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	<title>HISTOIRES D&#039;ALSACE &#187; Albert Schweitzer</title>
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	<description>Blog de Gabriel BRAEUNER, historien</description>
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		<title>Albert Schweitzer, paradoxal, inclassable, universel !</title>
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		<pubDate>Tue, 23 Apr 2013 21:28:25 +0000</pubDate>
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				<category><![CDATA[Alsace Terre d'Empire - Reichsland (1870-1918)]]></category>
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		<description><![CDATA[Schweitzer est l’Alsacien le plus célèbre dans le monde. Il est aussi un des Français les plus connus aux quatre coins de la planète, disputant ce privilège au général de Gaulle. Qui ne connaît la silhouette du fameux médecin de &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/albert-schweitzer-paradoxal-inclassable-universel/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/albert-schweitzer-paradoxal-inclassable-universel/ischwet001p1/" rel="attachment wp-att-344"><img class="alignleft size-full wp-image-344" alt="ischwet001p1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/04/Albert-Schweitzer-éthique.jpg" width="561" height="300" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Schweitzer est l’Alsacien le plus célèbre dans le monde. Il est aussi un des Français les plus connus aux quatre coins de la planète, disputant ce privilège au général de Gaulle. Qui ne connaît la silhouette du fameux médecin de la brousse, coiffé de son légendaire casque colonial et dont le visage est envahi par une moustache de « petit père des peuples » ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’Alsacien le plus célèbre dans le monde n’est de loin pas l’Alsacien le plus célèbre de France. A l’aune hexagonale, les Colmariens Hansi voire Bartholdi ont plus de notoriété. Etrange paradoxe ! Les Français longtemps l’ont pris pour un Allemand. Il est vrai qu’il l’a été une partie de sa vie comme tous les Alsaciens de sa génération. Il était né, en effet, en 1875, dans l’Alsace du Reichsland et avait 43 ans quand la province perdue revint à la France. Il fallut un prix Nobel tardif, en 1953, pour que la France l’adoptât définitivement. Il était temps et il se faisait tard. Schweitzer avait 78 ans alors et n’était plus tout à fait un jeune homme. Il avait été prophète ailleurs que dans son pays. Quand il le devint enfin un peu, il n’en profita guère. Il mourut en 1965, à l’âge de 90 ans, homme d’un autre temps et d’un autre monde.</p>
<p style="text-align: justify;">Qu’avait-il encore à dire à la génération de mai 68 qui s’empressa de le reléguer dans les poubelles de l’histoire ? A ses yeux, il était le représentant désuet d’un monde révolu. Le suppôt d’un colonialisme unanimement vilipendé. Son hôpital de Lambaréné, au Gabon, suintait subitement la misère. Ses pratiques autoritaires étaient contestées, ses compétences médicales mises en cause. Sa personnalité fut réduite à celle des pantins qui accompagnent Tintin au Congo.</p>
<p style="text-align: justify;">A l’étranger, heureusement, sa notoriété restait grande. Aussi bien en Amérique qu’en Union Soviétique ; en République Fédérale qu’en République Démocratique Allemande. Pas pour les mêmes raisons ! Chacun possédait sa vision de Schweitzer et chacun savait l’utiliser à sa guise à des fins de propagande.  Ses prises de position contre la course à l’armement atomique avaient été exploitées dans les deux camps.</p>
<p style="text-align: justify;">Schweitzer ne disparut en réalité jamais de la mémoire et de la conscience contemporaine. Après une éclipse, il refit même surface en France. On lui trouva  soudain une singulière modernité. On finit par le lire, consentant ainsi à mieux le connaître. On s’aperçut qu’il était autre chose qu’un simple médecin de brousse. On découvrit ce qu’il avait toujours été: un penseur exigeant, un philosophe original,  un théologien précurseur et un musicien non dénué de talent.</p>
<p style="text-align: justify;">Avant d’en dire ou redire l’actualité, considérons d’abord, pour mieux l’appréhender, les riches heures de sa vie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Enfant du Reichsland</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Quand il naît à Kaysersberg, à proximité de Colmar, le 14 janvier 1875, l’Alsace est allemande. Elle l’est depuis peu certes, depuis le traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, mais elle allait le rester pour environ un demi-siècle encore. L’enfance, l’adolescence et les années de maturité d’Albert Schweitzer sont des années allemandes. A l’instar de deux générations d’Alsaciens qui n’en pouvaient mais.</p>
<p style="text-align: justify;">Son père était pasteur. Quelques mois après la naissance d’Albert, il est nommé à la tête de la paroisse de Gunsbach, non loin de Munster. Colmar est toujours à proximité. Les Schweitzer viennent juste de changer de vallée. Albert y passe une enfance heureuse avec son frère et ses trois sœurs. Gunsbach tiendra tout au long de sa vie une place à part. C’est un port d’attache, au sein de son Alsace natale, auquel toujours il reviendra.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est au sud de la Haute Alsace, dans la ville industrielle de Mulhouse, qu’il poursuit ses études secondaires. Il y passe son bac et s’initie à Bach et à l’orgue auprès d’Eugène Munch. Il fait ensuite un saut à Paris, chez son oncle Auguste dont l’épouse Mathilde lui fait rencontrer Charles Marie Widor qui devient son mentor musical. Retour à Strasbourg, à partir de 1893, pour de solides études théologiques et philosophiques. La musique reste la compagne fidèle de ses années d’apprentissage. Il approfondit sa connaissance de Bach auprès d’Ernest Munch qui vient de créer le choeur de l’église Saint-Guillaume. Ernest est le frère d’Eugène, l’organiste mulhousien, et le père de Fritz et de Charles Munch, futurs chefs d’orchestre. Albert Schweitzer devient l’organiste de Saint-Guillaume. Il y retrouve de temps en temps Charles Marie Widor qui fait le déplacement de Paris. Celui-ci l’encourage à écrire, en 1905, à l’intention des organistes français, un opuscule intitulé : « Jean Sébastien Bach, le musicien poète. »</p>
<p style="text-align: justify;">Parallèlement, il soutient, en 1902, une thèse de théologie (Histoire de la dernière Cène dans ses rapports avec la vie de Jésus et l’histoire du christianisme primitif) qui lui permet d’exercer une fonction pastorale, comme vicaire, à l’église Saint-Nicolas de Strasbourg. Nous sommes en 1905. Schweitzer a trente ans. Une solide carrière universitaire s’ouvre à lui. Il a rejoint entre temps un groupe de jeunes gens, disciples du protestantisme social de Friedrich Naumann. Au sein de ce groupe, Hélène Breslau, fille de l’historien médiéviste, Harry, en poste à l’université impériale de Strasbourg, attire son attention. Ils ne se quittent plus et se marient en 1912.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> Vocation africaine</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Hélène, sept ans plus tôt, avait été le témoin privilégié de la mue profonde d’Albert Schweitzer qui décide brusquement de renoncer aux honneurs universitaires pour devenir missionnaire. C’est un article du pasteur Alfred Boegner, paru dans le journal de la Société des missions de Paris, en 1904, qui est à l’origine de sa vocation. On sait que la foi d’Albert Schweitzer est nourrie de mysticisme. Le théologien, toujours actif, vient d’achever une étude importante sur la vie de Jésus (<em>Geschichte der Leben-Jesu Forschun</em>g). L’appel du pasteur Boegner portait sur le manque de missionnaires au Congo. Schweitzer, bien que citoyen allemand, offre ses services à la mission parisienne qui ne retient pas sa candidature. On se méfie alors, dans la capitale, des théologiens libéraux, allemands de surcroît.  Qu’à cela ne tienne, Schweitzer, têtu, entame des études de médecine qu’il achève en 1912. Si on ne veut pas le prendre comme missionnaire peut être le retiendra-t-on comme médecin ? Cette période intellectuellement féconde est épuisante physiquement. Il continue, à côté de ses études de médecine, de mener de front recherches théologiques et études musicales.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1906, paraît la première version de la <em>Geschichte der Jesu Forschung</em>. En 1908, est éditée la version définitive de son étude sur Bach, en allemand. En 1911, il publie une nouvelle étude théologique sur l’apôtre Paul (<em>Die Geschichte der Paulinischen Forschung</em>). Sa boulimie ne l’éloigne pas pour autant de son objectif premier : être nommé médecin missionnaire en Afrique. Sa ténacité finit par l’emporter. Il est autorisé, en 1912, à ouvrir une œuvre médicale indépendante sur la station de la mission de Paris, à Lambaréné au Gabon. Pour faciliter sa nomination, on lui propose d’acquérir la nationalité française. Ce qu’il refuse, estimant qu’il avait une dette culturelle vis-à-vis de l’Allemagne. Il avait, dans ce pays et dans la langue de ce pays, fait ses recherches et rédigé ses travaux les plus éminents.</p>
<p style="text-align: justify;">Albert Schweitzer et son épouse arrivent à Lambaréné en avril 1913. Ils doivent y rester normalement deux ans. La guerre les contraint à y demeurer quatre, dans des conditions climatiques et matérielles difficiles. Hélène a dû mal à s’habituer au climat africain. Le couple connaît ensuite l’infortune d’un rapatriement peu glorieux et l’humiliation d’un internement abusif, parce que citoyens allemands, dans les camps de Garaison et de Saint-Rémy de Provence, dans le Vaucluse. Ils sont finalement renvoyés en Alsace, en juillet 1918, malades, ruinés et découragés. Hélène, atteinte de tuberculose, y a laissé sa santé. Elle fréquentera désormais les sanatoriums et s’effacera progressivement. Albert Schweitzer, dont la santé s’est également détériorée, est sans ressources. Il ne peut rembourser les dettes contractées auprès de la Société des missions. De plus, sa famille est menacée d’expulsion en Allemagne à la fin de la guerre. Elle est soupçonnée de sympathies pro-allemandes. Il faudra l’intervention de l’archevêque luthérien de Suède, Söderblom, en 1920, pour le tirer d’affaire. Celui-ci lui offre les moyens d’exposer ses idées philosophiques en public. Schweitzer multiplie conférences et concerts, rétablit sa santé et assainit sa situation financière. Il retrouve sa puissance de travail et publie successivement,  de 1921 à 1924 : A l’orée de la forêt vierge, Les religions mondiales et le christianisme, Souvenirs d’enfance et de jeunesse ainsi que deux volumes de sa Kulturphilosophie.</p>
<p style="text-align: justify;">On passerait à côté du sujet si on n’allait pas directement à l’essentiel, c’est-à-dire à réflexion philosophique, aussi profonde que constante, dont les grandes lignes sont globalement arrêtées en 1915 quand s’impose à lui ce principe fulgurant et définitif du « Respect de la vie »,<em> Ehrfucht vor dem Leben</em> (« Je suis vie qui veut vivre entouré de vie qui veut vivre »). La concision de la formule se suffit à elle-même. Elle contient toute sa pensée, y compris cette part politique qu’on s’évertue à lui prêter. Mais aussi brillante que soit la formule, elle est étayée par une réflexion en amont profonde, patiente et laborieuse, bien dans le style du personnage et de sa nature véritable, entamée au lendemain de sa soutenance de thèse de philosophie consacrée à La philosophie de la religion de Kant en 1898. Dès l’année suivante, Schweitzer a l’idée de travailler à une lecture critique de la civilisation et des philosophies qui la sous-tendent.</p>
<p style="text-align: justify;">Les événements mondiaux, comme son destin propre, vont le servir. Observateur attentif du monde tel qu’il va, c’est à dire à sa perte et à la Grande Guerre, acteur et victime d’un conflit qui le conduit en Afrique, puis en France dans un camp de prisonnier,  et enfin en Alsace où il devient <em>persona non grata</em> au lendemain de l’armistice, il a du matériau pour nourrir sa réflexion et ce livre, à caractère encyclopédique, qu’il ne cesse d’écrire : La philosophie de la civilisation (<em>Kulturphilospophie</em>) dont deux tomes paraîtront en 1923. Dans sa lecture critique de la civilisation, Albert Schweitzer fait le constat implacable d’une faillite de celle-ci dont la guerre de 14-18 est un aboutissement. S’ajoute à ce premier constat, celui de la démission de l’esprit qu’il convient de retrouver bien vite pour faire face à la violence, au meurtre et à la barbarie. Mais l’esprit n’est rien s’il ne scelle une alliance solide avec l’éthique qui manque si cruellement en ces temps incertains. Voilà les conditions requises pour emprunter un chemin concret, éclairé par une conception du monde où s’impose le respect de la vie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Entre l’Afrique et l’Europe</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Il est prêt à repartir en Afrique. Ce qui advint en avril 1924. Il se retrouve à Lambaréné, sans son épouse, cette fois-ci. Albert Schweitzer relève le premier hôpital de ses ruines. Celui-ci s’avère rapidement trop petit. Les malades affluent. Avec ses collaborateurs, il construit un nouvel ensemble, situé à environ 3 km en amont, sur la rive de l’Ogooué. Le fameux hôpital de la brousse se met lentement en place. Il compte, à son achèvement, une cinquantaine de bâtiments, construits en bois pour la plupart. Conçu comme un village africain, il accueille des centaines de malades, entourés de leurs familles.</p>
<p style="text-align: justify;">De 1927 à 1939, il alterne les séjours en Europe et en Afrique. Les premiers sont essentiellement destinés à collecter des fonds grâce aux nombreux concerts et conférences qu’il donne. Il poursuit parallèlement ses travaux philosophiques et religieux. La mystique de l’apôtre Paul est publiée en 1930, Les grands penseurs de l’Inde, en 1934. En 1931, à l’âge de 56 ans, il achève sa biographie  Ma vie et ma pensée. Ouvrage précieux, pour qui veut mieux le connaître, mais nécessairement incomplet. Sa vie est loin d’être arrivée à son terme. Celle qui suit son autobiographie n’est pas moins riche que celle qui la précède. Fidèle à ses racines intellectuelles, il reçoit le Prix Goethe, décerné par la ville de Francfort, en 1928. En 1932, il y prononce le discours commémoratif de la mort du grand poète allemand et règle ses comptes avec les « idéologies inhumaines qui poursuivent leur jeu dément ». Sans les citer, Schweitzer s’oppose aux nazis. D’emblée et à un an de la prise de pouvoir d’Hitler. Le discours est brillant et prémonitoire. Le médecin de la brousse a vu juste et les nazis se sont reconnus.</p>
<p style="text-align: justify;">Il s’ouvre, parallèlement, au monde anglo-saxon à travers un cycle de conférences en Angleterre ( Hibbert lectures, Gifford lectures.)</p>
<p style="text-align: justify;">Discrète, mais efficace, son épouse Hélène entreprend, de son côté, en 1937, une tournée de sensibilisation en faveur de Lambaréné aux Etats-Unis où elle réside pendant un an, avec sa fille Rhéna, née en 1919. Elle pose là les grains d’une moisson qui se révélera abondante après la guerre mais qui porte ses premiers fruits durant le conflit. C’est à la suite de ce séjour que les Américains se mobilisent pour envoyer des médicaments à l’hôpital de Lambaréné. Hélène vit à Koenigsfeld, en Forêt Noire, depuis 1924. D’origine juive, elle fuit le national-socialisme en 1932 pour rejoindre la Suisse et s’établir à Lausanne avec Rhéna. Quand la guerre éclate, elle reprend son errance ; et de Paris, rejoint le sud de la France qui n’est pas encore occupé. Elle mettra plus d’un an pour arriver au Gabon, après un long détour par le Portugal, puis l’Angola.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant dix ans, de 1939 à 1949, Schweitzer demeure à Lambaréné, loin de l’Europe et du plus effroyable de ses conflits. Des amis et membres de la famille d’Hélène disparaissent dans les camps d’extermination. Son collaborateur à Lambaréné, Victor Nessmann, est assassiné par la Gestapo en 1944. A l’hôpital, on manque de tout. La guerre a rendu l’approvisionnement difficile. S’il a pu tenir, c’est grâce à l’aide américaine.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand il y revient, le monde a changé. L’Amérique s’est affirmée comme étant la première puissance internationale. L’Amérique, qui n’a pas lâché Schweitzer pendant la guerre, va s’enticher de lui. Il connaît subitement une médiatisation sans précédent, relayée par quelques appuis majeurs comme Albert Einstein, qui l’invite en 1949, et son beau-frère, Charles Munch, nommé cette année là, à la tête du <em>Boston Symphonia Orchestra</em> dont il va faire l’un des meilleurs orchestres du monde.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Gloire et critiques</strong></p>
<p style="text-align: justify;">L’engouement pour Schweitzer est tel que le Time Life Magazin le désigne, en 1947, comme « Le plus grand homme du siècle ». Les honneurs affluent. Schweitzer croule sous les sollicitations. La France subitement s’intéresse à lui et le reconnaît enfin comme l’un des siens. L’ancien prisonnier est promu Officier de la Légion d’honneur par décret du 22 août 1950, « sur le rapport du Ministère de la France d’Outre-Mer, en qualité de Médecin à Lambaréné-Gabon, Afrique équatoriale française. ». Un an plus tard, il est élu à l’Institut de France comme membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. Il reçoit, la même année, le prix de la Paix de la Fédération allemande des libraires et, en 1952, la médaille Paracelse ainsi que la médaille du prince Charles. Sa vie est devenue un roman. Gilbert Cesbron s’en empare, en 1952 pour écrire une pièce de théâtre «Il est minuit docteur Schweitzer ». La pièce devient un film la même année. Pierre Fresnay incarne Albert Schweitzer, Jeanne Moreau joue le rôle de son infirmière, Maria.</p>
<p style="text-align: justify;">Schweitzer connaît la consécration en devenant lauréat du prix Nobel de la Paix en 1953. La gloire ne lui fait pas tourner la tête. Il profite, au contraire, de sa célébrité pour délivrer à tous les peuples de la terre son message de paix et son éthique du respect de la vie. Il consacre son énergie et son autorité morale pour dénoncer le danger de la course aux armements atomiques. Il évoque cette question dans le discours de la cérémonie officielle du prix Nobel de la paix, en 1954, et récidive quand, le 23 avril 1957, il lance un appel solennel contre l’arme atomique et les essais nucléaires sur les ondes de la radio norvégienne à Oslo. Cet appel est diffusé par 140 stations dans le monde et interdit par d’autres, tant à l’Ouest qu’à l’Est.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes alors en pleine guerre froide. L’appel d’Albert Schweitzer dérange. Notamment les Américains qui l’ont soutenu jusqu’à présent. La décolonisation est, pour ses détracteurs, l’occasion de dénoncer le paternalisme du vieil homme blanc, ses méthodes médicales archaïques, son autoritarisme à la limite du racisme. Il devient le représentant détesté d’un colonialisme abhorré.</p>
<p style="text-align: justify;">Il persiste et signe. Ne cédant sur rien et remettant mille fois l’ouvrage sur le métier. Il mettra tout son poids à lutter contre la folle course à l’armement atomique. La crise de Cuba en 1962 et celle de Berlin à la même époque le confortent. Il interpellera Kennedy, vilipendera McNamara son ministre de la défense, se fera courtiser par Walter Ulbricht à la tête de la D.D.R. , raillera les prétentions de De Gaulle à faire de la France une puissance nucléaire, contestera Adenauer sur la question de Berlin, agacera son ami Hammarskjöld au moment de la crise du Congo en lui signifiant que la décolonisation est un leurre s’il elle ne s’accompagne pas au préalable d’un immense travail pédagogique et éthique, et finira par féliciter Kennedy et Khrouchtchev quand les deux grands signent le 5 août 1963 un accord partiel sur l’arrêt des essais atomiques, amorçant ainsi la politique de détente. Il sait l’équilibre fragile (l’un sera assassiné, l’autre déposé) mais il aura tout essayé. En quoi il aura été jusqu’à la fin non pas un homme politique mais un homme selon Goethe, homme de foi, de réflexion et d’action, fidèle jusqu’au bout :</p>
<p style="text-align: justify;">«<em> A toi-même sois fidèle et fidèle à autrui</em><br />
<em>            Et que la peine que tu donnes soit de l’amour</em><br />
<em>            Et que la vie que tu mènes soit action »</em></p>
<p style="text-align: justify;">En 1959, à 84 ans, il fait ses adieux à L’Europe. Il s’en retourne en Afrique. Définitivement ! Il ne reviendra plus. N’avait-il pas déclaré un jour à ses amis gabonais : « je vous appartiens, jusqu’à mon dernier souffle ». Ses premiers collaborateurs ont disparu. Emma Hausknecht, fidèle parmi les fidèles, présente à Lambaréné depuis 1925, est morte en 1956. Hélène, son épouse, s’est éteinte à Zurich, le 1er juin 1957. Ses cendres reposent à Lambaréné à côté de celles d’Emma Hausknecht. Il lui reste six ans à vivre. Fidèle à ses convictions, il fait, en décembre 1965, un enregistrement sur disque sous le titre Mes mots aux hommes . Il évoque, une dernière fois, ses engagements et sa philosophie du respect de la vie. Il réitère, en même temps, l’appel d’Oslo contre la course aux armements et à l’arme atomique. Pour son 90e anniversaire, des messages du monde entier affluent à Lambaréné. Après une courte maladie, Albert Schweitzer y décède, peu de temps après, le 4 septembre 1965.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Que reste-t-il aujourd’hui de l’œuvre et de la pensée d’Albert Schweitzer ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Son hôpital, que sa fille Rhéna dirigea un certain temps, est toujours en butte aux problèmes financiers mais il continue, vaille que vaille, à vivre. Le musicien et le théologien ont vieilli. On n’interprète plus Bach comme Schweitzer le joua et les recherches théologiques sur la vie de Jésus et de Paul se sont considérablement enrichies depuis que Schweitzer les initia. Dans ces deux domaines pourtant, il fit œuvre de pionnier.</p>
<p style="text-align: justify;">Il a contribué à faire connaître Bach en France, ce qui ne fut pas une mince affaire. Dernier représentant de la grande Ecole de Tübingen, il développa, sur le plan théologique, la thèse de l’eschatologie conséquente : Jésus a partagé la croyance du judaïsme tardif dans la venue imminente du Royaume de Dieu. Son message doit être interprété en fonction de cette attente.</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le plan philosophique, le concept du respect de la vie (<em>Ehrfucht vor dem Leben</em>) et ses analyses de l’échec de l’éthique occidentale ont conservé leur pertinence. «L’éthique -avait-il écrit- c’est la reconnaissance de notre responsabilité envers tout ce qui vit. On sait que cette pensée s’est nourrie aux sources des grands penseurs de l’Inde. Selon Jean-Paul Sorg, l’un de ses meilleurs connaisseurs, « la philosophie d’Albert Schweitzer est une pensée forte et originale, complètement ignorée par les philosophes professionnels ainsi que par le public cultivé.» Elle constitue une réflexion théorique d’envergure. L’éthique du respect de la vie concerne toutes les vies, y compris la vie animale, celles des insectes et des plantes !</p>
<p style="text-align: justify;">Elle s’inscrit aujourd’hui pleinement dans nos préoccupations écologiques. De même « en construisant son hôpital, en étayant son action par une philosophie rigoureuse, il a donné à l’humanitaire, nommé comme tel, un fondement philosophique propre, détaché de l’idée de mission religieuse ».</p>
<p style="text-align: justify;">Alors, Schweitzer ancêtre des <em>french doctor</em>s ? Dès 1905, il y a plus d’un siècle, il écrivait  «  Comprenez-vous maintenant qu’il s’agit d’une œuvre humanitaire plutôt que d’une œuvre religieuse et que dans les grandes forêts vierges d’Afrique on a besoin d’hommes qui aillent protéger les noirs contre la rapacité des blancs ? » Ce n’est pas là un discours de colonialiste !</p>
<p style="text-align: justify;">Schweitzer est en réalité inclassable. Pour le connaître, il faut d’abord se donner la peine de le lire. Peut-être aurions nous vu alors que ce théologien qui a su donner toute sa place à l’histoire dans ses recherches sur Jésus et sur Paul, ce chrétien qui s’est passionné pour les spiritualités orientales, était aussi un philosophe dont la vision du monde fondait toutes les luttes ultérieures pour les droits de l’homme, la paix dans le monde et la sauvegarde de notre maison commune, la terre ? Ce programme, paradoxalement, allait être revendiqué par une majorité de ceux qui l’avaient brûlé… sans l’avoir lu.<br />
Il a allumé, il y a bien longtemps, une petite lumière qui continue de brûler. Il est (toujours) minuit Docteur Schweitzer.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bibliographie sommaire</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Lassus Pierre, <em>Albert Schweitzer,</em> Préface du Dr Xavier Emmanuelli, Paris, Albin Michel, 1995<br />
<em>Albert Schweitzer</em>, <em>Humanisme et mystique</em>, textes choisis et présentés par Jean-Paul Sorg, Paris, Albin Michel, 1995<br />
Etudes Schweitzeriennes, Revue de l’association française des amis d’Albert Schweitzer.<br />
Thomas Suermann, <em>Albert Schweitzer als homo politicus. Eine biographische Studie zum politischen Denken und Handeln des Friedensnobelpreisträgers</em>, Berlin, 2012. (kncd’thèse soutenue à la Leuphana Universität de Lüneburg en 2011)Arnold Matthieu, A<em>lbert Schweitzer, les années alsaciennes</em>,  strasbourg, 2013<br />
<em>Albert Schweitzer, Six essais sur Goethe,</em> traduction et introduction Jean-Paul Sorg,  Etudes schweitzeriennes, 1999 (Publications de l’Association Française des Amis d’Albert Schweitzer)</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Gabriel Braeuner, 2013,</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Conférence tenue au Bischenberg le 13 avril 2013 dans le cadre de la Conférence du district 1680 du Rotary international Alsace-Franche-Comté</strong></p>
<p style="text-align: justify;">
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		<title>Albert Schweitzer, un homme politique ?</title>
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		<pubDate>Wed, 06 Mar 2013 15:45:54 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Albert Schweitzer, un homme politique ? L’idée est saugrenue à première vue : il ne fut à la tête d’aucun parti et n’exerça pas le moindre mandat politique. N’est-il pas déjà théologien, philosophe, musicien et médecin ? Ce qui fait &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/albert-schweitzer-une-homme-politique/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/albert-schweitzer-une-homme-politique/albert-schweitzer-3/" rel="attachment wp-att-321"><img class="alignleft size-full wp-image-321" alt="Albert Schweitzer 3" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/03/Albert-Schweitzer-3.jpg" width="176" height="236" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Albert Schweitzer, un homme politique ? L’idée est saugrenue à première vue : il ne fut à la tête d’aucun parti et n’exerça pas le moindre mandat politique. N’est-il pas déjà théologien, philosophe, musicien et médecin ? Ce qui fait beaucoup pour un seul homme. A l’examen pourtant, l’idée n’est pas si sotte que cela. Son ami Theodor Heuss, premier président de la République fédérale allemande, qu’il avait marié en l’église Saint-Nicolas de Strasbourg en 1908, l’avait déjà qualifié ainsi dans sa Laudatio accompagnant le prix pour la paix, remis par les libraires allemands en 1951. Une thèse récente a été entièrement consacrée au sujet.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est que le « politique » Schweitzer interroge. Sa longue vie déjà en fait un témoin privilégié de notre histoire contemporaine. Né Allemand en 1875, l’Alsace étant (à peine) devenue terre d’Empire, il meurt en tant que citoyen français en 1965, à 90 ans, dans les glorieuses sixties où tout semblait possible, y compris le pire : un conflit atomique ! Il aura vécu, entre temps, plusieurs changements de nationalité comme tous les Alsaciens de sa génération, deux guerres mondiales et une guerre froide, le destin fabuleux et capricieux d’un théologien, philosophe et musicien promis à une belle carrière universitaire qui se retrouva médecin d’un hôpital  de brousse en Afrique, culturellement allemand et prix Nobel français, pacifiste obstiné et têtu, conscience universelle autant célébrée que critiquée, définitivement paradoxal et inclassable, à jamais cosmopolite et pourtant si Alsacien.  Bref un destin, un vrai !</p>
<p style="text-align: justify;">« Je suis vie qui veut vivre&#8230;»</p>
<p style="text-align: justify;">Mais on passerait à côté du sujet si on n’allait pas directement à l’essentiel, c’est-à-dire à sa réflexion philosophique, aussi profonde que constante, dont les grandes lignes sont globalement arrêtées en 1915 quand s’impose à lui ce principe fulgurant et définitif du « Respect de la vie », Ehrfucht vor dem Leben (« Je suis vie qui veut vivre entouré de vie qui veut vivre »). La concision de la formule se suffit à elle-même. Elle contient toute sa pensée, y compris cette part politique qu’on s’évertue à lui prêter. Mais aussi brillante que soit la formule, elle est étayée par une réflexion en amont profonde, patiente et laborieuse, bien dans le style du personnage et de sa nature véritable, entamée au lendemain de sa soutenance de thèse de philosophie consacrée à La philosophie de la religion de Kant en 1898. Dès l’année suivante, Schweitzer a l’idée de travailler à une lecture critique de la civilisation et des philosophies qui la sous-tendent.</p>
<p style="text-align: justify;">Les événements mondiaux, comme son destin propre, vont le servir. Observateur attentif du monde tel qu’il va, c’est à dire à sa perte et à la Grande Guerre, acteur et victime d’un conflit qui le conduit en Afrique, puis en France dans un camp de prisonnier,  et enfin en Alsace où il devient persona non grata au lendemain de l’armistice, il a du matériau pour nourrir sa réflexion et ce livre, à caractère encyclopédique, qu’il ne cesse d’écrire : La philosophie de la civilisation (Kulturphilospophie) dont deux tomes paraîtront en 1923. Dans sa lecture critique de la civilisation, Albert Schweitzer fait le constat implacable d’une faillite de celle-ci dont la guerre de 14-18 est un aboutissement. S’ajoute à ce premier constat, celui de la démission de l’esprit qu’il convient de retrouver bien vite pour faire face à la violence, au meurtre et à la barbarie. Mais l’esprit n’est rien s’il ne scelle une alliance solide avec l’éthique qui manque si cruellement en ces temps incertains. Voilà les conditions requises pour emprunter un chemin concret, éclairé par une conception du monde où s’impose le respect de la vie. Nanti d’un tel viatique, Schweitzer a désormais les outils pour traiter des dangers du nationalisme, du colonialisme et du racisme, de l’avidité du pouvoir et de la course funeste à l’armement.</p>
<p style="text-align: justify;">La faillite d’un monde</p>
<p style="text-align: justify;">Le venin nationaliste s’était largement répandu dans la décennie précédant la première guerre mondiale : guerre des Boers, conflit russo-japonais, affaire du Maroc, crise des Balkans pour alerter un esprit aussi exigeant qu’Albert Schweitzer. Ses prédications à Saint-Nicolas de Strasbourg, où il est vicaire depuis 1898, sa correspondance et ses échanges avec Hélène Bresslau, sa future épouse, berlinoise d’origine, sont l’occasion de se confronter à la faillite d’un monde où il n’est question que de pouvoir « Nur die Macht, die Macht an sich, die Macht um jeden Preis » (rien que le pouvoir, le pouvoir pour le pouvoir, le pouvoir à n’importe quel prix), de patriotisme exacerbé, de militarisme et de bellicisme. L’humanité a perdu ses valeurs et les idéaux de civilisation s’effacent désormais devant la pensée nationaliste. Et même « l’Allemagne à laquelle il appartient, cette Allemagne qui pourrait encore tant donner au monde en tant que puissance intellectuelle, a sacrifié au désir frénétique du pouvoir et a cessé d’être, dès lors, une force spirituelle ».</p>
<p style="text-align: justify;">La Grande Guerre le rattrape en Afrique, à Lambaréné au Gabon, possession française, où il est installé avec Hélène depuis 1913 pour y construire un hôpital. Rien ne lui sera épargné et surtout pas les humiliations, expression d’un nationalisme suspicieux et vétilleux : placement en quarantaine au début du conflit parce que citoyen allemand, en butte à l’hostilité des missionnaires français, interdiction de quitter le territoire de l’hôpital puis, en 1917, renvoi en France, internement dégradant dans les camps de Garaison dans les Pyrénées puis à Saint-Rémy de Provence, avant d’être renvoyé, malade et ruiné, en Alsace. Une Alsace qui redevient française, où il n’y a plus de place pour l’universitaire allemand qu’il fut, pas davantage pour son beau-père Harry Bresslau , brillant médiéviste à la Kaiser Wilhelm Universität de Strasbourg, expulsé sans ménagement. Schweitzer n’est pas davantage épargné dans sa propre église où il est surveillé et même dénoncé. Observateur attentif de la politique mondiale, Schweitzer a vécu jusque dans sa chair, le tourment violent du poison nationaliste.</p>
<p style="text-align: justify;">Face à Méphisto qui nous fait mille grimaces&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Il se reconstruira vite, comme on le sait, et retourne en Afrique dès 1924. Il n’en a pas pour autant terminé avec le nationalisme qui voit émerger, dans la République de Weimar fragilisée, son expression la plus hideuse sous la forme du national-socialisme d’Adolf Hitler, qui occupe de plus en plus le devant de la scène politique dans l’ancienne patrie de Goethe. Goethe, parlons-en justement. En 1928, Albert Schweitzer avait été le lauréat du Prix Goethe, prix allemand prestigieux, à Francfort. Quatre ans plus tard, voilà qu’on lui demande de tenir le discours officiel pour le centenaire de la mort du grand auteur. C’est un honneur indéniable fait à Schweitzer dont la pensée et l’action connaissent un début de notoriété. C’est pour lui aussi, une tribune unique de livrer officiellement, à travers la figure éthique et non pas littéraire de Goethe, son opinion sur la situation politique, sociale et spirituelle présente.</p>
<p style="text-align: justify;">Face au monde en perdition où « Méphisto nous fait mille grimaces&#8230; à travers des milliers de violences et de crimes (où) des idéologies inhumaines poursuivent leur jeu dément » Schweitzer prône un retour à l’idéal des Lumières dont Goethe est un enfant, un idéal qui repose sur la liberté individuelle, la tolérance et l’humanisme. Pour lui, l’homme idéal est l’homme goethéen : « un homme de méditation qui soit en même temps un homme d’action et qui comme tel développe à dessein, mais sans ostentation, sa personnalité ». Autrement dit, un modèle bienvenu, une référence nécessaire dont le message n’a jamais été aussi actuel : « Essaye d’atteindre en toi la vraie humanité ! Deviens toi-même en devenant un homme conscient, libéré intérieurement, et disposé par là même à agir selon sa nature ». Nous sommes loin des totalitarismes et des idéologies malfaisantes, « des formules magiques d’un nouvel ordre économique et social ». Sans les citer, Schweitzer s’oppose aux nazis. D’emblée et à un an de la prise de pouvoir d’Hitler. Le discours est brillant et prémonitoire. Le médecin de la brousse a vu juste et les nazis se sont reconnus.</p>
<p style="text-align: justify;">Il n’aura rien à attendre d’eux. Dans un rapport adressé au département des affaires étrangères de la N.S.D.A.P, daté de 1937, on peut lire : « Albert Schweitzer est devenu par le traité de paix un citoyen français. Sa femme est juive et ses écrits par leur conception du monde sont éloignés de nos convictions. Il défend une notion globale et floue de l’humanité qui l’a fait entre autre devenir missionnaire chez les nègres&#8230; Les parents de sa femme sont le juif Harry Bresslau, professeur d’université et son épouse Caroline,  née Isay. » Désormais, il est aux aguets. Inquiet du sort réservé à ses amis juifs restés à Berlin et en Allemagne et dont, pour certains, il favorisera l’émigration. Les proches d’Hélène sont menacés. Les Bresslau connaissent à nouveau le chemin de l’exil. Hélène et sa fille Rhéna quittent Koenigsfeld, propriété de la famille Schweitzer en Forêt Noire depuis 1923, pour la Suisse. Des amis, dont le physicien Max Born, l’exhortent à condamner officiellement la politique antisémite nazie. On cherche un Zola allemand. On pense qu’il aurait pu l’être. Sa notoriété ou l’idée qu’on s’en fait en Allemagne l’y destinait. On oublie qu’il est citoyen français et médecin de brousse, loin là-bas à Lambaréné. Qu’il craint pour les siens et pour ses admirateurs. Dès 1934, au moment d’une tournée de conférences en Europe, certains proches lui ont demandé de ne pas entrer en contact avec eux de peur de voir leur situation fragilisée.</p>
<p style="text-align: justify;">La guerre, il la verra de loin, d’Afrique. Son épouse et sa fille mettront plus d’un an pour le rejoindre sur le chemin de l’exode français et de l’exil par Lisbonne et l’Angola. Des amis et membres de la famille d’Hélène disparaissent dans les camps d’extermination. Son collaborateur à Lambaréné, Victor Nessmann, est assassiné par la Gestapo en 1944. A l’hôpital, on manque de tout. La guerre a rendu l’approvisionnement difficile. S’il a pu tenir, c’est grâce à l’aide américaine.</p>
<p style="text-align: justify;">L’encombrant « plus grand homme du siècle »</p>
<p style="text-align: justify;">Au lendemain de la guerre, Les Etats-Unis, désormais la première puissance du monde, se sont entichés de lui. En 1947, le voilà désigné « le plus grand homme du siècle » par le Time Life Magazin qui fait autorité. L’engouement est populaire mais aussi universitaire et artistique. Les savants Oppenheimer et Einstein se réclament de lui. Son beau-frère, le chef d’orchestre Charles Munch, nommé en 1949, à la tête du Boston Symphonia Orchestra, multiplie les performances artistiques pour soutenir Lambaréné. L’Europe n’est pas en reste. Schweitzer récolte les prix et les honneurs. Le Friedenspreis des deutschen Buchhandels (Prix de la paix des libraires allemands), en 1951, n’est pas le moindre. Son ami Theodor Heuss rend hommage à son engagement humanitaire et à son idéal moral qui s’appuie sur des valeurs chrétiennes. Pour beaucoup d’Allemands, Schweitzer est un modèle à suivre, une figure d’intégration et de réconciliation, et oubliant parfois qu’il est français depuis 1918, le type même du bon Allemand qui a choisi le bon combat.</p>
<p style="text-align: justify;">Le voilà mûr pour le prix Nobel de la Paix. Il lui est décerné en 1953, au titre de 1952. Lui-même ne se rendra à Oslo, qu’en novembre 1954, pour l’honorer à travers un discours à l’exceptionnelle résonance : « Le problème de la paix dans le monde aujourd’hui ». Moins de dix ans après le plus effroyable des conflits, le monde de nouveau est soumis aux terrifiantes grimaces de Méphisto : guerre de Corée, guerre froide, expériences nucléaires, course à l’armement atomique. Comme autrefois Goethe, Schweitzer a peur pour l’humanité. Mais aujourd’hui, plus encore que Goethe, il est une autorité reconnue, une conscience universelle qu’un prix illustre a consacré. Il ne peut plus se taire malgré son engagement initial de ne jamais se mêler des affaires politiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Albert Einstein l’interpelle. Si le concept de respect de la vie doit faire sens &#8211; et c’est le cas- il faut qu’il prenne position. Le désarroi et l’angoisse d’Einstein l’ont touché. Schweitzer se convainc que sa voix, forte de sa notoriété, peut porter. La question de la bombe atomique et de ses effroyables conséquences va désormais être sa grande affaire. Comme à son habitude, scrupuleux et travailleur, il se documente, lit, échange,  interroge : son ami Einstein bien sûr, qui lui a fait rencontrer Bertrand Russel, autre croisé de la cause, mais aussi Karl Bechter, directeur de l’Institut de physique théorique de l’Université de Mayence. Son angle d’attaque ne sera pas celui d’un savant de plus, mais celui du moraliste et médecin capable d’imaginer et de décrire les tragiques effets de la bombe sur les hommes. La mobilisation est mondiale. Aux Etats-Unis, le journaliste Norman Cousins, qui vient le voir à Lambaréné, s’engage et le presse à intervenir, de même que le jeune secrétaire de l’O.NU., Dag Hammarskjöld, fortement influencé dans sa jeunesse par la philosophie de Schweitzer et qui aimerait faire du respect de la vie un principe de gouvernement.</p>
<p style="text-align: justify;">Une conscience qui dérange</p>
<p style="text-align: justify;">C’est l’appel à l’humanité du 23 avril 1957 sur la radio d’Oslo, relayé par 150 radios dans le monde, qui l’engage définitivement. Ce seront, un an plus tard, trois nouveaux appels sur la même radio sous le titre générique « Paix ou guerre atomique ». Autant d’interventions qui portent, suscitant chez les uns une adhésion enthousiaste, chez les autres une irritation sans cesse croissante. C’est que Schweitzer, toute autorité morale qu’il soit, vient de descendre dans l’arène politique où tous les coups sont permis. Nous sommes en pleine guerre froide et les manifestations contre l’armement atomique se multiplient dans le monde au grand dam des Etats-unis et de leurs alliés, et non sans déplaisir du côté de l’U.R.S.S. et de ses satellites.  D’ailleurs, Schweitzer ne serait-il pas communiste ?</p>
<p style="text-align: justify;">Il agace les politiques et notamment Adenauer et Strauss qui aimeraient équiper la Bundeswehr de la bombe atomique, il horripile les militaires américains, il inquiète ses amis, Theodor Heuss, le pasteur Niemöller et tant d’autres qui craignent pour sa réputation, son hôpital et son financement. Une partie de la presse conteste ses jugements et s’interroge sur ses compétences en matière scientifique. On tente désormais de déboulonner la statue du grand médecin humanitaire qui devient le suppôt d’un colonialisme abhorré &#8211; nous sommes en pleine décolonisation. Son hôpital suinte subitement la misère, son comportement est jugé autoritaire voire raciste, ses compétences médicales sont mises en cause. Le voilà réduit à l’état des caricatures qui accompagnent Tintin au Congo.</p>
<p style="text-align: justify;">Il persiste et signe. Ne cédant sur rien et remettant mille fois l’ouvrage sur le métier. Jusqu’au bout, jusqu’à son dernier appel, en décembre 1964 quand il enregistre sur disque « Mes mots aux hommes ».  Il aura entre-temps mis son poids à lutter contre la folle course à l’armement atomique. La crise de Cuba en 1962 et celle de Berlin à la même époque le confortent. Il interpellera Kennedy, vilipendera McNamara son ministre de la défense, se fera courtiser par Walter Ulbricht à la tête de la D.D.R. , raillera les prétentions de De Gaulle à faire de la France une puissance nucléaire, contestera Adenauer sur la question de Berlin, agacera son ami Hammarskjöld au moment de la crise du Congo en lui signifiant que la décolonisation est un leurre s’il elle ne s’accompagne pas au préalable d’un immense travail pédagogique et éthique, et finira par féliciter Kennedy et Khrouchtchev quand les deux grands signent le 5 août 1963 un accord partiel sur l’arrêt des essais atomiques, amorçant ainsi la politique de détente. Il sait l’équilibre fragile (l’un sera assassiné, l’autre déposé) mais il aura tout essayé. En quoi il aura été jusqu’à la fin non pas un homme politique mais un homme selon Goethe, homme de foi, de réflexion et d’action, fidèle jusqu’au bout :</p>
<p style="text-align: justify;">« A toi-même sois fidèle et fidèle à autrui<br />
Et que la peine que tu donnes soit de l’amour<br />
Et que la vie que tu mènes soit action</p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus :</p>
<p style="text-align: justify;">Thomas Suermann, Albert Schweitzer als homo politicus. Eine biographische Studie zum politischen Denken und  Handeln des Friedensnobelpreisträgers, Berlin, 2012. (kncd’thèse soutenue à la Leuphana Universität de Lüneburg en 2011)</p>
<p style="text-align: justify;">Albert Schweitzer, Six essais sur Goethe, traduction et introduction Jean-Paul Sorg,  Etudes schweitzeriennes, 1999 (Publications de l’Association Française des Amis d’Albert Schweitzer)</p>
<p style="text-align: justify;">GB 2013, Publié dans Saisons d&rsquo;Alsace hors série Albert Schweitzer, Février 2013</p>
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		<title>Nouveau Saisons d&#8217;Alsace  consacré à Albert Schweitzer</title>
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		<pubDate>Tue, 05 Mar 2013 21:17:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Je vous recommande tout particulièrement le hors série  des  Saisons d&#8217;Alsace ( février 2013) consacré à Albert Schweitzer à l&#8217;occasion du centième anniversaire de son départ pour Lambaréné. Nous avons été une quinzaine d&#8217;auteurs  à participer à sa rédaction. Le &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/nouveau-saisons-dalsace-consacre-a-albert-schweitzer/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.histoires-alsace.com/nouveau-saisons-dalsace-consacre-a-albert-schweitzer/albert-schweitzer-une-vie/" rel="attachment wp-att-317"><img class="alignleft size-full wp-image-317" alt="albert-schweitzer-une-vie" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/03/albert-schweitzer-une-vie.jpg" width="670" height="852" /></a>Je vous recommande tout particulièrement le hors série  des  Saisons d&rsquo;Alsace ( février 2013) consacré à Albert Schweitzer à l&rsquo;occasion du centième anniversaire de son départ pour Lambaréné.</p>
<p>Nous avons été une quinzaine d&rsquo;auteurs  à participer à sa rédaction.</p>
<p>Le résultat est de toute beauté et  les illustrations somptueyses</p>
<p>en vente dans tous les kiosques pour 7 € 50</p>
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		<title>Albert Schweitzer, biographie sommaire</title>
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		<pubDate>Sun, 23 Dec 2012 17:50:18 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<category><![CDATA[Portraits d'Alsaciens]]></category>
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		<description><![CDATA[Albert Schweitzer (1875-1965) est l’Alsacien le plus célèbre dans le monde. Il est aussi l’un des Français les plus connus aux quatre coins de la planète. Pourtant, nos compatriotes l’ont pris longtemps pour un Allemand. Il est vrai qu’il était &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/albert-schweitzer-biographie-sommaire/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/albert-schweitzer-biographie-sommaire/albert-schweitzer/" rel="attachment wp-att-60"><img class="alignleft size-full wp-image-60" alt="Albert Schweitzer" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2012/12/Albert-Schweitzer.jpg" width="195" height="258" /></a>Albert Schweitzer (1875-1965) est l’Alsacien le plus célèbre dans le monde. Il est aussi l’un des Français les plus connus aux quatre coins de la planète. Pourtant, nos compatriotes l’ont pris longtemps pour un Allemand. Il est vrai qu’il était né dans le Reichsland, y avait grandi et étudié. Il fallut un Prix Nobel tardif, en 1953, pour que la France l’adoptât. Schweitzer avait 78 ans, il avait été prophète ailleurs que dans son pays.</p>
<p style="text-align: justify;">Les étapes des riches heures de sa vie sont connues : une enfance heureuse à Gunsbach, non loin de Munster, où son père était pasteur. De solides études de théologie et de philosophie à Strasbourg, à partir de 1893, avec la musique comme compagne fidèle. Après une thèse de théologie, soutenue en 1903, une brillante carrière lui est promise à laquelle fait écho une vocation de missionnaire (1904). Il présente sa candidature à la Mission de Paris qui la rejette. Il sera donc « docteur», entame des études de médecine qu’il achève en 1912. L’année suivante, il est en route pour Lambaréné (Gabon) où il bâtit l’oeuvre de sa vie : le fameux hôpital de brousse, autant célébré que décrié.</p>
<p style="text-align: justify;">Schweitzer alterne les séjours en Afrique et en Europe où il collecte des fonds grâce à de nombreux concerts et conférences. L’Amérique, qui a soutenu son hôpital pendant la guerre, va s’enticher de lui. Il connaît une gloire universelle. Il profite de sa notoriété pour délivrer son message de paix et dénoncer la course à l’armement atomique ; ce qui lui vaudra autant de soutiens que de détracteurs : nous sommes alors en pleine guerre froide.</p>
<p style="text-align: justify;">La philosophie d’Albert Schweitzer, forte et originale, était basée sur le concept du respect de la vie (<em>Ehrfurcht vor dem Leben</em>). Elle s’était nourrie aux sources des grands penseurs de l’Inde qu’il contribua à faire découvrir en Europe. Ses travaux théologiques ne sont pas moins pionniers. Ses études sur la vie du Christ et sur l’apôtre Paul ont marqué leur époque.</p>
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