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	<title>HISTOIRES D&#039;ALSACE &#187; Colmar</title>
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	<description>Blog de Gabriel BRAEUNER, historien</description>
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		<title>Maurice Betz et l&#8217;Alsace</title>
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		<pubDate>Fri, 22 May 2020 10:11:37 +0000</pubDate>
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		<category><![CDATA[XXIe siècle]]></category>
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		<description><![CDATA[Maurice Betz et l’Alsace  « Plein de sa province, il n’écrivait pas pour elle.  Il ne fut jamais un poète régional » disait de lui l’écrivain Marcel Haedrich qui fut son voisin sur les hauteurs de Munster. Maurice Betz fut en réalité &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/819/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i>Maurice Betz et l’Alsace</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i><a href="http://www.histoires-alsace.com/lalsace-et-la-pandemie-de-covid-19/download-7/" rel="attachment wp-att-814"><img class="alignleft size-full wp-image-814" alt="download" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/05/download.jpg" width="176" height="286" /></a> </i></b>« Plein de sa province, il n’écrivait pas pour elle.  Il ne fut jamais un poète régional » disait de lui l’écrivain Marcel Haedrich qui fut son voisin sur les hauteurs de Munster. Maurice Betz fut en réalité un passeur, un jeteur de ponts ou de passerelles entre la pensée allemande et l’esprit français. « <i>Tür und Brücke </i>» comme aurait dit le philosophe et sociologue Georg Simmel qui enseigna à Strasbourg, à la <i>Reichsuniversität</i> à partir de 1914.</p>
<p style="text-align: justify;">Maurice Betz, cet écrivain alsacien de langue (et d’élégance) française, passa l’essentiel de sa vie ailleurs qu’en Alsace. Il avait quinze ans quand il partit pour Neuchâtel en Suisse puis, après la première guerre mondiale, pour Paris.  Il ne rompit cependant pas ses liens avec sa province natale. Au contraire. Il lui demeura fidèle, profondément imprégné, autrement dit fécondé par elle.</p>
<p style="text-align: justify;">Il était né à Colmar, en 1898, et y avait passé son enfance. Fils unique d’un père banquier, Georges, dont la famille, d’extraction rurale, était originaire de Wihr, tout près de Colmar, et d’une mère, Marie Minna Hemmerlé de Horbourg, commune voisine. Il ne connut quasiment pas son père qui mourut subitement en 1902. Habitant, avec sa mère, la Grand’ rue, non loin du gymnase (l’actuel lycée Bartholdi) qu’il fréquenta, il passe son temps libre avec ses cousins, Alfred et Pierre, les fils de docteur Paul Betz, dans leur belle propriété de la rue Rapp ou à la campagne, auprès de sa grand-mère maternelle, dans l’exploitation agricole de Wihr, tenue par un autre de ses oncles. Ses années de lycée sont largement évoquées dans le roman <i>Rouge et blanc</i>, paru en 1923. Elles l’ouvrent à la culture allemande, littéraire et musicale. Il découvre Richard Wagner notamment. Elles le confortent parallèlement dans la culture et la langue française que ses parents lui ont transmis. Premiers émois, premières certitudes, conscience progressive de la mission qui incombe aux Alsaciens : construire des ponts entre deux cultures.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1915, accompagné de sa mère, il s’installe à Neuchâtel. Nous sommes en pleine guerre. Il a 17 ans et nulle envie de servir dans l’armée impériale. Il n’hésitera pas, deux ans plus tard de signer un engagement volontaire dans la Légion Etrangère !  Au gymnase, puis à l’université de la cité helvétique, il entre vraiment en littérature découvrant et dévorant, <span style="color: #333333;"><a title="Hippolyte Taine" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Hippolyte_Taine"><span style="color: #333333;">Taine</span></a>, <a title="Ernest Renan" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Ernest_Renan"><span style="color: #333333;">Ernest Renan</span></a>, <a title="Jules Laforgue" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Jules_Laforgue"><span style="color: #333333;">Jules Laforgue</span></a>, <a title="Rémy de Gourmont" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9my_de_Gourmont"><span style="color: #333333;">Rémy de Gourmont</span></a>, <a title="Maurice Barrès" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Maurice_Barr%C3%A8s"><span style="color: #333333;">Maurice Barrès</span></a>, <a title="André Gide" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Andr%C3%A9_Gide"><span style="color: #333333;">André Gide</span></a>, <a title="Paul Claudel" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Claudel"><span style="color: #333333;">Paul Claudel</span></a> mais aussi  <a title="Walt Whitman" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Walt_Whitman"><span style="color: #333333;">Walt Whitman</span></a> et… <a title="Rainer Maria Rilke" href="https://fr.wikipedia.org/wiki/Rainer_Maria_Rilke"><span style="color: #333333;">Rainer Maria Rilke</span></a>.</span> C’est un Alsacien, spécialiste de littérature française du Moyen Age, Frédéric Edouard Schneegans, en poste transitoirement au gymnase cantonal de Neuchâtel &#8211; il avait quitté l’université de Heidelberg à la déclaration de la guerre- qui lui ouvre sa bibliothèque, aussi vaste qu’érudite, devenant, à son tour, un médiateur entre la culture germanique et française.</p>
<p style="text-align: justify;">Il se donne le nom de Jean Brion, dans le roman <i>Rouge et blanc </i>qui paraît à Paris chez Albin Michel en 1923. Largement autobiographique, l’ouvrage brosse le tableau contrasté de son adolescence au gymnase de Colmar et de son amitié pour Lothar Lanzberg, fils d’un <i>Alt deutsche</i>, directeur du théâtre de Colmar. Un roman d’écrivain alsacien de langue française de plus pour raviver la flamme du souvenir français et montrer la fidélité alsacienne dans l’empire de Guillaume II ? Non, mais un plaidoyer pour le dialogue entre deux cultures qui le fascinent autant. « On venait de commencer la lecture du deuxième acte de la Jeanne d’Arc de Schiller… » lit-on dès la première page du roman. Un dialogue prémonitoire qui fonde une vocation. Il rencontre Rilke l’année de la parution de son roman.</p>
<p style="text-align: justify;">Le romancier continue de puiser son inspiration en terre alsacienne<i>. La fille qui chante</i>, publiée en 1927 à la N.R.F, a les Vosges pour cadre, célèbre la nature, le rythme des saisons, « la première sieste des premiers jours de printemps » ou la beauté des faneuses aux pieds nus « qui ont sur leur peau rouge des brins de foin comme des cheveux collés par la sueur ».</p>
<p style="text-align: justify;">Il avait quitté l’Alsace mais y revenait souvent. Non pas à Colmar, mais à « La Prairie » où habitait désormais sa mère sur les hauteurs de Munster, au pied du Mönchberg. C’est un refuge bienvenu, un lieu de promenade et de méditation, une source d’inspiration. Un lieu de travail aussi où il se consacre pleinement à Rilke dont il était devenu l’ami et le traducteur. Le jeune Marcel Haedrich était son voisin.</p>
<p style="text-align: justify;">L’honneur d’être Alsacien l’obligeait (Yvan Goll). A plaider toujours et encore pour ce pays, source de conflits permanents et d’éternels malentendus. Comme si à chaque fois, il fallait rassurer, se justifier, convaincre toujours et encore d’une beauté méconnue et d’une fidélité régulièrement mise en cause. Ce fut, tout de suite après la Première Guerre<i>, Le Livre d’or</i> de L’Alsace sous le pseudonyme de Maurice de Vire (de Wihr !) ; ce fut, en 1946, quelques mois avant sa mort, ce merveilleux et émouvant florilège de <i>L’Alsace perdue et retrouvée</i>, paru chez Albin Michel. Il avait sélectionné les textes et les images et convoqué, pour un envoutant dialogue, des plumes aussi diverses que celle de Montaigne et de Paul Claudel, de Victor Hugo et de Goethe, d’Elsa Koeberlé et de la baronne d’Oberkirch, et de dizaines d’autres toutes mobilisées pour célébrer une Alsace ressuscitée.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le même esprit, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, en avril 1939, il avait livré un <i>Portrait de l’Allemagne</i>, plus psychologique que géographique, « vivant, sincère et impartial », dédié à son grand-père maternel, Michel Hemmerlé, qui avait participé à la construction du « pont du Rhin à Brisach » à la fin du XIX e siècle. Toujours et encore infatigable bâtisseur de ponts.</p>
<p style="text-align: justify;">Il mourut à Tours, seul, soudainement d’une crise cardiaque, dans une chambre d’hôtel le 29 octobre 1946. Il s’y était rendu pour adopter un enfant. Son épouse était restée à Paris. Quelques jours auparavant, il était encore en Alsace, à la Prairie, relisant la <i>Confession d’un Enfant du Siècle</i>. La Prairie où sa mère était décédée, en 1940, avait remplacé Colmar. Il était revenu dans sa ville natale, discrètement en mars 1944. Il s’y était promené. La ville avait changé, lui était devenue étrangère. « Et hier soir, tout à coup, vers 8 heures, en traversant la Place Neuve, à l’ombre de l’église Saint-Martin, ces deux lycéens qui causaient sur le trottoir, l’un appuyé sur sa bicyclette, leurs jeunes voix mêlées au murmure profond de l’eau souterraine de la Lauch qui affleure là-bas, avec un sourd bruit de cascade… Je me suis tout à coup reconnu : c’était moi, c’était le passé ». Il était redevenu Jacques Brion discutant avec son ami Lothar Lanzberg. La boucle était bouclée ! En chargeant, à partir de 1957, l’Académie d’Alsace d’honorer la mémoire de son époux, Mme Maurice Betz l’inscrivait définitivement dans la mémoire régionale.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>pour en savoir plus :</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Jacques Betz, Notice NDBA</p>
<p style="text-align: justify;">Jacques Betz, Mon cousin Maurice  Betz, <em>Saisons d&rsquo;Alsace</em>, 14, Printemps 1965</p>
<p style="text-align: justify;">Maurice Betz, Rouge et blanc , Roman, Paris Albin Michel 1923</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;Alsace perdue et retrouvée, textes et images choisies par Maurice Betz, Paris, Albin Michel, 1946</p>
<p style="text-align: justify;">Hommage à Maurice Betz, Paris, Emile-Paul Frères, 1949</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Gabriel Braeuner,</strong> mai 2020,ébauche d&rsquo; article à paraître</p>
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		<title>L&#8217;Introduction de la Réforme à Colmar en 1575 :  une si longue attente !</title>
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		<pubDate>Thu, 01 Oct 2015 17:28:24 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/lintroduction-de-la-reforme-a-colmar-en-1575-une-si-longue-attente/attachment/33834/" rel="attachment wp-att-558"><img class="alignleft size-full wp-image-558" alt="33834" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/10/33834.jpg" width="438" height="400" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Le 15 mai 1575 eut lieu, à huit heures du matin, en l’église des Franciscains, vide depuis plus de trente ans, le premier culte évangélique de Colmar. Le gouvernement de la cité s’était déplacé en grand nombre. Le pasteur qui devait prendre en charge la communauté protestante de Colmar n’étant pas encore désigné, ce fut le pasteur du village de Jebsheim, situé au nord-est de Colmar, Jean Cellarius qui officia. Il prêcha. Un choeur improvisé entonna « Es ist das Heil uns kommen her von Gnad und lauter Güte». Colmar était devenue protestante. Enfin ! Un demi-siècle après les autres. On ne l’attendait plus. Elle avait emprunté quelques routes buissonnières avant d’y arriver.</p>
<p style="text-align: justify;">On attendait la Réforme vers 1525, on dut patienter cinquante ans avant de l’introduire officiellement. Le Magistrat avait longtemps hésité et s’était entouré d’un luxe de précautions juridiques avant de donner son aval… au dernier moment. Pour les historiens, Colmar est une ville de Réforme tardive : eine spät Reformationsstadt. La formule est admirable et la classification typique de nos manies de créer des catégories ou de ranger les villes comme on range ses chaussures : dans des boîtes toutes faites.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Des attardés de la Réforme ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Autrement dit, nous serions, compte-tenu de notre date de naissance, des attardés de la Réforme. Comme ces enfants qui n’arrêtent pas de grandir et qui prennent un peu de retard dans leur scolarité. On sait qu’ils finiront par y arriver, mais on ne sait pas quand. On fait preuve à leur égard d’indulgence et de patience. Un demi-siècle de patience dénote une certaine maîtrise. Il fallait juste leur faire confiance et ne pas désespérer. A la bonne heure, cela valait la peine d’attendre ! C’est peut être cela la Réforme à Colmar : une vendange tardive. Le grain était mûr, très mûr. Il ne pouvait pas l’être davantage, il fallait rentrer la récolte. Le fait est que nos responsables d’alors, aux prix d’atermoiements successifs qui confinent parfois au génie politique, ont mis un demi-siècle de plus que Strasbourg ou Bâle pour rejoindre le camp de la Réforme. A quoi il faut ajouter autant pour se décider entre le protestantisme de Luther et celui de Calvin. Ce n’était plus une vendange tardive mais un vin de glace : le meilleur !</p>
<p style="text-align: justify;">Et  pourtant, on est resté sobre, on ne s’est pas ruiné pour ce premier jour. On n’a pas construit une nouvelle église. On a utilisé celle qui était vide depuis quelques décennies, l’ancienne église des Franciscains. On n’a même pas, comme à Strasbourg et Bâle, bouté dehors les catholiques de leur église traditionnelle, leurs cathédrales, en l’occurrence, ici, l’église Saint-Martin. On n’a pas dérangé, non  plus, quelques illustres pasteurs de Strasbourg, du duché de Wurtemberg ou d’ailleurs. On a trouvé une solution locale. Pas loin d’ici, à Jebsheim, le Pasteur Keller pourrait faire l’affaire. C’est un homme probe, c’est un excellent pasteur. Certes, ses prêches ne brillent pas comme brillent ceux des universitaires strasbourgeois et bâlois, mais Colmar n’est pas une ville de clercs, d’écoliers et d’étudiants. Elle n’a pas l’éclat qu’eut au début du siècle Sélestat, son école latine et ses humanistes. Mais notre Johann Keller est loin être un sot, il vient de latiniser son nom. Il s’appelle désormais Cellarius. Il a étudié à Lausanne, Zurich et Tübingen. Puis, il fut maître d’école et officia à l’église de Riquewihr  avant de devenir pasteur de Jebsheim. Ce n’est plus n’importe qui. Regardez-le sur le portrait que nous avons gardé de lui. Avec son bonnet, sa collerette et sa fraise, son manteau noir, il en impose. Il semble habité par sa mission. Jebsheim, d’où il vient, n’est pas le dernier des villages. Possession des seigneurs de Berkheim, la commune a déjà introduit une première fois la Réforme en 1521, et plus sérieusement en 1555. C’est dire si elle a de l’avance sur Colmar, elle serait même son ainée. C’est d’Orient qu’est venu la lumière, c’est de Jebsheim, à l’est de Colmar, qu’aujourd’hui est venu le salut !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le grand essor de l’Occident</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Mais d’abord où nous situons-nous ? Prenons un peu de recul, élargissons notre champ de vision, intégrons nous dans une histoire, donc une chronologie et une géographie. Le siècle dans lequel les Colmariens vivent et celui du grand essor de l’Occident qui va en gros de 1492 à 1600 et qui démarre avec la découverte du nouveau monde, les explorations portugaises, les conquistadores avides, les exterminations d’indiens et la conscience de Las-Casas</p>
<p style="text-align: justify;">La prise de Grenade, en 1492 également, a fait tomber le dernier bastion musulman en Espagne, les récurrentes guerres d’Italie ont déchiré l’Europe qui pourtant s’est enrichie. L’afflux de l’or et de l’argent sud-américain, la croissance des échanges avec le nouveau monde ont favorisé l’essor de l’économie européenne qui reste tributaire des cadres économiques et sociaux traditionnels. Le monde des corporations a encore quelques beaux jours devant lui et plus généralement l’aube de la Renaissance ne s’est pas libéré de l’automne du Moyen-Age. C’est là encore une construction chronologique récente. Le monde de la Renaissance est à maints égards encore celui du Moyen-Age.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans cette Europe, quelques monarchies ou empires donnent le la. Longtemps,  Francois 1er s’est opposé à Charles-Quint. Ils ont été de puissants souverains. Si le premier a dû renoncer à ses rêves européens, il a réussi à poser les jalons d’une monarchie moderne. Le second, héritier d’un immense empire, de l’Espagne et de ses colonies, des Pays Bas et de la Franche Comté, s’oppose à une autre puissance, celle des Ottomans. Emerge aussi le royaume d’Angleterre sous la conduite du tyrannique Henry VIII, qui rompt avec Rome  en 1534, puis sous celle  plus éclairée mais non moins cruelle d’Elisabeth, célébré par Shakespeare.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce siècle fut aussi espagnol, celui de Philippe II qui conjugue puissance politique, prospérité matérielle et épanouissement artistique au service d’une église catholique triomphante. Le Portugal a été livré à l’Espagne, les deux couronnes ont été réunies en 1580. Le Royaume de France  s’est encore stabilisé sous le règne de Henri II, à partir de 1547, qui poursuit sa politique de renforcement de l’Etat mais les tensions religieuses menacent cette prospérité et paix fragile. Sous la régence de Catherine de Médicis, catholiques et protestants se radicalisent, prennent les armes et s’étripent. Le massacre de la Saint Barthélemy  intervient le 24  août 1572.</p>
<p style="text-align: justify;">Elargissons la focale encore un tout petit peu. La Russie oscille entre réforme et terreur sous le règne d’Ivan IV, à partir de 1547, dont la folie et la cruauté lui vaudront le surnom de « terrible ». Son voisin, le royaume de Pologne, uni au grand duché de Lituanie, connaît la paix religieuse grâce à la tolérance d’Etienne Ier qui y règne de 1576 à 1586. Plus loin encore, naissent de grands empires, le Royaume du Congo, prospère et bien organisé que découvrent les Portugais. Un nouvel empire apparaît en Inde, celui des Moghols. Abbas le Grand, représentant le plus brillant de la dynastie chiite des Séfévides, construit un Iran centralisé et unifié. Mais, plus près de nous, celle qui inquiète, celle qui se trouve aux portes de l’Europe et la menace, c’est la puissance ottomane, de Soliman le magnifique, qui a affermi son Empire en Egypte, en Perse et surtout en Europe centrale. Après la bataille de Mohacs en Hongrie, en 1526, la voilà aux portes de Vienne.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La robe sans couture déchirée</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans cette Europe du Nord qui nous occupe, dans ce Saint Empire Romain Germanique qui nous sert de cadre, la date de 1517, quand le moine augustin  Martin Luther affiche ses 95 thèses à Wittemberg, résonne comme une déflagration.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle est d’abord le point d’aboutissement d’un long étiolement de l’Eglise de Rome qui ne finit pas de se décomposer. Il est bien loin ce vigoureux XIIIe siècle quand fleurirent les ordres mendiants, les Universités savantes et s’affirma l’homo scholasticus, quand les croisades constituèrent autant un itinéraire spirituel  qu’une entreprise partagée par la chrétienté. Les tragiques XIV et XVe siècles l’affectent profondément. Rome n’est plus dans Rome et la monarchie française a mis la papauté sous tutelle avant de l’établir en Avignon en 1309.  La chrétienté se déchire et connaitre à nouveau un grand schisme quand deux papes, deux obédiences s’opposent de 1378 à1417. Les conciles de Bâle, Ferrare et Florence , de 1431à 1449, s’opposent au pape, compromettent l’union et suscitent l’émergence des église nationales, la gallicane, l’anglicane, entre autres. Et si Rome a fini par retourner à Rome en 1377 mais la papauté n’a pas résisté à la tentation politique et mondaine que les papes de la Renaissance, Alexandre VI Borgia, Jules II et Léon X Médici personnifièrent si négativement. Cela fait un siècle que Jean Hus brûla à Prague, accusé d’hérésie. Il avait pourtant exprimé la nécessité de se reformer. Des ordres religieux s’y risquèrent revenant à une plus stricte observance, le clergé séculier si refusa. D’autres encore en dehors de la communauté des clercs choisirent des voies plus sensibles, plus personnelles d’approfondissement religieux. Les frères de la vie commune en Hollande par exemple, représentant d’une dévotion plus intérieure, plus intime, plus moderne., en quelque sorte. C’est en 1427 que Thomas de Kempis achève l’incomparable Imitation de Jesus Christ au prodigieux succès. L’église n’avait plus le monopole de la vie religieuse. Le laïcat disposait désormais d’un idéal religieux à sa mesure. Le dévot n’est plus un moine mais un familier de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;">La date de 1517 est enfin le point de départ d’une révolution religieuse qui va s’étendre à une grande partie de l’Europe du nord, Allemagne, Suisse, Scandinavie -la Baltique est devenue un lac luthérien- Angleterre, Ecosse, Pays-Bas. La Réforme va briser le rêve de monarchie européenne de Charles-Quint.  L’Europe est plus divisée que jamais. La Contre-Réforme catholique après le concile de Trente (1545-1563) n’arrangera pas la situation. On en viendrait presque à oublier que ce siècle fut aussi celui de la Renaissance, de l’imprimerie en plein essor, celui de l’humanisme, du retour aux sources gréco-latines, d’Erasme et de la République des lettres qui n’a pas de frontières. Mais elle est aussi celle de l’atroce vision de la crucifixion de Grünewald, contemporaine de l’irruption de Luther dans l’histoire, des pestes récurrentes et mortelles, des procès des sorcières et des bûchers.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La cité décapolitaine</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Et au milieu de tout cela, il y a Colmar. Pas la moindre des villes décapolitaines. Ville immédiate d’empire, après Haguenau, l’ainée où siège le Landvogt impérial, mais une ville essentielle dans ce dispositif singulier de ligue urbaine, qu’est le Zehstädtebund, qui vit  se réunir, en 1354, sous l’égide de l’empereur Charles IV, dix villes alsaciennes, pour la plupart nées au XIIIe siècle, pour se promettre assistance et secours mutuel et s’engager à ne jamais se laisser séparer de l’Empire. Colmar y tire son épingle du jeu, et compte-tenu de sa taille, envoie  des délégations aux autorités impériales, participe aux diètes d’Empire et se montre tout au long du XVIe siècle très active pour défendre les villes de la décapole en se dressant résolument contre la tentation toujours récurrente des Habsbourg de ramener les villes impériales au rang de vassales. Elle s’y entend pour accueillir les empereurs avec faste : Sigismond en 1418, Frédéric III de Habsbourg en 1442 et 1473. Maximilien I est l’hôte de la ville quatre fois : en 1492, 1493, 1498 et 1503, Ferdinand II, en 1562, clôt l’illustre liste. Habile, légitimiste, Colmar est fidèle.</p>
<p style="text-align: justify;">A défaut d’être opulente, elle rassure derrière ses fortifications dont le tracé n’a pas vraiment évolué depuis la fin du XIIIe siècle, se contentant d’un toilettage et d’une adaptation à l’évolution de la puissance de feu confiée au très compétent architecte strasbourgeois Daniel Specklin en 1580. Elle est un gros bourg rural, qui assure et assume. Ses marchands et négociants sont désormais présents sur les foires régionales et rhénanes. Le commerce du vin lui a apporté la notoriété et  la prospérité. Il débouche sur la Suisse et le nord de l’Europe. Du port du Ladhof, les tonneaux transitent par Strasbourg et descendent le Rhin jusqu’à Cologne et les Pays-Bas. De là, les navires de la Hanse poursuivent le périple, pourvoyant les villes d’Allemagne du Nord, de la Scandinavie et des côtes baltes. Quelques marchands ont pignon sur rue. Ludwig Scherer qui fit construire la maison dite Pfister était chapelier mais avait fait fortune dans le commerce d’argent dans le val de Lièpvre. Le savoyard Claude Sison rachète sa maison en 1596. Il s’est enrichi avec le commerce de la soie, son stock est évalué à 5600 florins. Il est un des hommes les plus riches de Colmar.</p>
<p style="text-align: justify;">On ne construit plus guère d’église en ville. Celles que le Moyen-âge a érigées sont suffisantes. Les bâtisses que l’on édifie désormais sont privées. Intellectuellement Colmar n’est pas un phare, elle n’est pas ignare non plus. Les moniales d’Unterlinden ne produisent plus les chefs-d’oeuvre théologiques, calligraphiques et mystiques d’autrefois, mais elles n’ont pas perdu leur foi, les dominicains sont revenus, après quelques égarements à une plus stricte observance à la fin du XIVe, mais ils ne marquent plus de leur empreinte la vie intellectuelle de la cité.  L’aventure de l’esprit ici est individuelle. Il lui arrive de produire des génies, la gloire des peintres et des graveurs, Martin Schongauer notamment. Elle est rarement collective comme à Sélestat et son école latine qui fit rayonner le nom de la cité de 1450 à 1525. Il a manqué à Colmar une personnalité exceptionnelle comme Beatus Rhenanus ou Jacques Wimpfeling, un pédagogue innovant et fédérateur comme Louis Dringenberg,  et un lieu actif de rayonnement et de diffusion, comme le fut, dans la même ville, l’école latine. L’imprimerie n’a pas tout a fait joué le rôle qu’elle joua ailleurs. L’expérience du mystérieux Farckall, de 1522 à 1524, fut souterraine et trop éphémère ; celle de Bartholomé Gruninger à partir de 1538, fut exaltante et désastreuse. L’imprimeur se ruina en publiant les Vies parallèles de Plutarque traduites par l’érudit mais vaniteux Obristmeister Hyeronymus Boner. Il quitta Colmar à la sauvette pour disparaitre à tout jamais en 1543.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Une présence souterraine</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant, grâce à l’imprimerie, elle s’était clandestinement ouverte aux idées nouvelles. En catimini. Qui connaît Farckall ? Qui est cet imprimeur qui choisit de s’établir à Colmar en 1522 avant de repartir deux ans plus tard ? Qui était-il ? D’où venait-il ? Pour ajouter au mystère, certains en firent un Anglais sans apporter pour autant des preuves décisives. En deux ans pourtant quel bilan ! Il fut notre premier imprimeur. Il fut aussi un remarquable propagateur des idées luthériennes à une époque où, manifestement, Colmar ne songeait nullement à sauter le pas. Est-ce pour cela qu’on le laissa faire ? Il fut un parfait agent subversif des presses duquel sortirent dix-sept écrits dont le contenu ne laisse planer aucun doute sur ses sympathies.</p>
<p style="text-align: justify;">A Colmar, son officine publie les commentaires de Luther sur les Evangiles, sa traduction allemande du Pentateuque et une dizaine de petits écrits de divers auteurs réformés, dont Zwingli. On lui doit aussi un pamphlet traitant de l’usure et présenté sous la forme d’un dialogue en cinq parties « Hie kommt ein Beuerlein », titre prémonitoire peu avant la Guerre des Paysans. Sans crier gare, il quitte Colmar. On le retrouve à Haguenau, autre ville de la décapole, de 1524 à 1527, où il continuera son travail d’imprimeur en publiant treize nouveaux écrits qui continuent à faire la part belle aux productions luthériennes. En 1530, Farckall est à Strasbourg chez l’imprimeur Jean Gruninger avant de disparaître définitivement.</p>
<p style="text-align: justify;">Du temps de sa présence active à Colmar, quelle fut son influence réelle ? Son attitude pour le moins téméraire, reflétait-elle une attitude individuelle ou, au contraire, exprimait-elle les velléités d’un courant certes minoritaire mais déjà actif ? Reconnaissons que nous n’en savons rien ! Une dissension était apparue en décembre 1524 au sein de la cité quand le prédicateur bénédictin Hans, du prieuré de Saint-Pierre, avait violemment dénoncé dans ses sermons les mœurs dépravés du clergé. Le magistrat, soucieux de préserver la paix publique, exigea du Chapitre qu’il le limogeât tout en l’exhortant de veiller davantage aux bonnes mœurs et au comportement du clergé local.</p>
<p style="text-align: justify;">Existait-il alors en ville une opinion publique, même ténue, adhérente aux idées nouvelles ? Lors de la nuit de la Saint-Etienne 1524, 600 personnes avaient manifesté devant la maison de l’Obristmeister Louis Hutsch. Ils remirent, quelques jours plus tard, une déclaration proposant treize points de réforme dans lesquels ils manifestaient leur désir de voir diminuer leurs contributions au clergé et leur souhait de voir ce dernier participer davantage aux charges publiques. Cette volonté populaire s’exprime à nouveau, quelques mois plus tard, en avril 1525, quand, en pleine sédition des paysans, l’aubergiste Bader fomente des troubles, s’empare du stock d’armes  remisé dans l’arsenal et n’omet pas de demander, une fois encore, la mise à disposition d’un bon prédicateur pour expliquer la parole de Dieu. Observons que ces revendications constituent un minimum, comparé à celles qui s’expriment ailleurs. Point d’aspirations égalitaristes pourtant si répandue dans la révolte paysanne, pas davantage de suppression de la messe ou celle du célibat des prêtres, par exemple.  Même dans la révolte, les séditieux colmariens sont presque sages.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1525, la Guerre des Paysans, qui s’était terminée tragiquement pour les insurgés, avait dissuadé Colmar d’introduire la Réforme. Jusqu’à la Paix d’Augsbourg, en 1555, elle ne semble guère progresser malgré son implantation tout autour de la ville.  En 1535, la Réforme avait été introduite dans les possessions des Wurtemberg en Alsace, le comté de Horbourg et la Seigneurie de Riquewihr. Elle était ainsi aux portes de Colmar pas tout à fait assurée cependant de son identité véritable. Mathias Erb, qui en fut le surintendant de 1538 à 1560, frayait volontiers avec le zwinglianisme zurichois. Son successeur Nicolas Cancerinus ramena  le troupeau dans un cadre plus strictement luthérien. Quant au pouvoir d’attraction de Horbourg, il ne fut vraiment efficient qu’à partir de 1552 quand Barthélemy Westheimer, ancien imprimeur à Bâle, devint pasteur.</p>
<p style="text-align: justify;">Le Magistrat avait fini par obtenir le contrôle de l’administration des biens du clergé et même de ses mœurs par un décret daté de 1538. Les excès attribués aux anabaptistes, la qualité des artisans de la contre-réforme catholique comme le prédicateur dominicain de Saint-Martin, Jean Fabbri, ou le prieur des Augustins, Jean Hoffmeister, avaient encore retardé l’échéance.  Le premier, dominicain né à Heilbronn, avait donné satisfaction au Magistrat, au Chapitre et surtout aux fidèles. Comme Erasme et les humanistes alsaciens, il était conscient de l’urgence d’une réforme de l’église mais à condition qu’elle se réalisât au sein même de l’institution. Le second, prieur des Augustins, plus vindicatif, avait rédigé, à Colmar, en 1539, une diatribe violente contre Luther dont il réfutait les thèses : « Wahrhaftige Entdeckung und Widerlegung deren Artikel die M. Luther… » Il s’y révèle polémiste ardent et féroce, à la limite de, l’injure à tel point que l’autorité municipale, pourtant catholique,  saisisse le livre qui menace la paix religieuse et l’ordre public. Une promotion bienvenue permit au Magistrat de s’en débarrasser à bon compte. Charles-Quint l’appela à la diète de Ratisbonne pour polémiquer avec Martin Bucer.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La voie est libre !</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La Paix d’Augsbourg, en 1555 qui établit officiellement la coexistence du catholicisme et du luthéranisme dans tout l’Empire, suivant le principe du cujus regio, ejus religio, soit une forme de territorialisation où les sujets doivent embrasser la religion de leur autorité, l’introduction de la Réforme à Haguenau, en 1565, le renouvellement du Magistrat colmarien, en 1564, qui voit arriver des hommes neufs, conduisent Colmar à enfin envisager d’introduire la Réforme. Parmi les nouvelles têtes Michael Buob, Sébastien Linck et Jean Goll. Les deux derniers avaient été expulsés autrefois de Colmar à cause de leur foi. La contre-réforme locale est intervenue trop tard. On ne croit plus, à l’intérieur de la population, à l’aptitude du clergé local à se réformer. Le Prédicateur Michael Buchinger a échoué, jugé trop conservateur.  Ses successeurs connaissent un sort identique : Jean Rasser d’Eguisheim, Mathias Goldenmann de Sainte-Croix, Theodorici, ancien curé de Molsheim mais originaire de Colmar. On n’en veut plus. On sait qu’il n’y a désormais plus de danger, ni sur le plan politique, ni sur le plan religieux pour passer à l’acte. Il faut juste un peu de temps pour s’y préparer. Un peu de temps dans l’esprit de la gouvernance colmarienne, ce n’est rien, c’est juste dix ans. A Colmar, la prudence est une seconde nature, une vertu cardinale même. Contrairement à ce que l’on pense, elle ne paralyse pas. Elle fait même avancer, mais lentement ! Alors, une dernière fois, on joue la carte de la sécurité. On s’adresse, une fois encore au juriste strasbourgeois, Jean Nerv, qui confirme à Colmar son droit d’introduire légalement la Réforme en respectant les dispositifs  de la Paix d’Augsbourg. Nous sommes le 13 mai 1575, un vendredi !</p>
<p style="text-align: justify;">L’humilité est soeur de la prudence. On ne sait jamais. Mieux vaut ne pas en faire de trop. Ce n’est pas à Colmar qu’on viderait l’église principale, presque une cathédrale, pour y installer le nouveau culte comme on l’a fait à Bâle et à Strasbourg. Non, ici on est prévoyant. Cela fait trente-cinq ans qu’on a une église dont on ne sait pas quoi faire. Victimes de la peste, les franciscains ont abandonné leur église et couvent en 1541. Du couvent, on a fait un hôpital. Cela tombait bien, l’ancien hôpital médiéval du Saint-Esprit était vétuste. Les protestants ont besoin d’un lieu de culte ? Cela tombe bien, on en a un sous la main : l’église des franciscains fera l’affaire.</p>
<p style="text-align: justify;">L’affaire fut rondement menée. Le samedi 14 mai, le magistrat et le conseil de la ville se réunirent et décidèrent d’introduire le culte luthérien pour le lendemain. On ne prévint ni les corporations, ni le conseil des échevins qui seront mis dans le coup le matin même de l’office. Ce goût du mystère, cette façon d’avancer discrètement sinon secrètement a de quoi étonner. Craignait-on vraiment que la tentative, pourtant préparée de longue date, échouât ? Ou sommes-nous simplement en présence d’une façon de gouverner propre aux responsables locaux qui forment une famille unie, consciente de ses intérêts personnels comme des intérêts de la ville, cohérente dans ses projets comme dans ses réalisations mais prudente dans la communication de ces derniers ? Colmar avait beaucoup appris de l’histoire tumultueuse des débuts de la Réforme, il y a cinquante ans. Elle avait su s’adapter avec une remarquable flexibilité à l’évolution d’une situation politique et religieuse qui avait fini par se décanter, elle s’était montrée vigilante et attentive durant un demi-siècle pour cueillir un fruit qui avait fini par mûrir.</p>
<p style="text-align: justify;">Jean Cellarius tint donc son premier prêche dimanche le 15 mai en l’église des Franciscains. Selon Nicolas Cancerinus, le Surintendant de l’Eglise de Riquewihr-Horbourg, son sermon ne suscita ni acclamations ni louanges.  Son intérim fut de courte durée, remplacé quelques jours plus tard par Colmanus Poyger, pasteur de Horbourg, avant qu’on ne recrutât, dès le mois de juin, Christian Serinus, né en 1540, probablement en Bavière ou son père était maître d’école  avant de devenir pasteur près d’Ulm. Serinus restera à la tête de la communauté de Colmar jusqu’en 1603 et contribuera fortement au glissement doctrinal vers les réformés.  Chose surprenante, il n’entrait pas dans le choix initial de Nicolas Cancerinus qui aurait tellement aimé développer un lien étroit entre l’église colmarienne, celle des possessions wurtembergeoises et avec Strasbourg, bastion de l’orthodoxie luthérienne dans la région. N’avait-il pas œuvré pour faire venir à Colmar le théologien luthérien Johannes Pappus de Strasbourg. En vain ! Le gouvernement colmarien, soucieux de préserver son indépendance, n’était guère enclin à s’abandonner à une forme de suzeraineté wurtembergeoise ou strasbourgeoise.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Quelle Réforme à Colmar ?</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant les premières années de la Réforme ne furent pas un long fleuve tranquille. Officiellement, les protestants colmariens avaient rejoint l’église luthérienne de la Confession d’Augsbourg. Les églises zwingliennes et calvinistes avaient été exclues de la Paix d’Augsbourg de 1555. Autrement dit, tout en s’alignant sur le plan doctrinal sur les églises réformées de Bâle et du Palatinat, Colmar continue, pour l’extérieur, à professer son appartenance à la Confession d’Augsbourg pour des raisons politiques. Du grand art diplomatique dans lequel elle excelle marqué cependant par de réelles tensions internes. Colmar avait refusé de signer la formule de concorde luthérienne, l’estimant trop tranchée vis-à-vis des autres mouvements de la Réforme protestante. Elle s’était prononcée pour une politique confessionnelle ouverte. Elle se paya même le luxe d’une controverse eucharistique quand le très réformé pasteur Serinus fut contré par son diacre luthérien Jean-Georges Magnus qui finit pas être expulsé avec deux autres diacres. Par la suite, l’opposition du nouveau diacre luthérien Andreas Irsamer à Serinus défraya la chronique locale de la dernière décade du siècle. Il faudra attendre le nouveau pasteur Ambrosius Socinus pour amorcer un virage plus net encore du côté des réformés de Bâle et du Palatinat. La période qui va de 1600 à 1528 peut être considérée comme la période réformée de Colmar par excellence sur le plan doctrinal. Elle prit fin en 1628 quand, en pleine guerre de Trente Ans, le sort favorable des armes à l’empereur catholique Ferdinand II, contraignit pasteurs et patriciat protestant de Colmar à l’exil. Quatre années plus tard, sous la protection des Suédois, le protestantisme retrouva droit de cité. Il était désormais exclusivement luthérien, qui plus est, dans l’orbite de Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Quels furent les effets immédiats de l’introduction de la Réforme ? Elle ne modifia pas d’abord le rapport démographique au sein de la cité. Les catholiques étaient encore majoritaires en 1604. Pour autant, le poids politique, économique et social protestant s’imposa rapidement. En 1584 déjà, la totalité des membres du conseil de la ville appartenaient à la confession d’Augsbourg. La paix d’Augsbourg continua à protéger les catholiques qui avaient pu garder l’église Saint-Martin. Crypto réformée sur le plan doctrinal, l’église locale s’inspira au début de l’organisation ecclésiastique luthérienne en vigueur dans l’église wurtembergeoise de 1559.  de même, elle hérita du catéchisme luthérien de Johannes Brenz que Cancerinus mit généreusement à disposition avant de le remplacer, en 1608, par un catéchisme plus proche de la doctrine réformée. Comme ailleurs, ce fut dans le domaine scolaire que les changements furent les plus sensibles. L’Ecole latine, attachée au chapitre Saint-Martin fut municipalisée en 1575. Un gymnase, établissement d’enseignement secondaire, vit le jour en 1604 dans de vastes et beaux locaux d’une construction Renaissance, aujourd’hui disparue, Grand’rue. Le nouvel établissement bénéficia du talent pédagogique et des qualités d’organisation de Christof Kirchner, originaire de Smalkalde, fils d’un pasteur de Thuringe. Colmar eut enfin le bonheur d’ouvrir, en 1604 une école des jeunes filles, confiée à Christophe Irsamer, fils d’Andreas qui s’était si violemment opposé à Serinus quelques années auparavant.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant aux dispositions sociales si caractéristiques des villes de la Réforme soucieuses de revaloriser le travail et de prohiber la mendicité « volontaire », la Réforme ne changea rien à Colmar. La ville avait pris ses dispositions bien avant 1575, s’inspirant d’ailleurs de ce qui se faisait dans des communes protestantes comme Strasbourg par exemple. Elle avait introduit le contrôle de la mendicité par des préposés municipaux, les Bettelvögte, incité les mendiants valides au travail, encadrés les mendiants locaux en les désignant par un insigne de reconnaissance, géré le Almosenkasten, le tronc des aumônes, placé à Saint-Martin en 1547&#8230; suivant en cela une recommandation de Martin Luther datée de 1523. Décidément, il y plusieurs maisons dans la maison du père à Colmar&#8230; Un dernier mot enfin pour caractériser économiquement cette courte période qui nous mène de l’introduction de la Réforme à Colmar en 1575 au début de la guerre de trente ans en 1618 : fastueuse !  En témoigne les belles constructions Renaissance qui parsèment la ville : Corps de garde, Maison Kern, Maison des Têtes, Poêle des Laboureurs, Maison des Arcades. Les vestiges de la renaissance architecturale allemande y sont nombreux. Quand le bâtiment va&#8230; Il alla plutôt bien jusqu’ à la funeste Guerre de Trente, un désastre économique, démographique et social pour une partie de l’Europe et plus particulièrement pour l’Alsace.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Singularités colmariennes</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Essayons, pour terminer, de définir les caractéristiques de l’introduction de la Réforme à Colmar, Essayons d’en dire la singularité au sein du protestantisme alsacien.</p>
<p style="text-align: justify;">Qu’elle fut tardive, nous l’avons dit et répété. En réalité, elle fut double, marquée par deux mouvements distincts. Le premier, quelque peu erratique, qui s’étend de 1522 à 1525 a été initiée par les classes populaires, agricoles plus précisément. Le second fut l’affaire d’une oligarchie urbaine qui savait où elle allait. Soit une tentative de réforme, venue par le bas, dans le premier cas de figure, et une réforme aboutie venue par le haut, dans le second.</p>
<p style="text-align: justify;">L’échec du premier mouvement est dû, entre autres, à l’absence d’une personnalité marquante, capable de fédérer et le gouvernement municipal et la majorité de la population. Il n’y a pas, alors, de Réformateur colmarien, digne de ce nom. Cinquante ans plus tard, c’est l’absence d’une personnalité forte qui fait paradoxalement le succès de la Réforme à Colmar. Personne, parmi les pasteurs nommés, ne fait de l’ombre aux responsables politiques de la ville.</p>
<p style="text-align: justify;">L’introduction de la Réforme, en 1575, est essentiellement due aux familles qui détiennent le pouvoir politique. Elles sont unies par des liens de mariage ainsi que par des intérêts économiques communs. Leur cohésion est telle que le Conseil de la ville peut se permettre d’avoir en son sein deux catholiques qui assistèrent au premier culte de Cellarius : Matthias Beer et Hans Henckel.</p>
<p style="text-align: justify;">Le très décevant comportement du clergé catholique de Saint-Martin, son peu d’empressement à se réformer, avait conduit à répandre en ville une forme d’anticléricalisme ambiant, sans grande portée revendicative cependant. Qu’attendait-on durant toutes ces années à Colmar, sinon un homme pieux et érudit qui prêchât la vérité de l’Evangile ? Aussi ne saurait-on réduire le basculement vers le protestantisme aux seules défaillances du clergé et à l’habileté politique du pouvoir communal. Ne sous-estimons pas, même si nous sommes incapables de les mesurer, la force de conviction religieuse, le cheminement de la Foi, les voies du Seigneur, impénétrables comme chacun sait, et les lieux où souffle l’esprit sans parler d’une aspiration à une vie religieuse davantage tournée vers le cœur, autant laïque que communautaire. N’omettons pas de mentionner enfin l’attractivité des pasteurs et des cultes protestants des alentours immédiats, à Horbourg par exemple. Une proximité religieuse renforcée par des contacts professionnels et commerciaux quotidiens.</p>
<p style="text-align: justify;">La Paix d’Augsbourg, en 1555, favorisa considérablement l’introduction de la Réforme dans notre ville qui fut libérée de la crainte de voir son adhésion à l’empereur impliquer de facto une adhésion à la Foi catholique romaine. L’introduction de la Réforme à Haguenau, en 1564, la rassura définitivement ou presque. Mais l’exemple de Haguenau la conforta également dans son émancipation par rapport aux Habsbourg et la toute proche régence d’Ensisheim, que l’évêque de Bâle, affaibli, actionnait en cas de conflit. En introduisant la Réforme protestante, Colmar  s’inscrivit dans la Paix d’Augsbourg, elle ne s’en éloigna pas. La cité rassura d’autant plus qu’elle n’envisageait nullement de supprimer le catholicisme et de séculariser les biens du clergé. Elle saisit l’idée opportune de laisser aux catholiques leur église de toujours, l’église Saint-Martin, s’évitant ainsi, dans l’avenir, quelques rancunes tenaces.</p>
<p style="text-align: justify;">Dernière particularité enfin, que nous avons abondamment développée, le glissement doctrinal vers le calvinisme, de 1575 à 1628 qui répond autant à des préoccupations doctrinales que politiques. Depuis toujours, avant comme après l’introduction de la Réforme, Colmar fut particulièrement attentive à préserver son indépendance et à faire entendre sa voix dans l’orchestre décapolitain. Quand, en pleine Guerre de Trente Ans, elle se rapprocha de la monarchie française, on lui reprocha de ne penser qu’à elle. Le long chemin qui mène à l’introduction de la Réforme illustre fort éloquemment ce trait si caractéristique de son identité : Garder, sur le plan politique, une certaine liberté vis-à-vis des Habsbourg : garder, en matière religieuse, la même liberté vis-à-vis de l’Eglise de Strasbourg et l’église des possessions wurtembergeoises. On souhaitait rester maître chez soi ! Pour combien de temps encore ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Conclusion</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Si l’histoire immédiate de l’introduction de la réforme à Colmar s’arrête là, elle n’est en réalité que le point de départ d’un récit qui se prolonge encore aujourd’hui. « L’hégémonie protestante » fut de courte durée, un siècle à peine, et prit fin quand Colmar fut rattachée au Royaume de France du roi très chrétien, Louis XIV, en 1678, par le traité de Nimègue. La communauté protestante redevint minoritaire. Elle fut contrainte, en 1715 d’abandonner le choeur de son église, transformé en chapelle catholique de l’hôpital local et perdit toutes ses prérogatives politiques.  Colmar était redevenue une ville essentiellement catholique où ces messieurs du Conseil souverain, aux ordres du Roi et épousant sa religion, tenaient le haut du pavé, disciples et élèves des jésuites, peu nombreux en ville mais particulièrement actifs, qui rendirent la vie dure à Voltaire, égaré dans notre ville pendant treize mois en 1753-1754, dont ils débusquèrent l’imposture.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais il faut croire que c’est dans l’adversité et avec un statut de minorité que les protestants, ici comme souvent ailleurs, réalisent les plus belles choses. Qu’aurait été  l’histoire intellectuelle de notre ville sans le réveil sonné par le pédagogue et poète aveugle, Gottlieb Konrad Pfeffel, créateur de la Société de lecture en 1760, de l’Académie militaire en 1773, de la Tabagie littéraire en 1785, lieu culturel de sociabilité qui réunit dans un bel exemple d’oecuménisme, catholiques et protestants. De ce milieu privilégié sortiront les cadre d’une Révolution moins excessive qu’ailleurs, ceux du Consulat et de l’Empire qui fourniront, grâce aux dispositions concordataires, aux protestants les bases légales d’un développement enfin débarrassé  de l’angoissante question : comment survivre en terre hostile ?</p>
<p style="text-align: justify;">Les protestants colmariens ont contribué de façon déterminante à forger l’identité de Colmar, cette plaisante cité, à la fois conservatrice et progressiste, grossière et spirituelle, cléricale et laïque, bourgeoise et laborieuse, consensuelle et revendicatrice, provinciale et capitale, tellement à l’aise, tout au long de son histoire,  pour attirer et pour faire cohabiter les contraires. Voltaire qui n’était pas sot l’avait traité d’iroquoise. Autrement dit, totalement imprévisible et définitivement inclassable. Cette singularité a fini par façonner une identité plus complexe, plus riche que prévue, plus ouverte aussi, grâce notamment à l’apport du protestantisme local.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans un article pertinent, daté de 1948, et publié dans l’ouvrage « Deux siècles d’Alsace française », Henri Strohl, alors doyen honoraire de la Faculté de théologie de l’Université de Strasbourg, avait décrit l’esprit républicain et démocratique dans l’église protestante de Colmar, de 1648 à 1848. Cet esprit ne s’est pas contenté  de souffler à l’intérieur d’une communauté d’église, mais il s’est répandu dans toute la ville. Ecoutez-le, cela fait 440 années qu’il anime le genius loci, l’esprit des lieux de notre bonne ville de Colmar.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Bibliographie</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, La Préréforme à Colmar, Annuaire de Colmar, 1975-1976,p. 55-72.<br />
Kaspar von Greyerz, The Late City Reformation in Germany, The case of Colmar 1522-1628, Wiesbaden, 1980.<br />
Henri Strohl, l’esprit républicain et démocratique dans l’église protestante de Colmar de 1648 à 1848, in : Deux Siècles d’Alsace française 1648-1948,p. 429-474,<br />
-Le protestantisme en Alsace, Strasbourg 1950.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Gabriel Braeuner</strong>, <em>septembre 2015, conférence donnée au PMC Edmond  Gerrer à Colmar, mercredi 30 septembre 2015 dans le cadre du 440e anniversaire de l&rsquo;introduction du culte  protestant à Colmar</em></p>
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		<title>Hommage à l&#8217;Homo benevolus</title>
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		<pubDate>Thu, 27 Aug 2015 18:06:55 +0000</pubDate>
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<p style="text-align: justify;">Comment vous résumer chers amis bénévoles, comment vous décrire,  comment vous dire merci ?<br />
Sinon par un poème pardi<br />
«<em>  Je n&rsquo;ai que deux mains (habitées par l&rsquo;esprit) ou le pouce</em><br />
<em>rejoint les quatre doigts, je repousse, étreins, malaxe, serre</em><br />
<em>la gluante et coupante matière. Du bout des doigts</em><br />
<em>je fixe le joint au bois, force le fer et le tords, </em><br />
<em>une figurine en terre qui traversera les siècles. Pour rien.</em><br />
<em>Comme un cadeau de  ma pogne</em><br />
<em>de géant je brise l&rsquo;atome et pilant mon regard dans le télescope,</em><br />
<em> je le jette</em><br />
<em>aux étoiles. C&rsquo;est fête là-haut. Puis je lisse le ciel avec la paume</em><br />
<em> de ma pensée.</em><br />
<em>Je bâtis mon berceau et ma bière, où je dors</em><br />
<em>je fais de l&rsquo;or, du feu</em><br />
<em>je mets mes yeux à la poupée de mon enfant</em><br />
<em> je dessine une femme nue sortant de l&rsquo;onde</em><br />
<em>ou des hiéroglyphes sur un temple. Ou un bison</em><br />
<em>j&rsquo;émets des sons, devise avec de petits pâtés</em><br />
<em>ronds et une queue qui pend sur la portée</em><br />
<em> je caresse mon aimée, je panse l&rsquo;inconnu blessé, </em><br />
<em>je pense avec mes doigts.</em><br />
<em>J&rsquo;écris mon nom sur la plage, sur la page du monde, fils de Roi</em><br />
<em>je vous offre ( de ma main à votre main)</em><br />
<em>un rose qui va mourir. Je n&rsquo;ose vous en dire davantage,</em><br />
<em>je fais tout cela pour  rien.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Jean  Mambrino (1923-2012), Homo benevolus extrait de  L&rsquo;odyssée inconnue<br />
&#8230; poète et jésuite.</p>
<p style="text-align: justify;">J&rsquo;aime ce rien qui nous motive. On nous dit que le bénévolat est en crise, on dit qu&rsquo;on trouve de moins en moins de gens prêts à donner un peu de leur temps. On nous dit que c&rsquo;est la faute à la misère et à notre temps. On nous dit individualiste et consommateur compulsionnel, autiste au monde, et que sais-je encore et je vois qu&rsquo;à Espoir, la bien nommée, on affiche au 31 décembre dernier, date de référence, le nombre de 252 bénévoles avec 35 nouveaux candidats cette année-là. Et que pour le premier trimestre 2014, Ghislaine  a déjà rencontré une trentaine de personnes. En trois mois !</p>
<p style="text-align: justify;">Quand on leur demande à ses primo arrivants du bénévolat, ces candidats à l&rsquo;aventure quelle est leur motivation, ils nous répondent qu&rsquo;ils veulent offrir de leur temps libre et donner un sens à leur vie autre que familiale et professionnelle.</p>
<p style="text-align: justify;">Donner un sens à leur vie. Tout ne serait donc pas désespéré. Point de nihilisme, point d&rsquo;abattement chez eux, l&rsquo;espérance malgré tout et l&rsquo;espoir au bout de la route parce que peut-être leur engagement ajouté à tous les autres engagements, même s&rsquo;il n&rsquo;est qu&rsquo;une goutte d&rsquo;eau dans la l&rsquo;océan de la misère, aura contribué à améliorer, oh un petit peu, la situation des plus  démunis.</p>
<p style="text-align: justify;">Se dire, qu&rsquo;année après année, la charte d&rsquo;Espoir a quand même été lue et même entendue : Reconnaître en tout homme un être capable d&rsquo;aimer et digne d&rsquo;être aimé&#8230; faire surgir l&rsquo;amour à la place du jugement et de la répression  » cela veut apparemment, pour certains encore dire, quelque chose. Soyons impudique un bref instant. Ce furent ces mots-là qui furent à l&rsquo;origine de mon engagement de bénévole à Espoir. Mais on n&rsquo; est pas bénévole tout  seul. On l&rsquo;est parmi d&rsquo;autres et des plus méritants encore, et des plus anciens assurément qui le sont depuis tellement plus longtemps.</p>
<p style="text-align: justify;">On ne fait pas du bénévolat parce qu&rsquo;on est pharisien ( « quand tu fais l&rsquo;aumône que ta main droite ignore ce que fait la main gauche »). On n’ attend aucune rétribution, ce serait le comble ! On fait ça pour rien, comme dit le poète, et l&rsquo;on s&rsquo;aperçoit qu&rsquo;on est payé en retour au centuple. Exemple personnel et vécu : Notre quarantième anniversaire, ce programme d&rsquo;abord théorique puis progressivement incarné, grâce à l&rsquo;engagement de tous ceux que nous avons sollicités. Des artistes de talents, des connus et des consacrés. Il y en pas un qui a refusé. On les pense égoïstes, les yeux rivés sur leur carrière et leur agenda promotionnel et on les découvre présents, solidaires, fraternels. Vous me direz qu&rsquo;on n&rsquo;a pas pris de risque, que ceux que nous avons choisi étaient peu ou prou des compagnons de route, que n&rsquo;importe comment ils partageaient nos valeurs. Peut-être, mais nous n&rsquo;étions assurés de rien, nous ne savions pas comment ils avaient évolué et  connaissant une gloire récente ou perpétuant une gloire déjà ancienne avaient- ils encore gardé une âme militante, avaient-ils encore du temps pour nous, pour les accueillis d&rsquo;Espoir, les salariés, les bénévoles, la population colmarienne qui nous a suivi. Ils avaient peut-être dans leurs agendas des sollicitations plus prestigieuses et des lieux de destination plus people que Colmar certes « belle et plaisante cité » comme on disait d&rsquo;elle au XVIIe siècle mais quand même&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">Le bénévolat a probablement encore de belles pages à écrire. Nous devrions nous en réjouir. Le travail accompli par les bénévoles d&rsquo;Espoir est tout simplement admirable.  Parce qu&rsquo;il est régulier et durable : 22 345 Heures en 2012 soit 12 ETP ! ce travail comme vous le savez  est indispensable dans les services pour accueillir et accompagner les personnes. Vous en connaissez le territoire : les actions associatives (la revue, les animations scolaires, l&rsquo;atelier d&rsquo;écriture en maisons d&rsquo;arrêt et les expositions qui les accompagnent, la médiation pénale, le groupe Flora qui intervient auprès des personnes prostituées, l&rsquo;administration, l&rsquo;alphabétisation, les comités de pilotage, Les ventes et appels de dons.  Mais aussi les interventions dans les structure, au CAVA et la boutique du Petit Bazard, admirable et créative, vitrine de notre association où des milliers d&rsquo;heures sont consacrées à transformer le vil objet, l&rsquo;objet banal en objet d&rsquo;art, preuve d&rsquo;un savoir-faire de vrais professionnels.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà, c&rsquo;est fait, j&rsquo;ai utilisé le terme de professionnel pour qualifier non seulement les bénévoles qui partout apportent leur savoir-faire issu de leur vie antérieure ou parallèle, mais surtout les salariés d&rsquo;Espoir, un peu plus d&rsquo;une soixantaine,qui accompagnent professionnellement les personnes accueillies et animent, gèrent et font tourner nos structures. Soit une addition de compétences théoriques et pratiques sans lesquels l&rsquo;entreprise Espoir ne saurait fonctionner. Il ne s&rsquo;agit pas de leur rendre hommage uniquement pour se donner bonne conscience mais il s&rsquo;agit de reconnaître que sans eux, la boite ne saurait tourner. Vous avez bien entendu la boite. Et c&rsquo;est bien-là l&rsquo;originalité et parfois l’ambiguïté de notre mouvement à la fois association et entreprise.</p>
<p style="text-align: justify;">On n&rsquo;anime pas l&rsquo;un comme on gère l&rsquo;autre. Avec la meilleure des volontés possibles.  Les logiques de fonctionnement dans les deux cas diffèrent. A la liberté associative, ou supposée telle, où la parole est reine, la capacité d&rsquo;indignation exprimée et la parole prophétique revendiquée et assumée, s&rsquo;opposent des règles de fonctionnement législatives, règlementaires, administratives et comptables. En un mot on peut peut être dire n&rsquo;importe quoi mais on ne peut pas faire n&rsquo;importe quoi.</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;historien que je suis peux rendre compte de l&rsquo;évolution d&rsquo;Espoir en 40 ans.  Je vous ai dit l&rsquo;année dernière que nous pensions faire en 1973 un rapide CDD et que nous sommes depuis lors en CDI pour longtemps. Nous sommes probablement les seuls à nous plaindre de cet état de fait. Quel est le CDD dans ce pays qui ne rêve pas d&rsquo;un CDI ? 40 ans après notre naissance, nous sommes toujours hélas indispensables.  Les précarités, marginalisations et exclusions ont dramatiquement augmenté. On s&rsquo;aperçoit aujourd&rsquo;hui que les trente glorieuses auxquelles nous nous sommes identifiées comme si elles devaient être éternelles sont une parenthèse de l&rsquo;histoire. Une de plus qui n&rsquo;est pas prête de se rouvrir. Autrement dit, il faut apprendre à vivre avec la crise. Ce qui suppose qu&rsquo;à Espoir aussi on réfléchisse, et c&rsquo;est parti, à la façon d&rsquo;évoluer le plus professionnellement possible sans pour autant renier nos vertus et références fondamentales à l&rsquo;incontournable et toujours exemplaire charte d&rsquo;Espoir.</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est un vaste chantier, pas si incongru que cela au regard de 40 ans d&rsquo;existence. En 40 ans ce n&rsquo;est pas seulement la situation économique et sociale qui a changé, c&rsquo;est aussi toute l&rsquo;armature technique et juridique qui s&rsquo;est enrichie, densifiée, complexifiée même. S&rsquo;il nous faut des bénévoles, il nous faut aussi des professionnels diplômés, compétents  et actifs. Il faut que ces deux mondes se rencontrent, s&rsquo;apprivoisent, dialoguent, se comprennent et comprennent surtout comment fonctionne l&rsquo;autre. Un simple constat : le comité, l&rsquo;organe politique au sens de l&rsquo;orientation de notre organisme, celui qui  fixe les lignes, détermine les moyens, tranche et décide, est à côté de quelques rares membres fondateurs du canal historique d&rsquo;Espoir essentiellement composé de membres bénévoles et souvent récents, dont la formation initiale et continuée devient impérieuse afin que collégialement puissent être pris les bonnes décisions en parfaite connaissance de cause. Toute indignation mérite l&rsquo;écoute, mais toute décision implique des conséquences.Vaut mieux, sans nous substituer à l&rsquo;expertise des responsables salariés, savoir de quoi on parle et le savoir bien.</p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est que les temps ont changé et la gouvernance d&rsquo;Espoir doit être également source de questionnement. Nous ne sommes plus en 1973 et ceux qui vous ont passionnément et fidèlement servi ont blanchi sous le harnais et s&rsquo;interrogent légitimement sur la meilleure et plus efficace façon de passer le témoin et d&rsquo;assurer la relève. Je vous rassure, ils s&rsquo;y emploient et cela phosphore dur ces derniers temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Chers amis, bénévoles et salariés, seuls nous ne sommes rien. La solidarité doit être notre credo et la collégialité aussi bien chez les politiques que les salariés, notre mode de fonctionnement. <em>Homo benevolu</em>s et <em>homo faber</em>, nous sommes appelés à continuer à cheminer ensemble. Pour la plus grande gloire d&rsquo;Espoir et à titre individuel pour notre bien à tous.  Cela pourrait être une formule de jésuite !</p>
<p style="text-align: justify;">Vous savez bien que «  le poète a toujours raison et qu&rsquo;il a le futur pour horizon » C&rsquo;est Aragon cela&#8230;<br />
<em>Tant de sentiers</em><br />
<em> un seul passage</em><br />
<em> plus mince que le fil de feu</em><br />
<em>le tranchant de la brise</em><br />
Ce n&rsquo;est pas Aragon ni François Cheng, même si cela lui ressemble, non, c&rsquo;est toujours en encore Jean Mambrino, extrait de l&rsquo;Oiseau Coeur, (1979).<br />
Prière à Phil :<br />
Dessine nous pour Espoir un oiseau de coeur !</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, Assemblée générale de l’Association Espoir, avril 2014</p>
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		<title>Colmar en 1914 : Une douce insouciance avant l&#8217;orage !</title>
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		<pubDate>Mon, 24 Aug 2015 10:38:28 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/colmar-en-1914-une-douce-insouciance-avant-lorage/p1050652/" rel="attachment wp-att-507"><img class="alignleft size-full wp-image-507" alt="P1050652" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/08/P1050652.jpg" width="2737" height="1753" /></a><br />
Comme d’habitude, en ce début l’année, la ville résonne de bons voeux et d’excellentes résolutions. Cette année distribuera de nouveau son lot d’heurs et de malheurs selon une habitude vieille comme le monde. La fortune comme l’infortune, une fois encore, seront aveugles. C’est une loi divine ou naturelle à laquelle on n’entend rien mais que l’on accepte. Il n y a pas de quoi fouetter un chat. Cette vieille ville de Colmar en a vu d’autres et ses habitants aussi. A dire vrai, ils seraient hypocrites s’ils se prétendaient mal portants. Cela va plutôt bien en ce qui les concerne. Il se portent même comme des charmes et cela fait quelques années que cela dure.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Si urbaine, si rurale</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">La ville a bien changé depuis qu’elle est allemande. Presque un demi-siècle ! Elle s’est agrandie et s’est embellie. A l’intérieur du Kaiserreich et du Reichsland Elsass-Lothringen, elle est à sa place. Elle n’a certes rien gagné sur le plan politique et administratif, mais elle n’a rien perdu non plus. Elle est toujours la capitale judiciaire de l’Alsace et le chef-lieu du département. Le Bezirk y a maintenu son siège. Elle s’est même donnée des airs de petite capitale avec une nouvelle gare, une nouvelle poste, une nouvelle Cour d’Appel. Une nouvelle église également avec Saint-Joseph depuis 1900 et de somptueux et modernes bains municipaux, juste en face du musée de la ville, dans l’ancien couvent des prestigieuses soeurs d’Unterlinden dont l’histoire, spirituellement féconde, s’est achevée avec la Révolution. Elle a même, juste avant 1900, récupéré l’église des Dominicains, restaurée et redevenue, à proximité de l’église de Saint-Martin, un lieu de culte.  Et puis, elle est devenue, encore davantage qu’hier, une ville de garnison. Les casernes se sont multipliées au nord et à l’ouest de la ville.</p>
<p style="text-align: justify;">Elle est pourtant, malgré son urbanisation, restée un gros village. Vignerons et maraichers y demeurent fort actifs. Les seconds surtout dont les produits inondent les marchés du sud allemand. C’est qu’avec le rattachement de l’Alsace à l’Empire germanique, à l’issue du Traité de Francfort du 10 mai 1871, notre province est devenue une région méridionale de l’Allemagne. Le printemps y est plus précoce qu’ailleurs. Les Colmarien exportent leurs belles salades non seulement jusqu’à Strasbourg mais aussi vers  Sarrebruck, Karlsruhe et Francfort.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>La concorde tout de même </strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">En réalité, Colmar a grandi tout en restant la même. Il y a cependant plus d’étrangers qu’autrefois et pour cause. Il y a plus d’Allemands notamment parmi les fonctionnaires de l’enseignement et de l’administration. En moins d’un demi-siècle, la population de la ville a doublé atteignant, en 1913, 46 000 habitants. Parmi eux, une garnison militaire de plus en plus importante : 1200 hommes en 1880, 5200 en 1913, soit 10% de la population.  C’est peut-être ce qui frappe le plus : cette présence massive d’uniformes. Mais une présence qui se veut rassurante. L’armée se tient bien en général et les incidents sont rares. Ce n’est pas comme à Saverne où le lieutenant von Fostner s’en est pris en septembre dernier à des recrues alsaciennes, en les traitant de Wackes, provoquant ainsi une crise politique grave. Ici, les choses ne se passent pas ainsi. L’armée sait séduire. Les parades à cheval attirent du monde et les concerts de la musique militaire sont toujours bien suivis. Les Colmariens aiment la musique et les défilés !  Les Colmariens qui ont fait leur service militaire dans les régiments allemands n’en ont pas tous gardé un souvenir traumatisant. Ils ne sont pas les derniers à animer les associations de vétérans qui s’activent en ville :<em> Veteranen Verein, Verein ehemaliger Kameraden des 4. Badischen Rgts. Prinz Wilhelm, Verein ehemals gedienter Bayern Colmar, Verein der Leibgrenadiere, Garde-Corps Verein, Marine-Verein, Ehemalige Kameraden Dragoner-Regiment n°14, Verein ehem. 21er Dragoner Colmar, Verein ehem. gedienter Braunschweiger</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">Non, en ce début de 1914, il règne une forme de concorde en ville. Altdeutsche et Colmariens de souche coexistent pacifiquement à défaut de s’aimer passionnément.  Les premiers, une fois leur retraite entamée, ont fini par demeurer en Alsace. Ainsi Ludwig Dittley, un de ces <em>altdeutsche</em> qui ont fait une brillante carrière dans le Reichsland et  qui vient de mourir à la veille de Noel 1913. Il avait 83 ans et fut, pendant de nombreuses années, président de chambre de la Cour d’Appel de Colmar. Soit une carrière brillante au service de l’administration prussienne même s’il était lui-même originaire de Rhénanie. Quand il prend sa retraite en 1898, il aurait pu rentrer chez lui ou sur les terres de son épouse berlinoise qui était comtesse. Il préféra rester à Colmar où il habitait un bel appartement route de Rouffach, notre avenue de la République actuelle. Venu comme d‘autres fonctionnaires allemands pour « germaniser les esprits », il avait fini par y rester. Peut-être n’avait-il pas tout à fait réussi dans sa mission civilisatrice mais l’Alsace et Colmar l’avaient séduit. Comme tant d’autres fonctionnaires allemands qui escomptaient bien y terminer leur vie. Point d’hostilité marquée de la part de la population malgré Hansi. Il faisait partie des notables colmariens dont certains étaient des Alsaciens bon teint.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Sous les meilleurs auspices</strong></p>
<p style="text-align: justify;">L’année 1913 est morte, vive 1914. Les boites aux lettres comme les journaux sont remplis de voeux. La presse se fait l’interprète des souhaits de Colmariens à l’aube de la nouvelle année. Rien de bien nouveau sous le timide soleil hivernal : des voeux de paix, de bonne santé, une longue vie à tous. Et puis quelques souhaits aux connotations plus économiques : des affaires qui marchent pour les commerçants locaux, des récoltes abondantes pour les agriculteurs et surtout les viticulteurs, durement éprouvés. Comme on le voit, les préoccupations sont d’abord locales. Le reste parait loin. La situation  internationale n’inquiète pas plus que cela. On fait confiance aux gouvernements et à l’armée, qu’on sait forte, pour nous tirer de toutes les misères possibles et imaginables. La crise des Balkans a été bien maitrisée. C’est plutôt bon signe.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous voilà au début d’une nouvelle année. C’est le temps des réductions de prix chez les commerçants. Autant profiter des occasions offertes par l’ <em>Inventur Ausverkauf</em>, l<em>es Saison Rückständ</em>e ou le <em>Saison Ausverkauf</em>. L’occasion de se refaire une petite santé aussi bien financière que physique après les abus des fête de fin d’année. C’est qu’on s’est laissé un peu aller. Mais l’offre était tellement tentante notamment gastronomique.<br />
A tout seigneur, tout honneur, à la boisson d’abord. Au champagne évidemment, français de préférence, même si on le classe sous les<em> Schaumweine</em>, les vins mousseux. Chez Knopf, grand magasin ouvert en 1913, à l’entrée de la rue des clefs, Moët et Chandon, Mercier, Leo Chandon sont bien représentés comme les vins rouges avec les Bordeaux : Médoc, Fronsac et Saint-Julien. En Bordeaux blanc, le Haut-Sauterne connait les honneurs. Les vins du sud restent prisés : Malaga, Porto, Madère et Cherry. Les bouteilles alsaciennes sont évidemment présentes sur les tables locales : vins d’Ammerschwihr, Turckheimer Brand et Kitterlé de Guebwiller. Les vins allemands ne passent pas inaperçus, notamment ceux de la firme &#8230; Eckel !  Le punch est en vogue. Le « vin chaud », en français dans le texte allemand, aussi. On les trouve en grande quantité chez Ernest Lorenz, à l’angle de la rue des Juifs et de la rue des Augustins. Est-ce parce que le vin est la boisson des fêtes que la bière se sente obligée de faire un peu de publicité ? En tous les cas, le Münchener Löwenbräu fait savoir par des encarts publicitaires réguliers que sa bière, « direkt vom Fass », est abondamment disponible au restaurant du Luxhof, près de Saint-Martin.</p>
<p style="text-align: justify;">On a beaucoup bu durant ces fêtes. On a pas mal ripaillé aussi. L’avantage d’avoir été une ancienne province française se fait incontestablement sentir. On trouve chez Paul Deckherr, au 14 de la rue Stanislas, de succulentes terrines de foie gras avec des truffes du Périgord, et chez Bauer, le poissonnier de la rue des Clefs, des huitres et des moules, du thon et des crevettes, des maquereaux et des sardines à l’huile. Du caviar aussi à tous les prix. Mais on y trouve également, appartenance germanique oblige, des harengs et des Rollmops venant de la mer baltique et des filets de harengs saurs. Dans les boucheries de la ville, du jambon de Westphalie, de la <em>Mettwurst</em> du Brunswick et de la très prussienne Geräuchte Pommersche Ganzerollbrüste. Du jambon aux noix, des oies farcies et des poulardes venant de Hongrie pour la plupart. La maison Knopf, toujours bien attentionnée à l’égard du consommateur, n’omet pas de mentionner qu’il n’y a pas de volaille russe. Serait-elle à ce point immangeables ?</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Kaisergeburtstag</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Le 27 janvier, c’est l’anniversaire de l’empereur. C’est la fête dans tout l’Empire allemand. Du plus reculé des villages à la prestigieuse capitale Berlin, de Colmar à Koenigsberg. Comme d’habitude, on fête déjà la veille, le 26 janvier où commencent les cérémonies. En général, par un défilé avec la musique de la garnison qui se répand en ville. De la route de Wintzenheim, où sont les casernes, jusqu’à la place Rapp où s’arrête le «<em> Zapfenstreich</em> ». On n’ a pas omis de s’arrêter, sur le chemin, rue Hohenlohe (Avenue Foch aujourd’hui) où il y a quelques rares maisons dont celle du baron Theodor von Watter, commandant de division, général de corps d’armée, le plus haut gradé en résidence à Colmar. On lui rend un hommage musical. La foule s’est rassemblée place Rapp. Elle s’attend, elle aussi, à un petit concert comme chaque année. Elle n’en aura pas et marque son désappointement. Une question d’horaire parait-il et un programme chargé pour la musique militaire, le lendemain. La foule n’entendra pas cette année le choral « <em>Ich bete an die Macht der Liebe</em> » par lequel démarre habituellement le concert. Par contre, à quelques mètres de là, les associations d’anciens combattants qui se réunissent aux Catherinettes portent un toast à l’empereur par un triple hurrah et entendent religieusement son hymne « <em>Heil dir im Siegerkranz</em> » ( Salut à toi dans la couronne de victoire, ô souverain de la patrie ! Salut à toi, ô Empereur ! ). Le baron de Watter se fait un plaisir de rappeler combien le principe même de la monarchie, l’attachement au roi ou à l’empereur est constitutif de l’identité germanique. Et de célébrer la «<em>Kamaradschaft</em>» entre vétérans ici présents et jeunes recrues également invitées.</p>
<p style="text-align: justify;">Le lendemain, c’est encore plus festif. L’aubade est donnée du haut de la plate-forme de Saint-Martin. Et pour la première fois aussi, c’est l’artillerie qui réveille les Colmariens par quelques coups de canon. La matinée est rythmée par les cérémonies religieuses et le défilé des troupes place Rapp, bien suivi comme d’habitude par les Colmariens qui ne se lassent pas des « parades ». Le défilé s’achève par un triple « Hoch » à l’Empereur. Au loin, on entend le bruit du canon : 101 coups de canon, pour être précis, donnés par un temps froid et humide. C’est déjà l’heure du banquet : l’officiel, aux Catherinettes, celui des associations militaires, à la Maison des Têtes. Le président du Bezirk ( département) von Puttkammer, le baron von Watter, le maire Blumenthal sont au banquet officiel. Il porteront une nouvelle fois des toasts à l’empereur et entonneront son hymne. L’hôtelier Richert qui vient d’ouvrir il y a quelques jours, le restaurant du Théâtre, a préparé le repas. Il a régalé ses hôtes d’un consommé baptisé princesse, d’un turbot « à la manière impériale », d’une pièce de marcassin, d’une timbale de foie gras et d’une poularde bruxelloise. Le dessert était composé d’une « bombe d’ananas », de compote, de génoises et de fruits. Chacun avait droit à une demi-bouteille de vin blanc d’Ammerschwihr.</p>
<p style="text-align: justify;">Même les écoliers sont à la fête. Il est vrai qu’ils ont eux aussi dû écouter dans leur salle de classe les discours concernant l’empereur et la grandeur du Kaiserreich. Pour récompense, il ont eu droit au petit pain de l’empereur, le Kaiserwecke, qu’ils ont dévoré à belles dents. Les grands, au lycée, non pas participé aux festivités. Le chauffage était défectueux. Il y faisait tellement froid qu’on a dû les renvoyer chez eux. Au théâtre de la ville, exceptionnellement pour l’occasion, on donne « <em>Minna von Barnelm oder das Soldatenglück</em> » de Lessing (1767), un classique du patrimoine littéraire germanique. En ce mois de janvier 1914, on a mis, du côté des officiels, les petits plats dans les grands pour célébrer l’empereur et montrer le lien profond qui le lie à ses sujets colmariens. Ceux-ci s’en sont ils vraiment aperçus ?</p>
<p style="text-align: justify;">Le carnaval des bistros</p>
<p style="text-align: justify;">A chaque mois quasiment sa fête. Février est traditionnellement le mois du carnaval.  Celui-ci, au grand désappointement de la presse et de quelques Colmariens  qui voyagent en Allemagne, est rarement dans la rue. Ce sont les restaurants qui l’accaparent et qui multiplient les manifestations. Quel est le restaurant local qui n’a pas son repas de carnaval, sa musique et ses bals ? Ils rivalisent tous d’ingéniosité pour attirer le client et reconnaissent volontiers que carnaval est une excellente affaire financière.  Au restaurant du Musée, chez Léon Fulgraff, on donne un concert tous les après-midi à partir de 15h, on soigne la carte de menu et l’on vous réserve même de petites tables selon vos désirs,  Au Schützenhof, rue du Tir, ce dimanche et mardi gras, on vous offre à partir de 18h04 ( à chacun son horaire de carnaval), moyennant un droit d’entrée de 50 pfennigs, un grand bal masqué et une <em>Kappesitzung</em>. A l’Hôtel des Deux Clefs, le bal est historique de même que le souper à minuit pour deux marks.  Mais le clou du carnaval, cette année, est la fête japonaise dans la grande salle des Catherinettes, décorée aux couleurs du pays du soleil levant, avec un mer de fleurs de cerisiers, un immense bouddha de 5 m de haut, des lampions et fanions, des danses et productions gymniques japonaises et une invitation aux Colmariens d’y venir nombreux et de se déguiser comme il se doit &#8230;en costume japonais !</p>
<p style="text-align: justify;">Et voilà que court l’incroyable nouvelle, Colmar va devenir la capitale du Reichsland, détrônant ainsi Strasbourg qui avait pourtant investi des sommes colossales pour s’agrandir avec la Neustadt qui lui donnait &#8211; même les Colmariens étaient prêts à l’admettre &#8211; des airs de véritable capitale. Mais lire dans la presse que Colmar pouvait le devenir, c’était probablement vrai « puisque c’était dans le journal » et selon le vieil adage, il n’y avait pas de fumée sans feu. <em>Colmar als Hauptstadt von Elsass-Lothringen </em> !Nous sommes bien mardi 24 février, jour de mardi gras, dernier jour du carnaval de 1914 !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Pour un morceau de sucre !</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">On aime rire à Colmar mais on ne peut rire de tout. Jean-Jacques Waltz, alias Hansi, vient de l’apprendre à ses dépens. Voilà qu’il repasse devant le tribunal à Colmar une troisième fois, ayant déjà eu ce triste honneur en 1909 et en mai 1913. L&rsquo;affaire est sérieuse aujourd&rsquo;hui même si le prétexte paraît futile : un morceau de sucre brûlé pour désinfecter l&rsquo;air ( allemand? ) !  Au-delà de l’incident dont les détails sont abondamment narrés dans la presse, c&rsquo;est une attitude négative plus générale, anti-allemande qui est stigmatisée.  L&rsquo;auteur ne vient-il pas de publier à Paris, un ouvrage particulièrement germanophobe qui recueille tous les suffrages : Mon Village ? C&rsquo;est un vrai succès d&rsquo;édition. A la veille de Noël 1913, 35 000 exemplaires ont été publiés de l&rsquo;autre côté des Vosges. En janvier, après les fêtes, 5000 nouveaux livres ont trouvé preneur. Il a beau être interdit dans le Reichsland, l&rsquo;ouvrage est connu et son succès agace les autorités allemandes.</p>
<p style="text-align: justify;">Le procès n&rsquo;augure rien de bon. On tient à nouveau Hansi dans les rets de la justice, on ne va pas le louper. L&rsquo;histoire est risible et ne devrait guère prêter à conséquence mais on ne badine plus avec l&rsquo;anti-germanisme primaire et après l&rsquo;affaire de Saverne encore moins avec l&rsquo;image des militaires du Kaiserreich. Le 18 janvier dernier, Hansi à la sortie du théâtre, est venu s&rsquo;attabler dans son restaurant familier, Le Central, avec quelques connaissances. La salle est bien remplie, c&rsquo;est le rendez-vous des Colmariens et des Allemands également, des officiers notamment. D&rsquo;ailleurs, ce soir-là, de jeunes officiers allemands sont présents. Ils sont installés à quelques tables de celle de Hansi. Quand ils quittent le restaurant, Hansi se lève et farceur comme souvent s&rsquo;en vient brûler un morceau de sucre au-dessus de leur chaise « pour purifier l&rsquo;air ».  On rigole et on passe à autre chose. Mais Thérèse, la jeune serveuse d&rsquo;origine badoise, n&rsquo;a pas apprécié.  Elle va se plaindre auprès du tenancier du restaurant et auprès de deux jeunes aspirants allemands également présents dans la salle. L&rsquo;affaire aurait pu s&rsquo;arrêter là, mais elle va se muer en procès.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand celui-ci se déroule le 26 mars, Hansi n&rsquo;est pas à l&rsquo;aise. Il sent bien qu&rsquo;on va  lui faire payer « l&rsquo;ensemble de son oeuvre ».  Personne n&rsquo;a rien vu mais tous se réfèrent à la déposition de la jeune serveuse. Waltz et son avocat ont beau plaider qu&rsquo;il n&rsquo;y avait pas une once d&rsquo;intention diffamatoire dans ce geste mais une simple allusion à purifier l&rsquo;air alsacien de la fameuse affaire de Saverne qui, au moment des faits, empoisonnait l&rsquo;atmosphère. Le procureur n&rsquo;est guère convaincu, il requiert six mois de prison : Hansi est un récidiviste. Il est finalement condamné à trois mois de prison ferme. Le sourire se fige, l&rsquo;étau se resserre&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">En serait-il de même pour le maire Daniel Blumenthal ?  Les élections approchent. Il va se représenter et espère bien être réélu. Il fait, en tout cas, tout ce qu&rsquo;il faut pour l&rsquo;être. Lui qui a la réputation d&rsquo;être plutôt près de ses sous surprend tout le monde en renonçant à ses indemnités de maire. La mesure est immédiate pour bien montrer qu&rsquo;il ne s&rsquo;agit pas là d&rsquo;une vaine promesse électorale. La commission des finances vient d&rsquo;être saisie et a accepté la décision du maire qui semble désireux d&rsquo;éponger le déficit de la ville. Bien sûr, son salaire est une goutte d&rsquo;eau mais son geste est destiné à marquer les esprits. Car monsieur le maire ne se contente pas d&rsquo;annoncer la couleur, il s&rsquo;engage même à rembourser ses indemnités passées. Là, les choses changent. La somme devient coquette. N&rsquo;est-il pas maire depuis 1905. Sa subite générosité étonne. Voudrait-il se racheter une conduite ce maire anticlérical qui avec beaucoup d&rsquo;habilité politique se rabibocha avec les catholiques pour gagner les élections de 1908 et fâcha les pangermanistes quand, la même année, il reçut assez froidement l&rsquo;Empereur Guillaume II en visite dans la région. Bref, il est loin de faire l&rsquo;unanimité dans sa bonne ville de Colmar et il lui faut trouver des idées originales et spectaculaires pour conserver le pouvoir. L&rsquo;annonce suscite de nombreux commentaires et se dégonfle le lendemain quand il apparaît que le journal local l&rsquo;Elsaesser Tagblatt avait réussi une belle blague de …1er avril !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Célébrations pascales</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pâques a fini par arriver. Tout concourt à la célébration pascale religieuse ou profane.  C&rsquo;est le printemps et l&rsquo;atmosphère est au dépaysement. L&rsquo;invitation au voyage est permanente. L&rsquo;administration impériale des chemins de fer n&rsquo;est pas la dernière à se mobiliser et à informer son aimable clientèle de tous les efforts qu&rsquo;elle consent pour ce week-end exceptionnel. Les lignes vers Strasbourg sont renforcées de même que celles de Colmar à Metzeral via Munster. A Pâques, on va se balader sur les hauteurs comme dans la capitale du Reichsland. Les horaires sont aménagés : on peut y aller tôt et on peut rentrer tard.  On n&rsquo;a jamais eu autant de liaisons.</p>
<p style="text-align: justify;">Si vous n&rsquo;aimez pas le train et la promiscuité qui l&rsquo;accompagne rien ne vaut les taxis qui eux aussi organisent des excursions de Pâques. Les Oster-Ausflüge ont leurs adeptes. Il suffit de faire, au téléphone, le 3003 et vous avez Auto-Taxi-Co au bout de fil qui s&rsquo;adaptera avec empressement à votre demande. Les Colmariens aiment ces jours-là également monter aux Trois-Epis. L&rsquo;excursion reste toujours aussi prisée. C&rsquo;est le lundi de Pâques qu&rsquo;on aime à s&rsquo;y rendre et les trains spéciaux y sont nombreux. A partir de Turckheim, le train se rend cinq fois dans la journée au lieu de pèlerinage.  De quoi satisfaire tous les excursionnistes. Quant aux autres, moins tentés par les voyages, il leur reste la promenade dominicale dans les forêts aux alentours, vers  le Neuland  notamment.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais Pâques c&rsquo;est d&rsquo;abord la fête religieuse. Les occasions de pratiquer sont nombreuses. Les catholiques se retrouvent dans les deux paroisses de la ville, à Saint-Martin et à Saint-Joseph à 9H 30 pour la messe solennelle avec sermon ( Hochamt mit Predigt). Les lève-tôt assistent à la Stillmesse dès 6H du matin.  Aucun n&rsquo;échappera aux vêpres de l&rsquo;après-midi, à14h30 à Saint-Joseph, une heure plus tard à Saint-Martin. Une prédication en langue française est même prévue à la collégiale à 16h le Lundi de Pâques.  A noter que les messes pour les jeunes et pour la congrégation des jeunes gens ont lieu à l&rsquo;église des dominicains.</p>
<p style="text-align: justify;">Les cultes protestants ne sont pas en reste. A l&rsquo;ancienne église des franciscains, au culte officiel de 9h du dimanche de Pâques s&rsquo;ajoute, dès 11 heures, un culte français animé par le pasteur Jaeglé. La communauté protestante militaire, particulièrement nombreuse en ville, se partage entre un culte, Grand’ rue et un autre à l&rsquo;hôpital militaire. La communauté évangélique se retrouve rue de l&rsquo;Est dans la <em>Friedenskirche,</em> les baptistes, rue Stanislas et les méthodistes, rue de la Sinn.</p>
<p style="text-align: justify;">Puis, on se retrouve, comme chaque année, autour d&rsquo;une bonne table, familiale essentiellement. Pour ceux qui ont les moyens, les restaurants ne manquent pas. L&rsquo;hôtel des Deux Clés propose un menu alléchant ce dimanche de la Résurrection : potage argenté, truites de la Forêt-Noire, sauce mousseline, pommes nouvelles, chateaubriand garni, sauce bordelaise, tomates farcies à la française, poularde rôtie, pâtisserie, fruits et desserts. Les vins seront souvent français. que serait Pâques sans les lièvres et les oeufs en chocolat ? Heinrich Denecke, rue Vauban, en fournit d&rsquo;excellents. Des lièvres en caramel à 0,80 marks et d&rsquo;autres en chocolat, à 1 mark 20 les 500 grammes et des oeufs au prix les plus divers. Pâques 1914 n&rsquo;aura pas dérogé à la tradition.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Viendra, viendra pas l’auguste empereur ?</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">On est à peine remis des festivités de Pâques que déjà on songe à accueillir l’empereur. On avait lu dans la presse, il a quelque temps, que vers la mi-mai Colmar devait recevoir la visite de l’empereur. Non pas une visite entièrement consacrée à notre ville, qui le méritait incontestablement- elle avait accueilli depuis le XIIIe siècle tant de têtes couronnées- mais quelques instants de présence dans l’agenda de l’Empereur dont on savait qu’il assistait à des manoeuvres militaires dans la région. On avait fini par en savoir davantage. Finalement, il n’y aura pas de visite officielle. L’empereur, par contre, participera à des exercices militaires le 8 mai. Le terrain de manoeuvre est à proximité. Il se situe dans un périmètre entre Turckheim, Kaysersberg et Orbey. Guillaume II se rendra sur place après avoir pris le train venant de Karlsruhe. C’est en gare de Colmar qu’il débarquera pour se rendre en voiture sur les lieux d’exercice. Comme d’habitude quand il est dans la région, il ira faire un tour dans son château, là-haut au Haut-Koenigsbourg, qui domine la plaine, et qui est restauré depuis 1908. L’empereur continue à avoir un faible pour un château qui lui doit beaucoup ainsi qu’à son architecte Bodo Ebhardt. Cette fois-ci, il ira y boire le thé tout de suite après les manoeuvres et passera par les communes de Bennwihr, Mittelwihr, Ribeauvillé, Bergheim et Saint-Hippolyte. Les garnisons de Colmar et de Neuf-Brisach participeront à l’exercice. Elles sont censées connaitre le terrain. Ces manoeuvres ne s’improvisent pas. Cela fait quelques jours qu’on observe dans le ciel la présence de quelques avions qui s’entraînent eux aussi. On en  a repéré un sur les hauteurs des lacs blanc et noir et du Hohneck. Un biplan à en croire un fin observateur. Autre signe visible toujours annonciateur d’une visite de marque : le nombre de rouleaux compresseurs sur les routes du coin. Elle s’affairent pour remettre les chaussées en bon état. Plus le visiteur est important, plus ces machines sont nombreuses. En l’occurrence, elle furent particulièrement nombreuses peu avant le 8 mai.</p>
<p style="text-align: justify;">Finalement, Il n’aura fait qu’une brève halte en gare de Colmar, l’empereur Guillaume II avant de se rendre sur le terrain de manoeuvre dans les Vosges mais suffisamment de bruit pour que son voyage laisse quelques traces. C’est en train, venant de Karlsruhe qu’il est arrivé en gare de Colmar avant de se rendre à Turckheim le vendredi 8 mai. La veille, les automobiles impériales avaient été acheminées au garage Louis Wiederkehr, rue Stanislas, où elles furent gardées par quelques soldats. Aisément reconnaissables par leur couleur jaune, elles avaient attiré les badauds tout comme les innombrables véhicules militaires de couleur grise qui les avaient accompagnés. Colmar était en pleine effervescence et les casernes locales voyaient affluer une foule de militaires en route pour le champ de manoeuvre. Le régiment d’artillerie de Neuf-Brisach avait ainsi traversé la ville en grande pompe. L’artillerie et la cavalerie se croisaient dans les casernes et dans la ville grouillante de militaires. La veille au soir, le général von Deimling, commandant le 15e corps d’armée, s’était installé à l’hôtel Terminus pour y rencontrer les attachés militaires de l’Empereur. De nombreux Colmariens s’étaient rendus très tôt le matin sur le pont de chemin de fer pour glaner quelques miettes de l’arrivée du train impérial. A 9h 20, le train, venant de Strasbourg, entra lentement en gare de Colmar. Il s’arrêta 10 minutes sur le quai n°3 avant de repartir pour Turckheim. Les Colmariens furent pour leur frais. Ils n’avaient même pas aperçu la silhouette de l’Empereur. A 9h 40, le train arriva à destination en gare de Turckheim où l’empereur, avant de prendre la voiture officielle, fut salué par les autorités militaires, civiles et politiques avec à leur tête le général von Deimling et le <em>Bezirkspräsident</em> von Puttkammer. L’empereur avait, selon les témoins, bonne mine, quoique l’air sévère. La foule particulièrement nombreuse à Turckheim pavoisée put voir l’impressionnant cortège de voiture prendre la route des Trois-Epis. Elle put ainsi compter que les voitures étaient au nombre d’onze. Désormais vide, le train impérial s’en revint à Colmar où les badauds déçus rentraient chez eux. C’est à ce moment, vers 10h du matin, que vrombrirent les moteurs des nombreux avions militaires qui survolèrent Colmar pour se rendre sur le terrain d’exercice pour lequel l’Empereur s’était déplacé.</p>
<p style="text-align: justify;">Coeur de cible</p>
<p style="text-align: justify;">Mais un événement chasse l’autre. Colmar prépare fébrilement un grand concours de tir, le <em>Schützenfest</em> pour le 25e anniversaire du <em>Schützenverein local</em>. La manifestation qui s’étendra sur deux week-ends a une ambition régionale. On veut attirer du monde, on veut montrer une image séduisante de Colmar. On a même sollicité l’ancien Statthalter, von Wedel désormais à Berlin pour le premier prix, une colonne de marbre surmontée d’une statue. Pourvu qu’il fasse beau. Le <em>Schützenfest</em> ou concours de tir devait être la manifestation colmarienne de l’année. Le grand rendez-vous était prévu le dimanche 17 mai et devait se poursuivre les 21 et 24 mai encore. Il était ouvert à tous les champions de la région. Après avoir longtemps hésité, on avait choisi comme lieu de festivité les prés de la route de Wintzenheim, à côté du terrain de tennis, non loin de la caserne d’infanterie. L’endroit était idéal et desservi, de surcroit, par la ligne du tramway colmarien. En réalité, ce n’étaient pas les champs de tir qui nécessitaient autant de place mais toutes les installations d’animation qui entouraient les épreuves. On avait prévu, pour faire de l’événement une vraie fête populaire, d’y installer une immense tente pouvant contenir 2000 personnes. C’est tout simplement une fête munichoise (<em>Bayerisches Mai-Fest)</em> qu’on proposait aux Colmariens, une fête de la bière avec orchestres et personnel en costume folklorique. Pour l’occasion, on avait loué les services de l’orchestre bavarois <em>Oberlandler Kapelle</em> dirigé par Maxl Hinsky dont on vantait l’immense talent. Engagé pendant une semaine, l’orchestre se produisait trois fois quotidiennement, le matin pour le <em>Frühschopp</em>e, l’après-midi et le soir où les Colmariens étaient invités à déguster les spécialités bavaroises, saucisses et bières. Trente accortes serveuses munichoises avaient fait le déplacement.. Quand le 17 mai, les festivités ouvrirent, il plut à verse. Une foule innombrable se pressa sur la Feldwiese pour y rejoindre la grande tente. A aucun prix, elle n’aurait voulu rater la grande fête bavaroise à Colmar. Pour s’amuser tout  une partie du Kaisereich était prêt à en témoigner, il n’y a que les Bavarois ! Les habitants du Reichsland Elsass-Lothringen, pour leur part, en étaient convaincus depuis longtemps.</p>
<p style="text-align: justify;">La culture populaire était incontestablement germanique, les pratiques culturelles bavaroises, dans le Reichsland comme dans d’autres régions allemandes, avaient pris possession des lieux. Comment ne pouvait-elle ne pas plaire aux Alsaciens ?  Elle n’avait rien d’idéologiquement pervers et ne répondait pas au dessein sournois d’une germanisation des esprits version prussienne avide d’extirper ce qui pouvait  être français par exemple. Non, la bonne humeur bavaroise, champêtre, pacifique et de plein air, nourrie de musique populaire, de chants, de danse, de bière et de saucisses, pouvait naturellement parler aux Alsaciens. Il s’établissait dans ce contact une connivence de  « méridionaux allemands », idéologiquement conservateurs et spirituellement, pour la majorité, catholiques, volontiers frondeurs et définitivement étrangers au rigorisme, froideur et caporalisme prussien.  Les vétérans alsaciens qui avaient servi dans l’armée bavaroise n’avaient pas rencontré tout à fait les mêmes Allemands que ceux qui sévissaient dans les corps d’armée prussiens.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Et ils parlent comme ils l’entendent</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour le reste, c’est-à-dire l’essentiel, les Colmariens continuaient, surtout en 1914, dans les usines, les champs et la vigne, et surtout « à la maison » de parler ce qu’ils connaissaient le mieux, c’est-à-dire le dialecte alsacien. L’Allemand était bien sûr la langue officielle, celle de l’école, de l’administration, de l’église, celle du prêche dominical, fût-il catholique ou protestant, et des journaux. Celui du chant également, une pratique largement répandue, parce que les instituteurs, issus des écoles normales , l’enseignaient et que les chorales étaient nombreuses en Alsace en général, Colmar ne dérogeant pas à la règle. Voulait-on chanter, et on aimait chanter, on avait le choix entre le <em>Gesangverein Männerchor</em>, le <em>Männergesangverein « Concordia </em> », l<em>’Arbeiter Gesangverein  Alsatia</em>, le <em>Gesangverein der Lehrer und Lehrerinnen Colmars, le Kirchengesangverein</em> « Cäcilia » (catholique), l’<em>Evangelischer Kirchegesangverein</em> (protestant) et le <em>Gesangverein Frohsinn</em>.</p>
<p style="text-align: justify;">On peut parler français à Colmar même si c’est une pratique minoritaire. On peut l’entendre aussi à travers des cycles de conférences. Durant l’hiver, une dame Thomat a organisé une série de causeries sur l’Alsace dans les Belles lettres françaises. Elle a touché beaucoup de monde.  Elle a même réussi, sans être inquiétée, à parler de Colette Baudoche de Maurice Barrès et des Exilés de Paul Acker à l’indéniable tonalité francophile. Il existe en ville, un comité pour les conférences en langue française. Il lui  est arrivé d’inviter un ancien ministre de la IIIe république, André Lebon, pour évoquer Le Testament politique de Richelieu. Le comité sait aussi puiser dans la réserve des conférenciers suisses de langue française qui ne se font pas prier pour venir à Colmar. C’est ainsi qu’un professeur de Neufchâtel vint parler aux Colmariens de « La bonté de Voltaire ». Ce n’était pas tout à fait le souvenir que les Colmariens avaient gardé du séjour de l’illustre philosophe dans notre ville.</p>
<p style="text-align: justify;">Tant que les sujets ne sont pas politiques, l’administration allemande se montre ouverte. Gare aux dérives cependant. Hansi a mauvaise presse, c’est le moins que l’on puisse dire. En février, son ouvrage Mon village, ceux qui n’oublient pas, qui connait un grand succès à Paris, est interdit dans tout le Reichsland. A la même période, la pièce en dialecte d’Henri Lallemand, Dr’ 14 juillet connait le même sort. L’ Elsaesser Tagblatt la trouve trop anti-allemande :  « dans l’esprit de Hansi « peut-on lire.</p>
<p style="text-align: justify;">A l’église protestante, tous les dimanches on peut assister à un culte en langue française. Le lundi de Pâques, une messe en français a été dite à Saint-Martin. Enfin, Colmar dispose toujours de son journal en langue française, celui de l’abbé Wetterlé, autrefois le Journal de Colmar, créé en 1894, devenu le Nouvelliste d’Alsace-Lorraine en 1908. Le théâtre municipal présente régulièrement des pièces en langue française. En mars, la pièce de Victorien Sardou, Madame sans gêne, créé à Paris en 1893, a connu auprès de la population colmarienne un vif succès. Des pièces de boulevard, dans le cadre de tournées en province, sont régulièrement à l’affiche.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Pour tous les goûts</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">En réalité, il y en a pour tous les goûts. L’offre culturelle surabonde. Le programme du théâtre municipal, en saison, est impressionnant : concerts de musique classique, pièces du répertoire, opéras, théâtre dialectal se succèdent. L’offre cinématographique n’est pas moindre. Il se répartit entre le Central Cinema, route de Rouffach, le Schützenhof, rue du Tir, Le Wallhalla Lichtschauspiel ( Eden actuel) et le Weltkino au 9 rue des Clefs. On  a ses préférences et on suit ses premières étoiles, patagé entre cinéma français et cinéma allemand, entre la troublante danoise Asta Nielsen et l’élégante « reine du cinéma français Suzanne Grandais ». Colmar dispose aussi de son cabaret populaire le Bratwurstglöckle, à l’angle de la rue de la gare, qui accueille tous les quinze jours des animations venues parfois de loin, de Saxe par exemple, avec ses « soubrettes « (en français dans le programme allemand), ses humoristes, ses magiciens, ses chansonniers. Les spectacles de café concert plaisent. Ils brassent des gens de toutes conditions : militaires en permission, célibataires en perdition, lycéens en rupture et quelques notables encanaillés qui y boivent de la bière le plus souvent et qui fument des cigarettes Puck, fabriquées à Dresde chez Georg Jamatzi qui est alors le premier fabricant de cigarettes du Kaiserreich.</p>
<p style="text-align: justify;">Alors, insouciante Colmar en ce premier semestre 1914 ? Pas davantage qu’hier. Ses habitants vaquent à leurs occupations comme le font tous les citoyens de l’Empire de Guillaume II. Qu’on ne s’y trompe pas, ils ne s’occupent pas que de choses futiles. Ils viennent, en mai, de renvoyer leur maire, Daniel Blumenthal, à ses chères études.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Des projets pleins la tête</em></strong></p>
<p style="text-align: justify;">Non, les Colmariens ont des projets, une grande fête artisanale prévue en 1915, le souci de continuer à s’embellir pour attirer les touristes. L’association locale de tourisme vient de s’émanciper de la tutelle strasbourgeoise. Elle a enfin son autonomie. Présidée par Charles Koenig, elle entend réussir la saison 1914. Lors de son assemblée générale, en février, au Café du Champ de Mars, elle a fait état de ses résultats pour 1913. 1394 demandes ont été enregistrées auprès de ses bénévoles. Plus de 1300 se renseignaient sur une destination à l’intérieur du Kaiserreich, 98 avaient des velléités de voyager à l’étranger.  Le puissant syndicat des hôteliers restaurateurs des Hautes Vosges auquel adhèrent les hotels et restaurants colmariens n’est pas en reste. Il arrêté en début d’année les grandes lignes de sa promotion touristique pour 1914 en prévoyant l’impression de 10 000 dépliants, la publication d’un livre d’art sur la région, un calendrier des plus belles photographies dans les Vosges, une série de publications littéraires et de récits de voyage sur  l’Alsace. On s’attend à une belle année touristique en Alsace pour 1914. On n’a pas lésiné sur les moyens.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong> Un dimanche ordinaire</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Ce dimanche 28 juin 1914, il fait beau. Enfin ! Mai et juin ont été médiocres. Plus gris qu’ensoleillés et froids pour la saison. C’est l’occasion de faire un saut dans les Vosges.  La section de plein air de la confrérie des jeunes gens catholiques de Saint-Martin organise sa sixième sortie annuelle qui l’amènera de Munster, où elle se rend en train, au Kahlenwasen, Rothbrunn, Ilienkopf et Metzeral. Mais la majorité des Colmariens restera en ville et fera sa promenade dominicale au Neuland et à l’alentour. Un certain nombre assistera au concert du Champ de Mars à 21h où se produit la fanfare Bresch, un de nos ensembles les plus populaires. Les mélomanes décidément sont gâtés en cette fin du mois de juin. Ils auront, mardi le 30, au café du Champ de Mars, l’occasion unique d’applaudir le grand virtuose Serafin Alschausky « qui est au trombone ce que Caruso est au chant ». C’est la musique du 171e régiment d’infanterie qui l’accompagnera pour ce qui sera un des grands moments musicaux de l’année.</p>
<p style="text-align: justify;">Nos sportifs, eux, s’exporteront ce dimanche 28. Les gymnastes de la Columbaria 1863 iront se produire à Guebwiller tout comme les cyclistes du Radverein Columbaria. Il arrive qu’on ne chôme pas, même un dimanche. Le Gartenbauverein du département tiendra son assemblée générale au restaurant de la Ville de Reims, à l’angle de la rue du Nord et de la rue Rapp. Elle sera présidée par le Colmarien Charles Koenig et attirera du monde comme chaque année. Le parti catholique du Zentrum se retrouvera, en début d’après-midi, au presbytère de l’église Saint-Joseph après la calamiteuse campagne des élections municipales. La défaite du maire sortant Blumenthal a laissé des traces et a entraîné le parti catholique, son allié, dans la chute. Tiens, voilà qu’on reparle de Hansi qui doit être jugé par le tribunal impérial. Le jugement vient d’être reporté au 3 juillet. Jean-Jacques Waltz n’a pas que des amis à Colmar, mais enfin on le plaint, c’est un enfant de la ville après tout.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais il fait beau et rien n’empêchera les Colmariens de profiter de cette belle journée. Là-bas, dans les Balkans, dans la lointaine Bosnie-Herzégovine, le soleil s’est levé. La journée s’annonce sous les meilleurs auspices, elle aussi. Rehaussée, en outre, par la visite de l’archiduc François-Ferdinand, prince héritier de l’empire austro-hongrois et de son épouse Sophie Chotek, duchesse de Hohenberg&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;">L’attentat de Sarajevo, c’est à diren l’assassinat du prince héritier  et de son épouse occupe la première page des journaux pendant trois jours. En milieu de semaine, il s’efface progressivement de la première page. Il ne disparaît pas de l’actualité, mais ne l’encombre pas non plus. La Bosnie, c’est loin, et on peut faire confiance à l’immense et expérimenté empire austro-hongrois, qui en a vu d’autres, pour mater quelques Serbes mal embouchés. Ce moment tragique est une péripétie de plus dans l’histoire de ce vaste monde et cette occurrence sera bientôt remplacée par une autre.  Le procès de l’épouse du ministre Caillaux, par exemple, qui a assassiné en début d’année Calmette le directeur du Figaro qui passe aux Assises à Paris. Elle fera souvent la première page des journaux,y compris de ceux du Kaiserreich, à la fois horrifié et fasciné par les moeurs parisiennes.</p>
<p style="text-align: justify;">A Colmar , on a pour l’heure d’autres chats à fouetter : des soldes à courir, un maire professionnel à recruter, un immense bâtiment à inaugurer, celui de la Caisse d’Epargne, rue Bruat. Une banque pour capitale, symbole à peine voilé d’une opulence un tantinet ostentatoire : l’édifice n’est-il pas trop grand et sa décoration intérieure un peu trop luxueuse ?  On a surtout à clouer le bec à une certaine comtesse Rittenberg qui a osé, dans une revue touristique allemande, écrire que Colmar était une ville ringarde où l’on s’habillait mal, où les magasins ne méritaient pas le nom de magasins comme on les trouve dans les villes allemandes d’importance. On n’allait quand même pas se laisser gâcher le bel été qui s’annonce. Il restait quelques jours aux particuliers pour s’inscrire au café italien de la Grand Rue,  pour le concours de fleurissement des balcons, fenêtres et terrasses, un concours de plus en plus prisé. Colmar devenait de plus en plus belle, de plus en plus coquette, de plus en plus attractive pour les touristes qu’on espérait nombreux. On en était persuadé : Tous les Colmariens allaient en profiter.</p>
<p style="text-align: justify;">On n’avait nullement l’intention de se laisser démonter, même pas et surtout pas par la condamnation de Hansi à un an de forteresse par la Cour Impériale de Leipzig. On avait suivi sa fuite rocambolesque  en France. C’est encore ce qui pouvait arriver de mieux. On s’était débarrassé d’un fauteur de troubles à bon compte. Son anti-germanisme virulent pouvait attirer des ennuis à la ville qui, prudente comme d’habitude, se dota d’un maire professionnel, un allemand, un <em>Alt deutscher,</em> natif de Hesse, Friedrich Dieffenthal.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous sommes le 28 juillet, à Colmar tout est pour le mieux dans le ( presque) meilleur des mondes. Ce 28 juillet, l’Autriche déclare la guerre à la Serbie. Cinq jours plus tard, le 3 août, l’Allemagne déclare la guerre à la France. C’est la fin brutale d’un très prometteur et bel été 1914 que personne n’avait vu venir, même pas madame de Thèbes, l’astrologue parisienne d’habitude si clairvoyante.</p>
<p style="text-align: justify;">Sources<br />
Journal <em>Elsaesser Tagblatt</em>, octobre 1913-juin 1914<br />
Journal <em>Elsaesser Kurier</em>, octobre 1913-juin 1914<br />
<em>Adressbuch der Stadt</em> Colmar 1914-1915<br />
Gabriel Braeuner, Veille de guerre à Colmar, chronique hebdomadaire parue dans les DNA de Colmar au premier semestre 2014.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, in Annuaire  de la Société d&rsquo;histoire et d&rsquo;archéologie de Colmar 2015</p>
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		<title>Impressions humanitaires de Jean-Marie Haegy</title>
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		<pubDate>Fri, 21 Aug 2015 12:45:53 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/impressions-humanitaires-de-jean-marie-haegy/photo-l-alsace/" rel="attachment wp-att-480"><img class="alignleft size-full wp-image-480" alt="photo-l-alsace" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/08/photo-l-alsace.jpg" width="510" height="714" /></a></p>
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<p style="text-align: justify;">Un livre d’à peine cent pages et pourtant essentiel. La qualité d’un livre ne se juge pas à son volume mais à son contenu, c’est bien connu. Le dernier recueil de l’ancien médecin urgentiste colmarien, qui jadis nous gratifia d’un excellent Urgence chez Calmann-Lévy ( 1997), qui ringardisa quelque peu le bon docteur Clooney alias Docteur Ross vaut plus que le détour. Il faut s’y précipiter car il vous parle de l’action humanitaire sans fard mais avec émotion à travers la question lancinante « mais qu’est-ce que je fous ici ? », aussi existentielle que salvatrice au plus fort des turbulences du monde et des tourments personnels qui en découlent.<br />
Car l’ami Haegy fut pendant plus de 10 ans l’un de ces french doctors qui des mers de Chine jusqu’en Afrique, en Afrique surtout, en Ouganda, Tchad et Mozambique, en Ethiopie et Guiné-Conakry, et plus tard en mission en Europe de l’est et même à Gaza soigna dans des conditions souvent dantesques – pour une fois la référence à l’enfer de l’illustre auteur italien n’est pas un exercice de style- ses semblables, ses frères, fussent ils  victimes innocentes ou bourreaux, pillards et assassins, «  le diable en quelque sorte et pourtant c’étaient des hommes. ». Le livre non dénué d’humour et riche d’un vrai style d’écrivain est dédié à «  tous ceux rencontrés trop brièvement ou partis trop tôt » dans ce long périple du coté de l’absolue misère et la violence extrême. On y rencontre des personnages improbables sinon fantomatiques, un médecin suisse  digne de Falstaff et des situations à l’absurdité kafkaïenne, des souris à clochettes et cet imposteur de Pasteur. Soit des moments singuliers de l’action humanitaire qui ne se complait pas dans une posture de voyeur, dans la description des corps faméliques et des victimes mutilées mais ressuscite «  des instants particuliers qui réinscrivent l’action humanitaire dans la continuité d’un sens et d’une histoire. » C’est fort, c’est beau, et c’est à lire …d’urgence !</p>
<p>Jean-Marie Haegy, Impressions humanitaires, Aix-en-Provence, Editions Persée, 2014, 13,90 Euros.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, 2014</p>
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		<title>Hommage au peintre colmarien Daniel Selig</title>
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		<pubDate>Thu, 20 Aug 2015 09:35:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[ Deux ou trois choses que j&#8217;avais envie de dire de lui Daniel Selig fut un de nos grands peintres. Mort il y a plus de vingt ans, il a désormais rejoint le champ d&#8217;investigation des historiens. Vingt ans, ce n&#8217;est &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/hommage-au-peintre-colmarien-daniel-selig/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hommage-au-peintre-colmarien-daniel-selig/selig-daniel/" rel="attachment wp-att-464"><img class="alignleft size-full wp-image-464" alt="Selig Daniel" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2015/08/Selig-Daniel.jpg" width="207" height="215" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"> Deux ou trois choses que j&rsquo;avais envie de dire de lui</p>
<p style="text-align: justify;">Daniel Selig fut un de nos grands peintres. Mort il y a plus de vingt ans, il a désormais rejoint le champ d&rsquo;investigation des historiens. Vingt ans, ce n&rsquo;est rien, mais c&rsquo;est juste assez pour prendre un peu de recul, pour évaluer une oeuvre, pour la situer. Certes, le souvenir est encore prégnant, tant mieux, et la mémoire pas trop incertaine mais insensiblement nous intégrons le temps long de l&rsquo;histoire, celui où les traces se substituent à la souvenance.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette courte évocation tiendra des deux. Du souvenir comme de l&rsquo;histoire.  Du souvenir parce que je l&rsquo;ai croisé, il y a longtemps.  Frappé par ce sourire toujours accueillant et cette bienveillance constante à l’égard d’autrui. Impressionné par cette filiale complicité largement revendiquée et assurée face au père, Alfred, un autre de nos excellents peintres locaux, qui avait longtemps hanté le théâtre municipal où il fut le très apprécié directeur technique. Hantés tous les deux, devrait-on ajouter. Car c&rsquo;est ici parmi les décors dont s&rsquo;occupait son père de l&rsquo;antique théâtre de la ville mais aussi de la Foire aux vins qu&rsquo;on voit le jeune Selig s&rsquo;éveiller à une atmosphère si authentiquement colmarienne. Le Stadttheater et la Foire aux vins, ce sont deux éléments identitaires colmariens. Il faut être passé par là pour être définitivement adoubé.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette atmosphère première c&rsquo;est aussi celle des peintres de l&rsquo;époque, de ceux de la génération d&rsquo;Alfred Selig, les Schira, Klebaur, Boxler, Fleckinger, Bayer, et d&rsquo; autres encore, qui se retrouvent dans et en dehors du Cercle des arts, cheminent, voyagent parfois ensemble, exposent, se confrontent, s&rsquo;épaulent, se quittent, bref vivent convivialement le plus souvent. Comment, face une telle complicité, ne pas être un marqué ; comment,  devant cette concentration de talents divers, ne pas être un tout petit influencé ? C&rsquo;est aussi l&rsquo;ombre lointaine, tutélaire presque de Hansi, la référence, disparu depuis 1951 mais que tout le monde a connu, même Daniel; Jean-JaquesWaltz, une silhouette demeurée familière aux Colmariens que toute la France a vénéré.  L&rsquo;oncle Hansi, bougon parfois, désarmant souvent, attachant quand on le connaissait vraiment, avare de compliments mais sachant distiller les siens avec parcimonie et équité, consacrant un jour Alfred Selig d&rsquo;un reconnaissant « Selig du bisch de bescht », Selig tu es le meilleur !</p>
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;artiste le plus souvent est solitaire. Est-ce pour cela qu&rsquo;il recherche quelques complices pour la vie, pas tous peintres heureusement, mais amis fidèles, compagnons des bons et des mauvais jours, ceux qu&rsquo;on  « trimballe » toute une vie et qu&rsquo;on choisit de préférence quand on est gamin, quand on est au bahut, là ou se nouent les solidarités initiales, où se vivent ensemble les premiers émois et se partagent les excitantes et primordiales transgressions. Le premier cercle, en quelque sorte, matrice d&rsquo;origine et cocon dans lequel on se réfugie quand surgissent les rayures de l&rsquo;âme, ces griffures de la vie qu&rsquo;on n&rsquo;étale pas à la face du monde mais qu&rsquo;on porte  entre copains. Honneur donc à eux, à ceux de Kléber à Strasbourg et de Colmar, à Daniel Blaes, Georges Herold et Jean Vogeleisen.</p>
<p style="text-align: justify;">Parmi les deux ou trois choses que j&rsquo;avais envie de dire de lui, dans le désordre d&rsquo;un inventaire à la Prévert, il y a ce couple lumineux qu&rsquo;il forma avec Françoise, muse et complice, éternellement amoureux, son amour pour la vie, sa curiosité inlassable, sa boulimie de savoir et de connaître. Ah, les voyages avec Daniel, c&rsquo;étaient d&rsquo;abord des heures et des heures d&rsquo;exigeantes et fatigantes découvertes. Dans une ville, ce n&rsquo;était pas un musée que l&rsquo;on voyait mais tous les musées, ce n’était pas telle ou telle facette d&rsquo;un artiste qu&rsquo;il nous invitait à découvrir, c&rsquo;était l&rsquo;homme complet. Pour voyager avec Daniel, il fallait du souffle et de solides semelles. Infatigable, insatiable, intarissable, incollable ! Les visites avec lui, s’apparentaient au marathon. Il fallait souffrir avant d&rsquo;accéder au paradis, au bon restaurant qu’il célébrait  avec la même gourmandise que celle qui avait précédé sa longue marche sur le chemin de la  connaissance. Austère dans son inlassable quête, amoureux de la bonne chère à son issue.</p>
<p style="text-align: justify;">Amoureux de la musique aussi, entouré de Vivaldi et de Bach, de Miles Davis ou d&rsquo;Oscar Peterson, de musique classique et de jazz dont il était un fin et remarquable connaisseur. Mais le cheminement du peintre n&rsquo;est-il pas le même que celui du musicien ? Des gammes toujours et encore, une solide  préparation, une technique sans cesse enrichie, une construction méticuleuse, pour donner place ensuite à l&rsquo;inspiration voire à l&rsquo;improvisation. Regardez l&rsquo;oeuvre peinte de Daniel Selig. Elle traduit d&rsquo;abord une parfaite maitrise technique, une authentique science des couleurs. Ces fondamentaux inlassablement travaillés avant d&rsquo;être pleinement possédés, cet ouvrage sans cesse remis sur le métier, voilà la préalable, le b.a.-ba, la grammaire de base que Daniel possédait, parce qu&rsquo;il les travaillait,  toujours et encore. Le talent est à ce prix.</p>
<p style="text-align: justify;">Cet art, excellemment analysé ailleurs, pour essentiel qu&rsquo;il soit, n&rsquo;est pas un ogre. Cette passion qui l&rsquo;anime et qui le porte n&rsquo;est pas obsessionnelle. Ici Cronos ne dévore pas ses enfants. Le médecin, qui est aussi un homme de sciences, donc de raison , a su organiser sa vie pour trouver du temps, du temps au temps, du temps pour vivre, du temps pour produire. Il peint le samedi après-midi pour ne pas être un peintre&#8230; du dimanche, comme les autres ! Le dimanche, il a mieux à faire, il le consacre aux siens  et à sa fille  Catherine. C&rsquo;est à quelques pas de Colmar, dans le village de son épouse, chez ses beaux-parents à Holtzwihr qu&rsquo;on le retrouve le plus souvent.</p>
<p style="text-align: justify;">Daniel Selig est un enfant de Colmar. A maints égards, il lui ressemble. On sait depuis Voltaire qu&rsquo;à coté de cette plaisante cité, il en est une autre, plus « iroquoise », plus souterraine, plus foisonnante, plus excitante en un mot. Qui irait chercher derrière la moustache débonnaire et le sourire toujours accueillant du bon docteur Selig cet autre univers, celui du peintre, nourri de surprenantes lectures, où le rêve et l&rsquo;imaginaire côtoient l&rsquo;irréel et le fantastique, où le formel le dispute au non formel, où Eros rencontre Thanatos pour une « gigantesque danse de mort rhénane  ».</p>
<p style="text-align: justify;">Daniel Selig compte pleinement parmi les acteurs essentiels mais souvent méconnus de ce que l&rsquo;histoire culturelle de notre ville eut de plus délicieusement moderne et  provocatrice. Je songe à André Clavé, à la tête  de feu le Centre dramatique de l&rsquo;Est, pionnier de la décentralisation théâtrale au lendemain de la guerre,  à Edouard Jaeglé qui risqua l&rsquo;art contemporain dans sa mythique galerie Jade, à Pierre Barrat qui expérimenta dans nos murs l&rsquo;exigeant et difficile  langage du théâtre musical contemporain.  Tous représentaient cette autre culture colmarienne qui a fait bouger les lignes parce qu&rsquo;innovante, inventive et dérangeante. Et libre, oui libre comme la peinture de Daniel. Il est grand temps de leur redonner toute leur place : la première !</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner,  mars 2014</p>
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		<title>&#171;&#160;Espoir&#160;&#187; aux yeux de l&#8217;histoire</title>
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		<pubDate>Sun, 09 Jun 2013 16:04:45 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Passé trente ans ne plante plus d’arbre à miroirs,  Passé à quarante, taille court l’arbre à gloire Passé cinquante, arrose l’arbre à silence, Pour qu’un matin, descendant au verger,  Pleuvent sur toi les fleurs de la tranquillité. Jean-Paul de Dadelsen &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/espoir-aux-yeux-de-lhistoire/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/espoir-aux-yeux-de-lhistoire/affiche-espoir-2013-red/" rel="attachment wp-att-367"><img class="alignleft size-full wp-image-367" alt="AFFICHE Espoir 2013 red" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/06/AFFICHE-Espoir-2013-red.jpg" width="339" height="480" /></a>P<em>assé trente ans ne plante plus d’arbre à miroirs,</em><br />
<em> Passé à quarante, taille court l’arbre à gloire</em><br />
<em>Passé cinquante, arrose l’arbre à silence, </em><br />
<em>Pour qu’un matin, descendant au verger, </em><br />
<em> Pleuvent sur toi les fleurs de la tranquillité.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Jean-Paul de Dadelsen , le verger de Tombouctou</p>
<p style="text-align: justify;">Après 40 ans comment caractériser Espoir ? Que sont quarante ans aux yeux du temps long de l’histoire de la ville dont la création remonte au tout début du XIIIe siècle ? Un court instant dans une histoire qui additionne plus de mille ans quand on sait que Columbarium émargea  au temps des carolingiens ?  Une séquence importante de notre histoire contemporaine. L’âge adulte à l’aune humaine. Un sacré bout de temps quand les fondateurs ici présent se retournent sur leur passé en se disant qu’ils n’ont pas vu le temps passer ! Tout est affaire de point de vue. Et si le temps ne fait rien à l’affaire, quarante ans pour une association c’est plus qu’un âge mûr, cela pourrait être celui de la consécration car à cet âge-là on n’a plus rien à prouver. C’est fait depuis longtemps.</p>
<p style="text-align: justify;">Seulement voilà, avec Espoir rien n’est simple. L’association est une incongruité pour ne pas dire une imposture. En fait, elle ne devrait plus exister depuis longtemps. Quand elle est créée en 1973, c’est pour un CDD, un contrat à durée déterminée, le temps de mettre un peu d’ordre, du social et du lien dans une société d’abondance et de consommation qui avait oublié en route quelques marginaux. Rien de bien grave en somme, un petit oubli à réparer. En deux temps et trois mouvements. <em>Et rose, elle (devait) vivre ce que vivent les roses, l’espace d’un matin&#8230;</em></p>
<p style="text-align: justify;">40 après, la rose est fanée depuis longtemps. Ne reste que l’herbe, la mauvaise herbe diront certains, mais elle est bien là celle-là. Adventice ou malherbe, elle porte le nom d’un poète fameux, cité à l’instant et selon un autre, qu’à Espoir nous célébrons souvent &#8211; c’est à dire Victor Hugo : « <em>Avec quelque peine qu’on prendrait, l’ortie serait utile ; on la néglige, elle devient nuisible. Alors on la tue. Que d’hommes ressemblent à l’ortie ! […] Mes amis, retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs</em>».</p>
<p style="text-align: justify;">Nous voilà au coeur du sujet. Si nous sommes encore là c’est qu’il y a eu comme un raté. La voie royale qui nous était promise, les trente glorieuses  que nous pensions au minimum doubler voire tripler, se révélèrent être un chemin de traverse plein de ronces et d’épines. Dans cette belle ville qu’est Colmar, si proprette  et  si douillette, dégoulinante de géraniums et  lourde de colombages, astiquée et ripolinée, si bourgeoise en apparence et tellement habile et diplomate, qui depuis toujours et aujourd’hui encore affiche sa bonne conscience comme les maréchaux de l’ex Union soviétique leurs décorations, il y avait de la misère, des meurtrissures et des souffrances, des paumés et des oubliés, des filles de joie triste et d’autres battues, des immigrés à la pelle, primo-arrivants ou clandestins. Voltaire avait vu dans cette ville singulière une ville mi-allemande, mi-française et tout à fait iroquoise.  On lui en voulut. Il avait raison. Il a encore et toujours raison, trois siècles plus tard. Colmar est aussi une ville d’indiens, a<em> Indianer Stadt</em>.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’histoire d’Espoir n’est rien d’autre que l’histoire d’un échec.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Celle d’une société, la nôtre, celle d’une ville, la nôtre encore, certes comme toutes les autres, ni meilleure, ni pire qui en croissant mais croît elle encore ? a généré une foule d’exclus, de redoublants, de retardataires, qui ont loupé le train parti à très grande vitesse, ont perdu leur boussole et ne retrouvent plus le chemin de la gare depuis longtemps. Et n’en déplaise aux fabricants de cartes postales pour touristes, aux chantres de la ville à dimension humaine,  aux auto-proclamés héritiers de l’humanisme rhénan,  Colmar, à coté de ses  incontestables réussites, de ses monuments classés, de son musée prestigieux, de son secteur sauvegardé, de son pole multiculture et de son <em>stadium</em>, de son excellence fiscale et de ses « budgets extraordinaires », de son Noël qui tombe dès le 25 novembre, Colmar, oui Colmar connait aussi des échecs scolaires, des violences urbaines, des voitures brûlées, son quart monde alsacien qui n’a pas d’équivalent dans la région, sa politique de la ville, sa zone urbaine sensible, son CUCS (contrat urbain de cohésion sociale) sa prostitution de misère depuis qu’en l’an 2000 l’expression Nach Colmar gehen, Aller à Colmar comme on allait autrefois rue Blondel quand on était en goguette à Paris, est redevenue d’actualité.</p>
<p style="text-align: justify;">Inutile de noircir le tableau, ni de charger la barque pour faire du misérabilisme mais rappeler une évidence que nous avions déjà souligné il y a dix ans : « Espoir ne jure pas dans un tel paysage. Son existence n’y est point incongrue. Sa présence répond à un besoin réel et vient épauler quand elle ne se substitue pas à elle, l’action des pouvoirs publics.  La marginalité et les marginaux restent sa priorité- écrivions nous alors.  Sur ce créneau, elle ne rencontre guère de concurrence. Espoir est donc à sa place !» Le constat reste vrai mais   qu’observons-nous aujourd’hui sinon que la marginalité est de moins en moins périphérique. La fragilité et la précarité ne se situent plus exclusivement à la marge. Elles touchent aujourd’hui ceux qui hier encore se sentaient à l’abri, qui parfois même se croyaient définitivement nantis. Il y a du pain sur la planche et notre CDD plus que jamais est devenu un CDI. Nous sommes probablement les seuls en France à ne pas nous réjouir de cette transformation. Seul l’inverse eût pu nous satisfaire.</p>
<p style="text-align: justify;">Alors finalement qu’est Espoir aux yeux de l’histoire locale ? Pas seulement une incongruité, pas davantage un anachronisme. Une belle aventure certes qui dure maintenant depuis plusieurs décennies. Mais encore ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Espoir est d’abord une référence éthique</strong> &#8211; n’ayons pas peur des mots &#8211; dont l’esprit est la charte que l’association s’est donnée en 1979. Il faut la relire sans cesse, la méditer, la ruminer, l’écouter encore une fois, l’apprendre par coeur s’il le faut, s’en imprégner à tout moment : « Reconnaitre en tout homme quels que soient sa race, son histoire, ses handicaps, un être capable d’aimer et digne d’être aimé est la conquête la plus difficile et cependant la plus indispensable de notre société&#8230;Faire surgir l’amour à la place du jugement, de la haine et de la répression, comme le remède universel à toutes les souffrances humaines, est l’unique chemin qui conduit à la restauration de notre vie&#8230;». 34 ans après, il n’y a rien à rajouter, rien à jeter. Tout est consommable, tout est bon !</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Espoir, c’est ensuite une aventure collective au service de l’homme.</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Comme tout destin collectif, elle fut inspirée par une personne volontaire réactive et visionnaire, en l’occurrence Bernard Rodenstein. L’abbé Pierre , fondateur d’Emmaüs avait servi de modèle, certes, mais Espoir fut façonné par Bernard. Il a marqué l’association définitivement de son empreinte et ce sceau-là n’est pas prêt de disparaitre. Tant mieux, nous connaissons sa personnalité forte, persuasive et séduisante pour les uns, plus encombrante et irritante pour les autres. Le moins que l’on puisse dire, ou écrire, c’est qu’il n’a laissé personne indifférent et même s’il est prématuré  de faire le bilan de son action, loin d’être achevée, l’historien peut d’ores et déjà témoigner, qu’il figure parmi les acteurs majeurs de l’histoire contemporaine de notre ville.</p>
<p style="text-align: justify;">On ne saurait expliquer ni concevoir Espoir sans Bernard mais qui serait aujourd’hui Bernard s’il n’y avait pas eu Espoir. L’osmose est parfaite, l’homme et l’association se sont nourris mutuellement. Car l’association c’est aussi une aventure collective qui n’a jamais été au service d’une homme mais de l’homme : de l’homme souffrant, de l’homme de douleur tellement ancré dans l’imaginaire médiéval du Rhin supérieur et toujours aussi actuel.<br />
Espoir, ce n’est ni une église, ni une secte. Son credo, si j’ose dire, se réduit à une portion congrue mais essentielle : la foi en l’homme. A ceux qui nous rejoignent nous ne demandons qu’une chose : ne pas désespérer de l’humanité. Voilà pourquoi on y trouve des croyants et des mécréants, des gens de gauche et de droite, du centre aussi et même des Bas-Rhinois : c’est-dire l’esprit d’ouverture d’une association à nulle autre pareille !<br />
Espoir à travers sa singularité associative à vocation entrepreneuriale, c’est l’histoire de techniciens aguerris et d’une multitude de bénévoles qui ont essayé d’être des hommes et des femmes comme le grand Goethe les avaient définis et rêvés et dont en Alsace, Albert Schweitzer fut l’incarnation<br />
«<em> A toi même, sois fidèle et fidèle à autrui</em><br />
<em> Et que la peine que tu donnes soit de l’amour</em><br />
<em> Et que la vie que tu mènes soit action.»</em><br />
L’homme selon Goethe s’il est un homme d’action est d’abord un homme de méditation  <em>« Essaie d’atteindre en toi la vraie humanité. Deviens toi-même un homme conscient, libéré intérieurement et disposé par là à agir selon ta nature »</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Un laboratoire privilégié du questionnement intellectuel</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Point d’action à Espoir sans réflexion préalable, sans esprit critique et remise en cause, sans confrontation, sans débat. Ce que j’ écrivais il y a dix ans, je le reprends aujourd’hui, sans y changer une ligne :<br />
«Espoir c’est la plus formidable de nos universités populaires, le premier de nos instituts de formation qui vit passer quelques maitre prestigieux pour présenter ou débattre de sujets toujours actuels et souvent précurseurs. Il suffit de parcourir la liste des colloques, conférences et séminaires pour s’en convaincre et s’apercevoir que les thèmes d’aujourd’hui avaient été pressentis naguère. La liste des thèmes abordés est impressionnante. Elle rend justice à l’extraordinaire apport intellectuel d’Espoir à la vie de la cité. Aucun organisme associatif ou universitaire n’a réussi à faire venir à Colmar, dans toute son histoire, autant de philosophes, de religieux, d’écrivains, de journalistes, de savants, de magistrats et de politiques de tout échiquier ».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Un lieu de mémoire</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans Colmar l’esprit d’une ville, paru il y a deux ans, j’ai essayé de montrer que l’histoire de cette ville n’est pas la propriété de ces quelques rares figures ou institutions d’exception qui sont censés « faire » l’histoire et que nous n’arrêtons pas de célébrer ou de commémorer mais qu’au contraire elle a été autant écrite par une majorité d’anonymes qui ne figurent dans aucune chronique, ne disposent d’aucune plaque, n’ont jamais habité de maison qui avait pignon sur rue ni bénéficié de mausolées devant lesquels on continue de s’incliner.  C’est avec gourmandise que j’ai essayé de rendre justice à ces sans-grades dont on ne parle jamais : Oui, j’ai donc joué à mon Robin des Bois et fait figurer dans le panthéon local, l’étranger qui démarre l’histoire de la ville et celui qui la clôturera, quelque bâtards issus d’un gynécée, des tacherons anonymes bâtisseurs de cathédrale, des victimes de la peste, des exilés de la lèpre, un écrivain alcoolique, des moniales oubliées, des peintres sans grade, des maraichers laborieux, des vignerons guerroyant contre l’ennemi horbourgeois, un pasteur originaire de Jebsheim, un juif supplicié sur la roue, d’autres massacrés aux portes de la ville, des femmes asservies, des prostituées sordides, un harem d’Antéchrist, un architecte truandé par les jésuites, quelques autonomistes égarés, quelques nazis patentés, quelques rockers défoncés, quelques artistes incompris. Eux aussi font partie de l’histoire de la cité.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme font partie de sa mémoire ceux qui, seul, Espoir continue d’honorer, mois après mois, depuis 40 ans, ces pauvres hères qui ont échoué là, qui jamais n’encombreront les notices nécrologiques officielles, les panégyriques de circonstance, les Leichenpredigte rituelles et convenues. Le bulletin d’Espoir leur rend un dernier hommage quand ils nous quittent. L’association se souvient d’eux alors que plus personne ne pense à eux. Elle fait oeuvre de mémoire, elle est un lieu de mémoire. Mémorial des oubliés, Espoir conserve la trace de ceux qui n’en laissent pas et leur rend justice d’avoir été, comme chacun d’entre nous, un être humain, c’est-à-dire unique, digne et donc irremplaçable.<br />
Rien que pour cela l’aventure d’Espoir méritait d’être vécue !</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner      8 juin 2013</p>
<p style="text-align: justify;">Annexes</p>
<p style="text-align: justify;">Faire ta part&#8230;</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Commence, recommence n’importe où !</em><br />
<em>Il importe désormais</em><br />
<em>Seulement que tu fasses chaque jour</em><br />
<em>Un quelconque travail, un travail</em><br />
<em>Fait seulement avec attention, avec</em><br />
<em>Honnêteté. Il importe seulement</em><br />
<em>Que tu apportes à bâtir indéfiniment la réalité</em><br />
<em>( jamais finie) ta très petite part quotidienne&#8230;</em><br />
<em>A travers la lunette ou par l’oeil encore unique</em><br />
<em>Tu vois lentement, en détail très mal</em><br />
<em>Au total assez bien.  Assez pour t’orienter. Assez pour savoir marcher, le chemin qui peu à peu</em><br />
<em>Se découvre. Assez pour que tant bien que mal</em><br />
<em>Faire ta part. D’ailleurs, en fait,</em><br />
<em> Importe-t-il, le détail du travail,</em><br />
<em> Le détail des formes du pied dans le sable</em><br />
<em> Ou bien le but où tu finis, tard, assez las,</em><br />
<em> Où tu finis peut-être, parfois, par arriver ?</em><br />
<em>Mais il n’y a pas de but non plus.</em><br />
<em> Le but recule toujours vers les sables non </em><br />
<em>Atteints.</em></p>
<p style="text-align: justify;">Jean-Paul de Dadelsen  (1913-1957), Pâques 1957</p>
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		<title>La Liberté en contrebande</title>
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		<pubDate>Sun, 03 Feb 2013 17:52:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
				<category><![CDATA[Alsace Terre d'Empire - Reichsland (1870-1918)]]></category>
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		<description><![CDATA[Quand des artistes et intellectuels, de part et d’autre du Rhin, jouaient à saute- frontières du Moyen-Age à nos jours Elle peut étonner cette présence de moines bénédictins qui nous viennent de Conques et s’installent à Sélestat, au XIe siècle. &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/la-liberte-en-contrebande/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<strong>Quand des artistes et intellectuels, de part et d’autre du Rhin, jouaient à saute- frontières du Moyen-Age à nos jours</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Elle peut étonner cette présence de moines bénédictins qui nous viennent de Conques et s’installent à Sélestat, au XIe siècle. Le Rouergue et l’Alsace n’ont pas d’histoire commune, encore moins de frontières. Si ce n’est que l’abbaye bénédictine se trouve sur le chemin qui mène au pèlerinage de Saint-Jacques de Compostelle. Quelques membres de la famille de Hohenstaufen s’y rendent en 1092. Ils s’arrêtent à l’abbaye. A leur retour, ils convainquent leur mère, Hildegarde de Buren, qui vient de fonder une chapelle placée sous l’invocation du saint sépulcre à Sélestat, de faire don du sanctuaire aux moines de Conques. Au début ils ne sont pas bien nombreux, deux au maximum les moines du Rouergue dans leur prieuré de Sélestat qui n’est pas encore une ville, ni même un bourg. Mais dans cette parcelle d’Empire germanique, ils attestent une présence occitane qui durera jusqu’au XVe siècle. La géographie bénédictine n’a cure des frontières.</p>
<p style="text-align: justify;">Ni l’art de bâtir des cathédrales. Au sein du Saint-Empire Romain germanique, la cathédrale de Strasbourg est un immense interminable chantier.  En 1015, l’évêque Wernher, débute les travaux d’un vaste édifice roman qui brûlera trois fois au cours du XIIe siècle. On repartira de <a href="http://www.histoires-alsace.com/la-liberte-en-contrebande/pilier-des-anges/" rel="attachment wp-att-304"><img class="alignleft size-full wp-image-304" alt="pilier des anges" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/02/pilier-des-anges.jpg" width="338" height="451" /></a>plus belle pour édifier le plus beau des édifices à Notre Dame. Vers 1225-1335 le chantier de Strasbourg connaît une effervescence qui n’a pas d’équivalent dans tout l’Empire. On innove, on crée, on renouvelle les sources d’inspiration et de style. Pour ce faire, on fait appel à des ateliers français qui entre autres nous laissent cet admirable et unique pilier du jugement dernier et cette non moins sublime représentation de la Synagogue « la vaincue, la repoussée » ( Ernst Stadler) face à l’Eglise triomphante sur la façade du transept nord.  Un peu plus au sud, quasiment en même temps, sur le portail Saint-Nicolas de l’église collégiale Saint-Martin de Colmar,  muni du compas et de l’équerre un humble maitre bâtisseur apparait sur les voussures.   On peut lire sous la figure le nom de « maistre Humbret ». Probablement venait-il du chantier de Strasbourg et plus loin du royaume de France. La géographie des bâtisseurs n’a pas davantage cure des frontières.</p>
<p style="text-align: justify;">Encore moins la République des lettres, celles des humanistes à l’automne du Moyen Age dont Erasme fut le prince. Lui qui nous vint de Rotterdam voyagea, dans toute l’Europe pour s’établir et mourir, ici, à proximité, à Bâle. Parce qu’il y avait des érudits et des imprimeurs. Son principal collaborateur, le sélestadien Beatus Rhenanus, aurait comme ses ainés et contemporains, Geiler, Wimfeling et Brandt pu faire des études universitaires à Bâle ou à Fribourg, jeunes universités nées au milieu du XVe siècle au lendemain du concile de Bâle, voire à Heidelberg, il choisit Paris et pour maître Lefevre d’Etaples qui le fortifia. Il s’y constitua une première bibliothèque de quelques 188 oeuvres, riches, autre autres, de vingt traités d’Aristote, une multitude d’éditions d’auteurs latins et d’éditions princeps des pères de l’Eglise. Elle fut le noyau de sa très belle bibliothèque, augmentée sa vie durant, qu’il légua, forte de 670 volumes soit plus de 2000 ouvrages à sa ville natale avant de mourir et qui vient d’être classée au registre Mémoire du monde de l’Unesco.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour les intellectuels alors pas de frontières, du moins en apparence. Elles sont pourtant fort appréciée quand on vous poursuit pour vos idées. Le français  Calvin dut interrompre son premier séjour genevois, chassé comme un malpropre. Il trouva à Strasbourg, ville libre du Saint-Empire romain germanique, de 1538 à 1541, un accueil bienveillant. Deux siècles plus tard &#8211; l’Alsace appartenant désormais au Royaume de France &#8211; Voltaire, chassé de la cour du roi de Prusse alors qu’il rédigeait les Annales de l’Empire, trouva à Colmar, en 1753-1754, un refuge bienvenu qui lui permit de les achever. Pour les intellectuels, la frontière peut être un précieux auxiliaire, dont on use ou que l’on contourne en fonction des besoins. Une édition à Kehl vous évite parfois bien des désagréments dans le royaume de France. Il en fut ainsi de la première édition posthume des oeuvres du patriarche de Ferney à la fin de l’Ancien Régime.</p>
<p style="text-align: justify;">Traverser la frontière peut être un intellectuellement fécond. Dans Strasbourg, ville royale française, Goethe mena, en 1770, des études de droit, s’initia à l’art d’ Homère, Ossian et Shakespeare sous la conduite de Herder, se passionna pour la cathédrale de Strasbourg et la fille du pasteur de Sessenheim et s’en retourna à Francfort plein d’usages, de raison et d’enthousiasme, pour y débuter une immense carrière. Parallèlement c’est en Allemagne, que Théophile Conrad Pfeffel (1736-l809), poète et pédagogue colmarien fit une carrière littéraire de fabuliste reconnu durant la même période et s’employa à y faire connaitre la dramaturgie française.</p>
<p style="text-align: justify;">Même la période du Reichlsand,  où l’Alsace redevint pour un peu moins d’un demi-siècle allemande, ne réussit pas totalement à brouiller les pistes.  On doit à un universitaire allemand, Werner Wittich, une étude d’une rare pertinence sur la double culture alsacienne. Elle parut, en 1900, dans la Revue Alsacienne illustrée, revue culturelle, un tantinet politique qui faisait autorité au tournant du siècle. Et c’est un autre universitaire de talent, fauché dès 1914 dans les premiers combats de la grande guerre, Ernst Stadler, né à Colmar, fils d’un altdeutscher qui publie un ouvrage poétique rare, Der Aufbruch, une des oeuvres majeures de l’expressionnisme littéraire allemand. Stadler était l’ami de René Schickele natif d’Obernai, fondateur d’un mouvement littéraire d’avant-garde et d’une revue Der Stürmer qui rêva d’une liberté qui transcendât le politique et le culturel et inventa la belle et tonique utopie du Geistiges Elsässertum, « l’alsacianité de l’esprit », attitude progressiste ouverte sur l’Europe, qui cultivait l’image d’une Alsace jardin symbolique de la nation européenne qui transcenderait les frontières. Parmi eux le strasbourgeois Jean Hans Arp au début d’un prodigieux destin artistique et l’écrivain allemand Otto Flake, qui connut le succès sous la République de Weimar et devint un érudit traducteur de Montaigne, la Bruyère, Stendhal, Balzac et Dumas père.</p>
<p style="text-align: justify;">Inclassable, paradoxal et universel,  la figure d’Albert Schweitzer (1875-1965) résume à elle  seule  le destin de ces personnalités fortes,  nourries  non seulement par une double culture mais ouvertes sur le vaste monde, africain par son destin de médecin, asiatique par l&rsquo;intérêt porté aux spiritualités orientales, européen par son ancrage et sa formation et dont le principe philosophique  du respect de la vie, toutes formes de vie, Ehrfurcht vor dem Leben, demeure une contribution essentielle à la pensée humaniste contemporaine. Allemand par son parcours universitaire, époux d’une intellectuelle allemande originaire de Berlin, Hélène Bresslau, fille d’un médiéviste réputé, médecin d’une brousse bien française, le Gabon, écrivain et philosophe de langue allemande, prix Nobel de la paix français, en 1953, Schweitzer est « le contrebandier des frontières » par excellence.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, 2013</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Article paru dans le supplément des Dernières Nouvelles d’Alsace  « Salut voisin, Hallo Nachbarn » du 19 janvier 2013 pour le 50e anniversaire du traité franco-allemand.</em></p>
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		<title>Chrétien Frédéric Pfeffel , le diplomate</title>
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		<pubDate>Sat, 12 Jan 2013 18:20:10 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Chrétien Frédéric Pfeffel, était né en 1726 et avait dix ans de plus que Théophile Conrad, le futur poète dont il fut le seul frère, aîné et aimé. Comme son père, Jean Conrad (1682-1738) il fut jurisconsulte et diplomate. Comme &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/chretien-frederic-pfeffel-le-diplomate/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/chretien-frederic-pfeffel-le-diplomate/pfeffel-diplomate/" rel="attachment wp-att-293"><img class="alignleft size-full wp-image-293" alt="Pfeffel diplomate" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/01/Pfeffel-diplomate.jpg" width="220" height="277" /></a>Chrétien Frédéric Pfeffel, était né en 1726 et avait dix ans de plus que Théophile Conrad, le futur poète dont il fut le seul frère, aîné et aimé. Comme son père, Jean Conrad (1682-1738) il fut jurisconsulte et diplomate. Comme son frère, il taquina la plume. Ce juriste se révéla être un excellent historien.<br />
Dans sa jeunesse, alors qu’il faisait des études de droit à l’Université de Strasbourg, il avait secondé son maître Jean Daniel Schoepflin dans la rédaction de l’<em>Alsatia Illustrata</em>. Plus tard, en 1754, alors qu’il avait choisi la carrière diplomatique, il avait achevé un Abrégé chronologique de l’histoire et du droit public en Allemagne. L’ouvrage fit autorité et connut quelques rééditions. Il venait à son heure et avait l’immense mérite de « débrouiller le chaos d’une législation extrêmement compliquée ».<br />
Il contribua dans son domaine à mieux faire connaître l’Allemagne. Tout comme son cadet, il fut un médiateur entre deux cultures et deux systèmes juridiques et politiques. Ce citoyen du royaume de France avait servi le roi et quelques cours étrangères. Un diplomate français pouvait alors servir l’étranger à condition qu’il ne fût pas en guerre contre la France. Il avait pu ainsi entrer au service de la cour de Saxe et, plus tard, du duché de Deux-Ponts. On le retrouvait périodiquement à Versailles, où il avait fini par s’établir en 1772.<br />
Chrétien Frédéric y avait été appelé dès 1768 comme jurisconsulte du roi par Choiseul pour étudier les droits de la France sur Avignon. En 1774, il fut nommé principal commis aux Affaires étrangères. Il multiplia les missions franco-allemandes jusqu’à la chute de la royauté.<br />
On le revit alors auprès du duc de Deux-Ponts qui lui avait octroyé le fief de Weidenthal. Il figura sur la liste des émigrés et perdit ses propriétés en Alsace, à Fortschwihr et à Andolsheim. Retiré à Mannheim, il ne rentra en France qu’en 1801, grâce à son frère et au baron de Gérando, le mari d’Annette de Rathsamhausen, pour reprendre du service auprès de Talleyrand. En 1803, Napoléon lui confia une dernière mission relative au règlement de l’octroi de la navigation rhénane. Il s’en acquitta avec zèle jusqu’à sa mort à Paris, le 21 mars 1807.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>GB 2006</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Braeuner (Gabriel), N.D.B.A., p.2982-2983.<br />
Braeuner (Gabriel), <em>Pfeffel l’Européen</em>, Strasbourg, 1994.<br />
Henri-Robert (Jacques), Chrétien Frédéric Pfeffel, Stettmeistre de Colmar, jurisconsulte et diplomate de Louis XV à Napoléon, <em>Annuaire de Colmar</em>, 1978, p. 69-74.</p>
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		<title>Entre le cœur et la raison Théophile Conrad Pfeffel (1736-1809), poète et pédagogue</title>
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		<pubDate>Sat, 12 Jan 2013 18:01:29 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[Le 1er mai 1809, mourait à Colmar, Théophile Conrad Pfeffel. Écrivain et pédagogue, médiateur entre la culture française et allemande. Entre les Lumières et l’Aufklärung, un Européen avant la lettre et un personnage plus complexe qu&#8217;il n&#8217;y paraît. Qui se &#8230; <a href="https://www.histoires-alsace.com/entre-le-coeur-et-la-raison-theophile-conrad-pfeffel-1736-1809-poete-et-pedagogue/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/entre-le-coeur-et-la-raison-theophile-conrad-pfeffel-1736-1809-poete-et-pedagogue/pfeffel-poete/" rel="attachment wp-att-286"><img class="alignleft size-full wp-image-286" alt="Pfeffel Poète" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2013/01/Pfeffel-Poète.jpg" width="250" height="301" /></a>Le 1er mai 1809, mourait à Colmar, Théophile Conrad Pfeffel. Écrivain et pédagogue, médiateur entre la culture française et allemande. Entre les Lumières et l’Aufklärung, un Européen avant la lettre et un personnage plus complexe qu&rsquo;il n&rsquo;y paraît.</p>
<p style="text-align: justify;">Qui se souvient encore de Théophile Conrad Pfeffel (1736-1809) aujourd&rsquo;hui? Il fut pourtant considéré comme le plus grand écrivain alsacien du XVIII e siècle. Les mauvaises langues vous diront qu&rsquo;alors la concurrence n&rsquo;était pas rude. On lui donna du « La Fontaine alsacien » parce qu&rsquo;il était un auteur de fables alors qu&rsquo;il fut fort peu influencé par l&rsquo;illustre Jean. On le chercherait vainement dans un dictionnaire de littérature française. Il est vrai qu&rsquo;il fut un auteur de langue allemande quoique citoyen français. On le trouve effectivement dans les encyclopédies et dictionnaires de la littérature allemande&#8230; comme un écrivain de second rang. On daigne lui reconnaître, 0utre-Rhin, qu&rsquo;il fut le premier représentant sinon l&rsquo;inventeur de la fable politique en Allemagne avant la Révolution française. Quelques historiens de feu la République démocratique allemande en firent même un précurseur intellectuel de la Révolution française. C&rsquo;est vrai que dans ses fables, il fit un sort à quelques despotes non éclairés et à autant de moines paillards mais c&rsquo;est insuffisant pour en faire un agitateur politique. On ne le connaît pas en Vieille France et on ne le lit plus guère en Allemagne. Est-ce parce qu&rsquo;il est inconnu en France, et Alsacien, qu&rsquo;on se souvient encore (un peu) de lui en Allemagne? Quelques articles par ci, quelques colloques universitaires par là. A Colmar, heureusement, on le connaît encore même si on le commémore peu. Rien pour le deux centième anniversaire de sa mort! Mais il possède sa statue dans un petit square, à côté de l&rsquo;ancien Palais du Conseil souverain. On trouve une plaque sur sa maison natale, Grand&rsquo;rue, et une autre, sur la maison qui abrita son Ecole militaire, rue Chauffour. La rue qui relie celle qui l&rsquo;a vu naître et celle où il a vécu et enseigné porte son nom, de même qu&rsquo;un collège de la ville, en hommage à son engagement pédagogique. Un restaurant, situé tout à côté du musée d&rsquo;Unterlinden, s&rsquo;est également emparé de son patronyme. Quant au musée, il conserve quelques menus objets lui ayant appartenu dont un buste. Sa tombe est encore visible au cimetière du Ladhof et mériterait un vigoureux rafraîchissement. Quelques personnes vous rappelleront qu&rsquo;il fut aveugle. On trouve parfois, en chinant, de vieux manuels scolaires de l&rsquo;Alsace allemande qui renferment sa fable la plus connue la Tabakspfeife, charmante histoire d&rsquo;une pipe qui passe de mains en mains et qui débutait ainsi : « <em>Gott grüss euch Alter! Schmeckt das Pfeifchen?</em> &#8230; » Ainsi va la gloire de Pfeffel aujourd&rsquo;hui!</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les tréteaux de sa vie</strong></p>
<p style="text-align: justify;">« J&rsquo;ai préféré passer en cachette sur les tréteaux de la vie » a-t-il écrit un jour. La formule est heureuse et pas tout à fait fausse. Une extrême simplicité, une très grande linéarité caractérisent, en effet, le scénario de sa vie. Ce qui frappe d&rsquo;abord c&rsquo;est l&rsquo;unité de lieu et d&rsquo;action qui fut la sienne : Colmar! Il y est né, le 28 juin 1736 ; il y meurt, le 1er mai 1809. Une fois ses études universitaires à Halle interrompues à cause de son infirmité oculaire, en 1753, il s&rsquo;installe à Colmar définitivement. Ses voyages ont été rares, ses déplacements furent des déplacements de proximité. Il a fait de Colmar le théâtre de sa vie.</p>
<p style="text-align: justify;">Pfeffel y passe son enfance, dans les jupes d&rsquo;une mère autoritaire, Anne Catherine Weber, veuve depuis 1738 de Jean Conrad Pfeffel (1682-1738), originaire du margraviat de Bade et jurisconsulte du roi de France. Il jouit de l&rsquo;affection d&rsquo;un frère Chrétien Frédéric (1726-1807), de dix ans son aîné, qui fera, à la suite de son père, une brillante carrière de diplomate et d&rsquo;historien. A quatorze ans, le voilà accueilli, pour un an, par le pasteur Nicolas Christian Sander (1722-1794) à Köndringen, non loin d&rsquo;Emmendingen, un ami de la famille qui « lui enseigna l&rsquo;art de penser, et l&rsquo;art de vivre encore plus difficile ».</p>
<p style="text-align: justify;">A 15 ans, la chose n&rsquo;est pas inhabituelle pour l&rsquo;époque, Pfeffel s&rsquo;inscrit à l&rsquo;université de Halle pour y suivre des cours de droit. Son frère le destinait à la carrière diplomatique. Il suit ceux de Christian Wolff (1679-1754), dont les idées philosophiques fondent, entre autres, l&rsquo;Auflklärung allemande. Il se frotte aussi aux écrits du théologien Johann Joachim Spalding (1714-1804) dont il traduit en français un essai consacré à la destination de l&rsquo;homme (<em>Gedanken über die Bestimmung des Menschen</em>). Atteint d&rsquo;une ophtalmie rapide, Pfeffel est obligé d&rsquo;interrompre ses études. Il revient en Alsace, après un court séjour à Dresde et à Leipzig, où il rencontre le fabuliste Christian Gellert (1715-1814).</p>
<p style="text-align: justify;">En 1748, Théophile Conrad devient aveugle à la suite d&rsquo;une opération ratée. Ce qui ne l&rsquo;empêche pas de se marier avec Marguerite Cleophée Divoux (1738-1809), fille d&rsquo;un négociant strasbourgeois, originaire de Colmar. Elle lui donnera treize enfants dont sept survécurent Le couple est installé à Colmar. Pfeffel, dès 1760, y fonde une Société de lecture réservée à des érudits protestants et démarre sa carrière littéraire consacrée à la poésie et à la pédagogie. En 1770, il rencontre brièvement Goethe, fraîchement inscrit à l&rsquo;université de Strasbourg. Le jeune allemand l&rsquo;insupporte. Cette même année, il perd son fils aîné Chrétien-Frédéric, « Christel »âgé de 10 ans, qui serait à l&rsquo;origine de sa vocation pédagogique. Le fait est qu&rsquo;il ouvre son école militaire en 1773, sur laquelle nous reviendrons, et qu&rsquo;il dirigera jusqu&rsquo;à sa fermeture en 1792. C&rsquo;est elle qui lui assure son gagne-pain.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1782, l&rsquo;école devient Académie militaire sans changer d&rsquo;objet. Pfeffel a élargi son réseau de relations. En 1776, il devient membre de la Société helvétique grâce à Isaak Iselin (1728-1782), grande figure de la Société philanthropique de Bâle. Il se lie d&rsquo;une amitié durable, que seule la mort interrompra, avec le fabricant bâlois Jakob Sarasin (1742-1802) et avec Johann Georg Schlosser (1739-1799), beau frère de Goethe, qui réside à Emmendingen où il occupe une fonction d&rsquo;administrateur au service du margrave de Bade. Tous deux auront une grande influence intellectuelle sur Pfeffel.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est resté poète. Ses essais poétiques (Poetische Versuche) sont publiés en 1789 chez Haas à Bâle. Il est resté curieux et ouvert au débat d&rsquo;idées. Il se sent à l&rsquo;étroit dans la Société de lecture exclusivement protestante et crée, en 1785, la Tabagie littéraire, lieu de rencontre convivial des élites intellectuelles et des élites politiques et industrielles par delà les clivages confessionnaux. Belle illustration des Lumières à Colmar !</p>
<p style="text-align: justify;">En 1788, à l&rsquo;initiative de son amie, la femme écrivain Sophie von la Roche, il entreprend un de ses rares voyages à l&rsquo;étranger qui le mène à Karlsruhe, Mannheim, Francfort et Offenbach. Il devient, cette année là, membre de l&rsquo;Académie royale de Prusse des beaux arts et des sciences mécaniques de Berlin.</p>
<p style="text-align: justify;">La Révolution le voit ardent et actif. Il la célèbre avec enthousiasme. L&rsquo;exécution du roi l&rsquo;ébranle et la Terreur le fait définitivement basculer dans le camp des déçus et des opposants. Pfeffel vit très mal cette période. Son école est fermée en 1792, la politique des assignats le ruine. Il survit. Difficilement. Il écrit, écrit jusqu&rsquo;à épuisement, livre une foule d&rsquo;articles à des almanachs et à des revues,dont «<em> Flora</em> », destinée à l&rsquo;éducation des jeunes filles, qu&rsquo;édite Johann Friedrich Cotta à Tübingen. Il demeure pédagogue et participe, en 1796, à l&rsquo;organisation de l&rsquo;Ecole centrale du Haut-Rhin (1796-1803), première école secondaire à vocation technique et scientifique du département. Mais la littérature hier comme aujourd&rsquo;hui ne le fait pas vivre.</p>
<p style="text-align: justify;">Le préfet Noël le recrute comme secrétaire interprète à la préfecture en 1801. iI peut chichement assurer sa vie. Il a 65 ans et croule sous le travail. Chez Cotta, à Tübingen, paraît en 1802 la quatrième édition de son œuvre poétique, édition définitive qui se poursuivra jusqu&rsquo;en 1810. Le Consulat et l&rsquo;Empire savent l&rsquo;utiliser. Ne devient-il pas, dès 1801, vice-président de la Société d&rsquo;émulation du Haut-Rhin qui vise à faire « communiquer les savants, les littérateurs, les artistes pour l&rsquo;intérêt de la société en général » ? Vaste programme, dans lequel il se lance avec son enthousiasme coutumier. Le Concordat étant intervenu, il faut réorganiser l&rsquo;église luthérienne à la quelle il appartient malgré ses nombreuses critiques à son égard. Le voilà successivement président du Consistoire protestant de Colmar, en 1803, et membre du Directoire chargé de l&rsquo;administration de l&rsquo;église de la Confession d&rsquo;Augsbourg en 1806.</p>
<p style="text-align: justify;">Napoléon lui accorde cette année là une pension annuelle de 1200 francs. La reconnaissance est tardive mais bienvenue. Pfeffel continue de travailler. Insomniaque depuis sa jeunesse, il souffre de plus en plus de rhumatismes. Ses amis disparaissent les uns après les autres. Son frère Chrétien Frédéric, qui veilla toujours sur lui, meurt en 1807. Pfeffel alors sait qu&rsquo;il va bientôt le rejoindre et le rejoint deux ans après, le 1er mai 1809. Quelques mois plus tard, Marguerite Cléophée, son épouse dévouée qui l&rsquo;assista avec sa fille Frédérique, sa préférée, meurt à son tour.</p>
<p style="text-align: justify;">Un an avant sa mort, Pfeffel était devenu membre honoraire de l&rsquo;Académie royale des Sciences de Munich. En 1810, Cotta publiait à Tübingen ses essais en prose (Prosaische Versuche) en 10 volumes. Le 5 juin 1859, la statue de Pfeffel, réalisée par le sculpteur André Friedrich, était érigée devant le musée d&rsquo;Unterlinden.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>La gaieté pour compagne</em></p>
<p style="text-align: justify;">Les statues font rarement les portraits. Les attitudes y sont la plupart du temps convenues et figées. Il en va de même des gravures que nous avons de Pfeffel. Il prend la pose comme pour un portrait officiel.  Il faut chercher ailleurs pour pouvoir dresser son portrait. Il faut se défier des images dernières du brave poète entouré des siens, choyé parce qu&rsquo;infirme, vénéré parce que vieux, sage pour les mêmes raisons, attendant sereinement la mort parce que chrétien.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous ses visiteurs avaient de lui une image préconçue. Celle d&rsquo;avant la rencontre. On le savait aveugle, on se préparait ainsi à rencontrer un infirme en se promettant de le ménager et de lui tenir des propos de circonstances. Les universitaires allemands  Wilhelm von Humboldt et Friedrich Nicolaï qui l&rsquo;ont rencontré, comme des centaines d&rsquo;autres, ont rapidement révisé leur jugement. L&rsquo;un le voyait doux, lent et enclin à une certaine sensiblerie et fut frappé par sa brusquerie, sa rapidité, son autorité. L&rsquo;autre le pressentait fragile et inquiet, fermé dans son monde d&rsquo;aveugle, il le découvre fort, curieux et ouvert. Et étonnement comédien, « bluffeur », dirions nous aujourd&rsquo;hui. Ne le prend-il pas par le bras pour lui montrer les Vosges au loin et une multitude de détails comme s&rsquo;il les voyait vraiment?</p>
<p style="text-align: justify;">A l&rsquo;entendre, il reçut  la gaieté au berceau qui « souvent allégea son fardeau ». C&rsquo;est vrai pour l&rsquo;essentiel, ce qui ne l&rsquo;empêcha pas de tomber dans des abattements réguliers où il n&rsquo;aspirait qu&rsquo;à rejoindre la cohorte impressionnante de tous ceux qui l&rsquo;avaient quitté dès son plus jeune âge. Cet optimiste était parfois mélancolique. Ce doux et humble de cœur savait entrer dans de belles colères quand on touchait aux articles de sa foi et de ses convictions les plus intimes. Les représentants du Sturm und Drang, Goethe le premier, essuyèrent souvent ses emportements la plupart du temps épistolaires. La sympathie était sa lubie préférée, sa marotte avait-il écrit un jour. D&rsquo;où des coups de cœur et des enthousiasmes qui se terminèrent parfois  par d&rsquo;amères désillusions : ainsi sa relation à la Révolution française qu&rsquo;il salua avec ferveur et rejeta par la suite avec acrimonie. En parfait représentant des Lumières, il proclama sa foi en la raison et prit souvent allègrement son contre pied en se laissant aller à l&rsquo;épanchement  du cœur qu&rsquo;il avait gros  et généreux. Sa sympathie prolongée et mollement critique pour Cagliostro n&rsquo;est pas le moindre de ses paradoxes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>« Hofrat Pfeffer »</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est en tant que poète que nous le connaissons d&rsquo;abord. Ses essais poétiques – Poetische Versuche- ainsi appelait-il son œuvre versifiée comptent environ 1100 pièces. Elles couvent un champ large allant des épigrammes aux fables en passant par les romances, ballades,  et autres récits en vers. Ce sont les fables surtout qui ont assis sa réputation. Fables politiques, rédigées en langue allemande, lues et diffusées en Allemagne alors que leur auteur vivait et habitait la France. Il y fait preuve d&rsquo;une verve satirique incisive au point qu&rsquo;il hérita du surnom de Hofrat Pfeffer (Conseiller Poivre). Mais les flèches qu&rsquo;il utilisait égratignaient plus qu&rsquo;elles ne blessaient. A l&rsquo;exception notoire cependant  de ses réactions vives lors de la Révolution où un violent rejet succéda à un enthousiasme lyrique.</p>
<p style="text-align: justify;">Le « La Fontaine alsacien » n&rsquo;avait pourtant rien à voir avec le modèle qu&rsquo;on lui prête à tort. Il ne s&rsquo;en inspira nullement. Il préféra puiser dans d&rsquo;autres sources françaises, notamment du côté de chez Florian, le petit neveu de Voltaire et chez d&rsquo;autres encore comme La Motte, Aubert, Vitalis, Imbert et Dorat. Il ne se contenta pas de les traduire et d&rsquo;en faire des copies serviles. Au contraire, il en fit d&rsquo;authentiques et le plus souvent talentueuses recréations. Les fables ont incontestablement fait sa  gloire littéraire, du moins du temps de son vivant, et probablement plus avant la Révolution, qu’après.</p>
<p style="text-align: justify;">Son œuvre en prose tout aussi abondante est aujourd&rsquo;hui totalement oubliée. Il collabora, entre autres,  à la revue féminine Flora, éditée par Johann Friedrich Cottal à Tübingen qui publiera aussi l&rsquo;œuvre poétique et en prose de Pfeffel. De 1793 à 1801, il en fut un pourvoyeur quasi exclusif. L&rsquo;éducation des jeunes filles le passionnait comme toutes les questions pédagogiques. Il s&rsquo;employa à éduquer leur cœur et leur raison à travers des récits d&rsquo;aventure à forte teneur moralisatrice qui les fit peut-être rêver à défaut de les convaincre. Ces écrits, comme nous le savons, étaient aussi alimentaires : la Révolution l&rsquo;avait mis sur la paille.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>« Deviens un ami des enfants »</strong></p>
<p style="text-align: justify;">C&rsquo;est peu dire que la pédagogie fut la grande affaire de sa vie. Son fils  « Christel », décédé à l&rsquo;âge de 10 ans en 1770, serait à l&rsquo;origine de sa vocation. C&rsquo;est Pfeffel lui-même qui, dans « l&rsquo;Epître à la postérité », en 1800, rapporte cette charmante histoire probablement enjolivée par les soins du poète. Il lui serait apparu en songe en lui demandant de cesser de pleurnicher sur son sort et de devenir «  l&rsquo;ami des enfants ».</p>
<p style="text-align: justify;">En réalité, sa vocation est plus ancienne. Aussi ancienne que son goût pour la poésie. Le pasteur Sander, lors du séjour de Pfeffel à Köndringen, à l’âge de 14 ans, avait  dû semer la bonne graine. La fréquentation du philosophe Christian Wolff à Halle l&rsquo;avait conforté dans cette voie. Dès 1764, son ouvrage l<em>&lsquo;Allgemeinen Bibliothek des Schönen und Guten</em>  (Bibliothèque du beau et du bon) a l&rsquo;éducation pour objet ; de même, la même année, le « Magazin historique pour l&rsquo;esprit et le cœur », publié à Strasbourg, qui est un manuel  pédagogique et un livre de lecture dont les textes puisent dans l&rsquo;héritage littéraire français. Huit ans plus tard, dans ses<em> Dramatische Kinderspiele</em> (Jeux dramatiques pour enfants), il  plonge  dans le répertoire du théâtre pour enseigner les enfants.</p>
<p style="text-align: justify;">Tout cela l&rsquo;encouragea à ouvrir, en 1773, une Ecole militaire, qui deviendra Académie militaire  dix ans plus tard. De quoi s&rsquo;agissait-il? D&rsquo;une sorte de petit lycée à l&rsquo;usage de jeunes protestants susceptibles un jour de se destiner à la carrière des armes. L&rsquo;école,  à dire vrai, n&rsquo;avait de militaire que le nom et quelques fantaisies formelles comme les uniformes et l&rsquo;organisation du cursus des élèves. On y entrait à dix ans, on y sortait à quatorze. L&rsquo;établissement était selon la belle définition de son créateur « une maison convenable à tous les états dont l&rsquo;enseignement était fondé sur la raison et le cœur ». Elle accueillit, pendant vingt ans, 300 élèves, dont une majorité de Suisses et d&rsquo;Allemands. On s&rsquo;y nourrissait des principes pédagogiques de l&rsquo;allemand Basedow, qui lui même avait puisé aux sources de Rousseau et de Pestalozzi, soit l&rsquo;excellence pédagogique même. On vint des quatre coins de l&rsquo;Europe pour la voir fonctionner. 2200 visiteurs, issus du monde politique, nobiliaire, universitaire et littéraire –dûment enregistrés dans le Fremdenbuch de Pfeffel- firent ainsi le voyage de Colmar, conférant, du jour au lendemain, à Colmar une réputation intellectuelle qu&rsquo;elle n&rsquo;avait jamais eue jusque là.</p>
<p style="text-align: justify;">Quand l&rsquo;école ferma ses portes, contrainte et forcée par les événements révolutionnaires, Pfeffel, malheureux, n&rsquo;en perdit pas pour autant la main. On le retrouve comme spiritus rector des demoiselles de Berckheim et de leur cousine Annette de Rathsamhausen. Il s&rsquo;implique fortement dans l&rsquo;expérience pédagogique de l&rsquo;Ecole centrale du Haut-Rhin, créée en 1796, première école technique d&rsquo;enseignement secondaire qui visait à diffuser les bienfaits d&rsquo;un enseignement « analytique, expérimental et vraiment scientifique ». Preuve d’une belle ouverture d&rsquo;esprit d&rsquo;un homme qui faisait profession de poète.</p>
<p style="text-align: justify;">Que dire sur la pédagogie de Pfeffel ? Elle repose sur quelques principes simples et la recherche d&rsquo;un perpétuel équilibre entre le cœur et la raison. Pfeffel ne s&rsquo;y montre guère dogmatique. Son enseignement est pragmatique, plein de bon sens et de savoir faire. Il repose sur l&rsquo;amour des enfants. Si la religion et la morale en fournissent le support, l&rsquo;éducation de l&rsquo;honnête homme, plus que des élites, en est l&rsquo;objectif.</p>
<p style="text-align: justify;">Homme de réseau et médiateur</p>
<p style="text-align: justify;">Certes, tout poète et tout pédagogue est avant tout un intermédiaire. Mais le poète souvent est solitaire et le pédagogue ne vit que par ses élèves. Pfeffel, par contre, disposa d&rsquo;un réseau d&rsquo;amis et de relation tout à fait impressionnant qu&rsquo;il sut avec un rare talent entretenir et fructifier. Ce réseau touchait par extensions successives en France, Allemagne et Suisse, le monde littéraire, le monde politique, les sociétés philosophiques et savantes, le monde protestant et celui de l&rsquo;industrie, le monde de l&rsquo;éducation et celui des ministères, les notabilités bourgeoises et le monde nobiliaire, la finance et&#8230;la poésie. Pfeffel en était le pivot, recevait à Colmar et relançait  par écrit – insomniaque il a dicté des milliers de lettres- ses relations disséminées dans toute l&rsquo;Europe.</p>
<p style="text-align: justify;">Il a su utiliser avec efficacité toutes les opportunités qui s&rsquo;offraient à lui. Son frère lui a ouvert le monde de la diplomatie et  lui assura une bienveillante neutralité des agents du gouvernement du royaume ; Schlosser, le beau-frère de Goethe, l&rsquo;initia au monde culturel allemand, philosophique et littéraire; Iselin et Sarasin de Bâle l&rsquo;ont introduit  dans la Société helvétique et les cercles philanthropiques ; les demoiselles de Berkheim et Annette de Rathsamhausen, dont il fut le mentor, ont, une fois mariées, fait bénéficier Pfeffel des réseaux de leurs époux respectifs. Ainsi, Le baron de Gérando, mari d&rsquo;Annette,  qui fit une grande carrière dans l&rsquo;administration impériale joua un rôle déterminant dans le retour en France, du frère de Pfeffel, Chrétien Frédéric, en le faisant rayer de la liste des émigrés. Il ne fut pas étranger, non plus, à l&rsquo;octroi, par Napoléon, d&rsquo;une rente annuelle de 1200 francs pour le poète, en 1806.</p>
<p style="text-align: justify;">Si son père et son frère furent diplomates, au service du roi de France, en tant que familiers des questions politiques et juridiques allemandes, Pfeffel reprit en quelque sorte le flambeau en devenant un médiateur zélé entre la culture française et la culture allemande. Il le fut dans son travail de traducteur, de la Géographie de Busching aux <em>Theatralische Belustigungen nach französischen Mustern</em> (Divertissements théâtraux d&rsquo;après des modèles français, 1764-1774)) où il fit connaître le répertoire du théâtre français en Allemagne. Il le fut constamment dans sa réflexion, son inspiration et ses écrits pédagogiques, dans le fonctionnement de son école, dans son œuvre en prose comme dans ses fables, dans les curiosités intellectuelles, les lectures et les exposés de la Société de lecture, dans les préoccupations idéologiques de la Tabagie littéraire, dans le terreau expérimental de l&rsquo;Ecole centrale du Haut-Rhin, dans ses lectures personnelles, dans ses amitiés et sa correspondance. Pfeffel n&rsquo;a cessé d&rsquo;être à la fois « <em>Tür und Brück</em>e », porte et pont, qui permettent  de passer d&rsquo;une culture à l&rsquo;autre.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les paradoxes de Pfeffel</strong></p>
<p style="text-align: justify;">« Ai-je rempli ma tâche et pris le bon chemin? » s&rsquo;interroge Pfeffel en 1800 dans « l&rsquo;Epître à la postérité ». Singulier texte que cette épître versifiée qui s&rsquo;apparente à une forme de bilan testament au soir d&rsquo;une vie que l&rsquo;auteur estimait toucher à son terme et qui dura encore presque une décennie. On apprend à mieux le cerner encore. En quelques 280 lignes, il nous apparaît tel que son œuvre et ses engagements le révèlent : fort de quelques certitudes et remplis d&rsquo;autant de doutes. Tantôt enthousiaste, tantôt abattu et définitivement perplexe sur la Révolution français  quand  il tente de  justifier, et peut-être de se convaincre lui-même, son attitude si enthousiaste au début et si critique par la suite. S&rsquo;y exprime aussi sa foi religieuse, élément pérenne et constitutif de sa personnalité dont nous ne pouvons faire l&rsquo;économie si nous voulons dresser un portrait fidèle du poète et pédagogue colmarien.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa foi résume selon la définition qu&rsquo;il en donna, dans un traité rédigé en 1779, à « Dieu, la vertu et l&rsquo;immortalité de l&rsquo;âme ». Il avait horreur des églises officielles et se méfiait autant de Wittenberg que de Rome et de Genève. Il n&rsquo;en épousa pas pour autant quelques tendances du siècle et ne devint ni déiste encore moins athée. Son christianisme allait à l&rsquo;essentiel. Il avait foi dans l&rsquo;authenticité et la vérité des évangiles  et trouvait  dans le Christ le modèle parfait de la morale et de la vertu qu&rsquo;il ne cessait de revendiquer et d&rsquo;enseigner. La religion pour lui était simple : « Pas de dogmes, pas de mystère, les vertus seules constitueront le poids que Dieu mettra dans  la balance de sa justice divine et cette pensée noble place ma religion -écrit-il- au dessus du doute et des ruminations théologiques ».</p>
<p style="text-align: justify;">Pfeffel ne transigea jamais sur les articles de sa foi. Pour le reste, il était bien un représentant de son époque cultivant quelques beaux paradoxes. N&rsquo;avait-il pas été un écrivain français de langue allemande ? Un rationaliste tenté par Cagliostro ? Le chantre de la liberté qui se fit traiter d&rsquo;aristocrate des 1790 ? Le pourfendeur de privilèges qui accueillit avec révérence la pension que lui octroya Napoléon ? Un homme de caractère et de passion dont on fit un doux poète aveugle ? Le directeur d&rsquo;une mâle école militaire qui avait un lectorat surtout féminin ? Un homme discret qui draina à Colmar des milliers de visiteurs? L&rsquo;homme des Lumières qui rendit l&rsquo;Aufklärung responsable de la dépravation morale et rejeta  Kant, le Sturm und Drang et Goethe? Un homme qui fuyait les honneurs  et un notable qui, sous l&rsquo;Empire, fut à la fois vice président de la Société d&rsquo;émulation du Haut-Rhin à la demande du préfet qui l&rsquo;employait par ailleurs comme secrétaire interprète, président du Consistoire protestant de Colmar et membre du Directoire chargé de l&rsquo;administration de l&rsquo;Eglise de la Confession d&rsquo;Augsbourg, et enfin le très respecté et distingué membre honoraire de l&rsquo;Académie royale des sciences à Munich, peu de temps avant sa disparition ? Il illustrait, en outre, un paradoxe bien alsacien : méconnu sur le plan intellectuel en France, il avait trouvé en Allemagne son lieu et son mode d&rsquo;expression ; étranger à la réalité politique de l&rsquo;Allemagne, il avait trouvé en France le lieu de sa réflexion et de son action publique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>GB  2009</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <em>Pfeffel l&rsquo;Européen,  Esprit français et culture allemande en Alsace au siècle des Lumières,</em> Strasbourg, Nuée bleue, 1996.</p>
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