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	<title>HISTOIRES D&#039;ALSACE &#187; littérature</title>
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		<title>Maurice Betz et l&#8217;Alsace</title>
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		<pubDate>Fri, 22 May 2020 10:11:37 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Maurice Betz et l’Alsace  « Plein de sa province, il n’écrivait pas pour elle.  Il ne fut jamais un poète régional » disait de lui l’écrivain Marcel Haedrich qui fut son voisin sur les hauteurs de Munster. Maurice Betz fut en réalité &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/819/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i>Maurice Betz et l’Alsace</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i><a href="http://www.histoires-alsace.com/lalsace-et-la-pandemie-de-covid-19/download-7/" rel="attachment wp-att-814"><img class="alignleft size-full wp-image-814" alt="download" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/05/download.jpg" width="176" height="286" /></a> </i></b>« Plein de sa province, il n’écrivait pas pour elle.  Il ne fut jamais un poète régional » disait de lui l’écrivain Marcel Haedrich qui fut son voisin sur les hauteurs de Munster. Maurice Betz fut en réalité un passeur, un jeteur de ponts ou de passerelles entre la pensée allemande et l’esprit français. « <i>Tür und Brücke </i>» comme aurait dit le philosophe et sociologue Georg Simmel qui enseigna à Strasbourg, à la <i>Reichsuniversität</i> à partir de 1914.</p>
<p style="text-align: justify;">Maurice Betz, cet écrivain alsacien de langue (et d’élégance) française, passa l’essentiel de sa vie ailleurs qu’en Alsace. Il avait quinze ans quand il partit pour Neuchâtel en Suisse puis, après la première guerre mondiale, pour Paris.  Il ne rompit cependant pas ses liens avec sa province natale. Au contraire. Il lui demeura fidèle, profondément imprégné, autrement dit fécondé par elle.</p>
<p style="text-align: justify;">Il était né à Colmar, en 1898, et y avait passé son enfance. Fils unique d’un père banquier, Georges, dont la famille, d’extraction rurale, était originaire de Wihr, tout près de Colmar, et d’une mère, Marie Minna Hemmerlé de Horbourg, commune voisine. Il ne connut quasiment pas son père qui mourut subitement en 1902. Habitant, avec sa mère, la Grand’ rue, non loin du gymnase (l’actuel lycée Bartholdi) qu’il fréquenta, il passe son temps libre avec ses cousins, Alfred et Pierre, les fils de docteur Paul Betz, dans leur belle propriété de la rue Rapp ou à la campagne, auprès de sa grand-mère maternelle, dans l’exploitation agricole de Wihr, tenue par un autre de ses oncles. Ses années de lycée sont largement évoquées dans le roman <i>Rouge et blanc</i>, paru en 1923. Elles l’ouvrent à la culture allemande, littéraire et musicale. Il découvre Richard Wagner notamment. Elles le confortent parallèlement dans la culture et la langue française que ses parents lui ont transmis. Premiers émois, premières certitudes, conscience progressive de la mission qui incombe aux Alsaciens : construire des ponts entre deux cultures.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1915, accompagné de sa mère, il s’installe à Neuchâtel. Nous sommes en pleine guerre. Il a 17 ans et nulle envie de servir dans l’armée impériale. Il n’hésitera pas, deux ans plus tard de signer un engagement volontaire dans la Légion Etrangère !  Au gymnase, puis à l’université de la cité helvétique, il entre vraiment en littérature découvrant et dévorant, <span style="color: #333333;"><a title="Hippolyte Taine" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Hippolyte_Taine"><span style="color: #333333;">Taine</span></a>, <a title="Ernest Renan" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Ernest_Renan"><span style="color: #333333;">Ernest Renan</span></a>, <a title="Jules Laforgue" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Laforgue"><span style="color: #333333;">Jules Laforgue</span></a>, <a title="Rémy de Gourmont" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9my_de_Gourmont"><span style="color: #333333;">Rémy de Gourmont</span></a>, <a title="Maurice Barrès" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Barr%C3%A8s"><span style="color: #333333;">Maurice Barrès</span></a>, <a title="André Gide" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Gide"><span style="color: #333333;">André Gide</span></a>, <a title="Paul Claudel" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Claudel"><span style="color: #333333;">Paul Claudel</span></a> mais aussi  <a title="Walt Whitman" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Walt_Whitman"><span style="color: #333333;">Walt Whitman</span></a> et… <a title="Rainer Maria Rilke" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Rainer_Maria_Rilke"><span style="color: #333333;">Rainer Maria Rilke</span></a>.</span> C’est un Alsacien, spécialiste de littérature française du Moyen Age, Frédéric Edouard Schneegans, en poste transitoirement au gymnase cantonal de Neuchâtel &#8211; il avait quitté l’université de Heidelberg à la déclaration de la guerre- qui lui ouvre sa bibliothèque, aussi vaste qu’érudite, devenant, à son tour, un médiateur entre la culture germanique et française.</p>
<p style="text-align: justify;">Il se donne le nom de Jean Brion, dans le roman <i>Rouge et blanc </i>qui paraît à Paris chez Albin Michel en 1923. Largement autobiographique, l’ouvrage brosse le tableau contrasté de son adolescence au gymnase de Colmar et de son amitié pour Lothar Lanzberg, fils d’un <i>Alt deutsche</i>, directeur du théâtre de Colmar. Un roman d’écrivain alsacien de langue française de plus pour raviver la flamme du souvenir français et montrer la fidélité alsacienne dans l’empire de Guillaume II ? Non, mais un plaidoyer pour le dialogue entre deux cultures qui le fascinent autant. « On venait de commencer la lecture du deuxième acte de la Jeanne d’Arc de Schiller… » lit-on dès la première page du roman. Un dialogue prémonitoire qui fonde une vocation. Il rencontre Rilke l’année de la parution de son roman.</p>
<p style="text-align: justify;">Le romancier continue de puiser son inspiration en terre alsacienne<i>. La fille qui chante</i>, publiée en 1927 à la N.R.F, a les Vosges pour cadre, célèbre la nature, le rythme des saisons, « la première sieste des premiers jours de printemps » ou la beauté des faneuses aux pieds nus « qui ont sur leur peau rouge des brins de foin comme des cheveux collés par la sueur ».</p>
<p style="text-align: justify;">Il avait quitté l’Alsace mais y revenait souvent. Non pas à Colmar, mais à « La Prairie » où habitait désormais sa mère sur les hauteurs de Munster, au pied du Mönchberg. C’est un refuge bienvenu, un lieu de promenade et de méditation, une source d’inspiration. Un lieu de travail aussi où il se consacre pleinement à Rilke dont il était devenu l’ami et le traducteur. Le jeune Marcel Haedrich était son voisin.</p>
<p style="text-align: justify;">L’honneur d’être Alsacien l’obligeait (Yvan Goll). A plaider toujours et encore pour ce pays, source de conflits permanents et d’éternels malentendus. Comme si à chaque fois, il fallait rassurer, se justifier, convaincre toujours et encore d’une beauté méconnue et d’une fidélité régulièrement mise en cause. Ce fut, tout de suite après la Première Guerre<i>, Le Livre d’or</i> de L’Alsace sous le pseudonyme de Maurice de Vire (de Wihr !) ; ce fut, en 1946, quelques mois avant sa mort, ce merveilleux et émouvant florilège de <i>L’Alsace perdue et retrouvée</i>, paru chez Albin Michel. Il avait sélectionné les textes et les images et convoqué, pour un envoutant dialogue, des plumes aussi diverses que celle de Montaigne et de Paul Claudel, de Victor Hugo et de Goethe, d’Elsa Koeberlé et de la baronne d’Oberkirch, et de dizaines d’autres toutes mobilisées pour célébrer une Alsace ressuscitée.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le même esprit, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, en avril 1939, il avait livré un <i>Portrait de l’Allemagne</i>, plus psychologique que géographique, « vivant, sincère et impartial », dédié à son grand-père maternel, Michel Hemmerlé, qui avait participé à la construction du « pont du Rhin à Brisach » à la fin du XIX e siècle. Toujours et encore infatigable bâtisseur de ponts.</p>
<p style="text-align: justify;">Il mourut à Tours, seul, soudainement d’une crise cardiaque, dans une chambre d’hôtel le 29 octobre 1946. Il s’y était rendu pour adopter un enfant. Son épouse était restée à Paris. Quelques jours auparavant, il était encore en Alsace, à la Prairie, relisant la <i>Confession d’un Enfant du Siècle</i>. La Prairie où sa mère était décédée, en 1940, avait remplacé Colmar. Il était revenu dans sa ville natale, discrètement en mars 1944. Il s’y était promené. La ville avait changé, lui était devenue étrangère. « Et hier soir, tout à coup, vers 8 heures, en traversant la Place Neuve, à l’ombre de l’église Saint-Martin, ces deux lycéens qui causaient sur le trottoir, l’un appuyé sur sa bicyclette, leurs jeunes voix mêlées au murmure profond de l’eau souterraine de la Lauch qui affleure là-bas, avec un sourd bruit de cascade… Je me suis tout à coup reconnu : c’était moi, c’était le passé ». Il était redevenu Jacques Brion discutant avec son ami Lothar Lanzberg. La boucle était bouclée ! En chargeant, à partir de 1957, l’Académie d’Alsace d’honorer la mémoire de son époux, Mme Maurice Betz l’inscrivait définitivement dans la mémoire régionale.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>pour en savoir plus :</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Jacques Betz, Notice NDBA</p>
<p style="text-align: justify;">Jacques Betz, Mon cousin Maurice  Betz, <em>Saisons d&rsquo;Alsace</em>, 14, Printemps 1965</p>
<p style="text-align: justify;">Maurice Betz, Rouge et blanc , Roman, Paris Albin Michel 1923</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;Alsace perdue et retrouvée, textes et images choisies par Maurice Betz, Paris, Albin Michel, 1946</p>
<p style="text-align: justify;">Hommage à Maurice Betz, Paris, Emile-Paul Frères, 1949</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Gabriel Braeuner,</strong> mai 2020,ébauche d&rsquo; article à paraître</p>
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		<title>Les imprimeurs sélestadiens de l&#8217;Humanisme et de la Réforme</title>
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		<pubDate>Sat, 11 Apr 2020 10:04:21 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[La genèse de l’imprimerie en Alsace est incontestablement marquée par la contribution des imprimeurs sélestadiens. A côté de Jean Mentelin, le premier grand imprimeur alsacien à Strasbourg, nous comptons avec Matthias et Lazare Schürer, puis Crato Mylius, trois autres imprimeurs de &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/les-imprimeurs-selestadiens-de-lhumanisme-et-de-la-reforme/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>La genèse de l’imprimerie en Alsace est incontestablement marquée par la contribution des imprimeurs sélestadiens. A côté de Jean Mentelin, le premier grand imprimeur alsacien à Strasbourg, nous comptons avec Matthias et Lazare Schürer, puis Crato Mylius, trois autres imprimeurs de qualité, qui avec des fortunes diverses ont fortement contribué au rayonnement de cette industrie nouvelle</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/les-imprimeurs-selestadiens-de-lhumanisme-et-de-la-reforme/buchdrucker-1568/" rel="attachment wp-att-779"><img class="alignleft size-medium wp-image-779" alt="Buchdrucker-1568" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/Buchdrucker-1568-256x300.png" width="256" height="300" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Matthias Schürer, au service de la République des Lettres </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Les imprimeurs sélestadiens jouèrent, comme on le sait,  un rôle essentiel  dans le développement de l’imprimerie. L ’apport de notre concitoyen Jean Mentelin fut déterminant à Strasbourg tout de suite après le passage de Gutenberg. La contribution de notre ville ne s’arrêta pas là. Deux de ses enfants, Matthias et Lazare Schürer, l’oncle et le neveu, prirent le relais peu de temps après. En s’inscrivant tout à fait dans une époque marquée par le mouvement humaniste et l’avènement de la Réforme protestante.</p>
<p style="text-align: justify;">Matthias est le plus connu. Né vers 1470 à Sélestat, il avait été élève de l’École latine. Puis avait poursuivi ses études supérieures à l’Université de Cracovie avant de venir à Strasbourg auprès de son cousin Martin Flach et de son oncle Jean Knobloch qui l’initièrent au métier d’imprimeur. Il finit par s’installer à son compte, dans la ville libre d’Empire, à partir de 1508. Il allait faire de la publication des livres de l’antiquité latine et des écrits d’humanistes sa spécialité. Dans sa courte mais féconde carrière &#8211; il mourut en 1519 &#8211; il publia plus de 270 titres, presque exclusivement en latin,  pour au moins 120 auteurs. Fidèle en l’occurrence à cette profession de foi datée de 1506, quand il était encore en apprentissage, où il proclamait : « Je m’efforcerai dans la mesure de mes forces d’aider et de faire croître, grâce à nos caractères d’imprimerie, la République des Lettres, en imprimant tous les livres les plus savants des hommes les plus savants. »</p>
<p style="text-align: justify;">Il tint parole. Son catalogue était vaste. Érasme y figure en bonne place : quarante-deux publications dont la première édition datée de « L’Éloge de la Folie » en 1511, immédiatement après celle non datée de Paris. Érasme apprécia la qualité de son travail. Il le rencontra en 1514 et lui confia, en novembre, l’édition de la version définitive de son chef d’œuvre. Le grand humaniste confessait « qu’il aimait Matthias de toutes ses forces ». Et il n’oublia pas de le citer dans son « Éloge de Sélestat » daté de 1515. Les écrivains de l’antiquité classique dont les humanistes étaient les spécialistes ne manquaient évidemment pas dans l’officine de Matthias Schürer. Cicéron, Virgile, Horace, Ovide, Plaute et Térence mais aussi Valère Maxime et Aulu-Gelle furent offerts à la curiosité des  « studieux des bonnes lettres ». Et cela, grâce à l’un de ses conseillers éditoriaux, Nicolas Gerbel</p>
<p style="text-align: justify;">Son atelier est également représentatif des préoccupations pédagogiques et spirituelles de son temps. « L&rsquo;homme ne naît pas homme, il le devient » avait fort justement proclamé Érasme. C’est par l’éducation qu’il le devenait. Voilà pourquoi notre imprimeur réserva une place de choix aux ouvrages à vocation pédagogique. Ouvrages sur la langue latine, parmi lesquels une version courte des <i>Adages</i> d’Érasme. <i>Fables</i> d’Ésope et les <i>Préceptes moraux</i> de Caton pour le plus jeunes ; biographies de philosophes ou compilations de doctrine philosophique dues à  Philostrate, Plutarque et Apulée pour les aînés.</p>
<p style="text-align: justify;">Les auteurs contemporains n’étaient pas oubliés. Beatus Rhenanus, qui travailla pour Schürer dès 1508, proposa la publication d’auteurs italiens, parmi lesquels Michel Marulle, qui inspira tant notre Ronsard. D’autres Sélestadiens, Kierher, Spiegel ou leurs amis, lui donnèrent des textes d’Italiens à imprimer. Jacques Wimpfeling n’est pas étranger à l’édition des sermons de Geiler de Kaysersberg, en allemand ou traduits en latin. Les libraires Alantsee de Vienne lui confièrent, entre autres, l’édition de poèmes de l’humaniste allemand Conrad Celtis.</p>
<p style="text-align: justify;">Wimpfeling n’hésitait pas à l’appeler « son compatriote bien aimé, vénérable non seulement par sa science mais aussi par son honnêteté et sa sincérité. » L’hommage était mérité. Ses éditions avaient la réputation d’être exemptes de fautes typographiques. Les humanistes étaient ses amis. Il les servait avec ferveur.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Lazare Schürer, imprimeur engagé</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Lazare, son neveu, était devenu l’associé de son oncle peu de temps avant son décès. De retour à Sélestat fin 1519, il s’installa dans la maison de sa mère, non loin de l’église Sainte-Foy dans la maison « Zum grossen Greifen ». Sur place il trouva la Société littéraire que Wimpfeling avait créée en 1515. Il publia plusieurs ouvrages de ses membres : une lettre de soutien à Luther de Wimpfeling, les <i>É</i><i>pigrammes</i> de Sapidus et un pamphlet antipapal du curé de Saint-Georges Paul Phrygio. Un <i>Commentaire</i> sur une œuvre de Prudence due à Spiegel, juriste et secrétaire des empereurs Maximilien I<sup>er</sup> et Charles Quint.</p>
<p style="text-align: justify;">Si sa production n’atteignit pas l’ampleur de celle de son oncle, Lazare Schürer n’en produisit pas moins une cinquantaine de publications dont la moitié porte sur la défense de Luther, les dérives de l’Église, les relations entre Rome et l’Empire. Des textes satiriques qui s’en prennent aux adversaires de Luther et d’Érasme, avant leur rupture, ou de Reuchlin, le vieil humaniste de Pforzheim, menacé par l’Inquisition pour avoir voulu sauver les ouvrage juifs des flammes et de la destruction. L’imprimerie de Lazare Schürer participe ainsi à la guerre des pamphlets avec quelques signatures qui font autorité : Ulrich von Hütten, Philipp Melanchthon, Otto Brunfels, Willibald Pirckheimer, Conrad Nesen ou Juan Luis Vives. On y défend fortement les bonnes lettres menacées par  la scolastique, philosophie et théologie enseignées au Moyen Age, qui fit la part belle au formalisme et à la dialectique aux dépens de la rhétorique .</p>
<p style="text-align: justify;">Son catalogue témoigne de l’effervescence intellectuelle et spirituelle de son temps. La belle unité intellectuelle dont faisaient preuve tous ces humanistes va voler en éclat. Le mouvement de la Réforme, qui partout progresse, va provoquer des dissensions entre les amis d’autrefois. Sapidus et Phrygio, ont choisi leur camp. Ils quitteront la ville au lendemain de la Guerre des Paysans, en 1525. Sélestat demeura fidèle à Rome. Beatus  suivit Érasme qui avait rompu avec Luther. Lazare Schürer fut suspecté de faire partie des Luthériens de la cité. On l’accusa de tenir des réunions secrètes dans la maison de sa mère. Le magistrat lui interdit « de prêcher et de lire aux laïques ». Criblé de dettes, fragilisé par des procès à répétition, il se battit comme un beau diable pour laver son honneur et rester à Sélestat. Il se maintint et devint même le directeur de l’école latine en 1526. Il était trop tard. L’école avait perdu sa réputation, ses enseignants et ses élèves. Elle n’avait plus rien à voir avec celle de Sapidus. En pleine régression, elle ne put être sauvée par Schürer. Il ne se remit jamais de ses déboires successifs et mourut en octobre 1528.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Crato, l’homme de liaison</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Il passe presque inaperçu à côté des Schürer.  Pourtant Kraft Müller (Crato Mylius), né vers 1503 à Sélestat, avait aussi été imprimeur à Strasbourg, où, en 1536, il acheta l’officine de Georges Ulricher. Gagné à la Réforme, il y édita une centaine de livres, essentiellement en latin. Ce sont principalement des écrits humanistes (des commentaires d’auteurs anciens, dont les deux premiers livres de <i>L’Iliade</i>, en grec) et théologiques (des commentaires de textes bibliques et des textes en allemand de Luther ou, en 1546, de Martin Bucer) mais aussi de l’histoire et du droit. Il publia également une des premières pièces bibliques en latin, « L’Anabion », écrite par Jean Sapidus qui avait été le dernier grand directeur de l’école latine de Sélestat avant de prendre le parti des protestants et de devoir quitter Sélestat pour Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour la petite histoire, Kraft Müller était le demi-frère de Lazare Schürer et avait fait ses études à l’École latine de Sélestat. Il fréquenta par la suite l’Université de Wittenberg et suivit les cours de Melanchthon dont il devint l’ami et dont il publia régulièrement les ouvrages. Il mourut  à la bataille de Mühlberg,au service de la ville de Strasbourg,  quand l’empereur Charles Quint vainquit les princes protestants et la ligue de Smalkalde en 1547. Sa veuve, Margaretha reprit l’officine.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus :</p>
<p style="text-align: justify;">François Ritter, <i>Histoire de l’imprimerie alsacienne aux XVe et XVIe siècles</i> (Publication de l’Institut des Hautes Etudes Alsaciennes, t. XIV), Strasbourg-Paris, Éditions F.-X. Le Roux, 1955.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Odile Burckel, « Les imprimeurs Matthias et Lazare Schürer et les écrits en faveur d’une réforme, notamment de 1518 à 1522 », dans <i>Beatus Rhenanus de Sélestat (1485-1547) et une réforme de l’Église : engagement et changement, Actes du colloque international tenu à Strasbourg et Sélestat du 5 au 6 juin 2015</i>, édités par James Hirstein, Turnhout, Brepols, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Odile Burckel, « Humanisme et imprimerie, l’exemple de deux imprimeurs sélestadiens Matthias et Lazare Schürer », dans <i>Humanistes et humanisme à Sélestat aux XVe et XVIe siècles, Actes du colloque tenu le 21 octobre 2017 à Sélestat</i>,  Les Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Gabriel Braeune</em>r, avril 2020</p>
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		<title>Erasme et l&#8217;Alsace</title>
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		<pubDate>Fri, 18 Sep 2015 14:45:33 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Dans la biographie d’Erasme, n’en exagérons pas l’importance, n’en minorons pas la portée. Son séjour bâlois, de 1522 à 1529 surtout ne fut pas sans conséquence sur les relations d’Erasme avec les humanistes alsaciens et nos imprimeurs. Mais cette coopération &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/erasme-et-lalsace/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/erasme-et-lalsace/max-height282/" rel="attachment wp-att-552"><img class="alignleft size-full wp-image-552" alt="max-height=282" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/09/max-height282.jpg" width="219" height="282" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Dans la biographie d’Erasme, n’en exagérons pas l’importance, n’en minorons pas la portée. Son séjour bâlois, de 1522 à 1529 surtout ne fut pas sans conséquence sur les relations d’Erasme avec les humanistes alsaciens et nos imprimeurs. Mais cette coopération existait bien avant. La première édition de l’Eloge de la Folie vit le jour chez l’imprimeur strasbourgeois, originaire de Sélestat, Matthias Schüreren 1511. Qui n’a entendu parler de son fastueux accueil en aout 1514 par la Société littéraire de Strasbourg animée par Jacques Wimpfeling, du banquet au Sturmhof et l’éloge de la constitution de Strasbourg sous forme d’une brillante et très érasmienne lettre de remerciement : « Oh divin Platon, si seulement tu avais la chance de connaitre un tel régime, ici, en effet, il aurait été possible d’introduire ton Etat idéal&#8230;» Qui ne connait le sublime éloge qu’il rendit à Colmar à Sélestat, l’année suivante, en 1515&#8230;Et pourtant parmi toutes les cités qui fleurissent dans l’Empire, aucune n’est plus prospère que toi&#8230; ce qui t’es vraiment propre, c’est que , toi si petite, tu donnes le jour à d’autant hommes de qualité et de génie&#8230;» Il est vrai que beaucoup de proches d’Erasme étaient Sélestadiens: Wimpfeling, Beatus Rhenanus, son alter ego et principal collaborateur à Bâle, Sapidus, le dernier brillant directeur de l’Ecole latine de Sélestat, Martin Bucer le grand réformateur, ancien élève de l’Ecole latine et frère dominicain et Paul Voltz, bénédictin et abbé de Honcourt, à proximité.  Mais plus encore que les amis, c’est l’ensemble des imprimeurs alsaciens qui contribuèrent puissamment à la diffusion de ses écrits. Au total des presses alsaciennes sortirent 191 oeuvres érasmiennes dont beaucoup proviennent des officines strasbourgeoises de Mathias Schurer et de son successeur Jean Knobloch. Erasme ce  grand précurseur de la Réforme qui ne sauta pas le pas mais contribua « à pondre l’oeuf couvé par un moine allemand » vit beaucoup de ses amis alsaciens, de Bucer à Voltz, rejoindre la rive luthérienne, à l’exception de Beatus Rhenanus qui resta fidèle à son maître. Si avec l’introduction de la Réforme en Alsace, son influence s’estompe, elle ne disparait pas. Hédion et Capiton, les réformateurs strasbourgeois, le traduisaient encore en 1533 et 1534, peu de temps avant sa mort survenue le 11 juillet 1536.</p>
<p style="text-align: justify;">Sources : Francis Rapp, NDBA, 827-828<br />
Erasme, l’Alsace et son temps, Publication de la Société savante d’Alsace et des régions de l’Est, VIII, Strasbourg 1971</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, 2015, note complémentaire au texte de conférence  &nbsp;&raquo; <em>Que nous dit Erasme aujourd&rsquo;hu</em>i ? publié sur &laquo;&nbsp;Histoires d&rsquo;Alsace&nbsp;&raquo;</p>
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		<title>La Bibliothèque humaniste de Sélestat : l&#8217;âme des lieux</title>
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		<pubDate>Tue, 25 Aug 2015 21:45:21 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Que serait Sélestat sans la Bibliothèque Humaniste ? Tout aussi impossible à imaginer que d’imaginer Strasbourg sans sa cathédrale ou Paris sans ses Champs-Elysées. Ils sont devenus des symboles, des identifiants commodes pour notre mémoire encombrée. On les croit de &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/la-bibliotheque-humaniste-de-selestat-lame-des-lieux/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/la-bibliotheque-humaniste-de-selestat-lame-des-lieux/img_3681/" rel="attachment wp-att-520"><img class="alignleft size-full wp-image-520" alt="IMG_3681" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/08/IMG_3681.jpg" width="2075" height="1851" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Que serait Sélestat sans la Bibliothèque Humaniste ? Tout aussi impossible à imaginer que d’imaginer Strasbourg sans sa cathédrale ou Paris sans ses Champs-Elysées. Ils sont devenus des symboles, des identifiants commodes pour notre mémoire encombrée. On les croit de toute éternité, quasi consubstantiels. Pourtant ils n’ont pas toujours été là. Sélestat a existé avant la Bibliothèque Humaniste et ne se réduit heureusement pas à sa seule présence.</p>
<p style="text-align: justify;">D’ailleurs approchez-vous d’elle, côté place Gambetta. Que voyez-vous sur la façade de l’ancienne Halle au blé, qu’y lisez-vous ? <em>Stadtbibliothek Museum</em>, soit le nom qu’on lui donna en juin 1889 lors de son ouverture, alors que l’Alsace était terre de l’empire germanique, depuis la signature du traité de Francfort en 1871. Avant d’être « humaniste », elle a d’abord été la bibliothèque municipale de Sélestat, et un peu son musée local.</p>
<p style="text-align: justify;">Qu’elle soit humaniste, cette belle bibliothèque municipale, est incontestable. Elle mérite largement cette appellation même si elle est de création récente. Car le mot même d’humanisme n’est pas si vieux que cela. Il fut introduit au début du XIXe siècle par le philosophe allemand Friedrich Emmanuel Niethammer pour désigner le mouvement de rénovation des lettres et de la pensée qui s’appuie sur l’étude des textes antiques et qui naît aux XIVe et XVe siècles en Italie avant de rayonner au XVIe dans l’ensemble de l’Europe. Nos voisins allemands n’utilisent-ils pas, pour caractériser la période, le terme de <em>Renaissance &#8211; Humanismus</em> ?</p>
<p style="text-align: justify;">La Bibliothèque Humaniste de Sélestat s’inscrit pleinement dans cette histoire mais elle la prolonge. Car, il y a en son sein, comme le dit Jean l&rsquo;Evangéliste, « plusieurs demeures dans la maison du père ». De qui et de quoi est-elle donc le nom ? Elle est d’abord la réunion de deux bibliothèques anciennes, celle de l’école latine de la ville et celle de l’érudit philologue ami d’Erasme, Beatus Rhenanus, qui légua sa bibliothèque personnelle à Sélestat en 1547, peu de temps avant sa mort.</p>
<p style="text-align: justify;">La première bibliothèque appartenait à une école qui, de 1452 à 1525 environ, fut un lieu d’excellence pédagogique dans une Alsace qui ne comptait pas alors d’université. Des maîtres érudits, de Louis Dringenberg à Hans Witz dit Sapidus, y délivrèrent un enseignement humaniste, caractérisé par une attention extrême donnée à l’éloquence, une manière d’exprimer sa pensée de façon claire et convaincante en latin. Le tout au service d’une foi chrétienne fervente, source selon ses concepteurs d’une bonne conduite morale.</p>
<p style="text-align: justify;">Le succès fut au rendez-vous de l’école sélestadienne. Elle forma maints humanistes alsaciens avant leur départ pour les universités allemandes, italiennes ou françaises. Les écoliers y affluèrent par centaines, venant de tout le sud-ouest de l’Empire. Les imprimeurs bâlois y envoyèrent leurs rejetons. L’école paroissiale était devenue une grande école en quelques décennies. Mais point d’école sans pédagogie, point de pédagogie sans maîtres, point de maîtres ni d’enseignement sans livres. Les livres de l’école latine d’alors constituent le premier fonds de ce que nous appelons aujourd’hui la Bibliothèque Humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">La bibliothèque privée de Beatus Rhenanus (1485-1547) en constitue l’autre partie. Le savant éditeur, ami et collaborateur d’Erasme, avait légué à sa ville sa belle et riche collection de livres patiemment constituée depuis ses études à l’université de Paris et tout au long de sa carrière à Bâle, auprès de l’imprimeur Froben, ainsi que dans sa ville natale. Soit au total 423 volumes contenant 1287 œuvres. Sans compter les manuscrits et une partie de sa correspondance, ce qui représente au total plus de 1600 documents légués. Nous sommes là en présence d’un trésor rare : la bibliothèque complète d’un intellectuel rhénan de la Renaissance, qui nous introduit dans son univers culturel et professionnel, celui des éditions ou rééditions auxquelles il travaille comme correcteur et philologue : œuvres de Tertullien, Eusèbe de Césarée, Sénèque, Quinte-Curce, Velleius Paterculus, Pline l’Ancien, Tite-Live et d’autres encore. Il achète de nombreux écrits, il en reçoit tout autant, il en échange également.</p>
<p style="text-align: justify;">Car Beatus aime les livres et cela se voit. Il vit pour eux et par eux. Il les habite, les annote.  Eux ne cessent de le hanter. Sur la page de titre de certains livres, on peut lire la formule manuscrite : « <em>Sum Beati Rhenani Nec muto dominum </em>» : « J’appartiens à Beatus Rhenanus et je ne change pas de maître ». Cette relation-là n’est pas que professionnelle, elle est amoureuse et même fusionnelle. C’est cette bibliothèque, ce second pilier de la Bibliothèque Humaniste, que l’Unesco, en 2011, accueillit en son sein en l’inscrivant au registre « Mémoire du monde », la consacrant ainsi parmi l’Olympe du patrimoine mondial. Ce qui la distingue, c’est son homogénéité qui réunit de nombreuses éditions parisiennes, vénitiennes, bâloises et alsaciennes. Elle nous donne à voir ainsi ce que furent la recherche et le labeur de l’humanisme alsacien et rhénan de la fin du XVe et du début du XVIe siècle. Une quête essentielle !</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le cinquième chapitre de sa remarquable Histoire de la lecture, Alberto Manguel, autre grand amoureux des livres, évoque Sélestat et sa célèbre bibliothèque en ces termes :</p>
<p style="text-align: justify;">«  J’ai passé un an à Sélestat, à une quarantaine de kilomètres au sud de Strasbourg, au coeur de la plaine alsacienne entre Rhin et Vosges. Là, dans la petite bibliothèque municipale, se trouvent deux grands cahiers manuscrits. L’un compte trois cents pages, l’autre quatre cent quatre-vingts. Leur papier à tous deux a jauni au cours des siècles, mais l’écriture, tracée avec des encres de couleurs différentes, est restée étonnamment nette. Vers la fin de leur vie, leurs propriétaires les ont fait relier afin de mieux les conserver, mais à l’époque de leur utilisation, ce n’étaient guère que des liasses de pages pliées, sans doute achetées à l’éventaire d’un libraire sur l’un des marchés locaux. Offerts aux regards des visiteurs, ce sont &#8211; ainsi que l’explique une fiche dactylographiée – les cahiers de deux étudiants qui ont fréquenté l’école latine de Sélestat dans les dernières années du XVe siècle, de 1477 à 1501 : Guillaume Gisenheim, dont on ne sait rien, sinon ce que nous apprend son cahier d’écolier, et Beatus Rhenanus, qui allait devenir une figure marquante du mouvement humaniste et l’éditeur d’une grande partie de l’œuvre d’Erasme. »</p>
<p style="text-align: justify;">Les cahiers qui avaient frappé Alberto Manguel existent toujours, fort heureusement&#8230; Il n&rsquo;en est pas de même, bien sûr, de la fiche dactylographiée qu&rsquo;il mentionne, une de ces vieilles étiquettes jaunies, aux lettres à demi effacées, qui sentait le cabinet de curiosité de la fin du XIXe siècle. Comme toutes celles que l’on pouvait voir dans les vieilles vitrines en bois de la grande salle d&rsquo;exposition &#8211; qui n’avait pas fondamentalement changé depuis son ouverture -, elle a disparu lorsque la vénérable Bibliothèque Humaniste, telle que nous l’avons connue et aimée, a définitivement fermé ses portes, un soir de février 2014.</p>
<p style="text-align: justify;">Que reste-t-il à présent de son image ? Un brin de nostalgie, le souvenir de son atmosphère délicieusement désuète mais rassurante, la mémoire de la rencontre parfois improbable d’une bibliothèque et d’un musée, où livres et manuscrits côtoyaient une tête de Christ, des saints jésuites, des portes cierges de corporations et un plan en relief de la ville de Sélestat. Et où l’Eloge de Sélestat par Erasme faisait vitrine commune avec la première mention de l’Amérique dans un texte, en 1507. Pour un dialogue inattendu mais ouvert, aux perspectives larges, puisque reliant le monde ancien au nouveau monde.</p>
<p style="text-align: justify;">Car c’était aussi cela, la Bibliothèque Humaniste de Sélestat : un génie particulier des lieux, une ambiance et une atmosphère uniques. Pour en conserver trace, pour l’inscrire dans nos mémoires, pour ne pas perdre ce <em>genius loci</em>, pour en garder longtemps souvenance encore, les « Amis de la Bibliothèque Humaniste » ont souhaité que l’un de nos très grands photographes français, Bernard Plossu, pose sur le noble établissement un dernier regard avant transformation. Il est venu à Sélestat pendant l’été 2013 avec son éternel Nikkormat et son objectif 50 mm.<br />
Une journée durant, il s’est laissé happer par le lieu, demandant le silence autour de lui pour mieux entendre ce que la vieille bibliothèque avait à lui dire, avait à nous dire.<br />
Il a approché les livres, les vitrines et les objets qui se côtoyaient dans la grande salle.<br />
Il les a mis en « boîte».<br />
Il a trouvé l’âme des lieux.<br />
Il nous la restitue, il nous l’offre.<br />
Venez la partager avec lui, et avec Alberto Manguel, qui a volontiers accepté de reprendre le dialogue fécond qu&rsquo;il avait entamé il y a quelques décennies avec la Bibliothèque Humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, préface à l&rsquo;ouvrage  Bibliothèque humaniste de Sélestat, Pages de Mémoire, photographies de Bernard Plossu, texte d&rsquo;Aberto Manguel? mediapop editions, 2015</p>
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		<title>Que nous dit Erasme  aujourd&#8217;hui ?</title>
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		<pubDate>Sun, 23 Aug 2015 15:40:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[  Étrange paradoxe que celui d&#8217;Erasme de Rotterdam, homme de l&#8217;automne du Moyen Age et de l&#8217;aube de la Renaissance dont on parle encore comme s&#8217;il nous avait à peine quitté. Celui que l&#8217;on a appelé le prince des humanistes &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/que-nous-dit-erasme-aujourdhui/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"> <a href="http://www.histoires-alsace.com/que-nous-dit-erasme-aujourdhui/erasme-de-rotterdam1-723x1024/" rel="attachment wp-att-499"><img class="alignleft size-full wp-image-499" alt="erasme-de-rotterdam1-723x1024" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/08/erasme-de-rotterdam1-723x1024.jpg" width="723" height="1024" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Étrange paradoxe que celui d&rsquo;Erasme de Rotterdam, homme de l&rsquo;automne du Moyen Age et de l&rsquo;aube de la Renaissance dont on parle encore comme s&rsquo;il nous avait à peine quitté. Celui que l&rsquo;on a appelé le prince des humanistes et qui fut tour à tour éditeur, traducteur, commentateur, prosateur et poète a vécu il y a un demi-millénaire. Homme d&rsquo;un autre temps, d&rsquo;un autre monde, qu&rsquo;aurait-il encore à nous dire, lui qui n&rsquo;a fondé aucune religion, gouverné aucun pays, remporté aucune victoire militaire, ingrédients habituels de la notoriété, des distinctions et des consécrations.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Le temps d&rsquo;Erasme</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Son temps n&rsquo;est pas le moindre des temps historiques. A cheval sur un tragique quinzième siècle et un XVIe siècle qui s&rsquo;est paré de toutes les modernités sans se soustraire pour autant aux fléaux que furent les violences de la guerre, de la famine et des épidémies. Les pestes y furent aussi nombreuses qu&rsquo;autrefois, régulières et mortelles. Et les affrontements physiques mais aussi idéologiques d&rsquo;une intensité quasi barbare. Pourtant, nous nous évertuons à en faire un âge d&rsquo;or, une aube nouvelle, celle de la Renaissance, de la Réforme aussi et de l&rsquo;humanisme enfin. Et comble de vanité, nous nous efforçons parfois de comparer nos propres siècles, car nous aussi nous sommes à cheval sur deux séquences, à ces siècles-là.</p>
<p style="text-align: justify;">Point d&rsquo;histoire sans chronologie. Sans le rappel de quelques dates qui permettent de nous situer. Erasme, nous y reviendrons, naît en 1469 et meurt en 1536. Autrement dit, s&rsquo;il n&rsquo;a pas connu la chute de Constantinople, autre date charnière de notre comput historique, intervenue en 1453, il se situe à son lendemain à peine, dans les effets de son traumatisme sur l&rsquo;ensemble de l&rsquo;Occident.  Au point que certains en ont fait la date de la fin du Moyen Age. Mais il se situe aussi à la même aube qui vit Gutenberg vers 1453-54 inventer l&rsquo;imprimerie dont il fit, lui Erasme, plus tard ample moisson et Christophe Colomb découvrir l&rsquo;Amérique en 1492, autre date pour signifier la fin d&rsquo;une époque ou le commencement d&rsquo;une ère nouvelle. Il fut aussi le contemporain de trois monarques qui ont marqué l&rsquo;histoire de l&rsquo;Europe et nos mémoires défaillantes dont nous avons retenu quelques bribes d&rsquo;histoire (s): François Ier à qui nous relie une date obsessionnelle définitivement inscrite dans nos gênes: Marignan-1515 et quelques châteaux de la Loire et Henri VIII d&rsquo;Angleterre, sorte de géant aussi débonnaire que cruel, un peu Barbe bleue dans notre imaginaire, dont on sait au moins quand on ne sait rien qu&rsquo;il fut marié cinq fois et exécuta deux de ses épouses comme il exécuta d&rsquo;ailleurs son excellent et très érasmien conseiller, le chancelier Thomas More, en 1535.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais son empereur à lui ce fut Charles-Quint qui comme lui naquit au Pays Bas  et dont l&rsquo;empire résulta en grande partie d&rsquo;héritages à la suite d&rsquo;une habile politique d&rsquo;alliances matrimoniales. En 1515, Charles-Quint prend le gouvernement des Pays-Bas qui est héritage bourguignon de Charles le Téméraire, comprenant l&rsquo;Artois, la Flandre, le Brabant, le Luxembourg et la Franche Comté. L&rsquo;année suivante, il reçoit l&rsquo;héritage espagnol maternel : les royaumes de Castille, d&rsquo;Aragon, de Naples et de Sicile, et surtout les colonies d&rsquo;Amérique du Mexique actuel jusqu&rsquo;au Chili. Quand il devient empereur du Saint-Empire, en 1519, il règne sur une grande partie de l&rsquo;Europe qui s&rsquo;étend désormais à l&rsquo;est jusqu&rsquo;en Silésie et en Hongrie ; mais c&rsquo;est un empire menacé par la puissance ottomane qui sous la conduite de Soliman le magnifique s&rsquo;approche, après la victoire de Mohàcs en Hongrie en 1526, jusqu&rsquo;aux portes de Vienne. Ceux qui sont un peu au fait des histoires schismatiques savent enfin que c&rsquo;est en 1517 que Luther afficha ses thèses sur l&rsquo;Eglise de Wittenberg, provoquant un séisme qui allait ébranler l&rsquo;édifice de l&rsquo;Eglise d&rsquo;Occident, déchirant, pour la deuxième fois, la robe sans couture du Christ.</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;espace d&rsquo;Erasme, ce fut donc l&rsquo;Europe. Les Flandres où il naquit et débuta, la France où il fut étudiant, l&rsquo;Italie et l&rsquo;Angleterre où il s&rsquo;affirma, l&rsquo;Allemagne et la Suisse où il se réalisa. Soit une partie de l&rsquo;Europe occidentale telle que nous la connaissons aujourd&rsquo;hui. Le royaume de France, le Saint Empire romain germanique et le royaume d&rsquo;Angleterre en constituaient déjà les fers de lance politiques, antagonistes parfois( guerres d&rsquo;Italie opposant Charles-Quint à François Ier) et l&rsquo;Italie continuait d&rsquo;exercer une forme de domination culturelle, plastique et littéraire dont émergea l&rsquo;humanisme, ce retour aux sources culturelles de l&rsquo;antiquité  («<em>reditus ad fonte</em>s») qui de l&rsquo;Italie gagna toute l&rsquo;Europe.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Erasme en son temps</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Voilà pour la géographie érasmienne, il nous faut maintenant pour mieux le cerner dire les étapes importantes de sa vie. Démarrons avec le mystère de ses origines. Il est le fils illégitime d&rsquo;un prêtre et d&rsquo;une fille de médecin, on ne connait pas vraiment sa date de naissance : 1466, 1467 ou 1469, date finalement retenue pour la célébration, en 1969, du demi-millénaire de sa naissance. Il est né à Rotterdam et il a un frère Peter, de trois ans son ainé.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa prime enfance, il la passe à Gouda dans l&rsquo;école de Peter Winkel son oncle. Puis probablement à l&rsquo;école du chapitre de la cathédrale d&rsquo;Utrecht.  De 1478 à 1485, il rejoint l&rsquo;école latine des frères de la vie commune de Deventer, réputée pour sa spiritualité, son lien privilégié avec la <em>devotio moderna</em> qui concilie la vie active et la contemplation, l&rsquo;enseignement de la Bible et celui des auteurs de l&rsquo;antiquité païenne : l&rsquo;un des premiers foyers de l&rsquo;humanisme au nord de l&rsquo;Europe. A la recherche d&rsquo;une forme de sécurité, voilà qu&rsquo;il entre au couvent des Augustins à Steyn, il y prononcera ses voeux en 1488 et y séjournera, pas vraiment convaincu, jusqu&rsquo;en 1492, date où il est ordonné prêtre avant de rejoindre l&rsquo;évêque de Cambrai qui le prend pour secrétaire.</p>
<p style="text-align: justify;">De 1495 à 1499, il étudie, dans des conditions matérielles difficiles, à Paris au collège Montaigu sur la montagne Sainte Geneviève pour obtenir son doctorat en théologie. Il donne des cours pour survivre et l&rsquo;un de ses élèves, durant cette période, William Mountjoy, lui fait découvrir l&rsquo;Angleterre, des intellectuels qui deviendront ses amis, John Colet, Thomas More, le prince Henri, futur Henri VIII. Des humanistes chrétiens, l&rsquo;université d&rsquo;Oxford, la cour royale, la haute société londonienne le révèlent à lui-même. Sa double voie est désormais  tracée : ce sera celle du lettré et du théologien.</p>
<p style="text-align: justify;">De 1500 à 1506, il alterne les séjours à Paris, en Angleterre et chez lui aux Pays-Bas. Il publie et se fait un nom, celui qu&rsquo;il a adopté en 1496 :<em> Desiderius Erasmus Roterodamus</em>. En 1503, paraissent à Paris ses premiers Adages, un recueil d&rsquo;expressions et de proverbes latins, puisés chez les auteurs anciens, régulièrement enrichis jusqu&rsquo;à sa mort. La première édition en compta 818, la dernière 4250.  Plus que des proverbes, ce sont des notes de lecture. Son choix est pédagogique et les sujets multiples.On y parle de philosophie, d’ethnologie, de musique, d’histoire, de littérature et de médecine, aussi bien de cuisine ou de vêtements (Jean-Christophe Saladin, 2012).  Nous avons là une somme de la sagesse antique, une anthologie des meilleurs auteurs. Peu accessibles au lecteur d’aujourd’hui, (quoique?) ils furent lus et relus des centaines de fois par les écoliers d’alors. Qu’y trouve-t-on la culture antique représentée par des citations.« Dans le formidable effort intellectuel de la Renaissance, écrit l’historien belge Léon Halkin, dans le mouvement général de retour aux sources, nul ne connait mieux qu’Erasme les institutions et la littérature de l’antiquité, nul n’en parle avec plus d’élégance. Les Adages contribuent puissamment à répandre l’esprit classique, et par là, leur auteur en renforce le caractère international de la culture. ( Lire : Ne pisse pas face au soleil ; Pour un malade , tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir, in : Les Adages, Les Belles Lettres, 2012 )</p>
<p style="text-align: justify;">La même année, paraît l&rsquo;<em>Enchiridion militi christiani</em> (Anvers), le Manuel du soldat chrétien, oeuvre déjà essentielle de l&rsquo;humanisme chrétien et plus précisément de l&rsquo;érasmisme.</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est en Italie, à Turin, qu&rsquo;il obtient son bonnet de docteur en théologie, en 1506 ,et c&rsquo;est à Venise, auprès du grand imprimeur Alde Manuce, de 1506 à 1508, qu&rsquo;il s&rsquo;initie aux techniques de l&rsquo;imprimerie et où il approfondit sa connaissance du grec au contact des savants byzantin  réfugiés. Retour à des années anglaises, à partir de 1509, d&rsquo;autant plus que son ami HenriVIII vient d&rsquo;accéder au trône d&rsquo;Angleterre. C&rsquo;est au cours de son séjour chez Thomas More qu&rsquo;il aurait rédigé, en 1509, en quelques jours, son fameux ouvrage l&rsquo;Eloge de la Folie, satire de toutes les folies humaines, devenue universellement célèbre et qui lui vaut quelques solides inimitiés de la part des gens d&rsquo;église, de l’université de Louvain, de Paris, des moines espagnols. L’<em>Encomium Moriae</em> est un joyeux exercice de style où la folie s’exprimant à la première personne ose un sermon plein de paradoxes, d’audaces et de railleries pour à la fin épouser une forme de mysticisme s’identifiant à la folie de la croix.  Ce texte célèbre et controversé, le plus connu d’Erasme , est d’abord celui d’un homme de foi libre. «C’est son chef-d’œuvre, un des grands livres de la Renaissance, un livre qui n’a pas vieilli ( Halkin, 1987, 118). Quoiqu’en dise l’auteur danss sa préface, c’est une déclamation satirique, rédigée d’une plume rapide, piquante, parfois cruelle. C’est aussi une déclaration lyrique exaltant la sage folie d’un christianisme authentique » ( Lire, Eloge de la Folie, Erasme, Laffont, 1992, 99)</p>
<p style="text-align: justify;">A partir de 1514, le voilà de retour dans son pays natal, mais on le rencontre  aussi à Bâle où il fait la connaissance de l&rsquo;imprimeur Johannes Froben qu&rsquo;il retrouvera bientôt. De retour au Pays-Bas, il publie l&rsquo;Education d&rsquo;un prince, conseillera le duc Charles, devenu roi d&rsquo;Espagne, futur Charles-Quint, et participera activement à la création du collège trilingue de Louvain où l&rsquo;on enseigne les langues mères des humanistes : l&rsquo;hébreu, le grec et le latin. Mais la surveillance de ses écrits, la qualité de ses imprimeurs amis, en qui il a totale confiance, le pousse de plus en plus vers Bâle où va s&rsquo;installer définitivement ou presque, jusqu&rsquo;en 1529, au moins, et à partir de 1535 à nouveau, où il est revenu pour y mourir. En réalité, il n&rsquo;avait jamais vraiment abandonné Bâle, se contentant lors du tumulte de la Réforme de s&rsquo;installer à proximité dans la ville catholique de Fribourg en Brisgau, en attendant que la situation s&rsquo;améliore.</p>
<p style="text-align: justify;">Le fin lettré est aussi un fin théologien. En 1516, à Bâle, il fait imprimer le Nouveau Testament grec, en opposition à la Vulgate latine qui fourmille d&rsquo;erreurs. Il recueille autant de succès que de ressentiments. A Louvain, les théologiens conservateurs lui sont hostiles. Ils goûtent peu ces humanistes hellénistes et hébraïsants partisans du recours direct à l’Evangile.  Erasme n’est il pas en train de saper lui aussi les fondations de l&rsquo;Eglise comme ce Luther qui rêva un temps d&rsquo;enrôler Erasme sous sa bannière ? Ils s&rsquo;opposeront et même violemment. Sur le plan théologique d&rsquo;abord. En 1524, Erasme dans son essai sur le libre arbitre (<em>De libero arbitrio</em>) pourfend les thèses de Luther en défendant la possibilité pour l&rsquo;homme de collaborer avec Dieu dans son propre salut sans opposer les oeuvres et la foi. Ce qui lui vaut, en 1525, une réponse cinglante de Luther, le de<em> servo arbitrio</em>, qui lui oppose la thèse de la totale passivité de l&rsquo;homme dans les mains de Dieu, seul dispensateur de la grâce et aux oeuvres toute l&rsquo;austère rigueur de la foi seule, <em>sola fide</em>.  Erasme a choisi son camp : critique vis a vis de l&rsquo;église mais pas en dehors d&rsquo;elle. Il habite désormais Fribourg mais continue de publier à Bâle. En 1526, voici une nouvelle édition des Colloques, autre oeuvre récurrente comme les Adages, régulièrement enrichis, à la fois journal de bord, état des idées politiques, pédagogiques, économiques et social de l&rsquo;auteur, et en même temps, véritable comédie humaine où apparaissent des personnages de toute condition. S’y côtoient les sages et les fous, les femmes honnêtes et les courtisanes, les moines pieux et les ignares, les adolescents fringants et les vieillards édentés, fanfarons et gens modestes. La forme utilisée est le dialogue, un dialogue qui nuance, une pensée aux aguets, jamais satisfaite, toujours en mouvement, celle d’un homme qui n’est pas celui d’une seule idéologie, d’une seule philosophie; « ce qui ne peut manquer écrit Daniel Menager ( Erasme,1992,219-220) d’inquiéter les orthodoxes de tout bord, mais fait de lui le plus vivant des écrivains. Lire : Les hommes font aujourd’hui&#8230;, Erasme, 1992, 213)</p>
<p style="text-align: justify;">La publication du Cicéronien (<em>Dialogus Ciceronianu</em>s) en 1528 qui s&rsquo;en prend à l&rsquo;imitation servile des anciens lui vaudra quelques détracteurs supplémentaires. Mais les années passées à Fribourg ont un peu rogné ses ailes. Quelque chose a changé. Il songe à la mort et préfère désormais approfondir les dogmes plutôt que d&rsquo;en dénoncer les abus : un essai sur la Concorde de l&rsquo;église, l&rsquo;<em>Ecclesiaste</em>s (ou l&rsquo;art du prédicateur), un commentaire du psaume 14 sur la Pureté de l&rsquo;Eglise du Christ et une Préparation à la mort, datée de 1534, sont ses dernières oeuvres. Il revient à Bâle, ville désormais apaisée, en juin 1535. Il est logé dans une belle demeure près de la cathédrale, retrouve ses amis, en pleure d’autres, disparus, perd ses forces et sa santé, et meurt le 12 juillet 1536. Lui, le prêtre catholique, repose désormais dans la cathédrale protestante de Bâle, dernier pied de nez à l&rsquo;histoire.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Mais qui donc est vraiment Erasme ?</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Nous le cernons désormais un peu mieux. Nous pouvons davantage le situer dans l&rsquo;espace et dans le temps, nous avons effleuré sans les analyser ses oeuvres, nous pressentons son importance mais le connaissons-nous vraiment ?</p>
<p style="text-align: justify;">Dieu sait que beaucoup de monde ont, ou ont eu, une opinion sur lui.  Tranchée le plus souvent. Longtemps après sa mort, on en a fait le  « prince des humanistes » et plus récemment encore le « précepteur de l&rsquo;Europe » (Jean-Claude Margolin). Il a connu les appréciations les plus dithyrambiques comme les épithètes les plus vulgaires. En voici un florilège : Gladiateur de la République des lettres, soldat du Christ, enfant terrible de l&rsquo;église, ami du peuple, militant de la paix, honneur de l&rsquo;Allemagne, Socrate allemand, Lucien Batave, Voltaire du XVIe siècle, précurseur et initiateur de l&rsquo;esprit moderne,  illustrissime théologien plein de sagesse, mais aussi : rat errant, anguille tortueuse, faune lubrique. Pour tel, il a l&rsquo;oeil voilé par la paupière légèrement hypocrite, pour tel autre, « il est superstitieux, avare et amateur de jolies femmes ». On s&rsquo;est gaussé de ses « passages lascifs, de sa déplaisante mendicité, de sa vie nomade et agitée ». On s&rsquo;est interrogé- n&rsquo;était-il pas prêtre- sur une possible homosexualité. Comme vous le voyez, beaucoup ont une opinion sur Erasme.</p>
<p style="text-align: justify;">Certes sa personnalité n&rsquo;est pas univoque. Il y a une complexité érasmienne. Il ne se laisse pas appréhender facilement, il garde ses distances et ses mystères, on dirait même qu&rsquo;il est plein de pudeurs et de coquetteries. Bref, il apparait bien souvent contradictoire, séduit et agace en même temps. Orgueilleuse, en première lecture, est sa devise Nulli concedo (je ne cède à personne).  Aurait-il un compte à régler ? A-t-il seulement un nom ? On sait que son père s&rsquo;appelait Roger Gerard (<em>Geert</em> en hollandais) et que sa mère, fille de médecin et veuve avait pour prénom Margaretha. Il se baptisera lui-même, si je puis dire, bien plus tard, après avoir appris le grec et le latin, en jouant sur les mots : Geert signifiant en néerlandais le désiré, il le traduit en latin par <em>Desiderius</em> et y ajoute<em> Erasmus</em> qui veut dire «aimé» en grec (<em>Erasmos)</em> ainsi que Roterodamus pour rappeler son origine. Aimer, être aimé : n&rsquo;est-ce pas ce qui lui aura manqué le plus dans sa plus tendre jeunesse, n&rsquo;est ce pas aussi sa quête perpétuelle toute sa vie ?</p>
<p style="text-align: justify;">Mais Erasme ne se livre pas comme cela. Il donne à voir ce qu&rsquo;il a envie de donner à voir. On dirait aujourd&rsquo;hui qu&rsquo;il maitrise parfaitement son image.  De profil, tout en retenue, concentré sur sa tâche. Regardez les portraits que nous conservons de lui. Ceux de son contemporain et compatriote Quentin Metsys, la gravure de Dürer et les portraits d&rsquo;un Erasme déjà vieillissant d&rsquo;Holbein le jeune. Qu&rsquo;ont-ils de commun sinon de le représenter à sa table, entouré de ses livres, en train de lire et d&rsquo;écrire. C&rsquo;est une mise en scène ou en espace, l&rsquo;exaltation de l&rsquo;intellectuel dans son cadre de vie. Avec un aveu, que l&rsquo;on trouve sur la gravure de Dürer où l&rsquo;on peut lire en belles lettres grecques : « ses écrits le montreront mieux ».  Combien cela est vrai ! Sur la peinture de Holbein, où il pose tel un monument, voilà encore une allusion aux travaux d&rsquo;Hercule, travaux auxquels il assimile volontiers son immense travail et labeur.</p>
<p style="text-align: justify;">Il se dérobe, tout en livrant quelques indices. Ne trouvez-vous pas qu&rsquo;il est toujours chaudement habillé ? C&rsquo;est que « ce petit homme  frêle, égrotant et propret » ( Lucien Fèvre) est de santé fragile, en proie toute sa vie à des maux d&rsquo;estomac, à la gravelle, aux accès de la fièvre quarte (fièvre intermittente où les épisodes d’hyperthermie réapparaissent le 4e jour), à la terrible suette anglaise (apparue en Angleterre au XVIe siècle, où des périodes de sudation importantes avec des phases froides se traduisant, en outre, par des maux de têtes douloureux, des palpitations et débouchant sur un état d’épuisement général), aux crises de goutte ne supportant pas le poisson ce qui était fort fâcheux en temps de carême, convaincu, jeune encore, qu&rsquo;il allait mourir bientôt et que l&rsquo;on crut mort plusieurs fois, enfant malingre autrefois et adulte valétudinaire toute sa vie, tributaire de son corps chétif qu&rsquo;il appelait corpuscule, faible dans son corps comme l&rsquo;apôtre Paul, son apôtre de prédilection, bref un homme précaire qui semble avoir fait de sa précarité un mode de vie. Agé de moins de quarante ans, durant l’été 1507, le voilà submergé par la mélancolie, il s’interroge sur son existence passée, regrette les bagatelles auxquelles autrefois il s’ abandonna, et sur le ton d’une douce amertume écrit une Ode de la vieillesse. (Lire l’Ode de la vieillesse, Erasme, traduction Margolin).</p>
<p style="text-align: justify;">Son état de santé a indéniablement eu des répercussions sur son caractère. La vie l&rsquo;a changé mais « il n&rsquo;a pas changé du tout au tout -écrit Léon Halkin, un de ses meilleurs connaisseurs- Il est marqué d&rsquo;abord par ses origines et par sa pauvreté ; la gloire vient ensuite, et l&rsquo;aisance, enfin l&rsquo;échec relatif de ses projets, l&rsquo;amertume  puis l&rsquo;apaisement des dernières années ».  Ne faisons pas de la connaissance de son caractère un préalable ou absolu.  Contentons-nous d&rsquo;observer que sa psychologie révèle une sorte d&rsquo;affectivité anxieuse que traduisent textes et comportement, que la mélancolie qui en est une composante est certes un obstacle mais surmontable.  ( cf. Ode à la vieillesse )</p>
<p style="text-align: justify;">« Ses écrits le montreront mieux » écrivait ou peignait Durer. C&rsquo;est donc vers ses oeuvres et sa correspondance immense qu&rsquo;il faut se tourner pour le définir mieux encore.  Mais au fait, lui-même n&rsquo;a-t-il pas une opinion sur ce qu&rsquo;il voulait être ou ce qu&rsquo;il fit.  Voilà comment il se définit en 1526, dix ans avant sa mort : « Quant à moi, on ne peut le nier, j&rsquo;ai favorisé l&rsquo;étude des langues anciennes et des belles lettres. La théologie scolastique, dégradée par les subtilités des sophistes, je l&rsquo;ai ramenée aux sources des livres saints et à l&rsquo;étude des meilleurs théologiens de l&rsquo;Eglise ancienne. Je me suis efforcé de réveiller le monde endormi dans les cérémonies pharisaïques pour le conduire à la vrai piété ». Ajoutez y son combat incessant pour la paix, et vous aurez une très belle synthèse sur ce que fut l&rsquo;Erasmisme (Léon E. Halkin) et peut être aurez-vous aussi une réponse à cette lancinante question : mais qui est donc le véritable Erasme ?</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Erasme : un écrivain humaniste</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">On l&rsquo;a consacré prince des humanistes, autrement dit le premier d&rsquo;un mouvement qui partant de l&rsquo;Italie au XIV-XV°siècle va conquérir une grande partie de l&rsquo;Europe jusqu&rsquo;au XVIe siècle. De l&rsquo;humanisme, je vous livrerai la définition d&rsquo;un des meilleurs spécialiste s en France, le regretté Jean-Claude Margolin par ailleurs grand connaisseur d&rsquo;Erasme :   « Mouvement intellectuel et culturel caractéristique de la Renaissance, qui est parti de l’Italie et qui a ouvert la voie à une transformation de la vision du monde, à un renouvellement des modes et des types de connaissance, à un élargissement des sources d’inspiration littéraire et artistique, à une refonte de la pédagogie, à une critique libératrice des traditions et des institutions, à une image nouvelle de l’homme ». Tout y est ou presque. Autrement, dit l&rsquo;humanisme c&rsquo;est une réaction, une rupture par rapport à une pensée dominante, la scolastique, un système logique philosophique, inspiré d&rsquo;Aristote, recyclé par l&rsquo;église et notamment dans les universités italiennes par les ordres mendiants, où la dialectique était devenue plus important que la grammaire et la rhétorique dans le fameux trivium, les trois disciplines de base de l&rsquo;enseignement médiéval.</p>
<p style="text-align: justify;">Revenir aux sources, c&rsquo;est retrouver le beau langage, les belles lettres, l&rsquo;esthétique de la littérature antique. Mais l&rsquo;humanisme c&rsquo;est aussi une discipline scientifique, celle de la critique des textes qui passe par la recherche des originaux et la connaissance des langues anciennes. Bref, c&rsquo;est un métier : celui de philologue.</p>
<p style="text-align: justify;">Erasme s&rsquo;inscrit pleinement dans cette démarche. Amoureux des belles lettres, il exalte les <em>bonae litterae</em>. Bonnes parce que belles, parce qu&rsquo;elles permettent d&rsquo;enseigner en même temps les bonnes moeurs. Rien ne remplace un texte lu dans sa langue d&rsquo;origine : « Il est plus délectable le fruit que tu as cueilli de tes mains à l&rsquo;arbre qui le portait. Elle est plus douce l&rsquo;onde que tu as puisée à la source et plus agréable le vin tiré au tonneau. De même les textes sacrés ont une sorte de parfum naturel, ils exhalent un parfum intime quand on les lit dans la langue où ils ont été écrits jadis. »</p>
<p style="text-align: justify;">Erasme n&rsquo;ignore rien des auteurs classiques. Il les aura pratiqué toute sa vie avec gourmandise. Il est familier des Grecs : Platon, Aristote, Lucien de Samosate, Plutarque, Diogène Laërce, Demosthène et Hérodote. Il est intime des auteurs latins : Quintillien, Cicéron, Cesar, Virgile, Horace et Ovide sans oublier Sénèque. Il n&rsquo;est pas dédaigneux des auteurs du quattrocento et notamment de Lorenzo Valla, esprit fraterne  qui lui mit en quelque sorte le pied à l&rsquo;étrier et lui a montré la voie. Valla aimait les belles lettres et pratiquait la critique des textes, annotant notamment l&rsquo;Ancien Testament qui l&rsquo;éloignait de plus en plus de la Vulgate.</p>
<p style="text-align: justify;">Erasme baigne dans le latin dont il est expert, utilise le grec. L’hébreu, il l&rsquo;a abordé trop tard pour le maîtriser pleinement. C&rsquo;est un excellent écrivain qui s&rsquo;est libéré de l&rsquo;onction ecclésiastique comme de la pesanteur pédagogique. Il unit « la grâce du discours » à « l&rsquo;universelle connaissance des choses » comme le dit l&rsquo;un de ses contemporains. Il est aussi à l&rsquo;aise dans la poésie religieuse que dans la prose satirique.  Ah, l&rsquo;admirable Eloge de la Folie ! (Lire Eloge de la Folie in Erasme 1992,14-15) Il excelle dans la dissertation, le dialogue et la lettre. Virtuose de tous les procédés stylistiques, il a le mérite d&rsquo;être toujours clair. C&rsquo;est que sa pensée l&rsquo;est autant que son style. Si son oeuvre écrite plaide pour lui, ce sont ses lettres &#8211; il est un correspondant compulsif &#8211; qui le dévoilent et révèlent toute l&rsquo;étendue de son génie de sa profonde humanité, de son étonnante proximité. Voici un exemple auquel je n&rsquo;ai pu résister :</p>
<p style="text-align: justify;">« A Bâle, j&rsquo;ai eu l&rsquo;occasion de boire du vin de Bourgogne. A la première lampée, il n&rsquo;était pas tellement agréable au palais mais tout à coup mon estomac s&rsquo;est trouvé vivifié et je me suis senti un autre homme. J&rsquo;avais déjà bu auparavant du vin de Bourgogne mais plus chaud et plus sec. Celui-ci était d&rsquo;une couleur très agréable, d&rsquo;un rouge vif, d&rsquo;une saveur ni sucrée, ni sèche, mais moelleux, et si doux à l&rsquo;estomac, que même bu en abondance, il ne faisait pas de mal. Heureuse Bourgogne qui mérite bien d&rsquo;être appelée la mère des hommes, toi qui portes dans tes mamelles un pareil lait ».  Bâle, 1er février 1523, lettre à Marc Laurin)</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong> Un chrétien engagé</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Il ne vous aura pas échappé qu&rsquo;Erasme fut moine augustin pendant quelques années et qu&rsquo;il resta prêtre toute sa vie. Il demeura dans l&rsquo;église qu&rsquo;il ne cessa de malmener. Sait-on qu&rsquo;au soir de sa vie, le pape lui offrit même le chapeau de cardinal qu&rsquo;il refusa ? Sa doctrine porte un nom : la philosophie du Christ.C&rsquo;est une synthèse entre la théologie et la  spiritualité, entre la connaissance et l&rsquo;amour, nourrie par la méditation et la prière, débouchant sur l&rsquo;union à Dieu, se traduisant par un retour aux sources et une approche personnelle de l&rsquo;évangile.</p>
<p style="text-align: justify;">Bien dans la ligne de l&rsquo;humaniste philologue et l&rsquo;adepte de la devotio moderna. « La philosophie du christ se réfugie dans les élans du coeur, et non sous les syllogismes écrit Erasme, elle est une vie, elle n&rsquo;est pas l&rsquo;objet de savantes discussions ». Cette sagesse divine n&rsquo;est pas qu&rsquo;intellectuelle, elle rend Dieu sensible au coeur. Par la force et la peur, nous essayons de faire croire aux hommes -écrit-il- ce qu’ils ne croient pas, de leur faire aimer ce qu’ils n’aiment pas, de les forcer à comprendre ce qu’ils ne comprennent pas. La contrainte ne peut s’unir à la sincérité et le Christ n’accepte que le don volontaire de nos âmes ». Erasme ne remet en cause aucun dogme, il croit ce que croit l&rsquo;Eglise mais il rêve d&rsquo;une religion moins crispée, plus proche de l&rsquo;esprit des béatitudes que des injonctions du décalogue. Il n&rsquo;est ni fanatique, ni triomphaliste, mais à la recherche perpétuelle d&rsquo;une troisième voie qui  aurait permis d&rsquo;éviter la radicalité de la Réforme et l&rsquo;intransigeance de la Contre-Réforme. Il préfère la concorde à l&rsquo;anathème malgré les apparences.</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est vrai qu&rsquo;il n&rsquo;est jamais aussi véhément que lorsqu&rsquo;il dénonce une religion devenue pharisaïque, un cléricalisme étouffant, une piété formaliste et superstitieuse. Que demande-t-il sinon un changement d&rsquo;esprit, un retour au christianisme primitif qui rassemble plus qu&rsquo;il n&rsquo;exclue, une réforme des institutions, une rénovation de la science théologique par un retour aux sources, c&rsquo;est-à-dire aux écrits fondateurs dans leur langue d&rsquo;origine ( cf. traduction du nouveau testament en 1516). Le philologue n&rsquo;est-il pas le compagnon naturel du théologien ?</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, il s&rsquo;est montré tolérant et oecuménique dans une période où il fallait choisir son camp. Il a irrité tout le monde et son irénisme de même que sa tolérance sont passés aux yeux de ses contemporains soit pour de la traitrise, soit pour de la lâcheté. Les dégâts pour lui-même furent importants : malmené par ses confrères, censuré par la Sorbonne et menacé par l&rsquo;inquisition.  Dès 1547, ses livres sont brûlés à Milan. A partir de 1559, ils seront mis à l&rsquo;index pour trois siècles. C&rsquo;est finalement cher payé pour quelqu&rsquo;un qui s&rsquo;est battu véhémentement pour sauver l&rsquo;église d&rsquo;un nouveau schisme.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Pédagogue avant tout</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Erasme eut un souci constant de l&rsquo;éducation de la jeunesse et des adultes. Lui qui n&rsquo;enseignait pas directement fut un théoricien actif de la pédagogie. Tout tourne autour d&rsquo;elle dans les correspondances comme dans ses Adages et Colloques. Ne parlons pas des livres dédiés comme le Manuel du soldat chrétien ou l&rsquo;Institution du prince chrétien.  Mélange de fermeté et de douceur qui laisse s&rsquo;exprimer ses élèves, sa pédagogie est fondée sur la liberté. Erasme reconnaît en chaque individu la capacité de l&rsquo;homme libre à disposer librement de sa raison et de son pouvoir d&rsquo;affirmation.</p>
<p style="text-align: justify;">Il sait l&rsquo;homme artisan de son propre destin. Qui ne connait le propos d&rsquo;Erasme «Les hommes ne naissent pas homme, ils le deviennent (<em>Homines non nascuntur, sed funguntur</em>) ? C&rsquo;est la raison qui fait l&rsquo;homme (<em>Ratio facit hominem</em>).  « La grande idée écrit Jean-Claude Margolin qui commande non seulement à la psychopédagogie d&rsquo;Erasme, mais à toute son anthropologie, c&rsquo;est que l&rsquo;homme à la différence de toutes les autres espèces naturelles et vivantes, végétales ou animales, n&rsquo;est pas constitué en tant qu&rsquo;homme dès sa naissance ». Autrement dit, notre avenir d&rsquo;homme est commandé par la formation intellectuelle, affective, morale et même physique. Raison supplémentaire pour faire de l&rsquo;éducation une priorité. L&rsquo;ignorance pour Erasme est l&rsquo;une des formes les plus dangereuses de la barbarie. Raison de plus aussi pour commencer l&rsquo;éducation le plus tôt possible.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette qualité pédagogique lui a toujours été reconnue. Elle lui assure une part essentielle de sa gloire. Il est lu aux quatre coins de l&rsquo;Europe et continuera à l&rsquo;être après sa mort. Sous le manteau, le plus souvent, par les libraires et les jésuites notamment malgré les interdits. Les premiers ont bravé ces derniers aux risques de confiscation, d&rsquo;amendes et de prison, pour conserver quelques exemplaires de ses oeuvres, les seconds, malgré leur fidélité, à Rome, ont continué à le lire et à se servir de ses livres pour leur enseignement. Probablement ne nait-on pas jésuite non plus mais on le devient&#8230; Il a fini, pour reprendre le beau titre de Jean-Claude Margolin, par devenir « le précepteur de l&rsquo;Europe ». L&rsquo;Allemagne luthérienne comme plus tard l&rsquo;Allemagne de l&rsquo;Aufklärung continueront à s&rsquo;en inspirer. De même que les libertins français au XVIIIe s. Il sera même enrôlé sous l&rsquo;étendard de la pensée libérale au XIXe siècle aux Etats-Unis. Le programme européen d&rsquo;échange universitaire porte aujourd&rsquo;hui son nom. Point d&rsquo;allusion à la pédagogie sans  faire référence à Erasme, « le maître à vivre ».</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Le pacifisme d&rsquo;Erasme</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">En des temps belliqueux où l&rsquo;on s&rsquo;étripe pour des idées, des religions et des nations, Erasme se distingue par un pacifisme constant et ouvertement proclamé. Ne cherchons pas les causes ailleurs que dans sa fidélité à l&rsquo;évangile et à l&rsquo;amour fraternel qui en découle. Par définition, un chrétien, en référence au message évangélique, ne peut se ranger du coté des belligérants. Le soldat du Christ selon Erasme est un militant de la paix  et un défenseur de la liberté. La paix est un effet naturel de la charité. Le christ n&rsquo;est-il pas le prince de la paix, l&rsquo;évangile, aux yeux de l&rsquo;apôtre Paul dont Erasme se sent tellement proche, l&rsquo;évangile de la paix et l&rsquo;injonction « paix sur la terre » une parole divine  ?</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;humaniste qui connait l&rsquo;homme et ses faiblesses n&rsquo;est pas dupe. Il sait que son pacifisme est une utopie et que la réussite est rarement au bout. Il n&rsquo;a pas ménagé sa peine, conseillé les princes et les ministres en leur faisant comprendre que la guerre dévore la campagne, détruit les villes, épuise les finances et déstabilise les états. Bien sûr qu&rsquo;il aura échoué et que, l&rsquo;âge venant, il en tirera une forme d&rsquo;amertume, celle que l&rsquo;on ressent face à l&rsquo;échec. « Je ne peux qu&rsquo;exprimer des voeux, regrette-t-il, rien de plus ». Bien sûr que Machiavel aura été, en son temps, beaucoup plus efficace et davantage suivi, mais Erasme persiste et signe.  N&rsquo;oublions pas qu&rsquo;il est un théologien pour lequel la quête perpétuelle de la paix est peut être un projet trop exigeant pour être réalisé en ce bas monde mais un idéal toujours stimulant pour inviter l&rsquo;homme à s&rsquo;élever. La théologie de la paix fait se rencontrer, en outre, la misère de l&rsquo;homme et l&rsquo;infinie miséricorde divine. Pour sauver la paix, il ne connait qu&rsquo;une recette : changer le coeur de l&rsquo;homme. C&rsquo;est là un travail éducatif et nous revoilà en terre connue, celle du pédagogue.</p>
<p style="text-align: justify;">On l&rsquo;aura compris, Erasme est plus attaché aux êtres qu&rsquo;aux institutions.  Il se sent bien dans les pays qu&rsquo;il traverse : «<em>ubi bene, ibi patria</em>». Son patriotisme est à échelle variable et progressive : le pays natal d&rsquo;abord, la patrie d&rsquo;accueil ensuite,  puis le monde chrétien et la république des lettres qui n&rsquo;ont pas de frontière soit enfin l&rsquo;humanité toute entière en attendant la patrie céleste : « Pour ceux qui se consacrent aux lettres, il est peu d&rsquo;importance d&rsquo;appartenir à un pays ou à un autre. Tout homme qui a été initié au culte des muses est mon compatriote » avait-il écrit. Inspiré par saint Augustin pour qui le chrétien est « un étranger qui n&rsquo;a pas ici de demeure permanente », Erasme dira de même : « Je voudrais être citoyen du monde, compatriote de tous ou plutôt étranger à tous. Puissé-je enfin devenir  citoyen de la cité du ciel.»</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>L&rsquo;héritage d&rsquo;Erasme</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">A le lire, à le fréquenter un peu, à le découvrir même, Erasme nous soumet à une tentation naturelle : celle de le récupérer, de l&rsquo;annexer, de lui trouver surtout une singulière modernité. Erasme devient quasiment un homme de notre temps. N&rsquo;a-t-on pas écrit, par exemple, que le concile Vatican II, il y a cinquante ans, était le premier concile érasmien ? On y retrouve effectivement beaucoup de ses idées mais&#8230; Avant d&rsquo;en dire à notre tour (un peu) l&rsquo;actualité, nous qui sommes en perpétuelle recherche de recettes et de références, j&rsquo;aimerais insister (beaucoup) sur le fait qu&rsquo;Erasme est d&rsquo;abord un homme de son temps : soit le quinzième et le seizième siècle. Il faut donc avant que de se l&rsquo;accaparer sans cesse le « contextualiser ». L&rsquo;homme du Moyen-Age finissant, l&rsquo;homme de la Renaissance n&rsquo;est pas d&rsquo;abord notre contemporain. Nous avons bien du mal à entrer dans sa peau et dans son univers mental. Ne regardons pas Erasme avec nos yeux d&rsquo;aujourd&rsquo;hui, ne portons pas sur lui des schémas actuels de pensée ou de représentations qui sont totalement anachroniques.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi dans le domaine des arts, il reste le fils spirituel de la dévotion moderne, plus sensible à la valeur éthique ou pédagogique qu’à sa charge d’émotion esthétique. il distingue la musique charnelle de la musique spirituelle, dénonce dans les églises et ailleurs, les vacarmes des tambourins qui excitent les humains à la rage et aux folles passions. Il s’emporte contre les moeurs musicales modernes, l’obscénité des paroles des chansons lascives, oppose l’intelligence chrétienne de la musique au brouhaha musical des polyphonies qui désormais envahissent les églises. S’il fait l’éloge du peintre Albert Durer qui fit son portrait, il condamne plus généralement et parfois véhémentement l’immoralité des peintures, italiennes surtout, qui multiplient les scènes de débauche, d’amours profanes et de choquantes nudités. Il préférera toujours l’oeuvre écrite à l’oeuvre jouée, chantée ou représentée. La peinture comme le chant éloigne des belles lettres. S’il ne s’y oppose pas toujours, il ne les encourages  pas spécialement. Ce qu’il pense du chant, il le pense pour toutes les manifestations et expressions artistiques : « Chantons les psaumes en esprit, mais chantons-les en chrétiens. Chantons avec retenue, mais chantons-les plutôt en intelligence. Exprimons-nous dans les diverses langues, mais avec une certaine modération, prophétisons avec plus d’ardeur.» (Erasme et les Arts, in : Erasme, 1992, p.394-423 )</p>
<p style="text-align: justify;">Malgré son désir d&rsquo;être aimé n&rsquo;en faisons pas un saint. Il était loin de l&rsquo;être. Si nous devions avec nos loupes contemporaines le juger, nous devrions nous interroger sur son antisémitisme ou plutôt son antijudaïsme qu&rsquo;un historien juif, Simon Markirch, a atténué en asimétisme – étranger au problème juif- ou sur son silence lors de la Guerre des Paysans où en Alsace, en 1525, on a massacré 25 000 rustauds sans qu&rsquo;un humaniste dûment estampillé et il y en eut des dizaines fort érudits et bien renseignés, ne levassent le petit doigt. Il y a  au moins deux hommes contradictoires en lui, comme d’ailleurs chez son maitre, l’apôtre Paul. «  D’un côté un intellectuel parfois douillet, soucieux de son confort et imbu de principes d’ordre qui s’imposent de plus en plus aux humanistes eux même et un autre homme qui s’inquiète peut-être du conformisme du premier, cherche la liberté dans de fréquents voyages et pense qu’on en peut pas faire l’économie de l’expérience, celle-ci dût elle faire perdre du temps et de l’argent ».  ( Daniel Ménager, Erasme 1992, 218).<br />
Erasme continue autant à diviser qu&rsquo;il ne réunit. Une thèse récente de Marie Barral Baron, soutenue à Genève en 2009, pose la question s&rsquo;il ne s&rsquo;est pas simplement fourvoyé en revenant aux sources  du christianisme et en négligeant l&rsquo;apport du Moyen Age et de la tradition ecclésiastique qui garantit la solidité de l&rsquo;édifice chrétien. N&rsquo;a-t-il pas par là, de manière involontaire, favorisé la rupture d&rsquo;une unité chrétienne à laquelle il tient tant ?</p>
<p style="text-align: justify;">Mais voilà, Erasme est toujours là. Son ami anglais John Colet avait prédit « Le nom d&rsquo;Erasme ne périra jamais ». « Abeille laborieuse et témoin engagé » (Jean-Claude Margolin), éducateur invétéré dont la pédagogie n&rsquo;a pas vieilli, combattant de la paix, défenseur de la liberté et de la dignité de l&rsquo;homme, homme de concorde et de tolérance tenant moins compte de ce qui divise que des valeurs qui unissent, homme de foi et d&rsquo;espérance, pourfendeur des imbéciles et des barbares de tout poil, Erasme même si on lui résiste a encore des choses à nous dire. Et son visage subitement s&rsquo;illumine d&rsquo;un regard complice. Allez, il est peut-être quand même de notre temps aussi, ce maitre à vivre et même à penser. Lisez-le, sans modération. « Mais il ne faudrait pas qu&rsquo;il devienne trop consensuel, Dame folie n&rsquo;aimerait pas cela ! (Daniel Menager).»</p>
<p style="text-align: justify;">Bibliographie sommaire</p>
<p style="text-align: justify;">Erasme, (Eloge de la folie, Adages, Colloques, Réflexions sur l’art, l’éducation, la religion, la guerre, la philosophie, Correspondance, Edition établie par Claude Blum, André Godin, Jean-Claude Margolin et Daniel Ménager, Bouquins, Robert Laffont, 1992.<br />
Halkin (Léon), Erasme, Paris, Fayard, 1987.<br />
Huizinga (Johannes), Erasme, Paris, Gallimard, 1955<br />
Margolin (Jean-Claude), Erasme par lui-même, Paris, Seuil, 1965<br />
Margolin (Jean-Claude), Erasme, une abeille laborieuse, un témoin engagé, Caen, 1993.<br />
Margolin (Jean-Claude), Erasme précepteur de l’Europe, Paris, Juillard, 1995<br />
Margolin (Jean-Claude), Notice Erasme, Encyclopédie Universalis<br />
Ménager (Daniel), Erasme, Paris, 2003</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, texte de conférence, 2013,2015</p>
<p style="text-align: justify;">
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		<title>Que reste-t-il de Germain Muller ?</title>
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		<pubDate>Sun, 23 Aug 2015 15:30:07 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Portraits d'Alsaciens]]></category>
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		<description><![CDATA[Vingt ans que Germain est mort. Vous remarquerez que nous utilisons d’emblée son prénom.  Non pas par irrespect ou manque de courtoisie à son égard, mais pour le situer comme un élément naturel et reconnaissable de notre patrimoine.  Comme s’il &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/que-reste-t-il-de-germain-muller/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/que-reste-t-il-de-germain-muller/germain-muller/" rel="attachment wp-att-495"><img class="alignleft size-full wp-image-495" alt="Germain Muller" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/08/Germain-Muller.jpg" width="709" height="709" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Vingt ans que Germain est mort. Vous remarquerez que nous utilisons d’emblée son prénom.  Non pas par irrespect ou manque de courtoisie à son égard, mais pour le situer comme un élément naturel et reconnaissable de notre patrimoine.  Comme s’il figurait dans notre ADN. Connaissez-vous beaucoup d’Alsaciens, dans la longue et tumultueuse histoire de notre région, immédiatement identifiables dès la simple évocation de leur prénom ? <em>d’ Chermain</em> est de ces rares-là. Vingt ans qu’il nous a quitté ! Pour beaucoup, c’était hier à peine. Le souvenir est proche et la mémoire n’est pas encore incertaine. On n’en est pas encore à éprouver le besoin d’embellir le souvenir. Cette manie que nous avons, en prenant de l’âge, à parler du passé comme s’il s’agissait d’un âge d’or : <em>Weisch zellemols, des sin noch Zytte gsin</em> (Tu te souviens d’ autrefois, c’était le bon temps). Non, Germain est mort mais il n’est pas embaumé. Quoiqu’il figure désormais au panthéon des Alsaciens illustres auxquels Saisons d’Alsace a consacré récemment un numéro spécial. Vingt ans ce n’est rien, mais c’est juste assez pour pendre un peu de recul. Cette distance nécessaire pour évaluer une oeuvre, pour dresser &#8211; horrible mot comptable &#8211; un bilan. Dirions-nous aujourd’hui, la même chose que ce que, sous l’émotion ressentie au moment de sa disparition, nous disions alors ? Vingt ans, c’est encore le temps de la mémoire mais c’est déjà l’amorce de celui de l’histoire.  Que reste-t-il de Germain et de son œuvre aux yeux de celle-ci ?</p>
<p><em><strong>Témoin de son temps</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Une chronologie d’abord, qui le situe à des carrefours essentiels de notre propre histoire. Né en 1923, très peu de temps après le traumatisme de la Grande Guerre que ses parents avaient vécu, jeune adulte durant la tragique deuxième guerre mondiale où disparurent maints de ses copains du quartier des Contades, <em>Kumbel vum Kontad</em>. Une oeuvre artistique enfin qui s’inscrit dans l’après-guerre et qui épouse, durant près d’un demi-siècle, l’histoire de notre région, couvrant les trente glorieuses, qui ne le furent pas d’emblée, et quelques années de crise qui les suivirent. Une géographie alsacienne ensuite, entre Vosges et Rhin, strasbourgeoise pour l’essentiel, mais pas seulement. Un père originaire de la vallée de Saint-Amarin, dans le Haut-Rhin et une mère de Dossenheim dans le Bas-Rhin. Soit une légitimité à pouvoir parler en notre nom à tous. Une oeuvre rayonnante enfin de Wissembourg à Saint-Louis et même un peu au-delà des frontières par la double grâce d’un cabaret satirique, le Barabli qui, à partir de Strasbourg, irrigua les principales villes d’Alsace et d’un chef-d’œuvre théâtral  «<em> Enfin redde m’r nimm devun</em> » ( Enfin&#8230; n’en parlons plus ), écrit en 1949.</p>
<p>Germain est un enfant de l’entre-deux-guerres qui a grandi dans le quartier des Contades où il a joué au foot avec ses copains, <em>d’ Charel, d’ Fränzel vum Pflanzbad</em> et bâti des châteaux de sable sous le regard bienveillant des mamans qui tricotaient : <em>s’isch alles noch wie zällemols.</em> ( 32)</p>
<p>Jeune adulte, il connait les tourments de la guerre. Evacué à Périgueux en 1939, incorporé de force, déserteur de la Wehrmacht et à ce titre condamné à mort par contumace, il en réchappe à la différence de quelques-uns de ses copains du Contades.  <em>Wo sin mini Kumbel vum Cuntad ? ( 33)</em></p>
<p>Si la guerre s’apparente à la faucheuse pour beaucoup de jeunes Alsaciens, fut une marâtre pour la plupart de ceux qui lui survécurent tant bien que mal, elle fut aussi pour quelques jeunes avides de liberté et de vie une matrice créatrice. Ce fut immédiatement après la guerre le cas de Raymond Vogel  de Mario Hirlé et de Germain Muller.</p>
<p><em><strong>Un cabaret et bien davantage</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">
Dans l’euphorie de la Libération, celle des zazous, du swing et de boogie-woogie, l’ancien élève du conservatoire d’art dramatique de Strasbourg qui se faisait appeler Jean-Pierre Germain et/ou Germain Meunier, qui fait la fête avec ses copains au radio-bar à l’entre-sol du ciné-bal Aubette, picolant Manhattan et Gin Fizz paradoxalement n’a pas envie de monter sur scène, pas davantage que ses potes Mario et Raymond mais rêve d’ouvrir une agence de spectacles pour devenir un grand impresario. En février 1945 naît la Société artistique et littéraire La Fontaine, rue des Franc-Bourgeois dont l’ambition est de diffuser « la culture française en Alsace ». «Mélange  d’officine journalistique, de bibliothèque estudiantine et de centre dramatique, l’agence produit Edith Piaf, Ginette Neveu et Francis Poulenc sans que cela ne suscite le moindre intérêt auprès de la population strasbourgeoise maussade et renfrognée qui ne partage pas les mêmes goûts » (Ronald Hirlé. Germain Muller et Mario Hirlé organisent leur propre spectacle.  En avril 1945, une revue musicale optimiste intitulée «Voilà le printemps» voit le jour.  Saluée par la critique, elle est boudée par le public. Entre temps, dans le cadre du Théâtre aux Armées, Muller et Vogel, organisent une vaste et mémorable tournée dans le sud de l’Allemagne pour Edith Piaf et les Compagnons de la Chanson, tournée autour de la quelle naît la chanson « Les trois cloches » à l’immense succès. Au retour, le hasard, qui comme chacun sait fait bien les choses, le met sur la route d’Alfred Strasser comédien-auteur et directeur du fameux cabaret suisse le Kaktus qui se produit, entre autres, pour un soir à Mulhouse. Le genre satirique et le persiflage trouvent un public enthousiaste, et fonde une vocation, celle de Germain et de Mario, désormais résolus à lancer un cabaret à Strasbourg.  Ce sera le Barabli et sa chanson fétiche <em>De Steckelburjer Swing</em> qu’on entendait sur Radio Strasbourg et qui donnera son titre à la première revue <em>Steckelburji schwingt</em>. Germain et Mario s’associent à la petite troupe de René Wieber, <em>d’Steckelburjer</em>. Le cercle s’élargit à d’autres comédiens talentueux outre René Wieber: Felice Haeuser, Henri Meyer et surtout, Rober Breysach. L’aventure du Barabli peut commencer.</p>
<p>Le Barabli crééera, de 1946 à 1992, quarante-quatre revues bilingues du Steckelburi schwingt à Amer de Seidel. Soit une durée et autant de présence parmi les Alsaciens d’un demi-siècle. Ce qui n’est pas rien ! Ce rendez-vous quasi annuel est inscrit dans l’histoire culturelle de notre région. Par les sujets traités, historiques ou contemporains, par les attentes suscitées par une population aussi urbaine que rurale, de part et d’autre du Landgraben, par la fidélité d’un public qui se rendait une fois l’an au spectacle pour rencontrer Germain et sa troupe comme on fait ses Pâques ou que l’on fête Kippour, avec confiance et reconnaissance, Germain Muller a marqué l’Alsace de son empreinte.  Que la revue fût inégale comme toute entreprise humaine de longue durée importe peu. Qu’on puisse préférer la veine des premières années de la revue, pas davantage. C’est la qualité d’un contenu sur le long terme, la régularité des productions et la fidélité d’un public qui fait son histoire et l’inscrit dans la durée. Un public venu entendre parler de son histoire ancienne, récente ou actuelle, tragique, contradictoire et complexe que Germain seul savait expliquer, donc éclairer, arrachant autant des rires que de larmes. Avoir fait d’un cabaret, a priori un genre culturel mineur, une institution incontournable, un lieu de communion rassembleur et fédérateur, une sorte d’université populaire régionale où l’on rigole autant que l’on s’interroge, un lieu de médiation entre le peuple et ses élites politiques, voilà la première et déterminante contribution de Germain à notre histoire. « Le Barabli était plus qu’un cabaret brillant, c’était un phénomène social. Germain Muller montrait aux Alsaciens leurs qualités et leurs défauts, les obligeant à faire l’archéologie de leur personnalité. Il leur faisait prendre conscience de leur identité, il leur donnait la fierté d’être Alsacien ». (Antoine Moster).  Et Germain il en pensait quoi ?   Voilà ce qu’il en disait en 1974 : « Le Barabli est probablement mon destin et ce n’est pas moi qui l’ait choisi. C’est lui qui m’a choisi : le public me l’a imposé ». Il sut vraiment le définir en distinguant ce qui fit son originalité : « Le cabaret satirique le Barabli se distingue des théâtres des chansonniers de « l’intérieur » par deux éléments essentiels : à savoir le bilinguisme et l’humour rhénan. En effet, plus de 80% de sketchs et des chansons du Barabli sont d’expression dialectale. Les chansonniers parisiens ont pour habitude d’attaquer un individu. Ils fustigent un homme politique ou une vedette de l’actualité. Le cabaret satirique alsacien est une satire de moeurs ( GM dans l’émission de TV dimanche en France, 1961)</p>
<p><em><strong>L’autre psychanalyse de l’Alsace</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">
Malgré ses fulgurances, sa longévité et son extraordinaire rayonnement, le Barabli, parce que répétitif et lié à l’actualité par définition changeante, ne pouvait avoir l’effet de ce chef-d’œuvre unique que reste le fameux Enfin, redde m’r nimm devun, qui impose définitivement Germain dès 1949. Ce titre qui est entré dans l’histoire est en réalité un titre de rechange. La pièce devait s’appeler  &nbsp;&raquo; <em>M’r sin  noch emol devun komme.&nbsp;&raquo;</em> ( Nous l’avons encore une fois échappé belle) mais le titre avait déjà servi à une œuvre d’un auteur américain.</p>
<p>Qui ne connait l’histoire de cette tragi-comédie qui retrace les tribulations d’une famille strasbourgeoise vivant, entre 1939 et 1945, l’évacuation en Dordogne, le retour en Alsace, l’oppression nazie, la libération et l’épuration.  « Pour les Alsaciens, il s’agit d’une oeuvre essentielle : pour la première fois écrit Malou Schneider quelqu’un osait dire l’histoire de cette période si difficile, évoquer les choix faits par les uns et par les autres, mais aussi stigmatiser la passivité de la majorité ». Ce fut le début de la réconciliation des Alsaciens avec leur histoire ».  Quatre ans à peine après le sinistre conflit, Germain Muller reconstruit l’histoire de ses contemporains sur une scène accessible à tous. Cette proximité la rendit également acceptable par tous. On pouvait de nouveau regarder le passé en face dans toute sa complexité, en rire et en pleurer, mais sans jamais plus désespérer. Ce rôle de thérapeute échut essentiellement à Germain. Mesure-t-on aujourd’hui l’extraordinaire portée d’une action ô combien salvatrice qui permit aux Alsaciens de se réconcilier, de surmonter les drames de la guerre et de se placer d’emblée parmi les artisans de la reconstruction de l’Europe ? Si la forme dramatique reste traditionnelle, reprenant le genre de la comédie de moeurs, son contenu eut un impact extraordinaire. (Voir à ce sujet l’ étude de l’universitaire Eve Cerf en 1991).  Aujourd’hui encore, elle se laisse entendre, hélas de moins en moins, et même lire puisque le texte dans son entier est disponible.  Ne nous embarrassons pas de mots, elle est un chef-d’oeuvre. André Weckmann, récemment disparu, la juge comme telle ajoutant « Cette pièce restera tant qu’il restera une Alsace. Il ne faut pas que les jeunes générations passent à côté d’elle et qu’elle sombre dans l’oubli. Elle doit être défendue parce qu’elle incarne la problématique de l’Alsace ». Pour qui veut aujourd’hui entrer dans la complexité et le tourment de l’âme alsacienne durant cette période, pour qui veut tout simplement connaitre un épisode douloureux de notre histoire si difficilement racontable, faite leur découvrir cette pièce. Elle est d’une rare efficacité pédagogique. Elle ne sonne pas seulement juste, elle est authentique.  Elle est plus que cela. Elle est aussi un moment littéraire rare. Le sixième tableau en est le point d’orgue. On a jamais écrit des paroles aussi fortes sur la tragédie  de l’Alsacien moyen  que dans la <em>tirade Oskar, ich bin de Abraham.</em></p>
<p>Et Germain, il en pensait quoi ?  Quand un journaliste en 1979 lui demande « A propos, certains n’hésitent pas à parler de chef-d’œuvre, il répondit par une pirouette « <em>Au a blind’s Huen kann e mol Korn finde</em> (même une poule aveugle peut trouver du grain )</p>
<p>La réception de la pièce ne fut pas un long fleuve tranquille. Au lendemain de sa création, les chauvins la considérèrent comme le dernier Schwob en Alsace avec Frédéric Hoffet. Ils ne lui pardonnaient pas d’avoir été trop indulgents avec ceux qui s’étaient compromis avec les  nazis, symbolisés par Lämpele de la Chambre civique et Kaltebach dans la pièce  Enfin redde m’r nim devun. En l’occurrence les petits collabos, les <em>Miltläuffer,</em> d<em>ie wo gschewelt han,</em> pas les bonzes du parti ! Si encore, ils l’avaient traité d’autonomiste qui eût signifié Alsacien, non, lui dans leur esprit, était carrément un pro-Allemand, ce que confirma la surveillance et l’hostilité dont il fut l’objet cinq ans après la création de la pièce quand s’ouvre le procès d’Oradour et que se déchaînant sur scène contre l’injustice, l’inconséquence et la stupidité, il se heurte à ceux qui  n’avaient pas apprécié sa pièce, mais alors pas du tout, « Les jacobins, les assimilationnistes, et les Hosechschiesser ». Paradoxalement, plus tard, les ultra Alsaciens le considérèrent  comme un bourgeois, un notable, membre de l’establishment politique, <em>a Bandala jäyer</em>, le père qu’il fallait assassiner.</p>
<p><em><strong>Un écrivain</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">
La pièce, l’unique pièce de théâtre écrite par Germain Muller avait révélé un écrivain. Le Barabli le confirma durant des décennies. Germain Muller, autre apport à l’histoire culturelle de notre province, compte parmi nos excellents auteurs en dialecte et nos tous grands poètes. S’il nous a fait souvent rire &#8211; le cabaret après tout a une vocation satirique- il a su susciter en nous l’émotion et même arracher des larmes à travers des textes lyriques qui en font un poète à part entière. Qu’on songe aux <em>Kumbel vum Kuntad</em>  qui pleure les malgré-nous qui ne reviendront pas, au Corridor dédié à tous les <em>Heimatlose</em>, tous deux datés de 1946 et à ce poème de 1951, consacré au Rhin qui a les mains sales : <em>Doch bi uns het de Rhyn drecketi Händ, Oh bi uns het de Rhyn s’Ländel verschändt</em>. (Chez nous, le Rhin a les mains sales, chez nous le Rhin a sali notre petit pays) (16.2)</p>
<p><strong><em>Le chant du cygne ?</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">
Cet écrivain talentueux fut aussi l’ardent défenseur de notre dialecte. Qui ne connait le chant du cygne de ce dernier :<em> Mr sin schints d’letsche</em> ( Nous sommes apparemment les derniers, 1963 ) ? Ces funérailles annoncées n’étaient pourtant pas certaines. Au contraire, ce chant-là appelait à ne pas se résigner, il devait provoquer un sursaut identitaire. Tout résidait dans la présence du petit mot schints (apparemment). Ecoutons encore une fois André Weckmann qui connaissait son Germain sur le bout des doigts « Sin mer d’Letschte ? Schints. Un des «<em> schints « des heisst : nein, so wit sin mr noch nit, wie manchi’s meine.</em> ( Sommes-nous les derniers ? Apparemment mais cet apparemment signifie non , ce n’est pas fait contrairement à ce que prétendent certains) » Lui-même ne s’était pas contenté de la pleurer, notre langue, mais il sut l’enrichir par une inventivité de tout instant, une créativité gourmande en puisant aux sources des expressions idiomatiques, jouant sur les mots, pratiquant le calembour, introduisant des éléments français en relation avec l’actualité politique nationale et internationale. ( <em>D’Allemane</em> ) On ne se lasse pas de lire et de relire la litanie de ses titres de revue et de se délecter des<em> Dawi Miller, beezi Zunge, Paradochse, Mach de Gaul net schej, Lumumba Spring, Hoppla Schorsch, Sch’Barre Gagges, A gauche : Gosch, à droite&#8230; Ouate, d’Ayedolle, Franzle Mit’rand</em> sans oublier <em>Mers’ Kanakevollik</em>, intitulant sa dernière revue <em>Amer de Seidel</em> à l’amertume prémonitoire.</p>
<p><strong><em>« Ingombadibilité»</em></strong></p>
<p>Dans cette autre tragicomédie alsacienne qu’est l’opposition entre Haut-Rhin et Bas-Rhin, qu’un referendum récent comme l’actualité pointent une fois encore du doigt, Germain Muller a joué un rôle de fédérateur.  Il avait le mérite, chose rare, de faire l’unanimité : « Homme d’aucune classe, d’aucune coterie, d’aucune fraction. Des amis fidèles, un public partout. Il appartenait à tout le monde, écrivait Edouard Boeglin au lendemain de sa disparition, ajoutant : Dans le coeur des Alsaciens 67-68 et 67 ½, il était le premier, une fois pour toute ».  Oui, une fois pour toute, c’est-à-dire aujourd’hui, vingt ans après, toujours et encore.</p>
<p>En Alsace, une telle unanimité est rare, hier comme aujourd’hui. Germain, lui-même, était conscient de ce large soutien qui traversait allègrement la frontière du Landgraben. Il avait confié un jour à Antoine Wickert : « J’ai toujours été porté par mon public et j’en suis content. Je suis l’un d’entre-eux, tout simplement.<em> De Germain esch einer von uns </em> ( Germain est l’un d’entre nous ) disent-ils, et c’est bien, je ne suis pas un minoritaire. J’ai toujours dit ce que j’avais à dire, ni plus ni moins. Et je n’avais pas à dire autre chose que ça.» Cet amour du public à son égard avait son pendant, le respect que lui-même avait à son endroit. Son ami et complice colmarien Gerard Klinkert avait, maintes fois, témoigné de cette exigence. Ne lui demandait-il pas de lire et de critiquer ses textes, de voir si le dialecte collait avec le Haut-Rhin. « Avant les représentations à Colmar, il m’envoyait humer la salle : <em>sin d’Advokate do, sin Wibura kumma</em> ? ( Les avocats sont-ils là, les viticulteurs sont ils venus ? ) » S’il faisait l’unanimité de Wissembourg à Saint-Louis, il ne se faisait aucune illusion sur l’unité de façade alsacienne. Qu’on se souvienne de sa chronique dans les DNA du 18 mars 1973 intitulée 67 ½ où il stigmatise avec humour « l’ingombadibilité » entre les uns et les autres, terminant par cette pirouette selon laquelle les Strasbourgeois comme les Américains dans le Tiers-monde sont des mal-aimés, avant de conclure : « Les Strasbourgeois ne sont pas outrecuidants, ils sont Strasbourgeois <em>un dis langt</em> ! ( et cela suffit) ».</p>
<p><em><strong>Le goût de la politique</strong> </em></p>
<p>Il en fut de ces Strasbourgeois-là. Notable le jour et saltimbanque la nuit. Comme vous le savez, il tâta de la politique, fut adjoint de la culture durant trente ans de Pierre Pflimlin et de Marcel Rudloff. Saisi d’une véritable  boulimie politico-culturelle, on le trouve au conseil de la CUS, à l’Opéra du Rhin qu’il préside après l’avoir fondé en 1972. Il devint aussi président de l’OT de Strasbourg et président puis directeur général même du Palais de  la musique qu’il initia. Il fut membre du CESA et vice-président du Conseil régional d’Alsace de 1986 à 1992. Il y fut attentif aux créations théâtrales, impulsa les centre culturels alsaciens qui ont essaimé de Wissembourg jusqu’à Thann, introduisit les Régionales pour aider financièrement les compagnies du cru à présenter leurs productions dans toute l’Alsace et créa l’Institut des arts et traditions populaires  qui décerne chaque année sa légion d’honneur régionale à travers ses bretzels d’or. Il n’oublia pas pour autant son cher Strossburi, pesa sur le fonctionnement de l’Opéra du Rhin qui avait beau être un syndicat intercommunal, mais qui était en réalité un instrument essentiel du rayonnement culturel strasbourgeois. On lui doit aussi les Percussions de Strasbourg et le TJP d’André Pommarat sans oublier l’essentiel, on en parle encore, l’acquisition hors normes et en dehors des  procédures budgétaires habituelles, de La belle Strasbourgeoise, notre Joconde alsacienne.</p>
<p>S’il tâta de la politique, il tâta également du cinéma. De mauvaises langues vous diront que c’est la même chose. <em>S’esch Kines</em> ! On le vit furtivement en 1953 dans un film de Gilles Grangier, La Vierge du Rhin en compagnie de  Jean Gabin, on le vit davantage dans le film d’Alex Joffé, Les culottes rouges,  où à côté de Bourvil à qui il fut très lié et de Laurent Terzieff, il joue le rôle d’un officier SS. La TV allemande l’utilisa à maintes reprises dans ses émissions phares qu’étaient Tatort et Achtung Zoll.  On se souvient enfin de son rôle de curé alcoolique dans les Tilleuls de Lautenbach , d’après l’oeuvre de Jean Egen. « Même en jouant la comédie, avait-il dit un jour, je ne peux oublier que je suis un Alsacien. Les Français m’emploient toujours pour interpréter des rôles d’Allemand et inversement les Allemands me demandent de jouer des rôles de Français .<em>.. A Franzos&#8230; A Schwob&#8230; Un in de Mitte a Elsaesser</em></p>
<p><em><strong>L’héritage</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">
Dernier apport enfin et non des moindres : la transmission. Il a suscité des vocations, lancé des carrières artistiques et donné envie de continuer. Tous les jeunes chanteurs alsaciens des années 1970 savent ce qu’ils lui doivent, de Roger Sieffer aux Schelligemer et à la Manivelle.  Toutes les « revues » actuelles qui illustrent l’actualité politique locale, lui sont redevables. Roger Siffer en proposant, il y a quelques mois, le cabaret alsacien à l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco continue par là à lui rendre hommage sachant pertinemment tout ce que ce genre culturel doit à l’inventivité et à l’incroyable talent de Germain. Hommage auquel vient de s’associer, grâce à Roger Siffer, devenu passeur à son tour, un jeune Haut-Rhinois d’origine italienne et non dialectophone , Sébastien Bizzotto à travers la pièce « La chère main de Germain ». Preuve d’une influence encore prégnante et d’une ouverture dont on se souvient.</p>
<p>Il reste une chose cependant que Germain n’a pas su partager, pas assez en tout cas, c’est cette immense bonté, cette gentillesse qui n’était ni de la mièvrerie, ni de la sensiblerie vis-à-vis de ses semblables, ses pairs, ses frères. C’est-à-dire nous tous, Alsaciens, Français de l’Intérieur, Lothringer  et Schwowe, pour lesquels malgré nos manquements, turpitudes et égarements, il savait garder une forme d’indulgence, voire de bienveillance et même de compassion. Lucide, il ne se faisait aucune illusion sur la fragilité de notre humaine condition. Et dont ce « salaud » de Kaltebach reste l’emblématique figure :<br />
Meyer : « .<em>.. Kaltebach, mir sin d’accord, du bisch a Angsthas un e Hosseschysser. Awer die zwey typisch elsässische Merkmale schliesse Dich wàje  däm üss de Reihe vun d’r Menschheit nit üss&#8230;</em>»<br />
( Kaltebach , nous sommes d’accord. Tu es un trouillard et tu fais dans ton froc dès que le vent tourne. Mais ces deux caractéristiques typiques de l’Alsacien moyen, ne t’excluent pas pour autant des rangs de l’humanité&#8230;)<br />
Kaltebach: « <em>Wie meinsch diss Meyer</em> ?»  ( Qu’est-ce que tu veux dire par là ? )<br />
Meyer : « I<em>ch mein , dass dü e Mensch bisch, Kaltebach, dass Dü als Mensch e gewisses Anrächt hesch uff d’Sunn, uff d’Luft, uff d’Bliemle, uff d’Baim vum Cundat&#8230; Ja, ich mecht sogar saawe, Kaltebach dass m’r Dir gejeniwwer gewisser-maasse- Wie saach Dü als, Célestine ?- &#8230; Menschepflichte het</em>&#8230;»<br />
( Je veux dire par là que tu es un être humain, Kaltebach et qu’en tant qu’être humain tu as droit au soleil, à l’air printanier, aux petites fleurs, aux arbres du Contades&#8230; Oui Kaltebach, je dirais même qu’envers toi, j’ai&#8230; Comment tu dis Célestine ? &#8230; Un devoir humain à accomplir&#8230;</p>
<p>Le dalaï-lama n’aurait pas dit mieux ! Par là, Germain s’inscrit pleinement dans un humanisme exigeant, autrefois alsacien devenu rare aujourd’hui, surtout sur scène où il faut « flinguer » pour faire rire. Qu’on songe au « succès » de quelques « humoristes » contemporains, hexagonaux et hargneux. Germain n’exécutait pas ses « victimes », il se contentait de les égratigner, « durch de Cacao ziehe, cela les préservait de toute indignité supplémentaire et suffisait alors à notre cruauté.</p>
<p>Dernier retour au texte<br />
Kaltebach :<em> Meyer&#8230; Du bisch e..</em>. (Meyer, tu es un&#8230;)<br />
Meyer : <em>E Mensch , Kaltebach. Numme e Mensch</em> ( Un être humain, Kaltebach. Rien qu’un être humain )<br />
Kaltebach  :<em> Mensch, Meyer</em> !</p>
<p>Qu’ajouter de plus sinon que le personnage principal, emblématique de<em> Enfin redde nimm devun</em> ?  est une femme, la femme de Meyer qu’il appelle  <em>Christkindel</em>  ! Tout un symbole  !</p>
<p><em><strong> Sources et Bibliographie</strong> </em><br />
Dossier presse régionale, octobre 1994<br />
« Germain Muller : <em>A langi Gschicht</em> », Les Cahiers du bilinguisme : <em>Land un Sproch Strasbour</em>g, 1994, no 112, p. 6-9, dont André Weckmann « Merci, Germain », p. 7.<br />
Jean-Paul Haas, « Germain Muller : un sacré héritage. Le créateur du Barabli est décédé le 12 octobre dernier », Messager évangélique, 1994,<br />
Gérard Klinkert, « Avec Germain Muller, l&rsquo;Alsace a repris conscience de son identité », Heimet zwische Rhin un Vogese, 1994, no 100.<br />
Jacques Fortier, « La mort de Germain Muller », Le Monde , 1994.<br />
Ève Cerf, « Le Barabli de Germain Muller, un théâtre à la frontière », dans Revue des sciences sociales de la France de l&rsquo;Est, 1989-1990, no 17.<br />
Ève Cerf, « Dramaturgie et société : essai sur le théâtre alsacien et le Barabli », Revue alsacienne de littérature, 1991, no 35.<br />
Pierre Pflimlin, Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, vol. 27, Fédération des sociétés d&rsquo;histoire et d&rsquo;archéologie d&rsquo;Alsace, Strasbourg, 1996.<br />
Malou Schneider, Nouveau dictionnaire de biographie alsacienne, vol. 27, Fédération des sociétés d&rsquo;histoire et d&rsquo;archéologie d&rsquo;Alsace, Strasbourg, 1996.<br />
Bernard Jenny, Germain. « En Alsace le contraire est toujours vrai », Do Bentzinger éditeur, Colmar, 1997,<br />
Pierre Kretz, « Germain, du Barabli au TNS », Saisons d&rsquo;Alsace, 2000, no 6, p. 94-97.<br />
Gilles Pudlowski, « Germain Muller », dans Dictionnaire amoureux de l&rsquo;Alsace, Paris, 2010,<br />
Dostena Lavergne, « Germain Muller. Il leur a offert un « Barabli » pour sortir&#8230; », Le Panthéon alsacien. Ces hommes et ces femmes qui ont fait l&rsquo;Alsace, Les Saisons d&rsquo;Alsace, n° 52, juin 2012.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, in : <em>Saisons d&rsquo;Alsace</em> 59, mars 2014</p>
<p style="text-align: justify;">
<p>`-</p>
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		<title>HIRLE Ronald, Qui étiez-vous, monsieur Germain Muller? Strasbourg, Editions du Signe, 2014</title>
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		<pubDate>Fri, 21 Aug 2015 12:39:26 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<category><![CDATA[littérature]]></category>

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		<description><![CDATA[Germain Muller, talentueux directeur du cabaret le Barabli, de 1946 à 1992, auteur d’une non moins emblématique pièce de théâtre Enfin redde mr nim devun (1949) qui réconcilia les Alsaciens avec leur histoire récente, celle de la deuxième guerre mondiale, &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/hirle-ronald-qui-etiez-vous-monsieur-germain-muller-strasbourg-editions-du-signe-2014/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hirle-ronald-qui-etiez-vous-monsieur-germain-muller-strasbourg-editions-du-signe-2014/qui-tiez-vous-53e49ed079d8c/" rel="attachment wp-att-476"><img class="alignleft size-full wp-image-476" alt="qui-tiez-vous-53e49ed079d8c" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/08/qui-tiez-vous-53e49ed079d8c.jpg" width="100" height="134" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">
Germain Muller, talentueux directeur du cabaret le Barabli, de 1946 à 1992, auteur d’une non moins emblématique pièce de théâtre Enfin redde mr nim devun (1949) qui réconcilia les Alsaciens avec leur histoire récente, celle de la deuxième guerre mondiale, est décédé, le 10 octobre 1994. Vingt ans après, il est l’objet d’une série de célébrations qui rendent autant compte de son action et de sa place unique dans la conscience et culture alsacienne contemporaine que du désir de conserver un héritage qui parle davantage aux anciens qu’à la nouvelle génération. A la question liminaire de l’ouvrage de Ronald Hirlé : « Qui étiez vous monsieur Germain Muller ? » fait écho cette autre question d’un de ses héritiers et membres du cabaret, Christian Hahn, dans l’épilogue de l’ouvrage : « Que serez vous demain ? »<br />
Ronald Hirlé, fils de Mario, l’alter ego du patron du Barabli, dont le talent musical complétait la brillante écriture de Germain Muller, n’était pas le plus mal placé pour nous livrer un témoignage riche et nourri de sources abondantes et personnelles, souvent inédites et somptueuses sur le plan iconographique, parfaitement mises en valeur par les Editions du Signe dont on connaît l’exigence de rigueur et de qualité. Si le récit se nourrit de multiples anecdotes, sa construction respecte la chronologie historique. La plupart des thèmes chers à Germain y sont abordés. L’homme de spectacle, l’écrivain et le poète y trouvent une large place comme attendu, et l’homme politique n’est pas oublié, bien au contraire. Le bilan de l’ancien adjoint à la culture de Pierre Pflimlin et de Marcel Rudloff vient opportunément compléter celui de l’acteur culturel. Les pages de l’histoire politique et culturelle  strasbourgeoise &#8211; « Rien n’est trop beau pour Strasbourg » !- se mêlent harmonieusement aux pages d’histoire culturelle régionale voire même nationale. Les paragraphes consacrés à Edith Piaf et aux Compagnons de la chanson montrent toute la proximité de Germain et de Mario avec le milieu artistique français au lendemain de la guerre quand leur agence artistique La Fontaine produisait et organisait les spectacles des premiers. Grâce aux sources de l’auteur et à ses souvenirs, les pages sur la genèse de l’aventure de Germain et des siens sont parmi les plus novatrices et nous informent abondamment sur l’appétit de vivre d’une partie de la jeunesse qui avait survécu au conflit. Autre qualité à souligner dans le travail de Ronald Hirlé, la part réservée aux témoignages de tous ceux qui ont accompagné Germain durant ces nombreuses années, qu’il s’agisse des pionniers comme des générations qui ont suivi et qui ont fait la riche histoire du Barabli, d’Enfin redde mr nim devun, des émissions de radio et de télévision, de la politique locale strasbourgeoise et régionale. L’occasion de redécouvrir la part prépondérante dans cette aventure polyphonique de Dinah Faust, son épouse, de René Breysach, immortel Désiré, de Simone Muller et de tous les Muller, de Félice Haeuser, de René Vogel, de René Wieber, d’André Wenger, de Pierre Pflimlin et de tant d’autres dont évidemment Mario Hirlé à qui cet ouvrage doit beaucoup. Soit une multitude réunie pour dresser un portrait complexe et nuancé de Germain Muller, multiple et singulier, témoin, révélateur et acteur d’une période qui n’est plus seulement celle de notre mémoire mais de plus en plus celle de notre histoire.</p>
<p>Gabriel Braeuner, été 2015, recension pour la Revue d&rsquo;Alsace 2015</p>
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		<title>Il est mort le poète ou le destin brisé d&#8217;Ernst Stadler&#8230;</title>
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		<pubDate>Mon, 09 Dec 2013 21:49:58 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Alsace Terre d'Empire - Reichsland (1870-1918)]]></category>
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		<description><![CDATA[Il est mort le poète ! Ou le destin brisé d’Ernst Stadler, universitaire et poète allemand, Alsacien de naissance, de coeur et d’esprit. Le 30 octobre 1914, au début de la guerre encore, meurt à Zandvoorde près d’Ypres en Belgique, &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/il-est-mort-le-poete-ou-le-destin-brise-dernst-stadler/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Il est mort le poète !</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Ou le destin brisé d’Ernst Stadler, universitaire et poète allemand, Alsacien de naissance, de coeur et d’esprit</strong>.<a href="http://www.histoires-alsace.com/il-est-mort-le-poete-ou-le-destin-brise-dernst-stadler/ernst-stadler/" rel="attachment wp-att-402"><img class="alignleft size-full wp-image-402" alt="Ernst-Stadler" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/12/Ernst-Stadler.jpg" width="230" height="295" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Le 30 octobre 1914, au début de la guerre encore, meurt à Zandvoorde près d’Ypres en Belgique, le soldat allemand Ernst Stadler. Une déflagration d’obus l’a terrassé. Le cervelet mis à nu, le bras arraché, il succombe immédiatement. Ce n’est pas sur le front qu’il aurait dû être à ce moment-là, mais à l’université de Toronto au Canada, qui venait de lui offrir un poste de professeur associé en littérature. Il aurait dû démarrer ses cours le 1erseptembre. Ce n’est pas un fusil à la main qu’il se voyait, il y a quelques mois à peine, mais la plume féconde après son nouveau recueil de poésie, Der Aufbruch, paru au printemps, que la critique unanime avait salué. Avec ses contemporains, Georg Heym et Georg Trackl, il appartient à la fine fleur prometteuse de l’expressionnisme lyrique allemand. Poète et universitaire, c’est ainsi qu’il concevait son destin. Homme de paix, en outre, Alsacien de naissance, de parents allemands &#8211; le père était magistrat à la Cour-  il a vu le jour à Colmar le 11 août 1883. Ce n’est pas sous des obus français qu’il pensait sceller son destin, lui, l’amoureux de la littérature française, familier de Balzac, d’Henri Régnier, de Charles Péguy et de Francis Jammes surtout, dont il vient de traduire des poèmes et notamment cette Prière pour aller aux paradis avec les ânes. C’est une communion profonde qui l’unit au poète pyrénéen, c’est une même éthique de l’humilité, une sorte de douceur franciscaine. Celle qui lui fit préférer, dans un admirable poème dédié aux représentations sculptées de la Synagogue défaite et de l’église triomphante sur le portail sud la cathédrale de Strasbourg, la première, « la vaincue, la repoussée » : <em>Aber meine Seele, Schönheit ferner Kindertage/ und mein tief verwecktes Leben/hab ich der Besiegten, der Verstossenen gegeben</em>.  Lui, l’Allemand, n’a pas de haine au fond de son coeur. Dans son journal de guerre qu’on trouvera sur sa dépouille, il note, un soir d’août 1914, au moment où son régiment traverse la France : <em>Ich grüsse Frankreich beinander mit solcher Erschütterung wie damals, als ich vor sieben Jahren zum ersten mal Paris sah. Ich denke kaum mehr das Krieg ist. Ich grüsse dich süsse Erde von Frankreich</em> (Je salue la France avec le même ébranlement que jadis, quand il y a sept ans, je vis Paris pour la première fois. Je n’imagine pas pour autant que nous sommes en guerre. Je te salue douce terre de France).</p>
<p style="text-align: justify;">Universitaire éminent</p>
<p style="text-align: justify;">Ce fils du Reichsland était appelé à un grand avenir. Trois ans après sa naissance, son père est muté à Strasbourg où il occupera des fonctions importantes de conseiller de justice puis de conseiller au ministère d’Alsace-Lorraine. Il deviendra même, en 1909, administrateur de la Kaiser Wilhelm Universität. Ernst passe une enfance épanouie dans la Neustadt, tout près du palais universitaire où résident ses parents.  Il poursuit de solides études au Gymnasium, puis à l’université de Strasbourg, plus doué pour les lettres que pour les sciences. En Faculté, il prend pour matière principale la langue et la littérature allemande et pour matière secondaire la philologie et la linguistique romane. Il excelle dans les deux et devient un spécialiste des littératures allemande, française et anglaise. En 1906, Stadler présente une thèse de doctorat sur les manuscrits du Parzifal de Wolfram von Eschenbach, poète épique allemand du Moyen-Age. Deux ans plus tard, il obtient son habilitation, à l’université de Strasbourg toujours, sur les traductions de Shakespeare par Wieland au XVIIIe siècle. Entre temps, il aura passé deux années à l’université d’Oxford pour parfaire ses connaissances linguistiques et s’approprier encore davantage l’oeuvre du grand auteur anglais. Pourtant, ce n’est ni à Oxford ni à Strasbourg qu’il entame sa carrière de professeur mais à Bruxelles, en 1910, où à l’Université libre, il est en charge de la section philologique allemande. S’il est mal payé, il voit dans cette nomination une exceptionnelle opportunité qui le rapproche de Paris et du monde culturel français. Qui plus est, il peut enseigner dans la langue française. Mais la culture anglaise le taraude autant. En 1912, il passe le baccalauréat ès lettres à Oxford. Il est devenu un spécialiste de la diffusion et de la réception des oeuvres de Shakespeare en Allemagne. Sa notoriété dépasse les frontières. Voilà qu’il est invité à enseigner à l’université de Toronto au Canada. Le 4 juillet 1914, le conseil de l’université libre de Bruxelles lui accorde son congé. Sa carrière est bien partie. Un mois plus tard, c’est la guerre !</p>
<p style="text-align: justify;">Poète et d’avant-garde</p>
<p style="text-align: justify;">Dans l’Alsace du Reichsland, Stadler est bien intégré. Tout comme son frère Herbert, Kreisdirektor (sous-préfet) de Guebwiller de 1913 à 1917. Non pas confiné, à l’instar de la plupart des professeurs d’université allemands, dans le ghetto de la Neustadt, obsédé comme la plupart des <em>Alt-Deutsche</em> par la germanisation des esprits alsaciens, mais ouvert, disponible, curieux de comprendre la singularité de la province où il est né. Il fréquente René Schickele, participe avec lui, Otto Flake et quelques autres dont Hans Arp, à l’éphémère et stimulante aventure du <em>Stürmer</em>, en 1902, revue d’avant-garde régionale, cherchant à susciter une renaissance culturelle, ni exclusivement allemande, ni exclusivement française, encore moins dangereusement régionaliste mais ouverte sur son temps, pleinement européenne, progressiste et médiatrice, animée par le geistiges Elsässertum, l’alsacianité de l’esprit, belle et éloquente formule dont il est l’inventeur en 1912, qui puise à la double source de la tradition romane et germanique pour la dépasser et l’élargir.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais ce théoricien tout universitaire qu’il soit est d’abord poète, déjà remarqué en 1904 quand est publié son premier recueil Praeludium, pas tout a fait accompli mais déjà prometteur, fortement marqué par l’esthétisme du Jugendstil, inspiré autant par Stefan George et Hugo von Hofmannsthal, influencé, en outre par le symbolisme français, celui d’Henri Régnier notamment. Stadler alors se cherche. Dix ans plus tard, il a trouvé sa voie quand parait en 1914 à Leipzig aux Editions des <em>Weissen Blätter</em>, son oeuvre majeure « Der Aufbruch » qui d’emblée le situe dans l’avant-garde poétique de l’époque. Celui d’un expressionnisme clair, humaniste et fraternel qui tranche avec celui plus noir, plus violent de ses contemporains Benn et Heym. Der Aufbruch, titre programme, titre prémonitoire, autant départ que brisure, ouverture qu’éclosion, écrit un an avant l’explosion. Une poésie qui rompt avec celle du terroir, célèbre la ville et sa réalité, en appelle à l’homme pour qu’il devienne essentiel, crie le désir de vivre et la certitude de la mort.</p>
<p style="text-align: justify;">Etrange pressentiment</p>
<p style="text-align: justify;">La certitude de la mort ? A défaut de savoir, il pressent. Il ressent et c’est là l’étrange et terrible vocation du poète. Toronto si proche, si loin. Une chimère désormais.  La guerre l’a happé. Elle n’a rien à voir avec l’exaltation toute théorique qu’il avait pu ressentir dans ses poèmes d’avant : « <em>Und herrlichste Musik der Erde hiess und Kugelregen</em> /Et la plus belle musique de la guerre nous commandait une pluie de mitraille. Non, elle est atroce, elle est horrible. Homme de devoir, il la subit. Son journal atteste qu’il ne se laissa jamais gagner par l’euphorie guerrière. Sa correspondance le montre désemparé par la tournure des événements. Il ne se trouve aucune vertu guerrière quand bien même on lui décerna la croix de fer : « je me sens et je me souhaite d’autres buts dans la vie que celui de me faire mettre en pièce par un obus » écrit-il à son amie Théa Sternheim, début octobre. Le 30 octobre au matin, il tombe sur son ami Hans Koch, un ancien de l’époque du Stürmer. Celui-ci le trouve changé, oppressé, mal à l’aise.  Il est comme ailleurs déjà.  Se souvient-il de cette voyante consultée à Paris au moment de sa nomination à Toronto, début juillet ? Elle lui avait prédit qu’il mourrait dans l’année même. Son copain Koch le voit s’éloigner dans la grisaille, immobile et mélancolique sur son cheval.  Trois heures plus tard, c’en est fait. Stadler a quitté ce monde comme ses contemporains Georg Trakl qui se suicidera quatre jours plus tard, et Georg Heym qui s’en était allé deux ans auparavant.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 5 septembre 1914 à Villeroy, au premier jour de la bataille de la Marne mourut Charles Péguy qu’autrefois Stadler avait traduit. Dès 1915, se répandit une histoire aussi belle qu’étrange. Les deux se seraient fait face et se seraient reconnus d’une tranchée à l’autre. Ils se seraient envoyé quelques mots griffonnés à la hâte. Stadler aurait proposé d’échanger par écrit leurs impressions.  A quoi Péguy, qui n’avait pas compris l’intention de son homologue allemand, aurait répondu « mon ami, je ne vous comprends pas, mais je vous aime.» L’histoire fut racontée longtemps encore après la fin du conflit et reproduite à maintes reprises dans de très sérieuses revues littéraires. C’est une légende, bien entendu, mais que savons-nous du destin des poètes, que connaissons-nous de leur royaume ?</p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus</p>
<p style="text-align: justify;">Ernst Stadler, <em>Dichtungen, Schriften, Briefe. Kritische Ausgabe</em>. Herausgegeben von Klaus Hurlebusch und Karl Ludwig Schneider, München, 1983.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Ersnt Stadler und seine Freundeskreise. Geistiges Europäertum zum Beginn des Zwangzigsten Jahrhunderts</em>. Mit Bild und Textdokumenten dargestellt von Nina Scheider, Hamburg, 1993.</p>
<p style="text-align: justify;">Adrien Finck, Littérature alsacienne XXe siècle, Strasbourg, 1990.</p>
<p style="text-align: justify;">Jean Marie Gall, Ernst Stadler (1883-1914), poète et universitaire, natif de Colmar, Annuaire de Colmar, 1984.</p>
<p style="text-align: justify;">Charles Fichter, Pour une autre histoire de la littérature alsacienne au début du XXe siècle, Strasbourg, 2010</p>
<p style="text-align: justify;">GB, Saisons d&rsquo;Alsace 58,  1914-1918, la grande guerre en Alsace, décembre 2013</p>
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		<title>Entre le cœur et la raison Théophile Conrad Pfeffel (1736-1809), poète et pédagogue</title>
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		<pubDate>Sat, 12 Jan 2013 18:01:29 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Le 1er mai 1809, mourait à Colmar, Théophile Conrad Pfeffel. Écrivain et pédagogue, médiateur entre la culture française et allemande. Entre les Lumières et l’Aufklärung, un Européen avant la lettre et un personnage plus complexe qu&#8217;il n&#8217;y paraît. Qui se &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/entre-le-coeur-et-la-raison-theophile-conrad-pfeffel-1736-1809-poete-et-pedagogue/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/entre-le-coeur-et-la-raison-theophile-conrad-pfeffel-1736-1809-poete-et-pedagogue/pfeffel-poete/" rel="attachment wp-att-286"><img class="alignleft size-full wp-image-286" alt="Pfeffel Poète" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/01/Pfeffel-Poète.jpg" width="250" height="301" /></a>Le 1er mai 1809, mourait à Colmar, Théophile Conrad Pfeffel. Écrivain et pédagogue, médiateur entre la culture française et allemande. Entre les Lumières et l’Aufklärung, un Européen avant la lettre et un personnage plus complexe qu&rsquo;il n&rsquo;y paraît.</p>
<p style="text-align: justify;">Qui se souvient encore de Théophile Conrad Pfeffel (1736-1809) aujourd&rsquo;hui? Il fut pourtant considéré comme le plus grand écrivain alsacien du XVIII e siècle. Les mauvaises langues vous diront qu&rsquo;alors la concurrence n&rsquo;était pas rude. On lui donna du « La Fontaine alsacien » parce qu&rsquo;il était un auteur de fables alors qu&rsquo;il fut fort peu influencé par l&rsquo;illustre Jean. On le chercherait vainement dans un dictionnaire de littérature française. Il est vrai qu&rsquo;il fut un auteur de langue allemande quoique citoyen français. On le trouve effectivement dans les encyclopédies et dictionnaires de la littérature allemande&#8230; comme un écrivain de second rang. On daigne lui reconnaître, 0utre-Rhin, qu&rsquo;il fut le premier représentant sinon l&rsquo;inventeur de la fable politique en Allemagne avant la Révolution française. Quelques historiens de feu la République démocratique allemande en firent même un précurseur intellectuel de la Révolution française. C&rsquo;est vrai que dans ses fables, il fit un sort à quelques despotes non éclairés et à autant de moines paillards mais c&rsquo;est insuffisant pour en faire un agitateur politique. On ne le connaît pas en Vieille France et on ne le lit plus guère en Allemagne. Est-ce parce qu&rsquo;il est inconnu en France, et Alsacien, qu&rsquo;on se souvient encore (un peu) de lui en Allemagne? Quelques articles par ci, quelques colloques universitaires par là. A Colmar, heureusement, on le connaît encore même si on le commémore peu. Rien pour le deux centième anniversaire de sa mort! Mais il possède sa statue dans un petit square, à côté de l&rsquo;ancien Palais du Conseil souverain. On trouve une plaque sur sa maison natale, Grand&rsquo;rue, et une autre, sur la maison qui abrita son Ecole militaire, rue Chauffour. La rue qui relie celle qui l&rsquo;a vu naître et celle où il a vécu et enseigné porte son nom, de même qu&rsquo;un collège de la ville, en hommage à son engagement pédagogique. Un restaurant, situé tout à côté du musée d&rsquo;Unterlinden, s&rsquo;est également emparé de son patronyme. Quant au musée, il conserve quelques menus objets lui ayant appartenu dont un buste. Sa tombe est encore visible au cimetière du Ladhof et mériterait un vigoureux rafraîchissement. Quelques personnes vous rappelleront qu&rsquo;il fut aveugle. On trouve parfois, en chinant, de vieux manuels scolaires de l&rsquo;Alsace allemande qui renferment sa fable la plus connue la Tabakspfeife, charmante histoire d&rsquo;une pipe qui passe de mains en mains et qui débutait ainsi : « <em>Gott grüss euch Alter! Schmeckt das Pfeifchen?</em> &#8230; » Ainsi va la gloire de Pfeffel aujourd&rsquo;hui!</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les tréteaux de sa vie</strong></p>
<p style="text-align: justify;">« J&rsquo;ai préféré passer en cachette sur les tréteaux de la vie » a-t-il écrit un jour. La formule est heureuse et pas tout à fait fausse. Une extrême simplicité, une très grande linéarité caractérisent, en effet, le scénario de sa vie. Ce qui frappe d&rsquo;abord c&rsquo;est l&rsquo;unité de lieu et d&rsquo;action qui fut la sienne : Colmar! Il y est né, le 28 juin 1736 ; il y meurt, le 1er mai 1809. Une fois ses études universitaires à Halle interrompues à cause de son infirmité oculaire, en 1753, il s&rsquo;installe à Colmar définitivement. Ses voyages ont été rares, ses déplacements furent des déplacements de proximité. Il a fait de Colmar le théâtre de sa vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pfeffel y passe son enfance, dans les jupes d&rsquo;une mère autoritaire, Anne Catherine Weber, veuve depuis 1738 de Jean Conrad Pfeffel (1682-1738), originaire du margraviat de Bade et jurisconsulte du roi de France. Il jouit de l&rsquo;affection d&rsquo;un frère Chrétien Frédéric (1726-1807), de dix ans son aîné, qui fera, à la suite de son père, une brillante carrière de diplomate et d&rsquo;historien. A quatorze ans, le voilà accueilli, pour un an, par le pasteur Nicolas Christian Sander (1722-1794) à Köndringen, non loin d&rsquo;Emmendingen, un ami de la famille qui « lui enseigna l&rsquo;art de penser, et l&rsquo;art de vivre encore plus difficile ».</p>
<p style="text-align: justify;">A 15 ans, la chose n&rsquo;est pas inhabituelle pour l&rsquo;époque, Pfeffel s&rsquo;inscrit à l&rsquo;université de Halle pour y suivre des cours de droit. Son frère le destinait à la carrière diplomatique. Il suit ceux de Christian Wolff (1679-1754), dont les idées philosophiques fondent, entre autres, l&rsquo;Auflklärung allemande. Il se frotte aussi aux écrits du théologien Johann Joachim Spalding (1714-1804) dont il traduit en français un essai consacré à la destination de l&rsquo;homme (<em>Gedanken über die Bestimmung des Menschen</em>). Atteint d&rsquo;une ophtalmie rapide, Pfeffel est obligé d&rsquo;interrompre ses études. Il revient en Alsace, après un court séjour à Dresde et à Leipzig, où il rencontre le fabuliste Christian Gellert (1715-1814).</p>
<p style="text-align: justify;">En 1748, Théophile Conrad devient aveugle à la suite d&rsquo;une opération ratée. Ce qui ne l&rsquo;empêche pas de se marier avec Marguerite Cleophée Divoux (1738-1809), fille d&rsquo;un négociant strasbourgeois, originaire de Colmar. Elle lui donnera treize enfants dont sept survécurent Le couple est installé à Colmar. Pfeffel, dès 1760, y fonde une Société de lecture réservée à des érudits protestants et démarre sa carrière littéraire consacrée à la poésie et à la pédagogie. En 1770, il rencontre brièvement Goethe, fraîchement inscrit à l&rsquo;université de Strasbourg. Le jeune allemand l&rsquo;insupporte. Cette même année, il perd son fils aîné Chrétien-Frédéric, « Christel »âgé de 10 ans, qui serait à l&rsquo;origine de sa vocation pédagogique. Le fait est qu&rsquo;il ouvre son école militaire en 1773, sur laquelle nous reviendrons, et qu&rsquo;il dirigera jusqu&rsquo;à sa fermeture en 1792. C&rsquo;est elle qui lui assure son gagne-pain.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1782, l&rsquo;école devient Académie militaire sans changer d&rsquo;objet. Pfeffel a élargi son réseau de relations. En 1776, il devient membre de la Société helvétique grâce à Isaak Iselin (1728-1782), grande figure de la Société philanthropique de Bâle. Il se lie d&rsquo;une amitié durable, que seule la mort interrompra, avec le fabricant bâlois Jakob Sarasin (1742-1802) et avec Johann Georg Schlosser (1739-1799), beau frère de Goethe, qui réside à Emmendingen où il occupe une fonction d&rsquo;administrateur au service du margrave de Bade. Tous deux auront une grande influence intellectuelle sur Pfeffel.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est resté poète. Ses essais poétiques (Poetische Versuche) sont publiés en 1789 chez Haas à Bâle. Il est resté curieux et ouvert au débat d&rsquo;idées. Il se sent à l&rsquo;étroit dans la Société de lecture exclusivement protestante et crée, en 1785, la Tabagie littéraire, lieu de rencontre convivial des élites intellectuelles et des élites politiques et industrielles par delà les clivages confessionnaux. Belle illustration des Lumières à Colmar !</p>
<p style="text-align: justify;">En 1788, à l&rsquo;initiative de son amie, la femme écrivain Sophie von la Roche, il entreprend un de ses rares voyages à l&rsquo;étranger qui le mène à Karlsruhe, Mannheim, Francfort et Offenbach. Il devient, cette année là, membre de l&rsquo;Académie royale de Prusse des beaux arts et des sciences mécaniques de Berlin.</p>
<p style="text-align: justify;">La Révolution le voit ardent et actif. Il la célèbre avec enthousiasme. L&rsquo;exécution du roi l&rsquo;ébranle et la Terreur le fait définitivement basculer dans le camp des déçus et des opposants. Pfeffel vit très mal cette période. Son école est fermée en 1792, la politique des assignats le ruine. Il survit. Difficilement. Il écrit, écrit jusqu&rsquo;à épuisement, livre une foule d&rsquo;articles à des almanachs et à des revues,dont «<em> Flora</em> », destinée à l&rsquo;éducation des jeunes filles, qu&rsquo;édite Johann Friedrich Cotta à Tübingen. Il demeure pédagogue et participe, en 1796, à l&rsquo;organisation de l&rsquo;Ecole centrale du Haut-Rhin (1796-1803), première école secondaire à vocation technique et scientifique du département. Mais la littérature hier comme aujourd&rsquo;hui ne le fait pas vivre.</p>
<p style="text-align: justify;">Le préfet Noël le recrute comme secrétaire interprète à la préfecture en 1801. iI peut chichement assurer sa vie. Il a 65 ans et croule sous le travail. Chez Cotta, à Tübingen, paraît en 1802 la quatrième édition de son œuvre poétique, édition définitive qui se poursuivra jusqu&rsquo;en 1810. Le Consulat et l&rsquo;Empire savent l&rsquo;utiliser. Ne devient-il pas, dès 1801, vice-président de la Société d&rsquo;émulation du Haut-Rhin qui vise à faire « communiquer les savants, les littérateurs, les artistes pour l&rsquo;intérêt de la société en général » ? Vaste programme, dans lequel il se lance avec son enthousiasme coutumier. Le Concordat étant intervenu, il faut réorganiser l&rsquo;église luthérienne à la quelle il appartient malgré ses nombreuses critiques à son égard. Le voilà successivement président du Consistoire protestant de Colmar, en 1803, et membre du Directoire chargé de l&rsquo;administration de l&rsquo;église de la Confession d&rsquo;Augsbourg en 1806.</p>
<p style="text-align: justify;">Napoléon lui accorde cette année là une pension annuelle de 1200 francs. La reconnaissance est tardive mais bienvenue. Pfeffel continue de travailler. Insomniaque depuis sa jeunesse, il souffre de plus en plus de rhumatismes. Ses amis disparaissent les uns après les autres. Son frère Chrétien Frédéric, qui veilla toujours sur lui, meurt en 1807. Pfeffel alors sait qu&rsquo;il va bientôt le rejoindre et le rejoint deux ans après, le 1er mai 1809. Quelques mois plus tard, Marguerite Cléophée, son épouse dévouée qui l&rsquo;assista avec sa fille Frédérique, sa préférée, meurt à son tour.</p>
<p style="text-align: justify;">Un an avant sa mort, Pfeffel était devenu membre honoraire de l&rsquo;Académie royale des Sciences de Munich. En 1810, Cotta publiait à Tübingen ses essais en prose (Prosaische Versuche) en 10 volumes. Le 5 juin 1859, la statue de Pfeffel, réalisée par le sculpteur André Friedrich, était érigée devant le musée d&rsquo;Unterlinden.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>La gaieté pour compagne</em></p>
<p style="text-align: justify;">Les statues font rarement les portraits. Les attitudes y sont la plupart du temps convenues et figées. Il en va de même des gravures que nous avons de Pfeffel. Il prend la pose comme pour un portrait officiel.  Il faut chercher ailleurs pour pouvoir dresser son portrait. Il faut se défier des images dernières du brave poète entouré des siens, choyé parce qu&rsquo;infirme, vénéré parce que vieux, sage pour les mêmes raisons, attendant sereinement la mort parce que chrétien.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous ses visiteurs avaient de lui une image préconçue. Celle d&rsquo;avant la rencontre. On le savait aveugle, on se préparait ainsi à rencontrer un infirme en se promettant de le ménager et de lui tenir des propos de circonstances. Les universitaires allemands  Wilhelm von Humboldt et Friedrich Nicolaï qui l&rsquo;ont rencontré, comme des centaines d&rsquo;autres, ont rapidement révisé leur jugement. L&rsquo;un le voyait doux, lent et enclin à une certaine sensiblerie et fut frappé par sa brusquerie, sa rapidité, son autorité. L&rsquo;autre le pressentait fragile et inquiet, fermé dans son monde d&rsquo;aveugle, il le découvre fort, curieux et ouvert. Et étonnement comédien, « bluffeur », dirions nous aujourd&rsquo;hui. Ne le prend-il pas par le bras pour lui montrer les Vosges au loin et une multitude de détails comme s&rsquo;il les voyait vraiment?</p>
<p style="text-align: justify;">A l&rsquo;entendre, il reçut  la gaieté au berceau qui « souvent allégea son fardeau ». C&rsquo;est vrai pour l&rsquo;essentiel, ce qui ne l&rsquo;empêcha pas de tomber dans des abattements réguliers où il n&rsquo;aspirait qu&rsquo;à rejoindre la cohorte impressionnante de tous ceux qui l&rsquo;avaient quitté dès son plus jeune âge. Cet optimiste était parfois mélancolique. Ce doux et humble de cœur savait entrer dans de belles colères quand on touchait aux articles de sa foi et de ses convictions les plus intimes. Les représentants du Sturm und Drang, Goethe le premier, essuyèrent souvent ses emportements la plupart du temps épistolaires. La sympathie était sa lubie préférée, sa marotte avait-il écrit un jour. D&rsquo;où des coups de cœur et des enthousiasmes qui se terminèrent parfois  par d&rsquo;amères désillusions : ainsi sa relation à la Révolution française qu&rsquo;il salua avec ferveur et rejeta par la suite avec acrimonie. En parfait représentant des Lumières, il proclama sa foi en la raison et prit souvent allègrement son contre pied en se laissant aller à l&rsquo;épanchement  du cœur qu&rsquo;il avait gros  et généreux. Sa sympathie prolongée et mollement critique pour Cagliostro n&rsquo;est pas le moindre de ses paradoxes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>« Hofrat Pfeffer »</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est en tant que poète que nous le connaissons d&rsquo;abord. Ses essais poétiques – Poetische Versuche- ainsi appelait-il son œuvre versifiée comptent environ 1100 pièces. Elles couvent un champ large allant des épigrammes aux fables en passant par les romances, ballades,  et autres récits en vers. Ce sont les fables surtout qui ont assis sa réputation. Fables politiques, rédigées en langue allemande, lues et diffusées en Allemagne alors que leur auteur vivait et habitait la France. Il y fait preuve d&rsquo;une verve satirique incisive au point qu&rsquo;il hérita du surnom de Hofrat Pfeffer (Conseiller Poivre). Mais les flèches qu&rsquo;il utilisait égratignaient plus qu&rsquo;elles ne blessaient. A l&rsquo;exception notoire cependant  de ses réactions vives lors de la Révolution où un violent rejet succéda à un enthousiasme lyrique.</p>
<p style="text-align: justify;">Le « La Fontaine alsacien » n&rsquo;avait pourtant rien à voir avec le modèle qu&rsquo;on lui prête à tort. Il ne s&rsquo;en inspira nullement. Il préféra puiser dans d&rsquo;autres sources françaises, notamment du côté de chez Florian, le petit neveu de Voltaire et chez d&rsquo;autres encore comme La Motte, Aubert, Vitalis, Imbert et Dorat. Il ne se contenta pas de les traduire et d&rsquo;en faire des copies serviles. Au contraire, il en fit d&rsquo;authentiques et le plus souvent talentueuses recréations. Les fables ont incontestablement fait sa  gloire littéraire, du moins du temps de son vivant, et probablement plus avant la Révolution, qu’après.</p>
<p style="text-align: justify;">Son œuvre en prose tout aussi abondante est aujourd&rsquo;hui totalement oubliée. Il collabora, entre autres,  à la revue féminine Flora, éditée par Johann Friedrich Cottal à Tübingen qui publiera aussi l&rsquo;œuvre poétique et en prose de Pfeffel. De 1793 à 1801, il en fut un pourvoyeur quasi exclusif. L&rsquo;éducation des jeunes filles le passionnait comme toutes les questions pédagogiques. Il s&rsquo;employa à éduquer leur cœur et leur raison à travers des récits d&rsquo;aventure à forte teneur moralisatrice qui les fit peut-être rêver à défaut de les convaincre. Ces écrits, comme nous le savons, étaient aussi alimentaires : la Révolution l&rsquo;avait mis sur la paille.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>« Deviens un ami des enfants »</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est peu dire que la pédagogie fut la grande affaire de sa vie. Son fils  « Christel », décédé à l&rsquo;âge de 10 ans en 1770, serait à l&rsquo;origine de sa vocation. C&rsquo;est Pfeffel lui-même qui, dans « l&rsquo;Epître à la postérité », en 1800, rapporte cette charmante histoire probablement enjolivée par les soins du poète. Il lui serait apparu en songe en lui demandant de cesser de pleurnicher sur son sort et de devenir «  l&rsquo;ami des enfants ».</p>
<p style="text-align: justify;">En réalité, sa vocation est plus ancienne. Aussi ancienne que son goût pour la poésie. Le pasteur Sander, lors du séjour de Pfeffel à Köndringen, à l’âge de 14 ans, avait  dû semer la bonne graine. La fréquentation du philosophe Christian Wolff à Halle l&rsquo;avait conforté dans cette voie. Dès 1764, son ouvrage l<em>&lsquo;Allgemeinen Bibliothek des Schönen und Guten</em>  (Bibliothèque du beau et du bon) a l&rsquo;éducation pour objet ; de même, la même année, le « Magazin historique pour l&rsquo;esprit et le cœur », publié à Strasbourg, qui est un manuel  pédagogique et un livre de lecture dont les textes puisent dans l&rsquo;héritage littéraire français. Huit ans plus tard, dans ses<em> Dramatische Kinderspiele</em> (Jeux dramatiques pour enfants), il  plonge  dans le répertoire du théâtre pour enseigner les enfants.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout cela l&rsquo;encouragea à ouvrir, en 1773, une Ecole militaire, qui deviendra Académie militaire  dix ans plus tard. De quoi s&rsquo;agissait-il? D&rsquo;une sorte de petit lycée à l&rsquo;usage de jeunes protestants susceptibles un jour de se destiner à la carrière des armes. L&rsquo;école,  à dire vrai, n&rsquo;avait de militaire que le nom et quelques fantaisies formelles comme les uniformes et l&rsquo;organisation du cursus des élèves. On y entrait à dix ans, on y sortait à quatorze. L&rsquo;établissement était selon la belle définition de son créateur « une maison convenable à tous les états dont l&rsquo;enseignement était fondé sur la raison et le cœur ». Elle accueillit, pendant vingt ans, 300 élèves, dont une majorité de Suisses et d&rsquo;Allemands. On s&rsquo;y nourrissait des principes pédagogiques de l&rsquo;allemand Basedow, qui lui même avait puisé aux sources de Rousseau et de Pestalozzi, soit l&rsquo;excellence pédagogique même. On vint des quatre coins de l&rsquo;Europe pour la voir fonctionner. 2200 visiteurs, issus du monde politique, nobiliaire, universitaire et littéraire –dûment enregistrés dans le Fremdenbuch de Pfeffel- firent ainsi le voyage de Colmar, conférant, du jour au lendemain, à Colmar une réputation intellectuelle qu&rsquo;elle n&rsquo;avait jamais eue jusque là.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand l&rsquo;école ferma ses portes, contrainte et forcée par les événements révolutionnaires, Pfeffel, malheureux, n&rsquo;en perdit pas pour autant la main. On le retrouve comme spiritus rector des demoiselles de Berckheim et de leur cousine Annette de Rathsamhausen. Il s&rsquo;implique fortement dans l&rsquo;expérience pédagogique de l&rsquo;Ecole centrale du Haut-Rhin, créée en 1796, première école technique d&rsquo;enseignement secondaire qui visait à diffuser les bienfaits d&rsquo;un enseignement « analytique, expérimental et vraiment scientifique ». Preuve d’une belle ouverture d&rsquo;esprit d&rsquo;un homme qui faisait profession de poète.</p>
<p style="text-align: justify;">Que dire sur la pédagogie de Pfeffel ? Elle repose sur quelques principes simples et la recherche d&rsquo;un perpétuel équilibre entre le cœur et la raison. Pfeffel ne s&rsquo;y montre guère dogmatique. Son enseignement est pragmatique, plein de bon sens et de savoir faire. Il repose sur l&rsquo;amour des enfants. Si la religion et la morale en fournissent le support, l&rsquo;éducation de l&rsquo;honnête homme, plus que des élites, en est l&rsquo;objectif.</p>
<p style="text-align: justify;">Homme de réseau et médiateur</p>
<p style="text-align: justify;">Certes, tout poète et tout pédagogue est avant tout un intermédiaire. Mais le poète souvent est solitaire et le pédagogue ne vit que par ses élèves. Pfeffel, par contre, disposa d&rsquo;un réseau d&rsquo;amis et de relation tout à fait impressionnant qu&rsquo;il sut avec un rare talent entretenir et fructifier. Ce réseau touchait par extensions successives en France, Allemagne et Suisse, le monde littéraire, le monde politique, les sociétés philosophiques et savantes, le monde protestant et celui de l&rsquo;industrie, le monde de l&rsquo;éducation et celui des ministères, les notabilités bourgeoises et le monde nobiliaire, la finance et&#8230;la poésie. Pfeffel en était le pivot, recevait à Colmar et relançait  par écrit – insomniaque il a dicté des milliers de lettres- ses relations disséminées dans toute l&rsquo;Europe.</p>
<p style="text-align: justify;">Il a su utiliser avec efficacité toutes les opportunités qui s&rsquo;offraient à lui. Son frère lui a ouvert le monde de la diplomatie et  lui assura une bienveillante neutralité des agents du gouvernement du royaume ; Schlosser, le beau-frère de Goethe, l&rsquo;initia au monde culturel allemand, philosophique et littéraire; Iselin et Sarasin de Bâle l&rsquo;ont introduit  dans la Société helvétique et les cercles philanthropiques ; les demoiselles de Berkheim et Annette de Rathsamhausen, dont il fut le mentor, ont, une fois mariées, fait bénéficier Pfeffel des réseaux de leurs époux respectifs. Ainsi, Le baron de Gérando, mari d&rsquo;Annette,  qui fit une grande carrière dans l&rsquo;administration impériale joua un rôle déterminant dans le retour en France, du frère de Pfeffel, Chrétien Frédéric, en le faisant rayer de la liste des émigrés. Il ne fut pas étranger, non plus, à l&rsquo;octroi, par Napoléon, d&rsquo;une rente annuelle de 1200 francs pour le poète, en 1806.</p>
<p style="text-align: justify;">Si son père et son frère furent diplomates, au service du roi de France, en tant que familiers des questions politiques et juridiques allemandes, Pfeffel reprit en quelque sorte le flambeau en devenant un médiateur zélé entre la culture française et la culture allemande. Il le fut dans son travail de traducteur, de la Géographie de Busching aux <em>Theatralische Belustigungen nach französischen Mustern</em> (Divertissements théâtraux d&rsquo;après des modèles français, 1764-1774)) où il fit connaître le répertoire du théâtre français en Allemagne. Il le fut constamment dans sa réflexion, son inspiration et ses écrits pédagogiques, dans le fonctionnement de son école, dans son œuvre en prose comme dans ses fables, dans les curiosités intellectuelles, les lectures et les exposés de la Société de lecture, dans les préoccupations idéologiques de la Tabagie littéraire, dans le terreau expérimental de l&rsquo;Ecole centrale du Haut-Rhin, dans ses lectures personnelles, dans ses amitiés et sa correspondance. Pfeffel n&rsquo;a cessé d&rsquo;être à la fois « <em>Tür und Brück</em>e », porte et pont, qui permettent  de passer d&rsquo;une culture à l&rsquo;autre.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les paradoxes de Pfeffel</strong></p>
<p style="text-align: justify;">« Ai-je rempli ma tâche et pris le bon chemin? » s&rsquo;interroge Pfeffel en 1800 dans « l&rsquo;Epître à la postérité ». Singulier texte que cette épître versifiée qui s&rsquo;apparente à une forme de bilan testament au soir d&rsquo;une vie que l&rsquo;auteur estimait toucher à son terme et qui dura encore presque une décennie. On apprend à mieux le cerner encore. En quelques 280 lignes, il nous apparaît tel que son œuvre et ses engagements le révèlent : fort de quelques certitudes et remplis d&rsquo;autant de doutes. Tantôt enthousiaste, tantôt abattu et définitivement perplexe sur la Révolution français  quand  il tente de  justifier, et peut-être de se convaincre lui-même, son attitude si enthousiaste au début et si critique par la suite. S&rsquo;y exprime aussi sa foi religieuse, élément pérenne et constitutif de sa personnalité dont nous ne pouvons faire l&rsquo;économie si nous voulons dresser un portrait fidèle du poète et pédagogue colmarien.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa foi résume selon la définition qu&rsquo;il en donna, dans un traité rédigé en 1779, à « Dieu, la vertu et l&rsquo;immortalité de l&rsquo;âme ». Il avait horreur des églises officielles et se méfiait autant de Wittenberg que de Rome et de Genève. Il n&rsquo;en épousa pas pour autant quelques tendances du siècle et ne devint ni déiste encore moins athée. Son christianisme allait à l&rsquo;essentiel. Il avait foi dans l&rsquo;authenticité et la vérité des évangiles  et trouvait  dans le Christ le modèle parfait de la morale et de la vertu qu&rsquo;il ne cessait de revendiquer et d&rsquo;enseigner. La religion pour lui était simple : « Pas de dogmes, pas de mystère, les vertus seules constitueront le poids que Dieu mettra dans  la balance de sa justice divine et cette pensée noble place ma religion -écrit-il- au dessus du doute et des ruminations théologiques ».</p>
<p style="text-align: justify;">Pfeffel ne transigea jamais sur les articles de sa foi. Pour le reste, il était bien un représentant de son époque cultivant quelques beaux paradoxes. N&rsquo;avait-il pas été un écrivain français de langue allemande ? Un rationaliste tenté par Cagliostro ? Le chantre de la liberté qui se fit traiter d&rsquo;aristocrate des 1790 ? Le pourfendeur de privilèges qui accueillit avec révérence la pension que lui octroya Napoléon ? Un homme de caractère et de passion dont on fit un doux poète aveugle ? Le directeur d&rsquo;une mâle école militaire qui avait un lectorat surtout féminin ? Un homme discret qui draina à Colmar des milliers de visiteurs? L&rsquo;homme des Lumières qui rendit l&rsquo;Aufklärung responsable de la dépravation morale et rejeta  Kant, le Sturm und Drang et Goethe? Un homme qui fuyait les honneurs  et un notable qui, sous l&rsquo;Empire, fut à la fois vice président de la Société d&rsquo;émulation du Haut-Rhin à la demande du préfet qui l&rsquo;employait par ailleurs comme secrétaire interprète, président du Consistoire protestant de Colmar et membre du Directoire chargé de l&rsquo;administration de l&rsquo;Eglise de la Confession d&rsquo;Augsbourg, et enfin le très respecté et distingué membre honoraire de l&rsquo;Académie royale des sciences à Munich, peu de temps avant sa disparition ? Il illustrait, en outre, un paradoxe bien alsacien : méconnu sur le plan intellectuel en France, il avait trouvé en Allemagne son lieu et son mode d&rsquo;expression ; étranger à la réalité politique de l&rsquo;Allemagne, il avait trouvé en France le lieu de sa réflexion et de son action publique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>GB  2009</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <em>Pfeffel l&rsquo;Européen,  Esprit français et culture allemande en Alsace au siècle des Lumières,</em> Strasbourg, Nuée bleue, 1996.</p>
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		<title>A la rencontre d&#8217;une inconnue : Frédérique la fille du poète Pfeffel</title>
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		<pubDate>Sat, 12 Jan 2013 17:45:57 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[On dit qu’elle fut la préférée du poète. Mais qui connaît vraiment Frédérique Pfeffel, née en 1773, l’année même de l’ouverture de l’Ecole militaire qui allait faire la gloire pédagogique de son père ? Les enfants des hommes illustres connaissent &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/a-la-rencontre-dune-inconnue-frederique-la-fille-du-poete-pfeffel/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/a-la-rencontre-dune-inconnue-frederique-la-fille-du-poete-pfeffel/pfeffel-frederique/" rel="attachment wp-att-280"><img class="alignleft size-full wp-image-280" alt="Pfeffel frédérique" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/01/Pfeffel-frédérique.jpg" width="249" height="297" /></a>On dit qu’elle fut la préférée du poète. Mais qui connaît vraiment Frédérique Pfeffel, née en 1773, l’année même de l’ouverture de l’Ecole militaire qui allait faire la gloire pédagogique de son père ? Les enfants des hommes illustres connaissent rarement la notoriété. Ils seraient plutôt écrasés par celle de leurs géniteurs. Ils héritent rarement de leurs dispositions, à quelques rares exceptions près. Pourtant Frédérique, « Rike » pour son père, aurait pu être cette exception-là. Ses qualités intellectuelles et morales la rapprochent beaucoup du poète et pédagogue Théophile Conrad Pfeffel (1773-1809).  Le destin en décida autrement. En l’occurrence, le destin a bon dos. Et si Frédérique l’avait tout simplement infléchi comme elle l’entendait, forte de ses convictions intimes, philosophiques, morales et religieuses ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Au temps insouciant de Schoppenwihr</strong></p>
<p style="text-align: justify;">« Rike » est la troisième des cinq filles de Pfeffel et de son épouse Marguerite-Cléophée  Divoux.  Elle appartient à la génération des demoiselles de Berckheim et de leur amie, Annette de Rathsamhausen, avec qui elle partage l’insouciance d’une jeunesse heureuse qui a Schoppenwihr pour cadre, où réside la famille de Berckheim. Nous sommes pourtant dans une période trouble, celle de la Révolution, et le pauvre Pfeffel, ruiné par la politique des assignats et la fermeture de son école, a du temps libre pour se consacrer à l’éducation de ces jeunes filles. Ce dont il s’acquitte avec zèle et constance. Elles lui en furent redevables toute leur vie. Vint le jour où les unes après les autres, elles quittent l’écrin familial pour se marier. La plupart en dehors de l’Alsace comme leur amie Annette de Rathsamhausen qui s’établit à Paris après avoir épousé Georges Marie Gérando, futur pair de France et bientôt baron. Seule Frédérique est restée. Elle aussi avait été amoureuse et pourtant&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bel et douloureux amour</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Elle s’était éprise d’un jeune Allemand, Johann Friedrich Butenschoen, que son père avait recueilli à Colmar au moment de la Terreur. L’imprudent jeune homme avait échappé de peu à l’échafaud après avoir collaboré avec le redoutable Euloge Schneider qui finira guillotiné.  Pfeffel va l’employer à l’Académie militaire jusqu’à sa fermeture et à l’Ecole centrale du Haut-Rhin à partir de 1796. Durant son long séjour colmarien, une idylle naît entre les deux jeunes gens. Mais Butenschoen, lors de son séjour strasbourgeois, a promis le mariage à la demoiselle Catherine Elisabeth Nagel. Il ne peut se résoudre à trahir sa promesse. Frédérique consent à le perdre.</p>
<p style="text-align: justify;">Il aura été, hormis son père, son seul amour. Ses convictions morales et religieuses l’ont conduite à prendre cette douloureuse décision. Ils s’aiment tous les deux. Cela ne fait aucun doute. Annette éclairera ainsi son amie Amélie de Berckheim : « La reconnaissance l’attache à cette jeune personne ; l’amour n’y entre pour rien parce que le coeur ne se commande pas, à ce qu’il dit. Il ne sera pas heureux mais tranquille et content de faire le bonheur d’une personne à laquelle il devra tout, et qui ne peut en avoir sans lui. Frédérique lui conviendrait bien mieux mais il ne se sent pas digne d’elle ».<br />
« Rike » écrira, elle aussi, à Amélie : « Tu me comprendras quand je te dirai que c’est une tâche bien difficile que celle de vouloir être heureuse, privée de tout ce qui était pour moi source de bonheur. Mais je n’ai pas le choix. Il faut vaincre ou mourir. Aussi mon stoïcisme n’est-il pas méritoire et si je suis courageuse, c’est parce que j’ai éprouvé souvent que l’on souffre plus en traînant sa chaîne qu’en la portant ».</p>
<p style="text-align: justify;">Le 26 septembre 1797, Butenschoen épouse sa promise. Frédérique ne le reverra plus jamais. Il fera carrière dans l’enseignement en Allemagne comme recteur de l’Académie  de Mayence puis comme conseiller d’Etat et d’Université pour le district de la Bavière rhénane. Elle ne l’oubliera pas. Vingt ans après, la douleur reste vive. Annette de Gérando l’a revue à Paris. Elle évoque leur rencontre dans une lettre à Amélie de Berckheim, devenue l’épouse de Frédéric, baron de Dietrich : « J’ai vu toute la beauté de son coeur dans le redoublement de son amitié pour une autre personne qu’elle savait mieux aimée qu’elle et dans les voeux qu’elle faisait pour l’union de ceux au bonheur desquelles elle s’est sacrifiée ».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Femme de devoir ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Frédérique a renoncé à son bonheur par amour pour Butenschoen et par amour pour son père. Elle est restée auprès de lui jusqu’à sa mort en 1809. Secrétaire du poète, elle partage chaque nuit ses insomnies. Elle lui fait la lecture et écrit les lettres, qu’aveugle, il lui dicte. Elle met en forme ses poèmes et les traduit. Frédérique recueille ses confidences. Elle lui est indispensable.</p>
<p style="text-align: justify;">Désormais, plus rien ne la retient à Colmar. Tous ceux qu’elle a aimés sont loin ou ont disparu. Alors, elle quitte l’Alsace à son tour et se met au service d’Octavie de Berckheim, femme de l’industriel Augustin Périer. Le couple réside au château de Vizille, près de Grenoble. Elle s’occupe de l’éducation de leurs enfants et consacre ses loisirs à traduire les poèmes de son père en français. Elle possède toutes les qualités pour cela, maitrise parfaitement l’allemand et le français, pratique l’italien. Belle plume, elle continue d’entretenir une correspondance régulière avec ses amies d’enfance.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans la nuit du 9 au 10 novembre 1825, le château de Vizille est la proie des flammes. L’incendie détruit tous ses papiers. Elle est amputée d’une part d’elle-même. Frédérique suit les Périer à Paris puis, à 60 ans, se retire à Strasbourg. Elle est seule désormais et vit dans un petit logement Grand’ rue où elle décède le 18 octobre 1840.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’héritière spirituelle</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Elle avait écrit un jour à Amélie, l’amie de toujours : « On est fort lorsqu’on peut dire avec vérité j’ai fait ce que je croyais pour le mieux. Et que la conscience devient une colonne inébranlable contre laquelle nous nous appuyons quand nous nous sentons abattus et que nous voulons résister aux attaques qui nous assaillent. J’ai un immense besoin de sentir cette colonne en moi. Il n’y a point de milieu.  La vertu ou la prévention de tout bonheur ! Et la vertu ne se trouve que là ou règne l’harmonie, l’ accomplissement de tous les devoirs et l’ordre en toute chose ».</p>
<p style="text-align: justify;">On croirait lire du Pfeffel. Et c’est du Pfeffel ! Mais l’auteur n’est pas Théophile mais Frédérique, sa fille.  Il n’aurait pas fait mieux. Elle n’a pas fait moins bien. Elle est sa fille et son héritière spirituelle. Elle le prolonge et le justifie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>GB, 2012, Programme du Théatre Alsacien de Colmar, été 2012</strong></p>
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