisabeth Silberreisen, ancienne nonne qui le seconde et le décharge des charges domestiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà l’homme qui attend aujourd’hui Calvin. Fort de ses certitudes et quelque peu ébranlé par ses échecs. Mais toujours désireux de parfaire son oeuvre qui est loin d’être achevée. L’acceptation de la discipline n’est pas suffisamment reçue et partagée par ses pairs. Pourtant, à ses yeux, elle est un signe essentiel de la mission de l’Eglise à côté de l’administration des sacrements et de l’annonce de la parole. L’Eglise telle qu’il la décrit dans « <i>Von der wahren Seelsorge »</i> est constituée par tous ceux qui croient au Christ et qui placent en lui seul leur confiance. Elle devait s’étendre à toute la cité et faire évoluer celle-ci vers une communauté de plus en plus unie. On en était loin !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Calvin à Strasbourg</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est à Strasbourg, selon son propre aveu, qu’il connaîtra les plus belles années de sa vie. C’est dans la ville de Bucer que Calvin va devenir Calvin. Il n’est pas tout à fait maître de son destin. Il voulait demeurer à Bâle, il s’était établi à Strasbourg. Il voulait reprendre ses études, il est devenu Réformateur. Dieu a contrarié ses desseins, l’amenant là, où a priori, il ne voulait aller.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne sera pas Jonas mais la comparaison avec Jonas lui sied. Ce dialogue permanent entre Jonas et Dieu, ne serait-ce pas un peu le sien ? Ou l’idée qu’il s’en fait. Jonas n’est-il pas le type même du prédestiné ? Lui-même, Jean Calvin, appelé successivement par Farel et Bucer, n’est-ce pas en réalité de Dieu seul qu’il tient sa vocation ?</p>
<p style="text-align: justify;">Oui, il ira porter les paroles de l’Eternel. Aux réfugiés de langue française, nombreux à Strasbourg en premier lieu. D’abord à Saint-Nicolas des Ondes, puis dans la chapelle de pénitentes de Sainte-Madeleine et enfin, de façon durable, dans l’ancienne église des dominicains, tout près de la cathédrale. Le patronage discret de Bucer l’aide à réaliser sa vocation. Ce dernier a vu ce qu’il pourrait tirer du talent du jeune Calvin.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg n’est pas Genève. La communauté française serait plutôt une société choisie qui n’attendait qu’un Calvin pour entendre la parole de Dieu. Qui l’apprécie, au contraire de ces Genevois jusque-là rétifs à ses prédications.  Il prêche quatre fois par semaine, préside les assemblées dont la liturgie s’enrichit du chant des psaumes auxquels il apporte sa contribution en les augmentant de ses traductions, en les actualisant, en y ajoutant ceux qui ont été versifiés par le poète Clément Marot.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est important les psaumes. C’est une forme d’« <i>itinéraire de l’âme </i>» où l’homme prend à la fois conscience de sa faiblesse et de la certitude que Dieu est son seul secours.  C’est toute l’assemblée cultuelle qui est appelée à les chanter. Par les psaumes, chaque membre de l’église s’engage à servir le Dieu de l’évangile. A la différence de ces communautés catholiques où le chant revient à la seule <i>schola.</i> Premier résultat concret : c’est à Strasbourg qu’est publié en 1539, le recueil imprimé <i>D’Aucuns Psaumes et cantiques mis en chant.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Le chant donc, mais aussi la discipline, préoccupent Calvin. Pas de comportement chrétien sans rigueur ni même ascèse. Serait-il déjà en train de partager les obsessions de Bucer ? En tout cas, le matin de Pâques 1540, il exclut de la cène tous ceux qui ne sont pas soumis au préalable à l’examen spirituel.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est que les gens dont il est devenu le chargé d’âme ne sont pas …des enfants de chœurs ! Il y a surtout ces maudits anabaptistes que Bucer déjà avait combattu. Eux aussi ont trouvé refuge en ville. C’est une véritable mission qui lui incombe. Les convertir ! Il va s’y employer avec zèle. Ne lui envoie-t-on pas des enfants de plus en plus nombreux venant toujours de plus en plus loin ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’exemple de Bucer lui parle. Durant son séjour strasbourgeois, il a le temps d’observer le fonctionnement de l’église locale. Il est frappé par cette institution des surveillants de paroisse, les<i> Kirchenpfleger</i>, par l’attention que son hôte strasbourgeois porte à l’éducation doctrinale des enfants et des adolescents, par l’importance qu’il donne, justement, à la pratique du chant des psaumes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Preuve de la confiance de Bucer et des Strasbourgeois qui l’ont accueilli, on l’invite à enseigner la théologie à la Haute École que Jean Sturm dirige depuis quelques mois. C’est qu’on croit en lui, c’est qu’on espère en lui. Et c’est là toute l’habileté de Bucer d’avoir su reconnaitre ses qualités pédagogiques, en un mot, son talent. Petite manifestation d’orgueil de Calvin, il n’est pas insensible à cette reconnaissance, convaincu qu’il n’en était pas tout à fait dépourvu…de talent ! Après avoir donné des cours bénévolement, en janvier 1539, Calvin est rapidement nommé professeur. Il reçoit, à partir de mai, un traitement d’un florin par semaine. Pour les scolarques, membres du magistrat de la ville, responsables de l’enseignement, il est « <i>un Français qui est un homme instruit et pieux. » </i>Bel hommage d’Allemands à l’endroit d’un Français. C’est qu’il s’impose très vite par la qualité de son enseignement, la hauteur de ses vues, la clarté de son raisonnement.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il assiste, voire préside aux débats universitaires, les <i>disputationes</i>. Apprécié par ses élèves et ses pairs, il contribue à la renommée du jeune établissement strasbourgeois. Bucer et Capiton y enseignent. Ils font l’exégèse de l’Ancien Testament. Lui, Calvin, trois fois par semaine, se frotte à l’évangile de Jean, à l’épitre aux Romains et probablement, à en croire Jean Sturm, aux épitres aux Corinthiens et aux Philippiens.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les commentaires de L’épitre de Paul aux Romains, achevés à Strasbourg, est déjà un M<i>eisterstück</i>. Parcours obligé de tout théologien protestant qui se respecte : « la<i> véritable pièce maitresse du nouveau Testament et l’évangile sous sa forme la plus pure</i> » avait écrit Luther en 1522 dans sa préface à l’épitre de Paul. L’accent, comme chacun sait, est mis sur la justification par la foi, pierre angulaire de la théologie protestante.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le résultat est probant. Calvin dépasse ses maîtres et il en est conscient. Ne reproche-t-il pas dans sa dédicace, délicieusement hypocrite, à Melanchthon, certes brillant, d’être resté superficiel, se limitant aux thèmes majeurs, et à Bucer une forte érudition inaccessible au commun des mortels. Lui, par contre, est convaincu de les surpasser par l’exhaustivité, la clarté, la concision et l’accessibilité de son commentaire. Son coup de génie ? Avoir écrit son commentaire en langue française avec les qualités de celle-ci par opposition aux écrits allemands, jugés longs, diffus et ampoulés…</p>
<p style="text-align: justify;">Le théologien s’est affirmé. Il continue de travailler à sa grande œuvre, <i>l’Institution de la religion chrétienne</i> dont la première version est parue en 1536 à Bâle. Il ne cessera de l’enrichir jusqu’en 1562 pour en faire, à travers moults éditions en latin puis en français, une somme majeure de sa pensée théologique, un monument littéraire, un des ouvrages le plus répandus au XVIe s. qu’on continue à publier. Petit opuscule catéchistique au départ, la version strasbourgeoise de 1539 prend consistance. Elle est forte désormais de 17 chapitres ; elle a triplé, et sera appelée à grandir encore à Genève plus tard. La nouvelle édition strasbourgeoise insiste sur la connaissance de Dieu et celle de soi. Elle développe ses vues sur la prédestination et la providence. Elle contribue à la maturité théologique de Calvin tout comme ses cours d’exégèse à la Haute École. Calvin est devenu calviniste.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Strasbourg l’a révélé. Strasbourg est en train de le construire Il ne roule pas sur l’or. Mais sa situation s’améliore progressivement. Le réfugié est devenu citoyen de la ville le 29 juillet 1539. Il s’est inscrit à la corporation des Tailleurs. Il a trouvé à se loger. Hébergé d’abord chez Capiton puis chez Bucer, il a finalement trouvé une maison non loin de ce dernier dans le quartier de l’église Saint Thomas. Pour compléter son salaire de professeur à la Haute Ecole, il prend des étudiants en pension. Parmi eux, un certain Jean Castellion, qui, quelques années plus tard, s’opposera à lui dans la fameuse et triste affaire Servet qui entachera durablement l’image du réformateur genevois.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure, Calvin se multiplie à Strasbourg et à l’extérieur. L’exemple de Bucer serait-il contagieux ? Toujours un œil sur Genève mais pas uniquement. Il participe aux réunions ou rencontres de Francfort, Haguenau, Worms et Ratisbonne où se construit lentement et douloureusement le protestantisme. Il lui arrive même- on ne se refait pas- d’écrire des pamphlets pour le comte de Fürstenberg. On le sait, la question de la cène divise. C’est le moment où Calvin précise sa conception de l’eucharistie : le Christ est vraiment présent dans le sacrement mais en tant que mystère spirituel, mystère que le seul la foi permet à l’homme de recevoir. Un mystère, soit quelque chose qui échappe à l’entendement humain. Autrement dit, une position intermédiaire entre consubstantiation et symbolisme, entre Luther et Zwingli. Laissons à Dieu ce qui est à Dieu et évitons le débat.</p>
<p style="text-align: justify;">A Strasbourg, Calvin connut la joie du mariage. Ou son embarras. Il fallait certes prendre femme pour se démarquer de tous ces prêtres qui vivaient dans le péché, mais son enthousiasme à convoler relevait plus du devoir que de la passion amoureuse. Il chercha longtemps l’épouse idéale, changea souvent d’avis quand une occasion se présentait et ne cachait pas à qui voulait l’entendre que <i>s’il prenait femme ce sera pour que, mieux affranchi de nombreuses tracasseries, je puisse me consacrer au Seigneur. </i>Voilà ce qu’il confesse à son ami Guillaume Farel, en 1539, alors qu’il est toujours en quête de l’épouse idéale : <i>Souviens toi bien ce que je recherche en elle. Je ne suis pas de la race insensée de ces amants, qui une fois pris par la beauté d’une femme, chérissent même ses défauts. La seule beauté qui me séduit est celle d’une femme pudique, prévenante, modeste, économe, patiente, que je puis enfin espérer être attentive à ma santé.</i> »</p>
<p style="text-align: justify;">Commentaire de l’excellent historien Bernard Cottret, auteur d’une biographie de Calvin, datée de 1999 : «<i> L’argumentaire tient du bureau de placement, tout autant que de l’annonce matrimoniale. Prédicateur de l’Evangile cherche femme pudique pour maternage, et peut-être plus. Femme non sérieuse s’abstenir. L’offre en soi, manque terriblement d’attrait. Calvin se désole. Il ne trouve guère. Faut-il s’en étonner ?</i> »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Et pourtant, il rencontra à Strasbourg une jeune veuve d’anabaptiste, Idelette de Bure, qui avait épousé, en premières noces, un certain Jean Stordeur, originaire, comme elle, de Liège. La pauvrette vivait dans le péché, en l’occurrence l’hérésie : ils étaient anabaptistes tous deux. La séduire, le terme est excessif concernant Calvin, relevait donc de la bonne action, surtout que son époux eut la bonne idée de s’effacer en trépassant. Cette conquête-là relevait davantage de la tâche pastorale de Calvin. Idelette, en quelque sorte, avait une dette à l’égard de son bienfaiteur. L’épouser était donc une façon de se sauver. Elle était- écrit son ami Farel, <i>« même jolie ».</i> La lune de miel était la hantise de Calvin. Heureusement que l’Éternel veillait : <i>en vérité, de peur que notre mariage ne fût trop heureux, le Seigneur a dès le début modéré notre joie,</i> souligne Calvin, précisant qu’il faut savoir contenance garder. Apparemment, il la garda, cette contenance. Théodore de Bèze, qui succéda à Calvin à Genève rapporte qu<i>’il a vécu neuf ans en mariage en toute chasteté. </i>De santé fragile, Idelette mourut à Genève en mars 1549.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Avait-il oublié Genève ? Il semble que non. Il n’avait jamais digéré la façon dont il avait été chassé. La plaie était restée vive. Il était resté attentif à l’évolution de la cité helvétique. Celle-ci souffrait de la rivalité avec Berne.  Les ennemis de Calvin, qui avaient triomphé lors de son départ, furent à leur tour victime d’un procès de trahison, car trop très des positions hégémoniques bernoises. En octobre 1540, voilà que l’on souhaite le retour de Calvin. Genève a besoin qu’on la conseille et qu’on l’édifie. Seul Calvin apparemment en est capable.</p>
<p style="text-align: justify;">Il se laisse désirer, règle pourtant, à partir de Strasbourg, ses comptes avec le cardinal Jacques Sadolet, évêque érasmien de Carpentras, qui en profite pour écrire aux responsables de la cité genevoise en leur suggérant fortement de revenir dans le giron de la Sainte Église pour éviter de se retrouver au jour du jugement dernier, <i>rejeté dans les ténèbres extérieures où ils connaîtront pleurs et grincements de dents</i>. Ce n’est pas le gouvernement genevois qui répond à Sadolet, mais le « strasbourgeois » Jean Calvin, dont le cœur est resté genevois, dans la fameuse<i> Épitre à Sadolet</i>. Extrait : « Que<i> la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus</i>… »</p>
<p style="text-align: justify;">Le texte est admirablement écrit. C’est un des plus beaux textes de la littérature pamphlétaire. C’est du pur Calvin, maître de son style, clair dans son argumentation, efficace dans ses effets. Aux terreurs distillées par le prélat, il oppose la certitude que procure l’assurance du salut : <i>Les consciences des fidèles</i> (…) écrit-il, <i>ont seulement commencé à se reposer et confier en la bonté et la miséricorde de Dieu, qui auparavant étaient en continuelle anxiété et perturbation. » </i>On ne saurait mieux dire !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les Genevois ne le lâchent plus. Ils font le siège des autorités strasbourgeoises qui finissent par le laisser partir. Calvin rentre à Genève le 13 septembre 1541. La ville s’empresse de lui pardonner tout le mal qu’elle lui a fait. Il jubile, mais il a changé. Strasbourg, Bucer et les autres ont contribué à sa métamorphose.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant ce temps, Bucer est toujours aussi engagé. Il continue son nomadisme, tantôt à Strasbourg, tantôt sur les routes allemandes. En six ans, observe l’historien Martin Greschat, de 1534 à 1549, Bucer a parcouru environ 12 000 kilomètres, soit une moyenne de 2000 km par an ! Par monts et par vaux, bâtisseur du protestantisme allemand, avocat patient de l’union de ses membres.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1538, à la fin de l’année, il est en Hesse et ramène la majorité des anabaptistes au sein de l’église de la Réforme. Il y retourne en 1539 pour y rencontrer Luther et Melanchthon qui lui remettent leur <i>Beichtrath </i>concernant la bigamie de Philippe de Hesse. Il noue des contacts, cette année-là, avec les frères moraves, participe au colloque de Leipzig, en face ou avec l’évêque réformiste Hermann von Wied. L’année suivante, il est au colloque de Haguenau et de Worms. Parfois, en même temps que Calvin qui est davantage un observateur quand, lui, Bucer est au front, notamment à Ratisbonne, en 1541, à la diète et au colloque.</p>
<p style="text-align: justify;">Il n’oublie pas sa chère église strasbourgeoise, ouvre un second synode de l’Eglise locale sur les questions de discipline notamment. L’homme pressé, à la fois ici et ailleurs, échappe à la peste de la fin de l’été et de l’automne 1541. Il y perd son ami de longue date, Jean Capiton. Sa fidèle épouse Elisabeth en est également victime. L’impératif de la Réforme, la fragilité de la vie humaine, les malheurs du temps, famines, guerre et épidémie, ne laissent guère de répit. On vit dans l’urgence. On remet son âme à Dieu. On meurt ou on continue. Il continue, le voilà à Cologne quelques mois après, en Hesse et à Spire. Il s’est remarié à Wibrandis Rosenblatt, veuve de son ami Capiton, après avoir été celle du réformateur Oecolampade de Bâle…</p>
<p style="text-align: justify;">Comment réagit-il au départ de Calvin ? A-t-il seulement le temps d’exprimer un regret ? Ses engagements sont tellement nombreux, ses voyages tellement épuisants, une priorité chasse l’autre. Il n’a jamais regretté son choix de le faire venir, ni mésestimé son talent ni son bilan strasbourgeois. Ce n’est pas lui qui pouvait le retenir. La décision appartenait aux responsables politiques de la ville. Les décideurs se sont eux. C’est à eux que s’adressent les Genevois pour obtenir le retour de Calvin. A Jacques Sturm, le <i>stettmeister</i>, en particulier, qui pourtant ne fera jamais mystère de son regret de perdre ou d’avoir perdu si un grand théologien.</p>
<p style="text-align: justify;">A priori, les relations entre Calvin et Bucer furent sans nuages. De retour à Genève, Calvin reste en relation épistolaire avec le réformateur strasbourgeois comme il reste en rapport avec Jacques Sturm. Il reviendra à Strasbourg, de façon ponctuelle en 1543 et 1556. Les années passent et Calvin n’a pas oublié Bucer. Quand celui-ci, en difficulté avec Strasbourg, qui s’est soumis à l’Empereur Charles-Quint dès 1547, et après l’intérim de 1548 est invité à quitter la ville en 1549, Calvin s’empresse de l’attirer à Genève.  On sait que c’est l’Angleterre qu’il choisira.</p>
<p style="text-align: justify;">Beaucoup de choses les avaient rapprochés. Des relations personnelles, des affinités théologiques : « l<i>’accent sur l’Esprit saint, cadeau de Dieu, l’exhortation à une vie pleine d’amour pour le prochain, l’exigence de la discipline. Bucer a été pour Calvin un conseiller sûr et un ami paternel</i> » (Greschat). Calvin est un bon élève, à la fois à l’écoute et critique. Agacé, comme le fut Luther, par des concessions trop importantes que Bucer fait aux partisans de la foi traditionnelle. Excédé par la considération de l’église catholique qu’il appelait à se réformer alors que pour Calvin, elle était un blasphème abominable qu’il fallait quitter. Que penser du caractère flou de ses affirmations relatives à la cène ? A force de vouloir contenter tout le monde…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Genève n’était-il pas également un facteur de discorde ? : Calvin avait été irrité de la proximité de Bucer avec les protestants de Berne … dont le pouvoir s’étendait jusqu’aux portes de Genève ! En obtenant un accord théologique avec les Bernois, Bucer avait incommodé les zwingliens, entre autres, en la personne de son successeur Heinrich Bullinger (idem, 284-285.</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, il y avait là des divergences parfois sérieuses, mais pas de quoi rompre une réelle amitié. Critique, parfois sarcastique, Calvin savait également manier l’éloge avec habileté et même sincérité : Bucer, écrivait-il en 1539, est <i>un homme dont la profonde éducation, le riche savoir dans diverses branches de la science, l’esprit pénétrant et la grande culture, ainsi que ne nombreuses autres vertus, ne peuvent être égalées par aucun de ses contemporains : il ne peut être comparé à peu de gens et il en surclasse de loin la plupart. </i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les années strasbourgeoises avaient été particulièrement fécondes pour Calvin. Et heureuses aussi comme nous l’avons rappelé. Fondatrices en quelques sorte. Il eut le temps d’observer et d’engranger. Il expérimenta par Bucer interposé. Il fut le témoin de ses réformes et des difficultés qu’il rencontrait parfois pour les appliquer. Calvin put se faire une opinion de ce qu’il fallait faire, et de ce qu’il convenait d’éviter. Fort des leçons de sa première et malheureuse expérience genevoise, désormais riche d’un acquis que Bucer et les Strasbourgeois avaient éprouvé. Un sillon s’était creusé. Il annonçait un chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">La liturgie, le chant des psaumes, la diversité des ministères, le convent ecclésiastique et la Haute Ecole étaient autant d’exemples qui inspireront Calvin qui y amena son génie propre. Cela faisait beaucoup. La dette était réelle. Bucer et les siens avaient de leur empreinte marqué Calvin et, partant, inspiré la reforme genevoise. Certes Calvin réussit là où Bucer échoua. Dans l’instauration d’une communauté pourvue d’une discipline sévère, allant jusqu’au ban, à l’excommunication et à la mort. Faut-il vraiment le regretter ?</p>
<p style="text-align: justify;">Les réformateurs de la première génération n’étaient plus là quand se termina l’affaire Servet. On sait que Michel Servet, humaniste espagnol, avait contesté le dogme de la trinité dans un ouvrage, publié à Haguenau en 1531, intitulé <i>Les erreurs de la Trinité</i>. L’ouvrage avait suscité une vive émotion chez les Réformateurs dont Servet se réclamait. Il donnait d’incontestables arguments au clan de papistes qui avaient beau jeu de montrer que la Réformation sapait les fondements de la chrétienté. Il devint un paria parmi le siens et paya, vingt ans plus tard, le 27 octobre 1553 à Genève son entêtement sur le bûcher.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Qu’aurait été l’attitude de Bucer dans cette affaire ? Comment aurait-il réagi à sa justification que Calvin publia en latin et en français en 1554 ? Qui reçut l’assentiment de quelques théologiens importants à Strasbourg. Pierre Martyr Vermigli, théologien réformé qui enseigne à la Haute Ecole et surtout Jean Sturm, le recteur de l’établissement. On ne transige pas avec les blasphémateurs qui persistent dans l’erreur. On ne connaîtra jamais la réponse. Peut-être vaut-il mieux. On n’oublie pas que Bucer fut également préoccupé sinon obsédé par la discipline…</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer n’est pas inconnu pour l’Eglise genevoise. Il figure même dans son panthéon. Théodore de Bèze, qui succéda à Calvin avait retenu Bucer dans son ouvrage Les<i> vrais portraits des hommes en piété et doctrine, </i>paru à Genève en 1581.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Voilà ce qu’il écrivait. Je vous avais lu ce texte lors de notre première causerie, il y a exactement quatre ans, le 11 novembre 2015 :</p>
<p style="text-align: justify;"><i>L’Allemagne se sent, ô Bucer très heureuse/ De t’avoir donné vie : elle s’en vante aussi/ Tes écrits jusqu’aux bouts de ce grand monde ci-/ Portent ton nom, ta gloire et grandeur valeureuse/ Quant au cours de tes ans, l’Allemagne dira/ L’ai chassé malgré moi, ce Bucer que j’amoye/L’Angleterre avouera, je l’ai gardé en joye/ Alors que dans mes bras saufs il se retira/ Son corps dans le tombeau, chez moi, j’ai veu descendre/ D’où vient donc Angleterre( ô forfait inhumain )/ qu’incontinent tu as de la félonne main/ Tiré ce corps de terre et l’as réduit en cendres ? / Je m’abuse, Bucer : estant ainsi purgé/ D’ordure, n’es-tu pas ors au ciel logé ?</i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Plus près de nous, le pasteur réformé Jacques Courvoisier avait estimé en 1933 que « <i>Bucer était le créateur génial de l’église réformée et Calvin le génial praticien</i>. » En 1948, Jean-Daniel Benoit, dans sa biographie de Calvin, prétendait enthousiaste : « <i>cette église des réfugiés, organisée par Calvin sur le type des paroisses strasbourgeoises, est devenue la mère, si l’on peut dire, et le modèle de toute les églises réformées de France (…). Et par là, peut on ajouter, l’influence de Strasbourg s’est fait sentir jusqu’aux extrémité du monde »</i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si aujourd’hui les historiens font preuve de plus de retenue, aucun ne conteste la part déterminante de Martin Bucer, et plus généralement de Strasbourg, dans le destin de Jean Calvin tant sur le plan personnel et théologique que sur celui de l’ecclésiologie.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Bibliographie </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Bernard Cottret, <i>Calvin Biographie</i>, Paris, Editions J.C. Lattès, 1995</p>
<p style="text-align: justify;">Denis Crouzet,<i> Jean Calvin</i>, Paris, Fayard, 1999.</p>
<p style="text-align: justify;">Klaus Ganzer, Bruno Steiner, <i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Basel, Wien, 2002</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i> (Direction Pierre Gisel), PUF, 2006</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Dictionnaire de la Renaissance</i>, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Dictionnaire de la Théologie chrétienne</i>, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551) un réformateur et son temps</i>, (traduit de l’Allemand et préfacé par Matthieu Arnold), PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Europe</i>, catalogue de l’exposition du 500e anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer (1491-1991), Strasbourg-Église Saint-Thomas, 13juillet-19octobre 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Jean Calvin, les années strasbourgeoises (1538-1541)</i>, textes réunis par Matthieu Arnold, Presses Universitaires de Strasbourg, 2010.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Quand Strasbourg accueillait Calvin 1538-1541,</i> BNU, Faculté de Théologie protestante, Presses Universitaires de Strasbourg, 2009.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <i>Bucer avant Bucer</i>, Annuaire de Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 2017, p. 7-15.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <i>La rencontre des deux Martin</i>, Annuaire des Amis de la Bibliothèque humaniste de Sélestat, 2018, p. 10-20.</p>
<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><b>*Gabriel Braeuner, </b>14 novembre 2019, conférence au Foyer Martin Bucer de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Martin Bucer et Martin Luther</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:10:56 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i>La rencontre des deux Martin  ( Martin Luther et Martin Bucer)</i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><img class="size-full wp-image-707" style="caret-color: #000000; color: #000000;" alt="fral039" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/fral039.jpg" width="512" height="512" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a dans la vie des rencontres déterminantes. L’histoire fourmille du merveilleux exemple de ces hasards, qui pour beaucoup n’en sont pas, qui font basculer un destin. Certains ont rencontré Dieu sur le chemin de Damas, par exemple, où au pied d’un pilier de la cathédrale Notre Dame de Paris. Plus prosaïquement, Schweitzer eut la révélation de son destin africain quand il tomba, par hasard (?), sur la revue de la mission évangélique de Paris qui recrutait des missionnaires.</p>
<p style="text-align: justify;">Le récit de ces histoire résonne le plus souvent comme une histoire d’amour, un coup de foudre pour parler franchement. Aussi inattendu qu’irrationnel. Auquel évidement on ne s’attendait pas mais qui transforme fondamentalement et durablement votre vie. Qui vous saisit et vous ébranle profondément. Dont on ne se remet jamais vraiment. Une histoire d’amour quoi ! Pas nécessairement partagée, mais vécue intensément par une partie au moins.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est ce qui arriva, en avril 1518, quand un jeune frère dominicain, âgé de 27 ans, originaire de Sélestat, qui étudiait alors à Heidelberg, rencontra un jeune frère augustin, de sept ans son aîné, originaire d’Eisleben en Saxe, dont on parlait beaucoup depuis quelques mois. Depuis que celui-ci avait diffusé à partir de Wittenberg 95 thèses contre les indulgences qui faisaient quelque bruit dans l’Empire germanique, mais pas au point, du moins pas encore, pour faire vaciller les fondements d’une institution aussi solide, en apparence, que l’Église romaine, installée dans sa puissance et sa richesse, ses manquements et ses turpitudes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce Luther qui était-il, d’où venait-il ? Quel vent, bon ou mauvais, l’avait conduit  dans la ville universitaire, depuis 1386, de Heidelberg ? Que diable &#8211; lui qui le craignait &#8211; était-il venu faire dans cette galère ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Luther avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;histoire de Martin Luther commence à nous être familière. Le 500e anniversaire de la publication de ses thèses contre les indulgences a suscité livres et articles en quantité. Et même un Opéra en Alsace. De nombreuses rééditions également. Il valait mieux en être, voilà un anniversaire que personne ne voulait rater. Tous s’y sont mis avec un parfait esprit oecunémique qui aurait certainement surpris Luther en premier.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’esprit le moins religieux n’ignore plus rien de la vie de Luther et de ses tourments spirituels. Le cinéma comme la bande dessinée ont imprimé dans notre imaginaire quelques représentations fortes dont nous avons du mal à nous débarrasser. Qui n’a entendu parler de cette fameuse nuit d’angoisse de juillet 1505 quand, en route vers Erfurt, il fut surpris puis submergé par un orage d’une telle violence qu’il crut sa dernière heure venue. S’il s’en réchappait, il se ferait moine. Quinze jours plus tard, à la surprise de ses parents et de son père notamment, il entrait au couvent des augustins d’Erfurt comme novice. Il avait tenu parole !</p>
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<p style="text-align: justify;">Petit retour en arrière, Martin s’appelait alors Luder et il était né le 10 novembre  1483 à Eisleben, ville nouvelle en Thuringe, fondée par le comte Albrecht IV. D’origine paysanne, son père est un entrepreneur minier qui a fini par acquérir une certaine aisance, un statut social convenable et respecté et quelques ambitions pour son fils Martin notamment. Le duché de Saxe est un pays minier dont d’exploitation du minerai de fer est entrain de contribuer au développement et à l’enrichissement de toute une région. Qui n’a entendu parler des Monts métallifères de Saxe ?</p>
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<p style="text-align: justify;"> Son père aurait aimé qu’il embrassât une lucrative carrière juridique, Il devint moine augustin à l’automne 1506. Toujours inquiet, en proie à des questions essentielles dont celle d’abord de son propre salut. Il est ordonné prêtre le 3 avril 1507. Le vicaire général de son ordre, Johannes von Staupitz, le remarque, le conseille et l’oriente vers des études de théologie. Dès le semestre de l’hiver 1508, Luther étudie à la jeune université de Wittenberg. Il a la confiance de son supérieur qui lui confie quelques conférences sur la philosophie morale. Il l’enverra également à Rome, en 1510, avec un de ses confrères. Le choc est violent. Luther est le témoin sidéré de la déchéance de l’Église, mondaine et concupiscente qui semble avoir totalement tourné le dos à sa mission première. Cette escapade romaine l’a durablement  ébranlé.</p>
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<p style="text-align: justify;">Il n’en continue pas moins une carrière monastique et universitaire. En 1511, il s’installe au couvent de Wittenberg et reprend la chaire de théologie occupée jusque là par Johannes von Staupitz. Il y obtiendra son chapeau de docteur en théologie, l’année suivante, le 19 octobre 1512.</p>
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<p style="text-align: justify;">Wittenberg est aujourd’hui connue dans le monde. Située sur le bords de l’Elbe, elle porte le nom de <i>Lutherstadt-Wittenberg</i>. Elle n’est pas bien grande, un peu plus du double de la population de Sélestat, mais sa réputation est faite pour l’éternité. A l’époque, elle était minuscule. A peine 2000 habitants, la plus petite ville de Saxe-Thuringe avec Meissen. Même Eisleben, la ville natale de Luther est deux fois plus grande. C’est Halle, la ville importante du secteur avec ses 10 000 habitants, ses quatre églises paroissiales, sa dizaine de couvents, ses nombreuses institutions religieuses et sa très récente collégiale qui porte belle comme si elle était une cathédrale.</p>
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<p style="text-align: justify;">Wittenberg, c’est autre chose. Ce n’est plus la misère, loin de là. Comme toutes les villes de la région, elle bénéficie, elle aussi, de l’essor économique lié aux mines. Mais tout cela est bien embryonnaire. Elle est une petite ville en devenir où les chantiers sont nombreux. Quand Luther s’y installa venant d’Erfurt, un centre urbain important, il changeait de monde et de dimension.  Son univers donnait l’impression de rétrécir. Ne s’y sentait-il pas in t<i>ermino civilitatis</i>, au confins de la civilisation ? La chance de la petite cité, ce fut l’active présence de l’électeur de Saxe Frédéric le sage qui avait fait le choix de Wittenberg comme lieu de résidence car elle était située au centre de ses fiefs électoraux. Il nourrit pour elle quelques beaux projets pour transformer le bourg en authentique cité urbaine : un château, une université et la collégiale de tous les saints. Et des fortifications dignes d’une vrai ville, avec ses bastions, ravelins et douves.</p>
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<p style="text-align: justify;">L’université, elle aussi, est en pleine construction. Le très engagé Frédéric la souhaite d’avant garde, porteuse du message humaniste. Elle n’a pas de passé, elle est une page blanche sur laquelle peuvent s’écrire d’inédites et audacieuses pages. Tout est encore permis. Elle n’est en rien prisonnière d’habitudes anciennes qui paralysent de traditions scolastiques qui encombrent. Tout au plus doit elle rapidement gagner en notoriété car la concurrence est rude entre les cités.</p>
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<p style="text-align: justify;">Les villes du sud sont autrement cotées que celle du centre et de l’est. «  Quand, écrit l’historien de Luther Heinz Schilling , des voyageurs d’autres pays, comme l’humaniste Enea Silvio Piccolomini, devenu pape en 1458 sous le nom de Pie II, louaient des villes allemandes, ils avaient en tête les nombreuses  villes impériales du Sud, grandes et riches, et non pas les petites ville de l’Est  qui devaient plutôt ressembler avec leurs petites maisons à toits de paille et à colombages, à de gros villages- surtout aux yeux d’un Italien. »</p>
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<p style="text-align: justify;">L&rsquo;université, disions nous, est toute neuve. Elle date de 1502. Les quatre facultés classiques la constituent : Théologie, droit, médecine et arts (les sciences humaines d’aujourd’hui. Elle n’est pas dépourvue de moyens avec ses 44 postes d’enseignants en 1513 qui attirent d’emblée environ 400 étudiants. Jeune donc, prometteuse assurément, l’université doit encore convaincre. Elle n’est et, pour cause, de loin pas l’Université la plus prestigieuse du Saint-Empire. En 1506, un riche wurtembergeois avait refusé d’y prendre ses grades. Son doctorat ne vaudrait rien , ajoutant : « la Saxe , c’est le bout du monde civilisé.»</p>
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<p style="text-align: justify;">Retour à Luther. c’est un esprit brillant et surtout travailleur, Luther connaît au printemps 1513 une expérience personnelle et fondatrice, appelée le <i>Turmerlebnis,</i> en référence à la chambre où il étudiait, située dans une tour du <i>Schwarzen Kloster</i> de Wittenberg. Cette nuit-là, il préparait son cours avec soin comme il le faisait régulièrement. Méditant l’Épître aux Romains, il buttait sur les mots de Juste et de Justice. Toujours aussi inquiet, il s’interrogeait, une fois encore, sur le jugement dernier, se demandant s’il était capable de se présenter, lui l’indigne pécheur, devant l’Eternel. Il se souvint alors du verset de l’Épitre aux Romains ( 1, 17) : <i>Car en lui la justice de Dieu se révèle de la foi à la foi, comme il est écrit : le juste vivra de sa foi.</i> Subitement, il lui devint évident que la bonté de Dieu réside dans le fait que le Christ seul nous justifie et nous sauve. Ce ne sont pas nos actes, fussent-ils bons, qui nous préserveront des flammes de l’enfer mais uniquement notre foi en la miséricorde de Dieu. Martin était devenu Luther ! Nous étions pourtant à quatre ans du fameux épisode des 95 thèses de 1517.</p>
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<p style="text-align: justify;">Toujours scrupuleux et curieux, Luther mûrit au sein d’une vie monastique qui l’épanouit intellectuellement contrairement à ce qu’il dira plus tard. A Wittenberg, il s’imprègne de la Bible- notamment des psaumes que la tradition chrétienne mettait dans la bouche du Christ &#8211; et des écrits de saint Augustin. Il commente l’épître de l’apôtre Paul aux membres de l’Eglise de Rome, celle aux Hébreux, qu’on attribuait alors encore à Paul, et aux Galates . En fait, il donne des cours sur les livres bibliques prenant ses distances avec la théologie scolastique. Aux cours, il ajoute la dispute théologique, autre cadre universitaire traditionnel. Il les préside. L&rsquo;une porte sur les forces et la volonté de l’homme sans la grâce, en 1516, l’autre sur la théologie scolastique.</p>
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<p style="text-align: justify;">Il prêche aussi. La prédication est son mode d’expression durable, véritable exercice de catéchèse, où il peut laisser libre cours à sa réflexion et à ses critiques. Sa vision de Dieu se précise. Inutile de se concilier Dieu par des mortifications et, pour utiliser une métaphore sportive, des performances religieuses, il faut faire uniquement confiance au salut qu’il offre par la pure grâce, autrement dit comment acquérir pour soi-même l’assurance d’un au-delà caractérisé par la félicité plutôt que par le jugement rigoureux de Dieu ?</p>
<p style="text-align: justify;">Se référant à Augustin, il souligne l’incapacité de la volonté humaine à coopérer au salut.</p>
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<p style="text-align: justify;">Raison de plus pour protester contre la prédication de Johannes Tetzel, frère dominicain qui prêche dans le diocèse du cardinal Albert de Brandebourg et qui fait peur aux gens en leur brossant un tableau inquiétant du purgatoire pour mieux les posséder. Ne leur propose-t-il pas d’abréger leur tourment par l’acquisition contre argent des fameuses indulgences qui les soulageront  comme ils soulageront les âmes des ancêtres, parents ou proches qui les ont précédés dans la tombe, partiellement ou totalement selon l’effort financier consenti. On lui prête ces paroles fortes destinées à impressionner les âmes crédules :</p>
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<p style="text-align: justify;"><i>Sobald der Gülden im Becken klingt im huy die Seel im Himmel springt </i> que l’on peut traduire ainsi : <i>Sitôt que sonne votre obole, Du feu brûlant l&rsquo;âme s&rsquo;envole</i>.</p>
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<p style="text-align: justify;">Ce n’est pas cela l’enseignement du Christ. Luther estime de son devoir de réagir et rédige 95 thèses destinées à susciter un débat entre théologiens et, pour l’immédiat, à alerter le cardinal archevêque de Mayence, Albert de Brandebourg, pour le compte duquel prêche Tetzel.</p>
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<p style="text-align: justify;">Arrêtons nous un instant à l’histoire de cet affichage  réalité historique ou tradition, voire légende où l’on voit, un Luther passablement remonté, le marteau à la main, placarder sur la porte de la <i>Schlosskirche</i> un ou des placards relatifs aux indulgences.</p>
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<p style="text-align: justify;">Qu’en fut il vraiment ? La source de ce placardarge est à attribuer à Melanchthon qui, au lendemain de la mort de Luther, rédige en 1546 une courte biographie en introduction au deuxième tome des oeuvres latines de Luther. Presque trente ans se sont déroulés depuis l’affichage auquel Melanchton n’avait pas assisté.</p>
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<p style="text-align: justify;">En 2007, le débat est rallumé quand on trouve une note de Georges Rörer, un autre collaborateur de Luther, dans un exemplaire du Nouveau Testament  publié à Wittenberg en 1540. Qu&rsquo;y lit-on ?<i> L’an du Seigneur 1517, la veille de la Toussaint, les thèses sur les indulgences ont été placardées aux portes des églises par le Docteur Luther</i>.</p>
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<p style="text-align: justify;">La note de Rörer a le mérite d’être datée du vivant de Luther, mais Rörer pas davantage que Melanchthon ne fut un témoin direct de la scène. On notera cependant que l’ affichage est étendu cette fois-ci à l’ensemble des églises de Wittenberg.</p>
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<p style="text-align: justify;">L&rsquo;affichage des débats universitaires est en réalité une pratique traditionnelle.  Il faut bien faire un peu de publicité. C’est en général un appariteur de l’université qui s’y colle et c’est probablement ce qui advint avec l’affichage de Luther. La pratique est usuelle. En 1517, six mois avant Luther, son collègue Carlstadt avait affiché 151 thèses pour une <i>disputatio</i> ainsi qu’il l’indique dans une lettre. Ajoutons pour être tout à fait complet que les statuts de l’Université de Wittenberg prescrivaient pour les <i>disputationes</i> de faire connaître les thèses à plusieurs endroits de la ville, aux portes des  églises.</p>
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<p style="text-align: justify;">Lisons le préambule des thèses de Luther pour nous assurer de l’exemplarité d’un comportement qui n’est rien d’autre que d’usage et de tradition : <i>Par amour pour la vérité et dans le but de préciser les thèses suivantes seront soutenues à Wittenberg, sous la présidence du révérend père Martin Luther, ermite augustin, maître ès art, docteur et lecteur de la sainte théologie. Celui-ci prie ceux qui étant absents ne pourraient discuter avec lui, de vouloir bien le faire par lettre. Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. Amen</i>.</p>
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<p style="text-align: justify;">Comme Carlstadt, il a dans un premier temps convié au débat ceux qui se trouvaient à Wittenberg et par lettre quelques théologiens des environs  comme Johannes Lang. il a également envoyé ses thèses à l’évêque de Brandebourg dont il dépendait : Jérôme Schulz. Albert de Brandebourg refusa de répondre « au fils indigne » mais envoya les thèses à Rome en décembre 1517. Il les avait découverts tardivement, en déplacement à Aschaffenbourg au momentde l’envoi.</p>
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<p style="text-align: justify;">En résumé, l’affichage des thèses n’est ni un acte révolutionnaire ni une provocation mais un acte universitaire courant en matière de communication.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais c’est aussi le début de quelque chose de plus important, l’acte d’un homme libre qui, à partir de novembre 1517, va changer de patronyme. il utilisera pendant quelque temps le nom grec <i>Eleutheros, </i>soit l’homme libre, libéré ou libérateur puis revint à un patronyme plus conforme à son identité, déplaçant le <i>TH</i> central du mot grec sur son nom de famille : Luder devient Luther.</p>
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<p style="text-align: justify;">Une fois les thèses de Luther transmises à Rome la curie va instruire un procès  en hérésie contre lui sans lui répondre sur le fond. Protégé par l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage, Luther évite de faire le voyage à Rome, pour y être entendu et probablement condamné. Il sera interrogé à plusieurs reprises, en 1518, sur le sol allemand.</p>
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<p style="text-align: justify;">En avril 1518, c’est chez les Augustins de Heidelberg, c’est à dire devant les gens de son propre ordre que Luther est invité à s’exprimer et à expliquer sa position. Cette rencontre, qui n’est qu’une étape parmi d’autres, retient notre attention. C’est là que Martin Bucer, le rencontre pour la première fois. Dès le mois de février 1518, le pape Léon X avait fait valoir à Gabriel Venetus, futur général de l’ordre des Augustins érémites, la nécessité de ramener Luther dans le droit chemin.</p>
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<p style="text-align: justify;">Un chapitre devait se tenir à Heidelberg pour élire un nouveau vicaire général en remplacement de Johann von Staupitz. Luther, vicaire de district de la congrégation de Saxe, se devait d’être présent, son mandat également arrivait à expiration. Staupitz le pria d’y exposer ses positions théologiques pour clarifier les choses au sein d’un ordre qui n’avait aucune envie de voir un de  ses membre traduit en procès à Rome. Luther demeura à Heidelberg du 21 avril au 1er mai 1518. La dispute académique eut lieu le 26 avril 1518 dans le bâtiment de la Faculté des Arts, non loin du couvent des Augustins. La majeure partie des auditeurs étaient des moines augustins, des professeurs et des étudiants de l’université locale étaient également présents, de même que des habitants de la ville et quelques jeunes théologiens, promis à un bel avenir au sein du camp évangélique : Johannes Brenz, futur réformateur du Wurtemberg, Martin Brecht qui officiera à Ulm, Theobald Billican et Martin Bucer, futur réformateur strasbourgeois dont l’influence s’étendit, on le sait, dans toute l’Allemagne du Sud.</p>
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<p style="text-align: justify;">Ce ne furent pas les indulgences qu’il stigmatisa à Heidelberg mais la théologie scolastique en défendant les 40 thèses qu’il avait rédigées pour l’étudiant Leonard Bayer qui l’avait accompagné à Heidelberg. 28 d’entre elles étaient des thèses de théologie, 12 autres des thèses de philosophie. Ces dernières règlent son compte à Aristote et à la philosophie scolastique, se plaçant ainsi dans la tradition humaniste représentée à l’université de Heidelberg. Les thèses philosophiques sont plus novatrices. On y trouve déjà les éléments de la théologie luthérienne : la vanité des oeuvres humaines par opposition aux oeuvres de Dieu ; la fausse sécurité suscitée par les oeuvres des hommes ;  le rejet du libre arbitre : l’homme par sa seule volonté ne peut pas collaborer  à son salut ; la théologie de la croix plutôt que celle de la gloire : « il n’est pas suffisant ni profitable à personne de connaitre Dieu dans sa gloire et dans sa majesté s’il ne le connait pas aussi dans dans l’humilité  et l’ignominie de la Croix ». A coté de la croix et de l’humilité monastique, Luther insiste sur la foi, pur don de Dieu : «  Celui-là n’est pas juste qui oeuvre beaucoup , mais plutôt celui qui, sans oeuvre croit beaucoup au Christ ».</p>
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<p style="text-align: justify;">Inutile de dire que Luther conquit son public. Il s’est adapté à son auditoire. Il se rend bien compte que sa théologie apparaît aux docteurs de Heidelberg «  comme quelque chose d’étranger ». Ses anciens maîtres d’Erfurt ne le reconnaissent plus. Il sont largués. «Mais, ainsi que l’écrit Luther à son ami Spalatin, les étudiants et toute la jeunesse pensent autrement et j’ai l’espoir insigne que, de même que le Christ s’est tourné vers les païens alors que les Juifs le rejetaient, de même sa véritable théologie, rejetée par les vieux    docteurs obstinés, se tournera vers la jeunesse. »</p>
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<p style="text-align: justify;"> Au milieu de cette jeunesse voici Bucer. Ce Bucer qu’avait-il fait jusque là ?</p>
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<p style="text-align: justify;"><b><i>Bucer avant Luther </i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Nous souvenons de sa jeunesse pauvre et studieuse. Né le 11 novembre 1491 à Sélestat dans une famille de tonneliers qui a du mal à joindre les deux bouts. Élevé par un grand-père pour le moins aimant après que les parents de Martin eussent émigré à Strasbourg pour y gagner plus confortablement leur vie. Autrement dit, abandonné ou presque. On pense qu’il suivit les cours de l’école latine où Beatus Rhenanus, son aîné de 6 ans, l’avait précédé. Mais on le suppute plus qu’on ne le prouve. Nous n’avons aucune trace historique ou écrite du passage du jeune Martin dans la prestigieuse école alors dirigée par Crato Hoffmann puis par Jérome Gebwiller qui remplace ce dernier en 1501. Nous savons cependant que sur l’initiative probable de son grand-père, il entra dans le couvent des dominicains de Sélestat en 1506-1507.</p>
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<p style="text-align: justify;">Ce dernier au milieu de la constellation des couvents de l’ordre des frères prêcheurs en Alsace depuis le début de l’aventure des ordres mendiants, possède encore quelques solides atouts. Fondé en 1282 dans notre ville, Il s’est réorganisé au début du XVIe siècle, adoptant, non sans mal et tardivement, en 1507, la réforme de la stricte observance. Il a conservé une réputation solide et a été dirigé épisodiquement par des prieurs qui ont fait carrière.</p>
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<p style="text-align: justify;">On s’accorde à dire que le couvent de Sélestat, possédait une bibliothèque bien fournie, suffisamment riche, pour permettre à un jeune avide de connaissance de nourrir sa curiosité. Le jeune Martin, en tout cas, s’y enrichit considérablement. Y a-t-il découvert les écrits d’Érasme de Rotterdam dont on parle beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur des couvents, dont on sait l’ardeur de vouloir réconcilier les belles lettres et la théologie, dont les <i>Adages </i>– ces commentaires de proverbes d’auteurs anciens — se répandent, dont <i>l’Éloge de la folie</i>, publiée en 1511 à Strasbourg, chez l’imprimeur Mathias Schurer, originaire de Sélestat, connaît un succès fracassant et inquiétant, inquiétant parce que cet objet littéraire non identifié interpelle, déclenchant des réactions indignées des gens d’Église, de l’université de Louvain et de Paris et de quelques moines espagnols : Une satire de toutes les folies humaines, un joyeux exercice de style caustique et piquant où la folie s’exprime à la première personne, une déclaration lyrique exaltant la folie de la croix. De quoi quelque peu secouer les consciences spirituelles endormies.</p>
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<p style="text-align: justify;">On ne sait pas si Bucer fut heureux à Sélestat au sein du couvent des frères prêcheurs. Il n’a pas dû passer inaperçu. Ses supérieurs l’ont remarqué et .semblent nourrir quelques grands desseins pour lui. À l’automne 1507, il est ordonné acolyte au couvent de Strasbourg, puis diacre, au même endroit, trois années plus tard. Le premier grade permet l’accès aux études de théologie. A-t-il été remarqué, montrant des dispositions réelles pour les études théologiques dont, à l’intérieur des couvents des dominicains, on sait qu’elles sont réservées aux futurs professeurs ? Aurions-nous là les ingrédients d’une carrière toute tracée, un cursus dominicain où les études sont nécessaires et solides depuis que Dominique les fonda en 1216 pour défendre la vraie foi et extirper l’hérésie ?</p>
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<p style="text-align: justify;"> Ordonné prêtre à Mayence en 1516, le voilà envoyé en janvier 1517 à la Haute École de Heidelberg qui conférait le titre de docteur aux membres de l’ordre, leur permettant ainsi, grâce à cette habilitation, d’enseigner dans les facultés de théologie. La voie de frère Martin est sur de solides rails. Il a 26 ans. À Heidelberg, il n’est pas dépaysé. Le couvent n’est pas tout à fait ce lieu de réaction et de conservatisme qu’il accabla, une fois qu’il l’eût quitté. La maison est plutôt accueillante à l’humanisme chrétien. On y serait plutôt favorable aux thèses d’Érasme et à ses émules. Bucer continue de profiter du riche enseignement prodigué par les frères. En bon humaniste, ardent partisan du retour aux sources, il se perfectionne en grec et en hébreu. Il explique à ses jeunes confrères étudiants les psaumes, le théologien scolastique du XIe siècle Pierre Lombard mais aussi Érasme, et se prépare lentement et sûrement à une carrière féconde de professeur d’exégèse et d’édition de commentaires bibliques.</p>
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<p style="text-align: justify;">La bibliothèque personnelle de Bucer d’après l’inventaire que nous en connaissons, daté de 1518, est parfaitement équilibrée entre ouvrages théologiques qui se rattachent à la grande tradition thomiste de l’ordre, et une autre bonne moitié d’ouvrages de rhétorique, d’histoire, de grammaire et de poésie, d’essence indubitablement humaniste.</p>
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<p style="text-align: justify;">« Grâce à ses lectures étendues, écrit Jean Rott qui publia une partie de sa correspondance, à son excellente mémoire, à sa performance dialectique et à sa rapidité de réplique, il acquit dans les disputes religieuses, une aisance qui fit de lui un protagoniste tout désigné pour les débats et colloques des années à venir. »</p>
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<p style="text-align: justify;"><b><i>L’incroyable rencontre </i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Et voilà qu’à Heidelberg, il rencontre les 26 et 27 avril 1518, l’autre Martin, Luther ! Il assiste à la fameuse dispute dite de Heidelberg, où le frère augustin, Martin Luther, est invité à présenter au couvent local des augustins sa position, après son fameux coup d’éclat du 31 octobre 1517.</p>
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<p style="text-align: justify;">Dès le 1<sup>er</sup> mai, Bucer rend compte, avec enthousiasme à son ami Beatus Rhenanus de la dispute et de sa rencontre. Il connaît à peine Luther et le voilà conquis. Il a dîné avec lui. Il est subjugué. Il vante ainsi sa supériorité sur les contradicteurs de la dispute : « Ils avaient beau s’efforcer de le désarçonner avec leurs subtiles arguties, ils n’arrivaient pas à le faire reculer d’un pouce. Il répond avec une grâce étonnante, il écoute son adversaire avec une patience incomparable, il saisit et dénoue les nœuds des objections avec une subtilité toute paulinienne – pas du tout à la manière de Duns Scot — et par ses réponses courtes, fondées et exclusivement puisées au trésor des Saintes Écritures, il suscite l’admiration de tous, ou presque. »</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer commente les 28 thèses présentées par Martin Luther et prend position sur les 13 premières. Ce sont les thèses théologiques, plus que les thèses philosophiques qui sont une critique de l’aristotélisme qui retiennent son attention. Les thèses 1 et 25 constituent toute la base de l’argumentaire luthérien. La fondation de la théologie réformée est posée : ce ne sont pas les oeuvres qui justifient le croyant mais Dieu qui le justifie par la foi si l’homme place toute sa confiance sur le seul Christ :<i> Nicht der ist gerecht der vie tut, sonder wer ohne tun , viel an Christus glaubt.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Bucer adhère à l’essentiel des thèses de Luther, mais y apporte cependant quelques nuances. Certes la foi seule précède et l’emporte sur les actes mais la bonne attitude du chrétien importe aussi, ne découle-t-elle pas de la foi ? Bien sûr que nous sommes indignes de nous présenter devant Dieu et que nous somme pécheurs devant la loi de Dieu, mais le Christ nous donne les moyens d’affronter celle ci par l’Esprit saint. L’énergie en Christ c’est l’Esprit saint qui nous la donne.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer pour impressionné qu’il soit, n’est plus tout à fait au début de son cheminement spirituel. Érasme et Thomas d’Aquin ont également contribué à sa formation intellectuelle et spirituelle. Il n’en est plus à la page blanche où tout peut s’imprimer encore.</p>
<p style="text-align: justify;">Au moins autant que ses idées, c’est la personnalité de Luther qui le fascine. Il voit bien la différence entre ce dernier et Érasme, son modèle jusque-là.  Luther est plus radical voire révolutionnaire qu’Érasme. Plus direct, il ne se contente pas d’insinuer mais il affirme et assène ses vérités. Pour le reste, au moment de la rencontre de Heidelberg, il voit surtout ce qui les rapproche ou qu’ils partagent : l’importance de la Bible, la références aux Pères de l’Église,  la figure centrale du Christ, la Foi et la vie en découlant.</p>
<p style="text-align: justify;">Luther, qui avait probablement été méfiant vis-à-vis d’un représentant d’un ordre qui continuait à être celui des inquisiteurs, ne fut pas insensible à cette rencontre. Dans une lettre à son ami Spalatin, conseiller du duc de Saxe Frédéric le Sage, il en parle ainsi : « C’est sans doute le seul moine sincère de son ordre, un jeune homme qui promet beaucoup. Il m’a accueilli à Heidelberg avec un cœur avide et pur et nous avons pu en parler ensemble. Il est digne d’amour et de fidélité , et aussi d’espoir. »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Destins croisés</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure,  Bucer est encore dominicain, convaincu &#8211; il n’est pas le seul ;- que l’église pouvait être réformée de l’intérieur en revenant à la Bible, aux pères de l’Église, tout en s’appuyant sur l’illustre Thomas d’Aquin, qui fut dominicain avant lui, Érasme qu’il continue de vénérer et qu’il veut même rencontrer à Louvain et Luther pour qui il s’est pris d’une passion intellectuelle et spirituelle subite. Un coup de foudre !</p>
<p style="text-align: justify;">En mai 1520, le chapitre provincial de Francfort-sur-le-Main le confirme comme <i>magister studentium</i> à Heidelberg. C’est une promotion assurément méritée. On n’a rien à lui reprocher. La preuve, on le promeut. La porte du doctorat en théologie lui est ouverte. Mais le monde de l’Eglise est en train de changer. Bucer a eu le temps de s’en apercevoir. Il a voyagé à Francfort en 1518, à Bâle en 1519. On le retrouve plusieurs fois à Spire en 1520, à Francfort et à Strasbourg également. Les écrits de Luther se sont répandus dans les imprimeries de la région, à Strasbourg, notamment, où huit d’entre eux sont imprimés en 1518 et une vingtaine en 1520.</p>
<p style="text-align: justify;">Revenons à Luther. la question des indulgences s’est quelque peu déplacée. C’est l’autorité au sein de l’église qui devient le principal enjeu entre ses partisans et adversaires. Le 12 octobre 1518, le cardinal Cajetan le rencontre à Augsbourg en marge de la diète d’Empire et lui ordonne de se rétracter. Luther refuse puisqu’il ne s’est écarté ni de l’Écriture ni des Pères de l’Eglise et que la vérité est maîtresse même du pape.</p>
<p style="text-align: justify;">Les divergences sont de plus en plus nombreuses. En 1519, alors que Charles Quint est devenu empereur, a lieu la dispute de Leipzig où Luther s’oppose à Jean Eck, autre théologien fidèle à Rome. Luther affirme que le pape et les conciles peuvent se tromper. Selon lui l’Eglise n’a pas besoin d’un chef terrestre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Les bornes, tant est qu’elles existent, semblent être franchies. Tandis que son procès d’hérésie suit son cours, les Facultés de Théologie de Cologne et de Louvain condamnent comme hérétiques les affirmations tirées de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Les trois grands traités de Luther de 1520 n’arrangent guère les choses. ( <i>A la noblesse chrétienne, La papauté de Rome, Prélude à la captivité babylonienne de l’Eglise). </i>Luther y critique la distinction entre clercs et laïcs, les prétentions terrestres de la papauté et la conception traditionnelle des sept sacrements.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa lettre dédicace à la <i>Liberté du chrétien </i>(octobre 1520), on peut lire ces fortes paroles : « Léon, tu te trouves là comme un agneau au milieu des loups, comme Daniel au milieu des lions et comme Ézechiel, tu as ta demeure parmi les scorpions. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le 15 juin 1520n la bulle <i>Exsurge Domine </i>condamne 41 affirmations tirées de ses écrits et lui donne 60 jours pour se rétracter sous peine d’excommunication. Lorsqu’à l’automne, il apprend la nouvelle, il prend la plume contre « la bulle exécrable du pape »  et demande la réunion d’un concile libre contre le pape Léon X.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 3 janvier 1521, la bulle <i>Decet Romanum Pontificem </i>l’excommunie avec ses partisans.</p>
<p style="text-align: justify;">Les 17 et 18 avril 1521, il est entendu à la diète de Worms en présence de l’empereur. On lui demande une dernière fois de se rétracter en révoquant le contenu de ses doctrines et livres. Il refuse, une fois encore. Il faudrait le convaincre par l’Écriture et par d’évidentes raisons, sa conscience, proclame-t-il est captive de la parole de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 26 mai 1521, l’Edit de Worms le met au ban de l’Empire et ordonne la  destruction de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais Frédéric le sage l’a déjà mis à l’abri à la Wartburg.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à Bucer, cette année 1521 aura elle aussi été déterminante. Il est  relevé de ses voeux monastiques en avril 1521. Il rejoint, après quelques péripéties, l’Ebernburg, le château fort de Franz von Sickingen, qui abrite déjà le chevalier Ulrich von Hutten qui l’avait décrit comme « une auberge de justice » et Johannes Oecolampade, le futur réformateur bâlois, dont, bien plus tard, Bucer épousa la veuve Vibrandis Rosenblatt.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous sont en rupture de ban et de plus en plus acquis aux idées de Luther. Ils s’inquiètent même pour sa personne et craignent que sa convocation à la diète de Worms ne le jette dans la gueule du loup. Ceux de l’Ebernburg sont prêts à l’accueillir et envoient Bucer pour l’intercepter. Bucer le rencontre à Oppenheim, tente de le convaincre mais échoue. Luther va poursuivre sa route, et en homme libre se défendre envers et contre tous.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer est plus que jamais martinien. En 1520, quand Luther publie son manifeste à la noblesse allemande, il écrit, enthousiaste à Georges Spalatin :  Ô divin sauveur, c’est la quintessence de la piété ! il n’y a pas un seul mot  contre lequel je trouverai un argument dans la Bible. Au contraire, cet écrit me renforce dans les convictions que j’avais déjà : cet homme est, sans aucun doute , vivifié par l’esprit du Christ et irrésistiblement poussé par lui ».</p>
<p style="text-align: justify;">On sait que Bucer lui resta fidèle jusqu’au bout. Malgré les vicissitudes qui accompagnèrent l’édification du protestantisme allemand, malgré les humeurs et les emportements de Luther. Quand se déchaînèrent quelques vives critiques  contre l’ancien moine Augustin après sa mort, le 18 février 1546, c’est encore Bucer qui monta au créneau, écrivant : « Je sais que beaucoup de personnes haïssent Luther. Et pourtant il est sûr que Dieu l’a beaucoup aimé et qu’il ne nous a pas donné pour L’Évangile d’instrument plus saint et plus efficace que lui. Luther avait des défauts, de grands défauts même. Mais Dieu les a acceptés et pris à son service, lui donnant plus qu’à aucun autre mortel un esprit puissant et une force divine pour annoncer son fils et vaincre l’Antéchrist. Celui que Dieu a pleinement accepté et attiré à lui, celui qui a lutté contre le mal comme personne d’autre, comment moi, pauvre serviteur, misérable pécheur dont le zèle pour la justice est si faible, comment pourrais-je le rejeter et le réprouver pour des défauts qu’il ne faut certes pas louer, mais n’avons nous pas l’habitude d’exiger l’indulgence pour nos propres défauts qui sont bien plus graves ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Cet hommage sincère à l’oeuvre de Luther prend une résonance particulière dans cette année de célébration et de commémoration. Elle ne fait pas de Luther un saint, elle nous rappelle qu’il fut un homme de son temps, elle nous invite aussi à le considérer comme un homme pour notre temps . Tout comme  Bucer d’ailleurs. Tant du point de vue confessionnel qu’en dehors. Luther a trouvé dans l’histoire une place importante. La confessionnalisation et le territorialisme du christianisme occidental sont une donnée toujours actuelle.   Vatican II a montré ce que Luther a pu amener au catholicisme. Luther serait -il un maître commun pour toutes les Eglises ? Le dialogue luthériens -catholiques aboutissait en 1983 au document commun <i>Martin Luther, témoin de Jésus-Christ.</i> Il nous apprenait «qu’il nous est possible aujourd’hui d’apprendre ensemble chez Luther». En autres, par son témoignage rendu au message biblique de la justice gratuite et libératrice de Dieu, la priorité de la parole de Dieu dans la vie, dans l’enseignement et le service de l’église, la grâce comme relation personnelle de l’homme à Dieu, l’exhortation à l’Église à se laisser constamment réformer par la parole de Dieu…</p>
<p style="text-align: justify;"> Quant aux thèmes plus généraux, non strictement confessionnels portés par Luther et Bucer reconnaissons que la liberté de l’homme, l’esprit critique, l’effort de discernement, le refus de sacraliser la réalité du monde, le rôle de l’éducation, l’esprit de concorde, la tolérance, la recherche du dialogue, l’engagement social, l’engagement quotidien sont des préoccupations plus que jamais actuelles !</p>
<p style="text-align: justify;"> Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. C’est ce qui advint !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Pour en savoir plus :</i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551), Un réformateur et son temps</i>, Strasbourg, PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">Hartmut Joisten, <i>Martin Bucer, un réformateur européen</i>, Strasbourg, Librairie Oberlin, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Eur</i>ope, catalogue d’exposition à l’occasion du 500<sup>e</sup> anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer 1491-1991. Strasbourg, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Herder, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i>, sous la direction de Pierre Gisel Puf, 1995, 2006.</p>
<p style="text-align: justify;">Heinz Schilling,<i> Luther</i>, Paris, Salvator, 2014</p>
<p style="text-align: justify;">Marc Lienhard, <i>Luther</i>, Genève, Labor et Fides, 2016</p>
<p style="text-align: justify;">Matthieu Arnold, <i>Luther</i>, Paris, Fayard, 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Le vent de la Réforme, Luther 1517</i>, Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Olivier Jouvray, Fillipo Cenni, Mathieu Arnold ( conseiller historique) <i>Luther</i>, Bande dessinée, Glénat, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Opéra <i>Luther ou le mendiant de la grâce</i>, livret Gabriel Schoettel, musique Jean Jacques Werner, Strasbourg, automne 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, conférence au Foyer protestant Martin Bucer de  Sélestat, octobre 2017</strong></em></p>
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		<title>Bucer avant Bucer</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jan 2017 15:46:33 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Dans le cadre de notre projet de (re)découvrir ensemble Martin Bucer, le plus illustre des Sélestadiens, mais de loin pas le plus connu d’entre eux, je vous avais présenté les grandes lignes de sa biographie, l’an dernier, à la même &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/bucer-avant-bucer/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/bucer-avant-bucer/th-1/" rel="attachment wp-att-660"><img class="alignleft size-full wp-image-660" alt="th-1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2017/01/th-1.jpg" width="275" height="300" /></a>Dans le cadre de notre projet de (re)découvrir ensemble Martin Bucer, le plus illustre des Sélestadiens, mais de loin pas le plus connu d’entre eux, je vous avais présenté les grandes lignes de sa biographie, l’an dernier, à la même époque, autour de la Saint-Martin. Une date que nous ne pouvons manquer puisque elle est à la fois celle de son anniversaire &#8211; il est né le 11 novembre 1491 &#8211; et celle où l’on célèbre l’un des saints les plus connus de l’Occident chrétien, celui de Martin de Tours, Martin le miséricordieux qui partagea son manteau avec un pauvre et qui était né dans la lointaine Pannonie, aujourd’hui Hongrie.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous nous étions promis d’approfondir davantage encore le portrait de notre Martin sélestadien, de décrire les riches et contrastées heures de sa vie pour mieux cerner le rôle qu’il joua dans l’histoire, non seulement de l’Alsace, mais également du Saint Empire, et partant, d’une partie de l’Europe dans la construction difficile mais exaltante de la Réforme dont nous fêterons l’année prochaine le point de départ : 1517, quand à Wittenberg, Luther afficha ses 95 thèses contre les indulgences, n’imaginant pas un seul instant l’ébranlement et la déflagration que son geste allait provoquer dans l’Occident chrétien.</p>
<p style="text-align: justify;">Point de Réforme sans Bucer mais ce Bucer-là quelle fut son histoire première ? D’où vient-il, qui fut-il avant de devenir le patron de l’église strasbourgeoise et le grand arpenteur des terres germaniques et même anglaises pour, à la fois, défendre et développer le mouvement réformateur. Autrement dit, il y a une histoire avant l’histoire, un Bucer avant Bucer, celle d’un gamin, fils et petit fils de tonnelier, élevé par un grand père démuni qui remplaça difficilement des parents absents ; jeune dominicain, mal à l’aise dans un ordre mendiant autrefois prestigieux qui avait cessé d’être exemplaire, et que le hasard des tribulations plaça sur le chemin de Luther, moine augustin en rupture de ban, rencontre dont il ne se remit jamais; prêtre bientôt défroqué et vite marié qui erra quelque temps avant de se fixer à Strasbourg pour commencer sa vraie vie, à 33 ans quand d’autres l’achèvent…</p>
<p style="text-align: justify;">La tranche de vie de Bucer, que je vous présente aujourd’hui, s’étend de 1491, où il naît à Sélestat, et 1523, où il se réfugie à Strasbourg. Quelques décennies donc, soit les années de jeunesse et d’apprentissage qui forgent un caractère et scellent un destin. Je vous ai, l’année dernière, conté combien cette période fut déterminante dans l’histoire de notre civilisation et culture. Je n’y reviendrai pas et me contenterai juste de me pencher sur son année de naissance, 1491, qui est aussi celle d’Henry VIII d’Angleterre, futur fondateur de l’église gallicane, et celle d’Ignace de Loyola, qui créera la société de Jésus et qui sera l’ardent artisan de la Contre-Réforme. Un an plus tard, Christophe Colomb allait découvrir les Indes Occidentales, près des côtes de l’Amérique, Alexandre VI de la famille des Borgia devenir Pape et les Espagnols conquérir le royaume maure de Miranada, y installer l’inquisition et expulser les Juifs…<br />
Ces années-là étaient particulièrement agitées. Tout au long des XVe et XVIe siècle, les guerres, la famine et les épidémies font rage. La menace turque pèse sur l’Europe et inquiète les esprits. Le péché, en cette période de troubles, serait-il, aux yeux de la population, responsable des calamités qui affligent l’humanité? Les hommes se conduisent honteusement, l’église étale ses richesses et les moines leur oisiveté alors que la misère croît. Le moment n’est-il pas venu de changer de comportement? L’humanité est-elle arrivée à son terme? Ils sont nombreux à penser, tout comme ce jeune moine augustin dénommé Martin Luther, que la fin des temps est proche.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>La ville de Sélestat, si forte, si fragile</strong></em><br />
La ville où il naît, où il passe son enfance n’est pas la ville la plus importante de l’Alsace, loin de là. Mais elle n’est pas la moindre non plus.  Gros bourg rural, fort de 4000 personnes environ, enserrée dans ses trois enceintes dont la dernière est achevée vers 1425, agricole et artisanale comme la plupart des autre villes de la décapole, cette alliance défensive de dix villes alsaciennes, pour la plupart nées au XIIIe siècle, dont elle fait partie depuis 1354. Assurément champêtre, adossée au pied du Haut-Koenigsbourg qui domine la plaine, si l’on examine la gravure plus tardive de Sebastian Münster dont la Cosmographie date du milieu du XVIe siècle, Sélestat apparaît, telle que nous la connaissons encore «  <em>située au milieu du pais d’Alsace en fort bon lieu.</em> »Sa situation centrale est (déjà) un atout. La Décapole s’y réunit, elle couvre un territoire large qui va de Wissembourg à Mulhouse, elle y laisse même ses archives. A défaut d’être l’aiguillon d’une alliance où Haguenau pour des raisons d’ancienneté et Colmar, déjà fort habile diplomatiquement, jouent les premiers rôles, elle en est la mémoire, ce qui convient assez bien à son caractère.</p>
<p style="text-align: justify;">Non, elle, elle excelle ailleurs, dans l’éducation et la formation de futures élites intellectuelles. Son école latine, depuis quelques décennies et pour quelques décennies encore, attire des élèves de toute l’Alsace, des jeunes d’outre-Rhin et de la Suisse du nord-ouest. Elle est paroissiale et humaniste, cultive l’amour des belles lettres, de l’éloquence, encourage le retour aux sources antiques, par la connaissance et l’analyse critique, veille par l’exemple, la conviction et la foi de ses enseignants à former de bons chrétiens. Comme la majorité des tenants du <em>Früh-Humanismus</em>, elle sent et sait que la réforme nécessaire de l’église, qui s’égare, passe par une transformation des cœurs et des comportements ainsi que par l’éducation de ses ouailles, prêtres y compris.</p>
<p style="text-align: justify;">Le Sélestat réel n’est pas celui de l’école aussi rayonnante soit–elle. Traversée par de nombreux ruisseaux, elle fait parfois songer à la  Hollande si l’on suit Beatus Rhenanus qui la considère cependant davantage comme une place forte plutôt qu’une ville. Sont-ce ses nombreuses tours, portes, enceintes et cours d’eau que la reconstitution, datée de 1915, d’Alexandre Dorlan, de Sélestat à la fin du XVIe siècle illustre, qui lui donnent cette image ?</p>
<p style="text-align: justify;">Celle-ci au moment où Bucer y voit le jour est plus friable. Son économie stagne. La navigation sur l’Ill, qui avait contribué à son développement, décline de même que les activités portuaires au nouveau Ladhof, à l’ouest de la ville qui remplace l’ancien, tout proche, mais ensablé, depuis le milieu du XIVe siècle. On s’est réorienté vers un commerce de proximité avec les communes voisines. Son vin s’exporte moins qu’autrefois. Le climat, la terre humide n’y sont pas étrangers. A la stagnation économique correspond un mal-être social. Comme ailleurs, à côté d’une minorité de négociants et de marchands qui s’en tirent correctement, occupant en outre les postes du gouvernement municipal, la majorité s’est appauvrie. Le système corporatif s’essouffle. Il corsète la vie économique, encadre quand il n’empêche pas les initiatives et limite l’ascension sociale. Les compagnons deviennent de moins en moins maîtres. Que dire de l’espérance des apprentis d’aboutir au sommet de l’échelle sociale ?</p>
<p style="text-align: justify;">La société sélestadienne n’est pas homogène. Ni égalitaire malgré les apparences. A côté des bourgeois, propriétaires de leur habitation et disposant de quelques ressources financières, capables de soutenir la banque de change locale, voici les demi-bourgeois, les Soldner comme on les appelle ici. Citoyens de second rang si l’on peut dire. Les tensions à l’intérieur de la cité ne sont pas rares. En 1493, Hans Ulmann, pourtant membre du patriciat local est le grand animateur du mouvement d’insurrection et de contestation sociale sinon révolutionnaire du Bundschuh, préfiguration régionale de la Guerre des Paysans qui affecta durablement les consciences et marqua la mémoire collective par sa violence et la fin brutale et tragique de ses acteurs.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Une jeunesse pauvre et studieuse</strong></em><br />
C’est au milieu d’une couche sociale déclassée que naît Martin Bucer. Son père, Claus, est tonnelier comme l’est le grand-père. Ils n’ont pas la pleine citoyenneté parce que trop pauvres. La tonnellerie ne nourrit plus son homme. Nous avons vu que les vins de Sélestat ont perdu de leur  attractivité. Pour vivre et survivre, il faut aller voir ailleurs, aller vers la grande ville, en l’occurrence Strasbourg où s’établissent, dans premières  années du XVI e siècle, les parents de Martin, laissant ce dernier aux bons soins d’un grand père, certes aimant- du moins on l’imagine- mais désemparé. De la mère de Martin, nous ne connaissons rien. Bucer n’en parle jamais. La tradition en fait une sage femme qui se serait appelée Eva mais, là aussi, cela reste à prouver. Nous savons juste qu’elle mourut avant son mari, celui-ci apparaît dans un document de 1538 remarié avec une certaine Margaretha Windecker.</p>
<p style="text-align: justify;">Les fées qui se sont penchées sur le berceau de Martin ne sont pas celles qui se penchèrent sur celui de Beatus Rhenanus dont le père était un boucher qui avait fait fortune, notable reconnu et agissant – il fait partie du gouvernement municipal – et dont la fortune permettra à son fils de faire de confortables études à Paris plus tard et amorcer la constitution de son impressionnante bibliothèque aujourd’hui reconnue par l’Unesco.<br />
Qui conseilla le grand-père dans l’orientation à donner à la vie du jeune Martin ? Avait-il d’ailleurs besoin de conseil ? L’inscrivit-il à l’Ecole latine – il semble que le père fut à l’origine de cette inscription- avant de le placer dans le couvent des dominicains, dont la qualité de l’enseignement était reconnue, mais pas davantage que celle de l’école latine ? Le destinait-on déjà à la prêtrise  par conviction ou parce que l’église seule permet aux pauvres une ascension sociale appréciable ? S’y destinait-il lui-même, touché par une vocation précoce ? Quelle fut la part du jeune Martin dans ce choix. Les parents, désormais éloignés à Strasbourg, eurent-ils leur mot à dire, où laissèrent-ils filer, s’en remettant à la décision qui ne pouvait être que sage du patriarche ?</p>
<p style="text-align: justify;">Reconnaissons que cette partie de la vie de Bucer reste bien floue. Nous émettons plus d’hypothèses que nous avançons de certitude. La vraisemblance et la tradition veulent qu’il ait été élève de l’Ecole latine. L’hypothèse est plausible. On rentrait effectivement à 6-7 ans à l’école pour en sortir vers 15. Mais nous n’avons aucune trace écrite, aucun document attestant qu’il en fut ainsi avec Martin. Sa vie officielle, celle que l’on écrit, donne l’impression de commencer quand il entra dans le couvent des dominicains de Sélestat en 1506/1507 – Voyez combien nous restons imprécis.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais voilà qu’à l’automne 1507, il est ordonné acolyte au couvent de Strasbourg, puis diacre, au même endroit, trois années plus tard. Le premier grade permet l’accès aux études de théologie. A-t-il été remarqué, montrant des dispositions réelles pour les études théologiques dont à l’intérieur des couvents des dominicains, on sait qu’elles sont réservées aux futurs professeurs ? Aurions-nous là les ingrédients d’une carrière toute tracée, un cursus dominicain où les études sont nécessaires et solides depuis que Dominique les fonda en 1216 pour défendre la vraie foi et extirper l’hérésie ?</p>
<p style="text-align: justify;">Le couvent de Sélestat, au milieu de la constellation des couvents de l’ordre des frères prêcheurs en Alsace depuis le début de l’aventure des ordres mendiants, possède encore quelques solides atouts. Fondé en 1282 dans notre ville, Il s’est réorganisé au début du XVIe siècle, adoptant non sans mal et tardivement, en 1507, la réforme de la stricte observance. Il a conservé une réputation solide et a été dirigé épisodiquement par des prieurs qui ont fait carrière. Ainsi Henri Institoris ou Kraemer, prieur de 1482 à 1486, qui enseigna à Augsburg, Salzburg et Venise, davantage connu comme inquisiteur pour l’Allemagne supérieure et pour sa hargne dans sa lutte acharnée contre les sorcières.<br />
On s’accorde à dire que le couvent de Sélestat, possédait une bibliothèque  bien fournie, suffisamment riche, pour permettre à un jeune avide de connaissance de nourrir sa curiosité. Le jeune Martin, en tout cas, s’y enrichit considérablement. Il y découvre entre autres, les écrits d’Erasme de Rotterdam dont on parle beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur des couvents, dont on sait l’ardeur de vouloir réconcilier les belles lettres et la théologie, dont les Adages – ces commentaires de proverbes d’auteurs anciens- se répandent, dont l’Eloge de la folie, publiée en 1509, connait un succès fracassant et inquiétant, inquiétant parce que cet objet littéraire non identifié interpelle, déclenchant des réactions indignées des gens d’église, de l’université de Louvain et de Paris et de quelques moines espagnols. : Une satire de toutes les folies humaines, un joyeux exercice de style, caustique et piquant où la folie s’exprime à la première personne, une déclaration lyrique exaltant la folie de la croix. De quoi quelque peu secouer les consciences spirituelles, abêties et endormies.</p>
<p style="text-align: justify;">La bibliothèque personnelle de Beatus Rhenanus, d’après l’inventaire que nous en connaissons, daté de 1518, est parfaitement équilibrée entre ouvrages théologiques qui se rattachent à la grande tradition thomiste de l’ordre, et une autre bonne moitié d’ouvrages de rhétorique, d’histoire, de grammaire et de poésie, d’essence indubitablement humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est dans ce milieu que baigne d’abord Bucer pour lequel l’ordre semble nourrir de grands desseins. Il est ordonné prêtre à Mayence, en 1516, sans qu’apparemment cela lui pose le moindre problème. Le voilà envoyé en janvier 1517 à la Haute Ecole de Heidelberg qui conférait le titre de docteur aux membres de l’ordre, leur permettant ainsi, grâce à cette habilitation, d’enseigner dans les facultés de théologie. La voie de frère Martin est sur de solides rails. Il a 26ans.</p>
<p style="text-align: justify;">A Heidelberg, il n’est pas dépaysé. Le couvent n’est pas tout à fait ce lieu de réaction et de conservatisme qu’il accabla, une fois qu’il l’eût quitté. La maison est plutôt accueillante à l’humanisme chrétien. On y serait plutôt favorable aux thèses d’Erasme et à ses émules. Bucer continue à profiter du riche enseignement prodigué par les frères. En bon humaniste, ardent partisan du retour aux sources, il se perfectionne en grec et en hébreu. Il explique à ses jeunes confrères étudiants les psaumes, Pierre Lombard et Erasme, et se prépare lentement et sûrement à une carrière féconde de professeur d’exégèse et d’édition de commentaires bibliques. «  Grâce à ses lectures étendues, écrit Jean Rott qui publia une partie de sa correspondance, à son excellente mémoire, à sa performance dialectique et à sa rapidité de réplique, il acquit dans les disputes religieuses, une aisance qui fit de lui un protagoniste tout désigné pour les débats et colloques des années à venir. »(ROTT, 397)</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em> La rencontre avec Luther</em></strong><br />
Et voilà qu’à Heidelberg, il rencontre les 26 et 27 avril 1518, l’autre Martin, Luther. Il assiste à la fameuse dispute dite de Heidelberg, où le frère augustin Martin Luther, est invité à présenter au couvent local des augustins sa position, après son fameux coup d’éclat du 31 octobre 1517 où il afficha sur l’église de Wittenberg ses fameuses thèses contre les indulgences.<br />
Dès le 1er mai, Bucer rend compte, avec enthousiasme à son ami Beatus Rhenanus de la dispute et de sa rencontre. Il connait à peine Luther et le voilà déjà conquis. Il a dîné avec lui. Il est subjugué.  Il vante ainsi  sa supériorité sur les contradicteurs de la dispute : «  Ils avaient beau  s’efforcer de le désarçonner avec leurs subtiles arguties, ils n’arrivaient pas à le faire reculer d’un pouce. Il répond avec une grâce étonnante, il écoute son adversaire avec une patience incomparable, il saisit et dénoue les nœuds des objections  avec une subtilité toute paulinienne – pas du tout à la manière de Duns Scot- et par ses réponses courtes, fondées et exclusivement puisées au trésor des Saintes écritures, il suscite l’admiration de tous, ou presque. »(JOISTEN, 31)</p>
<p style="text-align: justify;">L’admiration est réelle, le langage presque amoureux. Luther, qui avait probablement été méfiant vis-à-vis d’un représentant d’un ordre qui continuait à être celui des inquisiteurs, ne fut pas insensible à cette rencontre. Dans une lettre à son ami Spalatin, il en parle ainsi : … c’est sans doute le seul moine sincère de son ordre, un jeune homme qui promet beaucoup. Il m’a accueilli à Heidelberg avec un cœur avide et pur  et nous avons pu en parler ensemble. Il est digne d’amour et de fidélité, et aussi d’espoir  (JOISTEN, 34)<br />
Il était proche d’Erasme, le voilà désormais acquis à Luther sans renier le premier. Pas encore ! Il leur trouve beaucoup de points communs et un même désir de réformer l’église. Comme bien d’autres, Bucer assimile vite l’exemple et les leçons de Luther. Il a étudié les thèses affichées à Wittenberg. Il a adhéré à la plupart d’entre elles. Il va progressivement et définitivement concevoir, à la suite du moine augustin, que l’être humain est foncièrement pécheur et que seul l’amour inconditionnel et gratuit de Dieu le justifie.<br />
Pour l’heure, il est encore dominicain, convaincu &#8211; il n’est pas le seul ;- que l’église pouvait être réformée de l’intérieur en revenant à la Bible, aux pères de l’église, tout en s’appuyant sur l’illustre Thomas d’Aquin, qui fut dominicain avant lui, Erasme qu’il continue de vénérer et qu’il veut même rencontrer à Louvain et Luther pour qui il s’est pris d’une passion intellectuelle et spirituelle subite. Un coup de foudre !</p>
<p style="text-align: justify;">En mai 1520, le chapitre provincial de Francfort-sur-le-Main le confirme  comme magister studentium à Heidelberg. C’est une promotion assurément méritée. On n’a rien à lui reprocher. La preuve, on le promeut. La porte du doctorat en théologie lui est ouverte. Mais le monde de l’église est en train de changer. Bucer a eu le temps de s’en apercevoir. Il a voyagé à Francfort en 1518, à Bâle en 1519. On le retrouve plusieurs fois à Spire en 1520, à Francfort et à Strasbourg également. Les écrits de Luther se répandent dans les imprimeries de la région, à Strasbourg notamment où huit d’entre eux sont imprimés en 1518 et une vingtaine en 1520. La dispute de Leipzig en 1519 affiche ses différences de plus en plus marquées avec l’église de Rome. Ses écrits sont autant d’actes de résistance sinon de déclarations de guerre. En 1520, paraissent successivement : <em>An den christlichen Adel deutscher Nation ;Von dem babylonischen Gefängnis der Kirche ; Von der Freiheit eines Christen menschen. </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Un divorce progressif</strong></em><br />
La rupture sera consommée en janvier 1521, le très catholique Charles Quint étant empereur depuis l’été 1518, quand le pape Léon X excommunie Luther et que ce dernier, convoqué à la diète de Worms, en avril, refuse d’abjurer.<br />
Le dominicain Bucer est un témoin privilégié de ces disputes et du divorce qui en découle. Il a suivi la querelle entre Johannes Reuchlin de Pforzheim et l’inquisiteur dominicain de Cologne, le prieur Jakob von Hoogstraten. Le premier voulait conserver les écrits juifs non bibliques, le second actionné par Johan Pfefferkorn, juif converti, aumônier d’hôpital à Cologne, voulait les détruire. La polémique alla jusque à Rome. Elle dura des années. En 1520, le vieil humaniste Reuchlin fut condamné pour protection d’hérétiques. La hargne du dominicain inquisiteur l’avait emporté. Bucer, issu du même ordre, était atterré.</p>
<p style="text-align: justify;">Il commence à parler de sa honte à porter l’habit de son ordre. S’il a longtemps placé Erasme et Luther sur un pied d’égalité, il a très tôt remarqué que ce que le premier insinue, le second l’enseigne ouvertement. Il voit bien que son prieur à Heidelberg est plus érasmien que martinien. En 1520, dans deux lettres adressées à Luther, il les compare encore positivement et se réjouit auprès de Rhénanus de la diffusion des écrits érasmiens. Il donne encore l’impression de pouvoir servir deux maitres à la fois. Ne propose-t-il pas avec l’enthousiasme innocent qui semble le caractériser, en même temps, que l’imprimeur sélestadien Lazare Schürer réimprime le Commentaire sur l’Epître aux Galates qui vient de sortir des presses de Wittenberg ?</p>
<p style="text-align: justify;">Mais l’atmosphère dans son propre couvent change. Il se sent menacé, inquiet même. Ne rédige-t-il pas, peu de temps après avoir rencontré Luther, un inventaire de ses livres qui ressemble étrangement à un testament. Il tient à faire savoir, s’il devait lui arriver malheur, quels furent ses livres. Ses lettres à Beatus ne font pas mystère de son mal-être, de l’attitude hostile de ses frères contre Luther et de leur méfiance à l’égard de lui-même. Les exercices de controverse ou disputes qu’il anime à l’intérieur du couvent sont surveillés et plus grave, désormais contestés. «  <em>On me tient presque pour un déserteur </em>»  écrit –il en juillet 1519</p>
<p style="text-align: justify;">Il a certes ses détracteurs, il a des appuis aussi, la preuve : sa promotion en 1520. Isolé dans son couvent mais non pas abandonné, aurait-il tendance à succomber à une victimisation quelque peu exagérée ? C’est vrai qu’il est bien seul. C’est vrai que les pratiques inquisitoriales de son ordre –et le cas Reuchlin le confirme- n’ont rien à voir avec l’idée qu’il se fait du christianisme et de l’amour du prochain. Les plus hardis de ses frères dominicains étaient tout au plus érasmiens mais n’éprouvaient aucune sympathie pour les idées de Luther ni pour la personne du frère augustin. Et lui était devenu de moins en moins dominicain à mesure qu’il s’éloignait d’Erasme. Il a beau lui marquer encore quelques marques de sympathie, par respect, en souvenir d’un passé qui les a unis sur le plan intellectuel, mais il est devenu définitivement luthérien. Lorsqu’en 1520, Luther publie son « Manifeste à la noblesse allemande », il s’enflamme, une fois encore, écrivant à Georges Spalatin : «  O divin sauveur, c’est la quintessence de la piété ! Il n’y a pas un mot contre lequel je pourrai trouver un argument dans la Bible. Au contraire, cet écrit me renforce dans les convictions que j’avais déjà : cet homme est sans doute aucun, vivifié par l’esprit du Christ et irrésistiblement poussé par lui. »</p>
<p style="text-align: justify;">Sa décision est prise, il quittera l’ordre. Il n’a plus rien à faire avec une communauté qui produit des Hoogstraten. Il se sent d’ailleurs menacé  par ce dernier qui serait en possession de lettres où Bucer le met en cause. L’inquisiteur se promet de s’occuper de son sort, dès qu’il reviendra dans le secteur. Il faut donc échapper à son influence et à sa juridiction en quittant tout simplement l’ordre. Il pense pouvoir actionner le réseau d’amis qu’il s’est patiemment constitué ces dernières années. A Bâle, par l’intermédiaire de Beatus Rhenanus, il a pu entrer en contact avec le prédicateur de la cathédrale et théologien Wolfgang Capiton, à Wittenberg avec l’ami proche de Luther, Georges Spalatin, à Sélestat auprès de Wimpfeling pour accéder au diplomate Jakob Spiegel et à Spire chez le vicaire épiscopal Materne Hatten et enfin auprès du chevalier Ulrich von Hutten qui le mène à Franz von Sickingen, tous deux étant des ardents défenseurs de la cause luthérienne. Ce dernier, lors de la controverse avec Reuchlin, avait menacé de prendre d’assaut les couvents des dominicains si l’ordre continuait à persécuter le vieillard de Pfortzheim</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>La rupture et les années d’errance</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Il put enfin être relevé de ses vœux monastiques en avril 1521 après quelques péripéties mouvementées et de discrets appuis. L’évêque de Spire transforma son état en celui de simple prêtre séculier. Il était libre désormais. Son portrait s’est affiné. Nous semblons mieux le connaître. Il a du courage et même du caractère. Passionné certes, capable d’aller au bout de ses idées, mais flexible, et prudent en même temps, voire diplomate avec les puissants. Inquiet, pour ne pas dire angoissé et pourtant résolu. La peur ne l’empêche pas d’aller de l’avant et de rompre des liens qui paraissaient durables. Isolé en apparence et rarement seul pourtant. Il faut quelque talent et une volonté affirmée pour sortir de sa coquille, celui d’un couvent, et tisser les liens qu’il a su tisser en quelques années.</p>
<p style="text-align: justify;">Il a quitté le couvent mais pour aller où ? Il erre, trouve un refuge momentané chez le vicaire épiscopal de Spire, Materne Hatten, rencontre  le chevalier Ulrich von Hutten à Strasbourg, actionne ses amis pour sortir de la clandestinité, les harcelant maladroitement, les exaspérant même parce que, insouciant de sa propre personne ; provoquant la colère de Hutten qui l’enjoint de rejoindre l’Ebernburg, le château fort de Franz von Sickingen qui domine la Nahe dans le Palatinat, «  l’auberge de justice «  selon la belle définition qu’en donna Ulrich von Hutten, l’un de ses hôtes, tout comme Johannes Oecolampade, futur réformateur bâlois, et Caspar Aquila d’Augsburg qui fit ses études à Wittenberg et fut rapidement gagné aux idée de Martin Luther. L’Ebernburg c’est, toute proportion gardée, la Wartburg de Luther. On s’y sent en sécurité. Il peut arriver qu’on s’y sente en prison…</p>
<p style="text-align: justify;">Le propriétaire en est Franz von Sickingen, un guerrier courageux et sans scrupule, spécialiste des coups fourrés et des guerres privées, les <em>Fehde,</em> successivement au service du roi de France et des Habsbourg, porte parole de la petite noblesse en lutte contre la puissance des princes territoriaux, gagné à la cause de Luther par opportunisme et l’influence de son compère, autre reître courageux, mais cultivé celui-là, Ulrich von Hutten qui avait également trouvé refuge dans l’Ebernburg. Hutten, originaire de Hesse, avait fréquenté des universités allemande, autrichienne et italienne, rencontré Erasme, pris position en parfait humaniste contre la scolastique, puis entré au service du cardinal Albrecht de Brandebourg, où il rencontra Sickingen, il bascula dans le mouvement national allemand pour rejoindre rapidement la cause de Luther. .</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà quel était l’environnement de Bucer à l’Ebernburg. On y suit passionnément les péripéties qui amènent Luther, à la diète de Worms, où fraichement excommunié par le pape, on le convoque pour l’interroger.et le sommer de se rétracter. Les amis de Luther ont peur qu’il se jette dans la gueule du loup. Ceux de l’Ebernburg sont prêts à l’accueillir dans leur château et envoient Bucer intercepter Luther pour l’inviter à venir se réfugier chez eux. Et Bucer se met en chemin, rencontre Luther à Oppenheim, tente de le convaincre mais échoue. Luther entend bien poursuivre sa route et se défendre envers et contre tous.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer est resté insaisissable. A peine libéré de ses vœux monastiques, voilà qu’il devient chapelain à la cour du comte palatin Frédéric, frère de l’évêque de Spire, au grand dam et à la colère d’Ulrich von Hutten qui lui envoie quelques lettres bien trempées où il s’indigne et lui reproche d’avoir préféré les vanités du monde et de la cour à la liberté de l’église du Christ. C’est vrai qu’on a du mal à comprendre l’attitude de Bucer. Que diable allait-il faire à la cour du comte palatin ? A-t-il cru y déceler une certaine sympathie pour le parti luthérien ? Pensait-il qu’il pouvait gagner le comte à la Réforme ? Avait-il déjà pris des contacts avant de songer à quitter l’ordre des dominicains à Heidelberg.</p>
<p style="text-align: justify;">Il finit par déchanter. S’il apprécia l’attitude du prince, il ne supporta guère la vie dissolue de la cour qui ne s’intéressait en aucun cas à l’étude, au travail et à la prière. Seule consolation, Neumarkt où il réside, «  petite ville extraordinairement barbare » selon son appréciation peu amène, est située à 50 km de Nuremberg, centre politique, culturel et religieux de 30000 habitants où il rencontre quelques esprits selon son goût : l’humaniste Willibald Pirckheimer, le prévôt de l’église Saint-Laurent Hector Poemer et Andreas Osiander, futur réformateur de Nuremberg. Il se verrait bien prédicateur à l’hôpital de Nuremberg mais sa candidature n’est pas retenue. , En 1522, Il décide de tourner le dos à la vie de cour et à ses vanités. On le retrouve dans une paroisse de campagne à Landshut où l’avait placé Franz von Sickingen, peu rancunier et qui a su utiliser ses services, en l’envoyant notamment dans le Brabant pour une mission privée. Bucer est désormais chargé d’âmes, probablement le premier pasteur protestant du Palatinat.</p>
<p style="text-align: justify;">On sait que ce nouvel état fut de courte durée. Sickingen avait défié l’archevêque de Trêves et après quelques premiers succès avait vu le sort des armes se retourner contre lui. Défait dans son château assiégé de Landstuhl, il mourut le 7 mai 1523. Son compère Ulrich von Hutten s’exila en Suisse, se brouilla avec Erasme et fut recueilli par Zwingli à Zurich où il mourut, malade, sur l’île d’Ufenau au milieu du lac de Zurich, la même année, en 1523</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer séjourna six mois à Landshut et, chose surprenante, se marie avec une ancienne nonne Elisabeth Silbereisen, fille d’un maître forgeron originaire de Mosbach sur le Neckar. Les parents qui semblent avoir bien réussi socialement moururent prématurément. Des héritiers impatients collèrent la jeune fille au couvent de Lobenfeld dans le Kraisgau.</p>
<p style="text-align: justify;">On le l’attendait manifestement pas dans cet état marital. Dominicain hier encore, chapelain de cour à peine libéré de ses fonctions, le voilà désormais marié et guère malheureux de l’être. Un an après avoir convolé voilà ce qu’il écrit : « J’ai épousé une jeune fille qui a été au couvent et je ne m’en repens toujours pas… Nous nous sommes rendu compte que la vie du couvent a malheureusement souvent été un obstacle, nous empêchant d’arriver à une vie chrétienne. Nous avons décidé d’entrer dans la vie conjugale et nous avons vu que cela nous fait avancer dans une vie agréable à Dieu. » (JOISTEN, 53)</p>
<p style="text-align: justify;">En réalité, nous ne connaissons rien des circonstances de leur rencontre ni de leur émoi amoureux. Pas davantage de leur intention de se marier.<br />
Bucer, une fois encore surprend. Il est manifestement décidé à rompre avec sa vie de clerc et fait preuve d’un réel courage à s’engager dans une voie peu commune : se marier et avec une ancienne nonne de surcroît, cela ne se fait pas disait- on sentencieux. Et pourtant il l’a fait. Et surtout il l’a fait trois ans avant que Luther n’épousât Catherine von Bora, autre moniale défroquée.</p>
<p style="text-align: justify;">On pensait qu’il n’était qu’un suiveur, agissant par mimétisme, il se révéla, courageux, pionnier parce courageux, et autonome. On n’a pas l’impression que quelqu’un lui dicte la route à suivre. S’il trace son chemin, c’est celui qu’il a choisi ou que, c’est sa seule et fondamentale concession, celui que Dieu lui a suggéré.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Wissembourg</strong></em><br />
L’expérience paroissiale de Lansdhut fut de courte durée. Sickingen, au moment où il engage son combat contre les princes allemands demande à ses amis de quitter le territoire. Sait-il déjà que le combat est inégal et qu’il ne l’emportera pas ? Bucer quitte Landshut avant que Sickingen et ses alliés ne rendent les armes. Il pense conduire sa femme à Strasbourg et reprendre quelques études à Wittenberg où enseigne Martin Luther. Sur le chemin strasbourgeois, il fait halte à Wissembourg, ville de la décapole alsacienne, en proie depuis l’origine à un conflit récurrent avec l’abbaye bénédictine qui jouxte la localité.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1517, le curé de la paroisse Saint-Jean, Henri Motherer, acquis aux thèses de Luther, avait réussi, appuyé par le magistrat municipal, à soustraire la paroisse au pouvoir du prieur et à la placer sous la protection de la ville. Bucer et son épouse veulent faire étape dans la cité, Motherer réussit à les garder durant six mois, désireux de faire passer Wissembourg dans le camp de la Réforme. Bucer va monter sur chaire quotidiennement, expliquer à son auditoire la lettre de Pierre et l’évangile de Matthieu, tirer à boulets rouges sur les moines et les prêtres «  qui ne font que vendre le corps et le sang du Christ, marmonnant ou pleurnichant les psaumes sans jugeote et sans esprit. ».Il fonde sa critique de l’Eglise sur la Bible, fondement de la foi et dont le message de Jésus-Christ, Dieu devenu homme, est le centre.</p>
<p style="text-align: justify;">La passion réformatrice de Bucer crée le trouble au sein de la communauté wissembourgeoise. Les uns prennent prétexte de sa critique pour songer à récupérer les biens que leurs aïeux avaient légué au couvent, les autres, et notamment le magistrat, prirent peur, « Le peuple ne voulut plus obéir aux autorités ni civiles ni religieuses» note, désabusé, un chanoine wissembourgeois. La défaite des Sickingen et Hutten n’arrangea pas les affaires de nos réformateurs. Motherer et Bucer étaient désormais menacés. Bucer fut excommunié par l’évêque de Spire, au printemps 1523. On apprit que les vainqueurs de Sickingen, Louis V de Palatinat, par ailleurs frère de l’évêque de Spire, accompagné du landgrave Philippe de Hesse et du prince électeur de Trêves, se dirigeaient en vainqueur vers l’Alsace.</p>
<p style="text-align: justify;">Le magistrat de la ville de Wissembourg paniqua et chercha à se débarrasser des deux réformateurs encombrants, qui gardaient l’appui d’une partie de la population. Ils les firent partir de nuit, comme des voleurs, en direction de Strasbourg au mois de mai 1523 et s’empressèrent, avec un zèle amnésique, de rentrer dans les bonnes grâces des vainqueurs de Franz von Sickingen.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce sont deux apprentis réformateurs, en fuite et avec un bagage de fortune, qui se présentèrent à Strasbourg à l’aube d’une journée de mai 1523, accompagnés de leurs femmes enceintes. Bucer allait-il enfin trouver un port d’attache durable ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Conclusion</em></strong><br />
Nous voilà arrivés au terme de l’étude. Les <em>Lehr und Wanderjahre</em> du jeune Bucer nous sont un peu plus familiers malgré les nombreuses zones d’ombre qui nous amènent à conjecturer plus que de mise. C’est que ces périodes dans la plupart des biographies restent en général les plus méconnues. Par absence de sources et discrétion aussi des intéressés eux -mêmes, peu enclins à parler d’une période qu’ils veulent oublier ou qu’ils estiment ne pas devoir dévoiler à notre curiosité</p>
<p style="text-align: justify;">Le Bucer avant Bucer, quand Bucer perce sous Martin pour paraphraser Napoléon perçant sous Bonaparte, est pourtant révélateur. Il nous plonge dans l’univers fragile et rude d’une société, celle dont il est issu, de petits artisans qui tirent le diable par la queue, obligés de s’exiler pour vivre, condamnés à laisser leur rejeton au soin d’un grand père, que l’on devine plein de bonne volonté et pourtant démuni. Il nous installe dans un univers masculin, pour ce que nous en percevons, à domicile, à l’école latine si tant est qu’il la fréquenta, au sein, enfin, d’un ordre religieux  dont les membres étudient, enquêtent, condamnent et souvent écrasent.</p>
<p style="text-align: justify;">Les dominicains sont restés un ordre de frères prêcheurs comme à l’époque où Dominique les conçut dans le sud-ouest de la France, à la formation solide, d’autant plus solide qu’ils ont été créés pour extirper l’hérésie, cathare autrefois et évangélique aujourd’hui. L’inquisition demeure leur affaire et l’épisode de l’acharnement du prieur de Cologne Jacques Hoogstraten sur le pauvre Reuchlin illustre combien ils restent rudes à la tâche et implacables. Mais contrairement à l’impression qu’en donna Bucer plus tard, ils ne sont pas tous de fieffés réactionnaires, mais gens doctes, souvent érudits, parfaitement au courant du débat d’idée, attentifs à en suivre les contours, humanistes même, notamment à Heidelberg, érasmiens de surcroît, comme le fut longtemps Bucer. Ils n’ont pas basculé du côté de Luther même mais sont allés boire à la même source, celle des Ecritures et de l’amour du prochain, un amour ardent comme on le sait qui peut conduire la personne aimée sur le bûcher.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui frappe, c’est l’extraordinaire bagage intellectuel que Bucer a pu acquérir à leur contact. Leurs bibliothèques sont richement pourvues, celle du <em>studium generale</em> de Heidelberg en particulier, leurs exercices pédagogiques, les controverses ou disputes à laquelle ils soumettent leurs élèves- et Bucer en anima plus qu’une- de redoutables machines à penser et à débattre. Comme tout bon dominicain, ce qu’il fut par ses études, Bucer baigne dans l’univers théologique de Saint-Thomas dont il possède quelques œuvres mais dont la bibliothèque de l’ordre regorge. A l’autre bout de l’échelle, l’influence d’Erasme est constante. Ses écrits sont largement répandus et connus dans le couvent et patiemment acquis par le jeune frère dominicain qui écrit, en mars 1520, à Beatus Rhenanus qu’il grattait des fonds «  avec ruse et méthode »  afin d’acheter tout ce qui émanait de la plume d’Erasme. Intellectuellement, Bucer doit beaucoup à Erasme. Il l’a mis sur le chemin, écartant le cérémoniel de l’Eglise, s’adonnant à la pure confiance en Christ, s’abandonnant à l’obéissance aux commandements de Dieu dont la visée est le bien être du prochain, remettant au centre la Bible et les pères de l’Eglise.</p>
<p style="text-align: justify;">Son adhésion enfin à Luther fut encore plus entière. Ce fut la rencontre essentielle de sa vie. D’emblée, il se saisit des thèses de Luther, les étudie en partie et s’en imprègne et y va de sa musique personnelle : alors que la théologie de Luther se concentre  entièrement sur la foi en Christ, pour Bucer c’est l’œuvre bonne du chrétien qui résulte de cette foi qui revêt une importance particulière. Pour le reste, Bucer eut durant ces années essentielles l’occasion de manifester à maintes reprises son adhésion globale aux thèses de Luther. Ainsi en 1520, quand il prit connaissance du Commentaire de Luther aux Galates où il se retrouva pleinement. Le Wittembergeois avait insisté sur la liberté chrétienne comme sur l’amour du prochain, valeurs auxquelles n’importe quel humaniste pouvait adhérer. Bref, on l’aura compris la dette de Bucer est double. Erasme et Luther sont ses directeurs spirituels. L’examen des nombreux prêches qu’il fit à Wissembourg notamment montre cependant combien sa pensée s’enrichit et mûrit. Il ne se contente pas seulement de reproduire un modèle, il le rumine et y apporte ses analyses et sa conviction personnelle.</p>
<p style="text-align: justify;">De cette époque, datent les premières descriptions physiques de  Bucer. Un de ses amis le dépeint comme un « homme maigre, aux cheveux noirs, avec un teint foncé et passionné ». Passionné, incontestablement, nous l’avons observé à maintes reprises et pourtant réfléchi en même temps. Sûr de sa valeur et mobile. Toujours en mouvement, en chemin déjà, en train de voyager. Wissembourg devait être une étape, il y resta plus longtemps que prévu. Et Strasbourg, il s’y était rendu pour mettre son épouse en sécurité. Quand il y débarqua au printemps 1523, il ne s’attendait certainement pas à y demeurer l’essentiel du temps qui lui restait à vivre. Mais, ceci est une autre histoire…</p>
<p style="text-align: justify;">Bibliographie</p>
<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, Martin Bucer (1491-1551), <em>Un réformateur et son temps</em>, Strasbourg, Puf, 2002.<br />
Hartmut Joisten, Martin Bucer,<em> Un réformateur européen</em>, Strasbourg, Librairie Oberlin, 1991<br />
Martin Bucer, <em>Strasbourg et l’Europe</em>, catalogue d’exposition à l’occasion du 500e anniversaire  du réformateur strasbourgeois Martin Bucer 1491-1991. Strasbourg, 1991<br />
<em>Lexikon der Reformationszeit</em>, Freiburg, Herder, 2002<br />
<em>Encyclopédie du Protestantisme</em>, sous la direction de Pierre Gisel Puf, 1995, 2006</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, Conférence donnée le 10 novembre 2016 au Foyer   Martin Bucer de la paroisse protestante de Sélestat</p>
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		<title>Martin Bucer en quête de reconnaissance</title>
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		<pubDate>Sat, 12 Dec 2015 16:03:21 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"> <a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-en-quete-de-reconnaissance/bucer/" rel="attachment wp-att-600"><img class="alignleft size-full wp-image-600" alt="Bucer" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/12/Bucer.jpg" width="350" height="480" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Martin Bucer est un paradoxe qui perdure par-delà les siècles. Il compte parmi les grands réformateurs allemands, tout de suite après Luther et Melanchton. Et parmi les tous grands réformateurs européens si l’on y ajoute Calvin et Zwingli, mais qui le connait vraiment ? Il fut pourtant leur contemporain et leur familier. Il les croisa, les fréquenta et parfois même les influença. Calvin lui doit énormément et s’il agaça parfois Luther par sa nature irénique et sa perpétuelle recherche d’une via media, le premier Martin profita beaucoup de l’autre Martin, le nôtre. Le Sélestadien avait des qualités que le natif d’Eisleben n’eut jamais. Un sens de la diplomatie, une forme de patience, une culture du compromis notamment. Mais Luther aurait-il été Luther s’il avait été  erasmien ? Ce que fut Bucer qui fut aussi martinien. Allez comprendre. Soit un premier paradoxe qui suggère un portrait plus complexe qu’il n’y parait à première vue.</p>
<p style="text-align: justify;">Une partie de l’Europe, celui du Nord, fut son territoire. Il fut un ardent propagateur du message évangélique et un bâtisseur hors pair. Il y a laissé de nombreuses traces. Le petit frère dominicain du minuscule couvent de Sélestat termina docteur honoris causa de la grande université de Cambridge où il enseigna. Et où il mourut, à l’issue d’un court exil anglais sous un brouillard épais dont il se plaignait souvent. Du temps de son vivant, malgré son solide ancrage strasbourgeois où il demeura de 1523 à 1549, on le vit pourtant, voyageur impénitent, dans presque tous les lieux où durant la première moitié du XVIe siècle se joua le destin du protestantisme germanique. On ne compte plus ses voyages pour organiser une communauté ou participer aux colloques, discussions, disputes et synthèses. Comme Erasme, sur son cheval et en carriole, sur les routes et les chemins, par n’importe quel temps et en hiver souvent, répondant présent aux appels de l’empereur ou des siens, malgré les pépins de santé et les malheurs du temps, les guerres, la famine et la peste.</p>
<p style="text-align: justify;">Le plus grand réformateur alsacien n’est pas l’enfant le plus illustre de Sélestat, sa ville natale pour autant. Etonnant constat qui demeure vrai. Sélestat passe pour la cité de Beatus Rhenanus, rarement pour ne pas dire jamais, pour celle de Martin Bucer, son contemporain. Il est vrai qu’il y passa ses années de jeunesse et d’études, guère celle de sa vie active. Mais leur importance historique comme leur rayonnement ne sont guère comparables. Si l’histoire savait rendre à ses acteurs la place qu’ils méritent, Sélestat serait d’abord la ville de Martin Bucer. Mais voilà Sélestat est restée une ville catholique qui ne s’ouvrit jamais à la Réforme, sinon tardivement et minoritairement au XIXe siècle. Elle ne connut pas la rupture religieuse qui embrasa une partie importante de l’Europe septentrionale et dont paradoxalement l’un de ses rejetons fut un acteur essentiel.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Les riches heures d’une vie engagée</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour le connaitre davantage, il nous faut le situer dans une nécessaire chronologie. Il nait un an avant la découverte de l’Amérique par Christophe Colomb. La date marque depuis lors, pour beaucoup d’historiens, la fin du Moyen-Age. Il serait donc un homme de la Renaissance, ce qui ne veut pas dire grand-chose tant le XVIe siècle, par maints aspects, prolonge l’automne du Moyen Age. Quand il meurt en 1551, le siècle est non seulement largement entamé, mais il s’en est passé des choses dans cet intervalle. Rien que dans son pays, le Saint Empire Romain Germanique, les bouleversements furent nombreux. Charles-Quint en est toujours l’empereur. Il l’est depuis 1519, il l’est encore en 1551 quand disparait Bucer. Pour peu de temps, il se retirera en 1556, pour décéder, deux ans plus tard au monastère San Jeronimo de Yuste en Estramadure. Il a hérité d’un immense empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, de l’Europe aux Amériques. Il a guerroyé des années durant contre François 1er, le roi de France, lors des nombreuses guerres d’Italie notamment. Il en fut victorieux mais à quel prix ? Et c’est chez lui, au sein de son Empire, que le moine augustin Martin Luther va afficher ses 95 thèses à Wittenberg, dans l’électorat de Saxe, en 1517, provoquant une immense déflagration qui n’a pas fini de résonner, au milieu du siècle encore et qui déchira une seconde fois la robe sans couture du Christ.</p>
<p style="text-align: justify;">On sait que Bucer en fut le témoin, le comptable et l’acteur. Il l’aura accompagnée jusqu’au bout. Il ne connaitra cependant pas son aboutissement, cette Paix d’Augsbourg du 29 septembre 1555, qui mérite bien son nom, et qui mit un terme, du moins provisoirement, au conflit religieux en terre allemande, en assurant une sécurité politique et juridique durable à ceux qui se référaient à la confession d’Augsbourg de 1530 qui allait devenir la confession de référence des églises luthériennes. Les princes-électeurs obtenant le droit de choisir la religion pour eux et leurs territoires (cujius regio, ejus religio, tel prince, telle religion, Wessen land, dessen Religion).</p>
<p style="text-align: justify;">Son père fut tonnelier, sa mère sage-femme. En 1501, ses parents quittent Sélestat pour Strasbourg. C’est son grand-père qui l’élèvera jusqu’en 1506-1505 où il entre au couvent des dominicains de Sélestat. Il a fait un passage très court à l’Ecole latine alors en plein essor. Ses supérieurs l’envoient en 1517 chez les Dominicains de Heidelberg où il s’inscrit à l’université. C’est ici qu’il rencontre, lors d’une dispute, Luther. Le très érasmien dominicain, fortement impressionné par son confrère augustin, devient martinien. Le voilà définitivement gagné aux idées de la Réforme. Il quitte son couvent en 1521, obtient difficilement un bref pontifical le dispensant des vœux monastiques et entame une vie d’errance trouvant refuge auprès du chevalier Franz von Sickingen puis chez un autre reître, Ulrich von Hutten au château de l’Ebernburg. En 1522, il se marie avec Elisabeth Silbereisen, ancienne nonne du couvent de Lobenfeld dans le Bade Wurtemberg. Excommunié, poursuivi par l’officialité épiscopale de Spire, il s’arrête à Wissembourg à l’appel du curé Henri Motherer et y prêche la réforme luthérienne. De nouveau pourchassé, il arrive à Strasbourg, où son père est bourgeois, en 1523, avec son épouse. Il y restera jusqu’en 1549.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1524, il est devenu prédicateur de la paroisse de Sainte Aurélie et concourt avec Mathieu Zell, qui prêche l’évangile à la cathédrale, à l’introduction de la réforme à Strasbourg, jouant un rôle non négligeable dans l’abolition de la messe, intervenue en février 1529. Avec ses collègues Capiton, Zell et quelques autres, il va organiser l’église strasbourgeoise. Il a combattu les anabaptistes, organisé un synode local en 1533, promulgué les ordonnances ecclésiastiques et disciplinaires en 1533-1534, théorisé son action pastorale en publiant en 1538 son ouvrage Von der wahren Seelsorge, qui débouchera dix ans plus tard, en 1547-1548, sur une double structuration écclésiologique à savoir: créer de grandes paroisses multitudinistes et des petites communautés confessantes sur lesquelles nous reviendrons.</p>
<p style="text-align: justify;">Parallèlement, tout en demeurant fidèle à Strasbourg, où il accueille Calvin pendant trois ans, de 1538 à 1541, en lui confiant le soin d’organiser la paroisse des réfugiés de langue française, on le retrouve, ardent artisan de la concorde et de l’unité de l’église protestante, sur tous les terrains allemands où l’on dispute, s’oppose, se fâche, tombe d’accord ou diverge. Dès 1525, il est mêlé à la querelle sacramentaire qui oppose Luther et Zwingli. En 1528, il participe à la dispute de Berne qui va adopter la réforme. En 1529, il est présent au colloque de Marbourg où Luther et Melanchton se heurtent, toujours sur la cène, à Zwingli et Oecolampade, le réformateur bâlois. En 1530, il ne signe pas la Confession d’Augsbourg, qui pose les fondements de l’église luthérienne mais lui oppose la Confession tétrapolitaine, signée par les villes de Constance, Lindau, Memmingen et Strasbourg où, entre autres, l’article sur la cène expose une position intermédiaire entre celle de Luther et Zwingli. Déjà champion de la voie médiane, à la recherche de l’impossible synthèse pourtant si nécessaire à ses yeux. Si nécessité fait loi, rien n’empêche de changer d’orientation en cours de route. En 1531, Strasbourg rejoint la ligue de Smalcalde, coalition entre les princes et les villes libres protestantes du Saint-Empire qui unifie  la résistance protestante face à l’empereur. Qui dit ligue de Smalcalde, dit adhésion à la confession d’Augsbourg. Strasbourg y adhère donc en 1531. Voilà un trait typiquement Bucérien que l’on a parfois mal jugé. Une forme d’inconstance que l’on prit pour de la duplicité. Ce ne sera pas son seul volte face tactique au cours de sa vie. Que ne ferait-on pas comme sacrifice pour tendre à l’unité, sa véritable obsession, qui le conduit, toujours et encore, à reprendre la route. Il est le rédacteur de l’ordonnance ecclésiastique d’Ulm en 1531, le voilà en Suisse, en 1533, en Souabe les années suivantes avec, à chaque fois, un saut à Augsbourg pour l’organisation, la pacification de l’église protestante. Ses entretiens avec Melanchton sont féconds. Ils se ressemblent un peu. Ils partagent le même souci de l’unité de l’église protestante. La concorde, ils la vivent, la conceptualisent, la rédigent à Wittenberg, en février 1536, quand se fait l’unité du protestantisme allemand sans les Suisses et malgré quatre voyages infructueux de Martin Bucer à Bâle, Berne et Zurich. L’échec ne le rebute pas, Il ne tient pas en place. Voilà qu’en 1536, il ramène en Hesse la majorité des anabaptistes au sein de l’église protestante en faisant introduire dans les ordonnances ecclésiastiques la confirmation des catéchumènes et l’exercice des mœurs par les Anciens. Son expérience strasbourgeoise se révèle, en l’occurrence, déterminante.</p>
<p style="text-align: justify;">Les années qui suivent, la fameuse décennie de 1540, est moins conquérante, pourtant il est toujours aussi actif et présent. Il participe à l’essentiel des colloques religieux suscités par Charles-Quint pour essayer de rapprocher catholiques et protestants. Il est à Haguenau en 1540, à Worms en 1541, et participe au colloque de Ratisbonne en 1542. En vain. Ces Religionsgespräche sont un échec. Malgré quelques points de rapprochement, on achoppe sur la question de l’autorité et de la structure de l’église, la transsubstantiation, la confession. Il y aura cru jusqu’au bout, et sera encore de la partie en 1546, toujours à Ratisbonne, pour une ultime rencontre et un nouvel échec. Il est vrai que les temps sont devenus plus durs. Charles-Quint a vaincu la ligue de Smalcalde au printemps 1547. Comme il avait vaincu, en 1543, le duc de Clèves compromettant l’introduction de la réforme à Cologne à laquelle travaillait depuis 1542 Martin Bucer, appelé par l’archevêque électeur de Cologne, Hermann von Wied. Y-aurait-il une forme de boulimie bucérienne ? Une hyper activité due à la fragilité des choses, à l’âge qui vient, à un sentiment d’urgence, à la conviction forte qu’on n’a rien donné si on n’a pas tout donné ou à une foi dont les œuvres seraient quand même les compagnons naturels et légitimes ? Même les malheurs du temps le font rebondir. En 1541, voilà qu’il perd lors d’une épidémie de peste son épouse, Elisabeth, qui l’a tant déchargé des soucis domestiques, trois de ses enfants et son ami de toujours, compagnon de lutte et d’interminables négociations, Wolfgang Capiton. L’année suivante, Bucer épouse la veuve de ce dernier, Witbrandis Rosenblatt, déjà veuve d’ Oecolampade, le réformateur bâlois. Il séjourne pendant huit mois à Bonn, en 1543, y prêche, donne des cours, rédige avec Melanchton une ordonnance ecclésiastique qui provoque la haine du magistrat, du clergé et de l’université de la ville. L’échec ne l’épargne pas. Mais est-ce une raison de renoncer à se battre ? Mille fois Bucer a mis l’ouvrage sur le métier.</p>
<p style="text-align: justify;">D’ailleurs, la défaite des protestants, à l’issue de la guerre de Smalcalde ne serait-elle pas un châtiment de Dieu ? Profitant de l’ébranlement consécutif à ce désastre militaire, Bucer va lancer à Strasbourg, en 1547, dans chaque paroisse, les fidèles confessants regroupés en Christliche Gemeinschafte, devant agir comme un ferment  dans le corps de la communauté paroissiale. Ces communautés, ces ecclésioles devaient vivre le message de la Bible de façon visible, fidèlement et sans restrictions, se soumettant librement à une discipline fondée sur les dix commandements, accompagnant les pasteurs dans la responsabilité de la cure d’âme et de la discipline des mœurs. L’idée séduit certains pasteurs, en rebute d’autres, ne convainc guère le sénat de Strasbourg qui craint une scission entre les paroisses, voire l’instauration d’un christianisme à deux vitesses, et un mécontentement de l’empereur, désormais en position de force, qui va , lors de la diète de 1548 à Augsbourg, proposer un règlement religieux provisoire pour toute l’Allemagne en attendant les décisions finales du Concile de Trente. Une position transitoire qui porte bien son nom, celui d’Intérim d’Augsbourg, que rejette Bucer qui a pourtant participé aux négociations. Rentré à Strasbourg, il rédige le Summarischer Vergriff où sont rappelées les positions strasbourgeoises défendues depuis 1523. Bucer s’oppose donc à l’Intérim, mais Strasbourg a-t-elle les moyens, elle, de prendre ce risque ? Ne craint-elle pas de connaitre le même sort que Constance qui vient d’être mise au ban de l’Empire, ce Constance si proche de Bucer, du temps de la Tétrapolitaine et de son ami et confident, le réformateur Ambroise Blaurer ? La ville se voit contrainte d’entamer des négociations avec l’évêque de Strasbourg. Bucer est devenu un obstacle. Lui qui a tant donné à Strasbourg, est obligé de la quitter pour un exil anglais, entamé le 6 avril 1549, qui sera sans retour. Accompagné de l’hébraïsant Paul Fagius, il débarque en Angleterre le 23 avril 1549. Pourquoi l’Angleterre ? Melanchton l’avait invité à Wittenberg et Calvin à Genève. L’archevêque de Canterbury, primat de l’église d’Angleterre, Thomas Cranmar qui veut développer l’église protestante anglaise sut l’attirer après lui avoir écrit: « Pour toi, mon cher Bucer, notre royaume offre un havre de paix où la semence de la vraie doctrine est semée par la grâce de Dieu. Viens donc chez nous, viens  travailler avec nous pour la moisson du seigneur. ». Pourquoi l’Angleterre ? En Allemagne et en Suisse, la Réforme était en phase de reconnaissance, sa construction avait bien avancée, à Genève, Calvin veillait au grain, en Angleterre beaucoup restait à faire. Et puis, la blessure strasbourgeoise restait vive. Mieux valait mettre un peu de distance avec Strasbourg qui l’avait rejeté après l’avoir accueilli un quart de siècle plutôt. Il en voulait beaucoup à Jacques Sturm d’avoir cédé à l’Intérim pour des raisons politiques, préférant l’argent à l’évangile.</p>
<p style="text-align: justify;">Arrivé en Angleterre, Bucer n’y perd pas son temps. Il va enseigner à Cambridge. Le voilà reparti, le cœur y est encore mais les forces font défaut. Le navire bucérien s’enlise sur les côtes anglaises. Il écrit à Calvin, quelques mois après son arrivée : «  Me voilà en exil à mon âge, loin de mon pays, chassé de mon église que j’aime tant, de mon école, de ma ville où j’ai œuvré par la grâce de Dieu, séparé de mes chers amis et frères pour vivre au milieu d’une nation qui est certes bienveillante à mon égard, mais dont je ne connais pas la langue, à la nourriture de laquelle je n’arrive pas à m’habituer, dont le style de vie m’est étranger et où je ne vois pas clairement dans quelle perspective , je peux servir le Seigneur par mes efforts. » Malade et alité, il commence ses cours avec un trimestre de retard. En septembre 1549, son épouse Vitbrandis et sa belle fille Agnès le rejoignent, il est désormais moins seul, quoique perdant rapidement son compagnon d’infortune Paul Fagius. On le consulte pour l’organisation de l’église anglaise. Certaines de ses idées figurent dans le Common prayer book de 1549, refondu en 1551. Il est influent certes, sa réputation l’a précédé. Il n’a pas que des amis. Un de ses collègues, Paul Young, le dénonce auprès du vice –chancelier de l’université comme professant des idées contraires à la Bible et aux pères de l’Eglise. Blessé, il se met à rédiger neuf thèses pour se défendre. Il est parfois surpris pour ne pas dire atterré par le niveau de certains débats,celui des vêtements liturgiques par exemple, soulevé par l’évêque protestant radical John Hooper.</p>
<p style="text-align: justify;">N’est-il pas déjà l’homme d’un autre temps, d’une autre histoire, d’une autre géographie surtout, d’une autre culture aussi. Nous ne sommes plus au temps des pionniers, son exigence rejette plus qu’elle n’attire. Les étudiants anglais n’aiment guère se faire houspiller, rappeler à l’ordre, invités à une vie pénitente et disciplinée. Ils s’ennuient et n’hésitent pas à parler de nausée à propos de ce qu’ils entendent et que Bucer leur assène… « Bucer –témoigne un de ses collègues- exhorte, écrit et tonne sans cesse dans ses cours et ses nombreuses prédications latines qui ont lieu devant un auditoire nombreux, disant qu’il faut se repentir et abandonner les idées impies et immorales de l’ancienne religion ; il lance des attaques virulentes contre les ecclésiastiques pour qu’ils mettent plus de zèle et de rigueur dans leurs prédications, et contre le peuple pour qu’il fréquente les dites prédications avec plus de zèle… mais cela n’a malheureusement pas l’effet qu’il souhaiterait.» C’est le moins que l’on puisse dire.</p>
<p style="text-align: justify;">Le temps lui est compté, probablement le sait-il ou le sent-il. Il se remet à l’ouvrage  et porte sur papier les idées fondamentales de sa théologie et de sa réforme ecclésiastique dans un traité intitulé De regno christi/Du règne du christ, achevé en octobre 1550 et remis au roi Edouard VI pour Nouvel An 1551. Ouvrage testament, récapitulatif de ses idées sur la cité chrétienne où est proposé tout un programme de réformes destinées à faire de l’Angleterre un royaume aussi parfait qu’humainement possible. Il y aura cru jusqu’au bout. Ce qu’il n’a pu faire pour sa chère ville de Strasbourg, il l’a rêvé pour l’Angleterre de son exil. Le De regno Christi résume le combat de sa vie, le montre une dernière fois tel qu’il fut : un théologien solide, un organisateur hors pair. A côté de considérations théologiques, il passe en revue les questions pratiques d’éducation religieuse, d’enseignement primaire obligatoire, de réforme des universités, de prédication et de rémunération des ministres du culte, de sanctification du dimanche. Sa démarche comme à l’habitude est globale, elle embrasse le tout et aborde également les questions concrètes de l’assistance publique, le mariage et le divorce, la formation professionnelle, la règlementation des métiers et du commerce, la réforme de l’administration et de la justice dont, entre autres, le remplacement  des peines de prison par des travaux d’utilité publique.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce fut là son dernier ouvrage, ce fut même son chef-d’œuvre. A la mi-février 1551, il tombe malade. Il décède dans la nuit du 28 février au 1er mars. On lui fit de grandes funérailles. On l’enterra à Cambridge avec faste, et on le déterra avec violence et fracas, cinq ans plus tard, le 6 février 1556, pour un procès en hérésie lors de la recatholicisation brutale du règne de Marie Tudor (1553-1554). Sa dépouille ainsi que celle de son vieux compagnon d’exil Paul Fagius furent brûlées, avec leurs écrits, sur la place du marché de Cambridge. Quatre ans plus tard, le 22 juillet 1560, ils furent réhabilités sous le règne d’Elisabeth Iere. Une plaque commémorative à l’église Sainte-Marie à Cambridge rappelle aujourd’hui son souvenir.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Portrait d’un coquin cajoleur ?</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Maintenant que les dates sont bien calées, que la chronologie le situe dans l’histoire, intéressons nous un peu à l’homme. Peut-on faire un portrait de l’intéressé. On l’a assez dit et répété, on n’ échappe pas à son temps et celui-ci vous détermine ou vous conditionne en partie. Au cadre historique que je viens de vous dresser, ajoutons un petit tableau qui le situe par rapport à ses contemporains. Il est évidemment le cadet des humanistes de la première génération, Geiler de Kaysersberg (1445-1510), Jacques Wimpfeling (1450-1528), Sébastien Brant (1457-1521). Il est plus jeune également qu’Erasme de Rotterdam (1466-69-1536). Luther (1483-1546) est certes son ainé de 8 ans, mais c’est quasiment un contemporain, tout comme Zwingli (1484-1531) et Melanchthon (1597-1560) son cadet de 7 ans, soit presque rien. Seul Calvin est plus jeune (1509-1564). Bucer, très proche de lui, durant le séjour strasbourgeois du réformateur Genevois était en quelque sorte un grand frère, influent et écouté.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais qui était-il vraiment ? Peut-on davantage le cerner ? Les portraits le concernant sont rares. Ils découlent en réalité tous de la médaille gravée par Frédéric Haguenauer à Bonn en 1553. Il est déjà mort à cette date. Il est représenté de profil, dans la force de l’âge. Les traits sont puissants, il a conservé ses cheveux légèrement bouclés. Un nez assez fort, des joues flasques. Il fait son âge. Sévère peut-être mais pas austère. Difficile d’en dire davantage sur la base d’un portrait qui répond à des règles surtout quand il est officiel.</p>
<p style="text-align: justify;">Ceux qui l’on lu et beaucoup pratiqué, je pense à Jean Rott, qui publia sa correspondance et qui en fut en Alsace un de ses meilleurs connaisseurs, le déchiffrant avec constance, est obligé de reconnaitre que son style est quelque peu cahoteux, pour ne pas dire verbeux. Obscur par endroit, abondant en digressions et en répétitions, mais aussi en trouvailles souvent originales. C’est qu’il est un auteur prolixe, toujours pressé par le temps et l’action. On dirait qu’il n’a pas le temps d’être concis. Ce que Jean Calvin remarqua également : « Bucer est trop long pour être lu par ceux qui sont distraits par d’autres occupations, et trop haut pour être facilement entendu des petits et de ceux qui ne considèrent pas de si près les choses. Car incontinent qu’il se prend à traiter une matière, quelle qu’elle soit, la fertilité incroyable d’esprit qui  a lui a fournit tant de choses en main, qu’il ne peut s’étancher et faire fin ». Il n’a certes pas l’éloquence des humanistes, la pureté du style et l’obsession de la forme. Son compatriote Beatus Rhenanus, dans la maison de son ami Capiton, lui reprochera un jour de haïr l’étude des Bonnes Lettres. En réalité, il ne les haïssait pas, ses priorités étaient autres. Peut-être étaient-elles simplement luthériennes ? L’autre Martin, avec sa fougue habituelle, n’avait-il pas proclamé un jour : « Que périsse le lustre de la langue latine, le miracle de l’érudition qui obscurcit la gloire de Dieu ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Comme Luther, Bucer fut marié. Comme lui, il épousa une nonne. Il le fit même avant que le moine augustin ne se mariât avec Catherine de Bora. Il le précéda de trois  ans.L’élue fut Elisabeth Silberreisen. Il l’épousa durant l’été 1522. Ella avait été nonne au couvent de Lobenfeld dans le Kraichgau. Son père Jacob était forgeron, sa mère se prénommait Anna. De même extraction que Martin Bucer, donc. Elle devint moniale ou plutôt fut mise au couvent après avoir perdu ses parents très tôt. Probablement, la vocation avait-elle très peu à voir avec ce choix de vie. Le refuge au couvent était souvent alors une réponse sociale plutôt que le fruit d’un cheminement spirituel.</p>
<p style="text-align: justify;">En se mariant, comme après lui Luther, Bucer pose les fondements du presbytère protestant. Il fut en outre, heureux en mariage. Un an après ses noces, il écrivait : « J’ai épousé une jeune fille qui a été au couvent et je ne m’en repens toujours pas. Nous nous sommes rendu compte que la vie de couvent a malheureusement souvent été un obstacle, nous empêchant d’arriver à une vie chrétienne. Nous avons décidé d’entrer dans la vie conjugale et nous avons vu que cela nous fait avancer dans une vie agréable à Dieu ». A ses nombreux détracteurs, le mariage lui ayant valu l’excommunication, il répondra en fustigeant leur morale hypocrite : « Les jeunes filles ne sont pas si chères. Si j’avais voulu, j’aurais pu en avoir  deux ou trois pour une et en changer toutes les semaines. Et je serais resté un grand seigneur, comme certains papistes. Et à Worms, les émissaires du pape m’avaient proposé tout leur soutien dans cette voie, comme de nombreuses personnes dignes de confiance peuvent en témoigner ». On n’en saura pas plus, mais le témoignage est éloquent et nous laisse voir dans quelles turpitudes était tombé le clergé.</p>
<p style="text-align: justify;">Vingt ans plus tard, il chante toujours les louanges de sa chère Elisabeth. Il souligne : «  sa conduite exemplaire, sa respectabilité, sa piété ainsi que son zèle dans le ménage et dans le travail ». Il reconnait à quel point elle l’avait aidé dans son service, le déchargeant « de tout souci ménager et de toutes les affaires pratiques. » Elle avait effectivement pris toutes les dispositions pour lui permettre de courir le monde pour la cause de Dieu. Il semble qu’elle lui ait donné cinq enfants, dont Nathanaël un enfant handicapé, qui lui survivra quand elle fut emportée par la peste en 1541. Six mois plus tard, Bucer épousait une autre femme de pasteur, celle du Bâlois Oecolampade, et de Wolfgang Capiton, le réformateur strasbourgeois. Witbrandis Rosenblatt avait 38 ans. Elle était bâloise, et avait connu le veuvage pour la troisième fois. Quand elle épousa Bucer, elle avait quatre enfants issus de ses mariages précédents. Tous deux eurent une fille prénommée Elisabeth. Witbrandis savait mieux que quiconque ce qu’était le service des premiers réformateurs. Elle avait partagé leur vie. La vie engagée et active de Bucer ne dut pas la surprendre. On aurait presque envie de dire, qu’elle s’y était préparée. Nous sommes peu renseignés sur son mariage avec Martin Bucer sinon qu’elle le rejoignit dans son exil anglais, quatre mois après son arrivée à Cambridge. Une de ses filles, Agnès, l’accompagnait (Joisten, 1998, 111). Après le décès de Martin Bucer, elle retourna à Bâle, où elle mourut le 1er novembre 1564, à l’âge de 60 ans. Sans entrer dans une psychologie au rabais, on ne craindra pas d’affirmer que Bucer trouva dans le mariage un réel équilibre et un soutien essentiel, domestique et logistique, à son activisme spirituel et géographique. Il y trouva l’amour aussi. Pour preuve, cette lettre émouvante écrite à son fils Nathanaël, le 18 avril 1549, avant de s’embarquer à Calais. «  Mon cher fils, si ta mère n’avait pas été si croyante, si zélée et si active, si elle n’avait pas travaillé au-delà de ses forces, toi et moi l’aurions bien ressenti… Je sais ta faiblesse de corps et d’esprit et j’y compatis paternellement. Le Seigneur t’a donné une part de ses grâces, pour que tu puisses apprendre et faire quelque chose, alors tiens les ferme, ces grâces, éveille-les en toi par la prière fervente, par l’écoute et la lecture assidues de la parole de Dieu, par la fréquentation des croyants ; applique toi sans cesse à apprendre le catéchisme et à connaître de plus en plus le sauveur Jésus-Christ, pour trouver en lui la consolation et la joie de tout ce qui t’est nécessaire. Si Dieu m’accorde un lieu pour m’établir et t’avoir auprès de moi, tu verras comme je te reconnais et t’aime comme le seul enfant qui me reste de ma défunte épouse que j’aimais. »</p>
<p style="text-align: justify;">Sauf peut être à la fin de sa vie, durant l’exil anglais, où il se heurta à l’incompréhension de certains de ses pairs et de ses nombreux élèves, faisant preuve d’une impatience inhabituelle, Bucer passa toute sa vie durant pour une personne patiente et diplomatique, à la recherche du consensus en toute chose dans ses relations avec les protestants divisés ou avec les catholiques hostiles voire revanchards, à mesure que le sort des armes devint favorable à l’empereur. Ces qualités furent nécessaires à celui qui consacra sa vie à l’unité  du protestantisme et au dialogue avec les catholiques. En quoi, il se distinguait de Luther et des réformateurs de la première génération, parfois trop pressés d’aboutir en brûlant les étapes. S’il a tant remis l’ouvrage sur le métier, c’est qu’il savait donner du temps au temps : « Il faut tout de même  laisser le monde être encore un peu le monde !  »  avait-il concédé un jour.</p>
<p style="text-align: justify;">Homme de compromis, il s’attira les foudres de Luther qui lui reprocha de faire trop de concessions aux papistes. On connait la célèbre diatribe de Luther contre Bucer : « Bucer, un coquin enjôleur. Plus jamais je ne lui ferai confiance. Il m’a trop souvent trompé. Récemment à la diète de Ratisbonne, il s’est comporté de triste façon, voulant jouer le médiateur entre moi et le pape, sous prétexte qu’il serait tellement triste que tant d’âmes soient perdues à cause d’un ou deux articles de foi ! Il voit les choses de manière trop politique, pensant qu’elles sont tributaires de l’époque, pouvant être changées au gré du temps ». Inutile d’insister sur leur différence de tempérament et de caractère. Même s’ils s’agacent mutuellement, ils furent parfaitement complémentaires, et cette complémentarité qui peut être étendue à d’autres acteurs, à Melanchton notamment, contribua puissamment à bâtir le protestantisme germanique. Ajoutons que malgré les colères de Luther, Bucer lui fut toujours fidèle. Il possédait, malgré les apparences, cette qualité rare de ne jamais renier ceux qui ont compté dans sa vie, qu’il s’agisse de Luther ou d’Erasme, même s’il a choisi très rapidement son camp et de son contemporain Beatus Rhenanus. Il était à son chevet quand ce dernier rendit l’âme. Pour en revenir à Luther, voilà ce qu’il écrivait au lendemain de la mort de Martin Luther survenue à Eisleben le 18 février 1546 « Je sais que beaucoup de personnes haïssent Luther. Et pourtant il est sûr que Dieu l’a beaucoup aimé, et qu’il ne nous a pas donné pour l’évangile d’instrument plus saint et plus efficace que lui. Luther avait des défauts, de grands défauts même. Mais Dieu les a acceptés et pris à son service, lui donnant plus qu’à aucun autre mortel un esprit puissant et une force divine pour annoncer son fils et vaincre l’Antéchrist. Celui que Dieu a pleinement accepté et attiré à lui, celui qui a lutté contre le mal comme personne d’autre, comment moi, pauvre serviteur, misérable pécheur dont le zèle pour la justice est si faible, comment pourrais-je le rejeter et le réprouver pour des défauts qu’il ne faut certes pas louer, mais n’avons-nous pas l’habitude d’exiger l’indulgence pour nos propres défauts qui sont bien plus graves ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne mérite nullement cette réputation d’avoir été un homme tiède sinon peureux, inconstant, double et cajoleur pour reprendre l’expression de Luther. Il a des convictions sur lesquels il n’a jamais transigé. Sa foi notamment. Il a du courage et plus qu’on ne le pense. Quand il a rompu avec son ordre, quand il a suivi Luther, quand il s’est marié, quand il a signé la confession tétrapolitaine, en 1530, pour se distinguer de la confession d’Augsbourg, quand il refusa l’Intérim, quand il s’exila en Angleterre et quand enfin, lui, l’étranger, s’y défendit bec et ongle contre les propos malveillants de collègues jaloux. Et plus globalement dans toutes ses négociations et colloques au service de l’unité des protestants et du rapprochement avec les catholiques. Il aurait été tellement plus facile pour lui de se retirer sur l’Aventin, de se draper dans une dignité susceptible, de rester rivé sur ses positions. Il fallait un cœur solide et des convictions fortes sinon une foi avérée, pour parcourir le vaste espace germanique et mettre la main dans le pétrin.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Qu’est ce que  finalement le Bucérisme</strong></em> ?</p>
<p style="text-align: justify;">Peut-on parler de Bucérisme ? Ce ne fut pas une doctrine mais un comportement. Une manière d’être et de faire, autrement dit d’agir.  Quelles furent ses motivations ? Au centre ou à la source : l’évangile ! En son cœur, la foi au Christ et l’amour du prochain en découlant. Le Christ au centre de tout et l’esprit-saint comme force agissante. « La parole divine lumineuse », contenue dans la Bible a été pour lui l’autorité, la source et le critère de sa foi, comme pour tous les réformateurs de son temps : Dieu a créé le monde et l’a sauvé par le sacrifice de son fils pour que les hommes poussés par l’esprit saint  s’entraident et contribuent à réaliser ou à faire progresser dès maintenant  le Royaume de Dieu sur la terre. Comme l’écrit Jean Rott : « Cette conception déplace l’accent du salut personnel vers le devoir communautaire et débouche sur l’exigence éthique d’un engagement social de l’individu. ». Il fait sienne la double prédestination augustinienne, celle des élus et des réprouvés, mais reconnait à l’homme une certaine liberté de choix, dont témoigne sa conscience. Il admet une double justification par l’élection/adoption et sa conséquence la sanctification du croyant malgré la possibilité d’une rechute. D’où l’importance attribuée aux œuvres bonnes qui sont quasi révélatrices de l’élection .</p>
<p style="text-align: justify;">L’ Eglise ensuite, non figée pour l’éternité mais en évolution et mouvement perpétuel. Il était convaincu qu’il y avait différentes demeures dans la maison du père, autrement dit plusieurs manières tout à fait légitimes de vivre sa foi. Une église multitudiniste, d’un côté, qui offre de multiples possibilités, de l’autre des groupes confessants, acceptant de vivre leur foi de façon engagée et communautaire. Soit des groupes à dimension humaine dans une grande église plutôt anonyme.  Les deux éléments se complètent et ne s’excluent pas. L’une féconde, l’autre préserve des tentations du sectarisme notamment. Le multitudinisme qui fait référence non pas à l’hérésie du XIIe siècle mais au passage biblique des multitudes dont Jésus avait compassion (Matth.15,32) désigne l’attitude et le statut d’une église protestante qui ne serait plus une église d’Etat, mais n’en aurait pas moins pour mission de s’occuper spirituellement de l’ensemble d’une population. Ex. les Landeskirchen allemande .</p>
<p style="text-align: justify;">L’église visible, c’est le chantier où se construit patiemment le royaume. D’où l’importance des ministères d’édification et d’enseignement, d’exhortation et de correction, d’aide fraternelle et de diaconie. D’où aussi la valorisation des sacrements du baptême et de la cène, l’instauration de la confirmation, l’attention portée à la liturgie et au chant. L’église ne se conçoit pas sans catéchèse, ni instruction à tous les niveaux, ni discipline touchant autant la doctrine que les moeurs.  Ni enfin sans le soutien de l’Etat ou des autorités locales qui ne sont pas seulement là pour assurer la sécurité et l’ordre public, mais aussi pour aider à propager l’évangile et hâter par là l’avènement du royaume. Cette conviction forte du rôle  que doivent jouer les pouvoirs politiques explique en partie la présence quasi constante de Bucer dans les lieux politiques où se jouait le destin de l’Eglise, auprès des institutions impériales, princières ou municipales.</p>
<p style="text-align: justify;">L’aiguillon qui porte Bucer est l’unité des chrétiens. Il fut, nous l’avons abondamment illustré par sa présence constante aux colloques et discussions, un intermédiaire entre les deux confessions et à l’intérieur du camp protestant, un artisan de la concorde. Que l’on songe à ses incessants efforts de conciliation sur la question concernant la sainte cène. Comme Luther, il voulait une église renouvelée par l’Evangile de la justification par la seule grâce de Dieu, mais il voulait que l’église fût unie et unique. Beaucoup de membres mais un seul corps. Mais dans la vie, il peut y avoir conflit entre la recherche de la vérité d’un côté, et celle de l’unité de l’autre. Jusqu’à quelles concessions doit-on consentir sans s’éloigner de la vérité ? Cette tension fut permanente chez Bucer, elle est à l’origine de sa réputation de tiédeur, de versatilité quand on n’évoque pas sa duplicité voire lâcheté dans son propre camp.  C’est qu’ il répugne aux alternatives cassantes, entweder, oder, sa voie est médiane, il est un voyageur entre les frontières, un artisan de paix dans l’esprit des béatitudes. Il avait une qualité rare, l’écoute, et d’un autre côté une fermeté qui ne transigeait pas sur l’essentiel. Son compagnon Paul Fagius avait dit de lui : « Satan l’a induit en tentation de multiples manières pour le détourner du droit chemin.  Mais Dieu lui a donné une fermeté exemplaire. »</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer fut un théologien du dialogue. Il a voyagé sans cesse entre les différentes tendances confessionnelles dans les différentes régions d’Europe. Vous avez eu un aperçu de la géographie bucerienne. Il a donné quelques impulsions définitives à la Réforme en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, mais aussi aux Vaudois d’Italie, aux Frères Moraves de Tchécoslovaquie, aux protestants de Suède. Cet Alsacien était déjà un Européen. Son Europe était celle des régions qui se ressemblent parfois mais jamais ne se confondent. D’où le souci, dans ses projets, de réforme d’éviter l’uniformité comme la simplification réductrice. Les prescriptions destinées à l’église de Hesse, ne sont pas nécessairement  celles qu’il exige ailleurs. Mais pas de provincialisme étroit non plus, il convient de garder une vision large des choses et d’exiger partout un christianisme protestant crédible qui gomme le fossé entre le dire et le faire, entre la  parole et l’action. Une exigence parfois mal comprise notamment dans le domaine de la discipline des mœurs, déjà à l’époque à Strasbourg d’abord, en Angleterre plus tard, hier comme aujourd’hui, à qui l’on reprochait d’être rigide et cassante. Dans l’esprit de Bucer pourtant, cette discipline était une protection, une sécurité devant aider le chrétien à vivre dans la vérité et dans l’unité.</p>
<p style="text-align: justify;">Cela nous parait parfois bien loin et surtout bien étranger à nos pratiques actuelles. Bucer aurait il échoué ? Du temps de son vivant, il connut, nous l’avons vu, autant d’échecs que de réussites. Son type d’église n’a pas survécu à Strasbourg. Il a rapidement été incorporé par Jean Marbach et Jean Pappus dans le cadre de l’orthodoxie de l’église luthérienne. Sa voie moyenne, son église à mi-chemin entre lutheranisme et zwinglianisme sentait trop le compromis. Il fallait être d’un coté ou de l’autre. Pas de place pour les positions médianes. Pas assez tranchées, pas assez clivantes .Il fallait que les choses fussent claires pour reconnaitre ses brebis. Ce n’était pas là l’attitude de Bucer. Pourtant, un peu plus loin, son élève et ami Jean Calvin reprit maintes de ses idées pour bâtir l’église de Genève, tant dans le domaine doctrinal qu’ecclésiologique. Au point qu’un pasteur contemporain, Jacques Courvoisier a écrit, en 1933 que « Bucer était le créateur génial de l’église réformée et Calvin le génial praticien.»</p>
<p style="text-align: justify;">Que reste-il de Bucer, sinon le modèle et l’exemple d’un artisan de paix, du premier grand homme œcuménique qui souhaitait ardemment « que les chrétiens s’acceptent mutuellement et dans l’amour car toutes les erreurs de moeurs et de jugement viennent du fait que par manque de fraternité l’esprit du Christ ne peut agir »<br />
Theodore de Bèze qui succéda à Calvin avait retenu Bucer dans son ouvrage <em>Les vrais portraits des hommes illustres en piété et doctrine</em> paru à Genève en 1581 :<br />
L’Allemagne se sent , ô Bucer, très heureuse/ De t’avoir donné vie : elle s’en vante aussi/ Tes écrits jusqu’aux bouts de ce grand monde-ci/Portent ton nom, ta gloire &amp; grandeur valeureuse/ Quant au cours de tes ans, l’Allemagne dira/ L’ai chassé malgré moi, ce Bucer que j’aimoye/ l’Angleterre avouera, je l’ay gardé en joye/ Alors que dans mes bras saufs il se retira/ Son corps dans le tombeau, chez moy j’ay veu descendre/ D’où vient donc, Angleterre ( ô forfait inhumain)/ Qu’incontinent tu as de la félonne main/ tiré ce corps de terre et l’as réduit en cendrez ?/ Je m’abuse, Bucer : estant ainsi purgé/ D’ordure, n’es tu pas ores au ciel logé ?<br />
Au ciel logé? N’est-ce pas la destinée promise pour celui qui avait pris pour devise mihi patria coelam/ le ciel est ma patrie. Alors ce Bucer, pas si mal-aimé que cela ? Il gagne par contre encore à être connu surtout à Sélestat sa ville natale.  Qui est au moins autant la sienne que celle de Beatus Rhenanus ?  N<em>ét wà</em>r ?</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, 11 novembre 2015, conférence faite pour la paroisse protestante de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Bibliographie</em> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><em>Encyclopédie du protestantisme</em>, Geneve-Paris, 1995<br />
<em>Lexikon der Reformationszeit</em>, (Klaus Ganzer, Bruno Steimer ), Freiburg, 2002<br />
Hammann(Gottfried), <em>Martin Bucer zwischen Volskirche und Bekenntnisgemeinschaft</em>, Stuttgart, 1989.<br />
Joisten (Harmut ), <em>Martin Bucer, un réformateur européen</em>, Strasbourg, 1991<br />
Greschat (Martin), <em>Ein Reformator und seine Zeit</em>, München, 1990<br />
Rott Jean, Notice Bucer, <em>Nouveau Dictionnaire de Biographie alsacienne</em>p.396-405.</p>
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		<title>L&#8217;Introduction de la Réforme à Colmar en 1575 :  une si longue attente !</title>
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		<pubDate>Thu, 01 Oct 2015 17:28:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/lintroduction-de-la-reforme-a-colmar-en-1575-une-si-longue-attente/attachment/33834/" rel="attachment wp-att-558"><img class="alignleft size-full wp-image-558" alt="33834" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/10/33834.jpg" width="438" height="400" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Le 15 mai 1575 eut lieu, à huit heures du matin, en l’église des Franciscains, vide depuis plus de trente ans, le premier culte évangélique de Colmar. Le gouvernement de la cité s’était déplacé en grand nombre. Le pasteur qui devait prendre en charge la communauté protestante de Colmar n’étant pas encore désigné, ce fut le pasteur du village de Jebsheim, situé au nord-est de Colmar, Jean Cellarius qui officia. Il prêcha. Un choeur improvisé entonna « Es ist das Heil uns kommen her von Gnad und lauter Güte». Colmar était devenue protestante. Enfin ! Un demi-siècle après les autres. On ne l’attendait plus. Elle avait emprunté quelques routes buissonnières avant d’y arriver.</p>
<p style="text-align: justify;">On attendait la Réforme vers 1525, on dut patienter cinquante ans avant de l’introduire officiellement. Le Magistrat avait longtemps hésité et s’était entouré d’un luxe de précautions juridiques avant de donner son aval… au dernier moment. Pour les historiens, Colmar est une ville de Réforme tardive : eine spät Reformationsstadt. La formule est admirable et la classification typique de nos manies de créer des catégories ou de ranger les villes comme on range ses chaussures : dans des boîtes toutes faites.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Des attardés de la Réforme ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Autrement dit, nous serions, compte-tenu de notre date de naissance, des attardés de la Réforme. Comme ces enfants qui n’arrêtent pas de grandir et qui prennent un peu de retard dans leur scolarité. On sait qu’ils finiront par y arriver, mais on ne sait pas quand. On fait preuve à leur égard d’indulgence et de patience. Un demi-siècle de patience dénote une certaine maîtrise. Il fallait juste leur faire confiance et ne pas désespérer. A la bonne heure, cela valait la peine d’attendre ! C’est peut être cela la Réforme à Colmar : une vendange tardive. Le grain était mûr, très mûr. Il ne pouvait pas l’être davantage, il fallait rentrer la récolte. Le fait est que nos responsables d’alors, aux prix d’atermoiements successifs qui confinent parfois au génie politique, ont mis un demi-siècle de plus que Strasbourg ou Bâle pour rejoindre le camp de la Réforme. A quoi il faut ajouter autant pour se décider entre le protestantisme de Luther et celui de Calvin. Ce n’était plus une vendange tardive mais un vin de glace : le meilleur !</p>
<p style="text-align: justify;">Et  pourtant, on est resté sobre, on ne s’est pas ruiné pour ce premier jour. On n’a pas construit une nouvelle église. On a utilisé celle qui était vide depuis quelques décennies, l’ancienne église des Franciscains. On n’a même pas, comme à Strasbourg et Bâle, bouté dehors les catholiques de leur église traditionnelle, leurs cathédrales, en l’occurrence, ici, l’église Saint-Martin. On n’a pas dérangé, non  plus, quelques illustres pasteurs de Strasbourg, du duché de Wurtemberg ou d’ailleurs. On a trouvé une solution locale. Pas loin d’ici, à Jebsheim, le Pasteur Keller pourrait faire l’affaire. C’est un homme probe, c’est un excellent pasteur. Certes, ses prêches ne brillent pas comme brillent ceux des universitaires strasbourgeois et bâlois, mais Colmar n’est pas une ville de clercs, d’écoliers et d’étudiants. Elle n’a pas l’éclat qu’eut au début du siècle Sélestat, son école latine et ses humanistes. Mais notre Johann Keller est loin être un sot, il vient de latiniser son nom. Il s’appelle désormais Cellarius. Il a étudié à Lausanne, Zurich et Tübingen. Puis, il fut maître d’école et officia à l’église de Riquewihr  avant de devenir pasteur de Jebsheim. Ce n’est plus n’importe qui. Regardez-le sur le portrait que nous avons gardé de lui. Avec son bonnet, sa collerette et sa fraise, son manteau noir, il en impose. Il semble habité par sa mission. Jebsheim, d’où il vient, n’est pas le dernier des villages. Possession des seigneurs de Berkheim, la commune a déjà introduit une première fois la Réforme en 1521, et plus sérieusement en 1555. C’est dire si elle a de l’avance sur Colmar, elle serait même son ainée. C’est d’Orient qu’est venu la lumière, c’est de Jebsheim, à l’est de Colmar, qu’aujourd’hui est venu le salut !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le grand essor de l’Occident</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Mais d’abord où nous situons-nous ? Prenons un peu de recul, élargissons notre champ de vision, intégrons nous dans une histoire, donc une chronologie et une géographie. Le siècle dans lequel les Colmariens vivent et celui du grand essor de l’Occident qui va en gros de 1492 à 1600 et qui démarre avec la découverte du nouveau monde, les explorations portugaises, les conquistadores avides, les exterminations d’indiens et la conscience de Las-Casas</p>
<p style="text-align: justify;">La prise de Grenade, en 1492 également, a fait tomber le dernier bastion musulman en Espagne, les récurrentes guerres d’Italie ont déchiré l’Europe qui pourtant s’est enrichie. L’afflux de l’or et de l’argent sud-américain, la croissance des échanges avec le nouveau monde ont favorisé l’essor de l’économie européenne qui reste tributaire des cadres économiques et sociaux traditionnels. Le monde des corporations a encore quelques beaux jours devant lui et plus généralement l’aube de la Renaissance ne s’est pas libéré de l’automne du Moyen-Age. C’est là encore une construction chronologique récente. Le monde de la Renaissance est à maints égards encore celui du Moyen-Age.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans cette Europe, quelques monarchies ou empires donnent le la. Longtemps,  Francois 1er s’est opposé à Charles-Quint. Ils ont été de puissants souverains. Si le premier a dû renoncer à ses rêves européens, il a réussi à poser les jalons d’une monarchie moderne. Le second, héritier d’un immense empire, de l’Espagne et de ses colonies, des Pays Bas et de la Franche Comté, s’oppose à une autre puissance, celle des Ottomans. Emerge aussi le royaume d’Angleterre sous la conduite du tyrannique Henry VIII, qui rompt avec Rome  en 1534, puis sous celle  plus éclairée mais non moins cruelle d’Elisabeth, célébré par Shakespeare.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce siècle fut aussi espagnol, celui de Philippe II qui conjugue puissance politique, prospérité matérielle et épanouissement artistique au service d’une église catholique triomphante. Le Portugal a été livré à l’Espagne, les deux couronnes ont été réunies en 1580. Le Royaume de France  s’est encore stabilisé sous le règne de Henri II, à partir de 1547, qui poursuit sa politique de renforcement de l’Etat mais les tensions religieuses menacent cette prospérité et paix fragile. Sous la régence de Catherine de Médicis, catholiques et protestants se radicalisent, prennent les armes et s’étripent. Le massacre de la Saint Barthélemy  intervient le 24  août 1572.</p>
<p style="text-align: justify;">Elargissons la focale encore un tout petit peu. La Russie oscille entre réforme et terreur sous le règne d’Ivan IV, à partir de 1547, dont la folie et la cruauté lui vaudront le surnom de « terrible ». Son voisin, le royaume de Pologne, uni au grand duché de Lituanie, connaît la paix religieuse grâce à la tolérance d’Etienne Ier qui y règne de 1576 à 1586. Plus loin encore, naissent de grands empires, le Royaume du Congo, prospère et bien organisé que découvrent les Portugais. Un nouvel empire apparaît en Inde, celui des Moghols. Abbas le Grand, représentant le plus brillant de la dynastie chiite des Séfévides, construit un Iran centralisé et unifié. Mais, plus près de nous, celle qui inquiète, celle qui se trouve aux portes de l’Europe et la menace, c’est la puissance ottomane, de Soliman le magnifique, qui a affermi son Empire en Egypte, en Perse et surtout en Europe centrale. Après la bataille de Mohacs en Hongrie, en 1526, la voilà aux portes de Vienne.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La robe sans couture déchirée</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans cette Europe du Nord qui nous occupe, dans ce Saint Empire Romain Germanique qui nous sert de cadre, la date de 1517, quand le moine augustin  Martin Luther affiche ses 95 thèses à Wittemberg, résonne comme une déflagration.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle est d’abord le point d’aboutissement d’un long étiolement de l’Eglise de Rome qui ne finit pas de se décomposer. Il est bien loin ce vigoureux XIIIe siècle quand fleurirent les ordres mendiants, les Universités savantes et s’affirma l’homo scholasticus, quand les croisades constituèrent autant un itinéraire spirituel  qu’une entreprise partagée par la chrétienté. Les tragiques XIV et XVe siècles l’affectent profondément. Rome n’est plus dans Rome et la monarchie française a mis la papauté sous tutelle avant de l’établir en Avignon en 1309.  La chrétienté se déchire et connaitre à nouveau un grand schisme quand deux papes, deux obédiences s’opposent de 1378 à1417. Les conciles de Bâle, Ferrare et Florence , de 1431à 1449, s’opposent au pape, compromettent l’union et suscitent l’émergence des église nationales, la gallicane, l’anglicane, entre autres. Et si Rome a fini par retourner à Rome en 1377 mais la papauté n’a pas résisté à la tentation politique et mondaine que les papes de la Renaissance, Alexandre VI Borgia, Jules II et Léon X Médici personnifièrent si négativement. Cela fait un siècle que Jean Hus brûla à Prague, accusé d’hérésie. Il avait pourtant exprimé la nécessité de se reformer. Des ordres religieux s’y risquèrent revenant à une plus stricte observance, le clergé séculier si refusa. D’autres encore en dehors de la communauté des clercs choisirent des voies plus sensibles, plus personnelles d’approfondissement religieux. Les frères de la vie commune en Hollande par exemple, représentant d’une dévotion plus intérieure, plus intime, plus moderne., en quelque sorte. C’est en 1427 que Thomas de Kempis achève l’incomparable Imitation de Jesus Christ au prodigieux succès. L’église n’avait plus le monopole de la vie religieuse. Le laïcat disposait désormais d’un idéal religieux à sa mesure. Le dévot n’est plus un moine mais un familier de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;">La date de 1517 est enfin le point de départ d’une révolution religieuse qui va s’étendre à une grande partie de l’Europe du nord, Allemagne, Suisse, Scandinavie -la Baltique est devenue un lac luthérien- Angleterre, Ecosse, Pays-Bas. La Réforme va briser le rêve de monarchie européenne de Charles-Quint.  L’Europe est plus divisée que jamais. La Contre-Réforme catholique après le concile de Trente (1545-1563) n’arrangera pas la situation. On en viendrait presque à oublier que ce siècle fut aussi celui de la Renaissance, de l’imprimerie en plein essor, celui de l’humanisme, du retour aux sources gréco-latines, d’Erasme et de la République des lettres qui n’a pas de frontières. Mais elle est aussi celle de l’atroce vision de la crucifixion de Grünewald, contemporaine de l’irruption de Luther dans l’histoire, des pestes récurrentes et mortelles, des procès des sorcières et des bûchers.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La cité décapolitaine</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Et au milieu de tout cela, il y a Colmar. Pas la moindre des villes décapolitaines. Ville immédiate d’empire, après Haguenau, l’ainée où siège le Landvogt impérial, mais une ville essentielle dans ce dispositif singulier de ligue urbaine, qu’est le Zehstädtebund, qui vit  se réunir, en 1354, sous l’égide de l’empereur Charles IV, dix villes alsaciennes, pour la plupart nées au XIIIe siècle, pour se promettre assistance et secours mutuel et s’engager à ne jamais se laisser séparer de l’Empire. Colmar y tire son épingle du jeu, et compte-tenu de sa taille, envoie  des délégations aux autorités impériales, participe aux diètes d’Empire et se montre tout au long du XVIe siècle très active pour défendre les villes de la décapole en se dressant résolument contre la tentation toujours récurrente des Habsbourg de ramener les villes impériales au rang de vassales. Elle s’y entend pour accueillir les empereurs avec faste : Sigismond en 1418, Frédéric III de Habsbourg en 1442 et 1473. Maximilien I est l’hôte de la ville quatre fois : en 1492, 1493, 1498 et 1503, Ferdinand II, en 1562, clôt l’illustre liste. Habile, légitimiste, Colmar est fidèle.</p>
<p style="text-align: justify;">A défaut d’être opulente, elle rassure derrière ses fortifications dont le tracé n’a pas vraiment évolué depuis la fin du XIIIe siècle, se contentant d’un toilettage et d’une adaptation à l’évolution de la puissance de feu confiée au très compétent architecte strasbourgeois Daniel Specklin en 1580. Elle est un gros bourg rural, qui assure et assume. Ses marchands et négociants sont désormais présents sur les foires régionales et rhénanes. Le commerce du vin lui a apporté la notoriété et  la prospérité. Il débouche sur la Suisse et le nord de l’Europe. Du port du Ladhof, les tonneaux transitent par Strasbourg et descendent le Rhin jusqu’à Cologne et les Pays-Bas. De là, les navires de la Hanse poursuivent le périple, pourvoyant les villes d’Allemagne du Nord, de la Scandinavie et des côtes baltes. Quelques marchands ont pignon sur rue. Ludwig Scherer qui fit construire la maison dite Pfister était chapelier mais avait fait fortune dans le commerce d’argent dans le val de Lièpvre. Le savoyard Claude Sison rachète sa maison en 1596. Il s’est enrichi avec le commerce de la soie, son stock est évalué à 5600 florins. Il est un des hommes les plus riches de Colmar.</p>
<p style="text-align: justify;">On ne construit plus guère d’église en ville. Celles que le Moyen-âge a érigées sont suffisantes. Les bâtisses que l’on édifie désormais sont privées. Intellectuellement Colmar n’est pas un phare, elle n’est pas ignare non plus. Les moniales d’Unterlinden ne produisent plus les chefs-d’oeuvre théologiques, calligraphiques et mystiques d’autrefois, mais elles n’ont pas perdu leur foi, les dominicains sont revenus, après quelques égarements à une plus stricte observance à la fin du XIVe, mais ils ne marquent plus de leur empreinte la vie intellectuelle de la cité.  L’aventure de l’esprit ici est individuelle. Il lui arrive de produire des génies, la gloire des peintres et des graveurs, Martin Schongauer notamment. Elle est rarement collective comme à Sélestat et son école latine qui fit rayonner le nom de la cité de 1450 à 1525. Il a manqué à Colmar une personnalité exceptionnelle comme Beatus Rhenanus ou Jacques Wimpfeling, un pédagogue innovant et fédérateur comme Louis Dringenberg,  et un lieu actif de rayonnement et de diffusion, comme le fut, dans la même ville, l’école latine. L’imprimerie n’a pas tout a fait joué le rôle qu’elle joua ailleurs. L’expérience du mystérieux Farckall, de 1522 à 1524, fut souterraine et trop éphémère ; celle de Bartholomé Gruninger à partir de 1538, fut exaltante et désastreuse. L’imprimeur se ruina en publiant les Vies parallèles de Plutarque traduites par l’érudit mais vaniteux Obristmeister Hyeronymus Boner. Il quitta Colmar à la sauvette pour disparaitre à tout jamais en 1543.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Une présence souterraine</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant, grâce à l’imprimerie, elle s’était clandestinement ouverte aux idées nouvelles. En catimini. Qui connaît Farckall ? Qui est cet imprimeur qui choisit de s’établir à Colmar en 1522 avant de repartir deux ans plus tard ? Qui était-il ? D’où venait-il ? Pour ajouter au mystère, certains en firent un Anglais sans apporter pour autant des preuves décisives. En deux ans pourtant quel bilan ! Il fut notre premier imprimeur. Il fut aussi un remarquable propagateur des idées luthériennes à une époque où, manifestement, Colmar ne songeait nullement à sauter le pas. Est-ce pour cela qu’on le laissa faire ? Il fut un parfait agent subversif des presses duquel sortirent dix-sept écrits dont le contenu ne laisse planer aucun doute sur ses sympathies.</p>
<p style="text-align: justify;">A Colmar, son officine publie les commentaires de Luther sur les Evangiles, sa traduction allemande du Pentateuque et une dizaine de petits écrits de divers auteurs réformés, dont Zwingli. On lui doit aussi un pamphlet traitant de l’usure et présenté sous la forme d’un dialogue en cinq parties « Hie kommt ein Beuerlein », titre prémonitoire peu avant la Guerre des Paysans. Sans crier gare, il quitte Colmar. On le retrouve à Haguenau, autre ville de la décapole, de 1524 à 1527, où il continuera son travail d’imprimeur en publiant treize nouveaux écrits qui continuent à faire la part belle aux productions luthériennes. En 1530, Farckall est à Strasbourg chez l’imprimeur Jean Gruninger avant de disparaître définitivement.</p>
<p style="text-align: justify;">Du temps de sa présence active à Colmar, quelle fut son influence réelle ? Son attitude pour le moins téméraire, reflétait-elle une attitude individuelle ou, au contraire, exprimait-elle les velléités d’un courant certes minoritaire mais déjà actif ? Reconnaissons que nous n’en savons rien ! Une dissension était apparue en décembre 1524 au sein de la cité quand le prédicateur bénédictin Hans, du prieuré de Saint-Pierre, avait violemment dénoncé dans ses sermons les mœurs dépravés du clergé. Le magistrat, soucieux de préserver la paix publique, exigea du Chapitre qu’il le limogeât tout en l’exhortant de veiller davantage aux bonnes mœurs et au comportement du clergé local.</p>
<p style="text-align: justify;">Existait-il alors en ville une opinion publique, même ténue, adhérente aux idées nouvelles ? Lors de la nuit de la Saint-Etienne 1524, 600 personnes avaient manifesté devant la maison de l’Obristmeister Louis Hutsch. Ils remirent, quelques jours plus tard, une déclaration proposant treize points de réforme dans lesquels ils manifestaient leur désir de voir diminuer leurs contributions au clergé et leur souhait de voir ce dernier participer davantage aux charges publiques. Cette volonté populaire s’exprime à nouveau, quelques mois plus tard, en avril 1525, quand, en pleine sédition des paysans, l’aubergiste Bader fomente des troubles, s’empare du stock d’armes  remisé dans l’arsenal et n’omet pas de demander, une fois encore, la mise à disposition d’un bon prédicateur pour expliquer la parole de Dieu. Observons que ces revendications constituent un minimum, comparé à celles qui s’expriment ailleurs. Point d’aspirations égalitaristes pourtant si répandue dans la révolte paysanne, pas davantage de suppression de la messe ou celle du célibat des prêtres, par exemple.  Même dans la révolte, les séditieux colmariens sont presque sages.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1525, la Guerre des Paysans, qui s’était terminée tragiquement pour les insurgés, avait dissuadé Colmar d’introduire la Réforme. Jusqu’à la Paix d’Augsbourg, en 1555, elle ne semble guère progresser malgré son implantation tout autour de la ville.  En 1535, la Réforme avait été introduite dans les possessions des Wurtemberg en Alsace, le comté de Horbourg et la Seigneurie de Riquewihr. Elle était ainsi aux portes de Colmar pas tout à fait assurée cependant de son identité véritable. Mathias Erb, qui en fut le surintendant de 1538 à 1560, frayait volontiers avec le zwinglianisme zurichois. Son successeur Nicolas Cancerinus ramena  le troupeau dans un cadre plus strictement luthérien. Quant au pouvoir d’attraction de Horbourg, il ne fut vraiment efficient qu’à partir de 1552 quand Barthélemy Westheimer, ancien imprimeur à Bâle, devint pasteur.</p>
<p style="text-align: justify;">Le Magistrat avait fini par obtenir le contrôle de l’administration des biens du clergé et même de ses mœurs par un décret daté de 1538. Les excès attribués aux anabaptistes, la qualité des artisans de la contre-réforme catholique comme le prédicateur dominicain de Saint-Martin, Jean Fabbri, ou le prieur des Augustins, Jean Hoffmeister, avaient encore retardé l’échéance.  Le premier, dominicain né à Heilbronn, avait donné satisfaction au Magistrat, au Chapitre et surtout aux fidèles. Comme Erasme et les humanistes alsaciens, il était conscient de l’urgence d’une réforme de l’église mais à condition qu’elle se réalisât au sein même de l’institution. Le second, prieur des Augustins, plus vindicatif, avait rédigé, à Colmar, en 1539, une diatribe violente contre Luther dont il réfutait les thèses : « Wahrhaftige Entdeckung und Widerlegung deren Artikel die M. Luther… » Il s’y révèle polémiste ardent et féroce, à la limite de, l’injure à tel point que l’autorité municipale, pourtant catholique,  saisisse le livre qui menace la paix religieuse et l’ordre public. Une promotion bienvenue permit au Magistrat de s’en débarrasser à bon compte. Charles-Quint l’appela à la diète de Ratisbonne pour polémiquer avec Martin Bucer.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La voie est libre !</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La Paix d’Augsbourg, en 1555 qui établit officiellement la coexistence du catholicisme et du luthéranisme dans tout l’Empire, suivant le principe du cujus regio, ejus religio, soit une forme de territorialisation où les sujets doivent embrasser la religion de leur autorité, l’introduction de la Réforme à Haguenau, en 1565, le renouvellement du Magistrat colmarien, en 1564, qui voit arriver des hommes neufs, conduisent Colmar à enfin envisager d’introduire la Réforme. Parmi les nouvelles têtes Michael Buob, Sébastien Linck et Jean Goll. Les deux derniers avaient été expulsés autrefois de Colmar à cause de leur foi. La contre-réforme locale est intervenue trop tard. On ne croit plus, à l’intérieur de la population, à l’aptitude du clergé local à se réformer. Le Prédicateur Michael Buchinger a échoué, jugé trop conservateur.  Ses successeurs connaissent un sort identique : Jean Rasser d’Eguisheim, Mathias Goldenmann de Sainte-Croix, Theodorici, ancien curé de Molsheim mais originaire de Colmar. On n’en veut plus. On sait qu’il n’y a désormais plus de danger, ni sur le plan politique, ni sur le plan religieux pour passer à l’acte. Il faut juste un peu de temps pour s’y préparer. Un peu de temps dans l’esprit de la gouvernance colmarienne, ce n’est rien, c’est juste dix ans. A Colmar, la prudence est une seconde nature, une vertu cardinale même. Contrairement à ce que l’on pense, elle ne paralyse pas. Elle fait même avancer, mais lentement ! Alors, une dernière fois, on joue la carte de la sécurité. On s’adresse, une fois encore au juriste strasbourgeois, Jean Nerv, qui confirme à Colmar son droit d’introduire légalement la Réforme en respectant les dispositifs  de la Paix d’Augsbourg. Nous sommes le 13 mai 1575, un vendredi !</p>
<p style="text-align: justify;">L’humilité est soeur de la prudence. On ne sait jamais. Mieux vaut ne pas en faire de trop. Ce n’est pas à Colmar qu’on viderait l’église principale, presque une cathédrale, pour y installer le nouveau culte comme on l’a fait à Bâle et à Strasbourg. Non, ici on est prévoyant. Cela fait trente-cinq ans qu’on a une église dont on ne sait pas quoi faire. Victimes de la peste, les franciscains ont abandonné leur église et couvent en 1541. Du couvent, on a fait un hôpital. Cela tombait bien, l’ancien hôpital médiéval du Saint-Esprit était vétuste. Les protestants ont besoin d’un lieu de culte ? Cela tombe bien, on en a un sous la main : l’église des franciscains fera l’affaire.</p>
<p style="text-align: justify;">L’affaire fut rondement menée. Le samedi 14 mai, le magistrat et le conseil de la ville se réunirent et décidèrent d’introduire le culte luthérien pour le lendemain. On ne prévint ni les corporations, ni le conseil des échevins qui seront mis dans le coup le matin même de l’office. Ce goût du mystère, cette façon d’avancer discrètement sinon secrètement a de quoi étonner. Craignait-on vraiment que la tentative, pourtant préparée de longue date, échouât ? Ou sommes-nous simplement en présence d’une façon de gouverner propre aux responsables locaux qui forment une famille unie, consciente de ses intérêts personnels comme des intérêts de la ville, cohérente dans ses projets comme dans ses réalisations mais prudente dans la communication de ces derniers ? Colmar avait beaucoup appris de l’histoire tumultueuse des débuts de la Réforme, il y a cinquante ans. Elle avait su s’adapter avec une remarquable flexibilité à l’évolution d’une situation politique et religieuse qui avait fini par se décanter, elle s’était montrée vigilante et attentive durant un demi-siècle pour cueillir un fruit qui avait fini par mûrir.</p>
<p style="text-align: justify;">Jean Cellarius tint donc son premier prêche dimanche le 15 mai en l’église des Franciscains. Selon Nicolas Cancerinus, le Surintendant de l’Eglise de Riquewihr-Horbourg, son sermon ne suscita ni acclamations ni louanges.  Son intérim fut de courte durée, remplacé quelques jours plus tard par Colmanus Poyger, pasteur de Horbourg, avant qu’on ne recrutât, dès le mois de juin, Christian Serinus, né en 1540, probablement en Bavière ou son père était maître d’école  avant de devenir pasteur près d’Ulm. Serinus restera à la tête de la communauté de Colmar jusqu’en 1603 et contribuera fortement au glissement doctrinal vers les réformés.  Chose surprenante, il n’entrait pas dans le choix initial de Nicolas Cancerinus qui aurait tellement aimé développer un lien étroit entre l’église colmarienne, celle des possessions wurtembergeoises et avec Strasbourg, bastion de l’orthodoxie luthérienne dans la région. N’avait-il pas œuvré pour faire venir à Colmar le théologien luthérien Johannes Pappus de Strasbourg. En vain ! Le gouvernement colmarien, soucieux de préserver son indépendance, n’était guère enclin à s’abandonner à une forme de suzeraineté wurtembergeoise ou strasbourgeoise.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quelle Réforme à Colmar ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant les premières années de la Réforme ne furent pas un long fleuve tranquille. Officiellement, les protestants colmariens avaient rejoint l’église luthérienne de la Confession d’Augsbourg. Les églises zwingliennes et calvinistes avaient été exclues de la Paix d’Augsbourg de 1555. Autrement dit, tout en s’alignant sur le plan doctrinal sur les églises réformées de Bâle et du Palatinat, Colmar continue, pour l’extérieur, à professer son appartenance à la Confession d’Augsbourg pour des raisons politiques. Du grand art diplomatique dans lequel elle excelle marqué cependant par de réelles tensions internes. Colmar avait refusé de signer la formule de concorde luthérienne, l’estimant trop tranchée vis-à-vis des autres mouvements de la Réforme protestante. Elle s’était prononcée pour une politique confessionnelle ouverte. Elle se paya même le luxe d’une controverse eucharistique quand le très réformé pasteur Serinus fut contré par son diacre luthérien Jean-Georges Magnus qui finit pas être expulsé avec deux autres diacres. Par la suite, l’opposition du nouveau diacre luthérien Andreas Irsamer à Serinus défraya la chronique locale de la dernière décade du siècle. Il faudra attendre le nouveau pasteur Ambrosius Socinus pour amorcer un virage plus net encore du côté des réformés de Bâle et du Palatinat. La période qui va de 1600 à 1528 peut être considérée comme la période réformée de Colmar par excellence sur le plan doctrinal. Elle prit fin en 1628 quand, en pleine guerre de Trente Ans, le sort favorable des armes à l’empereur catholique Ferdinand II, contraignit pasteurs et patriciat protestant de Colmar à l’exil. Quatre années plus tard, sous la protection des Suédois, le protestantisme retrouva droit de cité. Il était désormais exclusivement luthérien, qui plus est, dans l’orbite de Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Quels furent les effets immédiats de l’introduction de la Réforme ? Elle ne modifia pas d’abord le rapport démographique au sein de la cité. Les catholiques étaient encore majoritaires en 1604. Pour autant, le poids politique, économique et social protestant s’imposa rapidement. En 1584 déjà, la totalité des membres du conseil de la ville appartenaient à la confession d’Augsbourg. La paix d’Augsbourg continua à protéger les catholiques qui avaient pu garder l’église Saint-Martin. Crypto réformée sur le plan doctrinal, l’église locale s’inspira au début de l’organisation ecclésiastique luthérienne en vigueur dans l’église wurtembergeoise de 1559.  de même, elle hérita du catéchisme luthérien de Johannes Brenz que Cancerinus mit généreusement à disposition avant de le remplacer, en 1608, par un catéchisme plus proche de la doctrine réformée. Comme ailleurs, ce fut dans le domaine scolaire que les changements furent les plus sensibles. L’Ecole latine, attachée au chapitre Saint-Martin fut municipalisée en 1575. Un gymnase, établissement d’enseignement secondaire, vit le jour en 1604 dans de vastes et beaux locaux d’une construction Renaissance, aujourd’hui disparue, Grand’rue. Le nouvel établissement bénéficia du talent pédagogique et des qualités d’organisation de Christof Kirchner, originaire de Smalkalde, fils d’un pasteur de Thuringe. Colmar eut enfin le bonheur d’ouvrir, en 1604 une école des jeunes filles, confiée à Christophe Irsamer, fils d’Andreas qui s’était si violemment opposé à Serinus quelques années auparavant.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant aux dispositions sociales si caractéristiques des villes de la Réforme soucieuses de revaloriser le travail et de prohiber la mendicité « volontaire », la Réforme ne changea rien à Colmar. La ville avait pris ses dispositions bien avant 1575, s’inspirant d’ailleurs de ce qui se faisait dans des communes protestantes comme Strasbourg par exemple. Elle avait introduit le contrôle de la mendicité par des préposés municipaux, les Bettelvögte, incité les mendiants valides au travail, encadrés les mendiants locaux en les désignant par un insigne de reconnaissance, géré le Almosenkasten, le tronc des aumônes, placé à Saint-Martin en 1547&#8230; suivant en cela une recommandation de Martin Luther datée de 1523. Décidément, il y plusieurs maisons dans la maison du père à Colmar&#8230; Un dernier mot enfin pour caractériser économiquement cette courte période qui nous mène de l’introduction de la Réforme à Colmar en 1575 au début de la guerre de trente ans en 1618 : fastueuse !  En témoigne les belles constructions Renaissance qui parsèment la ville : Corps de garde, Maison Kern, Maison des Têtes, Poêle des Laboureurs, Maison des Arcades. Les vestiges de la renaissance architecturale allemande y sont nombreux. Quand le bâtiment va&#8230; Il alla plutôt bien jusqu’ à la funeste Guerre de Trente, un désastre économique, démographique et social pour une partie de l’Europe et plus particulièrement pour l’Alsace.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Singularités colmariennes</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Essayons, pour terminer, de définir les caractéristiques de l’introduction de la Réforme à Colmar, Essayons d’en dire la singularité au sein du protestantisme alsacien.</p>
<p style="text-align: justify;">Qu’elle fut tardive, nous l’avons dit et répété. En réalité, elle fut double, marquée par deux mouvements distincts. Le premier, quelque peu erratique, qui s’étend de 1522 à 1525 a été initiée par les classes populaires, agricoles plus précisément. Le second fut l’affaire d’une oligarchie urbaine qui savait où elle allait. Soit une tentative de réforme, venue par le bas, dans le premier cas de figure, et une réforme aboutie venue par le haut, dans le second.</p>
<p style="text-align: justify;">L’échec du premier mouvement est dû, entre autres, à l’absence d’une personnalité marquante, capable de fédérer et le gouvernement municipal et la majorité de la population. Il n’y a pas, alors, de Réformateur colmarien, digne de ce nom. Cinquante ans plus tard, c’est l’absence d’une personnalité forte qui fait paradoxalement le succès de la Réforme à Colmar. Personne, parmi les pasteurs nommés, ne fait de l’ombre aux responsables politiques de la ville.</p>
<p style="text-align: justify;">L’introduction de la Réforme, en 1575, est essentiellement due aux familles qui détiennent le pouvoir politique. Elles sont unies par des liens de mariage ainsi que par des intérêts économiques communs. Leur cohésion est telle que le Conseil de la ville peut se permettre d’avoir en son sein deux catholiques qui assistèrent au premier culte de Cellarius : Matthias Beer et Hans Henckel.</p>
<p style="text-align: justify;">Le très décevant comportement du clergé catholique de Saint-Martin, son peu d’empressement à se réformer, avait conduit à répandre en ville une forme d’anticléricalisme ambiant, sans grande portée revendicative cependant. Qu’attendait-on durant toutes ces années à Colmar, sinon un homme pieux et érudit qui prêchât la vérité de l’Evangile ? Aussi ne saurait-on réduire le basculement vers le protestantisme aux seules défaillances du clergé et à l’habileté politique du pouvoir communal. Ne sous-estimons pas, même si nous sommes incapables de les mesurer, la force de conviction religieuse, le cheminement de la Foi, les voies du Seigneur, impénétrables comme chacun sait, et les lieux où souffle l’esprit sans parler d’une aspiration à une vie religieuse davantage tournée vers le cœur, autant laïque que communautaire. N’omettons pas de mentionner enfin l’attractivité des pasteurs et des cultes protestants des alentours immédiats, à Horbourg par exemple. Une proximité religieuse renforcée par des contacts professionnels et commerciaux quotidiens.</p>
<p style="text-align: justify;">La Paix d’Augsbourg, en 1555, favorisa considérablement l’introduction de la Réforme dans notre ville qui fut libérée de la crainte de voir son adhésion à l’empereur impliquer de facto une adhésion à la Foi catholique romaine. L’introduction de la Réforme à Haguenau, en 1564, la rassura définitivement ou presque. Mais l’exemple de Haguenau la conforta également dans son émancipation par rapport aux Habsbourg et la toute proche régence d’Ensisheim, que l’évêque de Bâle, affaibli, actionnait en cas de conflit. En introduisant la Réforme protestante, Colmar  s’inscrivit dans la Paix d’Augsbourg, elle ne s’en éloigna pas. La cité rassura d’autant plus qu’elle n’envisageait nullement de supprimer le catholicisme et de séculariser les biens du clergé. Elle saisit l’idée opportune de laisser aux catholiques leur église de toujours, l’église Saint-Martin, s’évitant ainsi, dans l’avenir, quelques rancunes tenaces.</p>
<p style="text-align: justify;">Dernière particularité enfin, que nous avons abondamment développée, le glissement doctrinal vers le calvinisme, de 1575 à 1628 qui répond autant à des préoccupations doctrinales que politiques. Depuis toujours, avant comme après l’introduction de la Réforme, Colmar fut particulièrement attentive à préserver son indépendance et à faire entendre sa voix dans l’orchestre décapolitain. Quand, en pleine Guerre de Trente Ans, elle se rapprocha de la monarchie française, on lui reprocha de ne penser qu’à elle. Le long chemin qui mène à l’introduction de la Réforme illustre fort éloquemment ce trait si caractéristique de son identité : Garder, sur le plan politique, une certaine liberté vis-à-vis des Habsbourg : garder, en matière religieuse, la même liberté vis-à-vis de l’Eglise de Strasbourg et l’église des possessions wurtembergeoises. On souhaitait rester maître chez soi ! Pour combien de temps encore ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Conclusion</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Si l’histoire immédiate de l’introduction de la réforme à Colmar s’arrête là, elle n’est en réalité que le point de départ d’un récit qui se prolonge encore aujourd’hui. « L’hégémonie protestante » fut de courte durée, un siècle à peine, et prit fin quand Colmar fut rattachée au Royaume de France du roi très chrétien, Louis XIV, en 1678, par le traité de Nimègue. La communauté protestante redevint minoritaire. Elle fut contrainte, en 1715 d’abandonner le choeur de son église, transformé en chapelle catholique de l’hôpital local et perdit toutes ses prérogatives politiques.  Colmar était redevenue une ville essentiellement catholique où ces messieurs du Conseil souverain, aux ordres du Roi et épousant sa religion, tenaient le haut du pavé, disciples et élèves des jésuites, peu nombreux en ville mais particulièrement actifs, qui rendirent la vie dure à Voltaire, égaré dans notre ville pendant treize mois en 1753-1754, dont ils débusquèrent l’imposture.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais il faut croire que c’est dans l’adversité et avec un statut de minorité que les protestants, ici comme souvent ailleurs, réalisent les plus belles choses. Qu’aurait été  l’histoire intellectuelle de notre ville sans le réveil sonné par le pédagogue et poète aveugle, Gottlieb Konrad Pfeffel, créateur de la Société de lecture en 1760, de l’Académie militaire en 1773, de la Tabagie littéraire en 1785, lieu culturel de sociabilité qui réunit dans un bel exemple d’oecuménisme, catholiques et protestants. De ce milieu privilégié sortiront les cadre d’une Révolution moins excessive qu’ailleurs, ceux du Consulat et de l’Empire qui fourniront, grâce aux dispositions concordataires, aux protestants les bases légales d’un développement enfin débarrassé  de l’angoissante question : comment survivre en terre hostile ?</p>
<p style="text-align: justify;">Les protestants colmariens ont contribué de façon déterminante à forger l’identité de Colmar, cette plaisante cité, à la fois conservatrice et progressiste, grossière et spirituelle, cléricale et laïque, bourgeoise et laborieuse, consensuelle et revendicatrice, provinciale et capitale, tellement à l’aise, tout au long de son histoire,  pour attirer et pour faire cohabiter les contraires. Voltaire qui n’était pas sot l’avait traité d’iroquoise. Autrement dit, totalement imprévisible et définitivement inclassable. Cette singularité a fini par façonner une identité plus complexe, plus riche que prévue, plus ouverte aussi, grâce notamment à l’apport du protestantisme local.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans un article pertinent, daté de 1948, et publié dans l’ouvrage « Deux siècles d’Alsace française », Henri Strohl, alors doyen honoraire de la Faculté de théologie de l’Université de Strasbourg, avait décrit l’esprit républicain et démocratique dans l’église protestante de Colmar, de 1648 à 1848. Cet esprit ne s’est pas contenté  de souffler à l’intérieur d’une communauté d’église, mais il s’est répandu dans toute la ville. Ecoutez-le, cela fait 440 années qu’il anime le genius loci, l’esprit des lieux de notre bonne ville de Colmar.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bibliographie</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, La Préréforme à Colmar, Annuaire de Colmar, 1975-1976,p. 55-72.<br />
Kaspar von Greyerz, The Late City Reformation in Germany, The case of Colmar 1522-1628, Wiesbaden, 1980.<br />
Henri Strohl, l’esprit républicain et démocratique dans l’église protestante de Colmar de 1648 à 1848, in : Deux Siècles d’Alsace française 1648-1948,p. 429-474,<br />
-Le protestantisme en Alsace, Strasbourg 1950.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Gabriel Braeuner</strong>, <em>septembre 2015, conférence donnée au PMC Edmond  Gerrer à Colmar, mercredi 30 septembre 2015 dans le cadre du 440e anniversaire de l&rsquo;introduction du culte  protestant à Colmar</em></p>
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		<title>Martin Bucer</title>
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		<pubDate>Thu, 20 Aug 2015 09:43:38 +0000</pubDate>
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<p>&nbsp;</p>
<p><a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-2/big-bucer/" rel="attachment wp-att-471"><img class="alignleft size-full wp-image-471" alt="big-bucer" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/08/big-bucer.jpg" width="746" height="900" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Une nature irénique dans un monde qui ne l’était pas, un esprit de conciliation, oecuménique déjà, à la recherche d’impossibles concordes, au risque de passer pour inconstant, des qualités remarquables d’organisateur, un théologien peu théoricien, qui considérait l’église-cité comme le lieu par excellence de la vie chrétienne, autant d’échecs que de réussites, voilà quelques caractéristiques  de la vie  de Martin Bucer (1491-1551), une des grands noms de la Réforme, à côté de Luther, Calvin et Zwingli, et pourtant bien moins connu qu’eux.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce Sélestadien, fils de tonnelier, qui avait été dominicain, dans sa ville, puis à Heidelberg, avait rencontré Luther en 1518 qui changea sa vie. De sa théologie, il retint l’essentiel : priorité de l’Ecriture sur la tradition, justification par la foi seule, primauté de la théologie sur l&rsquo;ecclésiologie traditionnelle. Il en fit surgir une vision d’église et une éthique de la vie chrétienne.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg, où il s’installe dès 1523, pour y rester jusqu’à l’exil anglais, en 1549, fut le laboratoire de son projet d’église. Il y lutta contre l’église romaine, organisa l’église locale, en liaison étroite avec l’autorité municipale, réorganisa l’enseignement avec Jacques et Jean Sturm, se confronta à la montée des anabaptistes, s’investit dans la discipline ecclésiastique et expérimenta les Christliche Gemeinschaften, ces groupes structurés de paroissiens confessants qui ne survécurent pas à son départ. Il réussit à faire de Strasbourg un des centres européens de la « Réformation ».</p>
<p style="text-align: justify;">La ville ne fut pas pour lui un lieu d’enfermement mais la plateforme où il put se manifester sur la scène de l’Empire. Il fut présent et actif dans les différentes étapes de la difficile et tumultueuse construction de la « Réformation » en Allemagne et en Suisse. Infatigable conciliateur, sans souvent connaitre le succès, il est à la conférence de Marbourg (1529), où Luther et Zwingli s’opposent sur la question de la cène, participe ensuite  à la rédaction  de la Confession de foi dite tétrapolitaine où les villes de Strasbourg, Constance, Memmingen et Lindau adoptent une position intermédiaire, puis fait basculer Strasbourg dans l’alliance des princes protestants allemands, la Ligue de Smalkalde, avant de souscrire à la Confession luthérienne dite d’Augsbourg (1532).</p>
<p style="text-align: justify;">En 1536, il conclut avec Luther et les siens la Concorde de Wittemberg qui refait l’unité du protestantisme allemand alors que les Suisses, malgré ses efforts, ne signent pas l’accord. Il participa aux nombreux colloques religieux initiés par Charles Quint pour réduire pacifiquement l’antagonisme religieux (1539-1542), et s’employa, en vain, à introduire la Réforme à Cologne (1543-1547).</p>
<p style="text-align: justify;">La victoire de Charles-Quint sur la ligue de Smalkalde, en 1547, à l’origine de l’Intérim (1548), ce règlement religieux provisoire en attendant les décisions du concile de Trente, allait être fatal à Martin Bucer. Son oui-mais concédé à Augsbourg, se transforma en non, de retour à Strasbourg. Strasbourg, qui affolée par la supériorité militaire de l’Empereur, angoissée à l’idée de connaitre le sort de Constance défaite, entama des négociations avec l’évêque et contraignit Bucer à l’exil en Angleterre (1549).</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant deux ans, il s&rsquo;efforça de développer la nouvelle église protestante anglaise. Il y rédigea son gros ouvrage « De regno Christi », offert au jeune toi Edouard VI pour le nouvel an 1551, et y mourut dans la nuit du 28 février-1er mars 1551.  Deux ans  après son départ de Strasbourg après s’être fortmement plaint du brouillard anglais et des temps devenus mauvais. Lors de la restauration catholique de Marie Tudor, son corps fut déterré et brûlé comme hérétique en 1556. Quatre ans plus tard, sa mémoire est réhabilitée quand Elisabeth Ire accède au trône. Décidément, rien n’avait été simple dans la vie de Martin Bucer.</p>
<p style="text-align: justify;">Que reste-t-il de Martin Bucer. L’exemple du premier grand homme oecuménique  « que les chrétiens s’ acceptent mutuellement et dans l’amour- écrivait-il- car toutes les erreurs de moeurs et de jugement viennent du fait que par manque de fraternité l’esprit du christ ne peut agir »  et un remarquable organisateur de la cité-église  dont  le centre est le Christ et où vivent tous ceux que Dieu appelle. Ce projet de ville est un projet exigeant qui englobe toutes les facettes de la vie , y compris et surtout l’enseignement et la discipline des moeurs. Pas étonnant qu’il ait eu des détracteurs parmi ceux que nous appellerions aujourd’hui les politiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Car celui qui avait pris pour devise mihi patria coelum  &#8211; le ciel est ma patrie- avait eu comme le dit fort pertinemment le théologien Gottfried Hammann, un de ses biographes : « L’intuition d’une église à la fois multiduniste et professante. Église non seulement invisible mais vécue dans les formes quotidiennes et exigeantes du partage et de l’amour-charité&#8230;Il avait la vision non seulement d’un protestantisme conçu comme mouvement théologique, culturel et politique mais d’un protestantisme porté par une église forte, réformée à la lumière de l’Ecriture, ne faisant pas fi de sa vocation de corps du christ, invisible certes mais aussi et surtout, visible.  D’où le titre de son ultime traité, De regno christi où il reprend peu de temps avant sa mort tous les grands thèmes de sa vision de la vraie église pour laquelle il a combattu de toutes ses forces : préfiguration, anticipation, espace de vie de la présence du christ parmi les humains.</p>
<p style="text-align: justify;">Cet écrivain prolifique qui a laissé 150 écrits et dont on a conservé 2700 lettres a eu une belle postérité pendant quelques décennies en Alsace bien sûr, en Hesse, en Allemagne du sud, en Angleterre mais aussi chez les vaudois d’Italie, les frères moraves. Qu’il ait profondément influencé Calvin est connu au point qu’un auteur contemporain Jacques Courvoisier a écrit que Bucer était le créateur génial de l’église réformée et Calvin le génial praticien.</p>
<p style="text-align: justify;">Puis on l’oublia pendant quelques siècles avant d’en redire toute l’actualité et la pertinence au XXe siècle, de se mettre à publier l’ensemble de ses oeuvres et de lui redonner à l’aide de solides et érudits travaux d’historiens et de théologiens la place qui est la sienne, l’une des toutes premières parmi les grandes figures du protestantisme européen.</p>
<p style="text-align: justify;">Theodore de Bèze qui  fut le chef incontesté de la cause réformée dans toute l’Europe et le successeur de Jean Calvin, à la tête de l’Académie de Genève, par ailleurs excellent poète, écrivait à propos de Bucer dans son ouvrage Les vrais portraits des hommes illustres en piété et doctrine paru à Genève en 1581</p>
<p style="text-align: justify;"><em>L’Allemagne se sent, ô Bucer, très heureuse</em><br />
<em>De t’avoir donné vie : elle s’en vante aussi</em><br />
<em>Tes escrits jusqu’aux bouts de ce grand monde-ci</em><br />
<em>Portent ton nom, ta gloire &amp; grandeur valeureuse</em><br />
<em>Quant au cours de tes ans, l’Allemagne dira, </em><br />
<em> L’ai chassé, malgré moi, ce Bucer que j’aimoye</em><br />
<em>L’Angleterre avou’ra, je l’ay gardé en joye</em><br />
<em>Alors que dans mes bras saufs il se retira.</em><br />
<em> Son corps dans le tombeau, chez moy j’ay veu descendre</em><br />
<em>D’où vient donc, Angleterre ( ô forfait inhumain)</em><br />
<em>Qu’incontinent tu as de la félonne main</em><br />
<em> Tire ce corps de terre &amp;l’as réduit en cendrez? </em><br />
<em>Je m’abuse, Bucer : estant ainsi purgé</em><br />
<em>D’ordure, n’es-tu pas ores au ciel logé? </em></p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, juillet 2014.</p>
<p style="text-align: justify;">
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		<title>Martin Bucer, le conciliateur</title>
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		<pubDate>Sun, 23 Dec 2012 17:40:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Une nature irénique dans un monde qui ne l’était pas, un esprit de conciliation, oecuménique déjà, à la recherche d’impossibles concordes, au risque de passer pour inconstant, des qualités remarquables d’organisateur, un théologien peu théoricien, qui considérait l’église-cité comme le &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/martin-bucer/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">Une nature irénique dans un monde qui ne l’était pas, un esprit de conciliation, oecuménique déjà, à la recherche d’impossibles concordes, au risque de passer pour inconstant, des qu<a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer/martin-bucer/" rel="attachment wp-att-55"><img class="alignleft size-full wp-image-55" alt="Martin Bucer" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2012/12/Martin-Bucer.jpg" width="203" height="248" /></a>alités remarquables d’organisateur, un théologien peu théoricien, qui considérait l’église-cité comme le lieu par excellence de la vie chrétienne, autant d’échecs que de réussites, voilà quelques caractéristiques  de la vie  de Martin Bucer (1491-1551), une des grands noms de la Réforme, à côté de Luther, Calvin et Zwingli, et pourtant bien moins connu qu’eux.<br />
Ce Sélestadien, qui avait été dominicain, dans sa ville, puis à Heidelberg, avait rencontré Luther en 1518 qui changea sa vie. De sa théologie, il retint l’essentiel : priorité de l’Ecriture sur la tradition, justification par la foi seule, primauté de la théologie sur l&rsquo;ecclésiologie traditionnelle. Il en fit surgir une vision d’église et une éthique de la vie chrétienne.<br />
Strasbourg, où il s’installe dès 1523, pour y rester jusqu’à l’exil anglais, en 1549, fut le laboratoire de son projet d’église. Il y lutta contre l’église romaine, organisa l’église locale, en liaison étroite avec l’autorité municipale, réorganisa l’enseignement avec Jacques et Jean Sturm, se confronta à la montée des anabaptistes, s’investit dans la discipline ecclésiastique et expérimenta les Christliche Gemeinschaften, ces groupes structurés de paroissiens confessants qui ne survécurent pas à son départ. Il réussit à faire de Strasbourg un des centres européens de la « Réformation ».<br />
La ville ne fut pas pour lui un lieu d’enfermement mais la plateforme où il put se manifester sur la scène de l’Empire. Il fut présent et actif dans les différentes étapes de la difficile et tumultueuse construction de la « Réformation » en Allemagne et en Suisse. Infatigable conciliateur, sans souvent connaitre le succès, il est à la conférence de Marbourg (1529), où Luther et Zwingli s’opposent sur la question de la cène, participe ensuite  à la rédaction  de la Confession de foi dite tétrapolitaine où les villes de Strasbourg, Constance, Memmingen et Lindau adoptent une position intermédiaire, puis fait basculer Strasbourg dans l’alliance des princes protestants allemands, la Ligue de Smalcalde, avant de souscrire à la Confession luthérienne dite d’Augsbourg (1532). En 1536, il conclut avec Luther et les siens la Concorde de Wittemberg qui refait l’unité du protestantisme allemand alors que les Suisses, malgré ses efforts, ne signent pas l’accord. Il participa aux nombreux colloques religieux initiés par Charles Quint pour réduire pacifiquement l’antagonisme religieux (1539-1542),  et s’employa, en vain, à introduire la Réforme à Cologne (1543-1547).<br />
La victoire de Charles-Quint sur la ligue de Smalcalde, en 1547, à l’origine de l’Intérim (1548), ce règlement religieux provisoire en attendant les décisions du concile de Trente, allait être fatal à Martin Bucer. Son oui-mais concédé à Augsbourg, se transforma en non, de retour à Strasbourg. Strasbourg, qui affolée par la supériorité militaire de l’Empereur, angoissée à l’idée de connaitre le sort de Constance défaite, entama des négociations avec l’évêque et contraignit Bucer à l’exil en Angleterre (1549). Pendant deux ans, il s&rsquo;efforça de développer la nouvelle église protestante anglaise. Il y rédigea son gros ouvrage « <em>De regno Christi</em> », offert au jeune toi Edouard VI pour le nouvel an 1551, et y mourut dans la nuit du 28 février-1er mars 1551. Lors de la restauration catholique de Marie Tudor, son corps fut déterré et brûlé comme hérétique en 1556. Quatre ans plus tard, sa mémoire est réhabilitée quand Elisabeth Ire accède au trône.  Décidément, rien n’avait été simple dans la vie de Martin Bucer.</p>
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