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	<title>HISTOIRES D&#039;ALSACE &#187; Non classé</title>
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	<description>Blog de Gabriel BRAEUNER, historien</description>
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		<title>L&#8217;Alsace et la pandémie de Covid -19</title>
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		<pubDate>Fri, 22 May 2020 09:44:32 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[  &#160; &#160; L’Alsace et la pandémie du coronavirus                                                               &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/lalsace-et-la-pandemie-de-covid-19/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.histoires-alsace.com/lalsace-et-la-pandemie-de-covid-19/images-7/" rel="attachment wp-att-813"> </a></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><a href="http://www.histoires-alsace.com/lalsace-et-la-pandemie-de-covid-19/images-7/" rel="attachment wp-att-813"><img class="alignleft size-full wp-image-813" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/05/images.png" width="293" height="172" /></a></p>
<p><b><i>L’Alsace et la pandémie du coronavirus</i></b></p>
<p align="right"><b><i>                                                                      </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">L’Alsace fut un foyer important de l’épidémie du coronavirus en France. Un rassemblement évangélique à Mulhouse, qui réunit quelques milliers de personnes du 17 au 24 février, semble avoir été un premier déclencheur. D’emblée, les malades affluent à l’hôpital de Mulhouse rapidement saturé. Quand la France est confinée à partir du 17 mars, l’Alsace paie le prix fort. L’actualité est braquée sur elle. Le personnel soignant y est héroïque et exemplaire. Il va servir de modèle, expérimentant avant tous les autres en France les méfaits du virus. Un hôpital militaire de campagne, opération spectaculaire et largement médiatisée, est installé à Mulhouse pour faire face à la demande des lits de réanimation. Les premiers TGV médicalisés partent des gares alsaciennes pour transporter des malades vers des régions françaises moins exposées. Avions et hélicoptères complètent le dispositif. L’Alsace connaît, 80 ans après la première, une nouvelle évacuation… La Suisse et l’Allemagne accueillent des patients de la région.   Paradoxe : les portes de l’étranger s’ouvrent pour eux alors que les frontières se ferment aux voisins.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand le pays est « déconfiné », le 10 mai 2020, l’Alsace reste sous observation. Elle apparaît, comme l’ensemble du Grand Est, en zone rouge. Une nouvelle marque d’infâmie ? Elle a malheureusement comptabilisé dans cette période 2400 morts et même si la situation s’est améliorée, l’on continue de mourir encore de ce funeste virus. On craint une seconde vague. La reprise économique et surtout touristique est compromise. Y survivra-t-elle ? Ecoutons le poète, en l’occurrence Jean-Paul de Dadelsen (1913-1957) proclamer, dans son admirable <i>Goethe en Alsace</i>, sa foi en l’Alsace « <i>Pays du milieu… Pays de Kléber, pays d’Albert Schweitzer. Par sa vitalité, sa solidité, sa lourdeur, ses lits à hauts édredons rouges, carrefour de tous les sangs d’Europe, pays fait pour durer.</i> »</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner</strong></em>, <em>Newsletter du Réseau des Sociétés d&rsquo;Histoire du Rhin Supérieur</em>, juin 2020</p>
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		<title>Wimpfeling, l&#8217;humaniste pédagogue</title>
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		<pubDate>Fri, 22 May 2020 09:29:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[ Le Sélestadien Jacques Wimpfeling (1450-1528) figure au panthéon des humanistes alsaciens à côté de Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant et Beatus Rhenanus. Excellent pédagogue, au tempérament querelleur, il résume assez bien la grandeur et les limites de l’humanisme alsacien de &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/wimpfeling-lhumaniste-pedagogue/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i> </i></b><em style="text-align: justify;">Le Sélestadien Jacques Wimpfeling (1450-1528) figure au panthéon des humanistes alsaciens à côté de Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant et Beatus Rhenanus. Excellent pédagogue, au tempérament querelleur, il résume assez bien la grandeur et les limites de l’humanisme alsacien de la première génération : celle des Frühumanisten.  Des intuitifs qui ont souvent vu juste sans aller au bout de leurs idées. Avec, pour Wimpfeling, une tendance prononcée pour l’aigreur et l’échec.</em></p>
<p style="text-align: justify;"> Il fut un de nos grands humanistes. De la génération des pionniers, celle de Geiler de Kaysersberg <a href="http://www.histoires-alsace.com/wimpfeling-lhumaniste-pedagogue/images-6/" rel="attachment wp-att-808"><img class="alignleft size-full wp-image-808" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/05/images.jpg" width="199" height="253" /></a>de Sébastien Brant. Sélestadien comme son cadet Beatus Rhenanus. Né dans notre ville en 1450, il y décède, à l’âge de 78 ans, en 1528. Il avait été l’élève de Louis Dringenberg à l’Ecole latine avant de faire ses études universitaires à Fribourg-en-Brisgau, puis à Erfurt, et enfin à Heidelberg où il obtint le titre de maître ès arts en 1471. Wimpfeling y fit une belle carrière. Enseignant la littérature latine, il devint successivement doyen de la faculté des arts, recteur et vice-chancelier de l’université, en 1482, tout en poursuivant des études de théologie (il avait été ordonné prêtre) couronnées par une licence en 1484. Celle-ci lui ouvrit la voie de prédicateur à la cathédrale de Spire, à l’appel de l’évêque. N’eut-il pas l’honneur, dans cette nouvelle fonction, de guider l’empereur Maximilien lors de sa visite du sanctuaire ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’enseignement était cependant sa vocation. Il revint à la faculté des arts de Heidelberg en 1498, où il expliqua s. Jérôme et Prudence, avant de s’installer à Strasbourg en 1501. Il y retrouva Geiler de Kayserberg, le très persuasif prédicateur de la cathédrale de Strasbourg, et le prévôt de l’église Saint-Thomas, Christophe d’Utenheim. Tous les trois rêvaient de changer de vie en fondant une communauté érémitique en Forêt-Noire. L’affaire capota. Christophe d’Utenheim devint évêque de Bâle en décembre 1502. C’en était fini de leur rêve de solitude à trois. Wimpfeling, à la demande de son ami Geiler et de Sébastien Brant, resta finalement à Strasbourg. Il logea chez dans le couvent des Guillelmites (dont il reste l’église Saint-Guillaume) et s’adonna à un travail intellectuel et pédagogique soutenu. Ce fut une période féconde de sa vie. Il y prépara son <i>Catalogue des évêques de Strasbourg </i>qui fut publié en 1508, continua de publier ses ouvrages pédagogiques, s’occupa, entre autres, de l’éducation du jeune Jacques Sturm, futur stettmeister (premier magistrat de religion réformée de Strasbourg, multiplia les querelles littéraires et historiques notamment avec le franciscain Thomas Murner, et créa, en 1508/1510, la Société littéraire de Strasbourg où l’on retrouve les élites humanistes locales. Il y accueillit Érasme en 1514.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce grand théoricien de la pédagogie s’était vu décerner le titre de <i>Praeceptor Germaniae</i> (« Précepteur de l’Allemagne »)<i>. </i>Les questions relatives à l’éducation le passionnaient. L’<i>Isidoneus germanicus (Introduction pour la jeunesse allemande</i>),en1497, un traité de grammaire latine, l’avait révélé ; <i>l’Adolescentia</i> (<i>La Jeunesse</i>)<i>,</i> une compilation des règles de conduite, avait confirmé son orientation ; le <i>De Integritate </i>(<i>Sur L’Intégrité </i>[<i>de la vie religieuse</i>]), en 1505, un guide moral pour les jeunes prêtres, illustrait son désir de réformer l’Église, en crise, par une meilleure formation du clergé, alors que sa <i>Diatriba de proba puerorum institutione </i>(<i>Discussion sur la bonne éducation à donner aux enfants</i>…) en 1514 constituait un recueil de conseils pour les enseignants. Dans son esprit, seule l’éducation pouvait sauver l’Église et la société de l’effondrement. On pouvait recourir aux auteurs de l’Antiquité à condition qu’ils fussent moralement irréprochables. Il préférait la lecture des Pères de l’Église ou celle des humanistes chrétiens contemporains, tel l’Italien Baptiste de Mantoue. Wimpfeling avait également conçu l’idée d’un Gymnase/gymnase, préparatoire aux études universitaires, qui se déroulaient alors à Bâle, Fribourg, Heidelberg, Mayence et Cologne. En vain. L’idée fut reprise, en 1538, avec la création du Gymnase de Strasbourg par Jean Sturm. L’histoire fut l’autre grande affaire de sa vie. Hormis sa <i>Germania</i> (1501) qui tient davantage du pamphlet, son <i>Epitome rerum germanicarum</i> (<i>Abrégé de l’histoire de l’Allemagne</i>, en 1505) est un des premiers essais de synthèse de l’histoire de l’Allemagne.</p>
<p style="text-align: justify;">Malade, il s’était retiré dans sa ville natale, auprès de sa sœur Madeleine, à partir de 1515. Il y fonda la Société littéraire locale. Hostile à la Réforme qui progressa rapidement en Alsace après 1518, séduisant nombre de ses amis et anciens élèves strasbourgeois, il resta fidèle à l’Église romaine et fut enterré, en 1528, dans l’église Saint-Georges, où il avait été baptisé.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Les emportements de Wimpfeling</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Wimpfeling avait-il du caractère ? Un mauvais caractère probablement. Prompt à la colère, ses indignations étaient nombreuses. Elles l’emportaient parfois loin, trop loin. Quelques-unes de ses querelles sont restées célèbres. Celle avec le franciscain natif d’Obernai, Thomas Murner, autre caractère mal embouché, par exemple. Le point de départ en fut la <i>Germania,</i> publiée en 1501, où, à travers un pamphlet de circonstance, Wimpfeling demande à ses compatriotes de faire preuve de plus de patriotisme à l’égard du Saint-Empire auquel ils appartiennent. Très<i> nationalbewusst</i>, comme d’autres humanistes allemands, il soutient, entre autres, que les Allemands avaient toujours occupé la rive gauche du Rhin, que les prétentions françaises sur cette zone étaient sans fondement et que, par conséquent, Charlemagne ne pouvait être qu’Allemand. Thomas Murner le cueillit, un an après, dans la <i>Germania Nova</i> (<i>Nouvelle</i> <i>Germanie</i>), en prétendant exactement le contraire. Nous sommes au début du XVI<sup>e</sup> siècle, le différend au sujet des frontières entre la Gaule et la Germanie était lancé. Ils avaient beau être prêtres tous les deux, l’échange fut rude, peu charitable et d’une rare</p>
<p style="text-align: justify;">On connaît moins sa diatribe contre Jacques Locher, enseignant à l’Université d’Ingolstadt, qui avait traduit en latin le <i>Narrenschiff </i>(<i>Nef des fous</i>) à la demande de son auteur, Sébastien Brant. Poète brillant, surnommé Philomusus, « Ami des Muses », ses cours sur la poésie et la rhétorique attiraient une foule d’étudiants. Il avait suscité la jalousie d’un confrère, plus âgé, professeur de théologie, Georges Zingel, qui attaqua son jeune collègue en traitant ses Muses de mules stériles, lui reprochant de « de faire l’apologie de la poésie antique dépravée et contraire à la religion chrétienne ». Locher répliqua, s’en prit à la théologie scolastique enseignée par son aîné, qui ne « donnait que les excréments pieusement recueillis par les théologastres ». En 1510, Wimpfeling (tout comme Brant) prit fait et cause pour Zingel et démontra, avec sa fougue habituelle, que la poésie, bonne pour les enfants dans leur apprentissage du latin, était féminine, alors que la prose, seule, était virile, capable de révéler la vérité chrétienne. En fait, la querelle opposait les théologiens conservateurs aux humanistes, lecteurs des œuvres païennes de l’Antiquité.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1505 déjà, lors d’un séjour auprès de son ami Christophe d’Utenheim devenu évêque de Bâle, Wimpfeling n’avait rien trouvé de mieux que d’exhorter les Bâlois à dénoncer l’alliance conclue en 1501 avec la Confédération helvétique. Le Conseil de la ville entama une procédure à son encontre. Il s’enfuit piteusement et regagna Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Reflet de son temps</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Wimpfeling est un personnage passionnant à défaut d’être attachant. Il n’a ni la maîtrise ni le brillant de Beatus Rhenanus dont il est l’aîné. Il n’en a pas l’aisance matérielle non plus. Il passa l’essentiel de sa vie … à tirer le diable par la queue. Il vécut cependant assez longtemps pour être le parfait témoin d’une période qui connut l’avènement et la réussite de l’humanisme et son effacement devant la Réforme. Ce grand aigri, nerveusement fragile, était un homme honnête et probe. Parfait représentant de son siècle, en réalité à cheval sur deux siècles. Homme du Moyen Age et du début de la Renaissance. Homme davantage ou essentiellement du Moyen Age par ses idées. Pourfendeur violent des abus de l’Église et malgré tout fidèle à l’institution. Visionnaire fréquemment, déçu toujours. Contrarié le plus souvent. Profondément conscient qu’il fallait réformer l’Église, les prêtres comme les ouailles, mais incapable de suivre ni même de concevoir une réforme radicale comme celle qui advint. Confiant dans les vertus de l’éducation, chagriné cependant de ne pas voir ses idées appliquées. Jean Sturm reprit une partie de ses idées en créant le Gymnase en 1538 dans Strasbourg passée à la Réforme. Aurait-il apprécié ? Il avait formé son homonyme Jacques Sturm, remarquable politique, excellent diplomate, humaniste cultivé et protestant ardent. Il en fut marri. Il avait eu la tentation de se retirer dans le désert, en l’occurrence dans la solitude de la Forêt-Noire pour vivre en ermite, il resta à Strasbourg où il s’abîma dans le travail et s’épuisa dans quelques querelles stériles. Cet humaniste se méfiait des auteurs anciens parce que païens. A trop les fréquenter, on risquait d’y perdre son âme de chrétien, à défaut de son latin. Obsédé, comme beaucoup de ses contemporains, par le péché et la formule <i>Noli peccare, deus videt</i> (« Ne pêche pas, Dieu te regarde »), il partagea les préjugés et les rejets de son temps. Son anti- judaïsme fut violent. En 1501, dans la <i>Germania</i>, faisant l’Éloge de Strasbourg, il cite sur le même plan : « Des bibliothèques, de doctes savants, des écoles de frères mendiants, des architectes, l’expulsion des juifs, de magnifiques maisons, de belles rues et places. » Ou l’art de faire du renvoi des juifs un monument parmi d’autres… Il a aussi raté sa sortie. Son épitaphe à l’église Saint-Georges, où il fut enterré, fut emportée par la Révolution. Il s’est, dans sa ville natale, effacé devant Beatus Rhenanus qui a raflé la mise. Connu des érudits, il a disparu de la mémoire des gens. Je l’imagine, là où il est, râler encore.</p>
<p><b><i> </i></b></p>
<p><b><i>Pour en savoir plus :</i></b></p>
<p>Hubert Meyer, « Jacob Wimpfeling », dans <i>Nouveau Dictionnaire de Biographie Alsacienne</i>.</p>
<p>Francis Rapp, <i>Réformes et Réformation à Strasbourg. Eglise et Société dans le diocèse de Strasbourg (1450-1525)</i>, Strasbourg, 1974.</p>
<p>Gabriel Braeuner, <i>Au cœur de l’Europe Humaniste, Le génie fécond de Sélestat</i>, Editions du Tourneciel, 2018.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Gabriel Braeuner,</strong> DNA 17 mai 2020, Ces femmes et ces hommes qui ont fait l&rsquo;histoire de Sélestat( 13/24)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">
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		<title>A l&#8217;origine de l&#8217;école latine, Jean de Westhuss et Louis Dringenberg</title>
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		<pubDate>Thu, 09 Apr 2020 16:25:09 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[  Il sont deux à se partager la paternité de l’extraordinaire aventure humaniste qui eut Sélestat pour cadre au XVe siècle : Jean de Weshuss, curé de la paroisse de Sélestat et Louis Dringenberg, le maître de l’école latine, qui &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/a-lorigine-de-lecole-latine-jean-de-westhuss-et-louis-dringenberg/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.histoires-alsace.com/a-lorigine-de-lecole-latine-jean-de-westhuss-et-louis-dringenberg/unnamed-2/" rel="attachment wp-att-772"> </a></p>
<p style="text-align: justify;">Il sont deux à se partager la paternité de l’extraordinaire aventure humaniste qui eut Sélestat pour cadre au XVe siècle : Jean de Weshuss, curé de la paroisse de Sélestat et Louis Dringenberg, le maître de l’école latine, qui en fit un établissement de premier plan où l’on tenta de (bien) former d’excellents chrétiens. Fidèle à l’exemple des Frères de la vie commune de Deventer, un foyer ardent de spiritualité chrétienne qui prônait la pauvreté, à l’image de celle du Christ, et les bienfaits de l’éducation.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Jean de Westhuss, le curé visionnaire</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;"><em><a href="http://www.histoires-alsace.com/a-lorigine-de-lecole-latine-jean-de-westhuss-et-louis-dringenberg/unnamed-2/" rel="attachment wp-att-772"><img class="alignleft size-full wp-image-772" alt="unnamed" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/unnamed.jpg" width="300" height="512" /></a></em></p>
<p style="text-align: justify;"> <em><strong>H</strong></em>ormis les spécialistes, qui connaît Jean de Westhuss ?Il avait été curé de Sélestat de 1423 à 1452, date de sa mort. Issu de la famille de Westhausen qui  possédait des terres à Sélestat, rien ne le destinait à la célébrité. Il aurait pu, comme beaucoup de ses pairs, s’acquitter mollement  de sa charge pastorale dans une Église en crise qui avait, depuis 1431, réuni  à quelques lieues de là  un nouveau concile.  Dans un climat délétère où les pères du concile s’étaient longtemps opposés au pape. Pendant ce concile interminable qui dura dix ans et se transporta successivement de Bâle à Lausanne, puis à Ferrare et enfin à Rome, Jean de Westhuss vivait la crise de l’Église  sur le terrain. Où les prêtres étaient mal formés, les ouailles ignares, les écoles médiocres et les maîtres mal payés.</p>
<p style="text-align: justify;">Le curé de Sélestat était convaincu que seul un enseignement de qualité était capable de faire progresser les chrétiens sur le chemin de la foi et de la pratique. Son école paroissiale ne brillait guère par l’esprit. Il s’en émut, s’en ouvrit à ses proches et se mit en quête de trouver  un pédagogue digne de ce nom. Capable de transmettre un savoir solide pour faire de ses élèves de bons chrétiens.</p>
<p style="text-align: justify;">Des jeunes Sélestadiens  qui fréquentaient l’Université de Heidelberg lui recommandèrent  l’un de leurs aînés, un certain Louis Dringenberg, originaire de Westphalie. Il fit l’affaire, prit la direction de l’école à partir de 1441 et débuta cette merveilleuse et grande aventure  humaniste qui fit et fait encore la réputation de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;">Jean de Westhuss ne s’arrêta pas la. Il installa l’école paroissiale dans les bâtiments de l’ancienne Oeuvre Notre Dame à proximité de Saint-Georges. A sa mort, en 1452, Il légua l’ensemble de sa bibliothèque à la fabrique de l’église. Par ce geste, il donna une impulsion décisive  à la constitution d’une bibliothèque paroissiale, celle de l’école latine, l’autre pilier, à côté de celle de Beatus Rhenanus, de notre Bibliothèque Humaniste. Son exemple fit des émules, d’autres bienfaiteurs suivirent son exemple.</p>
<p style="text-align: justify;">On estime sa donation à une trentaine de volumes au contenu essentiellement  religieux. Il était prêtre après tout. Un prêtre resté exemplaire dans une Église tourmentée.  Ce qui est tout à son honneur.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Louis Dringenberg, « l’apôtre de la jeunesse »</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/a-lorigine-de-lecole-latine-jean-de-westhuss-et-louis-dringenberg/image/" rel="attachment wp-att-774"><img class="alignleft size-full wp-image-774" alt="image" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/image.jpg" width="417" height="578" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Il fut le premier maître de l’école paroissiale qui acquit la notoriété. Né dans le diocèse de Paderborn vers 1410, il aurait fréquenté l’école du Mont Sainte-Agnès , près de Zwolle au Pays-Bas. Celle-ci avait été fondée par les Frères de la vie commune de Deventer, un foyer ardent de spiritualité chrétienne du Nord de l’Europe. C’est à Heidelberg qu’il poursuivit ses études à partir de 1430. En 1432, il est bachelier. Deux ans plus tard, il obtient le grade de maître ès art.  On suppose qu’il étudia la théologie par la suite.</p>
<p style="text-align: justify;">Toujours est-il qu’il apparaît à Sélestat en 1441 pour prendre le poste de maître d’école à la demande du curé Jean de Westhuss. Le poste était devenu vacant. Son prédécesseur venait d’être renvoyé pour s’être battu, à coups de hache, avec un tailleur de pierre véhément nommé Jean de Spire…</p>
<p style="text-align: justify;">Quand il vint à Sélestat, il ne s’attendait pas à y rester 36 ans, de 1441 à 1477. Jean de Westhuss l’installe dans le locaux de l’oeuvre Notre Dame et lui confie non seulement les élèves de l’école mais aussi la direction du chant sacré lors des offices dominicaux et des jours de fête.  Dringenberg est un excellent pédagogue mais également un  chrétien fervent ! Il disposait des qualités requises pour aider à « réformer » par l’enseignement. En bon humaniste, il cultivait l’amour des belles lettres et le retour aux sources antiques sans que sa foi ne fût prise en défaut. Il n’omit pas d’enseigner aussi les pères de l’église. Rappelons que l ’humanisme de cette époque est un humanisme chrétien. Celui qu’embrassera le grand Érasme de Rotterdam ( 1469-1536) un peu plus tard. Avec des préoccupations identiques : Former les chrétiens par l’éducation selon sa belle formule « L’ homme ne naît pas homme, il le devient ».</p>
<p style="text-align: justify;">C’est exactement ce que tenta Louis Dringenberg. Avec succès ! L’illustre Jacques Wimpfeling, sélestadien d’origine et pédagogue de renom, que nous présenterons ultérieurement, lui rendit   un bel hommage « L’éducation fut la passion de cet apôtre de la jeunesse et l’Alsace lui est redevable  d’une partie non négligeable de sa culture… Tous ont été remarquablement instruits  dans les connaissances élémentaires de la grammaire sans qu’on leur ait ingurgité les gloses et les commentaires de Donat et d’Alexandre. De ses livres, Dringenberg ne prenait que ce qui était utile et nécessaire  à l’enseignement de ses élèves ».</p>
<p style="text-align: justify;">Il était resté fidèle aux préceptes des frères des la vie commune qui condamnait la science vaine, celle qui gonfle l’esprit sans la fortifier.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus :</p>
<p style="text-align: justify;"> Paul Adam,<em> L’humanisme à Sélestat. L’école, Les Humanistes, La Bibliothèque.</em> Sélestat, 1962-2001.</p>
<p style="text-align: justify;">Paul Adam, <em>Il y a cinq siècles, en 1477, mourut à Sélestat Louis Dringenberg, père de l’humanisme alsacien,</em> Annuaire des Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 1977.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <em>Au coeur de l’Europe humaniste, le génie fécond de Sélestat</em>, Editions du Tourneciel, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;">Francis Rapp, l<em>’École humaniste de Sélest</em>at, Saisons d’Alsace, 1975</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, DNA de Sélestat du 11 janvier 2020,</strong> </em>Extrait de la rubrique &nbsp;&raquo; ces hommes et ces femmes qui ont fait l&rsquo;histoire de Sélestat</p>
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		<title>Mentelin, notre Gutenberg</title>
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		<pubDate>Mon, 06 Apr 2020 09:44:50 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[  Jean Mentel, ou Mentelin, est un de nos grands imprimeurs. Sélestadien comme il se doit. Ce quasi contemporain de Gutenberg est le premier grand imprimeur… strasbourgeois. On lui doit notamment, dès 1460, aux balbutiement de cet art nouveau qu’est &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/mentelin-notre-gutenberg/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"> <a href="http://www.histoires-alsace.com/mentelin-notre-gutenberg/download-1-3/" rel="attachment wp-att-736"><img class="alignleft size-full wp-image-736" alt="download-1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download-11.jpg" width="275" height="183" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Jean Mentel, ou Mentelin, est un de nos grands imprimeurs. Sélestadien comme il se doit. Ce quasi contemporain de Gutenberg est le premier grand imprimeur… strasbourgeois. On lui doit notamment, dès 1460, aux balbutiement de cet art nouveau qu’est l’imprimerie, l’impression d’une Bible en latin et surtout, en 1466, la première Bible en langue allemande, bien avant celle de Luther (1522).</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il était né dans notre ville vers 1410. Nous sommes très mal renseignés sur sa jeunesse. Mais on l’identifie à Strasbourg en 1447 quand il obtient le droit de bourgeoisie de la cité. Il est inscrit à la corporation des peintres puisqu’il exerce d’abord le métier d’enlumineur,(« Goldschreiber »). Sa polyvalence étonne. Il est en même temps notaire épiscopal. Ses connaissances de la langue latine l’ont fait remarquer par l’évêque de Strasbourg. Devenu familier de l’art typographique, il va ouvrir un atelier en ville. Rue de l’Épine probablement. Il y fera fortune. Il créera même une dynastie d’imprimeurs en mariant ses deux filles à deux remarquables techniciens Adolph Rusch et Martin Schott qui prolongeront son oeuvre et son entreprise . Il connaîtra la gloire aussi. Sa première Bible en langue allemande lui vaut d’être anobli par l’empereur Frédéric III. A noter qu’il obtint l’autorisation de porter dans ses armoiries, le lion de la sa ville natale. On a beau s’exiler, on reste Sélestadien pour toujours. Quand il mourut, le 12 décembre 1478, il fut enterré au cimetière de la chapelle Saint-Martin de la cathédrale. On raconta même qu’il fut enterré à l’intérieur de celle-ci. On ne prête qu’aux riches !</p>
<p style="text-align: justify;">
Il doit sa notoriété à son art. Son officine strasbourgeois fut fort actif. On le crédite de l’impression de 45 publications. Outres les deux Bibles précitées qui ont fait sa gloire, son catalogue couvre la champ de la pastorale religieuse, de la théologie, du droit et de la littérature. Il a même édité un <i>Parzifal </i>! Son atelier est plus qu’un atelier. C’est une entreprise. Il ne se contente pas d’imprimer, mais il va à la rencontre de ses clients et lecteurs. Il a organisé le métier. N’a-t-il pas publié, à partir de 1469, les premiers prospectus publicitaires pour annoncer ses nouveautés ? Sa gloire fut durable. Son petit-fils, Jean Schott, avait réussi un joli coup promotionnel en proclamant, pour d’évidentes raisons commerciales, que son grand-père avait tout bonnement été l’inventeur de l’imprimerie. Sa légende était née. Pour autant, il fut un artisan d’art de talent. Le grand humaniste Jacques Wimpfeling, autre Sélestadien de renom s’extasiait  en 1505  encore sur la qualité de ses « nombreux volumes marqués par la pureté et la finition »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Les deux B<a href="http://www.histoires-alsace.com/mentelin-notre-gutenberg/download-4/" rel="attachment wp-att-737"><img class="alignleft size-full wp-image-737" alt="download" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download1.jpg" width="288" height="175" /></a>ibles de Mentelin</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Notre sélestadien imprima le premier libre imprimé en Alsace ( !) en 1460. Soit cinq ans après la Bible à 42 lignes de Gutenberg (1455). La sienne possède 49 lignes et peut être considérée comme un vrai chef d’oeuvre comme toutes ses productions d’ailleurs. Mentelin  apporte un soin particulier à ses productions. A cette époque, il n’y a que trois villes qui disposent de presses au sein de l’Empire germanique: Mayence, Bamberg et Strasbourg. Pour l’admirer aujourd’hui, il faut se rendre à Colmar, où elle sera un joyau du futur musée des Dominicains,  à la Bibliothèque nationale et au musée Condé de Chantilly. Les volumes sont richement illustrés. Les initiales peintes sont nombreuses. Un décor floral, rehaussé d’or encadre les feuillets illustrés. Le décor peint provient probablement du groupe de scribe d’ Henri de Villencus, moine chartreux que l’on sait actif à Bâle au milieu du XVe siècle. Un beau livre donc qui n’étonne pas quand on connait un peu l’exigence de qualité et les talents de calligraphe du Goldschreiber qu’était Mentelin quand il apprit le métier.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Six ans plus tard, sort des atelier de sa presse, une monumentale Bible, en langue allemande, la première au sein du Saint-Empire romain germanique. Plusieurs versions manuscrites en usage au Moyen Âge ont servi de modèle. Pendant soixante ans, elle va connaitre la notoriété avant que la Bible de Luther ne la supplante. Ce qui n’enlève rien ni à la précocité ni à la qualité de la Bible de Mentelin. Le texte imprimé est rehaussé d’initiales à la plume en bleu, vert et vermillon. La qualité « mentelienne » toujours et encore. Elle aussi sera visible à Colmar qui en conserve deux exemplaires. La Bibliothèque nationale en conserve une autre.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Résumons, nous devons au Sélestadien le premier livre imprimé en Alsace et la première Bible  en langue allemande … d’Allemagne. De quoi figurer en bonne place dans le panthéon prestigieux de Sélestat et de l’Alsace.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>La légende de  Mentelin</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/mentelin-notre-gutenberg/download-2-2/" rel="attachment wp-att-738"><img class="alignleft size-full wp-image-738" alt="download-2" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download-2.jpg" width="192" height="263" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Strasbourg et Mayence, on le sait, se disputent depuis longtemps l’insigne privilège d’avoir été</p>
<p style="text-align: justify;">le berceau de l’imprimerie. Est-ce à Strasbourg où dans sa ville natale que Gutenberg devint le génial inventeur de cette technique qui révolutionna le monde ? L’affaire est tranchée depuis le  XVIIIe siècle mais elle continua d’ occuper les esprit ; Elle rebondit au rythme des conflits qui opposèrent la France et l’Allemagne.On en vint même à contester que ce fut Gutenberg. On lui substitua un Sélestadien, rien que cela ! L’illustre Jean Mentel ou Mentelin qui fut un des pionniers de l’imprimerie à Strasbourg comme on vient de le voir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Promenez-vous à l’intérieur de la Bibliothèque Humaniste. Que peut-on lire sur cette statue en albâtre, datée du XIXe siècle, où le couple de sculpteurs, Sichler-Majastre, le représente en buste sinon que Jean Mentelin est bien l’inventeur de l’imprimerie. La statue vous accueillait naguère encore à l’entrée de la bibliothèque de Beatus Rhenanus. Aujourd’hui, elle se fait plus discrète, un peu à l’écart, juste derrière l’installation où les visiteurs s’épuisent avec entrain à imprimer leur nom selon la technique de Gutenberg.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est qu’en réalité, il existe une belle légende concernant et Gutenberg et Mentelin. On la racontait encore au siècle dernier. La voici :</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> « Jean Mentel, libraire à l’enseigne de la Ménagerie au Fronhof à Strasbourg, inventa en 1440 l’art d’imprimer. Les résultats obtenus par le natif de Sélestat furent si extraordinaires que les gens de métier, les scribes exprimèrent leur incrédulité. Il leur était impossible de faire la différence entre imprimés et manuscrits, tant les premiers ressemblaient à s’y méprendre aux seconds. Un de ces scribes se fit alors engager chez Mentel pour s’approprier la nouvelle technique. Quand il en sut assez, il disparut pour s’établir à Mayence chez un dénommé Gutenberg auquel il confia le secret de l’invention. Un jour, un Strasbourgeois, qui séjournait à Mayence, reconnut le scribe et s’en alla raconter à l’honnête et naïf Gutenberg, l’histoire véritable de l’invention de l’imprimerie. Gutenberg, qui était un honnête homme, fut outré par le comportement indélicat du scribe et le chassa. Il s’en voulut de s’être ainsi fait posséder et tenta de réparer la faute en décidant de se rendre à Strasbourg pour y rencontrer Mentelin et faire amende honorable.  Arrivé sur place, il trouva la maison de Mentel close et s’enquit auprès des voisins du lieu où il pouvait trouver son illustre devancier. On lui indiqua la cathédrale toute proche. Il interrogea le bedeau qui lui fit comprendre que si le sieur Mentelin est ici, il est mort de douleur  parce que sa découverte a été volée » Effondré, Gutenberg se rendit chez Conrad Sasbach afin qu’il lui fabriquât une presse semblable à celle de Mentel. Il s’établit à Strasbourg et « produisit ses plus belles oeuvres à qui il devait gloire et richesse. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’histoire est exquise. Fausse, bien entendu, mais qui nous empêchera de continuer à y croire ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, DNA, </strong></em>extrait de la rubrique Ces femmes et ces hommes qui ont fait l&rsquo;histoire de la ville, 8 février 2020</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Martin Bucer et Jean Calvin</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:30:12 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[    Les relations de Bucer et de Calvin à Strasbourg (1538-1541)* Nous sommes au début du mois de septembre 1538. Une certaine effervescence règne dans les milieux luthériens de la ville. Les autorités religieuses, à la tête desquelles Martin &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"> <a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/images-3/" rel="attachment wp-att-712"><img class="alignleft size-full wp-image-712" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/images1.jpg" width="276" height="182" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/images-3/"><b><i>Les relations de Bucer et de Calvin à Strasbourg (1538-1541)</i></b></a><b><i>*</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous sommes au début du mois de septembre 1538. Une certaine effervescence règne dans les milieux luthériens de la ville. Les autorités religieuses, à la tête desquelles Martin Bucer désormais le vrai patron de l’église protestante de Strasbourg, attendent l’arrivée de Jean Calvin. Un (presque) confrère français dont la notoriété leur est connue. Son infortune aussi. N’a-t-il pas été expulsé de Genève où son ami Guillaume Farel l’avait appelé deux ans auparavant pour organiser, avec lui, la nouvelle église évangélique de Genève, passée à la Réformation le 25 mai 1536 ?</p>
<p style="text-align: justify;">Au moment de s’installer à Strasbourg, Calvin ne peut s’empêcher de se remémorer ces deux années genevoises où il avait été, tour à tour, lecteur en Ecriture Sainte puis prédicateur. Deux ans durant, où il avait dû forcer sa nature pour finalement échouer à imposer aux habitants de la cité helvétique sa conception de l’Église. Cette dernière, il l’avait vue indépendante du pouvoir politique et vouée à la discipline. Et voilà qu’avec Guillaume Farel qui l’avait embarqué, un peu contre son gré, dans l’aventure genevoise, il se trouvait à nouveau sur le chemin de l’exil. Le 23 avril 1538, ils avaient été bannis tous les deux de Genève.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour se retrouver là, aujourd’hui, en train d’arriver dans la ville impériale et libre de Strasbourg. Où apparemment la Réformation avait mieux réussi qu’à Genève. Où elle était stabilisée depuis quelques années, placée dans les mains, à la fois autoritaires et expertes, de Martin Bucer, ancien frère dominicain, défroqué depuis longtemps, qui s’était progressivement hissé à la tête de l’église luthérienne de Strasbourg. Il avait hâte de le rencontrer. Tout en s’interrogeant sur ce qui lui arrivait.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg avait-il vraiment besoin de lui ? Que pouvait-il lui apporter ?  Passe encore pour Genève où il fut appelé pour construire une Eglise nouvelle. Mais à Strasbourg, l’essentiel était fait. Bucer et les siens s’en étaient occupés. La messe avait été abolie en 1529. Un synode, réuni en 1533, avait permis de réorganiser l’église locale. L’ordonnance ecclésiastique de 1534 en avait fixé les contours. Deux ans plus tard, en 1536, par la Concorde de Wittenberg, la ville et ses théologiens s’étaient rapprochés de Luther au sujet de la cène, permettant ainsi de refaire l’unité du protestantisme allemand.  Sans les Suisses d’ailleurs : Bâle Zurich et Berne avaient refusé de signer. Genève, et pour cause, n’était pas encore dans le coup.</p>
<p style="text-align: justify;">Bizarre ce que le destin réserve. Ou les voies du Seigneur qui sont, comme chacun sait, impénétrables. Mais Strasbourg n’était pas tout à fait étranger à l’histoire de Calvin. Il se souvient de son premier exil quand il quitta la France après l’affaire des placards de 1534 et la terrible répression qui s’en suivit. Il s’était réfugié à Bâle en 1535 pour y faire paraître sa première édition de L’Institution<i> de la religion chrétienne</i>. Celle-ci fut publiée en mars 1536. Il songea alors à s’établir à Strasbourg, oui, Strasbourg déjà, pour y poursuivre « paisiblement » ses études. Cette année-là, revenu furtivement à Paris, et désirant se rendre en Alsace, il en fut empêché par les routes champenoises fermées par la guerre. Il fit un détour par la Suisse, s’arrêta à Genève pour une nuit, y resta deux ans. Guillaume Farel, le réformateur genevois, avait trouvé les arguments pour le retenir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Etonnante similitude. Deux ans après, Calvin se présente à Strasbourg, convaincu par Bucer de venir rejoindre la communauté strasbourgeoise. Non pas pour « paisiblement » étudier mais pour s’occuper de la paroisse des réfugiés protestants français de plus en plus nombreux dans notre ville mais aussi pour y enseigner. L’année 1538 avait été pédagogiquement heureuse pour Strasbourg. La ville disposait enfin d’un établissement scolaire digne de ce nom. Le gymnase, dû au recteur Jean Sturm, soutenu en l’occurrence par son homonyme Jacques Sturm, le <i>stettmeister </i>strasbourgeois à la large culture humaniste et Martin Bucer. « Le nouvel évêque de Strasbourg » selon l’expression de son ami, le réformateur Jean Capiton, avait utilisé un argument biblique pour convaincre Calvin. Il l’avait titillé en lui demandant de ne pas suivre le chemin de Jonas.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Calvin avant son arrivée à Strasbourg</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais au fait qui est Jean Calvin ? Qu’a-t-il fait jusque-là pour être autant sollicité. A Genève d’abord, à Strasbourg aujourd’hui ? Il est picard, né le 10 juillet 1509 à Noyon, ville cléricale, dominée par sa belle cathédrale gothique. Son père est procureur ecclésiastique. Il s’occupe plus particulièrement de la gestion des affaires du clergé. Sa position lui permet d’obtenir pour son fils des bénéfices ecclésiastiques dès l’âge de 12 ans. Ce qui lui donne d’emblée les moyens de faire des études.</p>
<p style="text-align: justify;">Il les fera d’abord au collège des Capettes avec les jeunes nobles de la région. Puis continuera à Paris, au collège de la Marche où enseigne Mathurin Cordier, pédagogue accompli, qu’il appellera plus tard à Genève pour fonder un collège. Il se retrouve, toujours à Paris, au collègue Montaigu, haut lieu de la scolastique médiévale tant critiquée : <i>le collège de la pouillerie </i>à entendre Rabelais.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le jeune Jean s’y révèle étudiant travailleur et assidu. Il y acquiert de solides connaissances de l’antiquité latine et de la patristique. Il découvre saint Augustin et le maître des sentences Pierre Lombard, l’une des références de l’enseignement scolastique depuis le XIIe siècle. Y-a-t-il rencontré Ignace de Loyala qui fréquenta également l’établissement ? Après quatre années de Montaigu, son père le dirige vers le droit. Il l’étudie à Orléans et Bourges où viennent de s’ouvrir quelques universités prometteuses. Il y rencontre l’helléniste Melchior Wolmar, originaire du Wurtemberg. Ce dernier lui enseigne les rudiments du grec. Peut-être l’a-t-il également ouvert aux doctrines de Luther ?</p>
<p style="text-align: justify;">La mort de son père, en 1531, le libère de ses études de droit. Il les avait entrepris par obéissance. L’humanisme lui parle davantage que les propos de Luther. Il s’égara quelques temps du côté de Sénèque sur lequel il publie un essai (1532), avant de choisir la voie de la théologie pour laquelle il se sent davantage attiré. Choix essentiel, probablement à l’origine de sa conversion, datée de 1533. « <i>Par une conversion subite, Dieu dompta et rangea à docilité mon cœur </i>» écrira-t-il plus tard dans son <i>Commentaire des psaumes</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est la rupture avec l’église de sa jeunesse qui, sous sa plume, est devenue « <i>un bourbier d’erreurs </i>». Les événements au sein du royaume de France le confortent dans son attitude. Cette même année, la sœur du Roi, Marguerite de Navarre voit la Sorbonne condamner son ouvrage «<i> Le Miroir de l’âme pécheresse »</i> où elle proclame sa foi dans le christ rédempteur. Son frère François 1er oblige la Sorbonne à désavouer la sentence. Mais les tensions subsistent. A la Toussaint 1533, le recteur de l’université, Nicolas Cop, prononce un discours sur les béatitudes, devant les facultés réunies. C’est une prise de position en faveur de l’évangélisme. Le discours est en réalité rédigé par Calvin qui s’est inspiré d’Erasme et de Luther. Le Parlement ordonne l’arrestation de Cop et de Calvin qui entrent dans la clandestinité. Jean Calvin, connaît alors une retraite forcée et studieuse à Angoulême où, au milieu d’une bibliothèque riche de 4000 volumes, il rédige les premiers chapitres de son <i>Institution de la vie chrétienne</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il en profite pour voyager discrètement. A Nérac, à la cour de Marguerite de Navarre, à Ferrare, à la cour de sa cousine, Renée de Ferrare. A Bâle aussi, réputée pour la qualité de ses imprimeurs avec lesquels travaillent Erasme et Beatus Rhenanus. Entre temps, a éclaté l’Affaire des placardsquand, dans la nuit du 17 octobre 1534, de petites affiches sont apposées à plusieurs endroits parisiens. Et jusqu’à la porte de la chambre du roi au château d’Amboise. Le contenu en est violent. La messe est vivement attaquée. Le Roi est en colère. Il considère le placardage comme un crime de lèse-majesté.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La situation s’envenime, les évangéliques passent à l’action. La royauté réagit. Des bûchers s’allument. Parmi les victimes, entre autres, Etienne de la Forge, riche marchand et ami de Calvin. Il est temps pour ce dernier de se protéger. Il quitte le royaume pour se rendre à Bâle où il publie son <i>Institution de la Vie Chrétienne</i> (1536). Il envisage de s’installer à Strasbourg pour continuer « paisiblement » ses études. Il se retrouve à Genève ! La suite vous est connue.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Et Bucer avant l’arrivée de Calvin ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En 1538, Martin Bucer a 47 ans. Soit un âge déjà avancé pour l’homme du Moyen Age. Calvin est son cadet de 19 ans. Une génération les sépare. L’un a encore tout à démontrer, l’autre est davantage préoccupé à consolider son œuvre déjà immense. C’est que Bucer s’est solidement inscrit dans le paysage strasbourgeois. Et à l’extérieur aussi. Bâtisseur infatigable du protestantisme allemand, on le rencontre autant sur les routes germaniques à la recherche de difficiles arbitrages qu’à la tête de l’église de Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est loin le temps où il a frappé aux portes de la ville et trouvé refuge auprès de son père. Banni et poursuivi après ses tribulations et prédications wissembourgeoises auprès du curé Henri Motherer. C’était il y a quinze ans déjà. Un autre temps. Dans le sillage de Mathieu Zell, prédicateur de la cathédrale, il était devenu l’efficace prédicateur de la paroisse Sainte-Aurélie.  Il avait donné des cours bibliques à un public de plus en plus nombreux, traduit Luther, commenté l’apôtre Paul ou l’évangile de Jean. Sans oublier de devenir bourgeois de la ville de Strasbourg comme son père (1524).</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer avait, pendant ces années, contribué à installer définitivement la religion évangélique à Strasbourg. Il s’était coltiné les anabaptistes particulièrement nombreux en ville, venus de Zurich, Nuremberg et Augsbourg. Dès 1525, il apparaît sur la scène allemande dans la querelle sacramentaire qui va empoisonner les relations entre les différentes communautés protestantes d’Allemagne et de Suisse pendant une dizaine d’année. On le rencontre particulièrement actif à la dispute de Berne qui va adopter la Réforme en 1528 et non moins entreprenant, en février 1529, lorsque la messe est abolie à Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">La décennie 1530 est encore plus riche. Il a changé de paroisse, et devenu le pasteur de Saint-Thomas, le phare du protestantisme strasbourgeois. Toujours aussi actif et diplomate en Allemagne et Suisse, tentant difficilement de concilier les inconciliables. Luther et Zwingli par exemple sur la signification de la cène. En 1530, il refuse de signer la Confession d’Augsbourg qui pose les fondations de l’église luthérienne et lui oppose la confession tétrapolitaine qui réunit Constance, Lindau, Memmingen et Strasbourg. Il changera d’avis en 1531. Entre temps, Strasbourg a rejoint la Ligue de Smalcalde, coalition entre les princes et les villes protestantes qui s’opposent à l’empereur</p>
<p style="text-align: justify;">Obsédé par l’unité des protestants, il est perpétuellement en route. Il rédige les ordonnances ecclésiastiques d’Ulm en 1531, voyage en Suisse en 1533, en Souabe les années suivantes pour organiser et pacifier l’église, son église. Il partage avec Melanchthon un même souci de l’unité. La concorde, ils la conceptualisent, la vivent et la rédigent, à Wittenberg notamment, en 1536 quand ils refont l’unité du protestantisme allemand. <i>La Concorde de Wittenberg</i>, où on s’est enfin accordé sur la question de la sainte cène, est une de ses grandes réussites malgré l’absence des Suisses. Il aura pourtant tout essayé pour les intégrer. La même année, il ramène la majorité des anabaptistes de Hesse dans le giron de l’église protestante en introduisant dans les ordonnances ecclésiastiques la confirmation des catéchumènes et le contrôle des mœurs par les anciens. Son expérience strasbourgeoise l’a beaucoup servi.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est qu’il ne se repose jamais. Il y a tant à faire à Strasbourg également. Abolir la messe, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Il faut la construire cette église locale, la consolider, lui donner une armature solide, en un mot l’organiser. Un synode local à partir de 1533, des ordonnances ecclésiastiques et disciplinaires l’année suivante, un règlement pour les écoles élémentaire en 1534, un nouveau catéchisme, le gymnase de Jean Sturm qu’il a ardemment soutenu, un ouvrage en 1538, <i>Von der wahren Seelsorge und dem rechten Hirtendienst</i>, où est théorisé sa vision de l’action pastorale, constituent les riches étapes de la construction de l’église strasbourgeoise. Il en fut l’inspirateur et le plus souvent le maitre d’œuvre. Elle a désormais un statut, ses pasteurs sont assistés de <i>Kirchenpfleger</i>, chargés de la discipline ecclésiastique et de la juste doctrine évangélique …</p>
<p style="text-align: justify;">Mais tout cela reste fragile. Malgré les avancées, Bucer est déçu. Ce n’est pas tout à fait ce dont il avait rêvé. Les politiques l’ont emporté. Le Magistrat a accompagné la Réforme et réussit à imposer sa mainmise. Il n’a pas suivi Bucer sur le plan disciplinaire par exemple. Il est resté sourd à ses plaintes relatives à l’indifférence religieuse, aux critiques dirigées contre son Église, à l’immoralité qui continue de régner en ville.</p>
<p style="text-align: justify;">Les épreuves et les difficultés l’ont mûri. Il a l’expérience que Calvin n’a pas encore. Même si le résultat est imparfait, il a bâti quelque chose. On le connait désormais un peu mieux. Il a des relations mais peu d’amis. Ceux-là louent, en général, son intelligence, son habileté dans l’art d’argumenter, la sûreté de son jugement, sa force de persuasion. Il pouvait être aimable, patient et conciliant quand il s’agissait de convaincre.</p>
<p style="text-align: justify;">Ses adversaires, ou tout simplement ceux qui l’aiment moins, lui reprochent ses formulations déconcertantes, son entêtement, sa distance vis à vis d’autrui, sa sévérité puritaine, ses manières tranchantes, son absence de miséricorde envers tous ceux qui s’opposaient à la claire volonté de Dieu.  Car pour cet homme totalement désintéressé, de l’avis unanime, seule importe la souveraineté de Dieu, à la ville comme à la campagne. Il est certes un homme entouré mais demeure fondamentalement seul. Heureusement toujours bien marié, depuis 1522, avec Elisabeth Silberreisen, ancienne nonne qui le seconde et le décharge des charges domestiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà l’homme qui attend aujourd’hui Calvin. Fort de ses certitudes et quelque peu ébranlé par ses échecs. Mais toujours désireux de parfaire son oeuvre qui est loin d’être achevée. L’acceptation de la discipline n’est pas suffisamment reçue et partagée par ses pairs. Pourtant, à ses yeux, elle est un signe essentiel de la mission de l’Eglise à côté de l’administration des sacrements et de l’annonce de la parole. L’Eglise telle qu’il la décrit dans « <i>Von der wahren Seelsorge »</i> est constituée par tous ceux qui croient au Christ et qui placent en lui seul leur confiance. Elle devait s’étendre à toute la cité et faire évoluer celle-ci vers une communauté de plus en plus unie. On en était loin !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Calvin à Strasbourg</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est à Strasbourg, selon son propre aveu, qu’il connaîtra les plus belles années de sa vie. C’est dans la ville de Bucer que Calvin va devenir Calvin. Il n’est pas tout à fait maître de son destin. Il voulait demeurer à Bâle, il s’était établi à Strasbourg. Il voulait reprendre ses études, il est devenu Réformateur. Dieu a contrarié ses desseins, l’amenant là, où a priori, il ne voulait aller.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne sera pas Jonas mais la comparaison avec Jonas lui sied. Ce dialogue permanent entre Jonas et Dieu, ne serait-ce pas un peu le sien ? Ou l’idée qu’il s’en fait. Jonas n’est-il pas le type même du prédestiné ? Lui-même, Jean Calvin, appelé successivement par Farel et Bucer, n’est-ce pas en réalité de Dieu seul qu’il tient sa vocation ?</p>
<p style="text-align: justify;">Oui, il ira porter les paroles de l’Eternel. Aux réfugiés de langue française, nombreux à Strasbourg en premier lieu. D’abord à Saint-Nicolas des Ondes, puis dans la chapelle de pénitentes de Sainte-Madeleine et enfin, de façon durable, dans l’ancienne église des dominicains, tout près de la cathédrale. Le patronage discret de Bucer l’aide à réaliser sa vocation. Ce dernier a vu ce qu’il pourrait tirer du talent du jeune Calvin.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg n’est pas Genève. La communauté française serait plutôt une société choisie qui n’attendait qu’un Calvin pour entendre la parole de Dieu. Qui l’apprécie, au contraire de ces Genevois jusque-là rétifs à ses prédications.  Il prêche quatre fois par semaine, préside les assemblées dont la liturgie s’enrichit du chant des psaumes auxquels il apporte sa contribution en les augmentant de ses traductions, en les actualisant, en y ajoutant ceux qui ont été versifiés par le poète Clément Marot.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est important les psaumes. C’est une forme d’« <i>itinéraire de l’âme </i>» où l’homme prend à la fois conscience de sa faiblesse et de la certitude que Dieu est son seul secours.  C’est toute l’assemblée cultuelle qui est appelée à les chanter. Par les psaumes, chaque membre de l’église s’engage à servir le Dieu de l’évangile. A la différence de ces communautés catholiques où le chant revient à la seule <i>schola.</i> Premier résultat concret : c’est à Strasbourg qu’est publié en 1539, le recueil imprimé <i>D’Aucuns Psaumes et cantiques mis en chant.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Le chant donc, mais aussi la discipline, préoccupent Calvin. Pas de comportement chrétien sans rigueur ni même ascèse. Serait-il déjà en train de partager les obsessions de Bucer ? En tout cas, le matin de Pâques 1540, il exclut de la cène tous ceux qui ne sont pas soumis au préalable à l’examen spirituel.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est que les gens dont il est devenu le chargé d’âme ne sont pas …des enfants de chœurs ! Il y a surtout ces maudits anabaptistes que Bucer déjà avait combattu. Eux aussi ont trouvé refuge en ville. C’est une véritable mission qui lui incombe. Les convertir ! Il va s’y employer avec zèle. Ne lui envoie-t-on pas des enfants de plus en plus nombreux venant toujours de plus en plus loin ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’exemple de Bucer lui parle. Durant son séjour strasbourgeois, il a le temps d’observer le fonctionnement de l’église locale. Il est frappé par cette institution des surveillants de paroisse, les<i> Kirchenpfleger</i>, par l’attention que son hôte strasbourgeois porte à l’éducation doctrinale des enfants et des adolescents, par l’importance qu’il donne, justement, à la pratique du chant des psaumes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Preuve de la confiance de Bucer et des Strasbourgeois qui l’ont accueilli, on l’invite à enseigner la théologie à la Haute École que Jean Sturm dirige depuis quelques mois. C’est qu’on croit en lui, c’est qu’on espère en lui. Et c’est là toute l’habileté de Bucer d’avoir su reconnaitre ses qualités pédagogiques, en un mot, son talent. Petite manifestation d’orgueil de Calvin, il n’est pas insensible à cette reconnaissance, convaincu qu’il n’en était pas tout à fait dépourvu…de talent ! Après avoir donné des cours bénévolement, en janvier 1539, Calvin est rapidement nommé professeur. Il reçoit, à partir de mai, un traitement d’un florin par semaine. Pour les scolarques, membres du magistrat de la ville, responsables de l’enseignement, il est « <i>un Français qui est un homme instruit et pieux. » </i>Bel hommage d’Allemands à l’endroit d’un Français. C’est qu’il s’impose très vite par la qualité de son enseignement, la hauteur de ses vues, la clarté de son raisonnement.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il assiste, voire préside aux débats universitaires, les <i>disputationes</i>. Apprécié par ses élèves et ses pairs, il contribue à la renommée du jeune établissement strasbourgeois. Bucer et Capiton y enseignent. Ils font l’exégèse de l’Ancien Testament. Lui, Calvin, trois fois par semaine, se frotte à l’évangile de Jean, à l’épitre aux Romains et probablement, à en croire Jean Sturm, aux épitres aux Corinthiens et aux Philippiens.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les commentaires de L’épitre de Paul aux Romains, achevés à Strasbourg, est déjà un M<i>eisterstück</i>. Parcours obligé de tout théologien protestant qui se respecte : « la<i> véritable pièce maitresse du nouveau Testament et l’évangile sous sa forme la plus pure</i> » avait écrit Luther en 1522 dans sa préface à l’épitre de Paul. L’accent, comme chacun sait, est mis sur la justification par la foi, pierre angulaire de la théologie protestante.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le résultat est probant. Calvin dépasse ses maîtres et il en est conscient. Ne reproche-t-il pas dans sa dédicace, délicieusement hypocrite, à Melanchthon, certes brillant, d’être resté superficiel, se limitant aux thèmes majeurs, et à Bucer une forte érudition inaccessible au commun des mortels. Lui, par contre, est convaincu de les surpasser par l’exhaustivité, la clarté, la concision et l’accessibilité de son commentaire. Son coup de génie ? Avoir écrit son commentaire en langue française avec les qualités de celle-ci par opposition aux écrits allemands, jugés longs, diffus et ampoulés…</p>
<p style="text-align: justify;">Le théologien s’est affirmé. Il continue de travailler à sa grande œuvre, <i>l’Institution de la religion chrétienne</i> dont la première version est parue en 1536 à Bâle. Il ne cessera de l’enrichir jusqu’en 1562 pour en faire, à travers moults éditions en latin puis en français, une somme majeure de sa pensée théologique, un monument littéraire, un des ouvrages le plus répandus au XVIe s. qu’on continue à publier. Petit opuscule catéchistique au départ, la version strasbourgeoise de 1539 prend consistance. Elle est forte désormais de 17 chapitres ; elle a triplé, et sera appelée à grandir encore à Genève plus tard. La nouvelle édition strasbourgeoise insiste sur la connaissance de Dieu et celle de soi. Elle développe ses vues sur la prédestination et la providence. Elle contribue à la maturité théologique de Calvin tout comme ses cours d’exégèse à la Haute École. Calvin est devenu calviniste.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Strasbourg l’a révélé. Strasbourg est en train de le construire Il ne roule pas sur l’or. Mais sa situation s’améliore progressivement. Le réfugié est devenu citoyen de la ville le 29 juillet 1539. Il s’est inscrit à la corporation des Tailleurs. Il a trouvé à se loger. Hébergé d’abord chez Capiton puis chez Bucer, il a finalement trouvé une maison non loin de ce dernier dans le quartier de l’église Saint Thomas. Pour compléter son salaire de professeur à la Haute Ecole, il prend des étudiants en pension. Parmi eux, un certain Jean Castellion, qui, quelques années plus tard, s’opposera à lui dans la fameuse et triste affaire Servet qui entachera durablement l’image du réformateur genevois.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure, Calvin se multiplie à Strasbourg et à l’extérieur. L’exemple de Bucer serait-il contagieux ? Toujours un œil sur Genève mais pas uniquement. Il participe aux réunions ou rencontres de Francfort, Haguenau, Worms et Ratisbonne où se construit lentement et douloureusement le protestantisme. Il lui arrive même- on ne se refait pas- d’écrire des pamphlets pour le comte de Fürstenberg. On le sait, la question de la cène divise. C’est le moment où Calvin précise sa conception de l’eucharistie : le Christ est vraiment présent dans le sacrement mais en tant que mystère spirituel, mystère que le seul la foi permet à l’homme de recevoir. Un mystère, soit quelque chose qui échappe à l’entendement humain. Autrement dit, une position intermédiaire entre consubstantiation et symbolisme, entre Luther et Zwingli. Laissons à Dieu ce qui est à Dieu et évitons le débat.</p>
<p style="text-align: justify;">A Strasbourg, Calvin connut la joie du mariage. Ou son embarras. Il fallait certes prendre femme pour se démarquer de tous ces prêtres qui vivaient dans le péché, mais son enthousiasme à convoler relevait plus du devoir que de la passion amoureuse. Il chercha longtemps l’épouse idéale, changea souvent d’avis quand une occasion se présentait et ne cachait pas à qui voulait l’entendre que <i>s’il prenait femme ce sera pour que, mieux affranchi de nombreuses tracasseries, je puisse me consacrer au Seigneur. </i>Voilà ce qu’il confesse à son ami Guillaume Farel, en 1539, alors qu’il est toujours en quête de l’épouse idéale : <i>Souviens toi bien ce que je recherche en elle. Je ne suis pas de la race insensée de ces amants, qui une fois pris par la beauté d’une femme, chérissent même ses défauts. La seule beauté qui me séduit est celle d’une femme pudique, prévenante, modeste, économe, patiente, que je puis enfin espérer être attentive à ma santé.</i> »</p>
<p style="text-align: justify;">Commentaire de l’excellent historien Bernard Cottret, auteur d’une biographie de Calvin, datée de 1999 : «<i> L’argumentaire tient du bureau de placement, tout autant que de l’annonce matrimoniale. Prédicateur de l’Evangile cherche femme pudique pour maternage, et peut-être plus. Femme non sérieuse s’abstenir. L’offre en soi, manque terriblement d’attrait. Calvin se désole. Il ne trouve guère. Faut-il s’en étonner ?</i> »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Et pourtant, il rencontra à Strasbourg une jeune veuve d’anabaptiste, Idelette de Bure, qui avait épousé, en premières noces, un certain Jean Stordeur, originaire, comme elle, de Liège. La pauvrette vivait dans le péché, en l’occurrence l’hérésie : ils étaient anabaptistes tous deux. La séduire, le terme est excessif concernant Calvin, relevait donc de la bonne action, surtout que son époux eut la bonne idée de s’effacer en trépassant. Cette conquête-là relevait davantage de la tâche pastorale de Calvin. Idelette, en quelque sorte, avait une dette à l’égard de son bienfaiteur. L’épouser était donc une façon de se sauver. Elle était- écrit son ami Farel, <i>« même jolie ».</i> La lune de miel était la hantise de Calvin. Heureusement que l’Éternel veillait : <i>en vérité, de peur que notre mariage ne fût trop heureux, le Seigneur a dès le début modéré notre joie,</i> souligne Calvin, précisant qu’il faut savoir contenance garder. Apparemment, il la garda, cette contenance. Théodore de Bèze, qui succéda à Calvin à Genève rapporte qu<i>’il a vécu neuf ans en mariage en toute chasteté. </i>De santé fragile, Idelette mourut à Genève en mars 1549.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Avait-il oublié Genève ? Il semble que non. Il n’avait jamais digéré la façon dont il avait été chassé. La plaie était restée vive. Il était resté attentif à l’évolution de la cité helvétique. Celle-ci souffrait de la rivalité avec Berne.  Les ennemis de Calvin, qui avaient triomphé lors de son départ, furent à leur tour victime d’un procès de trahison, car trop très des positions hégémoniques bernoises. En octobre 1540, voilà que l’on souhaite le retour de Calvin. Genève a besoin qu’on la conseille et qu’on l’édifie. Seul Calvin apparemment en est capable.</p>
<p style="text-align: justify;">Il se laisse désirer, règle pourtant, à partir de Strasbourg, ses comptes avec le cardinal Jacques Sadolet, évêque érasmien de Carpentras, qui en profite pour écrire aux responsables de la cité genevoise en leur suggérant fortement de revenir dans le giron de la Sainte Église pour éviter de se retrouver au jour du jugement dernier, <i>rejeté dans les ténèbres extérieures où ils connaîtront pleurs et grincements de dents</i>. Ce n’est pas le gouvernement genevois qui répond à Sadolet, mais le « strasbourgeois » Jean Calvin, dont le cœur est resté genevois, dans la fameuse<i> Épitre à Sadolet</i>. Extrait : « Que<i> la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus</i>… »</p>
<p style="text-align: justify;">Le texte est admirablement écrit. C’est un des plus beaux textes de la littérature pamphlétaire. C’est du pur Calvin, maître de son style, clair dans son argumentation, efficace dans ses effets. Aux terreurs distillées par le prélat, il oppose la certitude que procure l’assurance du salut : <i>Les consciences des fidèles</i> (…) écrit-il, <i>ont seulement commencé à se reposer et confier en la bonté et la miséricorde de Dieu, qui auparavant étaient en continuelle anxiété et perturbation. » </i>On ne saurait mieux dire !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les Genevois ne le lâchent plus. Ils font le siège des autorités strasbourgeoises qui finissent par le laisser partir. Calvin rentre à Genève le 13 septembre 1541. La ville s’empresse de lui pardonner tout le mal qu’elle lui a fait. Il jubile, mais il a changé. Strasbourg, Bucer et les autres ont contribué à sa métamorphose.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant ce temps, Bucer est toujours aussi engagé. Il continue son nomadisme, tantôt à Strasbourg, tantôt sur les routes allemandes. En six ans, observe l’historien Martin Greschat, de 1534 à 1549, Bucer a parcouru environ 12 000 kilomètres, soit une moyenne de 2000 km par an ! Par monts et par vaux, bâtisseur du protestantisme allemand, avocat patient de l’union de ses membres.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1538, à la fin de l’année, il est en Hesse et ramène la majorité des anabaptistes au sein de l’église de la Réforme. Il y retourne en 1539 pour y rencontrer Luther et Melanchthon qui lui remettent leur <i>Beichtrath </i>concernant la bigamie de Philippe de Hesse. Il noue des contacts, cette année-là, avec les frères moraves, participe au colloque de Leipzig, en face ou avec l’évêque réformiste Hermann von Wied. L’année suivante, il est au colloque de Haguenau et de Worms. Parfois, en même temps que Calvin qui est davantage un observateur quand, lui, Bucer est au front, notamment à Ratisbonne, en 1541, à la diète et au colloque.</p>
<p style="text-align: justify;">Il n’oublie pas sa chère église strasbourgeoise, ouvre un second synode de l’Eglise locale sur les questions de discipline notamment. L’homme pressé, à la fois ici et ailleurs, échappe à la peste de la fin de l’été et de l’automne 1541. Il y perd son ami de longue date, Jean Capiton. Sa fidèle épouse Elisabeth en est également victime. L’impératif de la Réforme, la fragilité de la vie humaine, les malheurs du temps, famines, guerre et épidémie, ne laissent guère de répit. On vit dans l’urgence. On remet son âme à Dieu. On meurt ou on continue. Il continue, le voilà à Cologne quelques mois après, en Hesse et à Spire. Il s’est remarié à Wibrandis Rosenblatt, veuve de son ami Capiton, après avoir été celle du réformateur Oecolampade de Bâle…</p>
<p style="text-align: justify;">Comment réagit-il au départ de Calvin ? A-t-il seulement le temps d’exprimer un regret ? Ses engagements sont tellement nombreux, ses voyages tellement épuisants, une priorité chasse l’autre. Il n’a jamais regretté son choix de le faire venir, ni mésestimé son talent ni son bilan strasbourgeois. Ce n’est pas lui qui pouvait le retenir. La décision appartenait aux responsables politiques de la ville. Les décideurs se sont eux. C’est à eux que s’adressent les Genevois pour obtenir le retour de Calvin. A Jacques Sturm, le <i>stettmeister</i>, en particulier, qui pourtant ne fera jamais mystère de son regret de perdre ou d’avoir perdu si un grand théologien.</p>
<p style="text-align: justify;">A priori, les relations entre Calvin et Bucer furent sans nuages. De retour à Genève, Calvin reste en relation épistolaire avec le réformateur strasbourgeois comme il reste en rapport avec Jacques Sturm. Il reviendra à Strasbourg, de façon ponctuelle en 1543 et 1556. Les années passent et Calvin n’a pas oublié Bucer. Quand celui-ci, en difficulté avec Strasbourg, qui s’est soumis à l’Empereur Charles-Quint dès 1547, et après l’intérim de 1548 est invité à quitter la ville en 1549, Calvin s’empresse de l’attirer à Genève.  On sait que c’est l’Angleterre qu’il choisira.</p>
<p style="text-align: justify;">Beaucoup de choses les avaient rapprochés. Des relations personnelles, des affinités théologiques : « l<i>’accent sur l’Esprit saint, cadeau de Dieu, l’exhortation à une vie pleine d’amour pour le prochain, l’exigence de la discipline. Bucer a été pour Calvin un conseiller sûr et un ami paternel</i> » (Greschat). Calvin est un bon élève, à la fois à l’écoute et critique. Agacé, comme le fut Luther, par des concessions trop importantes que Bucer fait aux partisans de la foi traditionnelle. Excédé par la considération de l’église catholique qu’il appelait à se réformer alors que pour Calvin, elle était un blasphème abominable qu’il fallait quitter. Que penser du caractère flou de ses affirmations relatives à la cène ? A force de vouloir contenter tout le monde…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Genève n’était-il pas également un facteur de discorde ? : Calvin avait été irrité de la proximité de Bucer avec les protestants de Berne … dont le pouvoir s’étendait jusqu’aux portes de Genève ! En obtenant un accord théologique avec les Bernois, Bucer avait incommodé les zwingliens, entre autres, en la personne de son successeur Heinrich Bullinger (idem, 284-285.</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, il y avait là des divergences parfois sérieuses, mais pas de quoi rompre une réelle amitié. Critique, parfois sarcastique, Calvin savait également manier l’éloge avec habileté et même sincérité : Bucer, écrivait-il en 1539, est <i>un homme dont la profonde éducation, le riche savoir dans diverses branches de la science, l’esprit pénétrant et la grande culture, ainsi que ne nombreuses autres vertus, ne peuvent être égalées par aucun de ses contemporains : il ne peut être comparé à peu de gens et il en surclasse de loin la plupart. </i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les années strasbourgeoises avaient été particulièrement fécondes pour Calvin. Et heureuses aussi comme nous l’avons rappelé. Fondatrices en quelques sorte. Il eut le temps d’observer et d’engranger. Il expérimenta par Bucer interposé. Il fut le témoin de ses réformes et des difficultés qu’il rencontrait parfois pour les appliquer. Calvin put se faire une opinion de ce qu’il fallait faire, et de ce qu’il convenait d’éviter. Fort des leçons de sa première et malheureuse expérience genevoise, désormais riche d’un acquis que Bucer et les Strasbourgeois avaient éprouvé. Un sillon s’était creusé. Il annonçait un chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">La liturgie, le chant des psaumes, la diversité des ministères, le convent ecclésiastique et la Haute Ecole étaient autant d’exemples qui inspireront Calvin qui y amena son génie propre. Cela faisait beaucoup. La dette était réelle. Bucer et les siens avaient de leur empreinte marqué Calvin et, partant, inspiré la reforme genevoise. Certes Calvin réussit là où Bucer échoua. Dans l’instauration d’une communauté pourvue d’une discipline sévère, allant jusqu’au ban, à l’excommunication et à la mort. Faut-il vraiment le regretter ?</p>
<p style="text-align: justify;">Les réformateurs de la première génération n’étaient plus là quand se termina l’affaire Servet. On sait que Michel Servet, humaniste espagnol, avait contesté le dogme de la trinité dans un ouvrage, publié à Haguenau en 1531, intitulé <i>Les erreurs de la Trinité</i>. L’ouvrage avait suscité une vive émotion chez les Réformateurs dont Servet se réclamait. Il donnait d’incontestables arguments au clan de papistes qui avaient beau jeu de montrer que la Réformation sapait les fondements de la chrétienté. Il devint un paria parmi le siens et paya, vingt ans plus tard, le 27 octobre 1553 à Genève son entêtement sur le bûcher.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Qu’aurait été l’attitude de Bucer dans cette affaire ? Comment aurait-il réagi à sa justification que Calvin publia en latin et en français en 1554 ? Qui reçut l’assentiment de quelques théologiens importants à Strasbourg. Pierre Martyr Vermigli, théologien réformé qui enseigne à la Haute Ecole et surtout Jean Sturm, le recteur de l’établissement. On ne transige pas avec les blasphémateurs qui persistent dans l’erreur. On ne connaîtra jamais la réponse. Peut-être vaut-il mieux. On n’oublie pas que Bucer fut également préoccupé sinon obsédé par la discipline…</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer n’est pas inconnu pour l’Eglise genevoise. Il figure même dans son panthéon. Théodore de Bèze, qui succéda à Calvin avait retenu Bucer dans son ouvrage Les<i> vrais portraits des hommes en piété et doctrine, </i>paru à Genève en 1581.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Voilà ce qu’il écrivait. Je vous avais lu ce texte lors de notre première causerie, il y a exactement quatre ans, le 11 novembre 2015 :</p>
<p style="text-align: justify;"><i>L’Allemagne se sent, ô Bucer très heureuse/ De t’avoir donné vie : elle s’en vante aussi/ Tes écrits jusqu’aux bouts de ce grand monde ci-/ Portent ton nom, ta gloire et grandeur valeureuse/ Quant au cours de tes ans, l’Allemagne dira/ L’ai chassé malgré moi, ce Bucer que j’amoye/L’Angleterre avouera, je l’ai gardé en joye/ Alors que dans mes bras saufs il se retira/ Son corps dans le tombeau, chez moi, j’ai veu descendre/ D’où vient donc Angleterre( ô forfait inhumain )/ qu’incontinent tu as de la félonne main/ Tiré ce corps de terre et l’as réduit en cendres ? / Je m’abuse, Bucer : estant ainsi purgé/ D’ordure, n’es-tu pas ors au ciel logé ?</i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Plus près de nous, le pasteur réformé Jacques Courvoisier avait estimé en 1933 que « <i>Bucer était le créateur génial de l’église réformée et Calvin le génial praticien</i>. » En 1948, Jean-Daniel Benoit, dans sa biographie de Calvin, prétendait enthousiaste : « <i>cette église des réfugiés, organisée par Calvin sur le type des paroisses strasbourgeoises, est devenue la mère, si l’on peut dire, et le modèle de toute les églises réformées de France (…). Et par là, peut on ajouter, l’influence de Strasbourg s’est fait sentir jusqu’aux extrémité du monde »</i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si aujourd’hui les historiens font preuve de plus de retenue, aucun ne conteste la part déterminante de Martin Bucer, et plus généralement de Strasbourg, dans le destin de Jean Calvin tant sur le plan personnel et théologique que sur celui de l’ecclésiologie.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Bibliographie </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Bernard Cottret, <i>Calvin Biographie</i>, Paris, Editions J.C. Lattès, 1995</p>
<p style="text-align: justify;">Denis Crouzet,<i> Jean Calvin</i>, Paris, Fayard, 1999.</p>
<p style="text-align: justify;">Klaus Ganzer, Bruno Steiner, <i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Basel, Wien, 2002</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i> (Direction Pierre Gisel), PUF, 2006</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Dictionnaire de la Renaissance</i>, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Dictionnaire de la Théologie chrétienne</i>, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551) un réformateur et son temps</i>, (traduit de l’Allemand et préfacé par Matthieu Arnold), PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Europe</i>, catalogue de l’exposition du 500e anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer (1491-1991), Strasbourg-Église Saint-Thomas, 13juillet-19octobre 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Jean Calvin, les années strasbourgeoises (1538-1541)</i>, textes réunis par Matthieu Arnold, Presses Universitaires de Strasbourg, 2010.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Quand Strasbourg accueillait Calvin 1538-1541,</i> BNU, Faculté de Théologie protestante, Presses Universitaires de Strasbourg, 2009.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <i>Bucer avant Bucer</i>, Annuaire de Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 2017, p. 7-15.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <i>La rencontre des deux Martin</i>, Annuaire des Amis de la Bibliothèque humaniste de Sélestat, 2018, p. 10-20.</p>
<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><b>*Gabriel Braeuner, </b>14 novembre 2019, conférence au Foyer Martin Bucer de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Martin Bucer et Martin Luther</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:10:56 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[La rencontre des deux Martin  ( Martin Luther et Martin Bucer) &#160; &#160; Il y a dans la vie des rencontres déterminantes. L’histoire fourmille du merveilleux exemple de ces hasards, qui pour beaucoup n’en sont pas, qui font basculer un &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-martin-luther/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i>La rencontre des deux Martin  ( Martin Luther et Martin Bucer)</i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><img class="size-full wp-image-707" style="caret-color: #000000; color: #000000;" alt="fral039" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/fral039.jpg" width="512" height="512" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a dans la vie des rencontres déterminantes. L’histoire fourmille du merveilleux exemple de ces hasards, qui pour beaucoup n’en sont pas, qui font basculer un destin. Certains ont rencontré Dieu sur le chemin de Damas, par exemple, où au pied d’un pilier de la cathédrale Notre Dame de Paris. Plus prosaïquement, Schweitzer eut la révélation de son destin africain quand il tomba, par hasard (?), sur la revue de la mission évangélique de Paris qui recrutait des missionnaires.</p>
<p style="text-align: justify;">Le récit de ces histoire résonne le plus souvent comme une histoire d’amour, un coup de foudre pour parler franchement. Aussi inattendu qu’irrationnel. Auquel évidement on ne s’attendait pas mais qui transforme fondamentalement et durablement votre vie. Qui vous saisit et vous ébranle profondément. Dont on ne se remet jamais vraiment. Une histoire d’amour quoi ! Pas nécessairement partagée, mais vécue intensément par une partie au moins.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est ce qui arriva, en avril 1518, quand un jeune frère dominicain, âgé de 27 ans, originaire de Sélestat, qui étudiait alors à Heidelberg, rencontra un jeune frère augustin, de sept ans son aîné, originaire d’Eisleben en Saxe, dont on parlait beaucoup depuis quelques mois. Depuis que celui-ci avait diffusé à partir de Wittenberg 95 thèses contre les indulgences qui faisaient quelque bruit dans l’Empire germanique, mais pas au point, du moins pas encore, pour faire vaciller les fondements d’une institution aussi solide, en apparence, que l’Église romaine, installée dans sa puissance et sa richesse, ses manquements et ses turpitudes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce Luther qui était-il, d’où venait-il ? Quel vent, bon ou mauvais, l’avait conduit  dans la ville universitaire, depuis 1386, de Heidelberg ? Que diable &#8211; lui qui le craignait &#8211; était-il venu faire dans cette galère ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Luther avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;histoire de Martin Luther commence à nous être familière. Le 500e anniversaire de la publication de ses thèses contre les indulgences a suscité livres et articles en quantité. Et même un Opéra en Alsace. De nombreuses rééditions également. Il valait mieux en être, voilà un anniversaire que personne ne voulait rater. Tous s’y sont mis avec un parfait esprit oecunémique qui aurait certainement surpris Luther en premier.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’esprit le moins religieux n’ignore plus rien de la vie de Luther et de ses tourments spirituels. Le cinéma comme la bande dessinée ont imprimé dans notre imaginaire quelques représentations fortes dont nous avons du mal à nous débarrasser. Qui n’a entendu parler de cette fameuse nuit d’angoisse de juillet 1505 quand, en route vers Erfurt, il fut surpris puis submergé par un orage d’une telle violence qu’il crut sa dernière heure venue. S’il s’en réchappait, il se ferait moine. Quinze jours plus tard, à la surprise de ses parents et de son père notamment, il entrait au couvent des augustins d’Erfurt comme novice. Il avait tenu parole !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Petit retour en arrière, Martin s’appelait alors Luder et il était né le 10 novembre  1483 à Eisleben, ville nouvelle en Thuringe, fondée par le comte Albrecht IV. D’origine paysanne, son père est un entrepreneur minier qui a fini par acquérir une certaine aisance, un statut social convenable et respecté et quelques ambitions pour son fils Martin notamment. Le duché de Saxe est un pays minier dont d’exploitation du minerai de fer est entrain de contribuer au développement et à l’enrichissement de toute une région. Qui n’a entendu parler des Monts métallifères de Saxe ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Son père aurait aimé qu’il embrassât une lucrative carrière juridique, Il devint moine augustin à l’automne 1506. Toujours inquiet, en proie à des questions essentielles dont celle d’abord de son propre salut. Il est ordonné prêtre le 3 avril 1507. Le vicaire général de son ordre, Johannes von Staupitz, le remarque, le conseille et l’oriente vers des études de théologie. Dès le semestre de l’hiver 1508, Luther étudie à la jeune université de Wittenberg. Il a la confiance de son supérieur qui lui confie quelques conférences sur la philosophie morale. Il l’enverra également à Rome, en 1510, avec un de ses confrères. Le choc est violent. Luther est le témoin sidéré de la déchéance de l’Église, mondaine et concupiscente qui semble avoir totalement tourné le dos à sa mission première. Cette escapade romaine l’a durablement  ébranlé.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il n’en continue pas moins une carrière monastique et universitaire. En 1511, il s’installe au couvent de Wittenberg et reprend la chaire de théologie occupée jusque là par Johannes von Staupitz. Il y obtiendra son chapeau de docteur en théologie, l’année suivante, le 19 octobre 1512.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Wittenberg est aujourd’hui connue dans le monde. Située sur le bords de l’Elbe, elle porte le nom de <i>Lutherstadt-Wittenberg</i>. Elle n’est pas bien grande, un peu plus du double de la population de Sélestat, mais sa réputation est faite pour l’éternité. A l’époque, elle était minuscule. A peine 2000 habitants, la plus petite ville de Saxe-Thuringe avec Meissen. Même Eisleben, la ville natale de Luther est deux fois plus grande. C’est Halle, la ville importante du secteur avec ses 10 000 habitants, ses quatre églises paroissiales, sa dizaine de couvents, ses nombreuses institutions religieuses et sa très récente collégiale qui porte belle comme si elle était une cathédrale.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Wittenberg, c’est autre chose. Ce n’est plus la misère, loin de là. Comme toutes les villes de la région, elle bénéficie, elle aussi, de l’essor économique lié aux mines. Mais tout cela est bien embryonnaire. Elle est une petite ville en devenir où les chantiers sont nombreux. Quand Luther s’y installa venant d’Erfurt, un centre urbain important, il changeait de monde et de dimension.  Son univers donnait l’impression de rétrécir. Ne s’y sentait-il pas in t<i>ermino civilitatis</i>, au confins de la civilisation ? La chance de la petite cité, ce fut l’active présence de l’électeur de Saxe Frédéric le sage qui avait fait le choix de Wittenberg comme lieu de résidence car elle était située au centre de ses fiefs électoraux. Il nourrit pour elle quelques beaux projets pour transformer le bourg en authentique cité urbaine : un château, une université et la collégiale de tous les saints. Et des fortifications dignes d’une vrai ville, avec ses bastions, ravelins et douves.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’université, elle aussi, est en pleine construction. Le très engagé Frédéric la souhaite d’avant garde, porteuse du message humaniste. Elle n’a pas de passé, elle est une page blanche sur laquelle peuvent s’écrire d’inédites et audacieuses pages. Tout est encore permis. Elle n’est en rien prisonnière d’habitudes anciennes qui paralysent de traditions scolastiques qui encombrent. Tout au plus doit elle rapidement gagner en notoriété car la concurrence est rude entre les cités.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les villes du sud sont autrement cotées que celle du centre et de l’est. «  Quand, écrit l’historien de Luther Heinz Schilling , des voyageurs d’autres pays, comme l’humaniste Enea Silvio Piccolomini, devenu pape en 1458 sous le nom de Pie II, louaient des villes allemandes, ils avaient en tête les nombreuses  villes impériales du Sud, grandes et riches, et non pas les petites ville de l’Est  qui devaient plutôt ressembler avec leurs petites maisons à toits de paille et à colombages, à de gros villages- surtout aux yeux d’un Italien. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;université, disions nous, est toute neuve. Elle date de 1502. Les quatre facultés classiques la constituent : Théologie, droit, médecine et arts (les sciences humaines d’aujourd’hui. Elle n’est pas dépourvue de moyens avec ses 44 postes d’enseignants en 1513 qui attirent d’emblée environ 400 étudiants. Jeune donc, prometteuse assurément, l’université doit encore convaincre. Elle n’est et, pour cause, de loin pas l’Université la plus prestigieuse du Saint-Empire. En 1506, un riche wurtembergeois avait refusé d’y prendre ses grades. Son doctorat ne vaudrait rien , ajoutant : « la Saxe , c’est le bout du monde civilisé.»</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Retour à Luther. c’est un esprit brillant et surtout travailleur, Luther connaît au printemps 1513 une expérience personnelle et fondatrice, appelée le <i>Turmerlebnis,</i> en référence à la chambre où il étudiait, située dans une tour du <i>Schwarzen Kloster</i> de Wittenberg. Cette nuit-là, il préparait son cours avec soin comme il le faisait régulièrement. Méditant l’Épître aux Romains, il buttait sur les mots de Juste et de Justice. Toujours aussi inquiet, il s’interrogeait, une fois encore, sur le jugement dernier, se demandant s’il était capable de se présenter, lui l’indigne pécheur, devant l’Eternel. Il se souvint alors du verset de l’Épitre aux Romains ( 1, 17) : <i>Car en lui la justice de Dieu se révèle de la foi à la foi, comme il est écrit : le juste vivra de sa foi.</i> Subitement, il lui devint évident que la bonté de Dieu réside dans le fait que le Christ seul nous justifie et nous sauve. Ce ne sont pas nos actes, fussent-ils bons, qui nous préserveront des flammes de l’enfer mais uniquement notre foi en la miséricorde de Dieu. Martin était devenu Luther ! Nous étions pourtant à quatre ans du fameux épisode des 95 thèses de 1517.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Toujours scrupuleux et curieux, Luther mûrit au sein d’une vie monastique qui l’épanouit intellectuellement contrairement à ce qu’il dira plus tard. A Wittenberg, il s’imprègne de la Bible- notamment des psaumes que la tradition chrétienne mettait dans la bouche du Christ &#8211; et des écrits de saint Augustin. Il commente l’épître de l’apôtre Paul aux membres de l’Eglise de Rome, celle aux Hébreux, qu’on attribuait alors encore à Paul, et aux Galates . En fait, il donne des cours sur les livres bibliques prenant ses distances avec la théologie scolastique. Aux cours, il ajoute la dispute théologique, autre cadre universitaire traditionnel. Il les préside. L&rsquo;une porte sur les forces et la volonté de l’homme sans la grâce, en 1516, l’autre sur la théologie scolastique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il prêche aussi. La prédication est son mode d’expression durable, véritable exercice de catéchèse, où il peut laisser libre cours à sa réflexion et à ses critiques. Sa vision de Dieu se précise. Inutile de se concilier Dieu par des mortifications et, pour utiliser une métaphore sportive, des performances religieuses, il faut faire uniquement confiance au salut qu’il offre par la pure grâce, autrement dit comment acquérir pour soi-même l’assurance d’un au-delà caractérisé par la félicité plutôt que par le jugement rigoureux de Dieu ?</p>
<p style="text-align: justify;">Se référant à Augustin, il souligne l’incapacité de la volonté humaine à coopérer au salut.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Raison de plus pour protester contre la prédication de Johannes Tetzel, frère dominicain qui prêche dans le diocèse du cardinal Albert de Brandebourg et qui fait peur aux gens en leur brossant un tableau inquiétant du purgatoire pour mieux les posséder. Ne leur propose-t-il pas d’abréger leur tourment par l’acquisition contre argent des fameuses indulgences qui les soulageront  comme ils soulageront les âmes des ancêtres, parents ou proches qui les ont précédés dans la tombe, partiellement ou totalement selon l’effort financier consenti. On lui prête ces paroles fortes destinées à impressionner les âmes crédules :</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><i>Sobald der Gülden im Becken klingt im huy die Seel im Himmel springt </i> que l’on peut traduire ainsi : <i>Sitôt que sonne votre obole, Du feu brûlant l&rsquo;âme s&rsquo;envole</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce n’est pas cela l’enseignement du Christ. Luther estime de son devoir de réagir et rédige 95 thèses destinées à susciter un débat entre théologiens et, pour l’immédiat, à alerter le cardinal archevêque de Mayence, Albert de Brandebourg, pour le compte duquel prêche Tetzel.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Arrêtons nous un instant à l’histoire de cet affichage  réalité historique ou tradition, voire légende où l’on voit, un Luther passablement remonté, le marteau à la main, placarder sur la porte de la <i>Schlosskirche</i> un ou des placards relatifs aux indulgences.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Qu’en fut il vraiment ? La source de ce placardarge est à attribuer à Melanchthon qui, au lendemain de la mort de Luther, rédige en 1546 une courte biographie en introduction au deuxième tome des oeuvres latines de Luther. Presque trente ans se sont déroulés depuis l’affichage auquel Melanchton n’avait pas assisté.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En 2007, le débat est rallumé quand on trouve une note de Georges Rörer, un autre collaborateur de Luther, dans un exemplaire du Nouveau Testament  publié à Wittenberg en 1540. Qu&rsquo;y lit-on ?<i> L’an du Seigneur 1517, la veille de la Toussaint, les thèses sur les indulgences ont été placardées aux portes des églises par le Docteur Luther</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La note de Rörer a le mérite d’être datée du vivant de Luther, mais Rörer pas davantage que Melanchthon ne fut un témoin direct de la scène. On notera cependant que l’ affichage est étendu cette fois-ci à l’ensemble des églises de Wittenberg.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;affichage des débats universitaires est en réalité une pratique traditionnelle.  Il faut bien faire un peu de publicité. C’est en général un appariteur de l’université qui s’y colle et c’est probablement ce qui advint avec l’affichage de Luther. La pratique est usuelle. En 1517, six mois avant Luther, son collègue Carlstadt avait affiché 151 thèses pour une <i>disputatio</i> ainsi qu’il l’indique dans une lettre. Ajoutons pour être tout à fait complet que les statuts de l’Université de Wittenberg prescrivaient pour les <i>disputationes</i> de faire connaître les thèses à plusieurs endroits de la ville, aux portes des  églises.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Lisons le préambule des thèses de Luther pour nous assurer de l’exemplarité d’un comportement qui n’est rien d’autre que d’usage et de tradition : <i>Par amour pour la vérité et dans le but de préciser les thèses suivantes seront soutenues à Wittenberg, sous la présidence du révérend père Martin Luther, ermite augustin, maître ès art, docteur et lecteur de la sainte théologie. Celui-ci prie ceux qui étant absents ne pourraient discuter avec lui, de vouloir bien le faire par lettre. Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. Amen</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Comme Carlstadt, il a dans un premier temps convié au débat ceux qui se trouvaient à Wittenberg et par lettre quelques théologiens des environs  comme Johannes Lang. il a également envoyé ses thèses à l’évêque de Brandebourg dont il dépendait : Jérôme Schulz. Albert de Brandebourg refusa de répondre « au fils indigne » mais envoya les thèses à Rome en décembre 1517. Il les avait découverts tardivement, en déplacement à Aschaffenbourg au momentde l’envoi.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En résumé, l’affichage des thèses n’est ni un acte révolutionnaire ni une provocation mais un acte universitaire courant en matière de communication.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais c’est aussi le début de quelque chose de plus important, l’acte d’un homme libre qui, à partir de novembre 1517, va changer de patronyme. il utilisera pendant quelque temps le nom grec <i>Eleutheros, </i>soit l’homme libre, libéré ou libérateur puis revint à un patronyme plus conforme à son identité, déplaçant le <i>TH</i> central du mot grec sur son nom de famille : Luder devient Luther.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Une fois les thèses de Luther transmises à Rome la curie va instruire un procès  en hérésie contre lui sans lui répondre sur le fond. Protégé par l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage, Luther évite de faire le voyage à Rome, pour y être entendu et probablement condamné. Il sera interrogé à plusieurs reprises, en 1518, sur le sol allemand.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En avril 1518, c’est chez les Augustins de Heidelberg, c’est à dire devant les gens de son propre ordre que Luther est invité à s’exprimer et à expliquer sa position. Cette rencontre, qui n’est qu’une étape parmi d’autres, retient notre attention. C’est là que Martin Bucer, le rencontre pour la première fois. Dès le mois de février 1518, le pape Léon X avait fait valoir à Gabriel Venetus, futur général de l’ordre des Augustins érémites, la nécessité de ramener Luther dans le droit chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Un chapitre devait se tenir à Heidelberg pour élire un nouveau vicaire général en remplacement de Johann von Staupitz. Luther, vicaire de district de la congrégation de Saxe, se devait d’être présent, son mandat également arrivait à expiration. Staupitz le pria d’y exposer ses positions théologiques pour clarifier les choses au sein d’un ordre qui n’avait aucune envie de voir un de  ses membre traduit en procès à Rome. Luther demeura à Heidelberg du 21 avril au 1er mai 1518. La dispute académique eut lieu le 26 avril 1518 dans le bâtiment de la Faculté des Arts, non loin du couvent des Augustins. La majeure partie des auditeurs étaient des moines augustins, des professeurs et des étudiants de l’université locale étaient également présents, de même que des habitants de la ville et quelques jeunes théologiens, promis à un bel avenir au sein du camp évangélique : Johannes Brenz, futur réformateur du Wurtemberg, Martin Brecht qui officiera à Ulm, Theobald Billican et Martin Bucer, futur réformateur strasbourgeois dont l’influence s’étendit, on le sait, dans toute l’Allemagne du Sud.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce ne furent pas les indulgences qu’il stigmatisa à Heidelberg mais la théologie scolastique en défendant les 40 thèses qu’il avait rédigées pour l’étudiant Leonard Bayer qui l’avait accompagné à Heidelberg. 28 d’entre elles étaient des thèses de théologie, 12 autres des thèses de philosophie. Ces dernières règlent son compte à Aristote et à la philosophie scolastique, se plaçant ainsi dans la tradition humaniste représentée à l’université de Heidelberg. Les thèses philosophiques sont plus novatrices. On y trouve déjà les éléments de la théologie luthérienne : la vanité des oeuvres humaines par opposition aux oeuvres de Dieu ; la fausse sécurité suscitée par les oeuvres des hommes ;  le rejet du libre arbitre : l’homme par sa seule volonté ne peut pas collaborer  à son salut ; la théologie de la croix plutôt que celle de la gloire : « il n’est pas suffisant ni profitable à personne de connaitre Dieu dans sa gloire et dans sa majesté s’il ne le connait pas aussi dans dans l’humilité  et l’ignominie de la Croix ». A coté de la croix et de l’humilité monastique, Luther insiste sur la foi, pur don de Dieu : «  Celui-là n’est pas juste qui oeuvre beaucoup , mais plutôt celui qui, sans oeuvre croit beaucoup au Christ ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Inutile de dire que Luther conquit son public. Il s’est adapté à son auditoire. Il se rend bien compte que sa théologie apparaît aux docteurs de Heidelberg «  comme quelque chose d’étranger ». Ses anciens maîtres d’Erfurt ne le reconnaissent plus. Il sont largués. «Mais, ainsi que l’écrit Luther à son ami Spalatin, les étudiants et toute la jeunesse pensent autrement et j’ai l’espoir insigne que, de même que le Christ s’est tourné vers les païens alors que les Juifs le rejetaient, de même sa véritable théologie, rejetée par les vieux    docteurs obstinés, se tournera vers la jeunesse. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Au milieu de cette jeunesse voici Bucer. Ce Bucer qu’avait-il fait jusque là ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Bucer avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous souvenons de sa jeunesse pauvre et studieuse. Né le 11 novembre 1491 à Sélestat dans une famille de tonneliers qui a du mal à joindre les deux bouts. Élevé par un grand-père pour le moins aimant après que les parents de Martin eussent émigré à Strasbourg pour y gagner plus confortablement leur vie. Autrement dit, abandonné ou presque. On pense qu’il suivit les cours de l’école latine où Beatus Rhenanus, son aîné de 6 ans, l’avait précédé. Mais on le suppute plus qu’on ne le prouve. Nous n’avons aucune trace historique ou écrite du passage du jeune Martin dans la prestigieuse école alors dirigée par Crato Hoffmann puis par Jérome Gebwiller qui remplace ce dernier en 1501. Nous savons cependant que sur l’initiative probable de son grand-père, il entra dans le couvent des dominicains de Sélestat en 1506-1507.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce dernier au milieu de la constellation des couvents de l’ordre des frères prêcheurs en Alsace depuis le début de l’aventure des ordres mendiants, possède encore quelques solides atouts. Fondé en 1282 dans notre ville, Il s’est réorganisé au début du XVIe siècle, adoptant, non sans mal et tardivement, en 1507, la réforme de la stricte observance. Il a conservé une réputation solide et a été dirigé épisodiquement par des prieurs qui ont fait carrière.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On s’accorde à dire que le couvent de Sélestat, possédait une bibliothèque bien fournie, suffisamment riche, pour permettre à un jeune avide de connaissance de nourrir sa curiosité. Le jeune Martin, en tout cas, s’y enrichit considérablement. Y a-t-il découvert les écrits d’Érasme de Rotterdam dont on parle beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur des couvents, dont on sait l’ardeur de vouloir réconcilier les belles lettres et la théologie, dont les <i>Adages </i>– ces commentaires de proverbes d’auteurs anciens — se répandent, dont <i>l’Éloge de la folie</i>, publiée en 1511 à Strasbourg, chez l’imprimeur Mathias Schurer, originaire de Sélestat, connaît un succès fracassant et inquiétant, inquiétant parce que cet objet littéraire non identifié interpelle, déclenchant des réactions indignées des gens d’Église, de l’université de Louvain et de Paris et de quelques moines espagnols : Une satire de toutes les folies humaines, un joyeux exercice de style caustique et piquant où la folie s’exprime à la première personne, une déclaration lyrique exaltant la folie de la croix. De quoi quelque peu secouer les consciences spirituelles endormies.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On ne sait pas si Bucer fut heureux à Sélestat au sein du couvent des frères prêcheurs. Il n’a pas dû passer inaperçu. Ses supérieurs l’ont remarqué et .semblent nourrir quelques grands desseins pour lui. À l’automne 1507, il est ordonné acolyte au couvent de Strasbourg, puis diacre, au même endroit, trois années plus tard. Le premier grade permet l’accès aux études de théologie. A-t-il été remarqué, montrant des dispositions réelles pour les études théologiques dont, à l’intérieur des couvents des dominicains, on sait qu’elles sont réservées aux futurs professeurs ? Aurions-nous là les ingrédients d’une carrière toute tracée, un cursus dominicain où les études sont nécessaires et solides depuis que Dominique les fonda en 1216 pour défendre la vraie foi et extirper l’hérésie ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Ordonné prêtre à Mayence en 1516, le voilà envoyé en janvier 1517 à la Haute École de Heidelberg qui conférait le titre de docteur aux membres de l’ordre, leur permettant ainsi, grâce à cette habilitation, d’enseigner dans les facultés de théologie. La voie de frère Martin est sur de solides rails. Il a 26 ans. À Heidelberg, il n’est pas dépaysé. Le couvent n’est pas tout à fait ce lieu de réaction et de conservatisme qu’il accabla, une fois qu’il l’eût quitté. La maison est plutôt accueillante à l’humanisme chrétien. On y serait plutôt favorable aux thèses d’Érasme et à ses émules. Bucer continue de profiter du riche enseignement prodigué par les frères. En bon humaniste, ardent partisan du retour aux sources, il se perfectionne en grec et en hébreu. Il explique à ses jeunes confrères étudiants les psaumes, le théologien scolastique du XIe siècle Pierre Lombard mais aussi Érasme, et se prépare lentement et sûrement à une carrière féconde de professeur d’exégèse et d’édition de commentaires bibliques.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La bibliothèque personnelle de Bucer d’après l’inventaire que nous en connaissons, daté de 1518, est parfaitement équilibrée entre ouvrages théologiques qui se rattachent à la grande tradition thomiste de l’ordre, et une autre bonne moitié d’ouvrages de rhétorique, d’histoire, de grammaire et de poésie, d’essence indubitablement humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">« Grâce à ses lectures étendues, écrit Jean Rott qui publia une partie de sa correspondance, à son excellente mémoire, à sa performance dialectique et à sa rapidité de réplique, il acquit dans les disputes religieuses, une aisance qui fit de lui un protagoniste tout désigné pour les débats et colloques des années à venir. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>L’incroyable rencontre </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Et voilà qu’à Heidelberg, il rencontre les 26 et 27 avril 1518, l’autre Martin, Luther ! Il assiste à la fameuse dispute dite de Heidelberg, où le frère augustin, Martin Luther, est invité à présenter au couvent local des augustins sa position, après son fameux coup d’éclat du 31 octobre 1517.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Dès le 1<sup>er</sup> mai, Bucer rend compte, avec enthousiasme à son ami Beatus Rhenanus de la dispute et de sa rencontre. Il connaît à peine Luther et le voilà conquis. Il a dîné avec lui. Il est subjugué. Il vante ainsi sa supériorité sur les contradicteurs de la dispute : « Ils avaient beau s’efforcer de le désarçonner avec leurs subtiles arguties, ils n’arrivaient pas à le faire reculer d’un pouce. Il répond avec une grâce étonnante, il écoute son adversaire avec une patience incomparable, il saisit et dénoue les nœuds des objections avec une subtilité toute paulinienne – pas du tout à la manière de Duns Scot — et par ses réponses courtes, fondées et exclusivement puisées au trésor des Saintes Écritures, il suscite l’admiration de tous, ou presque. »</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer commente les 28 thèses présentées par Martin Luther et prend position sur les 13 premières. Ce sont les thèses théologiques, plus que les thèses philosophiques qui sont une critique de l’aristotélisme qui retiennent son attention. Les thèses 1 et 25 constituent toute la base de l’argumentaire luthérien. La fondation de la théologie réformée est posée : ce ne sont pas les oeuvres qui justifient le croyant mais Dieu qui le justifie par la foi si l’homme place toute sa confiance sur le seul Christ :<i> Nicht der ist gerecht der vie tut, sonder wer ohne tun , viel an Christus glaubt.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Bucer adhère à l’essentiel des thèses de Luther, mais y apporte cependant quelques nuances. Certes la foi seule précède et l’emporte sur les actes mais la bonne attitude du chrétien importe aussi, ne découle-t-elle pas de la foi ? Bien sûr que nous sommes indignes de nous présenter devant Dieu et que nous somme pécheurs devant la loi de Dieu, mais le Christ nous donne les moyens d’affronter celle ci par l’Esprit saint. L’énergie en Christ c’est l’Esprit saint qui nous la donne.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer pour impressionné qu’il soit, n’est plus tout à fait au début de son cheminement spirituel. Érasme et Thomas d’Aquin ont également contribué à sa formation intellectuelle et spirituelle. Il n’en est plus à la page blanche où tout peut s’imprimer encore.</p>
<p style="text-align: justify;">Au moins autant que ses idées, c’est la personnalité de Luther qui le fascine. Il voit bien la différence entre ce dernier et Érasme, son modèle jusque-là.  Luther est plus radical voire révolutionnaire qu’Érasme. Plus direct, il ne se contente pas d’insinuer mais il affirme et assène ses vérités. Pour le reste, au moment de la rencontre de Heidelberg, il voit surtout ce qui les rapproche ou qu’ils partagent : l’importance de la Bible, la références aux Pères de l’Église,  la figure centrale du Christ, la Foi et la vie en découlant.</p>
<p style="text-align: justify;">Luther, qui avait probablement été méfiant vis-à-vis d’un représentant d’un ordre qui continuait à être celui des inquisiteurs, ne fut pas insensible à cette rencontre. Dans une lettre à son ami Spalatin, conseiller du duc de Saxe Frédéric le Sage, il en parle ainsi : « C’est sans doute le seul moine sincère de son ordre, un jeune homme qui promet beaucoup. Il m’a accueilli à Heidelberg avec un cœur avide et pur et nous avons pu en parler ensemble. Il est digne d’amour et de fidélité , et aussi d’espoir. »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Destins croisés</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure,  Bucer est encore dominicain, convaincu &#8211; il n’est pas le seul ;- que l’église pouvait être réformée de l’intérieur en revenant à la Bible, aux pères de l’Église, tout en s’appuyant sur l’illustre Thomas d’Aquin, qui fut dominicain avant lui, Érasme qu’il continue de vénérer et qu’il veut même rencontrer à Louvain et Luther pour qui il s’est pris d’une passion intellectuelle et spirituelle subite. Un coup de foudre !</p>
<p style="text-align: justify;">En mai 1520, le chapitre provincial de Francfort-sur-le-Main le confirme comme <i>magister studentium</i> à Heidelberg. C’est une promotion assurément méritée. On n’a rien à lui reprocher. La preuve, on le promeut. La porte du doctorat en théologie lui est ouverte. Mais le monde de l’Eglise est en train de changer. Bucer a eu le temps de s’en apercevoir. Il a voyagé à Francfort en 1518, à Bâle en 1519. On le retrouve plusieurs fois à Spire en 1520, à Francfort et à Strasbourg également. Les écrits de Luther se sont répandus dans les imprimeries de la région, à Strasbourg, notamment, où huit d’entre eux sont imprimés en 1518 et une vingtaine en 1520.</p>
<p style="text-align: justify;">Revenons à Luther. la question des indulgences s’est quelque peu déplacée. C’est l’autorité au sein de l’église qui devient le principal enjeu entre ses partisans et adversaires. Le 12 octobre 1518, le cardinal Cajetan le rencontre à Augsbourg en marge de la diète d’Empire et lui ordonne de se rétracter. Luther refuse puisqu’il ne s’est écarté ni de l’Écriture ni des Pères de l’Eglise et que la vérité est maîtresse même du pape.</p>
<p style="text-align: justify;">Les divergences sont de plus en plus nombreuses. En 1519, alors que Charles Quint est devenu empereur, a lieu la dispute de Leipzig où Luther s’oppose à Jean Eck, autre théologien fidèle à Rome. Luther affirme que le pape et les conciles peuvent se tromper. Selon lui l’Eglise n’a pas besoin d’un chef terrestre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Les bornes, tant est qu’elles existent, semblent être franchies. Tandis que son procès d’hérésie suit son cours, les Facultés de Théologie de Cologne et de Louvain condamnent comme hérétiques les affirmations tirées de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Les trois grands traités de Luther de 1520 n’arrangent guère les choses. ( <i>A la noblesse chrétienne, La papauté de Rome, Prélude à la captivité babylonienne de l’Eglise). </i>Luther y critique la distinction entre clercs et laïcs, les prétentions terrestres de la papauté et la conception traditionnelle des sept sacrements.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa lettre dédicace à la <i>Liberté du chrétien </i>(octobre 1520), on peut lire ces fortes paroles : « Léon, tu te trouves là comme un agneau au milieu des loups, comme Daniel au milieu des lions et comme Ézechiel, tu as ta demeure parmi les scorpions. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le 15 juin 1520n la bulle <i>Exsurge Domine </i>condamne 41 affirmations tirées de ses écrits et lui donne 60 jours pour se rétracter sous peine d’excommunication. Lorsqu’à l’automne, il apprend la nouvelle, il prend la plume contre « la bulle exécrable du pape »  et demande la réunion d’un concile libre contre le pape Léon X.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 3 janvier 1521, la bulle <i>Decet Romanum Pontificem </i>l’excommunie avec ses partisans.</p>
<p style="text-align: justify;">Les 17 et 18 avril 1521, il est entendu à la diète de Worms en présence de l’empereur. On lui demande une dernière fois de se rétracter en révoquant le contenu de ses doctrines et livres. Il refuse, une fois encore. Il faudrait le convaincre par l’Écriture et par d’évidentes raisons, sa conscience, proclame-t-il est captive de la parole de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 26 mai 1521, l’Edit de Worms le met au ban de l’Empire et ordonne la  destruction de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais Frédéric le sage l’a déjà mis à l’abri à la Wartburg.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à Bucer, cette année 1521 aura elle aussi été déterminante. Il est  relevé de ses voeux monastiques en avril 1521. Il rejoint, après quelques péripéties, l’Ebernburg, le château fort de Franz von Sickingen, qui abrite déjà le chevalier Ulrich von Hutten qui l’avait décrit comme « une auberge de justice » et Johannes Oecolampade, le futur réformateur bâlois, dont, bien plus tard, Bucer épousa la veuve Vibrandis Rosenblatt.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous sont en rupture de ban et de plus en plus acquis aux idées de Luther. Ils s’inquiètent même pour sa personne et craignent que sa convocation à la diète de Worms ne le jette dans la gueule du loup. Ceux de l’Ebernburg sont prêts à l’accueillir et envoient Bucer pour l’intercepter. Bucer le rencontre à Oppenheim, tente de le convaincre mais échoue. Luther va poursuivre sa route, et en homme libre se défendre envers et contre tous.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer est plus que jamais martinien. En 1520, quand Luther publie son manifeste à la noblesse allemande, il écrit, enthousiaste à Georges Spalatin :  Ô divin sauveur, c’est la quintessence de la piété ! il n’y a pas un seul mot  contre lequel je trouverai un argument dans la Bible. Au contraire, cet écrit me renforce dans les convictions que j’avais déjà : cet homme est, sans aucun doute , vivifié par l’esprit du Christ et irrésistiblement poussé par lui ».</p>
<p style="text-align: justify;">On sait que Bucer lui resta fidèle jusqu’au bout. Malgré les vicissitudes qui accompagnèrent l’édification du protestantisme allemand, malgré les humeurs et les emportements de Luther. Quand se déchaînèrent quelques vives critiques  contre l’ancien moine Augustin après sa mort, le 18 février 1546, c’est encore Bucer qui monta au créneau, écrivant : « Je sais que beaucoup de personnes haïssent Luther. Et pourtant il est sûr que Dieu l’a beaucoup aimé et qu’il ne nous a pas donné pour L’Évangile d’instrument plus saint et plus efficace que lui. Luther avait des défauts, de grands défauts même. Mais Dieu les a acceptés et pris à son service, lui donnant plus qu’à aucun autre mortel un esprit puissant et une force divine pour annoncer son fils et vaincre l’Antéchrist. Celui que Dieu a pleinement accepté et attiré à lui, celui qui a lutté contre le mal comme personne d’autre, comment moi, pauvre serviteur, misérable pécheur dont le zèle pour la justice est si faible, comment pourrais-je le rejeter et le réprouver pour des défauts qu’il ne faut certes pas louer, mais n’avons nous pas l’habitude d’exiger l’indulgence pour nos propres défauts qui sont bien plus graves ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Cet hommage sincère à l’oeuvre de Luther prend une résonance particulière dans cette année de célébration et de commémoration. Elle ne fait pas de Luther un saint, elle nous rappelle qu’il fut un homme de son temps, elle nous invite aussi à le considérer comme un homme pour notre temps . Tout comme  Bucer d’ailleurs. Tant du point de vue confessionnel qu’en dehors. Luther a trouvé dans l’histoire une place importante. La confessionnalisation et le territorialisme du christianisme occidental sont une donnée toujours actuelle.   Vatican II a montré ce que Luther a pu amener au catholicisme. Luther serait -il un maître commun pour toutes les Eglises ? Le dialogue luthériens -catholiques aboutissait en 1983 au document commun <i>Martin Luther, témoin de Jésus-Christ.</i> Il nous apprenait «qu’il nous est possible aujourd’hui d’apprendre ensemble chez Luther». En autres, par son témoignage rendu au message biblique de la justice gratuite et libératrice de Dieu, la priorité de la parole de Dieu dans la vie, dans l’enseignement et le service de l’église, la grâce comme relation personnelle de l’homme à Dieu, l’exhortation à l’Église à se laisser constamment réformer par la parole de Dieu…</p>
<p style="text-align: justify;"> Quant aux thèmes plus généraux, non strictement confessionnels portés par Luther et Bucer reconnaissons que la liberté de l’homme, l’esprit critique, l’effort de discernement, le refus de sacraliser la réalité du monde, le rôle de l’éducation, l’esprit de concorde, la tolérance, la recherche du dialogue, l’engagement social, l’engagement quotidien sont des préoccupations plus que jamais actuelles !</p>
<p style="text-align: justify;"> Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. C’est ce qui advint !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Pour en savoir plus :</i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551), Un réformateur et son temps</i>, Strasbourg, PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">Hartmut Joisten, <i>Martin Bucer, un réformateur européen</i>, Strasbourg, Librairie Oberlin, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Eur</i>ope, catalogue d’exposition à l’occasion du 500<sup>e</sup> anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer 1491-1991. Strasbourg, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Herder, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i>, sous la direction de Pierre Gisel Puf, 1995, 2006.</p>
<p style="text-align: justify;">Heinz Schilling,<i> Luther</i>, Paris, Salvator, 2014</p>
<p style="text-align: justify;">Marc Lienhard, <i>Luther</i>, Genève, Labor et Fides, 2016</p>
<p style="text-align: justify;">Matthieu Arnold, <i>Luther</i>, Paris, Fayard, 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Le vent de la Réforme, Luther 1517</i>, Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Olivier Jouvray, Fillipo Cenni, Mathieu Arnold ( conseiller historique) <i>Luther</i>, Bande dessinée, Glénat, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Opéra <i>Luther ou le mendiant de la grâce</i>, livret Gabriel Schoettel, musique Jean Jacques Werner, Strasbourg, automne 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, conférence au Foyer protestant Martin Bucer de  Sélestat, octobre 2017</strong></em></p>
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		<title>Le mythe du juif errant</title>
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		<pubDate>Tue, 31 Mar 2020 09:18:22 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Avant de devenir un mythe, la légende du juif errant s’inscrit dans l’histoire. Elle apparaît dans l’Europe chrétienne au début du XIIIe, cité dans une chronique latine de Bologne et par un chroniqueur anglais du nom de Roger de Wendower, &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/le-mythe-du-juif-errant/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i><a href="http://www.histoires-alsace.com/le-mythe-du-juif-errant/download-1/" rel="attachment wp-att-687"><img class="alignleft size-full wp-image-687" alt="download-1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/03/download-1.jpg" width="198" height="255" /></a></i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Avant de devenir un mythe, la légende du juif errant s’inscrit dans l’histoire. Elle apparaît dans l’Europe chrétienne au début du XIIIe, cité dans une chronique latine de Bologne et par un chroniqueur anglais du nom de Roger de Wendower, auteur d’une chronique universelle <i>Flores Historiacum</i> (1204-1234). Les deux documents, repris par Matthieu Paris dans la première moitié du XIIIe, s’appuient sur le témoignage d’un archevêque d’Arménie qui a voyagé en Angleterre en 1228 et qui aurait rencontré ce témoin de la mort du christ.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle, en 1602, qu’une nouvelle version parue à Leyde aux Pays-Bas fixe son identité à travers les traits du cordonnier juif Ahasvérus, témoin hostile au Christ, serviteur du grand prêtre, qui a refusé à Jésus portant la croix, de faire une pause devant la porte de son échoppe. Ce qui lui valut d’être condamné par le Christ à errer dans le monde jusqu’à la fin des temps. Cette histoire ne figure pas dans l’Évangile. référence à une citation de l’Évangile de Jean : <i>Si je veux qu’il demeure jusqu’à ce que je vienne, que t’importe </i>ne s’adresse pas à lui mais à Pierre<i>… </i>À noter que ce n’est qu’à ce moment-là que son statut de juif est vraiment officialisé. Juste là, il était tantôt juif, tantôt romain, portier chez Ponce Pilate sous le nom de Carthaphilos,  ou l’un de ses soldats qui le mène à la crucifixion sur le chemin du Golgotha. Une autre fois, il était Malchus qui, entre autres, au mont des oliviers arrêta le Christ et fendit l’oreille à Pierre. Ou encore Longinus qui transperça le flanc du Christ pour constater sa mort.</p>
<p style="text-align: justify;">Le texte de 1602 est en quelque sorte fondateur. Sa diffusion en Allemagne est rapide. Elle gagne l’Europe du nord, la Baltique, et les pays latins, la France, l’Espagne et Italie. Ahasverus change parfois de nom, il devient Isaak Laquedem en Hollande et Juan Espera-en-Dios (espère en Dieu) en Espagne. Si le récit s’enrichit à chaque fois de quelques détails, le témoin de la mort du Christ devient progressivement le symbole du destin du peuple juif condamné à l&rsquo;exil à travers les siècles. Avec les stéréotypes qui l’accompagnent : l’errant, l’étranger, le non intégré, le génial mais aussi le dégénéré et le décadent qui trouveront dans l’antisémitisme radical nazi leur paroxysme.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est qu’entre-temps, Ahasvérus est devenu un mythe. À l’époque romantique, il change de statut. Et devient le représentant universel de la destinée humaine dans son ensemble, le voyageur en chemin vers la rédemption et en même temps, romantisme oblige, celui qui est frappé par le mal du siècle pouvant aller du scepticisme au nihilisme. Personnage de roman assurément. Goethe en 1774 s’y colle. Il est à la recherche d’un personnage mythique qu’il trouvera finalement dans Faust. Chez Shelley et Byron, Ahasvérus est le pair de Caïn et de Prométhée ; chez Nikolaus Lenau, il côtoie Don Juan et Faust. Lenau le place dans un admirable paysage autrichien avant qu’en 1844 <i>Le juif errant </i>d’Eugène Sue devienne une sorte de défenseur de la classe ouvrière contre les Jésuites. Autrement dit un héros de roman réaliste. L’élément merveilleux qui fit, si j’ose dire, son charme semble l’avoir quitté. Alexandre Dumas s’empara du sujet pour en faire son œuvre magistrale, une fresque complète de l’histoire de l’humanité. Publié en feuilleton en 1852 dans le journal <i>Le Constitutionnel</i>, il fut victime de la censure du Second Empire, effraya les catholiques et mécontenta les juifs. On l’accusa à tort d’antisémitisme. Dans La nouvelle d’Apollinaire, <i>Le passant de Prague</i> (1910), il est un pilier de tavernes et grand consommateur de catins et semble avoir accepté son sort : « <i>Des remords ? Pourquoi ? Gardez la paix de l’âme et soyez méchant. Les bons vous en sauront gré. Le Christ, je l’ai bafoué. Il m’a fait surhumain. Adieu ! </i>»</p>
<p style="text-align: justify;">Ce personnage de roman est un utile recours pour philosophes. Kiergegaard dans <i>Ou bien… Ou bien (1843)</i> en fait la figure du désespoir, à côté de Don Juan qui personnifie la jouissance et Faust, le doute. Il continue de nourrir l’imaginaire. Gustave Doré l’illustre en 1857, Schubart, à la fin du XVIIIe, l’intègre dans une rhapsodie intitulée <i>Der ewige Jude</i>. Le roman de Sue inspire Fromental Halévy qui lui dédie un opéra en 5 actes, <i>Le Juif errant e</i>n 1852. Plus près de nous, Peter Jona Korn a composé une symphonie intitulée <i>Ahasver</i>, dans les années 1989-1990 alors qu’en 2003 un groupe de métal finlandais compose un titre baptisé <i>The Wandering Jew.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Le cinéma ne pouvait être insensible, cinéma muet (<i>Der Golem wie er in die Welt kam, 1920)</i>, cinéma nazi,<i> Der ewig Jude (</i>1940) qui est aussi le titre de l’exposition allemande qui se déroula au <i>Deutsches Museum </i>à Munich en 1937. Plus généralement, il devient le bouc émissaire idéal de l’idéologie nazie. Alfred Rosenberg, en 1930, dans son <i>Mythe du XXe siècle</i>, relie le stéréotype du juif errant avec le parasitisme des Juifs alors que Heinrich Himmler en fait le <i>Führer der mörderischen Untermenschen</i> en 193<i>5.</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>M</i>ais il n’a jamais cessé d’être une source d’inspiration littéraire, pour Leo Perutz dans <i>Le marquis de Bolivar</i> (<i>1920</i>), Borges dans <i>l’Immortel </i>en 1949, Gabriel Garcia Marquez, Friedrich Durrenmatt, Stefan Heym le grand écrivain de la DDR qui publie en 1981 un roman qui fit date sobrement intitulé <i>Ahasver</i>.  Pour le Hongrois Imre Madách dans la Tragédie de l’homme,(1861) l’errance ahasvérienne  à travers les âges n’est que le châtiment subi par Adam et Eve.  La France ne fut pas insensible à sa séduction. Maxime Alexandre a écrit une pièce en trois actes en 1946,<i> Le Juif errant</i>. Simone de Beauvoir s’y frotta. Dans <i>Tous les hommes sont mortels</i>, Fosca est le juif errant. Albert Cohen dans son roman <i>Belle de Seigneur </i>(1968) décrit le personnage de Solal, déguisé en juif errant pour séduire Ariane. Jean d’Ormesson (1990) en fait un esthète, humble, érudit et même sage à force de vivre éternellement. Personnifiant l’humanité entière plutôt qu’un seul peuple. Mais, retour aux sources, c’est à Jérusalem que tout commença. Laissez vous guider par Hervé de Chalendar.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner,  Café de l&rsquo;humanisme de Sélestat, 29 février 2020</strong></em>, consacré au livre de Hervé de Chalendar,<em> L&rsquo;homme au milles vies, Mémoire du juif errant</em>,  Editions du Signe, 2019</p>
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		<title>Le compositeur Victor Nessler ( 1841-1890), De la gloire à l&#8217;oubli!</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jan 2017 16:06:06 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[N’eût été la belle et inattendue initiative de Baldenheim de consacrer à son enfant le plus illustre, Victor Nessler, une statue, qui parlerait aujourd’hui de celui-ci, jadis, c’est-à-dire dans la deuxième moitié du XIXe siècle, compositeur musical de talent, célébré de &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/le-compositeur-victor-nessler-de-la-gloire-a-loubli/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/le-compositeur-victor-nessler-de-la-gloire-a-loubli/th-5/" rel="attachment wp-att-666"><img class="alignleft size-full wp-image-666" alt="th" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2017/01/th4.jpg" width="283" height="300" /></a>N’eût été la belle et inattendue initiative de Baldenheim de consacrer à son enfant le plus illustre, Victor Nessler, une statue, qui parlerait aujourd’hui de celui-ci, jadis, c’est-à-dire dans la deuxième moitié du XIXe siècle, compositeur musical de talent, célébré de son vivant et oublié depuis lors ? Ce n’est pas rien que d’édifier une statue aujourd’hui. Ce qui fut autrefois un signe naturel de distinction et de reconnaissance est devenu rare sinon suspect. Il faut aller dans quelques dictatures éparpillées dans le monde pour en trouver l’usage.<br />
Mais le fait est -regardez autour de vous- qu’on érige de moins en moins de statues. Demandez aux statuaires, tous surpris qu’on vienne les solliciter pour cette pratique d’un autre âge. Aux gloires contemporaines, on donne plutôt quelques médailles, un nom de rue, voire de place ou d’édifice. Si vous tombez en disgrâce, on remplacera la plaque et le tour est joué. Économie de temps, économie de moyens !<br />
Honneur donc à Baldenheim d’avoir osé revenir à une pratique ancestrale qui exprime à la fois la gratitude et l’admiration pour la personne représentée et célèbre le talent de l’artiste choisi. Si l’image est à la hauteur du modèle, voilà le succès de l’un et de l’autre assuré. Point de Liberté sans Bartholdi, point de Bartholdi sans la Liberté</p>
<p><strong><em>Une enfance musicale à Baldenheim puis à Barr</em></strong><br />
Gloire aussi à Baldenheim de ne pas avoir oublié Victor Ernest Nessler qui lui dut l’oublier bien vite,s’en est-il seulement souvenu ? Il s’est contenté d’y naître, le 29 janvier 1841, au presbytère protestant plus précisément, et il quitta la localité à l’âge de sept ans, son père, pasteur, étant muté à Barr. Mais, ce n’est pas aux parents et donc éducateurs, nombreux dans la salle, que j’apprendrai combien déterminantes et formatrices pour l’avenir sont les années de prime jeunesse. Prenez pour exemple le grand poète que fut Jean-Paul de Dadelsen (1913-1957), qui jamais n’oublia les années passées à Muttersholtz et dans le Ried environnant. Il ne faut jamais sous-estimer le génie des lieux, le <em>genius loci</em>, et nous nous garderons bien de fixer des limites à son action créatrice et protectrice. C’est à Baldenheim qu’il montra, à peine âgé de quatre ans, des dons particuliers pour la musique, jouant au piano » sans avoir reçu d’autres leçons que celles que lui donnaient son instinct musical et le modèle fourni par sa sœur étudiant le piano » (Camille Schneider, 1970, p.166).</p>
<p style="text-align: justify;">Victor est né au presbytère protestant de Baldenheim, bâtisse alors déjà vénérable mais toujours solide dont la construction remontait à 1684. Il est le 5e enfant du pasteur Charles Ferdinand Nessler et de son épouse Wilhelmine (Mina) Kampmann). Les deux familles sont issues de familles de pasteurs depuis quelques générations. Le père, originaire de Gumbrechtshoffen dans le nord de l’Alsace sera successivement pasteur de Baldenheim, Barr puis Durstel, la mère est fille de pasteur, descendante d’un pasteur piétiste qui officiait à Bischwiller. Le jeune Victor est baptisé cinq jours après sa naissance, le 3 février, par le pasteur Keller de Muttersholtz ; Charles Kuss, juge de paix, est son parrain et Victoire Kastler, sa marraine.</p>
<p style="text-align: justify;">Un baptême protestant donc dans un village qui l’est majoritairement. La Réforme fut introduite en 1576 dans cette possession wurtembergeoise, tenue en fief par la famille des Ratsamhausen. Au moment où naît Victor Nessler, le simultaneum, introduit au XVIIIe siècle, est toujours en vigueur. La paix religieuse y est fragile. L’exercice simultané des deux cultes est une source permanente de conflits. Des affrontements violents ont même lieu en 1843, du temps où le père de Victor, Charles Ferdinand (1801-1883) officiait à Baldenheim. Ce n’est que peu de temps avant la dernière guerre que la communauté catholique locale eut son église, dédiée à saint Louis.</p>
<p style="text-align: justify;">Les amateurs de généalogie ne seront pas insensibles au fait que Victor Nessler est, du côté de sa mère, cousin au 10e degré de Ludwig van Beethoven et descendant, à la douzième génération, de l’illustre humaniste Sébastien Brant, auteur à la fin du XVe siècle, en 1494, de la très célèbre Nef des fous, le Narrenschiff.</p>
<p style="text-align: justify;">Il a 7 ans à peine quand il quitte Baldenheim pour Barr où son père vient de prendre ses fonctions de pasteur. Toujours aussi passionné de musique. Il reçoit ses premières leçons de piano de l’organiste des lieux, Wenning. Il progresse vite, il passe pour un petit prodige que Strasbourg vient solliciter pour organiser des concerts, ce que son père refuse catégoriquement. Trop jeune et tout à fait inapproprié : son père le destine au ministère pastoral, une tradition familiale.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Premiers succès strasbourgeois</strong></em><br />
En 1854, Victor entre en 3e littéraire au gymnase protestant de Strasbourg. Un lycée prestigieux de la place qui continue de former les élites protestantes et notamment ceux qui se destinent à la voie pastorale. Il y passe son bac et s’inscrit, en 1861, à la Faculté de Théologie. Le chemin semble tracé. Il habite tout à côté de Saint-Thomas sur la place éponyme. La chambre est modeste mais propice à s’adonner à sa passion, voire à la méditation. Elle dispose d’un piano droit. « <em>La fenêtre unique donnait sur un jardinet, la vigne vierge qui l’encadrait la faisait ressembler à un cloître.</em> » (Camille Schneider, 1970, 166)<br />
Il y reçoit ses amis, les jeunes Schuré, Fébvrel et Schneegans, les deux premiers taquinent la plume, Nessler les met en musique. Sous l’œil bienveillant et complice de leur propriétaire, Madame Wild, qu’ils appellent tante Wild. Edouard Schuré, qui a le même âge que lui, y compose la plupart de ses « chants de la montagne ». Nessler met en musique les psaumes 125, 126 et 137. Ils sont exécutés par le <em>Sternenkränzel</em>, la chorale de Théophile Stern dont Nessler, qui en outre dispose d’une belle voix de baryton, est un membre actif. Le psaume musical 137, Sur les bords des fleuves de Babylone, est joué en 1862 au Temple Neuf et rapporte la somme de 700 francs que Nessler, aussi généreux que pourtant démuni, envoie à la ville de Barr pour ses pauvres.</p>
<p style="text-align: justify;">Le troisième larron, Edmond Febvrel écrit le livret de l’opéra Fleurette (histoire de l’amour malheureux entre Henri IV et la fille de son jardinier qui mit fin à ses jours en se jetant dans l’étang de Garennes). Nessler le met en musique. L’œuvre est même représentée au théâtre municipal de Strasbourg, le 15 mars 1864. Le succès est immédiat, mais il est encombrant. Peu compatible avec le sacerdoce auquel se destinent les jeunes hommes. La faculté de théologie voit toute cette agitation musicale d’un mauvais œil, elle détourne ses étudiants de leur véritable objectif. Elle ne saurait tolérer que la musique l’emportât sur la théologie. Qu’elle la serve tout au plus, c’est déjà suffisant. La petite équipe ne cède pas. La majorité interrompt ses études de théologie. Edmond Fébvrel ira enseigner au collège de Bouxwiller. Nessler s’en ira parfaire son éducation musicale à Leipzig, non sans avoir accompagné son ami Schuré dans un long voyage le long du Rhin pour étudier, à sa source même, et à l’exemple de Herder et de Goethe, la chanson populaire, le Lied allemand.<br />
Ils sont amis proches, ils le seront encore davantage quand Edouard Schuré deviendra son beau-frère, épousant en 1866, Mathilde, la sœur aînée de Victor. C’est Schuré qui nous dresse ce beau portrait de Nessler du temps de leur complicité strasbourgeoise.<br />
« C<em>’était un garçon énergique, d’apparence rude, d’une indépendance sauvage, au fond d’une extrême sensibilité. Quand il improvisait au piano, avec ses cheveux bruns bouclés et ses yeux bleu foncé, des yeux de dompteur d’un éclat magnétique, alors ce paysan du Danube devenait beau. Il semblait vraiment inspiré, quand ses mains tiraient en se jouant des torrents d’harmonie du clavier d’ivoire et qu’il joignait sa belle voix de baryton. Que ce fussent des chansons populaires ou des lieds de sa composition, sous le fluide électrique enveloppant qui s’échappait de toute sa personne, les jeunes filles et les femmes mariées tombaient amoureuses de lui. Il fit, à Strasbourg, plus d’une passion en donnant des leçons de musique. Je le rencontrai un jour dans une petite société, où il fit entendre de ses compositions après avoir fait tourbillonner un groupe de jeunes filles, en leur jouant des valses d’un mouvement accéléré. Je fus étonné de cette inspiration spontanée, de cette puissance primesautière d’expression et de cette action magnétique immédiate sur les autres. C’étaient des dons que je n’avais pas, mais loin de les envier, j’étais heureux de les rencontrer chez un autre et de les saluer à cœur joie. Je devins sur le champ l’ami intime de ce compositeur plein de développement</em> (Edouard Schuré, le rêve d’une vie, Paris 1928) ».</p>
<p><strong><em>En route pour Leipzig</em></strong><br />
Leur complicité est réelle, ils s’étonnent l’un l’autre, ils se surprennent. Schuré écrivant à sa fiancée Mathilde n’est pas avare de confidences. Il relate avec force détails leur escapade sur le Rhin, les soirées musicales chez Frau Naumann à Bonn, les réticences de cette dernière à l’art de Nessler, la capitulation qui s’ensuivit quand elle s’écria Prachtvoll ! à son exécution du psaume 137, assurément le psaume préféré de Victor, en un mot « la victoire du génie naturel sur les préjugés de l’éducation et de l’école » pour citer exactement Edouard Schuré.</p>
<p style="text-align: justify;">Prolongeons encore un peu avec les lettres de ce dernier «<em> Notre plus ravissante promenade a été celle de Bad Godesberg. Les paisibles villages ont un charme de paix et d’innocence qui pénètre. Si vous aviez été avec nous comme vous auriez joui ! Victor, enfin a compris la beauté des bords du Rhin qu’il ne voulait pas admettre d’abord. Les Volkslieder chantés le dimanche pour les jeunes paysannes ont achevé l’enchantement. C’était vraiment beau à voir le véritable artiste captivé par les simples mélodies du peuple et se retrouver tout entier dans cette musique</em>. »</p>
<p style="text-align: justify;">Que retenir de tout cela ? Quelques premières indications d’un garçon doué qui se métamorphose devant un piano, qui aime séduire et divertir composer des lieds et jouer de la valse, soit une forme de légèreté qui va butiner du côté des chansons populaires avant de se muer parfois en quelque chose de plus grave qui le fait illustrer des psaumes, traces à jamais profonde d’une éducation protestante et d’une filiation pastorale.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne doit pas être totalement perdu à Leipzig qu’il a choisi parce que la ville est férue de musique qu’on joue beaucoup et qu’on enseigne davantage encore. Il est là pour apprendre et pour travailler. Avec la bénédiction tardive d’un père qui se doute bien que Victor ne sera jamais pasteur. Au moment de son départ, il a vis-à-vis de son fils cette formule aussi tendre que vacharde qui vaut cependant consentement : « Victor, si tu ne réussis pas, tu seras simple organiste dans l’église où tu aurais pu monter sur chaire. »</p>
<p style="text-align: justify;">A Leipzig donc depuis 1864, à Leipzig qu’on appelle aussi Le petit Paris. Intéressant, car nous sommes toujours sous l’Empire de Napoléon III en France d’où vient Nessler et dans l’inconsciente et peut être à ce moment chimérique idée d’une unité allemande qui n’existait pas, dont on rêvait peut-être mais pas nécessairement dans l’espoir concret de le vivre un jour. Personne alors ne pouvait imaginer que sept ans après ce serait fait, et à Versailles, en outre !</p>
<p style="text-align: justify;">Doublement intéressant pour nous autres Alsaciens que de constater qu’on pouvait, dans une Alsace française depuis deux siècles, parfaire ses études artistiques aussi bien à Paris qu’à Leipzig bien avant le désastre de Sedan. Cela en dit long sur les flux culturels, la permanence de certains liens, les circuits de formation, la réputation des maîtres, la soif d’apprendre des élèves alsaciens qui savent faire la part des choses et connaissent la géographie des lieux artistiques. L’ouest pour les arts de la peinture, l’est pour l’art musical. Il y a des réputations durables.</p>
<p style="text-align: justify;">A retenir donc que Victor Nessler alla faire ses études en Allemagne en tant que citoyen français, en pleine conscience, parce que l’enseignement était de qualité et qu’on y trimait… à l’allemande. Il habite une petite chambre de la Schützenstrasse, dispose d’un vieux piano pour faire ses gammes, se perfectionne auprès d’éminents professeurs dont les noms ne disent plus rien ou si peu à personne comme Moritz Hauptmann, Edouard Bernsdorf, et de quelques chefs d’orchestre ou compositeurs à la notoriété guère plus assurée, Karl Reineke ou Ignaz Moscheles. Encore que Reinecke, formé par Mensdelsohn et Schumann disposait alors d’une notoriété reconnue. Il est le directeur du Conservatoire de Leipzig qui accueille Nessler et l’histoire de la musique lui reconnait un indéniable mérite  dans le dévelopemment, la promotion et l’esthétique de la mise en musique des Lieders .</p>
<p style="text-align: justify;">Nessler  est dur à la tâche, il besogne, il accumule. Il énumère dans une lettre à sa sœur Mathilde, peu de temps après son arrivée, tout ce qu’il a déjà composé depuis qu’il est à Leipzig : 15 chœurs d’homme, trois Lieds et un quatuor. On ne peut pas dire qu’il roule sur l’or, les premières années furent financièrement dures, il tire le diable par la queue, plus étudiant ou artiste sans le sou que musicien installé. Il a du mal à s’acclimater. Leipzig, ce n’est pas Strasbourg, qui serait presque méridionale comparée à elle, et l’Alsace, terre rhénane, c’est quand même autre chose que la lointaine et froide Saxe. Il y retourne de temps en temps et une fois même pour se marier et épouser sa fiancée depuis onze ans, Marie Marguerite Julie Ehrmann, une demoiselle strasbourgeoise, le 27 mai 1872. C’est le soutien financier de son ami Schuré, devenu six ans auparavant son beau-frère qui lui permet d’envisager de fonder une famille.</p>
<p><strong><em>Edouard Schuré</em></strong><br />
Edouard Schuré, l’ami à la fois proche et lointain et pourtant tellement déterminant dans l’évolution de Victor Nessler. Il a fait, lui aussi son chemin depuis leur escapade rhénane. Quand il était élève comme Nessler au gymnase de Strasbourg, Albert Grün, un de ses professeurs, réfugié politique allemand, l’a initié à la littérature allemande et à la philosophie de Hegel. Il est le type même de l’intellectuel alsacien, une espèce en réalité rare, qui possède déjà avant 1870 une double culture.</p>
<p style="text-align: justify;">Esprit ouvert, d’une curiosité universelle, il assiste le 10 juin 1865 à la première représentation de Tristan et Isolde à l’opéra de Munich. C’est un choc. Le voilà wagnerien. Passionnément ! Il fait la connaissance du compositeur qui a alors 52 ans. Ils vont se revoir souvent et entretenir une riche correspondance longtemps amicale. Il s’établit à Berlin, y fréquente assidûment les salons littéraires avant de changer radicalement d’horizon et de s’installer, en 1866, avec sa jeune femme à Paris. Il publie, dans la capitale française, son Histoire du Lied, fréquente les milieux littéraires parisiens, papillonne dans les salons de la comtesse d’Agoult, rencontre quelques personnalités qui comptent : Ernest Renan, Jules Michelet, Hippolyte Taine et Jules Ferry.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1869, dans la Revue des deux Mondes, il publie un article fondateur sur Wagner, à l’origine de la découverte et de l’engouement du wagnerisme en France. La guerre franco-allemande de 1870 n’interrompt pas immédiatement la relation entre les deux hommes même si Schuré se montre souvent agacé par la virulence anti-française de Wagner. En 1875, il publie l’Histoire du drame musical où il analyse chaque drame wagnérien. Schuré admire l’œuvre grandiose de Wagner et son caractère universel. Mais il supporte de moins en moins son chauvinisme prussien, sa haine de la France, son nationalisme outrancier. En 1876, il rencontre Wagner pour la dernière fois à Bayreuth et n’y retournera plus, s’éloignant définitivement d’un homme dont il aura préféré l’œuvre à la personnalité. Il écrit dans une lettre : « <em>Wagner, qui avec son génie colossal a tous les défauts des Allemands au centuple degré, plus les siens qui sont légion, Wagner qui est insolent comme un manant, vindicatif comme une harpie et méchant comme un démon, avait déjà tout fait pour se rendre impossible en France </em>»</p>
<p style="text-align: justify;">Mais cet homme de passion qui n’oubliera jamais Wagner connaîtra une passion plus exclusive encore quand il rencontre en 1871, Marguerite Albana Mignaty, grecque originaire de Corfou, qui dirige un salon littéraire à Florence « <em>Par une attraction magnétique instantanée le coup de foudre était sur nous.</em> » écrit-il, subjugué. Cette passion ravageuse changea totalement Schuré et ne s’acheva qu’à la mort de Marguerite en 1887. Sans Marguerite, belle, intuitive, dominatrice, grecque d’origine à l’éducation anglaise enrichie par une expérience indienne qui l’ouvrit à l’ésotérisme, Schuré n’aurait pas écrit, en 1887, Les grands initiés, Esquisse de l’histoire secrète des religions Rama, Krischna, Hermès, Moïse, Orphée, Pythagore, Platon, Jésus, son œuvre majeure, livre qu’il dédicaça à sa mémoire.</p>
<p style="text-align: justify;">Cet emballement l’éloigna de son épouse, la sœur de Victor Nessler et par voie de conséquence de Victor également. Mais il lui avait transmis l’amour de Wagner. En avril 1871, quand ils s’écrivaient encore beaucoup, Victor Nessler avait, dans une lettre à son ami Schuré dit toute l’admiration qu’il portait à Wagner qu’il avait vu répéter. Comme Schuré naguère, Nessler est séduit. Il l’a vu diriger, il l’a entendu parler. C’était un samedi à midi : « <em>Je n’ai pas quitté Wagner des yeux un seul instant et toujours je songeais à Lohengrin, Rienzi, Meistersinger et Tannhäuser. Jamais la vue d’un homme ne m’a tant remué. Il n’est pas grand Wagner, mais sa tête est superbe…</em> »</p>
<p><em><strong>Premiers succès</strong></em><br />
A Leipzig, Nessler progresse laborieusement. Il compose toujours et encore. Son opéra romantique, <em>Dornröschens Brautfahrt</em> (Voyage de noce de la belle au Bois dormant), en 1868, tout comme son opérette <em>Alexanderstag</em> sont des échecs. Il lui faut travailler plus, étudier davantage la composition dramatique. Il va grimper lentement les échelons de la réussite professionnelle avant de pouvoir envisager la consécration artistique. Il est d’abord nommé au poste de directeur des choeurs et de second chef d’orchestre au théâtre municipal de Leipzig en 1871. Il prend, en 1879, la direction de l’orchestre du <em>Carola Theater</em>, un théâtre d’opérette privé et, en 1880, celle du <em>Leipziger Sängerbund,</em> composé de huit chorales différentes.</p>
<p style="text-align: justify;">Le compositeur qu’il entend rester après avoir mille fois sur le métier remis l’ouvrage, perce subitement en 1879 avec l’opéra populaire : « D<em>er Rattenfänger von Hameln</em> » dont le livret avait tout d’abord été écrit en français sous le titre « Hans, le joueur de flûte » pour être joué sur une scène parisienne. On y trouve les valeurs spirituelles et primesautières qui caractérisent la chanson populaire et la légende. Le succès est au rendez-vous. La ville de Hameln le nomme citoyen d’honneur en même temps que le compositeur Julius Wolff. Le lendemain, il écrit à sa sœur Mathilde : « <em>Nos parents ne s’intéressent plus, je le sais à mes dons de compositeur, je les comprends mais s’ils ont encore un instant de loisir pour penser à moi, lis-leur les deux extraits de presse sur mon succès à Hameln et à Rotterdam</em>. » Il y a des blessures qui ont du mal à cicatriser…<br />
Sa composition suivante, <em>Otto der Schütz</em>, un opéra-comique qui date de 1881 est mal accueillie. Quand elle fut présentée aux Strasbourgeois, trois ans plus tard, elle ne convainquit personne. Les critiques furent unanimement hostiles et en profitèrent pour exécuter l’auteur et l’œuvre par un peu aimable jeu de mots qui transforma<em> Otto der Schütz</em> (Othon le chasseur) en un pathétique <em>O toter Schütz</em> (Oh, le chasseur mort).</p>
<p><em><strong>Le triomphe du Trompeter von Säckingen</strong></em><br />
Et voilà qu’en 1884 avec der Trompeter von Säkkingen, &#8211; il est créé le 4 mai 1884 à Leipzig- Nessler atteint une gloire subite qui dépasse l’entendement. Cette œuvre composée sur un livret de Rudolf Bunge d’après un roman en vers, paru en 1854, de l’écrivain Viktor von Scheffel fait sensation. Elle éclipse tous les autres succès de l’époque. A Leipzig, le public afflue en nombre pour assister aux représentations. Grâce aux recettes du Trompeter, le théâtre local connait une santé financière unique dans son histoire, le compositeur a même droit à un défilé aux flambeaux pour la centième représentation.<br />
Ce n’est pas tant la trame du récit qui est important mais la richesse des mélodies « qui semblent jaillir selon le beau constat de Camille Schneider tout naturellement d’un cœur singulièrement généreux. »</p>
<p style="text-align: justify;">On s’est longtemps souvenu du seul refrain joué par une trompette que les radios de nos grands-parents diffusaient avec régularité « <em>Behüt dich Gott, es wär zu schön gewesen,/ Behüt dich Gott, es hat nicht sollen sein </em>» (Camille Schneider, 1970, 169). On le chantait beaucoup, cet air, au début du siècle dernier, nos grands-mères en étaient friandes. Mais c’est toute l’aire culturelle germanique qui se régalait de cet opéra populaire. Il fut joué des milliers de fois en Allemagne et à proximité. Gustav Mahler dirigea l’opéra en 1885 à Prague. A Strasbourg, alors allemand au sein du Kaiserreich, une trentaine de représentations sont réservées à cette œuvre entre 1889 et 1910. Sous la direction de Prasch à Strasbourg, qui en fut le chef d’orchestre de 1889 à 1892, Nessler talonne Wagner et Gounod. (Myriam Geyer, 1999, 128).</p>
<p style="text-align: justify;">Le succès se prolongera longtemps après le décès prématuré de Nessler en 1891. Yves Killian, un de ses descendants, précise à juste titre : « <em>Tant par les milliers de représentations en Allemagne, parfois dirigées par Arthur Nikisch, voire Karl Böhm (son premier concert), que par la voix de Hermann Prey ou la trompette prestigieuse de Walter Scholz ou encore pour être joué au 1er festival européen à Strasbourg en 1905, sur la même affiche que Mendelssohn et Schumann, en présence de Gustav Mahler et Richard Strauss, puis rejoué même en 1941-1944, sous la direction de Hans Rosbaud, le Trompeter s’inscrivait à l’Opéra de Strasbourg au même rang que Wagner, Beethoven et Mozart mais fut exclu des programmes strasbourgeois sous le régime français…</em> (Yves Killian, N.D.B.A., 2821). Un destin bien Alsacien !</p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant, le livret de l’opéra n’est pas à la hauteur de l’épopée en vers de Victor Scheffel, juriste à Karlsruhe et auteur d’un livre culte, en 1854, réédité plusieurs centaines de fois depuis lors. L’histoire du modeste joueur de trompette Werner Kirchhoffer et de sa bien aimée Marguerite d’origine noble repose sur une légende locale de Säckingen. Si l’œuvre de Scheffel s’inspire à maints endroits du style satirique de Heinrich Heine, à travers un regard ironique voire critique porté sur l’époque, c’est l’atmosphère enjouée et positive, le récit tendre et poétique qui fait le charme d’un récit où des personnages savoureux et méditatifs comme le chat noir Hiddigeigei ou le lutin farouche habitant dans une caverne de la Forêt Noire encadrent l’histoire d’amour entre Marguerite et Werner.<br />
Une Marguerite que le librettiste Rudolf Bunge, « directeur d’une usine chimique et fabricant patenté d’un cycle de tragédies bon teint », selon un contemporain, transforme en Marie, simplifiant, en outre, grossièrement quand il ne la falsifie pas, l’intrigue à tel point que Scheffel s’enfuira au deuxième acte de l’Opéra qu’il était allé voir l’année de sa création à Stuttgart, en 1884.</p>
<p style="text-align: justify;">L’intrigue Bungienne, si j’ose dire, est plus triviale. Werner, jeune trompettiste et soldat qui vient de rentrer de la guerre de Trente ans, est invité par un ami, Conradin, à fêter la Saint Fridolin, patron de Säckingen. Sur le parvis de l’église, il s’interpose dans une altercation opposant la jeune et belle Marie, fille du baron de Schönau à des paysans mal intentionnés. Il est subjugué par Marie qui ne sera pas insensible à son charme. Malheureusement, elle est promise à Damien, fils du puissant comte de Wildenstein dont l’épouse est une mégère.<br />
Werner, grâce son acte courageux initial, se fera embaucher comme trompette et professeur de musique par le père de Marie. L’idylle qui naît entre les jeunes gens sera brutalement interrompue quand les deux amoureux, échangeant un baiser, seront surpris par l’inévitable comtesse de Wildenstein. Werner est impitoyablement chassé. Il reviendra pourtant quand il sauvera un peu plus tard les habitants du château assiégé par des paysans révoltés. Blessé, Il est soigné par Marie et Conradin qui découvrent sur son bras une tache de naissance. Celle-ci prouve qu’il est, en réalité, le fils, autrefois enlevé, du comte et de la comtesse de Wildenstein. Werner est à présent ebenbürtig, de même rang que celui de son aimée, plus rien ne s’oppose désormais à leur union. L’édifiante et très philosophique morale de l’histoire est résumée par le chœur final :<br />
<em>Liebe und Trompetenblasen/ nützen zu viel guten Dingen,/ Liebe und Trompetenblasen/ selbst ein adlig Weib Erringen./ Mögen es jeden so gelingen/ Wie dem Herrn Trompeter Werner/an dem Rheine su Säckingen.</em></p>
<p style="text-align: justify;">On a connu des livrets mieux rédigés, des textes plus profonds. Cela paraît bien léger à côté des textes wagnériens dont on se délectait par ailleurs. Entendre ou lire des passages tels que « Très chère, croyez-moi, personne n’embrasse aussi bien qu’une trompette » pouvait laisser perplexe des élites plus exigeantes. Il y avait incontestablement un divorce qui d’emblée s’installa entre l’enthousiasme soulevé par cet opéra populaire allemand et sa musique qui parlait aux gens et l’oreille plus sélective des critiques musicaux.<br />
Le critique Edouard Hanslick, avait sobrement écrit : « <em>Le plus singulier de cet opéra au succès exemplaire reste… son succès !</em> » Musique comme livret étaient par ses pairs voués aux gémonies : En 1915, le musicologue Edgar Istel émettait un jugement particulièrement dur selon lequel la musique de Nessler « <em>appartenait à ce que les scènes allemandes avaient dû tolérer de plus honteux pendant des décennies </em>»</p>
<p style="text-align: justify;">Il est vrai que l’année 1884 n’était pas nécessairement destinée à voir l’idylle petit-bourgeoise triompher avec fracas sur les scènes allemandes. Nous nous situons un an après la mort de Wagner qui laissait un impressionnant héritage, l’année de la création de Manon de Massenet et du premier opéra de Puccini, l’année de la composition de la 7e symphonie de Bruckner et des Chants d’un compagnon errant de Mahler.<br />
Et pourtant, le Trompeter volait de succès en succès et connaissait la consécration grâce à l’adhésion d’un large public aux anges, ravi par la beauté de mélodies simples qui exprimaient si bien sa veine populaire et sentimentale. C’est ce public-là qui fit la gloire de l’auteur et de son œuvre majeure. Pas les critiques au mieux gênées quand ils ne se pinçaient pas le nez ou se bouchaient les oreilles.<br />
Quant aux habitués des salles de concert, public exigeant à ses heures, leurs oreilles n’étaient pas meurtries par les mélodies de Nessler ni par l’intrigue du Trompeter. Il y avait, il y a toujours, en matière musicale plusieurs demeures dans la maison du père, et le divertissement, une musique plus légère, n’était en aucun cas interdit aux oreilles du mélomane. Ils étaient tout simplement recommandés et participaient à son équilibre. Bref, cette musique devait lui faire du bien. Même à une personnalité aussi riche, contrastée, exigeante et angoissée comme Mahler qui, comme je l’ai déjà mentionné, dirigea l’opéra Der Trompeter von Säckingen à Prague en 1885.</p>
<p><strong><em>La roche Tarpéienne</em></strong><br />
En touchant le Graal, Nessler s’étiola. Son immense succès, grisant au début, devint un boulet. Le voilà célébré, adulé même et en même temps catalogué. On attendait de lui qu’il fît désormais du Nessler, d’autres Trompeter encore mais certainement pas cette Rose de Strasbourg qu’il conçut et produisit en 1890, et qui essuya un cinglant échec et un rejet unanime des critiques et des mélomanes. Il en souffrit, il en mourut même, la même année le 28 mai 1890, il n’avait que 49 ans !</p>
<p style="text-align: justify;">Musicalement, il avait rêvé d’autre chose. Sa composition devait être le pendant des Maîtres chanteurs de Richard Wagner. Son opéra allait célébrer le génie des lieux strasbourgeois, hommage aux pages glorieuses de l’histoire de la ville, une vaste fresque ou apparaissait Herrade de Landsberg et qui comptait, entre autres, l’épisode de la savoureuse arrivée des Zurichois à Strasbourg, en 1576, avant que leur bouillie de mil ne se refroidît. Le sanctionna-t-on parce qu’il avait eu l’aplomb de vouloir faire du Wagner qu’il admirait tant ? Il en avait probablement les qualités, mais on lui en déniait le statut. Définitivement réduit à une image d’amuseur plus que de compositeur, voué à être définitivement l’auteur du Trompeter, œuvre populaire certes — les critiques mettaient toute leur condescendance dans cet adjectif — et toujours considérée comme étant de pur divertissement.</p>
<p style="text-align: justify;">Allons, cet amuseur ne pouvait prétendre à se hisser au niveau d’un Wagner, sa musique ne pouvait être qu’une pâle copie, sinon un vulgaire pastiche du grand maître. Pourtant lui, Victor Nessler, il avait tenu à cette œuvre, il l’avait trouvé prometteuse et fidèle à l’esprit de son maître. Il ne s’attendait vraiment pas à une telle hostilité. Il n’avait pas les moyens de rebondir psychologiquement ni l’envie probablement de rejoindre son ancien ami, Edouard Schuré, qui se perdait alors, tout en ressuscitant dans une nouvelle passion, la théosophie de son ultime mentor, Rudolf Steiner.</p>
<p style="text-align: justify;">Il fallut qu’il mourût pour être à nouveau célébré, pour avoir à nouveau droit de cité ! Strasbourg, qui l’avait pourtant snobé, lui organisa de grandioses obsèques présidées par le maire Otto Back. Une foule énorme forma la haie au passage de son cortège. Au Temple-Neuf, la chorale chanta un chœur funèbre en français que le défunt avait remis un jour au directeur de la chorale, avec prière de le chanter à ses obsèques.<br />
Cinq ans plus tard, la ville ne l’a toujours pas oublié. Le maire Otto Back profita de la tenue d’une grande exposition industrielle dans le parc de l’Orangerie pour inaugurer, en face du pavillon Josephine, le buste en bronze, toujours visible, que le sculpteur Alfred Marzolff, en vogue à l’époque, réalisa ; Marzolff, qui avait été le témoin anonyme d’une rencontre fortuite qui s’était déroulée quelques années auparavant quand Nessler, se promenant un jour au Herrewasser, dans la banlieue strasbourgeoise, rencontra quatre jeunes gens qui jouaient, sur leurs cors de chasse, le célèbre refrain du Trompeter von Säckingen…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Conclusion</em></strong><br />
L’histoire de notre compositeur alsacien est pour le moins contrastée. Il connut la gloire et tomba dans l’oubli. On s’est longtemps souvenu du Trompeter, on oublia qui fut son auteur. Et quand on évoquait ce dernier plus précisément, on le réduisit gaillardement à une seule œuvre voire à deux en incluant le <em>Rattenfänger von Hameln</em> alors que sa production musicale fut multiple. Il avait écrit d’autres opéras et des opérettes. Qui était capable de citer <em>Dornröschen Brautfahrt</em>, un opéra romantique daté de 1867, l’année où il produisit également l’opérette <em>Die Hochzeitsreise</em> ? Se souvenait-on qu’avant de connaître la notoriété, il avait travaillé comme un fou et composé sans relâche <em>Der Nachtwächter</em> en 1868, tout comme <em>Am Alexander Tag</em>, <em>Irmingard</em> en 1876 sur un texte de Rudolf Bunge déjà, le futur librettiste du Trompeter, <em>Der Wilde Jäger</em>, opéra en quatre actes sur des textes de Julius Wolff, sans oublier, bien sûr, <em>Otto der Schutz</em> et <em>Die Rose von Strassburg</em> à l’insuccès notoire ?</p>
<p style="text-align: justify;">Il avait composé des cantates, d’innombrables Lieds pour chœur d’hommes. Il y excellait, recueillant même un surnom qui remontait au début de son séjour à Leipzig, quand on l’appelait tantôt<em> Vogesenbär</em> et tantôt <em>Victor der Liederliche</em>, en jouant sur les mots, référence à son amour des chants et sa vie de Bohême. Cette partie féconde de son œuvre mérite d’être redécouvert. Faisons confiance à nos amis musiciens pour en explorer la richesse et nous restituer son œuvre chorale telle que nos ancêtres l’entendirent et la chantèrent.</p>
<p style="text-align: justify;">Il avait également composé deux chants consacrés à l’Alsace : <em>An die Heimat et Abendstille.</em> C’est peu dire qu’il était attaché à sa région natale. L’Alsace, les Vosges et Strasbourg restaient pour lui une source inépuisable d’inspiration. Sa fidélité fut elle aussi l’objet de malentendus. Durant son séjour à Leipzig, après 1870, il se dispensait chaque année, lors des fêtes patriotiques allemandes célébrant la victoire de Sedan (soit une cruelle défaite française) de diriger sa chorale. Il était resté un Français en Allemagne, ce que ses amis musiciens de Leipzig ne contestèrent jamais, respectant en lui l’Alsacien et le Français. Je rappellerai une dernière fois que Victor Nessler n’était pas un enfant du Kaiserreich, mais de la monarchie de Juillet et surtout du Second Empire.</p>
<p style="text-align: justify;">Il eût pu faire une carrière à la Waldteufel à qui on le compare parfois à tort. Ils sont contemporains, c’est vrai. Emile est né en 1837 à Strasbourg, il est de trois ans l’aîné de Victor. Mais tout les sépare. Il a quatre ans à peine quand les parents d’Emile Waldteufel émigrent à Paris. Élève du conservatoire, il y use ses culottes d’écolier en compagnie de Jules Massenet et de Georges Bizet. Il fera une carrière essentiellement parisienne et un peu britannique comme musicien de cour, choyé par l’impératrice Eugénie, organisant les festivités et multipliant les bals aux Tuileries et à Compiègne et même un certain temps auprès de la reine Victoria d’Angleterre. Compositeur compulsif de musique de danse et de valses &#8211; la Valse les patineurs date de 1882 &#8211; qui lui ont valu le titre de Strauss viennois, Il partagea avec Nessler qu’il ne dut jamais rencontrer, un sens mélodique qui le rattachait cependant davantage à une tradition hexagonale où l’on retrouvait Gounot, Saint-Säens et Bizet. Nous ne sommes pas dans le même monde que celui de Nessler. S’il n’était né à Strasbourg, qui aurait songé à faire de Waldteufel un musicien alsacien ? Il appartient incontestablement à l’école française, même si en raison de ses origines, il sut l’enrichir et puiser aux sources inspiratrices de la musique folklorique bavaroise qu’il connaît par sa mère et au folklore de Bohême. Waldteufel, ce fut une façon d’être Alsacien, totalement dévoué à la France. Nessler ce fut l’inverse. Malgré son patriotisme et son attachement à la France qu’il partageait avec Édouard Schuré, il fut toujours considéré comme un compositeur allemand par les Français qui l’exclurent de leurs programmes après-guerre. Cela ne vous rappelle rien ? Son destin fut aussi le destin de l’Alsace et des Alsaciens, écartelés perpétuels et le plus souvent incompris. Voyez-le plus illustre d’entre eux, Albert Schweitzer ! A croire que le refrain du Trompeter  était écrit pour eux :<br />
<em>Behüt dich Gott, es wär zu schön gewesen, </em><br />
<em>Behüt dich Gott, es  hat nicht sollen sein&#8230;</em></p>
<p style="text-align: justify;">Sources :<br />
Camille Schneider, Victor Nessler, compositeur alsacien du Trompette de Säckingen, dans <em>La Musique en Alsace, hier et aujourd’hu</em>i, Strasbourg, 1970.<br />
Dictionnaire de la musique. Les hommes et leurs œuvres, Paris 1986.<br />
Bernard Vogler, <em>Histoire culturelle de l’Alsace</em>, Strasbourg, 1993.<br />
Myriam Geyer, L<em>a vie musicale à Strasbourg sous l’Empire allemand</em> (1871-1918), Strasbourg 1999.<br />
Yves Killian, Notice Nessler, <em>Nouveau Dictionnaire de Biographie alsacienne,</em> p.2820-2821.<br />
Gabriel Braeuner, L<em>’Alsace au temps du Reichsland, un âge d’or culturel </em>?, Pontarlier, 2014.</p>
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		<title>Sur les traces des Antonins et du retable d’Issenheim</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jan 2017 15:18:47 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><em><a href="http://www.histoires-alsace.com/sur-les-traces-des-antonins-et-du-retable-dissenheim/th-4/" rel="attachment wp-att-654"><img class="alignleft size-full wp-image-654" alt="th" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2017/01/th3.jpg" width="300" height="233" /></a></em>En toute chose, avait pour habitude de dire Albert Schweitzer, que je pratique beaucoup, n’oubliez pas le commencement qui est de dire merci. Merci à vous chers amis d’être venus nombreux pour participer à cette journée qui nous mène sur les traces d’un ordre singulier et finalement méconnu, celui des Antonins et d’un des plus grands chefs d’œuvre de l’art occidental au Moyen-Age, le retable de Matthias Grünewald dont le nom est à jamais attaché à Issenheim.<br />
Merci ensuite, et surtout, de m’avoir convié à ce partage. Je n’ai aucune qualité pour vous parler des Antonins pour lesquels il y a d’excellents spécialistes – je pense d’abord à Elisabeth Clementz qui leur a consacré une thèse brillante, à la fin des années 90, à Adalbert Michlewski, historien allemand, qui, lui, leur  a consacré sa vie de chercheur à partir des années soixante, et que j’eus la chance de croiser lors du colloque de Colmar,  consacré à Grünewald en 1978, et à quelques autres, passionnés par l’histoire d’une confrérie laïque qui finit par devenir un ordre exclusivement dédié au soins des malades du fameux feu sacré, le feu Saint-Antoine qui a tant marqué les imaginations, l’esprit et surtout, parce qu’il fut une horrible épidémie, la chair de milliers de victimes durant des siècles.<br />
Quant à ma relation au retable d’Issenheim, elle est d’abord personnelle et intime, de l’ordre de la foi plutôt que du discours et de l’analyse historique. C’est peu dire s’il a joué un rôle dans mon cheminement spirituel personnel. Je l’ai beaucoup fréquenté et le fréquente toujours. Probablement a-t-il encore beaucoup de choses à me dire. Il est loin de m’avoir révélé ses mystères et je me souhaite de vivre ce que vécut une personnalité politique que j’ai accompagné au soir de sa vie : acquiescer à son message et approcher, à défaut de le comprendre tout à fait, le divin mystère qu’il exprime.<br />
Vous dirais-je que je  ne m’étais guère préoccupé des Antonins jusque-là. J’en savais ce qu’il fallait savoir pour pouvoir témoigner de l’œuvre de Grünewald. Votre aimable commande, il y a quelques mois, par l’intermédiaire de Lucie Roux, m’a permis de combler une  vraie lacune. Faire d’abord le voyage à Issenheim, ce que j’avais fait qu’une fois, jadis, et de façon fort imparfaite, et venir, à l’endroit même de leur l’histoire, m’imprégner de l’esprit des lieux et j’espère de celui de l’ordre.<br />
Nous allons donc passer ensemble une heure à évoquer son histoire avant de visiter les vestiges de la préceptorerie sous la conduite éclairée de sœur Monique dont j’admire l’enthousiasme et les connaissances et qui, j’espère, saura me corriger fraternellement si je m’égare. Et puis, nous terminerons, le pèlerinage si j’ose dire, dans le saint des saints, dans l’écrin qui accueille aujourd’hui le retable d’Issenheim, à savoir le musée d’Unterlinden,  confrontés une fois encore à la force et au rayonnement de cette œuvre magnifique, étape ultime et ô combien impressionnante autrefois des malades atteints du feu Saint-Antoine. Voilà un autre mystère que nous essayerons d’approcher.<br />
Ma causerie n’aura pas d’autre ambition que d’essayer de vous dire l’essentiel de ce qu’il convient de savoir pour ne pas dire trop de bêtises sur les Antonins et Grünewald. Cet exercice de synthèse m’a fait grand bien, merci à vous, je vous dois d’en restituer à mon tour l’essentiel. Vous serez nourris de suffisamment d’images tout au long de la journée pour que je m’abstienne de vous en projeter. Votre attention et votre imagination combleront ce manque. Il va falloir écouter et faire confiance au verbe. Revenir à l’essentiel et ne point se laisser distraire. Comme on le faisait autrefois quand on venait écouter (et non voir) une conférence.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Un saint guérisseur et vengeur</strong><br />
Les Antonins, donc, qui doivent leur nom à saint Antoine, un ermite ascète soumis au tourment, qui vécut dans le désert  d’Egypte  au IIIe siècle et dont la vie  fut écrite par un de ses concitoyens saint Athanase, un presque contemporain, évêque d’Alexandrie au IVe siècle. La légende dorée de l’incontournable frère dominicain, archevêque de Gênes,  Jacques de Voragine, acheva de le populariser au XIIIe s ; l’ouvrage ayant un immense rayonnement comme on le sait sur la piété populaire et surtout sur l’inspiration des artistes. Il fallut qu’entre temps, il fut tant soit peu connu, par une translation de reliques qui intervint au XIe siècle, à la Motte-aux-Bois dans le Dauphiné vers 1070 et qu’un pèlerinage fût institué, ce qui se déroula quelques années plus tard, autour de 1095. Il passa en quelques années de saint régional en saint universel, son nom étant lié à une horrible épidémie, appelée feu saint Antoine, ce fameux ergotisme gangréneux, dont nous reparlerons rapidement pour le définir et le décrire. Contentons nous pour l’heure d’indiquer que l’évocation de son seul nom adoucissait la souffrance de la maladie à défaut de la guérir.<br />
Restons encore un peu auprès du saint pour constater qu’à l’origine, il était  d’abord un exemple, un modèle de vertu, qui s’était retiré plusieurs fois dans le désert, assailli par les forces du mal et poursuivi par … des disciples qui l’incitaient  à créer une communauté, ce qu’il consentit à faire vers 305. Voilà un ermite harcelé par les démons, les siens et par une foule de malades  qui déjà venaient le solliciter et l’implorer pour qu’il les guérisse.  On le poursuivait encore dans sa thébaïde, autrement dit dans son désert où la belle histoire raconte qu’il y rencontra un saint ermite, plus valeureux, plus vertueux, bref plus saint que lui, Paul de Thèbes  qui  mourut âgé de plus de 110 ans, après avoir reçu la visite de s. Antoine  qui l’ensevelit dans son manteau. Qu’importe que son existence fût parfois mise en doute, elle ne repose que sur une vie écrite par saint Jérôme, elle participe à ce merveilleux chrétien qui enchanta et parfois consola nos ancêtres. Paul n’eut jamais la notoriété d’Antoine et pour cause. Il n’était pas un saint guérisseur au contraire d’Antoine dont la popularité augmenta à la mesure de l’éclosion, ou plutôt de l’explosion de  ce feu sacré, de ce feu saint Antoine qui atteint l’Europe entière.<br />
Le  culte des saints nous en dit long sur la mentalité  de nos aïeux. Le saint qu’on invoque a certes sa spécialité mais son statut n’est pas figé. Le guérisseur peut rapidement devenir vengeur. C’est ce qu’il advint avec Antoine  qui devint progressivement un saint vengeur  maître du feu et de la maladie qu’il envoie aux pécheurs, à ce qui manquent de respect à l’ordre et à ses malades. Prenez la chronique de l’Alsacien Jakob Twinger de Koenigshoffen au début du XVe siècle, par exemple, il est question de la vengeance de Saint-Antoine, de  la<em> Sankt Anthonien Rache</em>. Ce nouvel état influença même la peinture comme la statuaire. N’apparait-il pas sous les traits d’une divinité sévère, notamment dans la partie sculptée et centrale du retable d’Issenheim ? Antoine inspire la crainte et le respect, cela contribue à sa célébrité.  S’il guérit, il est aussi susceptible de se venger. Il a tous les atouts en main. Il est un saint essentiel. Erasme dans un ses Colloques avait observé avec malice que «  Pierre peut fermer la porte du ciel, Paul est armé du glaive, Barthélémy du coutelas, Guillaume de la lance et le feu sacré  est à la disposition d’Antoine. »</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Un feu sacré ?</strong><br />
Ce feu sacré est en réalité un des fléaux les plus importants du Moyen- Age. A l’égal de la peste, de la famine et des guerres, de la lèpre aussi et des terreurs de l’an mil. Un mal ardent qui s’inscrit dans la mémoire et dans les corps. A l’origine, un champignon parasite  du seigle qui apparaît  à la suite d’un hiver froid et sec, suivi d’un printemps chaud et humide et d’un bref été chaud. Le schéma si j’ose dire est immuable.<br />
Pourquoi ergot  parce que le champignon qui infecte le seigle a une forme d’éperon  dessiné sur l’épi. Dans une nourriture principalement constituée de pain et de bouillie, on imagine les répercussions. On a faim, on meurt de faim et on meurt de consommer un pain dont la farine a été contaminée. Devant la faim, on est condamné à moudre le grain déjà malade. La farine extraite de la céréale parasitée contient des substances naturelles toxiques, des alcaloïdes, et son ingestion  répétée  provoque la maladie.<br />
L’ergotisme est double : le gangréneux et le convulsif. Les premiers signes sont les fourmillements, les céphalées et les vertiges.  Les vaisseaux sanguins se rétrécissent. Dans un cas, le malade souffre rapidement d’horribles sensations de brûlures, d’une perte de sensibilité aux extrémités du corps dont les membres sont nécrosés et tombent, précédant la mort par septicémie le plus souvent. Dans le second, le sujet est en proie à de spasmes, des convulsions, des vomissements, des douleurs musculaires atroces qui touchent les muscles respiratoires. Il meurt le plus souvent asphyxié. Il n’est pas rare qu’il soit victime d’hallucinations proches de celles déclenchées naguère par le LSD, un des alcaloïdes  mis en évidence dans l’ergot de seigle par les chimistes Arthur Stoll et Albert Hoffmann dans la première moitié du XXe siècle.<br />
On connait plutôt bien ce fléau aujourd’hui, dont la dernière manifestation a eu lieu à Pont Saint-Esprit en 1951. Un cas isolé qui n’a pas vraiment réveillé les antiques peurs d’autrefois. On sait le décrire. S’il fut parfois confondu avec la peste , la description qu’en firent les témoins ne laisse aucun doute.  Le fameux Chroniqueur Raoul Glaber, moine de Cluny   note pour l’année 994 : «  <em>A cette époque sévissait parmi les hommes un fléau terrible, à savoir un feu caché qui, lorsqu’il s’attaquait à un membre le consumait et le détachait du corps. Beaucoup furent dévorés par la brûlure de ce feu, (certains) même en l’espace d’une nuit. On trouva  dans les reliques de nombreux saints le remède de cette peste terrifiante ; les foules se pressèrent surtout aux églises des trois saints confesseurs, Martin de Tours, Ulrich de Bavière, enfin, notre  vénérable père Mayeul</em>. » On le voit, avant que s.Antoine ne raflât la mise, d’autres saints furent  appelés à la rescousse pour soulager les tourments.<br />
Un siècle plus tard, en 1070, la chronique de Limoges signale ainsi le retour de l’épidémie : «  <em>Alors tomba sur les humains  une peste de feu si âpre et si furieuse qu’elle brûla les corps indifféremment… Les vivants qui en étaient frappés étaient consumés jusqu’à la mort : les uns se sentaient pris  aux pieds, les autre aux mains, et de ces extrémités, le mal gagnait le cœur… On jetait de l’eau sur les parties infectées pour les rafraîchir, et l’on voyait aussitôt une fumée avec des puanteurs insupportables. La fureur du mal les tourmentait au point  qu’ils demandaient qu’on leur coupât, qui les bras, qui les cuisses.</em> »<br />
Rien qu’à lire les chroniques, on le suit à la trace, le tragique fléau. Il sévit au XIe siècle, il explose au siècle suivant. Le voilà en Belgique et en Aquitaine, en Lorraine souvent et dans le bassin parisien.  On le dit en retrait au XIIIe mais on le sait présent  en Espagne, en Aquitaine, dans le Poitou, à Marseille Et même à la Motte-aux-bois devenue Saint-Antoine en Dauphiné où s’arrête en 1200 l’évêque de Lincoln qui n’en revient pas. Son chapelain est sa plume. Une plume méticuleuse qui rend témoignage de ce que son maitre a vu :</p>
<p style="text-align: justify;">Témoignage du chapelain d’Hugues d’Avallon, évêque de Lincoln ( 1186-1200), en route pour la chartreuse en 1200 qui, en chemin s’arrête  à Saint-Antoine :<br />
<em>Leurs chairs ont été en partie brûlées, les os consumés et certains  membres détachés et, malgré ces mutilations, leurs corps à moitié  conservés  paraissent jouïr d’une santé entière. De toutes les parties  du monde, ceux qui souffrent de ce mal, le pire qui soit, accourent en cet endroit où reposent les cendres de saint Antoine… et presque tous sont guéris dans l’espace de sept jours ; si au bout de ce temps, ils ne le sont pas , ils meurent… Ce qu’il y a de plus  extraordinaire dans ce miracle même, c’est qu’après l’extinction de ce feu, la peau, la chair et les membres qu’il a dévorés ne repoussent jamais. Mais, chose étonnante, les parties qu’il a épargnées restent parfaitement saines, protégées par des cicatrices si solides qu’on voit des gens de tout âge et des deux sexes privés de l’avant-bras jusqu’au coude, d’autres de tout le bras jusqu’à l’épaule, enfin d’autres encore qui ont perdu leur jambe jusqu’au genou ou la cuisse jusqu’à l’aine ou aux lombes, montrant la gaieté de ceux qui se portent le mieux. Par la puissance du saint, la solidité des membres qui leur restent compense à ce point la perte des autres que leurs viscères dénudées sont peu sensibles au froid  et autres atteintes extérieures.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Document précieux, qui confirme les symptômes, décrit les effets du mal, scelle les destins et rassure en même temps : Saint Antoine n’est pas qu’un saint vengeur, il écoute les prières et soulage ceux qui l’implorent. . On ne guérit pas du mal mais on n’en meurt pas obligatoirement. On est amputé naturellement de ses membres, mais les autres restent sains. On survit à l’épreuve, il suffit de passer le cap de sept jours…Mais ici on est à la source, à la maison mère, à Saint-Antoine en Dauphiné, d’où partit l’extraordinaire aventure  des Antonins.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’ordre des Antonins</strong><br />
Peut être avez-vous été à Saint-Antoine en Viennois, dans l’arrondissement et le canton de Saint-Marcellin en Isère ? Le site, s’il ne remonte pas aux origines -l’imposante porte par laquelle on accède aujourd’hui date du XVIIe s.- a conservé quelque chose d’impressionnant et de noble, vestige d’un passé glorieux, d’une abbaye qui fut aussi un hôpital, un lieu de pèlerinage et surtout la maison mère d’une constellation de préceptoreries qui en 1340 comptait 640 établissements en Europe, répartis sur les routes de pèlerinages de Saint-Jacques de Compostelle, de Rome. La dernière maison fut fondée en Lituanie en 1514. A son apogée, au XVe siècle, l’ordre comptait 10 000 frères et gérait 370 hôpitaux.<br />
Nous avons vu que depuis le 11e siècle, l’église de la Motte-aux-Bois  conservait les reliques de Saint Antoine l’ermite. L’emplacement était propriété de l’abbaye bénédictine de Saint-Pierre de Montmajour qui y avait érigé un prieuré. Les Antonins, c’est d’abord une confrérie laïque  qui s’occupe des pèlerins et des malades souffrant des affres de l’ergotisme. Avec une certaine efficacité relayée par les  nombreux pèlerins en chemin.  La confrérie finit par devenir un ordre, en 1247, grâce à Innocent III, un ordre soumis à la règle de saint Augustin. L’émancipation de l’abbaye bénédictine, on s’en doute, n’alla pas de soi, on n’abandonne pas aisément une source de revenus aussi juteuse. Les bénédictins finirent tout de même par quitter les lieux et la maison-mère des antonins  devint une abbaye pleine et entière sous le pontificat  de Boniface VIII en 1297.<br />
L’ordre religieux hospitalier des chanoines réguliers de Saint-Antoine-en Viennois avait calqué ses règles de fonctionnement sur celle des ordres militaires. Extrêmement hiérarchisée et centralisée, l’organisation était divisées en circonscriptions appelées baillies. A l’intérieur de celles-ci, se trouvaient les commanderies ou préceptoreries, générales ou simples. Cette structure quasi militaire contribua au développement rapide d’un ordre qui s’étendit à toute l’Europe, à l’image de la maladie qu’il soignait. En Allemagne, il devient si populaire qu’en 1502, l’empereur Maximilien Ier  lui donna le droit de prendre pour armes l’aigle impérial, avec un écusson d’or sur l’estomac  de l’aigle au T d’azur. Ailleurs, ils étaient les religieux du  Saint Antoine du T ou théatins, en référence au Tau, croix égyptienne en souvenir des origines de l’ermite fondateur et au moins autant et autrement plus parlant, à la béquille des malades estropiés  par le feu de saint Antoine.<br />
Ils furent longtemps  les préférés des papes, qu’ils avaient eu la bonne idée de soigner, tout comme les membres de la curie. Ils furent d’excellents médecins qui pratiquèrent la chirurgie à partir de 1400.  On s’empressa de renouveler régulièrement leurs innombrables privilèges pontificaux. Protégés, ils étaient également populaires, leurs quêtes annuelles auprès des paroisses étaient un moment liturgique fort où l’on organisait de grandes processions de reliques- apparemment nombreuses- de saint Antoine. Quant à leurs troupeaux, ils pouvaient vaquer en toute liberté sur le ban des communes d’Europe. Les Antonins furent probablement meilleurs médecins que gestionnaires. Leur empire finit par être rongé par l’endettement de la maison-mère, leur gouvernance par le népotisme qui vit  la curie concentrer  les postes importants  dans l’ordre. Ce dernier consentit en vain, à de régulières réformes monastiques. Le grand schisme d’Occident, de 1378 à 1417 l’affecta profondément. De nombreuses préceptoreries firent sécession. La Réforme l’ébranla de même que les interdits du Concile de Trente. A cet époque, le mal des ardents  avait fortement diminué. Eux, qui se consacraient exclusivement à cette épidémie, eurent du mal à justifier leur fonction. Le déclin était inéluctable. Les Antonins disparurent très officiellement en 1776, quand l’ordre fut intégré dans celui de Saint-Jean de Jérusalem.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Issenheim</strong><br />
Les Antonins sont à Issenheim de façon incontestable depuis le début du XIVe siècle quand ils achètent à l’abbaye de Murbach qui y avait des propriétés depuis le VIIIe siècle, une cour dîmière . En réalité, leur présence est plus ancienne. Une mention datant de 1284 les situe déjà. Probablement, étaient–ils présents depuis le début du XIIIe siècle. A Strasbourg, un hôpital antonin est détectable à cette période, la plus ancienne mention des Antonins à Bâle date de 1297. Les deux préceptoreries ont toujours été subordonnés à celle d’Issenheim, ce qui pourrait plaider pour une origine issenheimoise plus ancienne. Jean, dominicain de Colmar, auteur des Annales et de la chronique éponyme vers 1300 affirme qu’il y a des Antonins en Alsace  vers 1200.<br />
Nous avons cité Strasbourg, nous avons cité Bâle, que vient faire Issenheim au milieu de ces cités épiscopales en plein essor ? Comment expliquer en outre que les préceptoreries  des deux villes étaient en outre dépendante de celle, générale d’Issenheim qui n’est rien d’autre qu’une ancienne possession parmi bien d’autres de Murbach qui passe au Habsbourg au XIIIe siècle. Les nobles de Huse ou Huss  en seront les seigneurs  au XIVe siècle avant  que ceux de Schauenberg ne prennent le relais en 1460.  On aurait tendance à dire que cela relève de l’histoire locale, ce qui n’explique toujours pas le choix d’Issenheim.<br />
En réalité, les historiens formulent en l’occurrence plus d’hypothèses qu’ils n’affichent de certitudes. Ils observent d’abord que l’implantation  n’est a priori pas due à un fondateur providentiel mais à une volonté délibérée de l’ordre de s’installer dans ce village non fortifié. Entre 1290 et 1312, les religieux achètent à Issenheim et dans les environs des biens immobiliers à 9 reprises  dont l’aboutissement  est l’acquisition en 1313 du dinghof et des biens de l’office du camerier de Murbach (Issenheim, Wattwiller, Burnhaupt et vallée de Saint-Amarin) pour 800 marcs d’argent. Cela relève d’un dessein et d’une opportunité : on profite des difficultés financières de Murbach pour se développer et devenir ici à Issenheim la plus importante seigneurie foncière du lieu.<br />
On observera aussi qu’Issenheim, comme les établissements  de Bâle et de Strasbourg, qui en relèvent, sont situés sur la vielle route romaine qui va de Mayence à Bâle, empruntée aussi bien par les pèlerins  de Saint-Jacques de Compostelle que par ceux qui vont à Rome.  Soit, mais on sait que les pèlerins avaient le choix entre plusieurs itinéraires : la route du piémont des Vosges où se trouve Issenheim,  la voie  médiane qui longe l’Ill, celle enfin du Rhin. Au bout du compte, y aurait-il quand même quelqu’un qui tire les ficelles et qui serait en réalité derrière cette implantation ? Elisabeth Clementz formule l’hypothèse que les Habsbourg, les véritables maîtres d’Issenheim alors, dont la puissance est grande en Alsace, pourraient être à l’origine de l’implantation des Antonins dans la localité, au début, au bas du village puis là où nous demeurons aujourd’hui. Probablement par souci d’émancipation, s’étaient-ils un peu éloignés du château de la seigneurie qui appartenait aux Habsbourg, avant d’échoir aux von Huss avec qui les relations furent souvent tendues.<br />
Voilà ce qu’on peut dire sur les origines. A l’opposé, retenons que les Antonins restèrent à Issenheim jusqu’en 1657, date à laquelle ils furent remplacés par les chanoines de Saint-Augustin. Eux même furent affectés à la gestion du pèlerinage des Trois-Epis. Sic transit… En 1777, l’établissement est rattaché à la commanderie Saint-Jean de Soultz. Les Jésuites installèrent un noviciat en 1843 à Issenheim, et reconstruisirent, de 1853 à 1857, l’église, victime d’un incendie en 1827. Chassés par le <em>Kulturkampf</em> en 1872, les jésuites  furent remplacés par les soeurs de Ribeauvillé, toujours présentes, en 1885.<br />
Observons enfin  qu’Issenheim  dans l’organisation des antonins occupait une place importante. Elle était une préceptorerie générale à laquelle était rattachée six autres maisons : Bâle, Strasbourg, Bruchsal, Würtzbourg, Bamberg , Eiche ( dans le Thuringe)  qui toutes disposaient d’un hôpital.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le soin des malades</strong><br />
L’activité hospitalière ou thérapeutique caractérise les Antonins. La plupart des préceptoreries ont des hôpitaux, celui d’Issenheim est attesté au XIVe siècle. L’accueil des pèlerins  qui se rendent à Saint-Antoine  en Viennois, Saint-Jacques de Compostelle ou Rome accompagne naturellement cette  fonction.  La maison des hôtes, l’hôpital,  situés  de part  et d’autre de la porte d’entrée pour accueillir malades et pèlerins sont  séparés, sur les plans, des bâtiments conventuels proprement dit. La route, la porte, la maisons des hôtes et l’hôpital sont le domaine naturel  des malades et des pèlerins qui accèdent directement à l’église par une porte pratiquée au fond de l’abside  sans passer par la partie réservée aux religieux. Les voilà en présence directe du retable …<br />
Les Antonins soignent, ils pratiquent la chirurgie aussi, amputant leurs  clients de leurs membres nécrosés. Mais ils essayent d’alléger les souffrances  en nourrissant d’abord correctement leurs patients. Un pain  de qualité supprimera les risques de contamination. Inutile d’insister sur le rôle du pain dans le processus de guérison comme dans l’imaginaire qui entoure les antonins. (Rencontre des deux ermites, distribution de pains lors de la Saint-Antoine le 17 janvier, durant ce siècle encore quand on venait en masse à Issenheim recevoir son <em>Toni Metschala)</em>.<br />
Vous avez tous entendu parler du saint-vinage, ce breuvage «  magique »  que l’on administrait au malade au lendemain de son arrivée,  mixture à base de vin trempée dans  les reliques du saint ermite. Le vin ne manque pas à Issenheim,  ni la relique. Il semble que l’on possédait ici une relique ayant appartenu à la tête de Saint-Antoine.  Plus sérieusement, l’efficacité attribuée au saint-vinage, « cette thérapeutique d’au-delà  contre un mal venu du ciel », selon un historien contemporain, s’explique par la macération de plantes aux effets anesthésiants et vasodiladateurs qui combattent la vaso-constriction consécutive à l’absorption du fameux seigle contaminé. Au pied de la scène de la rencontre des deux ermites peinte par Grünewald, on peut compter les 14 plantes médicinales  utilisées pour le saint-vinage ( petit et grand plantain, véronique, pavot, gentiane, verveine sauvage, ortie blanche…). Nombre de ces plantes contiennent des principes actifs, utilisés encore en pharmacologie de nos jours. Elles ont été incontestablement bénéfiques dans le traitement  de l’ergotisme, mais ce qui compte alors c’est l’acte de foi qu’il suppose, ce n’est pas la composition des plantes médicinales qui importe  aux yeux du malade, mais le fait d’avoir bu un breuvage qui a été en contact direct avec les reliques du saint.  Ce ne sont pas les plantes qui soulagent, c’est saint Antoine !<br />
Plus facile d’accès, on peut la renouveler et la boire à satiété, voici l’eau de Saint-Antoine qui coule, issue de sources naturelles, à Froideval, par exemple, par le biais de deux fontaines, ou à Bâle où l’on peut s’en procurer. On sait l’importance et la profusion des sources miraculeuses au Moyen-Age : l’eau de saint Valentin soignait les épileptiques, celle de saint Hubert les  morsures des chiens enragés.<br />
Il existait enfin un baume, le baume de Saint-Antoine, à base de plantain entre autres, qu’on retrouve parmi les plantes médicinales au pied du retable, mélangée à de la graisse  qui va permettre  de le fixer et de le transporter  Une lettre datée de 1601 nous apprend  que Froideval allait le chercher à Issenheim… ce qui pourrait vouloir dire qu’on l’y fabriquait.  On peut emporter le baume, on peu donc l’utiliser en se déplaçant, preuve indirecte et plausible qu’on soignait le mal à l’extérieur, et pas seulement dans les hôpitaux ; qu’on allait à la rencontre des malades, notamment lors des quêtes annuelles, muni  de l’onguent salvateur.<br />
Quand enfin  la gangrène ne provoquait pas spontanément la chute d’un membre, on l’amputait. Ce sont des chirurgiens laïcs qui opéraient. Ils sont quatre en 1480 dont on a conservé les noms à Issenheim : Hans Rudy, Hans Zipfel, Thomann Firtag et Roman.  A la fin du XVIe siècle, L’administrateur de la maison d’Issenheim emploie des chirurgiens venant  de Soultz, de Guebwiller  de Rouffach et de Colmar. Ils ont en général bonne réputation, le conseil de Colmar les appelle parfois en aide. Qui ne connait le grand chirurgien strasbourgeois Hans von Gersdorff qui opère pour les Antonins de Strasbourg, auteur en 1517 d’un ouvrage à succès, le Feldbuch der Wundtartzney,manuel de chirurgie militaire  où il affirme avoir  réalisé  de 100 à 200 amputations au cours de sa longue carrière à l’hôpital des Antonins de Strasbourg. il décrit par le menu  sa technique d’amputation et révèle comment il anesthésie ses malades en utilisant une boisson  à base d’opium, de suc de morelle, de jusquiane, de mandragore, de lierre, de cigüe, de laitue dont on imprègne une éponge qu’on fait respirer au malades. Parmi les 23 gravures remarquables que contient l’ouvrage, il en est une intitulée Serratura, le sciage, qui montre un chirurgien en pleine activité. A l’arrière plan apparaît un homme amputé de l’avant bras qui porte sur son habit le Tau des Antonins.<br />
Alors que l’hôpital du Moyen-Age ne présente pas un caractère fonctionnel comme aujourd’hui, on y soigne moins le corps que l’âme, les hôpitaux des Antonins réalisent l’inverse. Leur activité hospitalière apparait  étonnement moderne et efficace.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La vie des malades</strong><br />
Quelques mots sur les malades. Nous en connaissons 18 pour la période allant de 1298 à 1526. Il y en eut évidemment bien davantage. Une bulle pontificale  de 1452 évoque une soixantaine d’occupants du couvent dont  on cerne huit à dix Antonins et de 10 à 20 malades. Ils sont rarement plus en même temps à Issenheim. Ils ne sont pas plus nombreux à Strasbourg, Bâle, Höchst ou Memmingen. Les hôpitaux des Antonins sont des petites unités médicales. On n’y soigne qu’une seule maladie : l’ergotisme !<br />
Avant d’être admis  dans l’hôpital le malade devait se soumettre à l’avis d’une commission qui statuait sur son cas. Sus aux imposteurs ! Des malades faisaient partie de la commission. L’admission faite, il était conduit devant le retable si son état de santé le permettait. Ce n’est pas tant dans l’attente d’un miracle, mais pour trouver consolation et réconfort. Il était invité, en outre devant l’impressionnant retable  de jurer obéissance à l’ordre et à ses représentants. Il devait également s’engager à vivre honnêtement et pieusement.<br />
Le patient était vêtu correctement et décemment d’un costume  taillé dans une étoffe bon marché, d’une teinte convenable. Il ne portait pas de couvre-chef mais un capuchon noir. Pour les femmes, pas de parure mais un fichu blanc. Ils disposait de deux vêtements par an  et portait sur le haut le tau bleu ciel, signe des Antonins,  de salut ou de référence à la croix d’Egypte qui renvoyait au saint fondateur.<br />
Sa nourriture est plutôt riche, le pain non frelaté et le vin assuré chaque jour. Sur la table, de la viande, de porc bien entendu, des rôtis et des harengs et l’observance des commandements de jeûne et d’abstinence selon le calendrier liturgique.</p>
<p style="text-align: justify;">Car rentrer à l’hôpital, c’est rentrer dans un ordre et en partager les temps liturgiques et de prière, c’est participer à chacune des sept heures canoniales, c’est honorer les morts et fréquenter les nombreuses fondations d’anniversaires. Chanoines, convers ou malades  chacun devait alors aligner 150 Pater et autant d’Ave.<br />
On est malade certes, on est infirme le plus souvent quand on a survécu,  mais on est toujours invité à travailler en fonction de ses possibilités. On rencontre des meuniers, agriculteurs, jardiniers. Jean Bertonneau précepteur de Strasbourg, qui exerce l’art de la diplomatie entre les Armagnacs, la couronne d’Autriche et la ville de Strasbourg utilise même le cellérier de sa maison, un unijambiste qui achemine à bon port ses missives  dans sa jambe de bois.<br />
Issenheim accueille femmes comme hommes même si les premières ont été exclues de la constitution de l’ordre des Antonins, créé en 1247 et resté exclusivement masculin. Mais les malades quelque soit leur sexe  sont traités sur un pied d’égalité. Ce fut tout à l’honneur des Antonins  d’insister régulièrement sur leur devoir d’assister tous les malades et de reconnaitre le rôle des femmes dans la qualité des soins prodigués aux pauvres malheureuses atteintes du fléau.<br />
Si nous manquons de sources pour évaluer la durée d’hospitalisation, quelques recoupements dans les documents de l’administrateur Franz Beer à la fin du XVIe permettent d’évaluer un séjour moyen de convalescence sur place  de deux à trois mois.<br />
Le cas tardif de Caspar Heymann de Wattwiller est parfois cité : il  fut amputé en mars 1631, travailla  aux cuisines de l’hôpital pendant deux ans, avant de s’enfuir avec les Impériaux qu’il avait renseigné pour piller le couvent. Il vivait encore en 1640 à Bollwiller. Il avait donc survécu  au minimum 9 ans à son amputation après avoir été hébergé deux ans à la préceptorerie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quelques noms, </strong><br />
L’aventure des Antonins, le destin des malades soignés, sont une  aventure collective, restée anonyme le plus souvent. La rareté des sources les concernant conforte encore ce constat. Quelques noms de précepteurs nous sont un peu plus familiers sans que nous les connaissions vraiment.<br />
Celui de Jean Bertonneau revient parfois. Cité pour la première fois en 1438, décédé en 1459, il est remarqué par la qualité de sa gestion rigoureuse après les nombreuses difficultés financières rencontrées par le couvent dans la première moitié du XVe siècle et les dissensions récurrentes avec  les seigneurs d’Issenheim, les von Huss. Ce poitevin était un redoutable diplomate, fort actif pendant l’incursion des Armagnacs. Il est proche d’une demi douzaine de souverains et de princes, parmi lesquels  l’empereur, les rois de France  et de Sicile,  les ducs Albert et Sigismond d’Autriche, le duc de Calabre et le comte palatin.<br />
Son successeur Jean d’Orlier  nous est plus connu. Il est le commanditaire du retable  de Schongauer, conservé au musée d’Unterlinden et peut-être de la partie sculptée du retable d’Issenheim. Ce dauphinois, né vers 1425 a été précepteur des Antonins de Ferrare, «  la première ville moderne d’Europe », selon l’historien bâlois Jakob Burckhard, dont l’université est prestigieuse. Il la quitte pour Issenheim,  a  priori « un trou » comparé à Ferrare, mais en réalité plus riche, plus dotée, et qui a rang de préceptorerie générale. Il en fut un gestionnaire avisé dégageant des ressources qui permirent  à son successeur  Guy Gers de se lancer dans une  politique ambitieuse de construction et d’embellissement.  Comme Jean-Baptiste, il a préparé le terrain. Il semble avoir eu des relations suivies avec Martin Schongauer et probablement nourrissaient-ils, tous deux, quelques ambitions artistiques plus importantes que celles que nous connaissons. Faut-il voir dans son immatriculation à l’université de Bâle en 1465, un simple acte symbolique d’un notable institutionnel  ou bien une vraie curiosité intellectuelle, qui ne serait pas surprenante de la part de quelqu’un qui avait eu la chance de goûter aux humanités ferraroises ?<br />
Que dire enfin de Guy Guers ou Guido Guersi dont on fait tantôt un  sicilien, tantôt  un dauphinois en se référant à la plus ancienne mention le concernant, datée de 1471 &#8211; il a alors 19 ans- qui le présente comme « <em> frater Guido Guersi de Delphinato</em> ».<br />
En 1480, il est le sacristain de la communauté d’Issenheim, responsable de la liturgie et de l’ornementation, avant de succéder à Jean d’Orlier  en 1490. Sous son préceptorat l’église fur reconstruite et embellie, le retable de Grünewald commandé et probablement réalisé. A sa mort, en 1516, la situation financière du couvent  est à nouveau fragile.<br />
En réalité, nous connaissons fort peu ce bâtisseur dispendieux. Seul le retable parle vraiment de lui et lui confère la notoriété, mais quelle notoriété.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Un écrin pour un retable !</strong><br />
Un dernier mot sur ce bel écrin, patiemment construit depuis XIVe  soit  des bâtiments d’exploitation, un hôpital, une maison d’hôtes et enfin une église qu’amorça Humbert de Priva  au tournant du XIIIe et du XIVe siècle et dont nous connaissons une description élogieuse sinon dithyrambique  grâce au vicaire de l’abbé général, chargé des visites de la maison de l’ordre, datée du 25 septembre 1650. Tout l’émerveille : l’argenterie et les ornements de l’église, les figures  et dorures des autels, la qualité de la bibliothèque  qui n’a pas d’équivalent excepté Saint-Antoine et Paris, les vitres aussi riches  que celles de la sainte Chapelle à Paris, les dix autels garnis de leurs petits retables antiques, les voûtes peintes, « le chœur tout entier travaillé  avec des petites figures d’une menuiserie approchant celle des Dominicains de Troyes, le grand clocher  du bout de l’église qui est plus beau que le nostre de Saint-Antoine… ».<br />
Il n’évoque pas le retable de Grünewald , probablement à l’abri alors à Thann, nous sortons de la guerre de Trente ans mais parmi les autels décrits  quelque précieux témoignages subsistent au musée d’Unterlinden,  dont une statue de saint Jean-Baptiste,  le retable de Stauffenberg ( entre 1454 et 1460 offert par Hans Ehrard Bock von Stauffenberg, bailli de Rouffach, à son épouse Ennelin d’Oberkirch, le petit retable de jean d’Orlier peint par Schongauer où le précepteur est représenté au pied de saint Antoine, des images de sainte Catherine et de saint Laurent. N’omettons pas de signaler parmi les sculptures présentes à Issenheim , outre la partie sculptée du retable attribuée, sans certitude, à Nicolas de Haguenau, l’admirable Vierge à l’enfant,  connue sous le nom de Vierge d’Issenheim, autrefois dans la collection de l’industriel Georges Spetz,  aujourd’hui au Louvre<br />
Rien  n’est alors trop beau pour décorer l’église  dont, nous l’avons vu, les vitraux impressionnent. Sont-ils dûs à Hans Holbein-le-vieux dont le séjour est attesté de 1517 à 1524 ou plus vraisemblablement à un certain  Hans Gitschmann-le-vieux, dit de Rappolstein qui pourrait être Ribeaugoutte dans le canton de Lapoutroie ? Quant à Holbein, son long séjour à Issenheim  intrigue. Il y vécut sous le préceptorat  d’Antoine de Langeac, successeur de Guers. Est-il l’auteur des voûtes peintes dont parle la description de 1650 ou aspirait-il, lui aussi, à réaliser un retable peint  dont il ne reste aucune trace ?<br />
Mais revenons à l’essentiel et partageons ce constat d’Elisabeth Clementz<br />
«  Tous les travaux d’agrandissement peut-être initiés par Orlier, et en tout cas menés à bonne fin par Guers, semblent avoir tendu vers un but unique : servir d’écrin à un maître autel  aux dimensions exceptionnelles -8 m en hauteur avec le couronnement, et plus de 7 m en largeur- dont la partie la plus célèbre sont les volets peints par maître Mathis ».<br />
Nous voilà arrivés devant le retable…  point d’aboutissement et point de départ.  C’est une autre histoire qui commence  et quelle histoire ! Pour le malade autrefois, comme pour nous, à notre modeste place, dès cette après midi à Unterlinden.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Biblio</strong><br />
Elisabeth Clementz, <em>Les Antonins d’Issenheim, essor et dérive d’une vocation hospitalièr</em>e, Strasbourg 1988 avec une bibliographie abondante dont notamment les ouvrages et articles nombreux de A. Michlewski.<br />
Pantxika Béguerie-De Paepe, Magali Haas, <em>Le retable d’Issenheim, le chef-d’oeuvre du Musée d’Unterlinden</em>, Musée Unterlinden,Art lys, 2015<br />
Site internet Dr Joerg Sieger, <em>Der Isenheimer Altar und seine Botschaft</em> qui exploite l’ouvrage de Emil Spath, I<em>senheim, Der Kern des Altarretabels &#8211; Die Antoniterkirche</em> (Freiburg 1997)</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, 11 octobre 2016,  conférence donnée  à  la maison  Saint-Michel  d&rsquo;Issenheim .</p>
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		<title>Il y a vingt ans décédait Edmond Gerrer, maire de Colmar</title>
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		<pubDate>Mon, 02 Jan 2017 09:32:39 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/edmond-gerrer-un-maire-humaniste/gerrer-edmond/" rel="attachment wp-att-230"><img class="alignleft size-full wp-image-230" alt="Gerrer Edmond" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2012/12/Gerrer-Edmond.jpg" width="464" height="303" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Il y a vingt ans, le 26 mai 1996, décédait Edmond Gerrer, maire de Colmar de 1977 à 1995. Quelques semaines après Marcel Rudloff, maire de Strasbourg, qui avait été son ami. Quelques jours avant Gilbert Estève maire de Sélestat, plus jeune que lui, appartenant à une autre famille politique, mais proche intellectuellement et spirituellement.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme toute une génération de jeunes nés au lendemain de la Grande Guerre, Edmond Gerrer s’était engagé en politique tout de suite après la Seconde Guerre mondiale, au sein d’une Europe à reconstruire et d’une difficile mais exaltante réconciliation franco-allemande à entreprendre. Vous avez bien entendu « engagé » comme tout homme de conviction pour qui les œuvres sont le prolongement naturel de la foi. Engagé au sens d’Albert Schweitzer qui proclamait : « j<em>e crois dans la mesure où j’agis</em> ».</p>
<p style="text-align: justify;">Avant d’être maire, Edmond Gerrer depuis 1956 &#8211; il était entré au conseil municipal de Colmar en 1953 &#8211; avait été l’adjoint de Joseph Rey qui présida aux destinées de la ville de 1947 à 1977. Il avait ainsi participé et contribué à l’essor de Colmar, durant les Trente Glorieuses, qui avait vu la ville croître et se moderniser, s’étendant massivement à l’ouest, se dotant, au nord, d’une vaste zone industrielle et entreprenant une politique de rénovation urbaine et de restauration architecturale destinée à assurer un bel avenir à son riche passé.</p>
<p style="text-align: justify;">Si le philosophe, élève, un temps, de Heidegger à Fribourg, avait rêvé de « la cité idéale », le pédagogue &#8211; il enseigna à l’École normale de Colmar, de 1947 à 1979 &#8211; savait que la voie serait étroite et le chemin difficile. Quand il devint maire, le monde connaissait la crise économique et amorçait une récession qui obligea les responsables à réduire leurs projets et investissements. Si Colmar fut elle aussi contrainte, elle put, sous ses mandats rigoureux, se préserver du déclin. Elle continua à accueillir les investisseurs (Ricoh, 1987), réalisa enfin le contournement autoroutier tant attendu (1995) et mit tout son poids dans l’enseignement (Lycée Camille Sée, 1991), la recherche et l’université faisant de Colmar le deuxième pôle de l’Université de Haute-Alsace. En 1993, les I.U.T colmariens, alors au nombre de quatre, avaient acquis leur autonomie par rapport à Mulhouse.</p>
<p style="text-align: justify;">Cet investissement économique et pédagogique ne se départit jamais d’un questionnement social constant et naturel. Souvenons-nous de l’écoute et du parfait climat entretenu avec l’association Espoir dont il fut toujours proche. Cette relation étroite permit à l’association de réaliser le Foyer Tjibaou en 1979, la Clausmatt, en 1986, ainsi que, la même année, les bâtiments de la rue Ampère.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce fils de charpentier, né à Lautenbach dans la vallée de Guebwiller en 1919, avait lancé les chantiers lourds de la restauration des églises colmariennes historiques : La collégiale Saint-Martin (1972-1985), qui lui tint particulièrement à cœur, les Dominicains (1980-1993) et les Franciscains, aujourd’hui église Saint-Matthieu (1982-1997).</p>
<p style="text-align: justify;">L’homme cultivé, lecteur exigeant des anciens comme des modernes, s’était nourri aux sources de notre patrimoine littéraire européen. Comme tout bon Alsacien, il savait combien notre double héritage culturel français et allemand  était fécond et contribuait à l’enrichissement de notre identité.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce grand lecteur de Goethe et de Rilke, qui possédait parfaitement la langue allemande, n’avait pas oublié le dialecte de son enfance, partagé avec l’écrivain Jean Egen, l’inoubliable auteur des Tilleuls de Lautenbach, leur village natal.  je fus le témoin d’échanges savoureux, parfois même emprunts de gravité, avec Germain Muller qui, chaque année pendant des décennies, prenait le chemin de Colmar pour y présenter sa nouvelle revue du Barabli. Une amitié forte liait les deux hommes.</p>
<p style="text-align: justify;">Son mandat de maire  fut fortement marqué par ses convictions culturelles. Il avait su donner une impulsion nouvelle à la vie culturelle de la cité, la dotant d’un Festival de musique au rayonnement international (1989) et d’un ambitieux Salon du livre (1989). L’Atelier du Rhin trouva enfin résidence à la manufacture des tabacs (1990) tout comme la maison des associations (1985). L’École maîtrisienne prit son envol (1985) pour devenir une des premières maîtrises de France. La ville s’ouvrit au vaste monde en se jumelant avec Princeton, joyau des universités américaines (1987), Eisenstadt, en Autriche (1983), la ville de Haydn, et Györ, en Hongrie (1993), à proximité de l’abbaye de Pannonhalma, haut lieu, depuis l’an mil, de la spiritualité de l’Europe centrale.</p>
<p style="text-align: justify;">Au terme de son dernier mandat, Edmond Gerrer se retira en 1995. Il devait décéder, un an plus tard, vaincu par une implacable maladie qu’il avait supportée avec courage.</p>
<p style="text-align: justify;">Alors que les termes « humanisme et humanistes » sont aujourd’hui galvaudés, c’est  pourtant  ce qualificatif qui sied le mieux à Edmond Gerrer qui, à sa place  de maire de Colmar, émule d’Érasme et d’Albert Schweitzer, fut un homme selon la définition qu’en donna Goethe :</p>
<p style="text-align: justify;"><em>À toi-même soit fidèle et fidèle à autrui</em><br />
<em>Et que la peine que tu donnes soit de l’amour</em><br />
<em>Et que la vie que tu mènes soit action.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner<br />
printemps 2016, article publié dans la Revue Espoir, 3e trimestre 2016 et dans le Programme 2016-2017 du Théâtre alsacien de Colmar.</p>
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