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	<title>HISTOIRES D&#039;ALSACE &#187; Beatus Rhenanus</title>
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	<description>Blog de Gabriel BRAEUNER, historien</description>
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		<title>Wimpfeling, l&#8217;humaniste pédagogue</title>
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		<pubDate>Fri, 22 May 2020 09:29:13 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i> </i></b><em style="text-align: justify;">Le Sélestadien Jacques Wimpfeling (1450-1528) figure au panthéon des humanistes alsaciens à côté de Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant et Beatus Rhenanus. Excellent pédagogue, au tempérament querelleur, il résume assez bien la grandeur et les limites de l’humanisme alsacien de la première génération : celle des Frühumanisten.  Des intuitifs qui ont souvent vu juste sans aller au bout de leurs idées. Avec, pour Wimpfeling, une tendance prononcée pour l’aigreur et l’échec.</em></p>
<p style="text-align: justify;"> Il fut un de nos grands humanistes. De la génération des pionniers, celle de Geiler de Kaysersberg <a href="http://www.histoires-alsace.com/wimpfeling-lhumaniste-pedagogue/images-6/" rel="attachment wp-att-808"><img class="alignleft size-full wp-image-808" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/05/images.jpg" width="199" height="253" /></a>de Sébastien Brant. Sélestadien comme son cadet Beatus Rhenanus. Né dans notre ville en 1450, il y décède, à l’âge de 78 ans, en 1528. Il avait été l’élève de Louis Dringenberg à l’Ecole latine avant de faire ses études universitaires à Fribourg-en-Brisgau, puis à Erfurt, et enfin à Heidelberg où il obtint le titre de maître ès arts en 1471. Wimpfeling y fit une belle carrière. Enseignant la littérature latine, il devint successivement doyen de la faculté des arts, recteur et vice-chancelier de l’université, en 1482, tout en poursuivant des études de théologie (il avait été ordonné prêtre) couronnées par une licence en 1484. Celle-ci lui ouvrit la voie de prédicateur à la cathédrale de Spire, à l’appel de l’évêque. N’eut-il pas l’honneur, dans cette nouvelle fonction, de guider l’empereur Maximilien lors de sa visite du sanctuaire ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’enseignement était cependant sa vocation. Il revint à la faculté des arts de Heidelberg en 1498, où il expliqua s. Jérôme et Prudence, avant de s’installer à Strasbourg en 1501. Il y retrouva Geiler de Kayserberg, le très persuasif prédicateur de la cathédrale de Strasbourg, et le prévôt de l’église Saint-Thomas, Christophe d’Utenheim. Tous les trois rêvaient de changer de vie en fondant une communauté érémitique en Forêt-Noire. L’affaire capota. Christophe d’Utenheim devint évêque de Bâle en décembre 1502. C’en était fini de leur rêve de solitude à trois. Wimpfeling, à la demande de son ami Geiler et de Sébastien Brant, resta finalement à Strasbourg. Il logea chez dans le couvent des Guillelmites (dont il reste l’église Saint-Guillaume) et s’adonna à un travail intellectuel et pédagogique soutenu. Ce fut une période féconde de sa vie. Il y prépara son <i>Catalogue des évêques de Strasbourg </i>qui fut publié en 1508, continua de publier ses ouvrages pédagogiques, s’occupa, entre autres, de l’éducation du jeune Jacques Sturm, futur stettmeister (premier magistrat de religion réformée de Strasbourg, multiplia les querelles littéraires et historiques notamment avec le franciscain Thomas Murner, et créa, en 1508/1510, la Société littéraire de Strasbourg où l’on retrouve les élites humanistes locales. Il y accueillit Érasme en 1514.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce grand théoricien de la pédagogie s’était vu décerner le titre de <i>Praeceptor Germaniae</i> (« Précepteur de l’Allemagne »)<i>. </i>Les questions relatives à l’éducation le passionnaient. L’<i>Isidoneus germanicus (Introduction pour la jeunesse allemande</i>),en1497, un traité de grammaire latine, l’avait révélé ; <i>l’Adolescentia</i> (<i>La Jeunesse</i>)<i>,</i> une compilation des règles de conduite, avait confirmé son orientation ; le <i>De Integritate </i>(<i>Sur L’Intégrité </i>[<i>de la vie religieuse</i>]), en 1505, un guide moral pour les jeunes prêtres, illustrait son désir de réformer l’Église, en crise, par une meilleure formation du clergé, alors que sa <i>Diatriba de proba puerorum institutione </i>(<i>Discussion sur la bonne éducation à donner aux enfants</i>…) en 1514 constituait un recueil de conseils pour les enseignants. Dans son esprit, seule l’éducation pouvait sauver l’Église et la société de l’effondrement. On pouvait recourir aux auteurs de l’Antiquité à condition qu’ils fussent moralement irréprochables. Il préférait la lecture des Pères de l’Église ou celle des humanistes chrétiens contemporains, tel l’Italien Baptiste de Mantoue. Wimpfeling avait également conçu l’idée d’un Gymnase/gymnase, préparatoire aux études universitaires, qui se déroulaient alors à Bâle, Fribourg, Heidelberg, Mayence et Cologne. En vain. L’idée fut reprise, en 1538, avec la création du Gymnase de Strasbourg par Jean Sturm. L’histoire fut l’autre grande affaire de sa vie. Hormis sa <i>Germania</i> (1501) qui tient davantage du pamphlet, son <i>Epitome rerum germanicarum</i> (<i>Abrégé de l’histoire de l’Allemagne</i>, en 1505) est un des premiers essais de synthèse de l’histoire de l’Allemagne.</p>
<p style="text-align: justify;">Malade, il s’était retiré dans sa ville natale, auprès de sa sœur Madeleine, à partir de 1515. Il y fonda la Société littéraire locale. Hostile à la Réforme qui progressa rapidement en Alsace après 1518, séduisant nombre de ses amis et anciens élèves strasbourgeois, il resta fidèle à l’Église romaine et fut enterré, en 1528, dans l’église Saint-Georges, où il avait été baptisé.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Les emportements de Wimpfeling</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Wimpfeling avait-il du caractère ? Un mauvais caractère probablement. Prompt à la colère, ses indignations étaient nombreuses. Elles l’emportaient parfois loin, trop loin. Quelques-unes de ses querelles sont restées célèbres. Celle avec le franciscain natif d’Obernai, Thomas Murner, autre caractère mal embouché, par exemple. Le point de départ en fut la <i>Germania,</i> publiée en 1501, où, à travers un pamphlet de circonstance, Wimpfeling demande à ses compatriotes de faire preuve de plus de patriotisme à l’égard du Saint-Empire auquel ils appartiennent. Très<i> nationalbewusst</i>, comme d’autres humanistes allemands, il soutient, entre autres, que les Allemands avaient toujours occupé la rive gauche du Rhin, que les prétentions françaises sur cette zone étaient sans fondement et que, par conséquent, Charlemagne ne pouvait être qu’Allemand. Thomas Murner le cueillit, un an après, dans la <i>Germania Nova</i> (<i>Nouvelle</i> <i>Germanie</i>), en prétendant exactement le contraire. Nous sommes au début du XVI<sup>e</sup> siècle, le différend au sujet des frontières entre la Gaule et la Germanie était lancé. Ils avaient beau être prêtres tous les deux, l’échange fut rude, peu charitable et d’une rare</p>
<p style="text-align: justify;">On connaît moins sa diatribe contre Jacques Locher, enseignant à l’Université d’Ingolstadt, qui avait traduit en latin le <i>Narrenschiff </i>(<i>Nef des fous</i>) à la demande de son auteur, Sébastien Brant. Poète brillant, surnommé Philomusus, « Ami des Muses », ses cours sur la poésie et la rhétorique attiraient une foule d’étudiants. Il avait suscité la jalousie d’un confrère, plus âgé, professeur de théologie, Georges Zingel, qui attaqua son jeune collègue en traitant ses Muses de mules stériles, lui reprochant de « de faire l’apologie de la poésie antique dépravée et contraire à la religion chrétienne ». Locher répliqua, s’en prit à la théologie scolastique enseignée par son aîné, qui ne « donnait que les excréments pieusement recueillis par les théologastres ». En 1510, Wimpfeling (tout comme Brant) prit fait et cause pour Zingel et démontra, avec sa fougue habituelle, que la poésie, bonne pour les enfants dans leur apprentissage du latin, était féminine, alors que la prose, seule, était virile, capable de révéler la vérité chrétienne. En fait, la querelle opposait les théologiens conservateurs aux humanistes, lecteurs des œuvres païennes de l’Antiquité.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1505 déjà, lors d’un séjour auprès de son ami Christophe d’Utenheim devenu évêque de Bâle, Wimpfeling n’avait rien trouvé de mieux que d’exhorter les Bâlois à dénoncer l’alliance conclue en 1501 avec la Confédération helvétique. Le Conseil de la ville entama une procédure à son encontre. Il s’enfuit piteusement et regagna Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Reflet de son temps</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Wimpfeling est un personnage passionnant à défaut d’être attachant. Il n’a ni la maîtrise ni le brillant de Beatus Rhenanus dont il est l’aîné. Il n’en a pas l’aisance matérielle non plus. Il passa l’essentiel de sa vie … à tirer le diable par la queue. Il vécut cependant assez longtemps pour être le parfait témoin d’une période qui connut l’avènement et la réussite de l’humanisme et son effacement devant la Réforme. Ce grand aigri, nerveusement fragile, était un homme honnête et probe. Parfait représentant de son siècle, en réalité à cheval sur deux siècles. Homme du Moyen Age et du début de la Renaissance. Homme davantage ou essentiellement du Moyen Age par ses idées. Pourfendeur violent des abus de l’Église et malgré tout fidèle à l’institution. Visionnaire fréquemment, déçu toujours. Contrarié le plus souvent. Profondément conscient qu’il fallait réformer l’Église, les prêtres comme les ouailles, mais incapable de suivre ni même de concevoir une réforme radicale comme celle qui advint. Confiant dans les vertus de l’éducation, chagriné cependant de ne pas voir ses idées appliquées. Jean Sturm reprit une partie de ses idées en créant le Gymnase en 1538 dans Strasbourg passée à la Réforme. Aurait-il apprécié ? Il avait formé son homonyme Jacques Sturm, remarquable politique, excellent diplomate, humaniste cultivé et protestant ardent. Il en fut marri. Il avait eu la tentation de se retirer dans le désert, en l’occurrence dans la solitude de la Forêt-Noire pour vivre en ermite, il resta à Strasbourg où il s’abîma dans le travail et s’épuisa dans quelques querelles stériles. Cet humaniste se méfiait des auteurs anciens parce que païens. A trop les fréquenter, on risquait d’y perdre son âme de chrétien, à défaut de son latin. Obsédé, comme beaucoup de ses contemporains, par le péché et la formule <i>Noli peccare, deus videt</i> (« Ne pêche pas, Dieu te regarde »), il partagea les préjugés et les rejets de son temps. Son anti- judaïsme fut violent. En 1501, dans la <i>Germania</i>, faisant l’Éloge de Strasbourg, il cite sur le même plan : « Des bibliothèques, de doctes savants, des écoles de frères mendiants, des architectes, l’expulsion des juifs, de magnifiques maisons, de belles rues et places. » Ou l’art de faire du renvoi des juifs un monument parmi d’autres… Il a aussi raté sa sortie. Son épitaphe à l’église Saint-Georges, où il fut enterré, fut emportée par la Révolution. Il s’est, dans sa ville natale, effacé devant Beatus Rhenanus qui a raflé la mise. Connu des érudits, il a disparu de la mémoire des gens. Je l’imagine, là où il est, râler encore.</p>
<p><b><i> </i></b></p>
<p><b><i>Pour en savoir plus :</i></b></p>
<p>Hubert Meyer, « Jacob Wimpfeling », dans <i>Nouveau Dictionnaire de Biographie Alsacienne</i>.</p>
<p>Francis Rapp, <i>Réformes et Réformation à Strasbourg. Eglise et Société dans le diocèse de Strasbourg (1450-1525)</i>, Strasbourg, 1974.</p>
<p>Gabriel Braeuner, <i>Au cœur de l’Europe Humaniste, Le génie fécond de Sélestat</i>, Editions du Tourneciel, 2018.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Gabriel Braeuner,</strong> DNA 17 mai 2020, Ces femmes et ces hommes qui ont fait l&rsquo;histoire de Sélestat( 13/24)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">
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		<title>Beatus Rhenanus et Erasme de Rotterdam : Une amitié rhénane</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Apr 2020 10:29:40 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignleft size-full wp-image-722" style="caret-color: #000000; color: #000000;" alt="erasmus-e14632523121681" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/erasmus-e14632523121681.jpg" width="724" height="409" /></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/beatus-rhenanus-et-erasme-de-rotterdam-une-amitie-rhenane/download-1-2/" rel="attachment wp-att-721"><img class="alignleft size-full wp-image-721" alt="download-1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download-1.jpg" width="259" height="194" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Le réformateur Martin Bucer (1491-1551) et l’humaniste Beatus Rhenanus (1485-1547) sont des enfants de Sélestat. Ils furent contemporains tous deux et fréquentèrent vraisemblablement, tous deux aussi, l’École latine qui pendant un siècle fit la gloire de la cité centrale de la Décapole . Quand Rhenanus mourut, Bucer était à son chevet. Le premier n’avait pourtant pas fait le saut vers la Réforme protestante, le second en fut l’un de ses promoteurs les plus efficaces. Mais l’amitié, en l’occurrence, se montra capable de dépasser les clivages religieux.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Tous Érasmiens ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> L’un et l’autre furent Érasmiens. Bucer au moins jusqu’à sa rencontre avec Luther en 1518, Rhenanus jusqu’au bout. Il fut l’ami d’Érasme de Rotterdam (1466/69-1536), le collaborateur, l’éditeur de ses œuvres et même son premier biographe. On sait que celui que plus tard on appellera le prince des humanistes voire le précepteur de l’Europe avait, après avoir parcouru une partie de l’Europe intellectuelle, trouvé dans notre région entre Strasbourg, Fribourg et Bâle son port d’attache au point de s’y établir principalement et d’y mourir. Qui ne connaît, en la cathédrale de Bâle où il repose, l’épitaphe le concernant ?</p>
<p style="text-align: justify;">Érasme et Beatus sont particulièrement prisés à Sélestat. Le second parce qu’il eut l’idée de léguer à sa ville natale sa riche bibliothèque personnelle juste avant de décéder. Celle-ci est inscrite, depuis 2011, au <i>Registre Mémoire du monde</i> de l’Unesco. C’est dire son importance. Au premier, la ville de Sélestat voue une reconnaissance éternelle depuis qu’en 1515 il eut la délicatesse de l’honorer d’un éloge à faire rougir de jalousie toutes les villes du Rhin supérieur. Il est vrai que maîtres et élèves de l’École latine avaient depuis 1441 contribué à la réputation d’une institution et d’une pédagogie uniques en Alsace, creuset de l’humanisme alsacien voire rhénan, formateur des élites régionales que fréquentèrent, parmi d’autres, le pédagogue Wimpfeling, par ailleurs enfant de Sélestat, lui aussi, les trois fils de l’imprimeur bâlois Jean Ammerbach, et Thomas Platter, le Valaisan, enfant pauvre et étudiant ardent, plus tard imprimeur, pédagogue talentueux et helléniste reconnu.</p>
<p style="text-align: justify;">Au mois d’août 1515, Érasme, qui fréquente assidûment la région, attiré par la qualité des imprimeurs strasbourgeois et bâlois, susceptibles de publier son œuvre de plus en plus abondante, séduit par les élites intellectuelles locales rend un hommage dithyrambique aux Sélestadiens dans un texte publié chez son imprimeur bâlois Froben dont le présent extrait résume l’esprit : « <i>Le privilège qui n’est qu’à toi, c’est que seule, toi si petite, tu donnas le jour à autant d’hommes distingués par les mérites de l’esprit. </i> » Malgré l’emphase, conforme à l’air du temps, le compliment est mérité. Dans son histoire, jamais Sélestat ne produisit autant de talents.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le panthéon sélestadien évoqué par Érasme, Beatus Rhenanus occupe déjà une place à part : « <i>Qu’est-il besoin de rappeler les autres, Beatus Rhenanus ne suffisait-il pas à ta gloire ?</i> » s’interroge Érasme. C’est qu’ils se connaissent depuis peu, inaugurant ainsi une collaboration et une amitié qui s’étendront sur plus de deux décennies. Manifestement Beatus a attiré l’attention d’Érasme.</p>
<p style="text-align: justify;">En été 1514, Érasme quitte l’Angleterre pour Bâle afin d’éditer un certain nombre de ses oeuvres chez l’imprimeur Froben avec qui il entretient une correspondance depuis plus d’un an. Il passe par Strasbourg et Bâle où il reçoit à chaque fois un accueil chaleureux. Wimpfeling, en contact avec Érasme, lui recommande plus particulièrement son concitoyen Beatus Rhenanus qu’il présente comme un de ses admirateurs. Ils ne se connaissent pas encore mais déjà Beatus Rhenanus s’inscrit dans le cercle des sympathisants de l’humaniste hollandais dont la notoriété est européenne depuis qu’il a publié l’<i>Éloge de la folie,</i> en 1511, et ses <i>Adages, </i>ces petits monuments d’érudition dont se délectent de nombreux lecteurs. Beatus Rhenanus est Érasmien bien avant d’avoir rencontré Érasme. Lui qui a fait des études à Paris, entre 1503 et 1507, ne fait-il pas éditer, peu de temps après son retour en Alsace les <i>Adages </i>chez l’imprimeur strasbourgeois Mathias Schurer, lui aussi originaire de Sélestat ? Il participe à l’engouement pour Érasme, il pleure même sa mort, victime, comme tant d’autres, d’une vilaine et sotte rumeur en août 1514</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Beatus Rhenanus de Sélestat</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Singulier destin que celui de Batt Bild, pardon Beatus Rhenanus. Son père était boucher, comme son grand-père. Originaire de Rhinau, situé le long du Rhin, plus proche de Sélestat que de Strasbourg. Antoine le père, le Rhinower, (celui qui est originaire de Rhinau), fit fortune à Sélestat, et mena une petite carrière municipale qui en fit un échevin et même un des bourgmestres de la cité en 1499. Il avait épousé une fille du cru, jeune veuve du nom de Barbara Kegel, qui lui donna trois enfants, dont le dernier seul survécut : Beat qui naquit le 22 août 1485 ! Il n’avait que deux ans quand sa mère décéda, atteinte de phtisie. Le père ne se remaria pas, et c’est aidé par une vieille servante qu’il éleva son enfant.</p>
<p style="text-align: justify;">L’école latine ou paroissiale que Beatus fréquenta jusqu’à l’âge de 18 ans, la quittant en 1503, fut un premier tremplin. Dirigée par le successeur de Louis Dringenberg, Kraft (Craton) Hoffmann depuis 1477, puis par Jérôme Gebwiller, à partir de 1501, elle avait acquis une belle et grande réputation grâce au talent de ses maîtres et à la qualité de maints élèves qui purent s’y épanouir. Beatus fut de ceux-là. Ces années sélestadiennes l’ont incontestablement marqué, nous y reviendrons. L’école fut sa « première mère intellectuelle ». Il y trouva une formation humaniste et chrétienne à la fois, un vrai et solide viatique pour l’avenir. Élève brillant, il fut remarqué par ses maîtres. Malgré son jeune âge, il devint même moniteur d’élèves plus jeunes, dont Sapidus, son cadet de cinq ans.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est à Paris qu’on le retrouve comme jeune étudiant en 1503. Il aurait pu choisir les universités plus proches de Heidelberg et surtout de Fribourg et de Bâle. C’est dans la capitale du Royaume de France qu’il se retrouva, probablement conseillé par Jérôme Gebwiller qui y avait étudié et d’où il avait rapporté les œuvres de l’humaniste Lefèvre d’Étaples, dont notamment ses introductions aux œuvres d’Aristote, Éthique, Physique, Logique. Lefèvre d’Étaples en était le spécialiste. Beatus, qui loge au Collège du Cardinal-Lemoine, s’y nourrit à son tour. Tout comme il s’initia à l’imprimerie durant sa période parisienne auprès d’Henri Estienne. Il y travailla comme correcteur. À côté de la philosophie, il apprit, apparemment de façon insatisfaisante, le grec auprès de Hermonyme de Sparte, et se perfectionna en poésie latine chez Faustus Andrelinus, à l’excellente réputation pédagogique. Il accomplit son cursus universitaire en trois ans : bachelier, licencié, maître ès arts. Beatus, à Paris aussi, fut un grand « bûcheur ».</p>
<p style="text-align: justify;">Paris, ce fut davantage encore ! Un premier contact avec les œuvres d’Érasme, les Adages et l’Enchiridion, des amitiés solides avec quelques « pays » comme Michel Hummelberg de Ravensbourg, les anciens condisciples de l’école latine, Bruno et Basile Amerbach, son compatriote Beatus Arnoald, futur secrétaire impérial, Mathias Ringmann dont le nom est associé à celui de l’Amérique qu’il contribua à baptiser en 1507. Il resta proche de ses maîtres en philosophie, de Josse Clitowe, Docteur en Sorbonne, surtout, qui connaissait et expliquait mieux que personne la pensée et les livres de son maître Lefèvre d’Étaples. Ce dernier, qui se consacrait, à partir de 1507, à l’étude de l’Écriture Sainte, publia en 1512 ses Commentaires sur les Épîtres de Paul. Il y écrivit notamment que l’Écriture est la source et la règle du vrai christianisme et que les œuvres étaient insuffisantes pour assurer le salut. Tiens, tiens… À Paris enfin, il se constitua les bases d’une belle bibliothèque qui allait assurer sa réputation par-delà les siècles.</p>
<p style="text-align: justify;">Retour en Alsace à partir de l’automne 1517. Il va éditer pendant trois ans à Strasbourg chez son compatriote l’imprimeur Mathias Schurer des écrivains néo-latins, surtout italiens, dont son ancien maître Faustus Andrelinus, en les préfaçant par des épîtres dédicatoires en latin. Il fréquente le milieu des humanistes strasbourgeois qui se retrouvent au sein de la Société littéraire (Sodalitas litteraria) locale fondée par Wimpfeling vers 1507. Un voyage à Mayence en 1509, où il découvre les vestiges romains de la région, l’initie à l’histoire dont il fera une passion. N’est-il pas l’auteur dès 1510, d’une biographie du prédicateur Geiler qui paraît également chez Schurer ? La triade strasbourgeoise, Geiler, Brant et Wimpfeling, le rend critique à l’égard de l’Église. Il n’a pas oublié ce qu’en disait son premier-maître parisien Lefèvre d’Étaples.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais c’est à Bâle, où il arrive en 1511, à l’âge de 26 ans, qu’il va pleinement se réaliser. Il y était d’abord allé pour se perfectionner en grec auprès de l’helléniste Jean Kuhn (Conon). Il va fréquenter les ateliers d’Amerbach et de Froben et travailler à l’édition commentée des Pères de l’Église et des grands auteurs latins dont les premiers sont Pline le Jeune et Suétone. À Bâle, il rencontre Érasme.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>« Parce que c’était lui, parce que c’était moi… »</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Ils deviennent amis, dès les premières rencontres. L’édition des textes les réunit, une même formation intellectuelle et morale les rapproche. La Dévotion moderne des Frères de la vie commune de Deventer est leur bien commun. Érasme avait été l’élève des frères, l’École latine de Sélestat continuait d’être marquée par le mouvement. Louis Dringenberg en fut proche tout comme son successeur Craton Hoffmann, le maître d’école du jeune Beatus.</p>
<p style="text-align: justify;">Érasme éprouve pour son jeune collaborateur une réelle tendresse et n’est pas avare d’éloges à son endroit. Il en fera même un ami très cher, « <i>un ami vraiment pythagoricien, je veux dire une seule âme</i> ». On croirait entendre Montaigne parler de La Boétie. Ce qu’il apprécie particulièrement c’est à la fois sa culture et la maturité de son jugement. Sa loyauté et même son sourire permanent : «<i> Quand Beatus n’a-t-il point la mine riante </i>? » Cela nous change de l’image compassée de l’érudit asséché à laquelle trop souvent on rattache nos humanistes. Ses qualités professionnelles sont souvent soulignées, son acribie, autrement dit sa rigueur, remarquée. C’est qu’ils travaillent côte à côte dans l’atelier de Froben à Bâle. La critique des textes, le retour aux sources, ce patient et minutieux travail de philologue qui les caractérisent tous deux supposent évidemment que l’on cultive l’exactitude, la précision et la minutie. Ils y excellent tous deux.</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus n’est pas en reste. Son admiration pour Érasme est éperdue, son dévouement est total, son respect lui est assuré à vie. La confiance entre eux est totale. Voilà ce que Beatus Rhenanus, momentanément séparé d’Érasme à cause  de la peste qui l’a fait fuir de Bâle en 1519 écrit  à un de ses amis resté avec Érasme :</p>
<p style="text-align: justify;">«  <i>Je te pense doublement heureux très cher Nesen , d’habiter avec  Érasme… Qu’est-ce en effet d’habiter avec Érasme sinon vivre au milieu des muses elles-mêmes ? Qu’est ce que s’asseoir à la même table que lui, sinon participer à un festin  céleste ( …) Mais qu’est-ce donc qu’Érasme sinon une hôtellerie de tous les arts. Chacun excelle parfois dans un art, mais lui, il tient le premier rang en tous.  Combien de fois j’imagine les les propos que vous tenez  sur la restauration des bonnes études, sur la morale, sur la Religion ! Qui ne préférerait y assister que participer aux festins des dieux. »</i></p>
<p style="text-align: justify;"> Souvent, quand Érasme s’absente de Bâle, c’est Beatus qui porte la responsabilité de ses éditions, se consacrant « <i>tous les jours et la plupart des autres à Érasme</i> ». Quand le maître est absent, c’est Rhenanus qui est l’âme du « cercle érasmien de Bâle », où l’on ne se contente pas seulement de deviser mais de ripailler aussi dans une atmosphère on ne peut plus conviviale et amicale.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>La tentation Luther</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Si on se fréquente à Bâle, on se reçoit parfois à Sélestat, ou on voyage conjointement à Constance. Cela tisse des liens et permet de se laisser aller à des confidences. De quoi parle-t-on sinon d’édition mais aussi de la philosophie du Christ, ce thème cher à Érasme qui englobe tout son humanisme évangélique, à la fois projet théologique et mode d’action du chrétien . Et probablement parle-t-on aussi de ce Luther dont parle tout le monde. On le découvre et on l’apprécie assez. On aurait même tendance à en faire un disciple ou un émule de l’humaniste de Rotterdam. On éprouve manifestement de la sympathie pour ce moine augustin qui vient de ruer dans les brancards en affichant ses 95 thèses consacrées aux indulgences sur la porte de l’église paroissiale de Wittenberg en Saxe.</p>
<p style="text-align: justify;"> Luther, dès 1518, était devenu familier à Beatus, grâce à son compatriote Martin Bucer, qui avait rencontré le moine augustin cette année-là, à Heidelberg. Dans une longue lettre, datée du 1er mai, celui-ci avait fait part de son enthousiasme à Beatus. Durant la même période, Rhenanus correspondait avec le jeune Zwingli de Zürich, tout aussi désireux de la réforme de l&rsquo;Église et prompt à s&rsquo;enthousiasmer pour tous ceux qui poussaient dans cette direction. Érasme notamment ! Voilà comment, nos jeunes amis poussèrent à la diffusion des écrits d&rsquo;Érasme et de Luther. Ils les placèrent alors sur le même plan. Beatus Rhenanus fut pendant quelque temps, un ardent diffuseur des œuvres de Luther, en particulier de son <i>Explication de l&rsquo;oraison dominicale à l&rsquo;intention des laïcs</i>, et de ses <i>Commentaires sur les psaumes sapientaux</i>. Il n&rsquo;oublia pas pour autant, durant la même période, d&rsquo;être le parfait auxiliaire, voire le disciple, d&rsquo;Érasme</p>
<p style="text-align: justify;">Mais l’idylle fut de courte durée. Tout oppose Luther et Érasme. Le premier échoue dans sa tentative de rallier le second sous sa bannière. Les événements sociaux imprévisibles et violents que déclenche l’attitude et les écrits de Luther ne sont pas du goût d’Érasme qui reste attaché à l’ordre établi. Réformer l’église oui, bousculer le confort, les habitudes et la paresse intellectuelle sinon l’ignorance des clercs, bien entendu. L<i>’Éloge</i> <i>de la Folie</i> n’a-t-il pas pourfendu ces criardes insuffisances ? Réformer toujours et encore, mettre inlassablement l’ouvrage sur le métier, assurément, mais rompre avec l’Église, certainement pas. On réformera l’église de l’intérieur, il n’y a pas d’autre voie.</p>
<p style="text-align: justify;">Les troubles de Zwickau et de Wittenberg, en 1520-21, la Guerre des Paysans, en 1525 où s’exprime toute la violence d’une population qui a perdu ses repères, furent autant de signaux qui éloignèrent les uns des autres. Mais le divorce n’est pas que circonstanciel ou méthodologique, il porte sur les options fondamentales de la théologie. En 1524, Érasme dans son essai sur le libre arbitre -<i>De libero arbitrio</i>- pourfend les thèses de Luther en défendant la possibilité pour l’homme de collaborer avec Dieu dans son propre salut sans opposer la foi et les oeuvres. Ce qui lui vaut, en 1525, une réponse cinglante de Luther, le <i>De servo arbitrio</i>, essai sur le serf arbitre, qui lui oppose la thèse de la totale passivité de l’homme dans les mains de Dieu, seul dispensateur de la grâce. Qu’importent les oeuvres, la foi seule nous sauvera !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Réformer sans rompre !</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Érasme a choisi son camp. De même que Beatus Rhenanus, fidèle et loyal, qui suit son glorieux aîné. « Le petit homme frêle, ergotant et propret » (Lucien Fèvre) n’a rien perdu de son ascendant intellectuel sur la plupart de ses contemporains. Si tous ne passèrent pas à la Réforme c’est en grande partie à cause de l’humaniste de Rotterdam. Son corps chétif qu’il appelle corpuscule a beau le faire souffrir, en faisant de lui un homme fragile, sa remarquable intelligence et son savoir universel, son éloquence et sa virtuosité littéraire, sa puissance de travail et son engagement personnel, sa pédagogie et son pacifisme militant ont contribué à en faire un phare. Érasme c’est l’autre voie. John Collet ne s’était pas trompé quand au temps du séjour anglais d’Érasme, il avait prédit : « Le nom d’Érasme ne périra jamais».</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus comme Erasme, comme Wimpfeling et d’autres encore, comme le juriste Zazius restaient attachés à l’ordre établi et commençaient à entrevoir les conséquences  politiques et sociales de la doctrine luthérienne. La violence les insupporta, le tumulte les dérangea, l&rsquo;anarchie les révulsa, eux, les aristocrates de l&rsquo;esprit, partisans de la concorde. Beatus n&rsquo;avait-il pas rédigé en 1523, un solennel appel aux habitants de Sélestat pour les exhorter à la concorde ?</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus ne se retrouvait en aucune façon dans la violence des injures qu’en 1522 Luther proféra à l’encontre du roi d’Angleterre. Il fut choqué par les troubles à Wittenberg, durant l’hiver 1522-23 quand les églises furent saccagées par les partisans de Thomas Munzer. Les troubles avaient gagné la ville natale de Beatus, d’où son appel à la concorde, et reprendront de plus belle, au printemps 1525 avec la guerre des Paysans, ses saccages et son tragique dénouement. Impossible de ne pas réagir quand les fondements de la foi, de la société et même du pays apparaissent menacés. « <i>Trop d’hommes ont perdu le bon sens, écrit-il, ils s’en vont répétant qu’il faut suivre l’Esprit et ils exècrent la sagesse humaine, trop d’imposteurs se couvrent de l’Évangile. </i>» Il en veut à ces prêtres égarés qui ont pris fait et cause pour les paysans révoltés, « <i>ils méritent d’être déportés au loin dans une île déserte </i>» proclame-t-il dans une lettre du 1er septembre 1525 à son ami Michel Hummelberg. Quand ce dernier, quelques mois plus tard, évoque la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, citant Érasme, il ne peut qu’y souscrire et constater que d’autres s’éloignent dangereusement de la tradition. Zwingli, son ami, il y a peu encore, vient d’abolir la messe à Zürich, et l’a remplacé par une cène célébrée trois à quatre fois par an. Il s’éloigne de Zwingli comme il va s’éloigner de Bucer qui a rejoint le camp de Luther. Leurs correspondances s’espaceront, réduites à la portion congrue, où il n’est plus question de religion, à peine  d’amitié.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne sera pas inactif durant les vingt ans qui lui restent à vivre, fidèle à Érasme, son seul maître et véritable ami. Il ne s’est pas retiré sur l’Aventin mais n’est plus sur le front du débat religieux. L’humaniste historien a encore quelques pages à publier et à écrire. Le chrétien n’a pas perdu la foi ni le désir de voir son Église s’amender et les prêtres fuir le luxe et l’orgueil pour embrasser la frugalité et la sobriété. Par contre, la réforme de son Église, il ne la voyait pas comme cela, en dehors de la paix sociale et religieuse. Il n’a pas de mots assez durs pour condamner les anabaptistes et leurs chefs après leur exécution en 1536.</p>
<p style="text-align: justify;">Les troubles de la Réforme eurent cependant une conséquence inattendue sur les relations entre Beatus et Érasme. Ils se virent moins, puis plus du tout. Bâle qui les avait réunis devint incertaine et dangereuse. L’introduction de la Réforme y fut violente. La brutalité, c’est ce que tous deux exécraient. L’atmosphère bâloise n’incitait plus guère au recueillement et à la concentration si nécessaires au travail patient et minutieux de nos humanistes. En septembre 1528, Beatus s’en retourna chez lui à Sélestat, Érasme se fixa à Fribourg en avril 1529. Tous deux avaient choisi des villes catholiques rétives aux idées réformatrices. Ils avaient une fois encore fait la même analyse de la situation et tiré les mêmes conclusions. Ils restèrent en contact épistolaire, se tenant au courant de leurs activités réciproques.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Au-delà de la mort</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Même la mort ne les sépara pas. Érasme décéda à Bâle dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. Il y était revenu à la fin du mois de juin 1535 pour achever son impression de <i>l’Ecclésiaste</i> quand sa santé déclina à l’automne. Dans ses dernières volontés, il légua à son ami une cuillère et une fourchette en or et, surtout, le chargea d’éditer ses oeuvres complètes. Ce à quoi s’attela Beatus avec détermination. Imprimées de 1536 à 1540, chez Froben, l’imprimeur de toujours, elles paraissent en 9 volumes à Bâle en 1540. La préface est signée par Beatus. Dédiée à l’Empereur Charles Quint, elle contient une biographie détaillée d’Érasme rédigée par son ami Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce dernier avait toutes les qualités pour écrire cette biographie. Historien reconnu, au sens critique aiguisé ainsi que l’atteste son <i>Histoire de l’Allemagne en trois livres </i>de 1531, sa proximité avec le grand humaniste lui valut des confidences qu’il avait recueillies directement de la bouche d’Érasme. Il avait à la fois la distance nécessaire et la proximité requise pour évoquer la puissante figure et le prestige intellectuel de son ami. Raison de plus pour exprimer son indignation quand, le 19 janvier 1543, les oeuvres d’Érasme furent brûlées en place publique à Milan sur l’ordre d’un représentant de l’Archiduc Ferdinand. Il fut accompagné dans cette infamie par les écrits de Luther qui connurent le même sort. Beatus reprit la plume et remua ciel et terre pour faire réparer cette « injustice qui a été commise à l’égard des écrits du meilleur des hommes ». Quatre ans plus tard, le 18 mai 1547, Beatus Rhenanus disparaissait à son tour. Ainsi s’acheva une amitié vieille de 22 ans. À son début, en 1515, Érasme en avait pressenti la richesse et les contours. Une amitié pour la vie, une amitié pour l’éternité. N’avait-il-pas alors souhaité pour tous deux de mériter un jour « de jouïr ensemble de la participation éternelle et véritable ? »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Ni soumission, ni effacement</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Amitié ne veut pas dire soumission ni effacement. On aurait tort de penser que Beatus, écrasé par l’intelligence, la personnalité et le rayonnement de la pensée de l’illustre Érasme, n’avait été qu’un pâle comparse qui se serait contenté, toute sa vie, de mettre ses pas dans les pas glorieux de son aîné. Il eut une vie en dehors de lui. Avant leur rencontre et après celle-ci. Ils ne se voyaient pas tout le temps. Érasme voyageait beaucoup, Beatus beaucoup moins. Quand ils quittèrent Bâle, tous deux, en 1528 et 1529, ce fut vers des destinations différentes, à savoir Sélestat et Fribourg. Villes proches dirions-nous aujourd’hui, suffisamment lointaines pourtant alors pour marquer l’éloignement. S’ils ne se revirent pas, ils restèrent en contact épistolaire. L’édition de textes les rapprochait, mais chacun avait sa propre carrière et ses productions à assurer. On connaît l’abondante production érasmienne, on connaît moins celle de Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">On lui doit l’édition préfacée de 35 humanistes dont, entre autres, Faustus Andrelinus qui lui avait appris la poésie à Paris, Theodore Gaza, Michel Marulle, Janus Pannonius, Thomas More sans oublier, bien sûr, Érasme. Il fut un éditeur actif de cinq pères de l’Église : saint Grégoire de Nysse, saint Basile, Tertullien, Eusèbe et saint Jean Chrysostome. Il consacra toute son énergie et sa science aux classiques anciens, préfaçant Pline le Jeune et Suétone et commentant Sénèque, Quinte-Curce, Velleus Paterculus, Pline l’Ancien, Tacite et Tite Live. Historien exigeant et rigoureux, trente ans avant sa biographie d’Érasme, il avait écrit celle de Geiler de Kaysersberg, l’aîné des humanistes alsaciens, en 1510. Entre-temps, en 1531, il avait fait montre d’une remarquable maîtrise de la science historique, qui privilégie la recherche et la critique des sources, en publiant une <i>Histoire de l’Allemagne en trois livres</i> qui fit autorité comme nous l’avons vu.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa construction intellectuelle et spirituelle, il est redevable à Érasme, certes mais aussi à Léfèvre d’Étaples et même à Luther. Il s’est formé au contact  de quelques maîtres et bâti une oeuvre,  notamment celle d’historien, exigeante et critique qui ne doit  rien à personne, sinon à lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b>La matrice rhénane</b></p>
<p style="text-align: justify;"> Revenons pour conclure à l’amitié qui lia Beatus à Érasme. Nous l’avons qualifiée de rhénane à dessein pour insister sur la fécondité culturelle et spirituelle de ce fleuve qui traverse une partie de l’Europe du sud au nord, de la terre de Beatus Rhenanus, le bien nommé, à celle des Pays-Bas où naquit et grandit Érasme de Rotterdam. Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer et pour devenir ami. Ce Rhin, ce fut celui qui vit éclore l’imprimerie sur ses rives, comme il avait assisté, quelques siècles auparavant, à la naissance de quelques somptueuses cathédrales et d’actifs lieux de pèlerinage. La <i>Pfaffengasse</i> était en quête perpétuelle de ressources et de réformes spirituelles. La mystique dite rhénane avait ouvert la voie à la suite de Maître Eckart et de Jean Tauler. La <i>devotio moderna</i> l’avait poursuivie. <i>L’imitation de Jésus-Chris</i>t, probablement rédigée par Thomas a Kempis, vers 1427, avait servi d’aiguillon et de référence. Le mouvement, méfiant à l’égard de l’institution ecclésiastique, prônait une vie spirituelle libre, personnelle, dépouillée et vraie, axée sur l’exigence intérieure. Descendu du Nord, il avait fini par faire son nid à l’École latine de Sélestat et au couvent de Truttenhausen au milieu du XVe siècle. On était prêt à réformer avant la Réforme. La boucle était bouclée : Beatus ne pouvait rater Érasme !</p>
<p style="text-align: justify;">Ils se sont pas ratés. Ils ont partagé jusqu’au bout l’espoir immense,  et pourtant insensé, d’une réconciliation entre protestants et catholiques. Quand meurt Beatus  Rhenanus en 1547, fidèle à la foi catholique, il est entouré, à son chevet,  du Réformateur Martin Bucer et de deux pasteurs strasbourgeois. Quelques années auparavant, son vieux complice Érasme, resté lui aussi irréductiblement catholique, avait été enterré, dans la cathédrale protestante de Bâle. ils avaient, à leur corps défendant probablement, au début , mais de là où ils étaient avec leur assentiment, depuis lors, vérifié tous deux qu’il y avait bien plusieurs demeures  dans la maison du Père.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <em>Au coeur de l&rsquo;Europe humaniste, le génie fécond de Sélestat</em>, Editions du Tourneciel , 2018 ( avec bibliographie complète)</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, texte de conférence,  2018</strong></em></p>
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		<title>Beatus Rhenanus, esquisse d&#8217;une biographie</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Apr 2020 10:12:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i><a href="http://www.histoires-alsace.com/beatus-rhenanus-esquisse-dune-biographie/download-3/" rel="attachment wp-att-717"><img class="alignleft size-full wp-image-717" alt="download" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download.jpg" width="183" height="275" /></a></i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"> Nul besoin d’insister, Beatus Rhenanus (1485-1547) est notre Sélestadien le plus connu.Déjà dans le quadrige des humanistes alsaciens, constitué de Geiler de Kaysersberg, de Sébastien Brant, de Jaques Wimpfeling, et de lui- même, il n’est pas le moindre. Le plus jeune d’abord, le plus brillant peut-être.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sa notoriété est restée intacte. Sa proximité avec Érasme de Rotterdam, la personnification même de l’humanisme chrétien du XVIe siècle, qui est entré dans l’histoire comme le prince du mouvement, y a fortement contribué. Beatus fut son ami, son collaborateur, son correcteur, son éditeur. Et même son historiographe. En 1541, suivant les volontés d’Érasme, décédé en 1536,  Beatus publie chez l’imprimeur Froben à Bâle, l’ensemble des oeuvres, introduite par une biographie de l’érudit Hollandais. S’il a cependant survécu à travers les siècles, c’est d’abord par l’extraordinaire bibliothèque qu’il a léguée à sa ville natale en 1547, que nous avons conservée pour une part essentielle. C’est elle, et elle seule, qui a été classée au <i>Registre Mémoire du monde de l’Unesco </i>en 2011, parce que rare sinon unique exemple d’une bibliothèque conservée d’un intellectuel de la Renaissance. C’est elle qui constitue l’écrin de la nouvelle présentation de la Bibliothèque humaniste de Sélestat qui a ouvert ses portes, après quatre années de fermeture, en juin 2018, rénovée de fond en comble par les mains expertes d’un architecte de qualité : Rudy Ricciotti et une équipe imaginative de muséographes et de forces vives locales.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Autrement dit, on n’ a jamais parlé autant de Beatus Rhenanus depuis cette date. Quand on voit l’engouement que suscite la bibliothèque-musée, on se dit que la curiosité autour de l’intéressé n’est pas prête de s’éteindre. Nous ne pouvons que nous en réjouir. En espérant cependant que l’intérêt dont il est l’objet, profite à sa ville natale que l’on se met à découvrir, à ses contemporains, aux humanistes et à leur mouvement, à ses compagnons de routes, aux gens qu’il fréquenta, à Bucer notamment qu’il éclipse totalement ici dans la ville natale des deux. Mais soyons honnête, Le second s’est largement rattrapé ailleurs qu’à Sélestat. Sa notoriété est en réalité bien plus grande que celle de Beatus Rhenanus à l’aune européenne.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais connaissons nous vraiment Beatus ? Nous le célébrons volontiers, il fait partie de l’héritage de la ville, de ses meubles en quelle sorte. Quand ces derniers deviennent trop vieux, il faut songer à les réparer et surtout les épousseter régulièrement. Le toilettage n’est pas de trop. Un peu <i>d’Oschterputz</i> n’a jamais fait de mal. Cette tradition alsacienne a quelque chose de salutaire. A chaque fois qu’on nettoie, on découvre quelque chose de neuf. Découvrir, dévoiler, soit enlever le masque, gratter le vernis. Retrouver l’origine, revenir aux sources, au vrai, à l’authentique. Essayer de le retrouver dans son jus, avant que l’hommage, la légende, l’hagiographie, la construction du mythe n’interviennent.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous ferons, de temps en temps référence  à l’imparfaite biographie (1551) du premier biographe du sélestadien, le strasbourgeois Jean Sturm (1507-1589) mais davantage aux  travaux contemporains de Robert Walter qui soutint une thèse sur BR et surtout de James Hirstein, le meilleur spécialiste de la question, qui a entrepris de publier sa correspondance.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Il nous faut creuser comme des archéologues, avec patience et munis de tout petits outils ou instruments pour éviter d’altérer ou de blesser la figure première. Dire et redire ce que nous savons de lui mais à chaque fois s’interroger sur ce que nous avançons, faire preuve de discernement entre ce que l’on continue de raconter par commodité et la réalité, tant est que nous puissions la cerner. Nous sommes quelques uns à avoir une idée sur Beatus, à le figer dans quelques certitudes, à le voir à travers l’idée que nous nous faisons de la fin du Moyen-Age et de l’aube de la Renaissance. Nous le faisons, hélas, souvent passer par le prisme déformant de notre vision contemporaine. Sommes nous seulement capable de nous mettre à la place de… Essayez de vous mettre dans la peau de Luther, de Calvin de Bucer, d’Erasme et bien entendu de Beatus. Nous avons beau faire, beau lire et étudier, nous restons le plus souvent devant  la porte. Mais c’est là l’exaltant et finalement très limité destin des historiens.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Je ne vous raconterai pas aujourd’hui toute « l’histoire » de Beatus. Je vous propose de l’accompagner cependant à travers quelques thématiques majeures</p>
<p style="text-align: justify;">Sa formation intellectuelle, ses relations avec Érasme, sa contribution à la science,  sa bibliothèque, ses convictions religieuses. De quoi le cerner mieux à défaut de le définir totalement .</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Enonçons d’emblée, avant de les évacuer, quelques questions biographiques générales. Celle de son patronyme en premier. Connu à jamais sous le nom de Rhenanus, qui est en réalité la version latine que le jeune Beatus donna de son « surnom », celui qu’avait hérité son grand père originaire de Rhinau, quand il s’établit à Sélestat au début du XVe siècle. On le qualifia selon sa commune d’origine, on le traita de Rinower, soir celui qui est originaire de Rhinau. C’est ainsi que l’on désignait encore Anton, père de Beatus qui s’appelait, en réalité,  Bild, et qui fut un boucher entreprenant et un notable reconnu dans sa ville d’adoption. Dans le fameux cahier d’écolier de Beatus, qui date de la fin du XVe siècle, et que nous montrons abondamment dans la nouvelle présentation muséographique, on rencontre les initiales BR sous la plume de l’écolier. R comme Rinower. Le surnom était celui qu’utilisait alors l’élève qui ne le latinisera, selon une mode répandue chez ces experts en latin et en grec, qu’à son retour de l’université de Paris vers 1507.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa mère s’appelait Barbe Kegler. Elle avait eu trois enfants dont seul Beatus survécut. Elle mourut quand son dernier fils avait deux ans. Son père ne se remaria pas. Il l’éleva avec l’aide d’une servante de la famille et son beau -frère Reinhard Kegler qui était prêtre. Plutôt aisé, le père mit ses ressources financières à la disposition de son fils, lui assurant une éducation de choix, à l’école latine de la ville et, plus tard à l’université de Paris. C’est grâce à l’argent de papa qu’il put très tôt s’offrir des ouvrages et se constituer précocement une bibliothèque de choix dont nous profitons amplement aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Des études solides et brillantes </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Vers 1491, à l’âge de 6 ans, il entre à l’école latine de sa ville. Cela fait quarante ans qu’elle avait été refondée par Louis Dringenberg, qui en fit une institution exemplaire autant préoccupée d’enseigner les belles lettres, celle des auteurs de l’antiquité, que de former de bons chrétiens. Ses successeurs ont poursuivi la voie et maintenu le niveau d’excellence d’une école qui, en première instance, dans une région qui ne possède pas d’université, forme aux universités de proximité que sont Heidelberg (1386), Fribourg et Bâle ( 1460). Les deux dernières étant créés à l’issue du Concile de Bâle (1431-1448), permettant ainsi aux jeunes Alsaciens de bénéficier d’universités proches pour continuer leurs études. C’était le vivier des futurs prêtres,  avocats, médecins, militaires, pédagogues mais aussi juristes ou administrateurs du Saint-Empire. Beatus suit les cours de Crato Hofmann  qui a succédé à Dringenberg en 1477 et Hieronymus Gebwiler, qui prend le relais en 1501.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il s’y montre élève brillant et travailleur, s’ouvre, ainsi que le montre le cahier d’écolier, entre autres,  aux <i>Géorgiques </i>de Virgile aux <i>Fastes </i>d’Ovide, se révèle sensible à la poésie et assimile parfaitement une méthode d’enseignement fondée sur l’analyse « littérale, logique et profonde » ( Hirstein) des textes. Esprit curieux et pieux, respectueux de la tradition et de l’enseignement de ses maîtres, ses nombreux annotations et commentaires montrent en même temps qu’il tend à vouloir les dépasser par son obsession d’aller au fond des choses.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ces années sélestadiennes l’ont incontestablement marqué. L’école latine  fut sa première mère intellectuelle. Sa formation humaniste et chrétienne  constituait un solide viatique pour l’avenir. Il devint moniteur d’élèves plus jeunes dont Sapidus qui deviendra plus tard le dernier grand directeur de l’école.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Les années parisiennes </i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">C’est à Paris qu’on le retrouve comme jeune étudiant en 1503. Il aurait pu choisir les universités plus proches de Heidelberg et surtout de Fribourg et de Bâle. C’est dans la capitale du Royaume de France qu’il se retrouva, probablement conseillé par Jérôme Gebwiller qui y avait étudié et d’où il avait rapporté les œuvres de l’humaniste Lefèvre d’Étaples, dont notamment ses introductions aux œuvres d’Aristote, <i>Éthique, Physique, Logique</i>. Lefèvre d’Étaples était le spécialiste d’Aristote Beatus, qui fréquente leCollège du Cardinal-Lemoine, s’y nourrit à son tour. Tout comme il s’initia à l’imprimerie durant sa période parisienne auprès d’Henri Estienne. Il y travailla comme correcteur. À côté de la philosophie, il apprit, apparemment de façon insatisfaisante, le grec auprès de Hermonyme de Sparte, et se perfectionna en poésie latine chez Faustus Andrelinus, à l’excellente réputation pédagogique. Il accomplit son cursus universitaire en trois ans : bachelier, licencié, maître ès arts. Beatus, à Paris aussi, fut un grand « bûcheur ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Paris, ce fut davantage encore ! Des amitiés solides avec quelques « pays » comme Michel Hummelberg de Ravensbourg, les anciens condisciples de l’école latine, Bruno et Basile Amerbach, son compatriote Beatus Arnoald, futur secrétaire impérial, Mathias Ringmann dont le nom est associé à celui de l’Amérique qu’il contribua à baptiser en 1507. Il resta proche de ses maîtres en philosophie, de Josse Clitowe, Docteur en Sorbonne, surtout, qui connaissait et expliquait mieux que personne la pensée et les livres de son maître Lefèvre d’Étaples. Ce dernier, qui se consacrait, à partir de 1507, à l’étude de l’Écriture Sainte, publia en 1512 ses Commentaires sur les Épîtres de Paul. Il y écrivit notamment que l’Écriture est la source et la règle du vrai christianisme et que les œuvres étaient insuffisantes pour assurer le salut. Tiens, tiens…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Du séjour parisien, Beatus rapporta quelque impressions contrastées. Lefèvre d’Etaples, le spécialiste d’Aristote, le marqua profondément.  «  Son approche concrète, note James Hirstein, mais guidées par l’élévation cadrait bien avec le caractère de Beatus et l’enseignement qu’il avait reçu. » A la suite de son maître, il se retrouva bien naturellement plus aristotélicien que platonicien. La philosophie du premier semblant se conformer mieux au christianisme que celle du second. Au contact du brillant philosophe, il développa une belle et pénétrante  capacité de jugement, qualité dont il sut faire un allié bienvenu tout au long de sa vie.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le sélestadien seconda également Lefèvre dans ses programme de publication, des auteurs païens comme des auteurs chrétiens, généralement traduits par des humanistes italiens. Des sujets chrétiens et moraux, une belle langue latine, Tout cela ne pouvait que réjouir le jeune sélestadien, moins sensible, par contre, aux méthodes pédagogiques de la dispute ou du débat universitaire.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À Paris enfin, il se constitua les bases d’une belle bibliothèque qui allait assurer sa réputation par-delà les siècles. Il ramena également les publications d’un autre homme d’origine germanophone comme lui, un certain Érasme de Rotterdam,  qui fait publié un prometteur recueil d’adages en 1500 et qui avait même fréquenté pendant quelque temps l’Université parisienne.</p>
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<p style="text-align: justify;"><b><i>Beatus Rhenanus et Erasme, une amitié rhénane</i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Beatus Rhenanus fut  érasmien bien avant d’avoir rencontré Érasme.  Ne fait-il pas éditer, peu de temps après son retour en Alsace les <i>Adages</i> chez l’imprimeur strasbourgeois Matthias Schürer, lui aussi originaire de Sélestat ? Il participe à l’engouement pour Érasme, il pleure même sa mort, victime, comme tant d’autres, d’une vilaine et sotte rumeur en août 1514.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ils deviennent amis, dès les premières rencontres. L’édition des textes les réunit, une même formation intellectuelle et morale les rapproche. C’est qu’ils travaillent côte à côte dans l’atelier de Froben à Bâle. La critique des textes, le retour aux sources, ce patient et minutieux travail de philologue qui les caractérisent tous deux supposent évidemment que l’on cultive l’exactitude, la précision et la minutie. Ils y excellent tous deux.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Érasme éprouve pour son jeune collaborateur une réelle tendresse et n’est pas avare d’éloges à son endroit. Il en fera même un ami très cher, « un ami vraiment pythagoricien, je veux dire une seule âme ». On croit entendre Montaigne parler de La Boétie. Beatus n’est pas en reste. Son admiration pour Érasme est éperdue, son dévouement total, son respect lui est assuré à vie. La confiance entre eux est totale. Souvent, quand Érasme s’absente de Bâle, c’est Beatus qui porte la responsabilité de ses éditions, se consacrant « tous les jours et la plupart des autres à Érasme ». Quand le maître est absent, c’est Rhenanus qui est l’âme du « cercle érasmien de Bâle ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si on se fréquente à Bâle, on se reçoit parfois à Sélestat, ou on voyage conjointement à Constance. Cela tisse des liens et permet de se laisser aller à des confidences. De quoi parle-t-on sinon d’édition mais aussi de la philosophie du Christ, ce thème cher à Érasme. Et probablement parle-t-on aussi de ce Luther dont parle tout le monde. On le découvre et on l’apprécie assez. On aurait même tendance à en faire un disciple ou un émule de l’humaniste de Rotterdam. Rhenanus n’est pas le dernier à propager les oeuvres de Luther tout comme celles d’Érasme « qu’il unit étroitement dans son zèle apostolique ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais l’idylle est de courte durée. Tout oppose Luther et Érasme. Le premier échoue dans sa tentative de rallier le second sous sa bannière. Les événements sociaux, imprévisibles et violents, que déclenchent l’attitude et les écrits de Luther ne sont pas du goût d’Érasme qui reste attaché à l’ordre établi. Les troubles de Zwickau et de Wittenberg, en 1520-21, la Guerre des Paysans, en 1525, où s’exprime toute la violence d’une population qui a perdu ses repères, furent autant de signaux qui éloignèrent les uns des autres. Mais le divorce n’est pas que circonstanciel ou méthodologique, il porte sur les options fondamentales de la théologie. En 1524, Érasme dans son essai sur le libre arbitre -<i>De libero arbitrio</i>- pourfend les thèses de Luther en défendant la possibilité pour l’homme de collaborer avec Dieu dans son propre salut sans opposer la foi et les oeuvres. Ce qui lui vaut, en 1525, une réponse acerbe de Luther, le <i>De servo arbitrio</i>, essai sur le serf arbitre.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Érasme a choisi son camp. De même que Beatus Rhenanus, fidèle et loyal, qui suit son glorieux aîné. Les troubles de la Réforme eurent cependant une conséquence inattendue sur les relations entre Beatus et Érasme. Ils se virent moins, puis plus du tout. Bâle qui les avait réunis devint incertaine et dangereuse. L’introduction de la Réforme y fut violente. En septembre 1528, Beatus s’en retourna chez lui à Sélestat, Érasme se fixa à Fribourg en avril 1529. Tous deux avaient choisi des villes catholiques rétives aux idées réformatrices. Ils avaient, une fois encore,  fait la même analyse de la situation et tiré les mêmes conclusions. Ils restèrent en contact épistolaire, se tenant au courant de leurs activités réciproques.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Même la mort ne les sépara pas. Érasme décéda à Bâle dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. Dans ses dernières volontés, il légua à son ami une cuillère et une fourchette en or et, surtout, le chargea d’éditer ses oeuvres complètes. Ce à quoi s’attela Beatus avec détermination. Imprimées de 1536 à 1540, chez Froben, l’imprimeur de toujours, elles paraissent en 9 volumes à Bâle en 1540. La préface est signée par Beatus. Dédiée à l’Empereur Charles Quint, elle contient une biographie détaillée d’Érasme rédigée par son ami Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce dernier avait toutes les qualités pour écrire cette biographie. Historien reconnu, au sens critique aiguisé ainsi que l’atteste son<i> Histoire de l’Allemagne </i>en trois livres de 1531, sa proximité avec le grand humaniste lui valut des confidences qu’il avait recueillies directement de la bouche d’Érasme. Il avait à la fois la distance nécessaire et la proximité requise pour évoquer la puissante figure et le prestige intellectuel de son ami. Raison de plus pour exprimer son indignation quand, le 19 janvier 1543, les oeuvres d’Érasme furent brûlées en place publique à Milan sur l’ordre d’un représentant de l’Archiduc Ferdinand. Quatre ans plus tard, le 18 mai 1547, Beatus Rhenanus disparaissait à son tour. Ainsi s’acheva une amitié vieille de 22 ans. À son début, en 1515, Érasme en avait pressenti la richesse et les contours. Une amitié pour la vie, une amitié pour l’éternité. N’avait-il-pas alors souhaité pour tous deux de mériter un jour « de jouir ensemble de la participation éternelle et véritable ? »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Peut-on résister à l’emprise, voire à l’ascendant intellectuel d’un Érasme ? Quelle autonomie peut-on avoir face à une personnalité aussi forte et talentueuse ? Beatus n’était-il qu’un collaborateur, un serviteur fidèle, chargé de voire en scène l’oeuvre extraordinaire du plus illustre des humanistes. Son caractère agréable, sa recherche permanente du compromis , sa patience, sa fidélité, son érudition aussi, étaient des qualités qui ne pouvaient que convenir à Érasme. Quel est le maître qui ne rêve pas d’un collaborateur de cet acabit ? Mais Beatus n’était il qu’un second ? Un exécuteur fidèle de la volonté d’un maître. Brillant certes mais second quand même ? Un Poulidor des humanistes ?</p>
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<p style="text-align: justify;"><b><i>Un savant  historien </i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">L&rsquo;épitaphe qui lui fut dédiée avait insisté sur sa science éminente et ses parfaites connaissances en latin et en grec. On la croit flatteuse &#8211; les morts sont parés de toutes les vertus &#8211; mais elle n’exprime que la réalité. Beatus n’est non seulement un esprit curieux, mais c’est un authentique savant, philologue hors pair, qui a fait de la recherche des textes, de leurs comparaisons et de leur critique une méthode de travail, une discipline scientifique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si l’humanisme fut un mouvement culturel, esthétique, littéraire et pédagogique, s’il fut  souvent taraudé par le questionnement religieux, il fut aussi un quasi-métier. Grâce à lui, la critique des textes a progressé. On se met en chasse de l’original, manuscrits ou livres, on essaye d’en maîtriser la langue qu’on apprend chez les meilleurs professeurs, avant d’en devenir expert, à son tour. On profite, bien entendu, du support de l’imprimerie pour diffuser et expliquer mais ce qui importe, c’est qu’on diffuse les textes tels qu’il furent à l’origine et non pas tels qu’on les a transmis par corruptions successives. Retrouver l’état premier d’une source, ou du moins s’en approcher le plus, voilà une quête partagée par beaucoup d’humanistes. Pour ce faire, on étudie et on étudie encore et, cent fois sur le métier, on remet l’ouvrage.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Bref, on est en formation continue toute sa vie. Ce fut le cas de Beatus Rhenanus. Au temps de l’école latine auprès de ses maîtres, Hofmann et Gebwiller, où il s’initie aux commentaires grammaticaux, géographiques, mythologiques et aux rapprochements. Soigneux déjà dans sa façon de transcrire les remarques des maîtres, méticuleux dans ses remarques marginales allant jusqu’à reproduire en allemand et même dans son dialecte local les termes techniques utilisés par les poètes latins. Et déjà sur les premiers livres en sa possession, apparaissent ses mots à lui.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce fut le cas encore à Paris où il étudie Aristote, élève de Lefèvre d’Étaples. Son exemplaire de la Logique d’Aristote est rempli de notes provenant de plusieurs lectures successives et de feuilles manuscrites contenant les commentaires de Lefèvre. Il se met au grec auprès d’Hermonyme de Sparte et à la poésie latine avec Faustus Andrelinus, qui, tous deux, sont d’incontestables références. Il rencontre l’imprimerie dans l’atelier d’Henri Estienne où il est correcteur. Correcteur, soit l’apprentissage de base auquel nul n’échappe. Correcteur pour débuter et se familiariser, pour apprendre et puis finalement correcteur toute sa vie, non pas par habitude ou lassitude mais par vigilance et curiosité, et parce que c’est devenu une seconde nature.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les années strasbourgeoises prolongent le cycle de la formation initiale. Le voilà éditeur, chez le Sélestadien Schürer, d’auteurs néo latins qui ont l’avantage d’être chrétiens. Beatus se frotte aux Adages d’Érasme, un mélange d’érudition et de méthodologie. Il commence à étudier l’Ancien Testament et se met, à son tour, à traquer des livres et des auteurs, les oeuvres de Nicolas de Cues, le théologien de la Docte Ignorance, l’un des grands penseurs du XVIe siècle, par exemple, pour son maître parisien Lefèvre.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Bâle couronne sa quête du savoir. Mais s’il y est allé, c’est pour progresser encore en grec, auprès d’une autre sommité , le dominicain Jean Kuhn (Cuno). Toujours la recherche de l’excellence. Cette exigence de qualité qui le caractérise, il va la trouver, ici même, à Bâle auprès d’Érasme dont il va devenir proche amicalement et professionnellement. Beatus doit beaucoup à Bâle qui est un grand foyer humaniste où vivent quelques imprimeurs réputés, les Amerbach et Froben et où la jeune Université s’affirme. Beatus élargit son champ d’activité au contact des uns et des autres. Il étudie tous les grands classiques grecs, en traduit en latin, Bâle le change, Bâle le féconde, Bâle l’ouvre. Correcteur toujours et encore, il traduit en latin les pères grecs de l’Eglise : Grégoire de Nysse et Grégoire de Naziance (1512) Basile le Grand ( 1513) puis le poète Prudence (1520), Tertullien (1521), l’ Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe ( 1523), Origène ( 1536) et saint Jean Chrysostome.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sa proximité avec Érasme, à partir de 1514, lui fait surveiller l’édition de ses oeuvres, Celle avec Zwingli de Zürich, le dote d’un zèle militant entretenu par son amitié avec Martin Bucer qui lui fait découvrir Luther. Il donne l’impression de s’épanouir encore, de s’enhardir également, n’hésitant pas à contribuer à la diffusion des oeuvres de Luther. Il est mûr enfin pour étudier, comme le fit Érasme, les classiques anciens pour eux-mêmes, Pline le jeune et Suétone pour démarrer. Il a sauté le pas. Il est désormais au service d’Érasme, de Luther, des Pères de l’Eglise et des classiques païens. Un grand écart certes, mais que de chemin parcouru !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il s’éloigna de Luther et des siens pour des raisons religieuses et politiques. Il suivit en l’occurrence son mentor Érasme non pas par un mimétisme aveugle, mais parce qu’il partageait la même vision de la réforme de l’Église, nécessaire à ses yeux mais interne à l’institution à laquelle il resta fidèle. On écrivit parfois qu’il trouva l’apaisement en se consacrant totalement à l’histoire pour laquelle il nourrit une véritable passion. En réalité ce ne fut pas une consolation mais le prolongement naturel de son activité scientifique. L’histoire se nourrit aux mêmes sources de probité, de rigueur, de  recherches, de comparaisons et d’analyse contradictoire de textes que la philosophie, l’étude littéraire ou théologique. Quand il édita Pline l’Ancien, il en profita pour exposer sa méthode de travail : refus de la méthode d’autorité, collation des manuscrits et critique des textes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> La pratique des historiens de l’Antiquité qu’il publia et commenta affermit encore son autorité intellectuelle. Il s’était intéressé à Quinte-Curce, l’auteur d’une Histoire d’Alexandre au 1er siècle (1517), s’était saisi de Velleus Paterculus, auteur d’un Abrégé de l’histoire romaine en 30. Il avait beaucoup contribué à la redécouverte et à la diffusion de Tacite, auteur, entre autres, d’une Vie d’Agricola, des Annales, et surtout, en 98, de La Germanie (De situ ac populis Germaniae) soit une description des différentes tribus vivant au nord du Rhin et du Danube. Où l’amour de la liberté des Germains, leur vigueur, leur bravoure sont opposés à la corruption sévissant à Rome. L’historien de l’Allemagne, que Beatus était devenu, ne pouvait être insensible à l’ouvrage qu’il ne se contenta pas d’exalter mais  qu’il  dota d’une véritable armature critique, dans son édition de 1533. Il le compléta en 1544 avant de poursuivre avec Procope, l’historien byzantin du VIe siècle (1531) et, en 1535, avec l’incontournable Tite-Live(+17), auteur d’une monumentale Histoire Romaine depuis sa fondation.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">S’il fut le biographe de Geiler, en 1511, un travail de jeunesse et celui d’Érasme, dont il laissa en 1540, au moment de publier ses oeuvres complètes, une biographie complaisante, Beatus avait surtout gagné ses galons d’historien par la publication, en 1531, de son Histoire d’Allemagne (<i>Rerum Germanicarum libri tres</i>) qui connut quelques rééditions méritées jusqu’en 1693. S’y révèle un historien maître de son art, recourant à la géographie et à la philologie dans la critique des textes, soucieux comme tout bon scientifique, de la recherche de la seule vérité.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b>La Bibliothèque du savant </b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur la gravure de Dürer représentant Érasme, réalisée en 1526, on peut lire, en belles lettres grecques : « Ses écrits le montreront mieux ». Le propos pourrait être repris ou détourné pour Beatus Rhenanus : « Ses livres le montreront mieux ! ». C’est bien à travers l’exceptionnelle richesse des livres qu’il a amassés tout au long de son existence que nous arrivons, par touches successives, à mieux le connaître, à définir davantage encore un caractère et une personnalité qui se construisent, patiemment, année après année. Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Beatus Rhenanus fut un homme du livre à qui il voua une passion unique. Pas d’autre maîtresse que les livres, pas d’autre tentation que leur présence, leur accumulation, leur enrichissement. Une vie totalement dédiée au livre, de la conception à la réalisation. Non pas pour le plaisir seul de collectionner, mais pour la nécessité de travailler, de progresser intellectuellement et spirituellement. Soit une quête permanente qui dura des décennies, commencée au temps prometteur de l’École latine qui ne s’acheva qu’à l’issue de son parcours terrestre. Et encore, en léguant son extraordinaire Bibliothèque à la ville de Sélestat, quelques mois avant sa mort, en 1547, Beatus s’assurait et assurait à ses livres, une forme d’éternité.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le miracle perdure, presque un demi-millénaire plus tard. Qu’est ce qui nous réunit aujourd’hui à Sélestat, qu’est ce qui fait courir les foules à la Bibliothèque Humaniste, qu’est-ce qui suscite la reconnaissance d’une institution aussi prestigieuse que l’Unesco, « qui en a vu d’autres » sinon l’extraordinaire diversité d’une bibliothèque ayant appartenu à un fils de boucher sélestadien ? Un gamin issu d’une petite ville de province, province qui n’avait même pas d’université ; ville tellement modeste dans sa propre région que rien ne distinguait vraiment des autres avec ses clochers, ses fortifications et ses corporations agricoles et artisanales, selon un modèle qui existait par dizaines en Alsace. Et pourtant…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il avait commencé à se constituer une bibliothèque dès son plus jeune âge. Ne possédait-il pas déjà 57 volumes avant d’entrer à l’université en 1503. Son papa boucher, qui avait fait fortune, ne le décourageait pas dans cette frénésie d’acquisition, bien au contraire. Quels sont ses premiers ouvrages ? Des livres de grammaire et de rhétorique. Déjà quelques ouvrages d’humanistes italiens. Il y a des vocations précoces…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À Paris, durant ses quatre ans d’études, il en acquiert 188 autres dont 20 traités d’Aristote qu’il étudiait chez Lefèvre d’Étaples, des éditions d’auteurs latins classiques et des éditions princeps des Pères de l’Église dont, plus tard, à Bâle, notamment, il sera un remarquable spécialiste. Le voilà, à 22 ans, à la tête d’une bibliothèque déjà confortable de 253 ouvrages. Il est temps de rentrer au pays avec une première récolte de livres qui ne cessera, tout au long de ses séjours strasbourgeois et bâlois, et à Sélestat encore, jusqu’à la veille de sa mort, de s’enrichir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur les 423 volumes de Beatus Rhenanus conservés au sein de notre Bibliothèque Humaniste, il n’y a que 201 livres isolés. Les 222 restants sont des recueils qui couvrent 1086 impressions et 41 pièces manuscrites, intercalées au milieu des imprimés. Tous ces documents nous permettent de cerner les coups de cœur et les goûts de Beatus, curieux  et insatiable. On ne s’étonnera pas de trouver une majorité d’ouvrages en latin. Discret mais présent, l’hébreu, grâce à quelques ouvrages de Johannes Reuchlin. Presque pas de livres en français ou en italien, par contre plusieurs dizaines d’ouvrages en allemand, ce qui n’étonnera pas quand on sait sa contribution à l’histoire de son pays.</p>
<p style="text-align: justify;">Durant ses années d’activité professionnelle, à Strasbourg et à Bâle, il se dote d’une solide bibliothèque d’auteurs anciens, grecs et latins, païens et chrétiens. Rien ne lui manque évidemment, concernant les productions d’Érasme, et la littérature de controverse ne dépare pas au milieu de celles-ci. Partisan de Luther à ses débuts, il suivit, comme on le sait, Érasme dans sa rupture avec le Réformateur.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Retiré à Sélestat, dans la maison familiale, À L’Éléphant, rue du Sel, il n’en devint pas inactif pour autant. Sa vie y fut studieuse, vouée à l’écriture, à l’histoire et à l’édition. Il développe encore la partie antique de sa collection en acquérant des ouvrages, décorés de ses armes, de Tite-Live, d’Ambroise et de Jean Chrisostome. C’est durant sa période sélestadienne, où Beatus endosse les habits de l’historien, que s’accroissent tout naturellement les sources liées au Moyen Âge germanique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Découvrir sa bibliothèque, c’est prendre la pleine mesure de sa relation aux livres, exclusive et passionnelle. Il a pour habitude de les doter d’ex-libris datés, ces petites marques de propriété qui sont autant de messages d’amour. Au départ, c’est Beatus qui marque son territoire et fait savoir qu’il est le propriétaire du livre en question en mentionnant la date d’acquisition. Puis, à partir de la période bâloise, qui débute en 1513, c’est au livre de s’exprimer et de donner son opinion sur son statut propre et sa relation avec son propriétaire : <i>Sum Beati Rhenani Nec muto dominum (J’appartiens à Beatus Rhenanus, et je ne change pas de maître.</i>) Admirable formule qui dit la nature intime d’une relation unique. C’est là un langage amoureux, de passion même, de dépendance et de possession ou de dépossession, d’amour fou, donc exclusif.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>La religion de Beatus </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les choses sont claires , en apparence. Né catholique, il est mort catholique.</p>
<p style="text-align: justify;">Fidèle à la foi et à l’église de son enfance. Comme Érasme, son mentor et ami, dont il partagea le destin et suivit, comme nous l’avons vu, le même  chemin,dans ses relations avec le protestantisme. Bucer lui fit découvrir Luther en 1518 et, pendant quelques années, il fut un compagnon de route, de tous ceux qui voulurent réformer l’église, sincèrement, pacifiquement et sans esprit de rupture. Sa correspondance avec Ulrich Zwingli, érudite et amicale, montre deux jeunes gens désireux sincèrement d’apporter leur écot à la réforme de l’Eglise. Il n’était rien d’autre que l’héritier des humanistes qui l’avaient précédé, les Geiler, Brant et Wimfeling et de ses maitres de l’Ecole latine et de l’université de Paris. Tous, souvenons-nous en, autant spécialistes de belles lettres et d’éloquence, que préoccupés de réformer l’Église,  le comportement de ses clercs et de leurs ouailles par une meilleure formation et une observance plus rigoureuse.  Des pré-réformateurs en quelque sorte.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La radicalité progressive de Luther, de Zwingli et même de Bucer, qui quitta les ordres et se maria, les violences inhérentes aux troubles des années 20 à Zwickau et Wittenberg notamment, la fureur de la révolte paysanne et l’horreur  qui en suivit, en 1525 , l’ âpreté de la polémique doctrinale entre Luther et Érasme refroidit son attirance première et le  maintint définitivement dans le camp catholique comme Érasme. L’un et l’autre restaient attachés à l’ordre établi. Un ordre qui avait valu à Beatus Rhenanus des lettres de noblesse, accordées par Charles Quint le 18 août 1523. Et quand la Réforme fut introduite à Bâle, les deux compères se réfugièrent dans des villes catholiques « sûres «, Fribourg pour le premier et Sélestat, qui avait brutalement rejeté toute tentative de Réforme, pour le second. On eût dit, qu’ils se retirèrent chacun sur leur Aventin.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Cette véhémence ne leur correspondait nullement. Surtout ne lui convenait pas. On sait qu’ Erasme, pouvait être piquant et impitoyable, la plume à la main, mais Beatus, on ne lui connaissait guère de propos violents. Des agacements, oui, des déceptions, certainement, mais il était davantage un homme de compromis et de consensus, ce qui paradoxalement le rapproche de Bucer, son concitoyen.  Cette réputation, il l’avait toujours eu. A Sélestat, au plus fort des contestations sociales, quand les doctrines de Luther se répandirent, sous le manteau à Sélestat, à partir de 1522, quand les pamphlets se multiplièrent et le magistrat perdit le contrôle de l’ordre public, c’est à Beatus Rhenanus qu’on demanda d’intervenir, au nom des « sages» de la petite République. Il lança un <i>Appel aux habitants de Sélestat</i>, prêcha la concorde, conjura ses concitoyens à l’obéissance et à l’amour selon les prescriptions de l’Écriture, leur demandant enfin de laisser le soin aux théologiens compétents de fixer et d’interpréter les doctrines de l’Eglise.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il donna l’impression d’en rester là. Fort occupé pour tout ce qui lui restait à vivre, soit une bonne vingtaine d’année, par  l’histoire, les  pères de l’église et  l’édition des oeuvres d’Érasme notamment, Il mourut en 1547, catholique, et fut enterré à l’église  Saint-Georges  de Sélestat où tout avait commencé.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Pour autant, quand il meurt à Strasbourg à la suite d’une cure, intervenue trop tardivement, en Forêt Noire, on trouve à son chevet, trois pasteurs protestants dont Martin Bucer. Etonnant non ! Leur correspondance s’était progressivement relâchée. Plus formelle qu’amicale et surtout plus épisodique. C’était lui, qui, voyant ses forces l’abandonner, choisit de mourir chez des amis. Cette amitié donc continuait à vivre ! Difficile, d’en dire davantage. Le trouble existe, La preuve manque. Beatus aurait il était nicodémite ? (du nom de  Nicodème, pharisien, disciple secret du christ ). C’est en tout cas la thèse avancée dès le XVIe siècle par le premier biographe de Beatus, le strasbourgeois et pédagogue Jean Sturm (1507-1589) : Dans les questions touchant à la religion, il avait pour habitude de ne point exprimer son opinion ; pourtant, il est certain qu’il était partisan d’une théologie plus pure. Erasme à ce que l’on rapporte, aimait à dire que les Luthériens jouaient mal une bonne comédie. Beatus fut de cet avis  au début, mais avec l’âge,  il ne fut pas loin de partager leur sentiment ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Alors le connaissons nous vraiment ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous qui le percevons désormais un peu mieux grâce à ses œuvres et à son engagement, nous aimerions encore en savoir davantage. Esquisser son portrait, cerner sa personnalité. Traquer, en fait, l’homme derrière le savant. Un colloque récent, qui essayait de le définir dans son engagement pour réformer l’Église, révélait une personnalité complexe, plus contrastée que l’image traditionnelle et insatisfaisante d’un lettré lisse, érudit et prudent, pâle copie de son maître Érasme « sans lequel il n’existerait pas ». La publication scientifique de sa correspondance, qui n’en est qu’à son balbutiement, la multiplication de colloques ou de journées d’études laissent entrevoir quelques surprises. Beatus n’est peut-être pas tout à fait celui que l’on croit. Il gagne, selon la formule en usage, à être connu.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À quoi ressemblait-il physiquement ? L’iconographie le concernant ne nous renseigne guère. On trouve le plus ancien portrait de lui dans un ouvrage de Nicolas Reusner sur quelques écrivains illustres, paru à Strasbourg en 1581. Il s’agit d’une gravure sur bois portant l’inscription <i>Beatus Rhenanus Historicus</i>. L’historien Beatus Rhenanus avait apparemment frappé les esprits. Il a la tête de tous les savants de l’époque, portant un chapeau plat et un manteau qui le couvre. Rien de bien original. Est-ce vraiment-lui ? Les portraits officiels se ressemblent tant .</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le témoignage de ses contemporains, notamment d’Érasme, nous éclaire. Dans ses différentes lettres, il loue son instruction, son acribie, synonyme de rigueur, sa loyauté, la justesse de son jugement. James Hirstein, le meilleur connaisseur actuel de Beatus Rhenanus, estime que c’est l’enthousiasme qui le caractérise le mieux. Il a ainsi analysé cet enthousiasme, suscité par la beauté selon Platon,  à l’aune de ses réactions dans les domaines les plus divers de la religion, de la pédagogie  de la philosophie et même de l’humour. Ce n’est pas le rire gras ni les plaisanteries de corps de garde qu’il cultive mais le « rire érudit, fin, fondé sur les connaissances et susceptible de véhiculer la critique. ». Son rire est plaisant et non pas moqueur. C’est un rire digne qui convient tout à fait à quelqu’un de naturellement réservé capable ponctuellement de quelques enthousiasmes qui le font sortir de sa coquille.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Beatus, on le sait, ne fut ni prêtre, ni moine. Pourtant, on jurerait qu’il a prononcé des vœux de stabilité. Fidèle à des lieux, fidèles aux gens. La constance le caractérise. Il peut être surpris voire déçu, il ne rompt pas pour autant. Quand ses amis proches, Bucer, Pellikan, Voltz et surtout Sapidus, passèrent dans l’autre camp, il fut contrarié, peut-être même ébranlé; il s’éloigna d’eux pour bien marquer sa différence et son incompréhension mais il ne leur retira jamais totalement son amitié. Il faut dire qu’eux non plus. Question d’éducation et de morale.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’amitié va souvent de pair avec la convivialité. On voyage et on travaille ensemble, on se voit souvent. Érasme et Beatus se sont épaulés, de nombreuses années durant. S’ils ont partagé les mêmes causes, et surtout auprès de Froben, travaillé sur les mêmes livres, ils ont également partagé les plaisirs simples de la vie. Leur correspondance évoque maints repas pris en commun. Beatus a table ouverte au sein du cercle érasmien de Bâle qu’il anime d’ailleurs quand le Maître est absent ; Érasme a maison ouverte chez Beatus Rhenanus à Sélestat.Quand Beatus se retira à Sélestat, on sait qu’il en profita pour rejoindre et animer la société littéraire locale où la table était autant vénérée que les lettres. L’éternel rire de Beatus, dont Érasme avait si abondamment profité, avait continué à illuminer le cercle sélestadien.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Autre jugement probablement à revoir, cette réputation d’être trop dépendant d’Érasme, au point de devenir son disciple le plus fidèle, gardien du temple de la pensée érasmienne, premier biographe, serviteur fidèle, qui donne l’impression d’avoir mis systématiquement ses pas dans ceux de son maître dont il aurait été une pâle copie, érudite certes et ô combien dévouée, mais copie quand même. Un examen attentif de sa vie et de ses œuvres, montre certes leur proximité mais démontre aussi que Beatus avait une autonomie propre et un destin dont il était seul maître. Dans sa construction intellectuelle et spirituelle, il est redevable à Érasme mais aussi à Lefèvre d’Étaples, à Jean Cuno et même à Luther. Il s’est construit au contact d’une multitude, et a bâti une œuvre, notamment celle d’historien, exigeant et critique qui ne doit rien à personne, sinon à lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Alors fut-il vraiment ce <i>golden boy</i>, titre volontairement provocateur que j’ai choisi pour illustrer cette esquisse biographique ? Si j’en crois l’épitaphe que ses concitoyens lui érigèrent après sa mort et que la Révolution fit disparaitre, la réponse ne fait pas de doute.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>A Beatus Rhenanus, fils d&rsquo;Antoine, de la vieille famille des Bild : sa science éminente en tous les domaines, sa connaissance des langues grecque et latine, sa vertu, ses qualités humaines, sa modération, la pureté de ses moeurs seront célébrées aussi longtemps  que durera l&rsquo;univers où nous vivons. Sa passion pour l&rsquo;antiquité se manifeste dans l&rsquo;édition corrigée de quelques auteurs latins, sacrés et profanes, qu&rsquo;il a entièrement rétablis dans leur état primitif ; il en est de même de son histoire de l&rsquo;Allemagne, qu&rsquo;il a mise en lumière dans ses trois livres avec une conscience extraordinaire qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;Allemagne antique ou de la moderne(&#8230;) Il s&rsquo;est éteint à Strasbourg dans sa soixante-deuxième année(&#8230;). On l&rsquo;a transporté ici, où il gît afin que sa patrie ne fût pas privée des cendres du meilleur et du plus savant de ses citoyens, elle que , de son vivant, il a ornée de tant d&rsquo;inscriptions remarquables. Les astres saluent ton arrivée en manifestant leur joie mais la patrie terrestre qui t&rsquo;a donné le jour est plongée dans l&rsquo;affliction.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Mais la réalité est plus complexe. Le portrait que nous venons d’évoquer est plus nuancé et pose en tout cas quelques questions. Il est davantage qu’un second couteau. Son intelligence n’est pas que livresque. Il donne l’impression d’une grande maîtrise de soi pour surfer sur des vagues contradictoires et s’en sortir, généralement à son avantage. Probablement sait-il dissimuler, se livrant parcimonieusement. Pourtant, de temps en temps , l’armure se rompt : pour les prêtres qui soutenaient les paysans révoltés, il suggère de les déporter sur une île déserte, quant aux anabaptistes, il félicite, en 1536, l’archevêque de Cologne d’avoir eu la main ferme en observant  que « l<i>a région de la terre que nous habitons, n’a jamais rien vu de plus insensé, de plus pernicieux, de plus fatal que cette espèce d’individus (&#8230;) cette abominable secte(…)L’intérêt de l’Allemagne, que dis-je, du monde chrétien, demandait l’anéantissement de cette vipère. »</i></p>
<p style="text-align: justify;"> Nous avons comme le sentiment qu’il ne nous a n’a pas tout dit. On sait qu’il détruisit une partie de sa correspondance. Son portrait s’affine lentement, à la lumière des colloques, débats et publication des lettres reçues et envoyées.  Gageons que nous même ou d’autres viendront un jour vous en parler avec davantage de connaissances et de certitudes qu’aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;">Si le <i>Golden boy </i>avait une part, oh une toute part de <i>bad boy</i>, nous en serions ravis. Car ces humanistes étaient des hommes que diable et leurs insuffisances, leurs lâchetés même, nous les rendent tellement proches et accessibles. <i>Einer von uns </i>!</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, texte de conférence, avril 2019</strong></em></p>
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		<title>Martin Bucer et Martin Luther</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:10:56 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[La rencontre des deux Martin  ( Martin Luther et Martin Bucer) &#160; &#160; Il y a dans la vie des rencontres déterminantes. L’histoire fourmille du merveilleux exemple de ces hasards, qui pour beaucoup n’en sont pas, qui font basculer un &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-martin-luther/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i>La rencontre des deux Martin  ( Martin Luther et Martin Bucer)</i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><img class="size-full wp-image-707" style="caret-color: #000000; color: #000000;" alt="fral039" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/fral039.jpg" width="512" height="512" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a dans la vie des rencontres déterminantes. L’histoire fourmille du merveilleux exemple de ces hasards, qui pour beaucoup n’en sont pas, qui font basculer un destin. Certains ont rencontré Dieu sur le chemin de Damas, par exemple, où au pied d’un pilier de la cathédrale Notre Dame de Paris. Plus prosaïquement, Schweitzer eut la révélation de son destin africain quand il tomba, par hasard (?), sur la revue de la mission évangélique de Paris qui recrutait des missionnaires.</p>
<p style="text-align: justify;">Le récit de ces histoire résonne le plus souvent comme une histoire d’amour, un coup de foudre pour parler franchement. Aussi inattendu qu’irrationnel. Auquel évidement on ne s’attendait pas mais qui transforme fondamentalement et durablement votre vie. Qui vous saisit et vous ébranle profondément. Dont on ne se remet jamais vraiment. Une histoire d’amour quoi ! Pas nécessairement partagée, mais vécue intensément par une partie au moins.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est ce qui arriva, en avril 1518, quand un jeune frère dominicain, âgé de 27 ans, originaire de Sélestat, qui étudiait alors à Heidelberg, rencontra un jeune frère augustin, de sept ans son aîné, originaire d’Eisleben en Saxe, dont on parlait beaucoup depuis quelques mois. Depuis que celui-ci avait diffusé à partir de Wittenberg 95 thèses contre les indulgences qui faisaient quelque bruit dans l’Empire germanique, mais pas au point, du moins pas encore, pour faire vaciller les fondements d’une institution aussi solide, en apparence, que l’Église romaine, installée dans sa puissance et sa richesse, ses manquements et ses turpitudes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce Luther qui était-il, d’où venait-il ? Quel vent, bon ou mauvais, l’avait conduit  dans la ville universitaire, depuis 1386, de Heidelberg ? Que diable &#8211; lui qui le craignait &#8211; était-il venu faire dans cette galère ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Luther avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;histoire de Martin Luther commence à nous être familière. Le 500e anniversaire de la publication de ses thèses contre les indulgences a suscité livres et articles en quantité. Et même un Opéra en Alsace. De nombreuses rééditions également. Il valait mieux en être, voilà un anniversaire que personne ne voulait rater. Tous s’y sont mis avec un parfait esprit oecunémique qui aurait certainement surpris Luther en premier.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’esprit le moins religieux n’ignore plus rien de la vie de Luther et de ses tourments spirituels. Le cinéma comme la bande dessinée ont imprimé dans notre imaginaire quelques représentations fortes dont nous avons du mal à nous débarrasser. Qui n’a entendu parler de cette fameuse nuit d’angoisse de juillet 1505 quand, en route vers Erfurt, il fut surpris puis submergé par un orage d’une telle violence qu’il crut sa dernière heure venue. S’il s’en réchappait, il se ferait moine. Quinze jours plus tard, à la surprise de ses parents et de son père notamment, il entrait au couvent des augustins d’Erfurt comme novice. Il avait tenu parole !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Petit retour en arrière, Martin s’appelait alors Luder et il était né le 10 novembre  1483 à Eisleben, ville nouvelle en Thuringe, fondée par le comte Albrecht IV. D’origine paysanne, son père est un entrepreneur minier qui a fini par acquérir une certaine aisance, un statut social convenable et respecté et quelques ambitions pour son fils Martin notamment. Le duché de Saxe est un pays minier dont d’exploitation du minerai de fer est entrain de contribuer au développement et à l’enrichissement de toute une région. Qui n’a entendu parler des Monts métallifères de Saxe ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Son père aurait aimé qu’il embrassât une lucrative carrière juridique, Il devint moine augustin à l’automne 1506. Toujours inquiet, en proie à des questions essentielles dont celle d’abord de son propre salut. Il est ordonné prêtre le 3 avril 1507. Le vicaire général de son ordre, Johannes von Staupitz, le remarque, le conseille et l’oriente vers des études de théologie. Dès le semestre de l’hiver 1508, Luther étudie à la jeune université de Wittenberg. Il a la confiance de son supérieur qui lui confie quelques conférences sur la philosophie morale. Il l’enverra également à Rome, en 1510, avec un de ses confrères. Le choc est violent. Luther est le témoin sidéré de la déchéance de l’Église, mondaine et concupiscente qui semble avoir totalement tourné le dos à sa mission première. Cette escapade romaine l’a durablement  ébranlé.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il n’en continue pas moins une carrière monastique et universitaire. En 1511, il s’installe au couvent de Wittenberg et reprend la chaire de théologie occupée jusque là par Johannes von Staupitz. Il y obtiendra son chapeau de docteur en théologie, l’année suivante, le 19 octobre 1512.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Wittenberg est aujourd’hui connue dans le monde. Située sur le bords de l’Elbe, elle porte le nom de <i>Lutherstadt-Wittenberg</i>. Elle n’est pas bien grande, un peu plus du double de la population de Sélestat, mais sa réputation est faite pour l’éternité. A l’époque, elle était minuscule. A peine 2000 habitants, la plus petite ville de Saxe-Thuringe avec Meissen. Même Eisleben, la ville natale de Luther est deux fois plus grande. C’est Halle, la ville importante du secteur avec ses 10 000 habitants, ses quatre églises paroissiales, sa dizaine de couvents, ses nombreuses institutions religieuses et sa très récente collégiale qui porte belle comme si elle était une cathédrale.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Wittenberg, c’est autre chose. Ce n’est plus la misère, loin de là. Comme toutes les villes de la région, elle bénéficie, elle aussi, de l’essor économique lié aux mines. Mais tout cela est bien embryonnaire. Elle est une petite ville en devenir où les chantiers sont nombreux. Quand Luther s’y installa venant d’Erfurt, un centre urbain important, il changeait de monde et de dimension.  Son univers donnait l’impression de rétrécir. Ne s’y sentait-il pas in t<i>ermino civilitatis</i>, au confins de la civilisation ? La chance de la petite cité, ce fut l’active présence de l’électeur de Saxe Frédéric le sage qui avait fait le choix de Wittenberg comme lieu de résidence car elle était située au centre de ses fiefs électoraux. Il nourrit pour elle quelques beaux projets pour transformer le bourg en authentique cité urbaine : un château, une université et la collégiale de tous les saints. Et des fortifications dignes d’une vrai ville, avec ses bastions, ravelins et douves.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’université, elle aussi, est en pleine construction. Le très engagé Frédéric la souhaite d’avant garde, porteuse du message humaniste. Elle n’a pas de passé, elle est une page blanche sur laquelle peuvent s’écrire d’inédites et audacieuses pages. Tout est encore permis. Elle n’est en rien prisonnière d’habitudes anciennes qui paralysent de traditions scolastiques qui encombrent. Tout au plus doit elle rapidement gagner en notoriété car la concurrence est rude entre les cités.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les villes du sud sont autrement cotées que celle du centre et de l’est. «  Quand, écrit l’historien de Luther Heinz Schilling , des voyageurs d’autres pays, comme l’humaniste Enea Silvio Piccolomini, devenu pape en 1458 sous le nom de Pie II, louaient des villes allemandes, ils avaient en tête les nombreuses  villes impériales du Sud, grandes et riches, et non pas les petites ville de l’Est  qui devaient plutôt ressembler avec leurs petites maisons à toits de paille et à colombages, à de gros villages- surtout aux yeux d’un Italien. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;université, disions nous, est toute neuve. Elle date de 1502. Les quatre facultés classiques la constituent : Théologie, droit, médecine et arts (les sciences humaines d’aujourd’hui. Elle n’est pas dépourvue de moyens avec ses 44 postes d’enseignants en 1513 qui attirent d’emblée environ 400 étudiants. Jeune donc, prometteuse assurément, l’université doit encore convaincre. Elle n’est et, pour cause, de loin pas l’Université la plus prestigieuse du Saint-Empire. En 1506, un riche wurtembergeois avait refusé d’y prendre ses grades. Son doctorat ne vaudrait rien , ajoutant : « la Saxe , c’est le bout du monde civilisé.»</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Retour à Luther. c’est un esprit brillant et surtout travailleur, Luther connaît au printemps 1513 une expérience personnelle et fondatrice, appelée le <i>Turmerlebnis,</i> en référence à la chambre où il étudiait, située dans une tour du <i>Schwarzen Kloster</i> de Wittenberg. Cette nuit-là, il préparait son cours avec soin comme il le faisait régulièrement. Méditant l’Épître aux Romains, il buttait sur les mots de Juste et de Justice. Toujours aussi inquiet, il s’interrogeait, une fois encore, sur le jugement dernier, se demandant s’il était capable de se présenter, lui l’indigne pécheur, devant l’Eternel. Il se souvint alors du verset de l’Épitre aux Romains ( 1, 17) : <i>Car en lui la justice de Dieu se révèle de la foi à la foi, comme il est écrit : le juste vivra de sa foi.</i> Subitement, il lui devint évident que la bonté de Dieu réside dans le fait que le Christ seul nous justifie et nous sauve. Ce ne sont pas nos actes, fussent-ils bons, qui nous préserveront des flammes de l’enfer mais uniquement notre foi en la miséricorde de Dieu. Martin était devenu Luther ! Nous étions pourtant à quatre ans du fameux épisode des 95 thèses de 1517.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Toujours scrupuleux et curieux, Luther mûrit au sein d’une vie monastique qui l’épanouit intellectuellement contrairement à ce qu’il dira plus tard. A Wittenberg, il s’imprègne de la Bible- notamment des psaumes que la tradition chrétienne mettait dans la bouche du Christ &#8211; et des écrits de saint Augustin. Il commente l’épître de l’apôtre Paul aux membres de l’Eglise de Rome, celle aux Hébreux, qu’on attribuait alors encore à Paul, et aux Galates . En fait, il donne des cours sur les livres bibliques prenant ses distances avec la théologie scolastique. Aux cours, il ajoute la dispute théologique, autre cadre universitaire traditionnel. Il les préside. L&rsquo;une porte sur les forces et la volonté de l’homme sans la grâce, en 1516, l’autre sur la théologie scolastique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il prêche aussi. La prédication est son mode d’expression durable, véritable exercice de catéchèse, où il peut laisser libre cours à sa réflexion et à ses critiques. Sa vision de Dieu se précise. Inutile de se concilier Dieu par des mortifications et, pour utiliser une métaphore sportive, des performances religieuses, il faut faire uniquement confiance au salut qu’il offre par la pure grâce, autrement dit comment acquérir pour soi-même l’assurance d’un au-delà caractérisé par la félicité plutôt que par le jugement rigoureux de Dieu ?</p>
<p style="text-align: justify;">Se référant à Augustin, il souligne l’incapacité de la volonté humaine à coopérer au salut.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Raison de plus pour protester contre la prédication de Johannes Tetzel, frère dominicain qui prêche dans le diocèse du cardinal Albert de Brandebourg et qui fait peur aux gens en leur brossant un tableau inquiétant du purgatoire pour mieux les posséder. Ne leur propose-t-il pas d’abréger leur tourment par l’acquisition contre argent des fameuses indulgences qui les soulageront  comme ils soulageront les âmes des ancêtres, parents ou proches qui les ont précédés dans la tombe, partiellement ou totalement selon l’effort financier consenti. On lui prête ces paroles fortes destinées à impressionner les âmes crédules :</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><i>Sobald der Gülden im Becken klingt im huy die Seel im Himmel springt </i> que l’on peut traduire ainsi : <i>Sitôt que sonne votre obole, Du feu brûlant l&rsquo;âme s&rsquo;envole</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce n’est pas cela l’enseignement du Christ. Luther estime de son devoir de réagir et rédige 95 thèses destinées à susciter un débat entre théologiens et, pour l’immédiat, à alerter le cardinal archevêque de Mayence, Albert de Brandebourg, pour le compte duquel prêche Tetzel.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Arrêtons nous un instant à l’histoire de cet affichage  réalité historique ou tradition, voire légende où l’on voit, un Luther passablement remonté, le marteau à la main, placarder sur la porte de la <i>Schlosskirche</i> un ou des placards relatifs aux indulgences.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Qu’en fut il vraiment ? La source de ce placardarge est à attribuer à Melanchthon qui, au lendemain de la mort de Luther, rédige en 1546 une courte biographie en introduction au deuxième tome des oeuvres latines de Luther. Presque trente ans se sont déroulés depuis l’affichage auquel Melanchton n’avait pas assisté.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En 2007, le débat est rallumé quand on trouve une note de Georges Rörer, un autre collaborateur de Luther, dans un exemplaire du Nouveau Testament  publié à Wittenberg en 1540. Qu&rsquo;y lit-on ?<i> L’an du Seigneur 1517, la veille de la Toussaint, les thèses sur les indulgences ont été placardées aux portes des églises par le Docteur Luther</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La note de Rörer a le mérite d’être datée du vivant de Luther, mais Rörer pas davantage que Melanchthon ne fut un témoin direct de la scène. On notera cependant que l’ affichage est étendu cette fois-ci à l’ensemble des églises de Wittenberg.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;affichage des débats universitaires est en réalité une pratique traditionnelle.  Il faut bien faire un peu de publicité. C’est en général un appariteur de l’université qui s’y colle et c’est probablement ce qui advint avec l’affichage de Luther. La pratique est usuelle. En 1517, six mois avant Luther, son collègue Carlstadt avait affiché 151 thèses pour une <i>disputatio</i> ainsi qu’il l’indique dans une lettre. Ajoutons pour être tout à fait complet que les statuts de l’Université de Wittenberg prescrivaient pour les <i>disputationes</i> de faire connaître les thèses à plusieurs endroits de la ville, aux portes des  églises.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Lisons le préambule des thèses de Luther pour nous assurer de l’exemplarité d’un comportement qui n’est rien d’autre que d’usage et de tradition : <i>Par amour pour la vérité et dans le but de préciser les thèses suivantes seront soutenues à Wittenberg, sous la présidence du révérend père Martin Luther, ermite augustin, maître ès art, docteur et lecteur de la sainte théologie. Celui-ci prie ceux qui étant absents ne pourraient discuter avec lui, de vouloir bien le faire par lettre. Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. Amen</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Comme Carlstadt, il a dans un premier temps convié au débat ceux qui se trouvaient à Wittenberg et par lettre quelques théologiens des environs  comme Johannes Lang. il a également envoyé ses thèses à l’évêque de Brandebourg dont il dépendait : Jérôme Schulz. Albert de Brandebourg refusa de répondre « au fils indigne » mais envoya les thèses à Rome en décembre 1517. Il les avait découverts tardivement, en déplacement à Aschaffenbourg au momentde l’envoi.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En résumé, l’affichage des thèses n’est ni un acte révolutionnaire ni une provocation mais un acte universitaire courant en matière de communication.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais c’est aussi le début de quelque chose de plus important, l’acte d’un homme libre qui, à partir de novembre 1517, va changer de patronyme. il utilisera pendant quelque temps le nom grec <i>Eleutheros, </i>soit l’homme libre, libéré ou libérateur puis revint à un patronyme plus conforme à son identité, déplaçant le <i>TH</i> central du mot grec sur son nom de famille : Luder devient Luther.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Une fois les thèses de Luther transmises à Rome la curie va instruire un procès  en hérésie contre lui sans lui répondre sur le fond. Protégé par l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage, Luther évite de faire le voyage à Rome, pour y être entendu et probablement condamné. Il sera interrogé à plusieurs reprises, en 1518, sur le sol allemand.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En avril 1518, c’est chez les Augustins de Heidelberg, c’est à dire devant les gens de son propre ordre que Luther est invité à s’exprimer et à expliquer sa position. Cette rencontre, qui n’est qu’une étape parmi d’autres, retient notre attention. C’est là que Martin Bucer, le rencontre pour la première fois. Dès le mois de février 1518, le pape Léon X avait fait valoir à Gabriel Venetus, futur général de l’ordre des Augustins érémites, la nécessité de ramener Luther dans le droit chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Un chapitre devait se tenir à Heidelberg pour élire un nouveau vicaire général en remplacement de Johann von Staupitz. Luther, vicaire de district de la congrégation de Saxe, se devait d’être présent, son mandat également arrivait à expiration. Staupitz le pria d’y exposer ses positions théologiques pour clarifier les choses au sein d’un ordre qui n’avait aucune envie de voir un de  ses membre traduit en procès à Rome. Luther demeura à Heidelberg du 21 avril au 1er mai 1518. La dispute académique eut lieu le 26 avril 1518 dans le bâtiment de la Faculté des Arts, non loin du couvent des Augustins. La majeure partie des auditeurs étaient des moines augustins, des professeurs et des étudiants de l’université locale étaient également présents, de même que des habitants de la ville et quelques jeunes théologiens, promis à un bel avenir au sein du camp évangélique : Johannes Brenz, futur réformateur du Wurtemberg, Martin Brecht qui officiera à Ulm, Theobald Billican et Martin Bucer, futur réformateur strasbourgeois dont l’influence s’étendit, on le sait, dans toute l’Allemagne du Sud.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce ne furent pas les indulgences qu’il stigmatisa à Heidelberg mais la théologie scolastique en défendant les 40 thèses qu’il avait rédigées pour l’étudiant Leonard Bayer qui l’avait accompagné à Heidelberg. 28 d’entre elles étaient des thèses de théologie, 12 autres des thèses de philosophie. Ces dernières règlent son compte à Aristote et à la philosophie scolastique, se plaçant ainsi dans la tradition humaniste représentée à l’université de Heidelberg. Les thèses philosophiques sont plus novatrices. On y trouve déjà les éléments de la théologie luthérienne : la vanité des oeuvres humaines par opposition aux oeuvres de Dieu ; la fausse sécurité suscitée par les oeuvres des hommes ;  le rejet du libre arbitre : l’homme par sa seule volonté ne peut pas collaborer  à son salut ; la théologie de la croix plutôt que celle de la gloire : « il n’est pas suffisant ni profitable à personne de connaitre Dieu dans sa gloire et dans sa majesté s’il ne le connait pas aussi dans dans l’humilité  et l’ignominie de la Croix ». A coté de la croix et de l’humilité monastique, Luther insiste sur la foi, pur don de Dieu : «  Celui-là n’est pas juste qui oeuvre beaucoup , mais plutôt celui qui, sans oeuvre croit beaucoup au Christ ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Inutile de dire que Luther conquit son public. Il s’est adapté à son auditoire. Il se rend bien compte que sa théologie apparaît aux docteurs de Heidelberg «  comme quelque chose d’étranger ». Ses anciens maîtres d’Erfurt ne le reconnaissent plus. Il sont largués. «Mais, ainsi que l’écrit Luther à son ami Spalatin, les étudiants et toute la jeunesse pensent autrement et j’ai l’espoir insigne que, de même que le Christ s’est tourné vers les païens alors que les Juifs le rejetaient, de même sa véritable théologie, rejetée par les vieux    docteurs obstinés, se tournera vers la jeunesse. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Au milieu de cette jeunesse voici Bucer. Ce Bucer qu’avait-il fait jusque là ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Bucer avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous souvenons de sa jeunesse pauvre et studieuse. Né le 11 novembre 1491 à Sélestat dans une famille de tonneliers qui a du mal à joindre les deux bouts. Élevé par un grand-père pour le moins aimant après que les parents de Martin eussent émigré à Strasbourg pour y gagner plus confortablement leur vie. Autrement dit, abandonné ou presque. On pense qu’il suivit les cours de l’école latine où Beatus Rhenanus, son aîné de 6 ans, l’avait précédé. Mais on le suppute plus qu’on ne le prouve. Nous n’avons aucune trace historique ou écrite du passage du jeune Martin dans la prestigieuse école alors dirigée par Crato Hoffmann puis par Jérome Gebwiller qui remplace ce dernier en 1501. Nous savons cependant que sur l’initiative probable de son grand-père, il entra dans le couvent des dominicains de Sélestat en 1506-1507.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce dernier au milieu de la constellation des couvents de l’ordre des frères prêcheurs en Alsace depuis le début de l’aventure des ordres mendiants, possède encore quelques solides atouts. Fondé en 1282 dans notre ville, Il s’est réorganisé au début du XVIe siècle, adoptant, non sans mal et tardivement, en 1507, la réforme de la stricte observance. Il a conservé une réputation solide et a été dirigé épisodiquement par des prieurs qui ont fait carrière.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On s’accorde à dire que le couvent de Sélestat, possédait une bibliothèque bien fournie, suffisamment riche, pour permettre à un jeune avide de connaissance de nourrir sa curiosité. Le jeune Martin, en tout cas, s’y enrichit considérablement. Y a-t-il découvert les écrits d’Érasme de Rotterdam dont on parle beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur des couvents, dont on sait l’ardeur de vouloir réconcilier les belles lettres et la théologie, dont les <i>Adages </i>– ces commentaires de proverbes d’auteurs anciens — se répandent, dont <i>l’Éloge de la folie</i>, publiée en 1511 à Strasbourg, chez l’imprimeur Mathias Schurer, originaire de Sélestat, connaît un succès fracassant et inquiétant, inquiétant parce que cet objet littéraire non identifié interpelle, déclenchant des réactions indignées des gens d’Église, de l’université de Louvain et de Paris et de quelques moines espagnols : Une satire de toutes les folies humaines, un joyeux exercice de style caustique et piquant où la folie s’exprime à la première personne, une déclaration lyrique exaltant la folie de la croix. De quoi quelque peu secouer les consciences spirituelles endormies.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On ne sait pas si Bucer fut heureux à Sélestat au sein du couvent des frères prêcheurs. Il n’a pas dû passer inaperçu. Ses supérieurs l’ont remarqué et .semblent nourrir quelques grands desseins pour lui. À l’automne 1507, il est ordonné acolyte au couvent de Strasbourg, puis diacre, au même endroit, trois années plus tard. Le premier grade permet l’accès aux études de théologie. A-t-il été remarqué, montrant des dispositions réelles pour les études théologiques dont, à l’intérieur des couvents des dominicains, on sait qu’elles sont réservées aux futurs professeurs ? Aurions-nous là les ingrédients d’une carrière toute tracée, un cursus dominicain où les études sont nécessaires et solides depuis que Dominique les fonda en 1216 pour défendre la vraie foi et extirper l’hérésie ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Ordonné prêtre à Mayence en 1516, le voilà envoyé en janvier 1517 à la Haute École de Heidelberg qui conférait le titre de docteur aux membres de l’ordre, leur permettant ainsi, grâce à cette habilitation, d’enseigner dans les facultés de théologie. La voie de frère Martin est sur de solides rails. Il a 26 ans. À Heidelberg, il n’est pas dépaysé. Le couvent n’est pas tout à fait ce lieu de réaction et de conservatisme qu’il accabla, une fois qu’il l’eût quitté. La maison est plutôt accueillante à l’humanisme chrétien. On y serait plutôt favorable aux thèses d’Érasme et à ses émules. Bucer continue de profiter du riche enseignement prodigué par les frères. En bon humaniste, ardent partisan du retour aux sources, il se perfectionne en grec et en hébreu. Il explique à ses jeunes confrères étudiants les psaumes, le théologien scolastique du XIe siècle Pierre Lombard mais aussi Érasme, et se prépare lentement et sûrement à une carrière féconde de professeur d’exégèse et d’édition de commentaires bibliques.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La bibliothèque personnelle de Bucer d’après l’inventaire que nous en connaissons, daté de 1518, est parfaitement équilibrée entre ouvrages théologiques qui se rattachent à la grande tradition thomiste de l’ordre, et une autre bonne moitié d’ouvrages de rhétorique, d’histoire, de grammaire et de poésie, d’essence indubitablement humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">« Grâce à ses lectures étendues, écrit Jean Rott qui publia une partie de sa correspondance, à son excellente mémoire, à sa performance dialectique et à sa rapidité de réplique, il acquit dans les disputes religieuses, une aisance qui fit de lui un protagoniste tout désigné pour les débats et colloques des années à venir. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>L’incroyable rencontre </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Et voilà qu’à Heidelberg, il rencontre les 26 et 27 avril 1518, l’autre Martin, Luther ! Il assiste à la fameuse dispute dite de Heidelberg, où le frère augustin, Martin Luther, est invité à présenter au couvent local des augustins sa position, après son fameux coup d’éclat du 31 octobre 1517.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Dès le 1<sup>er</sup> mai, Bucer rend compte, avec enthousiasme à son ami Beatus Rhenanus de la dispute et de sa rencontre. Il connaît à peine Luther et le voilà conquis. Il a dîné avec lui. Il est subjugué. Il vante ainsi sa supériorité sur les contradicteurs de la dispute : « Ils avaient beau s’efforcer de le désarçonner avec leurs subtiles arguties, ils n’arrivaient pas à le faire reculer d’un pouce. Il répond avec une grâce étonnante, il écoute son adversaire avec une patience incomparable, il saisit et dénoue les nœuds des objections avec une subtilité toute paulinienne – pas du tout à la manière de Duns Scot — et par ses réponses courtes, fondées et exclusivement puisées au trésor des Saintes Écritures, il suscite l’admiration de tous, ou presque. »</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer commente les 28 thèses présentées par Martin Luther et prend position sur les 13 premières. Ce sont les thèses théologiques, plus que les thèses philosophiques qui sont une critique de l’aristotélisme qui retiennent son attention. Les thèses 1 et 25 constituent toute la base de l’argumentaire luthérien. La fondation de la théologie réformée est posée : ce ne sont pas les oeuvres qui justifient le croyant mais Dieu qui le justifie par la foi si l’homme place toute sa confiance sur le seul Christ :<i> Nicht der ist gerecht der vie tut, sonder wer ohne tun , viel an Christus glaubt.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Bucer adhère à l’essentiel des thèses de Luther, mais y apporte cependant quelques nuances. Certes la foi seule précède et l’emporte sur les actes mais la bonne attitude du chrétien importe aussi, ne découle-t-elle pas de la foi ? Bien sûr que nous sommes indignes de nous présenter devant Dieu et que nous somme pécheurs devant la loi de Dieu, mais le Christ nous donne les moyens d’affronter celle ci par l’Esprit saint. L’énergie en Christ c’est l’Esprit saint qui nous la donne.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer pour impressionné qu’il soit, n’est plus tout à fait au début de son cheminement spirituel. Érasme et Thomas d’Aquin ont également contribué à sa formation intellectuelle et spirituelle. Il n’en est plus à la page blanche où tout peut s’imprimer encore.</p>
<p style="text-align: justify;">Au moins autant que ses idées, c’est la personnalité de Luther qui le fascine. Il voit bien la différence entre ce dernier et Érasme, son modèle jusque-là.  Luther est plus radical voire révolutionnaire qu’Érasme. Plus direct, il ne se contente pas d’insinuer mais il affirme et assène ses vérités. Pour le reste, au moment de la rencontre de Heidelberg, il voit surtout ce qui les rapproche ou qu’ils partagent : l’importance de la Bible, la références aux Pères de l’Église,  la figure centrale du Christ, la Foi et la vie en découlant.</p>
<p style="text-align: justify;">Luther, qui avait probablement été méfiant vis-à-vis d’un représentant d’un ordre qui continuait à être celui des inquisiteurs, ne fut pas insensible à cette rencontre. Dans une lettre à son ami Spalatin, conseiller du duc de Saxe Frédéric le Sage, il en parle ainsi : « C’est sans doute le seul moine sincère de son ordre, un jeune homme qui promet beaucoup. Il m’a accueilli à Heidelberg avec un cœur avide et pur et nous avons pu en parler ensemble. Il est digne d’amour et de fidélité , et aussi d’espoir. »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Destins croisés</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure,  Bucer est encore dominicain, convaincu &#8211; il n’est pas le seul ;- que l’église pouvait être réformée de l’intérieur en revenant à la Bible, aux pères de l’Église, tout en s’appuyant sur l’illustre Thomas d’Aquin, qui fut dominicain avant lui, Érasme qu’il continue de vénérer et qu’il veut même rencontrer à Louvain et Luther pour qui il s’est pris d’une passion intellectuelle et spirituelle subite. Un coup de foudre !</p>
<p style="text-align: justify;">En mai 1520, le chapitre provincial de Francfort-sur-le-Main le confirme comme <i>magister studentium</i> à Heidelberg. C’est une promotion assurément méritée. On n’a rien à lui reprocher. La preuve, on le promeut. La porte du doctorat en théologie lui est ouverte. Mais le monde de l’Eglise est en train de changer. Bucer a eu le temps de s’en apercevoir. Il a voyagé à Francfort en 1518, à Bâle en 1519. On le retrouve plusieurs fois à Spire en 1520, à Francfort et à Strasbourg également. Les écrits de Luther se sont répandus dans les imprimeries de la région, à Strasbourg, notamment, où huit d’entre eux sont imprimés en 1518 et une vingtaine en 1520.</p>
<p style="text-align: justify;">Revenons à Luther. la question des indulgences s’est quelque peu déplacée. C’est l’autorité au sein de l’église qui devient le principal enjeu entre ses partisans et adversaires. Le 12 octobre 1518, le cardinal Cajetan le rencontre à Augsbourg en marge de la diète d’Empire et lui ordonne de se rétracter. Luther refuse puisqu’il ne s’est écarté ni de l’Écriture ni des Pères de l’Eglise et que la vérité est maîtresse même du pape.</p>
<p style="text-align: justify;">Les divergences sont de plus en plus nombreuses. En 1519, alors que Charles Quint est devenu empereur, a lieu la dispute de Leipzig où Luther s’oppose à Jean Eck, autre théologien fidèle à Rome. Luther affirme que le pape et les conciles peuvent se tromper. Selon lui l’Eglise n’a pas besoin d’un chef terrestre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Les bornes, tant est qu’elles existent, semblent être franchies. Tandis que son procès d’hérésie suit son cours, les Facultés de Théologie de Cologne et de Louvain condamnent comme hérétiques les affirmations tirées de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Les trois grands traités de Luther de 1520 n’arrangent guère les choses. ( <i>A la noblesse chrétienne, La papauté de Rome, Prélude à la captivité babylonienne de l’Eglise). </i>Luther y critique la distinction entre clercs et laïcs, les prétentions terrestres de la papauté et la conception traditionnelle des sept sacrements.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa lettre dédicace à la <i>Liberté du chrétien </i>(octobre 1520), on peut lire ces fortes paroles : « Léon, tu te trouves là comme un agneau au milieu des loups, comme Daniel au milieu des lions et comme Ézechiel, tu as ta demeure parmi les scorpions. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le 15 juin 1520n la bulle <i>Exsurge Domine </i>condamne 41 affirmations tirées de ses écrits et lui donne 60 jours pour se rétracter sous peine d’excommunication. Lorsqu’à l’automne, il apprend la nouvelle, il prend la plume contre « la bulle exécrable du pape »  et demande la réunion d’un concile libre contre le pape Léon X.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 3 janvier 1521, la bulle <i>Decet Romanum Pontificem </i>l’excommunie avec ses partisans.</p>
<p style="text-align: justify;">Les 17 et 18 avril 1521, il est entendu à la diète de Worms en présence de l’empereur. On lui demande une dernière fois de se rétracter en révoquant le contenu de ses doctrines et livres. Il refuse, une fois encore. Il faudrait le convaincre par l’Écriture et par d’évidentes raisons, sa conscience, proclame-t-il est captive de la parole de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 26 mai 1521, l’Edit de Worms le met au ban de l’Empire et ordonne la  destruction de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais Frédéric le sage l’a déjà mis à l’abri à la Wartburg.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à Bucer, cette année 1521 aura elle aussi été déterminante. Il est  relevé de ses voeux monastiques en avril 1521. Il rejoint, après quelques péripéties, l’Ebernburg, le château fort de Franz von Sickingen, qui abrite déjà le chevalier Ulrich von Hutten qui l’avait décrit comme « une auberge de justice » et Johannes Oecolampade, le futur réformateur bâlois, dont, bien plus tard, Bucer épousa la veuve Vibrandis Rosenblatt.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous sont en rupture de ban et de plus en plus acquis aux idées de Luther. Ils s’inquiètent même pour sa personne et craignent que sa convocation à la diète de Worms ne le jette dans la gueule du loup. Ceux de l’Ebernburg sont prêts à l’accueillir et envoient Bucer pour l’intercepter. Bucer le rencontre à Oppenheim, tente de le convaincre mais échoue. Luther va poursuivre sa route, et en homme libre se défendre envers et contre tous.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer est plus que jamais martinien. En 1520, quand Luther publie son manifeste à la noblesse allemande, il écrit, enthousiaste à Georges Spalatin :  Ô divin sauveur, c’est la quintessence de la piété ! il n’y a pas un seul mot  contre lequel je trouverai un argument dans la Bible. Au contraire, cet écrit me renforce dans les convictions que j’avais déjà : cet homme est, sans aucun doute , vivifié par l’esprit du Christ et irrésistiblement poussé par lui ».</p>
<p style="text-align: justify;">On sait que Bucer lui resta fidèle jusqu’au bout. Malgré les vicissitudes qui accompagnèrent l’édification du protestantisme allemand, malgré les humeurs et les emportements de Luther. Quand se déchaînèrent quelques vives critiques  contre l’ancien moine Augustin après sa mort, le 18 février 1546, c’est encore Bucer qui monta au créneau, écrivant : « Je sais que beaucoup de personnes haïssent Luther. Et pourtant il est sûr que Dieu l’a beaucoup aimé et qu’il ne nous a pas donné pour L’Évangile d’instrument plus saint et plus efficace que lui. Luther avait des défauts, de grands défauts même. Mais Dieu les a acceptés et pris à son service, lui donnant plus qu’à aucun autre mortel un esprit puissant et une force divine pour annoncer son fils et vaincre l’Antéchrist. Celui que Dieu a pleinement accepté et attiré à lui, celui qui a lutté contre le mal comme personne d’autre, comment moi, pauvre serviteur, misérable pécheur dont le zèle pour la justice est si faible, comment pourrais-je le rejeter et le réprouver pour des défauts qu’il ne faut certes pas louer, mais n’avons nous pas l’habitude d’exiger l’indulgence pour nos propres défauts qui sont bien plus graves ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Cet hommage sincère à l’oeuvre de Luther prend une résonance particulière dans cette année de célébration et de commémoration. Elle ne fait pas de Luther un saint, elle nous rappelle qu’il fut un homme de son temps, elle nous invite aussi à le considérer comme un homme pour notre temps . Tout comme  Bucer d’ailleurs. Tant du point de vue confessionnel qu’en dehors. Luther a trouvé dans l’histoire une place importante. La confessionnalisation et le territorialisme du christianisme occidental sont une donnée toujours actuelle.   Vatican II a montré ce que Luther a pu amener au catholicisme. Luther serait -il un maître commun pour toutes les Eglises ? Le dialogue luthériens -catholiques aboutissait en 1983 au document commun <i>Martin Luther, témoin de Jésus-Christ.</i> Il nous apprenait «qu’il nous est possible aujourd’hui d’apprendre ensemble chez Luther». En autres, par son témoignage rendu au message biblique de la justice gratuite et libératrice de Dieu, la priorité de la parole de Dieu dans la vie, dans l’enseignement et le service de l’église, la grâce comme relation personnelle de l’homme à Dieu, l’exhortation à l’Église à se laisser constamment réformer par la parole de Dieu…</p>
<p style="text-align: justify;"> Quant aux thèmes plus généraux, non strictement confessionnels portés par Luther et Bucer reconnaissons que la liberté de l’homme, l’esprit critique, l’effort de discernement, le refus de sacraliser la réalité du monde, le rôle de l’éducation, l’esprit de concorde, la tolérance, la recherche du dialogue, l’engagement social, l’engagement quotidien sont des préoccupations plus que jamais actuelles !</p>
<p style="text-align: justify;"> Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. C’est ce qui advint !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Pour en savoir plus :</i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551), Un réformateur et son temps</i>, Strasbourg, PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">Hartmut Joisten, <i>Martin Bucer, un réformateur européen</i>, Strasbourg, Librairie Oberlin, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Eur</i>ope, catalogue d’exposition à l’occasion du 500<sup>e</sup> anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer 1491-1991. Strasbourg, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Herder, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i>, sous la direction de Pierre Gisel Puf, 1995, 2006.</p>
<p style="text-align: justify;">Heinz Schilling,<i> Luther</i>, Paris, Salvator, 2014</p>
<p style="text-align: justify;">Marc Lienhard, <i>Luther</i>, Genève, Labor et Fides, 2016</p>
<p style="text-align: justify;">Matthieu Arnold, <i>Luther</i>, Paris, Fayard, 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Le vent de la Réforme, Luther 1517</i>, Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Olivier Jouvray, Fillipo Cenni, Mathieu Arnold ( conseiller historique) <i>Luther</i>, Bande dessinée, Glénat, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Opéra <i>Luther ou le mendiant de la grâce</i>, livret Gabriel Schoettel, musique Jean Jacques Werner, Strasbourg, automne 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, conférence au Foyer protestant Martin Bucer de  Sélestat, octobre 2017</strong></em></p>
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		<title>Sur le chemin de « la plus grande perfection », La Bibliothèque de l’humaniste Beatus Rhenanus à Sélestat</title>
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		<pubDate>Mon, 02 Jan 2017 10:04:48 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/sur-le-chemin-de-la-plus-grande-perfection-la-bibliotheque-de-lhumaniste-beatus-rhenanus-a-selestat/th-2/" rel="attachment wp-att-642"><img class="alignleft size-full wp-image-642" alt="th" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2017/01/th1.jpg" width="203" height="300" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Peut-être connaissez-vous la Bibliothèque humaniste de Sélestat ? Sa notoriété est inversement proportionnelle à la taille de la ville. Une partie de cette bibliothèque, celle ayant appartenu à l’humaniste Beatus Rhenanus (1485-1547), a été classée au Registre Mémoires du monde de l’Unesco en 2011. Elle s’y trouve en excellente compagnie parmi la Déclaration des droits de l&rsquo;homme et du citoyen, l’Appel du 18 juin et la Tapisserie de Bayeux.</p>
<p style="text-align: justify;"><a class="tag-link-9" style="font-size: 10.8pt;" title="3 sujets" href="http://www.histoires-alsace.com/wp-admin/post-new.php#">renaissance</a>Beatus Rhenanus, a priori, ne vous dit rien. Il fut pourtant un des grands humanistes alsaciens à l’automne du Moyen-Âge, l’égal de ses aînés dans cette terre alors germanique : Geiler de Kaysersberg, l’ardent prédicateur de la cathédrale de Strasbourg, Sébastien Brant, l’auteur du « best-seller » La Nef des fous (1494) et Jacques Wimpfeling, pédagogue accompli et historien engagé, comme lui originaire de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;">S’il fut parmi ce quatuor d’humanistes le plus jeune, il ne fut pas le moindre. Ami d’Érasme de Rotterdam, correcteur de ses écrits et philologue érudit, amoureux des belles lettres et de l’éloquence, intime des talentueux imprimeurs de Strasbourg et de Bâle où se trouvaient les ateliers les plus outillés et les techniciens les plus aguerris, Beatus Rhenanus était aussi un historien savant, un des pionniers de l’histoire moderne de la Germanie, auteur, en 1531, du <em>Rerum Germanicarum libri tres</em> qui fit autorité.</p>
<p style="text-align: justify;">Il était un membre actif de cette République des lettres, chère à son ami Érasme. Enfant, il avait fréquenté l’école latine de Sélestat, la plus prestigieuse des écoles paroissiales en Alsace depuis le milieu du XVIe siècle. Ses maîtres, par ailleurs excellents chrétiens, étaient férus de littérature et poésie païenne antique. Ils savaient, en tant que pédagogues,  transmettre à leurs élèves leur passion pour les <em>bonae litterae</em>, les vertus de la persévérance, le goût de l’effort et cette quête insatiable du retour aux sources &#8211; r<em>editus ad fontes</em>- qui vit quelques générations de jeunes Alsaciens étancher leur soif de connaissance au puits du savoir antique.</p>
<p style="text-align: justify;">Il fut à meilleure école encore plus tard quand, au lieu de rejoindre les universités de proximité de Bâle, Fribourg en Brisgau et Heidelberg, où se retrouvaient habituellement la majorité des étudiants alsaciens, il prit le chemin de Paris pour y fréquenter l’Université, au collège du cardinal Lemoine plus précisément. Beatus apprit le grec sous la férule de Georges Hermonyme de Sparte, la poésie avec l’Italien Fausto Andrelini, la philosophie et dialectique auprès de l’aristotélicien Jacques Lefèvre d’Etaples, dont il devint l’ami et le disciple. Il s’initia enfin aux techniques de l’imprimerie sous la conduite d’Henri Estienne pour acquérir les qualités de rigueur nécessaires à tout bon correcteur.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce fils d’un boucher qui avait fait fortune s’en revint chez lui avec un bagage solide et surtout avec de nombreux livres, prémices d’une vaste bibliothèque personnelle qui allait fonder sa réputation. A Paris, il s’était enfiévré pour la philosophie et les œuvres des humanistes. « Son voyage en Italie fut purement bibliographique » (Pierre Petitmengin). De retour en Alsace, à vingt-deux ans, il possède déjà une bibliothèque rare, riche de 253 livres. Elle s’accrut considérablement avec le temps, durant ces décennies actives où Beatus Rhenanus s’affaira à Strasbourg, Bâle et Sélestat, travaillant comme correcteur et philologue à l’édition des œuvres de son ami Érasme ou à celles d’auteurs anciens comme Tertullien, Eusèbe de Césarée, Sénèque, Quinte-Curse, Velleus Paterculus et Pline l’Ancien.</p>
<p style="text-align: justify;">À la veille de sa mort, en 1547, retiré depuis quelques années à Sélestat qui était resté catholique comme lui-même et son maître Érasme, loin du tumulte bâlois et strasbourgeois et du fracas de l’introduction de la Réforme, anobli par l’Empereur Charles Quint, il lègue à Sélestat son exceptionnelle collection de livres. Cette dernière est désormais riche de 423 volumes, contenant 1287 œuvres sans compter les manuscrits et une partie de sa correspondance, ce qui représente un total de plus de 1600 documents légués.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes là en présence d’un trésor unique : la bibliothèque complète d’un intellectuel rhénan de la Renaissance qui nous introduit dans son univers culturel et professionnel. Il a acheté de nombreux écrits, en a reçu tout autant, les a échangés également. Beatus aime les livres passionnément, il vit pour eux et par eux. Il les habite, les annote. Eux ne cessent de le hanter. Sur la page de titre de certains de ses livres, on peut lire, écrit de sa main, : « <em>sum Beati Rhenani nec muto dominum</em> » (J’appartiens à Beatus Rhenanus et je ne change pas de maître.). Cette relation est amoureuse sinon fusionnelle. Elle remonte à loin. Au temps de sa jeunesse studieuse à l’école latine de Sélestat où il remplissait, curieux et appliqué, un cahier d’écolier que la Bibliothèque humaniste a conservé. On l’y voit apprendre le latin sous la direction de son professeur Jérôme Guebwiller en ruminant, analysant et commentant les Bucoliques et Géorgiques de Virgile, les Fastes d’Ovide et les  Épigrammes de Martial.</p>
<p style="text-align: justify;">Quiconque découvre ce document ne peut manquer d’être ému. L’écrivain d’origine argentine Alberto Manguel, dont on sait l’amour contagieux des livres, séjourna, au temps de sa jeunesse errante, une année dans la cité sélestadienne au contact de l’extraordinaire bibliothèque amassée par Beatus Rhenanus. Dans son Histoire de la lecture (Actes Sud, 1996), il évoque l’impression forte et sensible que lui procura le cahier d’écolier du jeune Beatus qu’il associa à celui d’un autre cahier ayant appartenu à un de ses condisciples Guillaume Gisenheim « dont on ne sait rien sinon ce que nous apprend son cahier d’écolier ».</p>
<p style="text-align: justify;">Ce que nous apprend son cahier d’écolier ? Les innombrables trésors pédagogiques utilisés pour enseigner le latin, entièrement tournés vers l’étude des textes classiques ; « les bonnes lettres », « les lettres humaines » qui sont, selon la belle expression de Jean-Claude Margolin, l’un des meilleurs connaisseurs d’Érasme, « les lettres qui vous rendent plus humains » parce qu’elles réunissent simultanément les valeurs esthétiques, intellectuelles et morales.</p>
<p style="text-align: justify;">Le cahier de Beatus comme celui de Guillaume ont longtemps été exposés dans les vielles vitrines en bois de la vénérable Bibliothèque humaniste de Sélestat qui a fermé ses portes un soir de février 2014. Peut-être vous souvenez-vous d’elle ? De son atmosphère délicieusement désuète et rassurante en même temps, de cette rencontre improbable entre une bibliothèque et un musée où livres et manuscrits côtoyaient la tête tourmentée d’un Christ du XVe siècle, des saints jésuites, des porte-cierges de corporations et un plan-relief de la cité. L’Éloge de Sélestat par Érasme, datée de 1515, faisait vitrine commune avec la première mention de l’Amérique en 1507. Pour un dialogue inattendu mais ouvert entre le monde ancien et le nouveau monde.</p>
<p style="text-align: justify;">La Nouvelle Bibliothèque Humaniste qui ouvrira ses portes en 2018 au même endroit mais dans un cadre entièrement rénové envisage de prolonger ce dialogue fécond entre les cultures, par-delà les frontières. Il y a un humanisme contemporain qui prolonge en l’élargissant et en le sécularisant celui d’Érasme, de Beatus Rhenanus et de leurs épigones.</p>
<p style="text-align: justify;">Si le temps de Beatus n’est plus le nôtre, si l’humanisme contemporain n’est plus centré sur la langue latine autrefois universelle, mais en réalité parlée et comprise par une minorité, s’il nous appartient effectivement d’inventer un humanisme à la mesure de nos exigences actuelles, « le monde est resté monde, il a son ordre, selon Érasme, il ne convient pas que nous le troublions. »</p>
<p style="text-align: justify;">L’humanisme hier comme aujourd’hui n’est-il  pas la réponse sans cesse actualisée de l’affirmation du philosophe allemand Johann Gottlieb Fichte : « Le but unique de l’existence humaine sur la terre n’est ni le ciel ni l’enfer mais seulement l’humanité que nous portons en nous et sa plus grande perfection possible ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner,  été 2016</p>
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		<title>La Liberté en contrebande</title>
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		<pubDate>Sun, 03 Feb 2013 17:52:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Alsace Terre d'Empire - Reichsland (1870-1918)]]></category>
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		<description><![CDATA[Quand des artistes et intellectuels, de part et d’autre du Rhin, jouaient à saute- frontières du Moyen-Age à nos jours Elle peut étonner cette présence de moines bénédictins qui nous viennent de Conques et s’installent à Sélestat, au XIe siècle. &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/la-liberte-en-contrebande/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<strong>Quand des artistes et intellectuels, de part et d’autre du Rhin, jouaient à saute- frontières du Moyen-Age à nos jours</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Elle peut étonner cette présence de moines bénédictins qui nous viennent de Conques et s’installent à Sélestat, au XIe siècle. Le Rouergue et l’Alsace n’ont pas d’histoire commune, encore moins de frontières. Si ce n’est que l’abbaye bénédictine se trouve sur le chemin qui mène au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Quelques membres de la famille de Hohenstaufen s’y rendent en 1092. Ils s’arrêtent à l’abbaye. A leur retour, ils convainquent leur mère, Hildegarde de Buren, qui vient de fonder une chapelle placée sous l’invocation du saint sépulcre à Sélestat, de faire don du sanctuaire aux moines de Conques. Au début ils ne sont pas bien nombreux, deux au maximum les moines du Rouergue dans leur prieuré de Sélestat qui n’est pas encore une ville, ni même un bourg. Mais dans cette parcelle d’Empire germanique, ils attestent une présence occitane qui durera jusqu’au XVe siècle. La géographie bénédictine n’a cure des frontières.</p>
<p style="text-align: justify;">Ni l’art de bâtir des cathédrales. Au sein du Saint-Empire Romain germanique, la cathédrale de Strasbourg est un immense interminable chantier.  En 1015, l’évêque Wernher, débute les travaux d’un vaste édifice roman qui brûlera trois fois au cours du XIIe siècle. On repartira de <a href="http://www.histoires-alsace.com/la-liberte-en-contrebande/pilier-des-anges/" rel="attachment wp-att-304"><img class="alignleft size-full wp-image-304" alt="pilier des anges" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/02/pilier-des-anges.jpg" width="338" height="451" /></a>plus belle pour édifier le plus beau des édifices à Notre Dame. Vers 1225-1335 le chantier de Strasbourg connaît une effervescence qui n’a pas d’équivalent dans tout l’Empire. On innove, on crée, on renouvelle les sources d’inspiration et de style. Pour ce faire, on fait appel à des ateliers français qui entre autres nous laissent cet admirable et unique pilier du jugement dernier et cette non moins sublime représentation de la Synagogue « la vaincue, la repoussée » ( Ernst Stadler) face à l’Eglise triomphante sur la façade du transept nord.  Un peu plus au sud, quasiment en même temps, sur le portail Saint-Nicolas de l’église collégiale Saint-Martin de Colmar,  muni du compas et de l’équerre un humble maitre bâtisseur apparait sur les voussures.   On peut lire sous la figure le nom de « maistre Humbret ». Probablement venait-il du chantier de Strasbourg et plus loin du royaume de France. La géographie des bâtisseurs n’a pas davantage cure des frontières.</p>
<p style="text-align: justify;">Encore moins la République des lettres, celles des humanistes à l’automne du Moyen Age dont Erasme fut le prince. Lui qui nous vint de Rotterdam voyagea, dans toute l’Europe pour s’établir et mourir, ici, à proximité, à Bâle. Parce qu’il y avait des érudits et des imprimeurs. Son principal collaborateur, le sélestadien Beatus Rhenanus, aurait comme ses ainés et contemporains, Geiler, Wimfeling et Brandt pu faire des études universitaires à Bâle ou à Fribourg, jeunes universités nées au milieu du XVe siècle au lendemain du concile de Bâle, voire à Heidelberg, il choisit Paris et pour maître Lefevre d’Etaples qui le fortifia. Il s’y constitua une première bibliothèque de quelques 188 oeuvres, riches, autre autres, de vingt traités d’Aristote, une multitude d’éditions d’auteurs latins et d’éditions princeps des pères de l’Eglise. Elle fut le noyau de sa très belle bibliothèque, augmentée sa vie durant, qu’il légua, forte de 670 volumes soit plus de 2000 ouvrages à sa ville natale avant de mourir et qui vient d’être classée au registre Mémoire du monde de l’Unesco.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour les intellectuels alors pas de frontières, du moins en apparence. Elles sont pourtant fort appréciée quand on vous poursuit pour vos idées. Le français  Calvin dut interrompre son premier séjour genevois, chassé comme un malpropre. Il trouva à Strasbourg, ville libre du Saint-Empire romain germanique, de 1538 à 1541, un accueil bienveillant. Deux siècles plus tard &#8211; l’Alsace appartenant désormais au Royaume de France &#8211; Voltaire, chassé de la cour du roi de Prusse alors qu’il rédigeait les Annales de l’Empire, trouva à Colmar, en 1753-1754, un refuge bienvenu qui lui permit de les achever. Pour les intellectuels, la frontière peut être un précieux auxiliaire, dont on use ou que l’on contourne en fonction des besoins. Une édition à Kehl vous évite parfois bien des désagréments dans le royaume de France. Il en fut ainsi de la première édition posthume des oeuvres du patriarche de Ferney à la fin de l’Ancien Régime.</p>
<p style="text-align: justify;">Traverser la frontière peut être un intellectuellement fécond. Dans Strasbourg, ville royale française, Goethe mena, en 1770, des études de droit, s’initia à l’art d’ Homère, Ossian et Shakespeare sous la conduite de Herder, se passionna pour la cathédrale de Strasbourg et la fille du pasteur de Sessenheim et s’en retourna à Francfort plein d’usages, de raison et d’enthousiasme, pour y débuter une immense carrière. Parallèlement c’est en Allemagne, que Théophile Conrad Pfeffel (1736-l809), poète et pédagogue colmarien fit une carrière littéraire de fabuliste reconnu durant la même période et s’employa à y faire connaitre la dramaturgie française.</p>
<p style="text-align: justify;">Même la période du Reichlsand,  où l’Alsace redevint pour un peu moins d’un demi-siècle allemande, ne réussit pas totalement à brouiller les pistes.  On doit à un universitaire allemand, Werner Wittich, une étude d’une rare pertinence sur la double culture alsacienne. Elle parut, en 1900, dans la Revue Alsacienne illustrée, revue culturelle, un tantinet politique qui faisait autorité au tournant du siècle. Et c’est un autre universitaire de talent, fauché dès 1914 dans les premiers combats de la grande guerre, Ernst Stadler, né à Colmar, fils d’un altdeutscher qui publie un ouvrage poétique rare, Der Aufbruch, une des oeuvres majeures de l’expressionnisme littéraire allemand. Stadler était l’ami de René Schickele natif d’Obernai, fondateur d’un mouvement littéraire d’avant-garde et d’une revue Der Stürmer qui rêva d’une liberté qui transcendât le politique et le culturel et inventa la belle et tonique utopie du Geistiges Elsässertum, « l’alsacianité de l’esprit », attitude progressiste ouverte sur l’Europe, qui cultivait l’image d’une Alsace jardin symbolique de la nation européenne qui transcenderait les frontières. Parmi eux le strasbourgeois Jean Hans Arp au début d’un prodigieux destin artistique et l’écrivain allemand Otto Flake, qui connut le succès sous la République de Weimar et devint un érudit traducteur de Montaigne, la Bruyère, Stendhal, Balzac et Dumas père.</p>
<p style="text-align: justify;">Inclassable, paradoxal et universel,  la figure d’Albert Schweitzer (1875-1965) résume à elle  seule  le destin de ces personnalités fortes,  nourries  non seulement par une double culture mais ouvertes sur le vaste monde, africain par son destin de médecin, asiatique par l&rsquo;intérêt porté aux spiritualités orientales, européen par son ancrage et sa formation et dont le principe philosophique  du respect de la vie, toutes formes de vie, Ehrfurcht vor dem Leben, demeure une contribution essentielle à la pensée humaniste contemporaine. Allemand par son parcours universitaire, époux d’une intellectuelle allemande originaire de Berlin, Hélène Bresslau, fille d’un médiéviste réputé, médecin d’une brousse bien française, le Gabon, écrivain et philosophe de langue allemande, prix Nobel de la paix français, en 1953, Schweitzer est « le contrebandier des frontières » par excellence.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, 2013</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Article paru dans le supplément des Dernières Nouvelles d’Alsace  « Salut voisin, Hallo Nachbarn » du 19 janvier 2013 pour le 50e anniversaire du traité franco-allemand.</em></p>
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