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	<title>HISTOIRES D&#039;ALSACE &#187; renaissance</title>
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	<description>Blog de Gabriel BRAEUNER, historien</description>
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		<title>Wimpfeling, l&#8217;humaniste pédagogue</title>
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		<pubDate>Fri, 22 May 2020 09:29:13 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[ Le Sélestadien Jacques Wimpfeling (1450-1528) figure au panthéon des humanistes alsaciens à côté de Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant et Beatus Rhenanus. Excellent pédagogue, au tempérament querelleur, il résume assez bien la grandeur et les limites de l’humanisme alsacien de &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/wimpfeling-lhumaniste-pedagogue/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i> </i></b><em style="text-align: justify;">Le Sélestadien Jacques Wimpfeling (1450-1528) figure au panthéon des humanistes alsaciens à côté de Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant et Beatus Rhenanus. Excellent pédagogue, au tempérament querelleur, il résume assez bien la grandeur et les limites de l’humanisme alsacien de la première génération : celle des Frühumanisten.  Des intuitifs qui ont souvent vu juste sans aller au bout de leurs idées. Avec, pour Wimpfeling, une tendance prononcée pour l’aigreur et l’échec.</em></p>
<p style="text-align: justify;"> Il fut un de nos grands humanistes. De la génération des pionniers, celle de Geiler de Kaysersberg <a href="http://www.histoires-alsace.com/wimpfeling-lhumaniste-pedagogue/images-6/" rel="attachment wp-att-808"><img class="alignleft size-full wp-image-808" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/05/images.jpg" width="199" height="253" /></a>de Sébastien Brant. Sélestadien comme son cadet Beatus Rhenanus. Né dans notre ville en 1450, il y décède, à l’âge de 78 ans, en 1528. Il avait été l’élève de Louis Dringenberg à l’Ecole latine avant de faire ses études universitaires à Fribourg-en-Brisgau, puis à Erfurt, et enfin à Heidelberg où il obtint le titre de maître ès arts en 1471. Wimpfeling y fit une belle carrière. Enseignant la littérature latine, il devint successivement doyen de la faculté des arts, recteur et vice-chancelier de l’université, en 1482, tout en poursuivant des études de théologie (il avait été ordonné prêtre) couronnées par une licence en 1484. Celle-ci lui ouvrit la voie de prédicateur à la cathédrale de Spire, à l’appel de l’évêque. N’eut-il pas l’honneur, dans cette nouvelle fonction, de guider l’empereur Maximilien lors de sa visite du sanctuaire ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’enseignement était cependant sa vocation. Il revint à la faculté des arts de Heidelberg en 1498, où il expliqua s. Jérôme et Prudence, avant de s’installer à Strasbourg en 1501. Il y retrouva Geiler de Kayserberg, le très persuasif prédicateur de la cathédrale de Strasbourg, et le prévôt de l’église Saint-Thomas, Christophe d’Utenheim. Tous les trois rêvaient de changer de vie en fondant une communauté érémitique en Forêt-Noire. L’affaire capota. Christophe d’Utenheim devint évêque de Bâle en décembre 1502. C’en était fini de leur rêve de solitude à trois. Wimpfeling, à la demande de son ami Geiler et de Sébastien Brant, resta finalement à Strasbourg. Il logea chez dans le couvent des Guillelmites (dont il reste l’église Saint-Guillaume) et s’adonna à un travail intellectuel et pédagogique soutenu. Ce fut une période féconde de sa vie. Il y prépara son <i>Catalogue des évêques de Strasbourg </i>qui fut publié en 1508, continua de publier ses ouvrages pédagogiques, s’occupa, entre autres, de l’éducation du jeune Jacques Sturm, futur stettmeister (premier magistrat de religion réformée de Strasbourg, multiplia les querelles littéraires et historiques notamment avec le franciscain Thomas Murner, et créa, en 1508/1510, la Société littéraire de Strasbourg où l’on retrouve les élites humanistes locales. Il y accueillit Érasme en 1514.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce grand théoricien de la pédagogie s’était vu décerner le titre de <i>Praeceptor Germaniae</i> (« Précepteur de l’Allemagne »)<i>. </i>Les questions relatives à l’éducation le passionnaient. L’<i>Isidoneus germanicus (Introduction pour la jeunesse allemande</i>),en1497, un traité de grammaire latine, l’avait révélé ; <i>l’Adolescentia</i> (<i>La Jeunesse</i>)<i>,</i> une compilation des règles de conduite, avait confirmé son orientation ; le <i>De Integritate </i>(<i>Sur L’Intégrité </i>[<i>de la vie religieuse</i>]), en 1505, un guide moral pour les jeunes prêtres, illustrait son désir de réformer l’Église, en crise, par une meilleure formation du clergé, alors que sa <i>Diatriba de proba puerorum institutione </i>(<i>Discussion sur la bonne éducation à donner aux enfants</i>…) en 1514 constituait un recueil de conseils pour les enseignants. Dans son esprit, seule l’éducation pouvait sauver l’Église et la société de l’effondrement. On pouvait recourir aux auteurs de l’Antiquité à condition qu’ils fussent moralement irréprochables. Il préférait la lecture des Pères de l’Église ou celle des humanistes chrétiens contemporains, tel l’Italien Baptiste de Mantoue. Wimpfeling avait également conçu l’idée d’un Gymnase/gymnase, préparatoire aux études universitaires, qui se déroulaient alors à Bâle, Fribourg, Heidelberg, Mayence et Cologne. En vain. L’idée fut reprise, en 1538, avec la création du Gymnase de Strasbourg par Jean Sturm. L’histoire fut l’autre grande affaire de sa vie. Hormis sa <i>Germania</i> (1501) qui tient davantage du pamphlet, son <i>Epitome rerum germanicarum</i> (<i>Abrégé de l’histoire de l’Allemagne</i>, en 1505) est un des premiers essais de synthèse de l’histoire de l’Allemagne.</p>
<p style="text-align: justify;">Malade, il s’était retiré dans sa ville natale, auprès de sa sœur Madeleine, à partir de 1515. Il y fonda la Société littéraire locale. Hostile à la Réforme qui progressa rapidement en Alsace après 1518, séduisant nombre de ses amis et anciens élèves strasbourgeois, il resta fidèle à l’Église romaine et fut enterré, en 1528, dans l’église Saint-Georges, où il avait été baptisé.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Les emportements de Wimpfeling</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Wimpfeling avait-il du caractère ? Un mauvais caractère probablement. Prompt à la colère, ses indignations étaient nombreuses. Elles l’emportaient parfois loin, trop loin. Quelques-unes de ses querelles sont restées célèbres. Celle avec le franciscain natif d’Obernai, Thomas Murner, autre caractère mal embouché, par exemple. Le point de départ en fut la <i>Germania,</i> publiée en 1501, où, à travers un pamphlet de circonstance, Wimpfeling demande à ses compatriotes de faire preuve de plus de patriotisme à l’égard du Saint-Empire auquel ils appartiennent. Très<i> nationalbewusst</i>, comme d’autres humanistes allemands, il soutient, entre autres, que les Allemands avaient toujours occupé la rive gauche du Rhin, que les prétentions françaises sur cette zone étaient sans fondement et que, par conséquent, Charlemagne ne pouvait être qu’Allemand. Thomas Murner le cueillit, un an après, dans la <i>Germania Nova</i> (<i>Nouvelle</i> <i>Germanie</i>), en prétendant exactement le contraire. Nous sommes au début du XVI<sup>e</sup> siècle, le différend au sujet des frontières entre la Gaule et la Germanie était lancé. Ils avaient beau être prêtres tous les deux, l’échange fut rude, peu charitable et d’une rare</p>
<p style="text-align: justify;">On connaît moins sa diatribe contre Jacques Locher, enseignant à l’Université d’Ingolstadt, qui avait traduit en latin le <i>Narrenschiff </i>(<i>Nef des fous</i>) à la demande de son auteur, Sébastien Brant. Poète brillant, surnommé Philomusus, « Ami des Muses », ses cours sur la poésie et la rhétorique attiraient une foule d’étudiants. Il avait suscité la jalousie d’un confrère, plus âgé, professeur de théologie, Georges Zingel, qui attaqua son jeune collègue en traitant ses Muses de mules stériles, lui reprochant de « de faire l’apologie de la poésie antique dépravée et contraire à la religion chrétienne ». Locher répliqua, s’en prit à la théologie scolastique enseignée par son aîné, qui ne « donnait que les excréments pieusement recueillis par les théologastres ». En 1510, Wimpfeling (tout comme Brant) prit fait et cause pour Zingel et démontra, avec sa fougue habituelle, que la poésie, bonne pour les enfants dans leur apprentissage du latin, était féminine, alors que la prose, seule, était virile, capable de révéler la vérité chrétienne. En fait, la querelle opposait les théologiens conservateurs aux humanistes, lecteurs des œuvres païennes de l’Antiquité.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1505 déjà, lors d’un séjour auprès de son ami Christophe d’Utenheim devenu évêque de Bâle, Wimpfeling n’avait rien trouvé de mieux que d’exhorter les Bâlois à dénoncer l’alliance conclue en 1501 avec la Confédération helvétique. Le Conseil de la ville entama une procédure à son encontre. Il s’enfuit piteusement et regagna Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Reflet de son temps</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Wimpfeling est un personnage passionnant à défaut d’être attachant. Il n’a ni la maîtrise ni le brillant de Beatus Rhenanus dont il est l’aîné. Il n’en a pas l’aisance matérielle non plus. Il passa l’essentiel de sa vie … à tirer le diable par la queue. Il vécut cependant assez longtemps pour être le parfait témoin d’une période qui connut l’avènement et la réussite de l’humanisme et son effacement devant la Réforme. Ce grand aigri, nerveusement fragile, était un homme honnête et probe. Parfait représentant de son siècle, en réalité à cheval sur deux siècles. Homme du Moyen Age et du début de la Renaissance. Homme davantage ou essentiellement du Moyen Age par ses idées. Pourfendeur violent des abus de l’Église et malgré tout fidèle à l’institution. Visionnaire fréquemment, déçu toujours. Contrarié le plus souvent. Profondément conscient qu’il fallait réformer l’Église, les prêtres comme les ouailles, mais incapable de suivre ni même de concevoir une réforme radicale comme celle qui advint. Confiant dans les vertus de l’éducation, chagriné cependant de ne pas voir ses idées appliquées. Jean Sturm reprit une partie de ses idées en créant le Gymnase en 1538 dans Strasbourg passée à la Réforme. Aurait-il apprécié ? Il avait formé son homonyme Jacques Sturm, remarquable politique, excellent diplomate, humaniste cultivé et protestant ardent. Il en fut marri. Il avait eu la tentation de se retirer dans le désert, en l’occurrence dans la solitude de la Forêt-Noire pour vivre en ermite, il resta à Strasbourg où il s’abîma dans le travail et s’épuisa dans quelques querelles stériles. Cet humaniste se méfiait des auteurs anciens parce que païens. A trop les fréquenter, on risquait d’y perdre son âme de chrétien, à défaut de son latin. Obsédé, comme beaucoup de ses contemporains, par le péché et la formule <i>Noli peccare, deus videt</i> (« Ne pêche pas, Dieu te regarde »), il partagea les préjugés et les rejets de son temps. Son anti- judaïsme fut violent. En 1501, dans la <i>Germania</i>, faisant l’Éloge de Strasbourg, il cite sur le même plan : « Des bibliothèques, de doctes savants, des écoles de frères mendiants, des architectes, l’expulsion des juifs, de magnifiques maisons, de belles rues et places. » Ou l’art de faire du renvoi des juifs un monument parmi d’autres… Il a aussi raté sa sortie. Son épitaphe à l’église Saint-Georges, où il fut enterré, fut emportée par la Révolution. Il s’est, dans sa ville natale, effacé devant Beatus Rhenanus qui a raflé la mise. Connu des érudits, il a disparu de la mémoire des gens. Je l’imagine, là où il est, râler encore.</p>
<p><b><i> </i></b></p>
<p><b><i>Pour en savoir plus :</i></b></p>
<p>Hubert Meyer, « Jacob Wimpfeling », dans <i>Nouveau Dictionnaire de Biographie Alsacienne</i>.</p>
<p>Francis Rapp, <i>Réformes et Réformation à Strasbourg. Eglise et Société dans le diocèse de Strasbourg (1450-1525)</i>, Strasbourg, 1974.</p>
<p>Gabriel Braeuner, <i>Au cœur de l’Europe Humaniste, Le génie fécond de Sélestat</i>, Editions du Tourneciel, 2018.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><strong>Gabriel Braeuner,</strong> DNA 17 mai 2020, Ces femmes et ces hommes qui ont fait l&rsquo;histoire de Sélestat( 13/24)</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">
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		<title>Esquisse d&#8217;une Histoire Culturelle de l&#8217;Alsace entre 1918-1939</title>
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		<pubDate>Mon, 13 Apr 2020 12:51:42 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[    Une double rupture ? La période qui suivit la fin de la Grande Guerre, fut en Alsace une nouvelle rupture. Voire une double rupture. On revint Français après avoir été durant presque un demi-siècle, sujets allemands. La France &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/esquisse-dune-histoire-culturelle-de-lalsace-entre-1918-1939/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.histoires-alsace.com/esquisse-dune-histoire-culturelle-de-lalsace-entre-1918-1939/festival_de_musique_de_strasbourg-1932/" rel="attachment wp-att-792"> </a></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><span id="more-790"></span> </span></p>
<p><span style="text-decoration: underline;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/esquisse-dune-histoire-culturelle-de-lalsace-entre-1918-1939/festival_de_musique_de_strasbourg-1932/" rel="attachment wp-att-792"><img class="alignleft size-medium wp-image-792" alt="Festival_de_musique_de_Strasbourg-1932" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/Festival_de_musique_de_Strasbourg-1932-194x300.jpg" width="194" height="300" /></a></span></p>
<h2 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Une double rupture ?</strong></em></span></h2>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">La période qui suivit la fin de la Grande Guerre, fut en Alsace une nouvelle rupture. Voire une double rupture. On revint Français après avoir été durant presque un demi-siècle, sujets allemands. La France qu’on redécouvrait n’était plus tout à fait la même que celle qu’on avait laissée en 1870. L’Alsace aussi avait changé. On ne peut pas dire qu’elle fut tout à fait malheureuse durant l’intermède germanique. Elle était devenue une région riche aussi bien économiquement que culturellement. Il est vrai qu’elle avait joué un rôle d’ambassadeur, elle fut une vitrine germanique face à la France disposant de quelques moyens que les autres régions allemandes n’obtinrent pas. La voilà désormais française. Allait elle jouer un rôle identique, en tout point symétrique, pour la France cette fois-ci ?</span><br />
<span style="text-decoration: underline;">Elle redevint donc française avec frénésie et connut l’ivresse du retour avant de connaitre la douleur du désenchantement. L’effusion tricolore ne dura pas. Les fiancés d’autrefois avaient vieilli. Ils avaient fait leur vie chacun de son côté et la vie les avait changés. L’une était devenue impériale, l’autre républicaine. La fusion ne pouvait être évidente. Elle ne le fut pas. S’installa très vite un malaise, surtout quand on voulut introduire les lois républicaines avec célérité, c’est ce qu’on appela le malaise alsacien, sorte de dépit amoureux et d’éloignement progressif du à une incompréhension mutuelle et à des différences spirituelles, religieuses et culturelles qui forgent les identités. L’identité régionale, forte de ses particularismes, avait du mal à se fondre dans une identité nationale dont la caractéristique principale était justement de les nier. </span><br />
<span style="text-decoration: underline;">La guerre n’était pas non plus tout à fait étrangère à ces incompréhensions mutuelles. 380 000 Alsaciens avaient été mobilisés dans l’armée impériale, 50 000 furent tués laissant 20 000 veuves et orphelins. Ils furent de l’avis de l’autorité allemande qui pourtant s’en méfia, de valeureux et loyaux soldats. Ils avaient été environ 20 000 qui servirent la France tout aussi courageusement. Fils d’optant ou engagés volontaires alsaciens de nationalité allemande. La victoire française de 1918 entraina, en outre, l’expulsion brutale de 220 000 Altdeutsche. Tous n’étaient pas de butés pangermanistes. L’Alsace y perdit quelques forces vives et la plupart de ses universitaires.</span><br />
<span style="text-decoration: underline;">Strasbourg a momentanément perdu son rôle de capitale politique. Le gouvernement de la République a décidé de départementaliser la gestion des affaires. C’est un haut commissaire qui est chargé de régler les affaires communes aux trois départements recouvrés. Un organe représentatif est mis en place, le conseil supérieur d’Alsace et de Lorraine qui deviendra, en 1920, le conseil consultatif d’Alsace et de Lorraine, avant de disparaître en 1924.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Une prospérité fragile mais réelle jusqu’en 1930</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Economiquement, la région, particulièrement prospère sous le Kaiserreich, continue sur sa lancée. Malgré le changement de régime, il y a une sorte de continuité dans l’essor que la crise de 1929 va interrompre brutalement. La paix de Versailles a déplacé la frontière des Vosges sur le Rhin. Strasbourg et l’Alsace bénéficient d’un régime douanier favorable. Le port de Strasbourg se développe, celui de Kehl lui est annexé jusqu’en 1928. En 1924, est créé le port autonome de Strasbourg. De nouveaux bassins sont creusés. Strasbourg figure parmi les places essentielles dans l’importation et l’exportation du charbon, notamment les minéraux de la Ruhr et de la Sarre. Le traité franco-allemand de 1928 fait de Strasbourg le passage obligatoire pour le charbon. Des sociétés de navigation, d’armement et de courtage s’implantent. Strasbourg est devenu le grand entrepôt de l’est de la France qui conduit à la création d’une bourse de commerce riche 500 membres en 1932. La ville compte également une industrie de production efficiente, dans le domaine de l’alimentaire notamment (minoterie, conserverie, chocolaterie, huilerie) et une industrie mécanique et électrique qui connait un grand essor jusqu’à la crise des années 30. (Usine automobile Mathis, entre autres. </span><br />
<span style="text-decoration: underline;">Plus généralement, l’Alsace s’inscrit dans cette prospérité relative qui voit, pour une décennie, la production du pétrole, de la potasse, de la betterave sucrière du houblon et du textile s’accroitre encore. Effet durable de la Grande Guerre et de l’épidémie de la grippe espagnole qui suivit, la population stagne. En 1936 l’Alsace comptait 1 218 000 habitants, elle en comptait autant en 1911. Quant à Strasbourg, qui avait plus que doublé sa population, passée de 86 000 habitants à 178 000 en 1910, elle avait 181 000 habitants en 1931. A peine plus, elle était même redescendue à 166 000 habitants en 1926.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>La langue comme enjeu</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Le retour à la France posa de façon essentielle la question de la langue qui redevint un enjeu politique, éducatif et culturel. Nationale, une et indivisible, la République ne saurait concevoir une autre langue que la langue française, ciment de l’identité nationale. Le recteur Charléty, de 1919 à 1927, va conduire une politique d’assimilation par la langue sans nuance, méprisant totalement l’héritage germanique et essayant de lui substituer la fameuse trilogie : savoir le français, parler le français, penser en français. Par les instructions du 19 octobre 1920, l’allemand n’est autorisé qu’à partir de la troisième année, en école primaire, à raison de trois heures hebdomadaires, auxquelles s’ajoute l’enseignement de la religion, en allemand ou dans le dialecte local, soit quatre heures, alors que «  pendant vingt et une heures, on donnera l’enseignement de la langue française et l’enseignement aura lieu exclusivement en français  ». Le personnel enseignant est déstabilisé. 30% du personnel autochtone ne possède pas le français. Pour ces enseignants, l’Umschulung, dans d’autres régions françaises, est traumatisant, humiliant et culpabilisant. Globalement, on assiste à une régression générale du niveau linguistique. Les jeunes élèves, les apprentis notamment maitrisent mal et le Français et l’Allemand. Sorti de l’école, on revient au dialecte que continuent de parler les parents dont l’éducation, en outre, s’était faite en allemand.</span><br />
<span style="text-decoration: underline;">La politique scolaire va provoquer des réactions vives où l’on mêle volontiers langue, enseignement religieux et statut confessionnel soit quelques ingrédients du mouvement autonomiste qui va éclore. L’église catholique, l’évêque Charles Ruch, la presse et le parti catholique de l’UPR revendiquent haut et fort l’instauration du bilinguisme, nécessité intellectuelle, sociale et économique selon eux. Il faudra attendre 1927 pour que le sénateur Helmer réussisse à convaincre le président Poincaré d’assouplir l’enseignement des langues en avançant l’enseignement de la langue allemande de 4 mois au 2e semestre de l’année scolaire, de l’inscrire comme épreuve obligatoire pour le CEP pour les dialectophones et de consentir à son enseignement à raison de sept heures hebdomadaires dont quatre d’enseignement religieux. Le recteur alsacien Pfister verra finalement dans l’enseignement de la langue allemande un intérêt religieux, économique, culturel, soit un enrichissement de l’esprit. Mais on a trop tardé, les résultats sont pour le moins mitigé. En 1931, le pourcentage des personnes parlant ou comprenant le français est de 52%. On maitrise mal la langue française et la qualité de la langue allemande s’est appauvrie, notamment dans les journaux, dont les Alsaciens restent de friands lecteurs.</span><br />
<span style="text-decoration: underline;"> Le fossé se creuse entre les élites qui possèdent la langue et même le monopole du patriotisme et la majorité. Pour les premiers, une université strasbourgeoise, richement dotée, désormais bastion de la culture française comme elle fut jadis celui de la culture germanique, dont les enseignants ou peu ou prou la même mission que leurs devanciers, franciser les esprits là ou eux avaient tenté de les germaniser. L’université est peu ouverte à la culture et à l’identité régionale. Ses effectifs sont cependant en augmentation par rapport à la période allemande passant de 2500 étudiants en 1921 à 3249 en 1934. </span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Le poids de l’autonomisme</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">En quelque mots, évoquons ce mouvement à la fois essentiel et singulier, qui aujourd’hui encore pose problème et nourrit le débat. Revenons à un peu de chronologie. Lors des élections législatives de 1924, le cartel de gauche l’emporte au niveau national. L’Alsace vote majoritairement pour le bloc national. A Paris, Edouard Herriot, radical socialiste, devient président du conseil. Dans une déclaration, restée fameuse, datée du 17 juin 1924, il annonce sa volonté d’achever rapidement l’assimilation de l’Alsace en y introduisant les lois de la République. La déclaration met le feu aux poudres. L’Alsace cléricale, mais relayée par la majorité de la population qu’elle encadre, se sent menacée. L’assimilation, pour elle, c’est la fin du concordat napoléonien que la IIIe République avait aboli en 1905, c’est la fin aussi de la loi Falloux, datée de 1850, si favorable à l’enseignement privé et notamment catholique. Les églises et leurs ouailles s’enflamment. L’église protestante épouse la cause catholique. L’Alsace est désormais dans la rue, elle résiste. Tout est bon pour éviter les lois laïques : pétitions, grèves, défilés et même un referendum scolaire. Le gouvernement Herriot finira par renoncer à son projet mais la suspicion sinon la méfiance s’installe.</span><br />
<span style="text-decoration: underline;"> En mai 1925, est créé  le journal Die Zukunft, qui défend le particularisme régional. Un an plus tard, le Heimatbund, ligue de la patrie publie un manifeste demandant l’autonomie dans le cadre de la France et le bilinguisme franco-allemand. Les partis politiques, qui risquent d’être débordés, s’ouvrent, les uns après les autres, aux idées de l’autonomisme. De quoi s’agit il sinon d’une notion complexe et nuancée qui distingue, avec un peu de recul, de séparatistes minoritaires encouragés par les intrigues allemandes jusqu’en 1939, futurs collaborateurs quand le régime nazi s’installera en Alsace en juin 1940, des autonomistes libéraux et pas seulement cléricaux qui veulent l’égalité des deux langues et le maintien du statut religieux et scolaire, des régionalistes majoritaires, partisans à la fois de la décentralisation administrative et du maintien des traditions alsaciennes si différentes de la culture laïque française.</span><br />
<span style="text-decoration: underline;">On se méfie les uns des autres. On se fait des procès d’intention avant de se livrer à un procès tout court, celui de Colmar en mai 1928. A la fin de l’année 1927, quinze responsables autonomistes sont arrêtés, jetés en prison, accusés de complot contre la sûreté de l’Etat, de menaces séditieuses, d’incitation des populations à la révolte armée. Le procès de cour d’assise fera pschitt, n’aboutissant par manque de preuves manifestes, qu’à des sanctions légères qui n’atténueront guère le divorce entre la région et Paris. Il y a des mauvais procès comme il y a des mauvaises idées ou des mauvaises histoires. Des procès qui ne devraient jamais se dérouler. Des procès ratés ou iniques qu’on aimerait oublier. Le procès de Colmar par exemple.. Drôle de procès qui est entré dans l’histoire sous l’appellation abusive de « procès de Colmar ». En réalité, ce fut le procès des autonomistes alsaciens, le Komplott Prozess comme titrait alors la presse régionale. Le procès du complot des autonomistes, la belle affaire. </span><br />
<span style="text-decoration: underline;">Dans le box des accusés, une quinzaine d’autonomistes alsaciens, des sincères comme des tordus, des régionalistes comme des séparatistes. Ils sont en réalité trente-deux mais certains sont en fuite. On les accuse de comploter contre l’État, d’intelligence avec l’ennemi, d’avoir des liens avec certains milieux allemands « nostalgiques », de toucher de l’argent d’officines germaniques revanchardes : des accusations graves qui justifient la parution devant la cour d’assises à Colmar, ou qui le justifieraient si on avait des preuves tangibles.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Le procès est de fait mal engagé, on suppute, on accuse, on a du mal à sortir les preuves. On accuse sans discrimination des régionalistes sincères, qui n’avaient jamais songé à voir l’Alsace coupée de la France, et d’authentiques mais minoritaires séparatistes, qui ne rêvaient que de cela et que l’on retrouvera plus tard, fieffés nazis et collaborateurs patentés. La confusion fut totale, surtout quand un zélé commissaire de police se fit fort d’arrêter bientôt ces redoutables conspirateurs et collaborateurs qu’étaient Albrecht Dürer et Erwin von Steinbach, évidemment tous deux hommes du Moyen Âge qu’il prenait pour des contemporains ! La faiblesse de l’accusation fut telle que le jugement fut cassé et que les accusés de Colmar furent renvoyés devant la cour de Besançon, qui les acquitta un an plus tard. Les partis politiques continuent cependant à se diviser. Et les autonomistes l’emporteront aux législatives d’avril 1928 grâce à leur alliance, entre autres, avec le parti communiste à l’intérieur du Volksfront. C’est ainsi que Strasbourg, la socialiste, longtemps administrée par Jacques Peirotes, s’offre un maire communiste, Charles Hueber, élu grâce aux voix des autonomistes et des communistes.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Clivages littéraires</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Cette atmosphère tendue, qui oscillait entre adhésion et rejet, entre continuité et rupture, ne pouvait laisser le monde culturel indifférent. En quoi fut-il affecté par cette tension entre, d’un côté, la tentation de l’assimilation, et de l’autre, la résistance à celle-ci par la défense des valeurs régionales et des traditions alsaciennes. La langue fut une fois encore un lieu de cristallisation qui affecta en priorité et de façon naturelle la littérature plus qu’elle ne concerna les autres modes d’expression culturelle, beaux-arts et musiques par exemple. La Revue d’Alsace, dans l’article consacré au 10e anniversaire de la Société savante d’Alsace-Lorraine avait, en 1937, parfaitement cerné le problème en écrivant : « Parmi les problèmes multiples et variés que le retour de nos personnes devait poser, l’un des plus délicats, sans doute, fut celui des chercheurs et des écrivains alsaciens-lorrains qui, de cœur français, mais de culture allemande, se voyaient brusquement arrêtés dans leur activité littéraire et scientifique », ce qu’avait confirmé, dans d’autre lieux, Albert Schweitzer, qui écrivit en novembre 1934, « Si l’on voulait comprendre dans certaine sphères qu’en puisant à pleine main dans les sources vivifiantes de la culture française, nous avons le droit et le devoir de ne pas laisser tarir pour notre pays celle dont notre langue maternelle nous assure l’accès. Mais nous sommes loin de cette compréhension.» Le constat datait de 1934, rien n’était donc réglé. Malentendus et incompréhensions perduraient.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">La littéraire d’expression allemande, représentée par le poète Louis Edouard Schaeffer, Camille Schneider, Henri Solveen, le dramaturge Claus Reinbolt, le romancier prolifique Paul Bertololy n’a plus accès à la scène allemande. La littérature d’expression française, à cause de l’autonomisme, connaît des problèmes de diffusion. Se rattachent à cette famille, Marcel Edmond Naegelen (Le Revenant), René Spaeth , chantre de l’Alsace transfigurée, Claude Odilé, auteur des Quatre minuscules en 1927 qui illustre le drame de la conscience alsacienne, Jacques Dieterlen (Le Roman de la cathédrale), Maurice Betz, par ailleurs traducteur de Rilke, auteur de Le Rouge et le Noir, qui évoque la résistance à la germanisation. Comme à l’époque du Reichsland, la littérature dialectale connait une extraordinaire floraison : le théâtre de Gustav Stoskopf, de Ferdinand Bastian, les contes de Noel de Georges Baumann, l’oeuvre poétique des frères Mathis qui se poursuit, celle des poètes sundgauviens Nathan Katz et Charles Zumstein qui nait et s’impose progressivement dans le paysage littéraire régional. A la frange, avec un pied en dedans et un autre en dehors, il y a enfin tous ces écrivains alsaciens qui refusent de se confiner à l’espace régional, dont le destin est ailleurs, transfrontalier, européen, universel : le dadaïste Hans Arp également peintre et sculpteur, les surréalistes Yvan Goll et Maxime Alexandre, l’européen René Schickele qui vit depuis 1918 à Badenweiler avant de s’exiler, une fois les nazis au pouvoir, dans le sud de la France et qui vient de publier sa trilogie romanesque Das Erbe am Rhein, infatigable héraut de la mission alsacienne de médiation entre la France et l’Allemagne, qui dans l’Allemagne de Weimar fut élu à l’Académie allemande en compagnie de Thomas et Heinrich Mann et de Hermann Hesse. N’oublions pas enfin de citer ces esprits universels, Alsaciens de langue allemande que sont le philosophe Ernest Barthel, le théologien Charles Pfleger et bien entendu l’universel, paradoxal et inclassable Albert Schweitzer.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>A la recherche d’un espace culturel autonome</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Reflet de cette diversité, les organismes artistiques et littéraires qui se mettent en place dont L’ARC, créée en 1924, qui revendique un rôle de médiateur pour le mouvement culturel alsacien entre la France et L’Allemagne. La crise autonomiste y raviva les antagonismes, certains ne surent résister à la tentation politique. Henri Solveen se retrouva sur le banc des accusés au procès autonomiste de Colmar, Louis Edouard Schaeffer passa du nationalisme initial de son recueil Bloj, wiss, rot à la revue Der Eiserne Mann à l’orientation résolument autonomiste. En réaction à cette politisation radicale, se constitue, en 1929, la Société des Ecrivains d’Alsace à l’initiative de Gustave Stoskopf, Marcel Edouard Naegelen et Camille Schneider. Son but est de créer en Alsace un espace culturel autonome par rapport à l’espace politique pour retrouver une critique dont les critères ne soient pas politiques afin d’éviter qu’une plume en langue allemande ou une autre en langue française, par le simple fait de s’exprimer, provoque des « feux de harcèlement de tous côtés » (Camille Schneider). La Société des Ecrivains alsaciens, qui encourage la culture du terroir sans enfermement, publie en 1931 une revue : Les Cahiers Alsaciens. Schickele, Schweitzer, Arp et Flake y participent. Preuve qu’elle répond à une nécessité, elle a réussi à réunir des écrivains de tous horizons. En 1933, parait dans la même perspective une anthologie sous la direction de Buchert, Nebelkuh. Mais l’ambiguïté demeure. Si l’initiative de la constitution de la Société des Ecrivains d’Alsace doit être comprise comme étant une tentative d’occuper le terrain dans une perspective nationale, d’autres ne voient pas les choses ainsi. Le culte du terroir est fortement teinté d’autonomisme pour eux. Les Strassburger Monatshefte, de Friedrich Spieser à la fin des années 1930, lèveront tout ambiguïté. Le terroir à cultiver est devenu exclusivement germanique, sinon national-socialiste. Pour l’heure, l’invitation à cultiver son terroir est relayée par les nombreuses sociétés d’histoire locale qui voient le jour ( Niederbronn, Sundgau, section historique et littéraire du club vosgien, Bouxwiller, Saverne, Trois Vallées) et qui se retrouvent à partir de 1935 dans une nouvelle Fédération des sociétés d’histoire d’Alsace.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Un repli territorial ?</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Le repli sur le terroir régional est une cause partagée par la recherche également. La revue d’Alsace s’ouvre de plus en plus aux universitaires. En 1920, Joseph Lefftz et Alfred Pfleger éditent la revue mensuelle Elsassland, ouverte au Folklore, à la littérature, à l’histoire et aux arts. Elle comptera 20 tomes en 1939. En 1926, l’abbé Joseph Brauner fonde la Gesellschaft für elsass. Kirchengeschichte où collaborent Médard Barth et Lucien Pfleger. L’année suivante, l’Elsass lothringische Wissenschaftliche Gesellschaft est portée sur les fonts baptismaux. L’histoire régionale est l’objet de toutes les attentions. L’archiviste colmarien </span><br />
<span style="text-decoration: underline;">Auguste Scherlen fait progresser l’histoire de sa ville, Robert Forrer dresse le bilan des fouilles préhistoriques, gallo-romaines et mérovingiennes à Strasbourg en 1927, son collègue Hatt s’empare de Strasbourg au XVe siècle. L’histoire religieuse voit J. Levy travailler sur les pèlerinages, Médard Barth sur la liturgie et le culte des saints, Lucien Pfleger sur les paroisses. Le pasteur Adam publie l’Histoire de l’église protestante de Strasbourg en 1922 et celle des autres territoires alsaciens en 1928. L’histoire de l’art trouve en Hans Haug sur les faïences, porcelaines et ferronneries et en A.Riff sur les étains d’excellents spécialistes.</span><br />
<span style="text-decoration: underline;">A l’université, Paul Lévy publie une très utile Histoire linguistique d’Alsace et de Lorraine (1929) alors qu’Alfred Schlagdenhaufen nous éclaire sur La langue des poètes strasbourgeois Albert et Adolphe Matthis. Fritz Kiener, professeur d’histoire d’Alsace, a créé une collection d’études sur l’histoire du droit et des institutions d’Alsace. Peu de temps avant sa mort, intervenue en 1924, Rodolphe Reuss a encore pu publier une Histoire de Strasbourg (1922) et surtout la Constitution civile du clergé et la crise religieuse en Alsace, 1790-1795, en deux volumes (1922). Les régionalistes ou autonomistes catholiques contribuent également à cette frénésie régionaliste par l’ouvrage collectif Das Elsass von 1870-1932, paru à Colmar en 1936-1938) en quatre volumes, à la mémoire de l’abbé Haegy.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Une forte curiosité outre-Rhin</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">L’Alsace décidément est l’objet de maintes attentions. L’outre-Rhin s’y montre sensible. Les émigrés de 1918 y pourvoient. En 1923 est fondé l’Elsass-Lothringen Heimatstimmen par Robert Ernst, Alsacien, fils de pasteur qui a volontairement choisi l’Allemagne en 1918, pour défendre la culture allemande en Alsace. La propagande politique est manifeste. L’intéressé, ainsi qu’Emile Scherer, prêtre de son état, ont distribué de 1925 à 1930, deux millions de marks fournis par l’Auswärtiges Amt avec le consentement du ministre Stresemann.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Ces réfugiés, dont certains ont eu des postes importants dans la vie culturelle de l’Alsace, terre d’Empire, ont créé un organisme de recherche sur l’Alsace-Lorraine, le Wissenchaftliches Institut der Elsass-Lothringer im Reich, installé à Francfort et présidé par deux universitaires alsaciens Albert Ehrard, puis Gustav Adolf Anrich. Le secrétariat étant confié à l’ancien responsable de la Bibliothèque universitaire et régionale Wolfram. Reconnaissons que cet institut a obtenu quelques remarquables résultats sur le plan de la recherche scientifique L’Atlas historique d’Alsace Lorraine de Werner Gley, en 1932, n’a jamais été dépassé et a reçu, en son temps, un accueil élogieux des historiens français. De même, Das Reichsland Elsass-Lothringen 1871-1918, en cinq volumes, parus de 1931 à 1938 reste une source précieuse pour qui veut s’intéresser à la période. Il est vrai que maints auteurs des articles furent des acteurs de cette période. L’institut a, en outre, édité les œuvres allemandes de l’humaniste Thomas Murner en neuf volumes (1924-1930) et achevé la correspondance politique de la ville de Strasbourg (1928-1933). Chaque année, il publie un annuaire l’Elsass-Lothringisches Jahrbuch (1922-1940).</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Des Bibliothèques actives</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">La lecture publique et personnelle continue, elle aussi, sur sa lancée d’avant-guerre. On lit toujours autant en Alsace. Les lecteurs de journaux sont restés assidus et les journaux, pour l’essentiel, désireux de toucher un maximum de lecteurs, publient leurs éditions en langue allemande. Une incitation forte sinon agaçante à lire en langue française, transparait au lendemain de la guerre. Les autorités ont pris conscience du retard pris par la province retrouvée dans la maitrise de la langue nationale. Des dizaines de milliers d’ouvrages en langue française sont distribués par l’Alliance française.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Les bibliothèques publiques participent à l’effort mais comptent toujours énormément de livres en langue allemande dans leurs fonds. La Bibliothèque municipale de Strasbourg, riche de ses 177 000 ouvrages prête en 1931, 27 000 écrits français, des romans surtout, contre 33 000 ouvrages allemands. Trois ans auparavant, la bibliothèque de Mulhouse, qui possède plus de 65 000 volumes, dont 7000 Alsatiques, prête 20 300 en langue française contre 22 000 en langue allemande. Le réseau des bibliothèques des petites villes s’étend. Barr, Bischwiller, Haguenau, Illkirch, Guebwiller, Illzach, Munster, Ribeauvillé, Rouffach, Sainte-Marie aux Mines, Soultz et Thann disposent d’équipements auxquels il convient d’ajouter les nombreuses bibliothèques paroissiales, catholiques et protestantes qui ont leurs cercles de lecture. Des travaux de modernisation sont entrepris dans quelques bibliothèques locales qui se lancent aussi dans des travaux d’inventaire et de sauvegarde (catalogue de la Bibliothèque de Sélestat par l’abbé Walter). A l’autre bout de l’échelle, la Bibliothèque régionale obtient le statut de BNU en 1936. Elle est dépositaire du dépôt local, dispose de la personnalité civile et de l’autonomie financière. La BNUS est la deuxième bibliothèque de France par le nombre de volumes (1,5 millions). Son administrateur Ernest Wickersheim procède à un énorme travail de cotation. L’occasion de confronter deux traditions bibliographiques, le répertoire alphabétique d’un côté, reflet d’une pratique française, le catalogue systématique, de l’autre, expression d’une pratique germanique et anglo-saxonne.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Un théâtre dont on a rogné les ailes</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">La langue impose également son diktat à la production théâtrale. A Strasbourg, de 1918 à 1929, on ne joue que des pièces en langue française. Les classes moyennes, jadis avide de théâtre, rechignent à y mettre les pieds. Les maladresses officielles n’arrangent guère les choses. Une ordonnance préfectorale interdit les pièces en allemand même quand elles sont jouées par le Théâtre de Bâle, un habitué des scènes locales. En 1920, l’interdiction de la pièce de Schmidlin, Odilia, suscite de vives réactions. De l’autre côté, le recours, à Colmar, aux troupes de Fribourg et de Bâle n’est pas davantage apprécié. Il faudra attendre l’arrivée des autonomiste à la tête de quelques villes en 1929 pour revoir des salles combles à l’écoute de pièces allemandes qui deviendront de nouveau rares après 1933 et l’arrivée de Hitler au pouvoir. Contrairement à la période précédente, le théâtre alsacien ne bénéficie pas de la crise identitaire. Contesté par les partisans de l’unité nationale, il a perdu de son mordant chez les autres. La crise autonomiste le rendra encore davantage suspect et provoquera à Colmar notamment une véritable scission entre les membres. Paradoxalement, c’est une pièce dialectale, traduite en français, Bartholdi et son Vigneron, qui produite à Paris, connait un véritable triomphe. Il est vrai qu’elle est politiquement correcte, très francophile à l’image du Bartholdi historique qui le fut pleinement. En réalité, le bilan du théâtre alsacien demeure contrasté. Il fut particulièrement productif à Mulhouse où le TAM connait un authentique succès, jouant durant cette période plus de 70 pièces nouvelles.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Musique sans frontières</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Mais la Langue musicale comme autrefois se joue des frontières. C’est qu elle n’est pas une langue comme les autres. Strasbourg est resté la capitale musicale de la région. Les talents y sont toujours aussi nombreux. Certains ont été formés dans et par le Reichsland. On pense à Fritz Munch, frère de Charles qui sera le grand patron de la vie musicale strasbourgeoise durant l’entre-deux-guerres. Un spécialiste de Bach d’abord, qui promeut aussi des compositeurs contemporains comme Arthur Honegger, et porte haut et loin le chœur de Saint-Guillaume. Strasbourg dispose de quelques institutions musicales de qualité : La Société de musique de chambre, l’orchestre de radio Strasbourg créé en 1930, la Société des amis de la musique de Strasbourg qui organise en 1933 le premier festival de Strasbourg, le premier festival en France qui accueille de prestigieuses formations dont l’orchestre philharmonique de Berlin avec Wilhelm Furtwängler et le Gewandhaus de Leipzig dirigé de Bruno Walter pour ne citer qu’eux. La musique d’église reste vivace, comme elle le fut durant la période de la terre d’Empire. Le Chanoine François Xavier Mathias poursuit une œuvre féconde, de chant grégorien et d’orgues. L’abbé Hoch fonde la chorale de la cathédrale qui se produit à Paris, Salzbourg et Vienne. Marie Joseph Erb, révélé avant-guerre, continue de composer. Sa messe Dona nobis pacem figure au programme de toutes les chorales catholiques d’Alsace. Il connait la consécration à travers un festival qui lui rend hommage en 1934.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">D<em><strong>es artistes au talent solide, rarement novateurs</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Les beaux-arts comme autrefois sont pratiqués par des artistes au talent solide, rarement novateurs. Ils suivent plus qu’ils ne précèdent ne créent ni ne constituent une avant-garde, défricheuse de voies nouvelles. Arp est une brillante exception qui fait carrière ailleurs qu’en Alsace. Difficile de désigner un courant architectural ni même une architecture qui marque l’entre-deux-guerre. Dans le domaine de la peinture, quelques anciens continuent à faire l’affiche, rejoints par quelques jeunes qui s’agrègent à eux sans les bousculer : Gustave Stoskopf, toujours là, est un excellent portraitiste, Paul Braunagel un fin observateur des mœurs locales, Jacques Gachot un excellent fauve, René Kuder un spécialiste des paysages et des scènes de vie religieuse, René Allenbach un parfait connaisseur de Strasbourg, Louis Philippe Kamm, un avisé peintre du terroir, Charles Walsch un habitué des couleurs crues, Paul Iske, un expressionniste fauve, et Richard Brunk de Freundeck, un graveur dont le talent est incontestable. Les sculpteurs que le Reichsland consacra ont survécu à la grande guerre, Rupert Carabin et Alfred Martzolff notamment, mais aussi Anna Baas et René Hetzel.</span><br />
<span style="text-decoration: underline;">Emergent quelques regroupements d’artistes désireux à la fois de vivre une aventure collective et de progresser : le groupe de mai, fondé en 1919, prêt à s’ouvrir aux influences parisiennes, le groupe de l’ARC déjà cité qui s’élargit aux écrivains pour amorcer un dialogue franco-allemand et le mouvement de la Barque.</span><br />
<span style="text-decoration: underline;">L’Alsace serait-elle davantage un pays de musée que de créateurs ? Les musées connaissent tous un développement sensible : Mulhouse, Colmar grâce à Hansi, conservateur très professionnel du musée d’Unterlinden à partir de 1921, Strasbourg enfin par l’intermédiaire de Hans Haug qui achète des œuvres d’artistes modernes, développe les collections d’art déco et contribue à l’ouverture du musée de l’œuvre ND. Il organise de nombreuses expositions grâce à la Société des Amis des Arts qu’il préside.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Radio Strasbourg</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Comme avant-guerre, la culture s’élargit. L’Alsace n’est pas restée à l’écart de la culture de masse qui voit le cinéma continuer de rallier les suffrages, surtout quand il passera au parlant en 1929, le football s’imposer comme sport de masse et distraction essentiellement masculine, la pratique du cyclisme comme de la promenade à pied se répandre, notamment dans les Vosges, celle du ski continuer à se démocratiser, et la gymnastique porter haut et fort les couleurs du confessionnalisme sportif. Rien de bien neuf par rapport au début du siècle ? Si, quand même, l’intrusion de la radio qui progressivement va équiper les familles, les unes après les autres. Radio Strasbourg est créée en 1930. Il était temps. Radio Stuttgart émettait depuis des années…des émissions alsaciennes ! Radio Strasbourg est une émanation de l’administration des postes et des télégraphes. Elle est destinée à être une radio de propagande nationale. Elle s’émancipe rapidement de la tutelle parisienne, pratiquera le bilinguisme, multipliera les émissions régionalistes et surtout sera un exceptionnel outil de démocratisation musicale grâce notamment à l’orchestre de radio Strasbourg, créée en 1932.</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Pour en  savoir plus :</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Gabriel Braeuner, <em>L&rsquo;Alsace au temps du Reichslkand</em>,<em> un âge d&rsquo;or culturel</em> ? Editions du Belvédère, 2013</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;">Bernard Vogler, Histoire culturelle de l&rsquo;Alsace, Strasbourg, 1993</span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong>Gabriel Braeuner , texte de conférence, octobre 2015</strong></em></span></h4>
<h4 style="text-align: justify;"><span style="text-decoration: underline;"><em><strong> </strong></em></span></h4>
]]></content:encoded>
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		<title>Les imprimeurs sélestadiens de l&#8217;Humanisme et de la Réforme</title>
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		<pubDate>Sat, 11 Apr 2020 10:04:21 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[La genèse de l’imprimerie en Alsace est incontestablement marquée par la contribution des imprimeurs sélestadiens. A côté de Jean Mentelin, le premier grand imprimeur alsacien à Strasbourg, nous comptons avec Matthias et Lazare Schürer, puis Crato Mylius, trois autres imprimeurs de &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/les-imprimeurs-selestadiens-de-lhumanisme-et-de-la-reforme/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>La genèse de l’imprimerie en Alsace est incontestablement marquée par la contribution des imprimeurs sélestadiens. A côté de Jean Mentelin, le premier grand imprimeur alsacien à Strasbourg, nous comptons avec Matthias et Lazare Schürer, puis Crato Mylius, trois autres imprimeurs de qualité, qui avec des fortunes diverses ont fortement contribué au rayonnement de cette industrie nouvelle</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/les-imprimeurs-selestadiens-de-lhumanisme-et-de-la-reforme/buchdrucker-1568/" rel="attachment wp-att-779"><img class="alignleft size-medium wp-image-779" alt="Buchdrucker-1568" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/Buchdrucker-1568-256x300.png" width="256" height="300" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Matthias Schürer, au service de la République des Lettres </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Les imprimeurs sélestadiens jouèrent, comme on le sait,  un rôle essentiel  dans le développement de l’imprimerie. L ’apport de notre concitoyen Jean Mentelin fut déterminant à Strasbourg tout de suite après le passage de Gutenberg. La contribution de notre ville ne s’arrêta pas là. Deux de ses enfants, Matthias et Lazare Schürer, l’oncle et le neveu, prirent le relais peu de temps après. En s’inscrivant tout à fait dans une époque marquée par le mouvement humaniste et l’avènement de la Réforme protestante.</p>
<p style="text-align: justify;">Matthias est le plus connu. Né vers 1470 à Sélestat, il avait été élève de l’École latine. Puis avait poursuivi ses études supérieures à l’Université de Cracovie avant de venir à Strasbourg auprès de son cousin Martin Flach et de son oncle Jean Knobloch qui l’initièrent au métier d’imprimeur. Il finit par s’installer à son compte, dans la ville libre d’Empire, à partir de 1508. Il allait faire de la publication des livres de l’antiquité latine et des écrits d’humanistes sa spécialité. Dans sa courte mais féconde carrière &#8211; il mourut en 1519 &#8211; il publia plus de 270 titres, presque exclusivement en latin,  pour au moins 120 auteurs. Fidèle en l’occurrence à cette profession de foi datée de 1506, quand il était encore en apprentissage, où il proclamait : « Je m’efforcerai dans la mesure de mes forces d’aider et de faire croître, grâce à nos caractères d’imprimerie, la République des Lettres, en imprimant tous les livres les plus savants des hommes les plus savants. »</p>
<p style="text-align: justify;">Il tint parole. Son catalogue était vaste. Érasme y figure en bonne place : quarante-deux publications dont la première édition datée de « L’Éloge de la Folie » en 1511, immédiatement après celle non datée de Paris. Érasme apprécia la qualité de son travail. Il le rencontra en 1514 et lui confia, en novembre, l’édition de la version définitive de son chef d’œuvre. Le grand humaniste confessait « qu’il aimait Matthias de toutes ses forces ». Et il n’oublia pas de le citer dans son « Éloge de Sélestat » daté de 1515. Les écrivains de l’antiquité classique dont les humanistes étaient les spécialistes ne manquaient évidemment pas dans l’officine de Matthias Schürer. Cicéron, Virgile, Horace, Ovide, Plaute et Térence mais aussi Valère Maxime et Aulu-Gelle furent offerts à la curiosité des  « studieux des bonnes lettres ». Et cela, grâce à l’un de ses conseillers éditoriaux, Nicolas Gerbel</p>
<p style="text-align: justify;">Son atelier est également représentatif des préoccupations pédagogiques et spirituelles de son temps. « L&rsquo;homme ne naît pas homme, il le devient » avait fort justement proclamé Érasme. C’est par l’éducation qu’il le devenait. Voilà pourquoi notre imprimeur réserva une place de choix aux ouvrages à vocation pédagogique. Ouvrages sur la langue latine, parmi lesquels une version courte des <i>Adages</i> d’Érasme. <i>Fables</i> d’Ésope et les <i>Préceptes moraux</i> de Caton pour le plus jeunes ; biographies de philosophes ou compilations de doctrine philosophique dues à  Philostrate, Plutarque et Apulée pour les aînés.</p>
<p style="text-align: justify;">Les auteurs contemporains n’étaient pas oubliés. Beatus Rhenanus, qui travailla pour Schürer dès 1508, proposa la publication d’auteurs italiens, parmi lesquels Michel Marulle, qui inspira tant notre Ronsard. D’autres Sélestadiens, Kierher, Spiegel ou leurs amis, lui donnèrent des textes d’Italiens à imprimer. Jacques Wimpfeling n’est pas étranger à l’édition des sermons de Geiler de Kaysersberg, en allemand ou traduits en latin. Les libraires Alantsee de Vienne lui confièrent, entre autres, l’édition de poèmes de l’humaniste allemand Conrad Celtis.</p>
<p style="text-align: justify;">Wimpfeling n’hésitait pas à l’appeler « son compatriote bien aimé, vénérable non seulement par sa science mais aussi par son honnêteté et sa sincérité. » L’hommage était mérité. Ses éditions avaient la réputation d’être exemptes de fautes typographiques. Les humanistes étaient ses amis. Il les servait avec ferveur.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Lazare Schürer, imprimeur engagé</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Lazare, son neveu, était devenu l’associé de son oncle peu de temps avant son décès. De retour à Sélestat fin 1519, il s’installa dans la maison de sa mère, non loin de l’église Sainte-Foy dans la maison « Zum grossen Greifen ». Sur place il trouva la Société littéraire que Wimpfeling avait créée en 1515. Il publia plusieurs ouvrages de ses membres : une lettre de soutien à Luther de Wimpfeling, les <i>É</i><i>pigrammes</i> de Sapidus et un pamphlet antipapal du curé de Saint-Georges Paul Phrygio. Un <i>Commentaire</i> sur une œuvre de Prudence due à Spiegel, juriste et secrétaire des empereurs Maximilien I<sup>er</sup> et Charles Quint.</p>
<p style="text-align: justify;">Si sa production n’atteignit pas l’ampleur de celle de son oncle, Lazare Schürer n’en produisit pas moins une cinquantaine de publications dont la moitié porte sur la défense de Luther, les dérives de l’Église, les relations entre Rome et l’Empire. Des textes satiriques qui s’en prennent aux adversaires de Luther et d’Érasme, avant leur rupture, ou de Reuchlin, le vieil humaniste de Pforzheim, menacé par l’Inquisition pour avoir voulu sauver les ouvrage juifs des flammes et de la destruction. L’imprimerie de Lazare Schürer participe ainsi à la guerre des pamphlets avec quelques signatures qui font autorité : Ulrich von Hütten, Philipp Melanchthon, Otto Brunfels, Willibald Pirckheimer, Conrad Nesen ou Juan Luis Vives. On y défend fortement les bonnes lettres menacées par  la scolastique, philosophie et théologie enseignées au Moyen Age, qui fit la part belle au formalisme et à la dialectique aux dépens de la rhétorique .</p>
<p style="text-align: justify;">Son catalogue témoigne de l’effervescence intellectuelle et spirituelle de son temps. La belle unité intellectuelle dont faisaient preuve tous ces humanistes va voler en éclat. Le mouvement de la Réforme, qui partout progresse, va provoquer des dissensions entre les amis d’autrefois. Sapidus et Phrygio, ont choisi leur camp. Ils quitteront la ville au lendemain de la Guerre des Paysans, en 1525. Sélestat demeura fidèle à Rome. Beatus  suivit Érasme qui avait rompu avec Luther. Lazare Schürer fut suspecté de faire partie des Luthériens de la cité. On l’accusa de tenir des réunions secrètes dans la maison de sa mère. Le magistrat lui interdit « de prêcher et de lire aux laïques ». Criblé de dettes, fragilisé par des procès à répétition, il se battit comme un beau diable pour laver son honneur et rester à Sélestat. Il se maintint et devint même le directeur de l’école latine en 1526. Il était trop tard. L’école avait perdu sa réputation, ses enseignants et ses élèves. Elle n’avait plus rien à voir avec celle de Sapidus. En pleine régression, elle ne put être sauvée par Schürer. Il ne se remit jamais de ses déboires successifs et mourut en octobre 1528.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Crato, l’homme de liaison</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Il passe presque inaperçu à côté des Schürer.  Pourtant Kraft Müller (Crato Mylius), né vers 1503 à Sélestat, avait aussi été imprimeur à Strasbourg, où, en 1536, il acheta l’officine de Georges Ulricher. Gagné à la Réforme, il y édita une centaine de livres, essentiellement en latin. Ce sont principalement des écrits humanistes (des commentaires d’auteurs anciens, dont les deux premiers livres de <i>L’Iliade</i>, en grec) et théologiques (des commentaires de textes bibliques et des textes en allemand de Luther ou, en 1546, de Martin Bucer) mais aussi de l’histoire et du droit. Il publia également une des premières pièces bibliques en latin, « L’Anabion », écrite par Jean Sapidus qui avait été le dernier grand directeur de l’école latine de Sélestat avant de prendre le parti des protestants et de devoir quitter Sélestat pour Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour la petite histoire, Kraft Müller était le demi-frère de Lazare Schürer et avait fait ses études à l’École latine de Sélestat. Il fréquenta par la suite l’Université de Wittenberg et suivit les cours de Melanchthon dont il devint l’ami et dont il publia régulièrement les ouvrages. Il mourut  à la bataille de Mühlberg,au service de la ville de Strasbourg,  quand l’empereur Charles Quint vainquit les princes protestants et la ligue de Smalkalde en 1547. Sa veuve, Margaretha reprit l’officine.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus :</p>
<p style="text-align: justify;">François Ritter, <i>Histoire de l’imprimerie alsacienne aux XVe et XVIe siècles</i> (Publication de l’Institut des Hautes Etudes Alsaciennes, t. XIV), Strasbourg-Paris, Éditions F.-X. Le Roux, 1955.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Odile Burckel, « Les imprimeurs Matthias et Lazare Schürer et les écrits en faveur d’une réforme, notamment de 1518 à 1522 », dans <i>Beatus Rhenanus de Sélestat (1485-1547) et une réforme de l’Église : engagement et changement, Actes du colloque international tenu à Strasbourg et Sélestat du 5 au 6 juin 2015</i>, édités par James Hirstein, Turnhout, Brepols, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Odile Burckel, « Humanisme et imprimerie, l’exemple de deux imprimeurs sélestadiens Matthias et Lazare Schürer », dans <i>Humanistes et humanisme à Sélestat aux XVe et XVIe siècles, Actes du colloque tenu le 21 octobre 2017 à Sélestat</i>,  Les Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Gabriel Braeune</em>r, avril 2020</p>
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		<title>Des réformes avant la Réforme</title>
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		<pubDate>Sun, 05 Apr 2020 08:11:47 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/des-reformes-avant-la-reforme/e6/" rel="attachment wp-att-728"><img class="alignleft size-full wp-image-728" alt="e6" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/e6.jpg" width="578" height="325" /></a></p>
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<p style="text-align: justify;">Il a beau avoir obtenu un succès d’édition large et peut-être inattendu pour son auteur, la <i>Nef des Fous</i> de Sébastien Brant, publiée en 1494, exprime une inquiétude, sinon une angoisse forte devant l’effondrement de la foi et la folie qui s’était emparée d’une société déboussolée. Des larmes d’amertume remplissent les yeux de l’humaniste strasbourgeois « à voir la foi chrétienne décliner dans la honte ». « Nous ressentons hélas aujourd’hui nettement, écrit-il dans son quatre-vingt-dix-neuvième tableau intitulé « Du déclin de la Foi », l’instable situation et la dégradation de jour en jour plus grande de la foi des chrétiens ». Rome et son église ne cessent d’aller vers leur déclin « tout comme fait la lune vers son dernier quartier ». La situation est grave et grand est le danger. Il semble déjà qu’il soit tard, trop tard même.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>« Si le Christ lui-même ne monte à la vigie… »</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Toutes les tentatives de réformer l’Église auraient donc été vaines ? En cette fin du XVe siècle, le bateau penche de plus en plus, il risque de disparaître dans les flots. Les hommes d’Église comme les gens de bonne volonté ont apparemment échoué. Seul le Christ encore peut les sauver : « Si Jésus-Christ lui-même ne monte à la vigie nous nous enfoncerons bientôt dans les ténèbres ». Le temps presse et, aux autorités qui ont en main les leviers de commande, Brant enjoint : « Faites ce qui convient — et chacun à sa place — afin que les ravages ne soient plus grands encore et que soleil et lune ne perdent leur éclat, que la tête et les membres ne périssent ensemble ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Ce constat d’échec, ce pessimisme sans illusion fait écho à l’exhortation tardive datée de 1508, tout aussi désespérée, de l’aîné des <i>Frühhumanisten</i> alsaciens, Geiler de Kaysersberg, le tonitruant prédicateur de la cathédrale de Strasbourg qui pendant plus de trente ans vitupéra contre les « abus » de ses contemporains : « Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se tenir en son coin et se fourrer la tête dans un trou, en s’attachant à suivre les commandements de Dieu et à pratiquer le bien pour gagner le salut éternel. »</p>
<p style="text-align: justify;">Ministre de la parole ou écrivain, chacun à sa manière avait essayé de retarder l’inéluctable. Sans doute avaient-ils longtemps cru que la victoire était possible. Ils n’avaient pas ménagé leur peine et ils n’avaient pas été les seuls engagés dans le combat. À Strasbourg, Wimpfeling, le Sélestadien, et ses amis humanistes, souvent chanoines, acquis plus ou moins profondément aux doctrines humanistes, avaient partagé le même souci de réformer ce qui devait l’être : le cœur de chacun et l’institution qui les réunissait tous, à savoir l’Église, en dehors de laquelle il n’y avait pas de salut.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Des réformes à la pelle</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant l’Église, à travers le Moyen Âge, n’avait pas été épargnée par les crises. Elle s’en était toujours sortie à son avantage, même dans les pires moments de sa déjà longue histoire. Les réformes avaient succédé aux réformes. La réforme clunisienne qui avait montré la voie au XIe siècle, celle qui fit éclore les ordres mendiants au début du XIIIe siècle, autour des franciscains et des dominicains, était arrivée à son heure pour tenter de restaurer l’image d’une église enrichie, éloignée de l’esprit de pauvreté de l’Église primitive et en butte aux hérésies qu’il convenait d’extirper. Les malheurs du temps au XIVe siècle (guerres, famines et épidémies dont l’horrible peste de 1349) avaient non seulement contribué à l’insécurité physique mais aussi à l’angoisse existentielle.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces peurs ne furent pas sans effet sur la piété populaire. Superstition et magie se nourrissaient de l’angoisse du péché et du salut. La Vierge surtout, ou Anne sa mère, invoquée plus souvent que Jésus, étaient l’objet de dévotions assidues de même que les saints auxiliaires au nombre de quatorze, appelés à guérir maladies et épidémies. Même les animaux avaient leurs saints. Le culte des reliques fut pratiqué avec une ferveur nouvelle, les chemins des pèlerinages furent rarement aussi encombrés. Les indulgences se vendaient bien. Moyennant finances, on pouvait assurer peu ou prou son salut. Ce dernier passait désormais par des voies individuelles qui faisaient volontiers l’économie des clercs.</p>
<p style="text-align: justify;">Le pape, quant à lui, se comportait comme n’importe quel suzerain temporel, se battant contre ses pairs. Il lui arrivait même d’être multiple, en tout cas trois comme la Trinité, au début du XIVe siècle. Il fallut les déposer d’un coup au concile de Constance (1414-1418) pour revenir à la normale, soit un pape à la fois. Des nouveaux papes aux caractéristiques contrastées : immobile comme Eugène IV, mondain comme Nicolas V, concupiscent et belliqueux comme Alexandre VI. Le concile de Bâle, de 1431 à 1449, avait eu des velléités de réforme, on en resta aux intentions. Tout comme à Constance deux décennies plus tôt, quand on choisit de sanctionner plutôt que réformer. On brûla Jean Hus en 1415 et on déclara hérétique les thèses du théologien anglais John Wyclif, mort depuis 1384. Le premier revendiquait, entre autres, une Église dont la tête ne pouvait être que le Christ, le second était convaincu que seules les Saintes Ecritures étaient importantes. Tous deux avaient prôné l’abandon de la confession individuelle et s’étaient élevés contre la sécularisation progressive de l’Église.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette dernière utilisait volontiers l’excommunication et le bûcher pour toute réponse. En 1498 encore, quand à Florence le très exalté prédicateur Savonarole brûla dans les flammes après avoir appelé la population et le clergé à se repentir, stigmatisé l’Église pour son faste et sa frénésie à s’enrichir, et dénoncé l’incapacité du clergé d’annoncer sans la fausser la parole de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Un fort appétit du divin</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">L’Alsace s’était pleinement inscrite dans ce mouvement chaotique où l’espérance et le découragement se succédaient à intervalles réguliers. Elle ne fut épargnée ni par les malheurs du temps, ni par les crises de croissance et les catastrophes naturelles. Elle connut, elle aussi, la peste et son hideux cortège de morts et de désespérés. Elle vécut les dégâts annexes de la guerre de Cent Ans et fut traversée par des hordes de soldats mercenaires, Grandes Compagnies, écorcheurs au nombre de 40 000 qui envahissent l’Alsace en 1444-1445. Les Bourguignons ne l’épargnèrent pas davantage. Sa proximité géographique avec le duché de Bourgogne l’exposa directement. Charles le Téméraire n’était-il pas entré en possession des territoires des Habsbourg en Haute Alsace en 1469 ?</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le plan religieux, elle avait participé au prodigieux essor des ordres mendiants dans la première moitié du XIIIe siècle. Dominicains et franciscains s’étaient installés dans la plupart des cités. Les premiers avaient fortement contribué au développement de la mystique rhénane à la suite de Maître Eckart et de Jean Tauler, traduisant ainsi un fort appétit du divin et une dévotion exigeante, intérieure et personnelle, qui ne pouvait qu’éloigner ses plus fervents adeptes de la pratique usuelle, collective et mécanique. La singulière aventure de Rulman Merswin à Strasbourg, à la fin du XIVe, et les interrogations autour de l’auteur des écrits attribués au mystérieux Ami de Dieu de l’Oberland, montrent que l’avenir du christianisme passait également par l’engagement de laïcs qui n’étaient pas tous savants. Avec le risque d’égarement, voire d’hérésie si l’on n’y prenait garde.</p>
<p style="text-align: justify;">Les « mendiants » eux-mêmes cessèrent d’être exemplaires. Il fallut les réformer et les ramener à une plus stricte observance. Le mouvement, pour les dominicains de toute la province de Teutonie, partit de Colmar lorsqu’en 1389 le dominicain Conrad de Prusse transforma le couvent local en tête de pont d’une réforme destinée à s’étendre dans une grande partie de l’Allemagne. Le couvent des dominicaines de Schoensteinbach, non loin de Guebwiller, qu’il avait également relevé, fit de même pour les couvents des prêcheresses. Tous, y compris en Alsace, ne le suivirent pas. Coexistaient désormais les observants et ceux qui n’éprouvaient aucun désir d’observer strictement.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Un retour aux sources ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Ouverte depuis toujours au foisonnement spirituel qui est une des caractéristiques de l’espace rhénan, L’Alsace emprunta une autre voie, venue du nord, celle de la <i>devotio moderna</i>, initiée par les frères et sœurs de la Vie commune, qui rassembla à Deventer, autour de Gérard Groote, des chanoines et chanoinesses de la congrégation de Windesheim dans la deuxième moitié du XIVe siècle. L’ouvrage de référence produit en son sein est la fameuse <i>Imitation de Jésus-Christ</i>, probablement rédigée par Thomas a Kempis vers 1427. Méfiants à l’égard de l’Église en tant qu’institution, volontiers assimilée à « une bergerie gardée par des loups », les dévots étaient à la recherche d’une vie spirituelle libre, personnelle, dépouillée et vraie, axée sur l’exigence intérieure. Le mouvement fit son nid au couvent de Truttenhausen en 1454 et accompagna fortement l’aventure de l’École latine de Sélestat, « réformée » par le Westphalien Louis Dringenberg à partir de 1441, et qui sera pendant plus de 75 ans un éminent foyer de rayonnement de la pensée humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">Le retour aux sources – <i>reditus ad fontes</i> — grecques et latines, aux Belles lettres et à l’éloquence antique s’accompagnait, en même temps, d’un sincère désir de revenir aux sources de l’Église primitive que l’on supposait pure, non encore souillée par le poison de la sécularisation, de l’avidité et du péché. Les maîtres de l’école latine de Sélestat, les successeurs de Dringenberg, les Craton Hoffmann, Jérôme Guebwiller, Oswald Baer étaient autant préoccupés de développer la connaissance de l’antiquité classique que de raffermir la croyance et les mœurs chrétiennes. Le dernier d’entre eux, Hans Sapidus, l’était tout autant. Mais pour lui le temps était venu : il embrassa la Réforme luthérienne et dut quitter Sélestat en 1525.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Consciencieux et même parfois vertueux</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">En Alsace, comme ailleurs, c’étaient pourtant bien les clercs qui avaient essayé de réformer l’Église de l’intérieur, rencontrant parfois l’oreille plus velléitaire que volontaire d’évêques consciencieux, et même parfois vertueux, comme Robert de Bavière (1440-1478), Albert de Bavière (1478-1506) et surtout Guillaume de Honstein (1506-1541) qui avaient succédé, sur le trône épiscopal strasbourgeois, aux calamiteux Frédéric de Blankenheim et Guillaume de Dietz. Parmi ces clercs lucides, actifs et parfois prophétiques, le précurseur avait été Jean Kreutzer, originaire de Guebwiller (1424/1428-1466), ascète habité, orateur rare, ancien curé de Saint-Laurent de la cathédrale de Strasbourg, laquelle finit par le bannir tant il avait malmené les religieux et les curés de la ville, et le <i>Doktor im Münster</i>, Jean Geiler de Kaysersberg (1445-1510), autre Haut-rhinois engagé qui ne cessa, du haut de la belle chaire que Strasbourg lui offrit, de fustiger sans ménagements les travers des clercs, conventuels et laïcs, ses contemporains.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais sous les mots les plus véhéments se cachait en réalité un conservateur, disciple du théologien et prédicateur français Jean Gerson, proposant plus de restaurations que d’innovations, et ne contestant pas fondamentalement l’organisation ecclésiale, convaincu que la réforme de l’Église passait par l’exemplarité des évêques invités à recourir aux écoles, aux synodes et aux visites pastorales pour restaurer le clergé dans sa ferveur et pureté d’autrefois. Un clergé exemplaire et bien formé constituait, dans l’esprit de Geiler, l’ingrédient nécessaire à la réussite de la réforme dans l’Église. Ce dont était aussi convaincu l’humaniste et pédagogue Wimpfeling, qui mettait davantage l’accent sur le rôle privilégié que devait jouer l’instruction.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>« Convertissez-vous ! » </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Était-ce assez ? Ils avaient été, pour la plupart, témoins de la haine dont le clergé faisait désormais l’objet. Le <i>Pfaffenhass </i>auxquels ils avaient indirectement contribué par leurs écrits et sermons, était une attitude largement répandue au sein d’une population convaincue que « les curés sont débauchés et cupides, les nonnes vicieuses et méchantes ». Le divorce entre les clercs et la majorité des fidèles était devenu effectif. Leurs routes divergeaient désormais. Les uns vaquaient à leurs occupations et prébendes, les autres couraient les saints et Notre-Dame pour des dévotions sincères, illustrées par l’impressionnant succès de la confrérie du Rosaire à la fin du XVe siècle. Probablement n’avaient-ils plus grand-chose à se dire.</p>
<p style="text-align: justify;">Précurseurs parfois prophètes, prédicateurs souvent, mais aussi écrivains, les « réformateurs » échouèrent finalement. La véhémence de leurs diatribes ne mit pas fondamentalement en cause les piliers de l’institution. Leur réforme avait du mal à produire des effets spectaculaires, car elle était basée sur le redressement moral, par définition fragile et imparfait. Impossible de faire de chaque clerc, et davantage encore de chaque fidèle, un saint. L’héroïsme est une vertu rare et rarement partagée. Le « Convertissez-vous ! » obsédant du prédicateur se perdit sous la voûte de la cathédrale. Chacun en avait sa propre interprétation. Le prophète qui en appelait au cœur des clercs et de ses ouailles était-il plus vertueux que l’administrateur de l’évêché, qui parlait aux bourses et consciencieusement s’employait à faire rentrer de l’argent ? Il fallait bien que la boutique continuât de tourner…</p>
<p style="text-align: justify;">Restait l’espérance dernière, qui résonnait comme un constat d’échec : que Jésus-Christ lui-même monte à la vigie… Ils attendaient miraculeusement le Sauveur, et c’est un moine augustin qui vint à leur rencontre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Sources :</p>
<p style="text-align: justify;">Sébastien Brant,<i> La nef des fous</i>, traduit de l’allemand par Madeleine Horst, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2005.</p>
<p style="text-align: justify;">Jean Chélimi, <i>Histoire religieuse de l’Occident médiéval,</i> Paris, Hachette, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Herder, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">Georges Perrin, <i>Histoire du Moyen Âge</i>, Paris, Perrin, 2014.</p>
<p style="text-align: justify;">Klaus Pfitzer, <i>Reformation, Humanismus, Renaissance,</i> Stuttgart, 2015.</p>
<p style="text-align: justify;">Francis Rapp, <i>Reformes et Réformation à Strasbourg. Eglise et société dans le diocèse de Strasbourg (1450-1525)</i>, Paris 1974</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel  Braeuner</strong></em>, <em>Revue Alsacienne de littérature</em>, n°127, 1er semestre 2017</p>
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		<title>Beatus Rhenanus et Erasme de Rotterdam : Une amitié rhénane</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Apr 2020 10:29:40 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignleft size-full wp-image-722" style="caret-color: #000000; color: #000000;" alt="erasmus-e14632523121681" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/erasmus-e14632523121681.jpg" width="724" height="409" /></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/beatus-rhenanus-et-erasme-de-rotterdam-une-amitie-rhenane/download-1-2/" rel="attachment wp-att-721"><img class="alignleft size-full wp-image-721" alt="download-1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download-1.jpg" width="259" height="194" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Le réformateur Martin Bucer (1491-1551) et l’humaniste Beatus Rhenanus (1485-1547) sont des enfants de Sélestat. Ils furent contemporains tous deux et fréquentèrent vraisemblablement, tous deux aussi, l’École latine qui pendant un siècle fit la gloire de la cité centrale de la Décapole . Quand Rhenanus mourut, Bucer était à son chevet. Le premier n’avait pourtant pas fait le saut vers la Réforme protestante, le second en fut l’un de ses promoteurs les plus efficaces. Mais l’amitié, en l’occurrence, se montra capable de dépasser les clivages religieux.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Tous Érasmiens ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> L’un et l’autre furent Érasmiens. Bucer au moins jusqu’à sa rencontre avec Luther en 1518, Rhenanus jusqu’au bout. Il fut l’ami d’Érasme de Rotterdam (1466/69-1536), le collaborateur, l’éditeur de ses œuvres et même son premier biographe. On sait que celui que plus tard on appellera le prince des humanistes voire le précepteur de l’Europe avait, après avoir parcouru une partie de l’Europe intellectuelle, trouvé dans notre région entre Strasbourg, Fribourg et Bâle son port d’attache au point de s’y établir principalement et d’y mourir. Qui ne connaît, en la cathédrale de Bâle où il repose, l’épitaphe le concernant ?</p>
<p style="text-align: justify;">Érasme et Beatus sont particulièrement prisés à Sélestat. Le second parce qu’il eut l’idée de léguer à sa ville natale sa riche bibliothèque personnelle juste avant de décéder. Celle-ci est inscrite, depuis 2011, au <i>Registre Mémoire du monde</i> de l’Unesco. C’est dire son importance. Au premier, la ville de Sélestat voue une reconnaissance éternelle depuis qu’en 1515 il eut la délicatesse de l’honorer d’un éloge à faire rougir de jalousie toutes les villes du Rhin supérieur. Il est vrai que maîtres et élèves de l’École latine avaient depuis 1441 contribué à la réputation d’une institution et d’une pédagogie uniques en Alsace, creuset de l’humanisme alsacien voire rhénan, formateur des élites régionales que fréquentèrent, parmi d’autres, le pédagogue Wimpfeling, par ailleurs enfant de Sélestat, lui aussi, les trois fils de l’imprimeur bâlois Jean Ammerbach, et Thomas Platter, le Valaisan, enfant pauvre et étudiant ardent, plus tard imprimeur, pédagogue talentueux et helléniste reconnu.</p>
<p style="text-align: justify;">Au mois d’août 1515, Érasme, qui fréquente assidûment la région, attiré par la qualité des imprimeurs strasbourgeois et bâlois, susceptibles de publier son œuvre de plus en plus abondante, séduit par les élites intellectuelles locales rend un hommage dithyrambique aux Sélestadiens dans un texte publié chez son imprimeur bâlois Froben dont le présent extrait résume l’esprit : « <i>Le privilège qui n’est qu’à toi, c’est que seule, toi si petite, tu donnas le jour à autant d’hommes distingués par les mérites de l’esprit. </i> » Malgré l’emphase, conforme à l’air du temps, le compliment est mérité. Dans son histoire, jamais Sélestat ne produisit autant de talents.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le panthéon sélestadien évoqué par Érasme, Beatus Rhenanus occupe déjà une place à part : « <i>Qu’est-il besoin de rappeler les autres, Beatus Rhenanus ne suffisait-il pas à ta gloire ?</i> » s’interroge Érasme. C’est qu’ils se connaissent depuis peu, inaugurant ainsi une collaboration et une amitié qui s’étendront sur plus de deux décennies. Manifestement Beatus a attiré l’attention d’Érasme.</p>
<p style="text-align: justify;">En été 1514, Érasme quitte l’Angleterre pour Bâle afin d’éditer un certain nombre de ses oeuvres chez l’imprimeur Froben avec qui il entretient une correspondance depuis plus d’un an. Il passe par Strasbourg et Bâle où il reçoit à chaque fois un accueil chaleureux. Wimpfeling, en contact avec Érasme, lui recommande plus particulièrement son concitoyen Beatus Rhenanus qu’il présente comme un de ses admirateurs. Ils ne se connaissent pas encore mais déjà Beatus Rhenanus s’inscrit dans le cercle des sympathisants de l’humaniste hollandais dont la notoriété est européenne depuis qu’il a publié l’<i>Éloge de la folie,</i> en 1511, et ses <i>Adages, </i>ces petits monuments d’érudition dont se délectent de nombreux lecteurs. Beatus Rhenanus est Érasmien bien avant d’avoir rencontré Érasme. Lui qui a fait des études à Paris, entre 1503 et 1507, ne fait-il pas éditer, peu de temps après son retour en Alsace les <i>Adages </i>chez l’imprimeur strasbourgeois Mathias Schurer, lui aussi originaire de Sélestat ? Il participe à l’engouement pour Érasme, il pleure même sa mort, victime, comme tant d’autres, d’une vilaine et sotte rumeur en août 1514</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Beatus Rhenanus de Sélestat</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Singulier destin que celui de Batt Bild, pardon Beatus Rhenanus. Son père était boucher, comme son grand-père. Originaire de Rhinau, situé le long du Rhin, plus proche de Sélestat que de Strasbourg. Antoine le père, le Rhinower, (celui qui est originaire de Rhinau), fit fortune à Sélestat, et mena une petite carrière municipale qui en fit un échevin et même un des bourgmestres de la cité en 1499. Il avait épousé une fille du cru, jeune veuve du nom de Barbara Kegel, qui lui donna trois enfants, dont le dernier seul survécut : Beat qui naquit le 22 août 1485 ! Il n’avait que deux ans quand sa mère décéda, atteinte de phtisie. Le père ne se remaria pas, et c’est aidé par une vieille servante qu’il éleva son enfant.</p>
<p style="text-align: justify;">L’école latine ou paroissiale que Beatus fréquenta jusqu’à l’âge de 18 ans, la quittant en 1503, fut un premier tremplin. Dirigée par le successeur de Louis Dringenberg, Kraft (Craton) Hoffmann depuis 1477, puis par Jérôme Gebwiller, à partir de 1501, elle avait acquis une belle et grande réputation grâce au talent de ses maîtres et à la qualité de maints élèves qui purent s’y épanouir. Beatus fut de ceux-là. Ces années sélestadiennes l’ont incontestablement marqué, nous y reviendrons. L’école fut sa « première mère intellectuelle ». Il y trouva une formation humaniste et chrétienne à la fois, un vrai et solide viatique pour l’avenir. Élève brillant, il fut remarqué par ses maîtres. Malgré son jeune âge, il devint même moniteur d’élèves plus jeunes, dont Sapidus, son cadet de cinq ans.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est à Paris qu’on le retrouve comme jeune étudiant en 1503. Il aurait pu choisir les universités plus proches de Heidelberg et surtout de Fribourg et de Bâle. C’est dans la capitale du Royaume de France qu’il se retrouva, probablement conseillé par Jérôme Gebwiller qui y avait étudié et d’où il avait rapporté les œuvres de l’humaniste Lefèvre d’Étaples, dont notamment ses introductions aux œuvres d’Aristote, Éthique, Physique, Logique. Lefèvre d’Étaples en était le spécialiste. Beatus, qui loge au Collège du Cardinal-Lemoine, s’y nourrit à son tour. Tout comme il s’initia à l’imprimerie durant sa période parisienne auprès d’Henri Estienne. Il y travailla comme correcteur. À côté de la philosophie, il apprit, apparemment de façon insatisfaisante, le grec auprès de Hermonyme de Sparte, et se perfectionna en poésie latine chez Faustus Andrelinus, à l’excellente réputation pédagogique. Il accomplit son cursus universitaire en trois ans : bachelier, licencié, maître ès arts. Beatus, à Paris aussi, fut un grand « bûcheur ».</p>
<p style="text-align: justify;">Paris, ce fut davantage encore ! Un premier contact avec les œuvres d’Érasme, les Adages et l’Enchiridion, des amitiés solides avec quelques « pays » comme Michel Hummelberg de Ravensbourg, les anciens condisciples de l’école latine, Bruno et Basile Amerbach, son compatriote Beatus Arnoald, futur secrétaire impérial, Mathias Ringmann dont le nom est associé à celui de l’Amérique qu’il contribua à baptiser en 1507. Il resta proche de ses maîtres en philosophie, de Josse Clitowe, Docteur en Sorbonne, surtout, qui connaissait et expliquait mieux que personne la pensée et les livres de son maître Lefèvre d’Étaples. Ce dernier, qui se consacrait, à partir de 1507, à l’étude de l’Écriture Sainte, publia en 1512 ses Commentaires sur les Épîtres de Paul. Il y écrivit notamment que l’Écriture est la source et la règle du vrai christianisme et que les œuvres étaient insuffisantes pour assurer le salut. Tiens, tiens… À Paris enfin, il se constitua les bases d’une belle bibliothèque qui allait assurer sa réputation par-delà les siècles.</p>
<p style="text-align: justify;">Retour en Alsace à partir de l’automne 1517. Il va éditer pendant trois ans à Strasbourg chez son compatriote l’imprimeur Mathias Schurer des écrivains néo-latins, surtout italiens, dont son ancien maître Faustus Andrelinus, en les préfaçant par des épîtres dédicatoires en latin. Il fréquente le milieu des humanistes strasbourgeois qui se retrouvent au sein de la Société littéraire (Sodalitas litteraria) locale fondée par Wimpfeling vers 1507. Un voyage à Mayence en 1509, où il découvre les vestiges romains de la région, l’initie à l’histoire dont il fera une passion. N’est-il pas l’auteur dès 1510, d’une biographie du prédicateur Geiler qui paraît également chez Schurer ? La triade strasbourgeoise, Geiler, Brant et Wimpfeling, le rend critique à l’égard de l’Église. Il n’a pas oublié ce qu’en disait son premier-maître parisien Lefèvre d’Étaples.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais c’est à Bâle, où il arrive en 1511, à l’âge de 26 ans, qu’il va pleinement se réaliser. Il y était d’abord allé pour se perfectionner en grec auprès de l’helléniste Jean Kuhn (Conon). Il va fréquenter les ateliers d’Amerbach et de Froben et travailler à l’édition commentée des Pères de l’Église et des grands auteurs latins dont les premiers sont Pline le Jeune et Suétone. À Bâle, il rencontre Érasme.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>« Parce que c’était lui, parce que c’était moi… »</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Ils deviennent amis, dès les premières rencontres. L’édition des textes les réunit, une même formation intellectuelle et morale les rapproche. La Dévotion moderne des Frères de la vie commune de Deventer est leur bien commun. Érasme avait été l’élève des frères, l’École latine de Sélestat continuait d’être marquée par le mouvement. Louis Dringenberg en fut proche tout comme son successeur Craton Hoffmann, le maître d’école du jeune Beatus.</p>
<p style="text-align: justify;">Érasme éprouve pour son jeune collaborateur une réelle tendresse et n’est pas avare d’éloges à son endroit. Il en fera même un ami très cher, « <i>un ami vraiment pythagoricien, je veux dire une seule âme</i> ». On croirait entendre Montaigne parler de La Boétie. Ce qu’il apprécie particulièrement c’est à la fois sa culture et la maturité de son jugement. Sa loyauté et même son sourire permanent : «<i> Quand Beatus n’a-t-il point la mine riante </i>? » Cela nous change de l’image compassée de l’érudit asséché à laquelle trop souvent on rattache nos humanistes. Ses qualités professionnelles sont souvent soulignées, son acribie, autrement dit sa rigueur, remarquée. C’est qu’ils travaillent côte à côte dans l’atelier de Froben à Bâle. La critique des textes, le retour aux sources, ce patient et minutieux travail de philologue qui les caractérisent tous deux supposent évidemment que l’on cultive l’exactitude, la précision et la minutie. Ils y excellent tous deux.</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus n’est pas en reste. Son admiration pour Érasme est éperdue, son dévouement est total, son respect lui est assuré à vie. La confiance entre eux est totale. Voilà ce que Beatus Rhenanus, momentanément séparé d’Érasme à cause  de la peste qui l’a fait fuir de Bâle en 1519 écrit  à un de ses amis resté avec Érasme :</p>
<p style="text-align: justify;">«  <i>Je te pense doublement heureux très cher Nesen , d’habiter avec  Érasme… Qu’est-ce en effet d’habiter avec Érasme sinon vivre au milieu des muses elles-mêmes ? Qu’est ce que s’asseoir à la même table que lui, sinon participer à un festin  céleste ( …) Mais qu’est-ce donc qu’Érasme sinon une hôtellerie de tous les arts. Chacun excelle parfois dans un art, mais lui, il tient le premier rang en tous.  Combien de fois j’imagine les les propos que vous tenez  sur la restauration des bonnes études, sur la morale, sur la Religion ! Qui ne préférerait y assister que participer aux festins des dieux. »</i></p>
<p style="text-align: justify;"> Souvent, quand Érasme s’absente de Bâle, c’est Beatus qui porte la responsabilité de ses éditions, se consacrant « <i>tous les jours et la plupart des autres à Érasme</i> ». Quand le maître est absent, c’est Rhenanus qui est l’âme du « cercle érasmien de Bâle », où l’on ne se contente pas seulement de deviser mais de ripailler aussi dans une atmosphère on ne peut plus conviviale et amicale.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>La tentation Luther</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Si on se fréquente à Bâle, on se reçoit parfois à Sélestat, ou on voyage conjointement à Constance. Cela tisse des liens et permet de se laisser aller à des confidences. De quoi parle-t-on sinon d’édition mais aussi de la philosophie du Christ, ce thème cher à Érasme qui englobe tout son humanisme évangélique, à la fois projet théologique et mode d’action du chrétien . Et probablement parle-t-on aussi de ce Luther dont parle tout le monde. On le découvre et on l’apprécie assez. On aurait même tendance à en faire un disciple ou un émule de l’humaniste de Rotterdam. On éprouve manifestement de la sympathie pour ce moine augustin qui vient de ruer dans les brancards en affichant ses 95 thèses consacrées aux indulgences sur la porte de l’église paroissiale de Wittenberg en Saxe.</p>
<p style="text-align: justify;"> Luther, dès 1518, était devenu familier à Beatus, grâce à son compatriote Martin Bucer, qui avait rencontré le moine augustin cette année-là, à Heidelberg. Dans une longue lettre, datée du 1er mai, celui-ci avait fait part de son enthousiasme à Beatus. Durant la même période, Rhenanus correspondait avec le jeune Zwingli de Zürich, tout aussi désireux de la réforme de l&rsquo;Église et prompt à s&rsquo;enthousiasmer pour tous ceux qui poussaient dans cette direction. Érasme notamment ! Voilà comment, nos jeunes amis poussèrent à la diffusion des écrits d&rsquo;Érasme et de Luther. Ils les placèrent alors sur le même plan. Beatus Rhenanus fut pendant quelque temps, un ardent diffuseur des œuvres de Luther, en particulier de son <i>Explication de l&rsquo;oraison dominicale à l&rsquo;intention des laïcs</i>, et de ses <i>Commentaires sur les psaumes sapientaux</i>. Il n&rsquo;oublia pas pour autant, durant la même période, d&rsquo;être le parfait auxiliaire, voire le disciple, d&rsquo;Érasme</p>
<p style="text-align: justify;">Mais l’idylle fut de courte durée. Tout oppose Luther et Érasme. Le premier échoue dans sa tentative de rallier le second sous sa bannière. Les événements sociaux imprévisibles et violents que déclenche l’attitude et les écrits de Luther ne sont pas du goût d’Érasme qui reste attaché à l’ordre établi. Réformer l’église oui, bousculer le confort, les habitudes et la paresse intellectuelle sinon l’ignorance des clercs, bien entendu. L<i>’Éloge</i> <i>de la Folie</i> n’a-t-il pas pourfendu ces criardes insuffisances ? Réformer toujours et encore, mettre inlassablement l’ouvrage sur le métier, assurément, mais rompre avec l’Église, certainement pas. On réformera l’église de l’intérieur, il n’y a pas d’autre voie.</p>
<p style="text-align: justify;">Les troubles de Zwickau et de Wittenberg, en 1520-21, la Guerre des Paysans, en 1525 où s’exprime toute la violence d’une population qui a perdu ses repères, furent autant de signaux qui éloignèrent les uns des autres. Mais le divorce n’est pas que circonstanciel ou méthodologique, il porte sur les options fondamentales de la théologie. En 1524, Érasme dans son essai sur le libre arbitre -<i>De libero arbitrio</i>- pourfend les thèses de Luther en défendant la possibilité pour l’homme de collaborer avec Dieu dans son propre salut sans opposer la foi et les oeuvres. Ce qui lui vaut, en 1525, une réponse cinglante de Luther, le <i>De servo arbitrio</i>, essai sur le serf arbitre, qui lui oppose la thèse de la totale passivité de l’homme dans les mains de Dieu, seul dispensateur de la grâce. Qu’importent les oeuvres, la foi seule nous sauvera !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Réformer sans rompre !</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Érasme a choisi son camp. De même que Beatus Rhenanus, fidèle et loyal, qui suit son glorieux aîné. « Le petit homme frêle, ergotant et propret » (Lucien Fèvre) n’a rien perdu de son ascendant intellectuel sur la plupart de ses contemporains. Si tous ne passèrent pas à la Réforme c’est en grande partie à cause de l’humaniste de Rotterdam. Son corps chétif qu’il appelle corpuscule a beau le faire souffrir, en faisant de lui un homme fragile, sa remarquable intelligence et son savoir universel, son éloquence et sa virtuosité littéraire, sa puissance de travail et son engagement personnel, sa pédagogie et son pacifisme militant ont contribué à en faire un phare. Érasme c’est l’autre voie. John Collet ne s’était pas trompé quand au temps du séjour anglais d’Érasme, il avait prédit : « Le nom d’Érasme ne périra jamais».</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus comme Erasme, comme Wimpfeling et d’autres encore, comme le juriste Zazius restaient attachés à l’ordre établi et commençaient à entrevoir les conséquences  politiques et sociales de la doctrine luthérienne. La violence les insupporta, le tumulte les dérangea, l&rsquo;anarchie les révulsa, eux, les aristocrates de l&rsquo;esprit, partisans de la concorde. Beatus n&rsquo;avait-il pas rédigé en 1523, un solennel appel aux habitants de Sélestat pour les exhorter à la concorde ?</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus ne se retrouvait en aucune façon dans la violence des injures qu’en 1522 Luther proféra à l’encontre du roi d’Angleterre. Il fut choqué par les troubles à Wittenberg, durant l’hiver 1522-23 quand les églises furent saccagées par les partisans de Thomas Munzer. Les troubles avaient gagné la ville natale de Beatus, d’où son appel à la concorde, et reprendront de plus belle, au printemps 1525 avec la guerre des Paysans, ses saccages et son tragique dénouement. Impossible de ne pas réagir quand les fondements de la foi, de la société et même du pays apparaissent menacés. « <i>Trop d’hommes ont perdu le bon sens, écrit-il, ils s’en vont répétant qu’il faut suivre l’Esprit et ils exècrent la sagesse humaine, trop d’imposteurs se couvrent de l’Évangile. </i>» Il en veut à ces prêtres égarés qui ont pris fait et cause pour les paysans révoltés, « <i>ils méritent d’être déportés au loin dans une île déserte </i>» proclame-t-il dans une lettre du 1er septembre 1525 à son ami Michel Hummelberg. Quand ce dernier, quelques mois plus tard, évoque la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, citant Érasme, il ne peut qu’y souscrire et constater que d’autres s’éloignent dangereusement de la tradition. Zwingli, son ami, il y a peu encore, vient d’abolir la messe à Zürich, et l’a remplacé par une cène célébrée trois à quatre fois par an. Il s’éloigne de Zwingli comme il va s’éloigner de Bucer qui a rejoint le camp de Luther. Leurs correspondances s’espaceront, réduites à la portion congrue, où il n’est plus question de religion, à peine  d’amitié.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne sera pas inactif durant les vingt ans qui lui restent à vivre, fidèle à Érasme, son seul maître et véritable ami. Il ne s’est pas retiré sur l’Aventin mais n’est plus sur le front du débat religieux. L’humaniste historien a encore quelques pages à publier et à écrire. Le chrétien n’a pas perdu la foi ni le désir de voir son Église s’amender et les prêtres fuir le luxe et l’orgueil pour embrasser la frugalité et la sobriété. Par contre, la réforme de son Église, il ne la voyait pas comme cela, en dehors de la paix sociale et religieuse. Il n’a pas de mots assez durs pour condamner les anabaptistes et leurs chefs après leur exécution en 1536.</p>
<p style="text-align: justify;">Les troubles de la Réforme eurent cependant une conséquence inattendue sur les relations entre Beatus et Érasme. Ils se virent moins, puis plus du tout. Bâle qui les avait réunis devint incertaine et dangereuse. L’introduction de la Réforme y fut violente. La brutalité, c’est ce que tous deux exécraient. L’atmosphère bâloise n’incitait plus guère au recueillement et à la concentration si nécessaires au travail patient et minutieux de nos humanistes. En septembre 1528, Beatus s’en retourna chez lui à Sélestat, Érasme se fixa à Fribourg en avril 1529. Tous deux avaient choisi des villes catholiques rétives aux idées réformatrices. Ils avaient une fois encore fait la même analyse de la situation et tiré les mêmes conclusions. Ils restèrent en contact épistolaire, se tenant au courant de leurs activités réciproques.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Au-delà de la mort</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Même la mort ne les sépara pas. Érasme décéda à Bâle dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. Il y était revenu à la fin du mois de juin 1535 pour achever son impression de <i>l’Ecclésiaste</i> quand sa santé déclina à l’automne. Dans ses dernières volontés, il légua à son ami une cuillère et une fourchette en or et, surtout, le chargea d’éditer ses oeuvres complètes. Ce à quoi s’attela Beatus avec détermination. Imprimées de 1536 à 1540, chez Froben, l’imprimeur de toujours, elles paraissent en 9 volumes à Bâle en 1540. La préface est signée par Beatus. Dédiée à l’Empereur Charles Quint, elle contient une biographie détaillée d’Érasme rédigée par son ami Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce dernier avait toutes les qualités pour écrire cette biographie. Historien reconnu, au sens critique aiguisé ainsi que l’atteste son <i>Histoire de l’Allemagne en trois livres </i>de 1531, sa proximité avec le grand humaniste lui valut des confidences qu’il avait recueillies directement de la bouche d’Érasme. Il avait à la fois la distance nécessaire et la proximité requise pour évoquer la puissante figure et le prestige intellectuel de son ami. Raison de plus pour exprimer son indignation quand, le 19 janvier 1543, les oeuvres d’Érasme furent brûlées en place publique à Milan sur l’ordre d’un représentant de l’Archiduc Ferdinand. Il fut accompagné dans cette infamie par les écrits de Luther qui connurent le même sort. Beatus reprit la plume et remua ciel et terre pour faire réparer cette « injustice qui a été commise à l’égard des écrits du meilleur des hommes ». Quatre ans plus tard, le 18 mai 1547, Beatus Rhenanus disparaissait à son tour. Ainsi s’acheva une amitié vieille de 22 ans. À son début, en 1515, Érasme en avait pressenti la richesse et les contours. Une amitié pour la vie, une amitié pour l’éternité. N’avait-il-pas alors souhaité pour tous deux de mériter un jour « de jouïr ensemble de la participation éternelle et véritable ? »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Ni soumission, ni effacement</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Amitié ne veut pas dire soumission ni effacement. On aurait tort de penser que Beatus, écrasé par l’intelligence, la personnalité et le rayonnement de la pensée de l’illustre Érasme, n’avait été qu’un pâle comparse qui se serait contenté, toute sa vie, de mettre ses pas dans les pas glorieux de son aîné. Il eut une vie en dehors de lui. Avant leur rencontre et après celle-ci. Ils ne se voyaient pas tout le temps. Érasme voyageait beaucoup, Beatus beaucoup moins. Quand ils quittèrent Bâle, tous deux, en 1528 et 1529, ce fut vers des destinations différentes, à savoir Sélestat et Fribourg. Villes proches dirions-nous aujourd’hui, suffisamment lointaines pourtant alors pour marquer l’éloignement. S’ils ne se revirent pas, ils restèrent en contact épistolaire. L’édition de textes les rapprochait, mais chacun avait sa propre carrière et ses productions à assurer. On connaît l’abondante production érasmienne, on connaît moins celle de Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">On lui doit l’édition préfacée de 35 humanistes dont, entre autres, Faustus Andrelinus qui lui avait appris la poésie à Paris, Theodore Gaza, Michel Marulle, Janus Pannonius, Thomas More sans oublier, bien sûr, Érasme. Il fut un éditeur actif de cinq pères de l’Église : saint Grégoire de Nysse, saint Basile, Tertullien, Eusèbe et saint Jean Chrysostome. Il consacra toute son énergie et sa science aux classiques anciens, préfaçant Pline le Jeune et Suétone et commentant Sénèque, Quinte-Curce, Velleus Paterculus, Pline l’Ancien, Tacite et Tite Live. Historien exigeant et rigoureux, trente ans avant sa biographie d’Érasme, il avait écrit celle de Geiler de Kaysersberg, l’aîné des humanistes alsaciens, en 1510. Entre-temps, en 1531, il avait fait montre d’une remarquable maîtrise de la science historique, qui privilégie la recherche et la critique des sources, en publiant une <i>Histoire de l’Allemagne en trois livres</i> qui fit autorité comme nous l’avons vu.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa construction intellectuelle et spirituelle, il est redevable à Érasme, certes mais aussi à Léfèvre d’Étaples et même à Luther. Il s’est formé au contact  de quelques maîtres et bâti une oeuvre,  notamment celle d’historien, exigeante et critique qui ne doit  rien à personne, sinon à lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b>La matrice rhénane</b></p>
<p style="text-align: justify;"> Revenons pour conclure à l’amitié qui lia Beatus à Érasme. Nous l’avons qualifiée de rhénane à dessein pour insister sur la fécondité culturelle et spirituelle de ce fleuve qui traverse une partie de l’Europe du sud au nord, de la terre de Beatus Rhenanus, le bien nommé, à celle des Pays-Bas où naquit et grandit Érasme de Rotterdam. Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer et pour devenir ami. Ce Rhin, ce fut celui qui vit éclore l’imprimerie sur ses rives, comme il avait assisté, quelques siècles auparavant, à la naissance de quelques somptueuses cathédrales et d’actifs lieux de pèlerinage. La <i>Pfaffengasse</i> était en quête perpétuelle de ressources et de réformes spirituelles. La mystique dite rhénane avait ouvert la voie à la suite de Maître Eckart et de Jean Tauler. La <i>devotio moderna</i> l’avait poursuivie. <i>L’imitation de Jésus-Chris</i>t, probablement rédigée par Thomas a Kempis, vers 1427, avait servi d’aiguillon et de référence. Le mouvement, méfiant à l’égard de l’institution ecclésiastique, prônait une vie spirituelle libre, personnelle, dépouillée et vraie, axée sur l’exigence intérieure. Descendu du Nord, il avait fini par faire son nid à l’École latine de Sélestat et au couvent de Truttenhausen au milieu du XVe siècle. On était prêt à réformer avant la Réforme. La boucle était bouclée : Beatus ne pouvait rater Érasme !</p>
<p style="text-align: justify;">Ils se sont pas ratés. Ils ont partagé jusqu’au bout l’espoir immense,  et pourtant insensé, d’une réconciliation entre protestants et catholiques. Quand meurt Beatus  Rhenanus en 1547, fidèle à la foi catholique, il est entouré, à son chevet,  du Réformateur Martin Bucer et de deux pasteurs strasbourgeois. Quelques années auparavant, son vieux complice Érasme, resté lui aussi irréductiblement catholique, avait été enterré, dans la cathédrale protestante de Bâle. ils avaient, à leur corps défendant probablement, au début , mais de là où ils étaient avec leur assentiment, depuis lors, vérifié tous deux qu’il y avait bien plusieurs demeures  dans la maison du Père.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <em>Au coeur de l&rsquo;Europe humaniste, le génie fécond de Sélestat</em>, Editions du Tourneciel , 2018 ( avec bibliographie complète)</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, texte de conférence,  2018</strong></em></p>
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		<title>Beatus Rhenanus, esquisse d&#8217;une biographie</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Apr 2020 10:12:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#160;  Nul besoin d’insister, Beatus Rhenanus (1485-1547) est notre Sélestadien le plus connu.Déjà dans le quadrige des humanistes alsaciens, constitué de Geiler de Kaysersberg, de Sébastien Brant, de Jaques Wimpfeling, et de lui- même, il n’est pas le moindre. Le &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/beatus-rhenanus-esquisse-dune-biographie/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i><a href="http://www.histoires-alsace.com/beatus-rhenanus-esquisse-dune-biographie/download-3/" rel="attachment wp-att-717"><img class="alignleft size-full wp-image-717" alt="download" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download.jpg" width="183" height="275" /></a></i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"> Nul besoin d’insister, Beatus Rhenanus (1485-1547) est notre Sélestadien le plus connu.Déjà dans le quadrige des humanistes alsaciens, constitué de Geiler de Kaysersberg, de Sébastien Brant, de Jaques Wimpfeling, et de lui- même, il n’est pas le moindre. Le plus jeune d’abord, le plus brillant peut-être.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sa notoriété est restée intacte. Sa proximité avec Érasme de Rotterdam, la personnification même de l’humanisme chrétien du XVIe siècle, qui est entré dans l’histoire comme le prince du mouvement, y a fortement contribué. Beatus fut son ami, son collaborateur, son correcteur, son éditeur. Et même son historiographe. En 1541, suivant les volontés d’Érasme, décédé en 1536,  Beatus publie chez l’imprimeur Froben à Bâle, l’ensemble des oeuvres, introduite par une biographie de l’érudit Hollandais. S’il a cependant survécu à travers les siècles, c’est d’abord par l’extraordinaire bibliothèque qu’il a léguée à sa ville natale en 1547, que nous avons conservée pour une part essentielle. C’est elle, et elle seule, qui a été classée au <i>Registre Mémoire du monde de l’Unesco </i>en 2011, parce que rare sinon unique exemple d’une bibliothèque conservée d’un intellectuel de la Renaissance. C’est elle qui constitue l’écrin de la nouvelle présentation de la Bibliothèque humaniste de Sélestat qui a ouvert ses portes, après quatre années de fermeture, en juin 2018, rénovée de fond en comble par les mains expertes d’un architecte de qualité : Rudy Ricciotti et une équipe imaginative de muséographes et de forces vives locales.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Autrement dit, on n’ a jamais parlé autant de Beatus Rhenanus depuis cette date. Quand on voit l’engouement que suscite la bibliothèque-musée, on se dit que la curiosité autour de l’intéressé n’est pas prête de s’éteindre. Nous ne pouvons que nous en réjouir. En espérant cependant que l’intérêt dont il est l’objet, profite à sa ville natale que l’on se met à découvrir, à ses contemporains, aux humanistes et à leur mouvement, à ses compagnons de routes, aux gens qu’il fréquenta, à Bucer notamment qu’il éclipse totalement ici dans la ville natale des deux. Mais soyons honnête, Le second s’est largement rattrapé ailleurs qu’à Sélestat. Sa notoriété est en réalité bien plus grande que celle de Beatus Rhenanus à l’aune européenne.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais connaissons nous vraiment Beatus ? Nous le célébrons volontiers, il fait partie de l’héritage de la ville, de ses meubles en quelle sorte. Quand ces derniers deviennent trop vieux, il faut songer à les réparer et surtout les épousseter régulièrement. Le toilettage n’est pas de trop. Un peu <i>d’Oschterputz</i> n’a jamais fait de mal. Cette tradition alsacienne a quelque chose de salutaire. A chaque fois qu’on nettoie, on découvre quelque chose de neuf. Découvrir, dévoiler, soit enlever le masque, gratter le vernis. Retrouver l’origine, revenir aux sources, au vrai, à l’authentique. Essayer de le retrouver dans son jus, avant que l’hommage, la légende, l’hagiographie, la construction du mythe n’interviennent.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous ferons, de temps en temps référence  à l’imparfaite biographie (1551) du premier biographe du sélestadien, le strasbourgeois Jean Sturm (1507-1589) mais davantage aux  travaux contemporains de Robert Walter qui soutint une thèse sur BR et surtout de James Hirstein, le meilleur spécialiste de la question, qui a entrepris de publier sa correspondance.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Il nous faut creuser comme des archéologues, avec patience et munis de tout petits outils ou instruments pour éviter d’altérer ou de blesser la figure première. Dire et redire ce que nous savons de lui mais à chaque fois s’interroger sur ce que nous avançons, faire preuve de discernement entre ce que l’on continue de raconter par commodité et la réalité, tant est que nous puissions la cerner. Nous sommes quelques uns à avoir une idée sur Beatus, à le figer dans quelques certitudes, à le voir à travers l’idée que nous nous faisons de la fin du Moyen-Age et de l’aube de la Renaissance. Nous le faisons, hélas, souvent passer par le prisme déformant de notre vision contemporaine. Sommes nous seulement capable de nous mettre à la place de… Essayez de vous mettre dans la peau de Luther, de Calvin de Bucer, d’Erasme et bien entendu de Beatus. Nous avons beau faire, beau lire et étudier, nous restons le plus souvent devant  la porte. Mais c’est là l’exaltant et finalement très limité destin des historiens.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Je ne vous raconterai pas aujourd’hui toute « l’histoire » de Beatus. Je vous propose de l’accompagner cependant à travers quelques thématiques majeures</p>
<p style="text-align: justify;">Sa formation intellectuelle, ses relations avec Érasme, sa contribution à la science,  sa bibliothèque, ses convictions religieuses. De quoi le cerner mieux à défaut de le définir totalement .</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Enonçons d’emblée, avant de les évacuer, quelques questions biographiques générales. Celle de son patronyme en premier. Connu à jamais sous le nom de Rhenanus, qui est en réalité la version latine que le jeune Beatus donna de son « surnom », celui qu’avait hérité son grand père originaire de Rhinau, quand il s’établit à Sélestat au début du XVe siècle. On le qualifia selon sa commune d’origine, on le traita de Rinower, soir celui qui est originaire de Rhinau. C’est ainsi que l’on désignait encore Anton, père de Beatus qui s’appelait, en réalité,  Bild, et qui fut un boucher entreprenant et un notable reconnu dans sa ville d’adoption. Dans le fameux cahier d’écolier de Beatus, qui date de la fin du XVe siècle, et que nous montrons abondamment dans la nouvelle présentation muséographique, on rencontre les initiales BR sous la plume de l’écolier. R comme Rinower. Le surnom était celui qu’utilisait alors l’élève qui ne le latinisera, selon une mode répandue chez ces experts en latin et en grec, qu’à son retour de l’université de Paris vers 1507.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa mère s’appelait Barbe Kegler. Elle avait eu trois enfants dont seul Beatus survécut. Elle mourut quand son dernier fils avait deux ans. Son père ne se remaria pas. Il l’éleva avec l’aide d’une servante de la famille et son beau -frère Reinhard Kegler qui était prêtre. Plutôt aisé, le père mit ses ressources financières à la disposition de son fils, lui assurant une éducation de choix, à l’école latine de la ville et, plus tard à l’université de Paris. C’est grâce à l’argent de papa qu’il put très tôt s’offrir des ouvrages et se constituer précocement une bibliothèque de choix dont nous profitons amplement aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Des études solides et brillantes </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Vers 1491, à l’âge de 6 ans, il entre à l’école latine de sa ville. Cela fait quarante ans qu’elle avait été refondée par Louis Dringenberg, qui en fit une institution exemplaire autant préoccupée d’enseigner les belles lettres, celle des auteurs de l’antiquité, que de former de bons chrétiens. Ses successeurs ont poursuivi la voie et maintenu le niveau d’excellence d’une école qui, en première instance, dans une région qui ne possède pas d’université, forme aux universités de proximité que sont Heidelberg (1386), Fribourg et Bâle ( 1460). Les deux dernières étant créés à l’issue du Concile de Bâle (1431-1448), permettant ainsi aux jeunes Alsaciens de bénéficier d’universités proches pour continuer leurs études. C’était le vivier des futurs prêtres,  avocats, médecins, militaires, pédagogues mais aussi juristes ou administrateurs du Saint-Empire. Beatus suit les cours de Crato Hofmann  qui a succédé à Dringenberg en 1477 et Hieronymus Gebwiler, qui prend le relais en 1501.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il s’y montre élève brillant et travailleur, s’ouvre, ainsi que le montre le cahier d’écolier, entre autres,  aux <i>Géorgiques </i>de Virgile aux <i>Fastes </i>d’Ovide, se révèle sensible à la poésie et assimile parfaitement une méthode d’enseignement fondée sur l’analyse « littérale, logique et profonde » ( Hirstein) des textes. Esprit curieux et pieux, respectueux de la tradition et de l’enseignement de ses maîtres, ses nombreux annotations et commentaires montrent en même temps qu’il tend à vouloir les dépasser par son obsession d’aller au fond des choses.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ces années sélestadiennes l’ont incontestablement marqué. L’école latine  fut sa première mère intellectuelle. Sa formation humaniste et chrétienne  constituait un solide viatique pour l’avenir. Il devint moniteur d’élèves plus jeunes dont Sapidus qui deviendra plus tard le dernier grand directeur de l’école.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Les années parisiennes </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est à Paris qu’on le retrouve comme jeune étudiant en 1503. Il aurait pu choisir les universités plus proches de Heidelberg et surtout de Fribourg et de Bâle. C’est dans la capitale du Royaume de France qu’il se retrouva, probablement conseillé par Jérôme Gebwiller qui y avait étudié et d’où il avait rapporté les œuvres de l’humaniste Lefèvre d’Étaples, dont notamment ses introductions aux œuvres d’Aristote, <i>Éthique, Physique, Logique</i>. Lefèvre d’Étaples était le spécialiste d’Aristote Beatus, qui fréquente leCollège du Cardinal-Lemoine, s’y nourrit à son tour. Tout comme il s’initia à l’imprimerie durant sa période parisienne auprès d’Henri Estienne. Il y travailla comme correcteur. À côté de la philosophie, il apprit, apparemment de façon insatisfaisante, le grec auprès de Hermonyme de Sparte, et se perfectionna en poésie latine chez Faustus Andrelinus, à l’excellente réputation pédagogique. Il accomplit son cursus universitaire en trois ans : bachelier, licencié, maître ès arts. Beatus, à Paris aussi, fut un grand « bûcheur ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Paris, ce fut davantage encore ! Des amitiés solides avec quelques « pays » comme Michel Hummelberg de Ravensbourg, les anciens condisciples de l’école latine, Bruno et Basile Amerbach, son compatriote Beatus Arnoald, futur secrétaire impérial, Mathias Ringmann dont le nom est associé à celui de l’Amérique qu’il contribua à baptiser en 1507. Il resta proche de ses maîtres en philosophie, de Josse Clitowe, Docteur en Sorbonne, surtout, qui connaissait et expliquait mieux que personne la pensée et les livres de son maître Lefèvre d’Étaples. Ce dernier, qui se consacrait, à partir de 1507, à l’étude de l’Écriture Sainte, publia en 1512 ses Commentaires sur les Épîtres de Paul. Il y écrivit notamment que l’Écriture est la source et la règle du vrai christianisme et que les œuvres étaient insuffisantes pour assurer le salut. Tiens, tiens…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Du séjour parisien, Beatus rapporta quelque impressions contrastées. Lefèvre d’Etaples, le spécialiste d’Aristote, le marqua profondément.  «  Son approche concrète, note James Hirstein, mais guidées par l’élévation cadrait bien avec le caractère de Beatus et l’enseignement qu’il avait reçu. » A la suite de son maître, il se retrouva bien naturellement plus aristotélicien que platonicien. La philosophie du premier semblant se conformer mieux au christianisme que celle du second. Au contact du brillant philosophe, il développa une belle et pénétrante  capacité de jugement, qualité dont il sut faire un allié bienvenu tout au long de sa vie.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le sélestadien seconda également Lefèvre dans ses programme de publication, des auteurs païens comme des auteurs chrétiens, généralement traduits par des humanistes italiens. Des sujets chrétiens et moraux, une belle langue latine, Tout cela ne pouvait que réjouir le jeune sélestadien, moins sensible, par contre, aux méthodes pédagogiques de la dispute ou du débat universitaire.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À Paris enfin, il se constitua les bases d’une belle bibliothèque qui allait assurer sa réputation par-delà les siècles. Il ramena également les publications d’un autre homme d’origine germanophone comme lui, un certain Érasme de Rotterdam,  qui fait publié un prometteur recueil d’adages en 1500 et qui avait même fréquenté pendant quelque temps l’Université parisienne.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Beatus Rhenanus et Erasme, une amitié rhénane</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Beatus Rhenanus fut  érasmien bien avant d’avoir rencontré Érasme.  Ne fait-il pas éditer, peu de temps après son retour en Alsace les <i>Adages</i> chez l’imprimeur strasbourgeois Matthias Schürer, lui aussi originaire de Sélestat ? Il participe à l’engouement pour Érasme, il pleure même sa mort, victime, comme tant d’autres, d’une vilaine et sotte rumeur en août 1514.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ils deviennent amis, dès les premières rencontres. L’édition des textes les réunit, une même formation intellectuelle et morale les rapproche. C’est qu’ils travaillent côte à côte dans l’atelier de Froben à Bâle. La critique des textes, le retour aux sources, ce patient et minutieux travail de philologue qui les caractérisent tous deux supposent évidemment que l’on cultive l’exactitude, la précision et la minutie. Ils y excellent tous deux.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Érasme éprouve pour son jeune collaborateur une réelle tendresse et n’est pas avare d’éloges à son endroit. Il en fera même un ami très cher, « un ami vraiment pythagoricien, je veux dire une seule âme ». On croit entendre Montaigne parler de La Boétie. Beatus n’est pas en reste. Son admiration pour Érasme est éperdue, son dévouement total, son respect lui est assuré à vie. La confiance entre eux est totale. Souvent, quand Érasme s’absente de Bâle, c’est Beatus qui porte la responsabilité de ses éditions, se consacrant « tous les jours et la plupart des autres à Érasme ». Quand le maître est absent, c’est Rhenanus qui est l’âme du « cercle érasmien de Bâle ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si on se fréquente à Bâle, on se reçoit parfois à Sélestat, ou on voyage conjointement à Constance. Cela tisse des liens et permet de se laisser aller à des confidences. De quoi parle-t-on sinon d’édition mais aussi de la philosophie du Christ, ce thème cher à Érasme. Et probablement parle-t-on aussi de ce Luther dont parle tout le monde. On le découvre et on l’apprécie assez. On aurait même tendance à en faire un disciple ou un émule de l’humaniste de Rotterdam. Rhenanus n’est pas le dernier à propager les oeuvres de Luther tout comme celles d’Érasme « qu’il unit étroitement dans son zèle apostolique ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais l’idylle est de courte durée. Tout oppose Luther et Érasme. Le premier échoue dans sa tentative de rallier le second sous sa bannière. Les événements sociaux, imprévisibles et violents, que déclenchent l’attitude et les écrits de Luther ne sont pas du goût d’Érasme qui reste attaché à l’ordre établi. Les troubles de Zwickau et de Wittenberg, en 1520-21, la Guerre des Paysans, en 1525, où s’exprime toute la violence d’une population qui a perdu ses repères, furent autant de signaux qui éloignèrent les uns des autres. Mais le divorce n’est pas que circonstanciel ou méthodologique, il porte sur les options fondamentales de la théologie. En 1524, Érasme dans son essai sur le libre arbitre -<i>De libero arbitrio</i>- pourfend les thèses de Luther en défendant la possibilité pour l’homme de collaborer avec Dieu dans son propre salut sans opposer la foi et les oeuvres. Ce qui lui vaut, en 1525, une réponse acerbe de Luther, le <i>De servo arbitrio</i>, essai sur le serf arbitre.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Érasme a choisi son camp. De même que Beatus Rhenanus, fidèle et loyal, qui suit son glorieux aîné. Les troubles de la Réforme eurent cependant une conséquence inattendue sur les relations entre Beatus et Érasme. Ils se virent moins, puis plus du tout. Bâle qui les avait réunis devint incertaine et dangereuse. L’introduction de la Réforme y fut violente. En septembre 1528, Beatus s’en retourna chez lui à Sélestat, Érasme se fixa à Fribourg en avril 1529. Tous deux avaient choisi des villes catholiques rétives aux idées réformatrices. Ils avaient, une fois encore,  fait la même analyse de la situation et tiré les mêmes conclusions. Ils restèrent en contact épistolaire, se tenant au courant de leurs activités réciproques.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Même la mort ne les sépara pas. Érasme décéda à Bâle dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. Dans ses dernières volontés, il légua à son ami une cuillère et une fourchette en or et, surtout, le chargea d’éditer ses oeuvres complètes. Ce à quoi s’attela Beatus avec détermination. Imprimées de 1536 à 1540, chez Froben, l’imprimeur de toujours, elles paraissent en 9 volumes à Bâle en 1540. La préface est signée par Beatus. Dédiée à l’Empereur Charles Quint, elle contient une biographie détaillée d’Érasme rédigée par son ami Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce dernier avait toutes les qualités pour écrire cette biographie. Historien reconnu, au sens critique aiguisé ainsi que l’atteste son<i> Histoire de l’Allemagne </i>en trois livres de 1531, sa proximité avec le grand humaniste lui valut des confidences qu’il avait recueillies directement de la bouche d’Érasme. Il avait à la fois la distance nécessaire et la proximité requise pour évoquer la puissante figure et le prestige intellectuel de son ami. Raison de plus pour exprimer son indignation quand, le 19 janvier 1543, les oeuvres d’Érasme furent brûlées en place publique à Milan sur l’ordre d’un représentant de l’Archiduc Ferdinand. Quatre ans plus tard, le 18 mai 1547, Beatus Rhenanus disparaissait à son tour. Ainsi s’acheva une amitié vieille de 22 ans. À son début, en 1515, Érasme en avait pressenti la richesse et les contours. Une amitié pour la vie, une amitié pour l’éternité. N’avait-il-pas alors souhaité pour tous deux de mériter un jour « de jouir ensemble de la participation éternelle et véritable ? »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Peut-on résister à l’emprise, voire à l’ascendant intellectuel d’un Érasme ? Quelle autonomie peut-on avoir face à une personnalité aussi forte et talentueuse ? Beatus n’était-il qu’un collaborateur, un serviteur fidèle, chargé de voire en scène l’oeuvre extraordinaire du plus illustre des humanistes. Son caractère agréable, sa recherche permanente du compromis , sa patience, sa fidélité, son érudition aussi, étaient des qualités qui ne pouvaient que convenir à Érasme. Quel est le maître qui ne rêve pas d’un collaborateur de cet acabit ? Mais Beatus n’était il qu’un second ? Un exécuteur fidèle de la volonté d’un maître. Brillant certes mais second quand même ? Un Poulidor des humanistes ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Un savant  historien </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;épitaphe qui lui fut dédiée avait insisté sur sa science éminente et ses parfaites connaissances en latin et en grec. On la croit flatteuse &#8211; les morts sont parés de toutes les vertus &#8211; mais elle n’exprime que la réalité. Beatus n’est non seulement un esprit curieux, mais c’est un authentique savant, philologue hors pair, qui a fait de la recherche des textes, de leurs comparaisons et de leur critique une méthode de travail, une discipline scientifique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si l’humanisme fut un mouvement culturel, esthétique, littéraire et pédagogique, s’il fut  souvent taraudé par le questionnement religieux, il fut aussi un quasi-métier. Grâce à lui, la critique des textes a progressé. On se met en chasse de l’original, manuscrits ou livres, on essaye d’en maîtriser la langue qu’on apprend chez les meilleurs professeurs, avant d’en devenir expert, à son tour. On profite, bien entendu, du support de l’imprimerie pour diffuser et expliquer mais ce qui importe, c’est qu’on diffuse les textes tels qu’il furent à l’origine et non pas tels qu’on les a transmis par corruptions successives. Retrouver l’état premier d’une source, ou du moins s’en approcher le plus, voilà une quête partagée par beaucoup d’humanistes. Pour ce faire, on étudie et on étudie encore et, cent fois sur le métier, on remet l’ouvrage.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Bref, on est en formation continue toute sa vie. Ce fut le cas de Beatus Rhenanus. Au temps de l’école latine auprès de ses maîtres, Hofmann et Gebwiller, où il s’initie aux commentaires grammaticaux, géographiques, mythologiques et aux rapprochements. Soigneux déjà dans sa façon de transcrire les remarques des maîtres, méticuleux dans ses remarques marginales allant jusqu’à reproduire en allemand et même dans son dialecte local les termes techniques utilisés par les poètes latins. Et déjà sur les premiers livres en sa possession, apparaissent ses mots à lui.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce fut le cas encore à Paris où il étudie Aristote, élève de Lefèvre d’Étaples. Son exemplaire de la Logique d’Aristote est rempli de notes provenant de plusieurs lectures successives et de feuilles manuscrites contenant les commentaires de Lefèvre. Il se met au grec auprès d’Hermonyme de Sparte et à la poésie latine avec Faustus Andrelinus, qui, tous deux, sont d’incontestables références. Il rencontre l’imprimerie dans l’atelier d’Henri Estienne où il est correcteur. Correcteur, soit l’apprentissage de base auquel nul n’échappe. Correcteur pour débuter et se familiariser, pour apprendre et puis finalement correcteur toute sa vie, non pas par habitude ou lassitude mais par vigilance et curiosité, et parce que c’est devenu une seconde nature.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les années strasbourgeoises prolongent le cycle de la formation initiale. Le voilà éditeur, chez le Sélestadien Schürer, d’auteurs néo latins qui ont l’avantage d’être chrétiens. Beatus se frotte aux Adages d’Érasme, un mélange d’érudition et de méthodologie. Il commence à étudier l’Ancien Testament et se met, à son tour, à traquer des livres et des auteurs, les oeuvres de Nicolas de Cues, le théologien de la Docte Ignorance, l’un des grands penseurs du XVIe siècle, par exemple, pour son maître parisien Lefèvre.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Bâle couronne sa quête du savoir. Mais s’il y est allé, c’est pour progresser encore en grec, auprès d’une autre sommité , le dominicain Jean Kuhn (Cuno). Toujours la recherche de l’excellence. Cette exigence de qualité qui le caractérise, il va la trouver, ici même, à Bâle auprès d’Érasme dont il va devenir proche amicalement et professionnellement. Beatus doit beaucoup à Bâle qui est un grand foyer humaniste où vivent quelques imprimeurs réputés, les Amerbach et Froben et où la jeune Université s’affirme. Beatus élargit son champ d’activité au contact des uns et des autres. Il étudie tous les grands classiques grecs, en traduit en latin, Bâle le change, Bâle le féconde, Bâle l’ouvre. Correcteur toujours et encore, il traduit en latin les pères grecs de l’Eglise : Grégoire de Nysse et Grégoire de Naziance (1512) Basile le Grand ( 1513) puis le poète Prudence (1520), Tertullien (1521), l’ Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe ( 1523), Origène ( 1536) et saint Jean Chrysostome.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sa proximité avec Érasme, à partir de 1514, lui fait surveiller l’édition de ses oeuvres, Celle avec Zwingli de Zürich, le dote d’un zèle militant entretenu par son amitié avec Martin Bucer qui lui fait découvrir Luther. Il donne l’impression de s’épanouir encore, de s’enhardir également, n’hésitant pas à contribuer à la diffusion des oeuvres de Luther. Il est mûr enfin pour étudier, comme le fit Érasme, les classiques anciens pour eux-mêmes, Pline le jeune et Suétone pour démarrer. Il a sauté le pas. Il est désormais au service d’Érasme, de Luther, des Pères de l’Eglise et des classiques païens. Un grand écart certes, mais que de chemin parcouru !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il s’éloigna de Luther et des siens pour des raisons religieuses et politiques. Il suivit en l’occurrence son mentor Érasme non pas par un mimétisme aveugle, mais parce qu’il partageait la même vision de la réforme de l’Église, nécessaire à ses yeux mais interne à l’institution à laquelle il resta fidèle. On écrivit parfois qu’il trouva l’apaisement en se consacrant totalement à l’histoire pour laquelle il nourrit une véritable passion. En réalité ce ne fut pas une consolation mais le prolongement naturel de son activité scientifique. L’histoire se nourrit aux mêmes sources de probité, de rigueur, de  recherches, de comparaisons et d’analyse contradictoire de textes que la philosophie, l’étude littéraire ou théologique. Quand il édita Pline l’Ancien, il en profita pour exposer sa méthode de travail : refus de la méthode d’autorité, collation des manuscrits et critique des textes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> La pratique des historiens de l’Antiquité qu’il publia et commenta affermit encore son autorité intellectuelle. Il s’était intéressé à Quinte-Curce, l’auteur d’une Histoire d’Alexandre au 1er siècle (1517), s’était saisi de Velleus Paterculus, auteur d’un Abrégé de l’histoire romaine en 30. Il avait beaucoup contribué à la redécouverte et à la diffusion de Tacite, auteur, entre autres, d’une Vie d’Agricola, des Annales, et surtout, en 98, de La Germanie (De situ ac populis Germaniae) soit une description des différentes tribus vivant au nord du Rhin et du Danube. Où l’amour de la liberté des Germains, leur vigueur, leur bravoure sont opposés à la corruption sévissant à Rome. L’historien de l’Allemagne, que Beatus était devenu, ne pouvait être insensible à l’ouvrage qu’il ne se contenta pas d’exalter mais  qu’il  dota d’une véritable armature critique, dans son édition de 1533. Il le compléta en 1544 avant de poursuivre avec Procope, l’historien byzantin du VIe siècle (1531) et, en 1535, avec l’incontournable Tite-Live(+17), auteur d’une monumentale Histoire Romaine depuis sa fondation.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">S’il fut le biographe de Geiler, en 1511, un travail de jeunesse et celui d’Érasme, dont il laissa en 1540, au moment de publier ses oeuvres complètes, une biographie complaisante, Beatus avait surtout gagné ses galons d’historien par la publication, en 1531, de son Histoire d’Allemagne (<i>Rerum Germanicarum libri tres</i>) qui connut quelques rééditions méritées jusqu’en 1693. S’y révèle un historien maître de son art, recourant à la géographie et à la philologie dans la critique des textes, soucieux comme tout bon scientifique, de la recherche de la seule vérité.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b>La Bibliothèque du savant </b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur la gravure de Dürer représentant Érasme, réalisée en 1526, on peut lire, en belles lettres grecques : « Ses écrits le montreront mieux ». Le propos pourrait être repris ou détourné pour Beatus Rhenanus : « Ses livres le montreront mieux ! ». C’est bien à travers l’exceptionnelle richesse des livres qu’il a amassés tout au long de son existence que nous arrivons, par touches successives, à mieux le connaître, à définir davantage encore un caractère et une personnalité qui se construisent, patiemment, année après année. Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Beatus Rhenanus fut un homme du livre à qui il voua une passion unique. Pas d’autre maîtresse que les livres, pas d’autre tentation que leur présence, leur accumulation, leur enrichissement. Une vie totalement dédiée au livre, de la conception à la réalisation. Non pas pour le plaisir seul de collectionner, mais pour la nécessité de travailler, de progresser intellectuellement et spirituellement. Soit une quête permanente qui dura des décennies, commencée au temps prometteur de l’École latine qui ne s’acheva qu’à l’issue de son parcours terrestre. Et encore, en léguant son extraordinaire Bibliothèque à la ville de Sélestat, quelques mois avant sa mort, en 1547, Beatus s’assurait et assurait à ses livres, une forme d’éternité.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le miracle perdure, presque un demi-millénaire plus tard. Qu’est ce qui nous réunit aujourd’hui à Sélestat, qu’est ce qui fait courir les foules à la Bibliothèque Humaniste, qu’est-ce qui suscite la reconnaissance d’une institution aussi prestigieuse que l’Unesco, « qui en a vu d’autres » sinon l’extraordinaire diversité d’une bibliothèque ayant appartenu à un fils de boucher sélestadien ? Un gamin issu d’une petite ville de province, province qui n’avait même pas d’université ; ville tellement modeste dans sa propre région que rien ne distinguait vraiment des autres avec ses clochers, ses fortifications et ses corporations agricoles et artisanales, selon un modèle qui existait par dizaines en Alsace. Et pourtant…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il avait commencé à se constituer une bibliothèque dès son plus jeune âge. Ne possédait-il pas déjà 57 volumes avant d’entrer à l’université en 1503. Son papa boucher, qui avait fait fortune, ne le décourageait pas dans cette frénésie d’acquisition, bien au contraire. Quels sont ses premiers ouvrages ? Des livres de grammaire et de rhétorique. Déjà quelques ouvrages d’humanistes italiens. Il y a des vocations précoces…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À Paris, durant ses quatre ans d’études, il en acquiert 188 autres dont 20 traités d’Aristote qu’il étudiait chez Lefèvre d’Étaples, des éditions d’auteurs latins classiques et des éditions princeps des Pères de l’Église dont, plus tard, à Bâle, notamment, il sera un remarquable spécialiste. Le voilà, à 22 ans, à la tête d’une bibliothèque déjà confortable de 253 ouvrages. Il est temps de rentrer au pays avec une première récolte de livres qui ne cessera, tout au long de ses séjours strasbourgeois et bâlois, et à Sélestat encore, jusqu’à la veille de sa mort, de s’enrichir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur les 423 volumes de Beatus Rhenanus conservés au sein de notre Bibliothèque Humaniste, il n’y a que 201 livres isolés. Les 222 restants sont des recueils qui couvrent 1086 impressions et 41 pièces manuscrites, intercalées au milieu des imprimés. Tous ces documents nous permettent de cerner les coups de cœur et les goûts de Beatus, curieux  et insatiable. On ne s’étonnera pas de trouver une majorité d’ouvrages en latin. Discret mais présent, l’hébreu, grâce à quelques ouvrages de Johannes Reuchlin. Presque pas de livres en français ou en italien, par contre plusieurs dizaines d’ouvrages en allemand, ce qui n’étonnera pas quand on sait sa contribution à l’histoire de son pays.</p>
<p style="text-align: justify;">Durant ses années d’activité professionnelle, à Strasbourg et à Bâle, il se dote d’une solide bibliothèque d’auteurs anciens, grecs et latins, païens et chrétiens. Rien ne lui manque évidemment, concernant les productions d’Érasme, et la littérature de controverse ne dépare pas au milieu de celles-ci. Partisan de Luther à ses débuts, il suivit, comme on le sait, Érasme dans sa rupture avec le Réformateur.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Retiré à Sélestat, dans la maison familiale, À L’Éléphant, rue du Sel, il n’en devint pas inactif pour autant. Sa vie y fut studieuse, vouée à l’écriture, à l’histoire et à l’édition. Il développe encore la partie antique de sa collection en acquérant des ouvrages, décorés de ses armes, de Tite-Live, d’Ambroise et de Jean Chrisostome. C’est durant sa période sélestadienne, où Beatus endosse les habits de l’historien, que s’accroissent tout naturellement les sources liées au Moyen Âge germanique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Découvrir sa bibliothèque, c’est prendre la pleine mesure de sa relation aux livres, exclusive et passionnelle. Il a pour habitude de les doter d’ex-libris datés, ces petites marques de propriété qui sont autant de messages d’amour. Au départ, c’est Beatus qui marque son territoire et fait savoir qu’il est le propriétaire du livre en question en mentionnant la date d’acquisition. Puis, à partir de la période bâloise, qui débute en 1513, c’est au livre de s’exprimer et de donner son opinion sur son statut propre et sa relation avec son propriétaire : <i>Sum Beati Rhenani Nec muto dominum (J’appartiens à Beatus Rhenanus, et je ne change pas de maître.</i>) Admirable formule qui dit la nature intime d’une relation unique. C’est là un langage amoureux, de passion même, de dépendance et de possession ou de dépossession, d’amour fou, donc exclusif.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>La religion de Beatus </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les choses sont claires , en apparence. Né catholique, il est mort catholique.</p>
<p style="text-align: justify;">Fidèle à la foi et à l’église de son enfance. Comme Érasme, son mentor et ami, dont il partagea le destin et suivit, comme nous l’avons vu, le même  chemin,dans ses relations avec le protestantisme. Bucer lui fit découvrir Luther en 1518 et, pendant quelques années, il fut un compagnon de route, de tous ceux qui voulurent réformer l’église, sincèrement, pacifiquement et sans esprit de rupture. Sa correspondance avec Ulrich Zwingli, érudite et amicale, montre deux jeunes gens désireux sincèrement d’apporter leur écot à la réforme de l’Eglise. Il n’était rien d’autre que l’héritier des humanistes qui l’avaient précédé, les Geiler, Brant et Wimfeling et de ses maitres de l’Ecole latine et de l’université de Paris. Tous, souvenons-nous en, autant spécialistes de belles lettres et d’éloquence, que préoccupés de réformer l’Église,  le comportement de ses clercs et de leurs ouailles par une meilleure formation et une observance plus rigoureuse.  Des pré-réformateurs en quelque sorte.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La radicalité progressive de Luther, de Zwingli et même de Bucer, qui quitta les ordres et se maria, les violences inhérentes aux troubles des années 20 à Zwickau et Wittenberg notamment, la fureur de la révolte paysanne et l’horreur  qui en suivit, en 1525 , l’ âpreté de la polémique doctrinale entre Luther et Érasme refroidit son attirance première et le  maintint définitivement dans le camp catholique comme Érasme. L’un et l’autre restaient attachés à l’ordre établi. Un ordre qui avait valu à Beatus Rhenanus des lettres de noblesse, accordées par Charles Quint le 18 août 1523. Et quand la Réforme fut introduite à Bâle, les deux compères se réfugièrent dans des villes catholiques « sûres «, Fribourg pour le premier et Sélestat, qui avait brutalement rejeté toute tentative de Réforme, pour le second. On eût dit, qu’ils se retirèrent chacun sur leur Aventin.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Cette véhémence ne leur correspondait nullement. Surtout ne lui convenait pas. On sait qu’ Erasme, pouvait être piquant et impitoyable, la plume à la main, mais Beatus, on ne lui connaissait guère de propos violents. Des agacements, oui, des déceptions, certainement, mais il était davantage un homme de compromis et de consensus, ce qui paradoxalement le rapproche de Bucer, son concitoyen.  Cette réputation, il l’avait toujours eu. A Sélestat, au plus fort des contestations sociales, quand les doctrines de Luther se répandirent, sous le manteau à Sélestat, à partir de 1522, quand les pamphlets se multiplièrent et le magistrat perdit le contrôle de l’ordre public, c’est à Beatus Rhenanus qu’on demanda d’intervenir, au nom des « sages» de la petite République. Il lança un <i>Appel aux habitants de Sélestat</i>, prêcha la concorde, conjura ses concitoyens à l’obéissance et à l’amour selon les prescriptions de l’Écriture, leur demandant enfin de laisser le soin aux théologiens compétents de fixer et d’interpréter les doctrines de l’Eglise.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il donna l’impression d’en rester là. Fort occupé pour tout ce qui lui restait à vivre, soit une bonne vingtaine d’année, par  l’histoire, les  pères de l’église et  l’édition des oeuvres d’Érasme notamment, Il mourut en 1547, catholique, et fut enterré à l’église  Saint-Georges  de Sélestat où tout avait commencé.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Pour autant, quand il meurt à Strasbourg à la suite d’une cure, intervenue trop tardivement, en Forêt Noire, on trouve à son chevet, trois pasteurs protestants dont Martin Bucer. Etonnant non ! Leur correspondance s’était progressivement relâchée. Plus formelle qu’amicale et surtout plus épisodique. C’était lui, qui, voyant ses forces l’abandonner, choisit de mourir chez des amis. Cette amitié donc continuait à vivre ! Difficile, d’en dire davantage. Le trouble existe, La preuve manque. Beatus aurait il était nicodémite ? (du nom de  Nicodème, pharisien, disciple secret du christ ). C’est en tout cas la thèse avancée dès le XVIe siècle par le premier biographe de Beatus, le strasbourgeois et pédagogue Jean Sturm (1507-1589) : Dans les questions touchant à la religion, il avait pour habitude de ne point exprimer son opinion ; pourtant, il est certain qu’il était partisan d’une théologie plus pure. Erasme à ce que l’on rapporte, aimait à dire que les Luthériens jouaient mal une bonne comédie. Beatus fut de cet avis  au début, mais avec l’âge,  il ne fut pas loin de partager leur sentiment ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Alors le connaissons nous vraiment ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous qui le percevons désormais un peu mieux grâce à ses œuvres et à son engagement, nous aimerions encore en savoir davantage. Esquisser son portrait, cerner sa personnalité. Traquer, en fait, l’homme derrière le savant. Un colloque récent, qui essayait de le définir dans son engagement pour réformer l’Église, révélait une personnalité complexe, plus contrastée que l’image traditionnelle et insatisfaisante d’un lettré lisse, érudit et prudent, pâle copie de son maître Érasme « sans lequel il n’existerait pas ». La publication scientifique de sa correspondance, qui n’en est qu’à son balbutiement, la multiplication de colloques ou de journées d’études laissent entrevoir quelques surprises. Beatus n’est peut-être pas tout à fait celui que l’on croit. Il gagne, selon la formule en usage, à être connu.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À quoi ressemblait-il physiquement ? L’iconographie le concernant ne nous renseigne guère. On trouve le plus ancien portrait de lui dans un ouvrage de Nicolas Reusner sur quelques écrivains illustres, paru à Strasbourg en 1581. Il s’agit d’une gravure sur bois portant l’inscription <i>Beatus Rhenanus Historicus</i>. L’historien Beatus Rhenanus avait apparemment frappé les esprits. Il a la tête de tous les savants de l’époque, portant un chapeau plat et un manteau qui le couvre. Rien de bien original. Est-ce vraiment-lui ? Les portraits officiels se ressemblent tant .</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le témoignage de ses contemporains, notamment d’Érasme, nous éclaire. Dans ses différentes lettres, il loue son instruction, son acribie, synonyme de rigueur, sa loyauté, la justesse de son jugement. James Hirstein, le meilleur connaisseur actuel de Beatus Rhenanus, estime que c’est l’enthousiasme qui le caractérise le mieux. Il a ainsi analysé cet enthousiasme, suscité par la beauté selon Platon,  à l’aune de ses réactions dans les domaines les plus divers de la religion, de la pédagogie  de la philosophie et même de l’humour. Ce n’est pas le rire gras ni les plaisanteries de corps de garde qu’il cultive mais le « rire érudit, fin, fondé sur les connaissances et susceptible de véhiculer la critique. ». Son rire est plaisant et non pas moqueur. C’est un rire digne qui convient tout à fait à quelqu’un de naturellement réservé capable ponctuellement de quelques enthousiasmes qui le font sortir de sa coquille.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Beatus, on le sait, ne fut ni prêtre, ni moine. Pourtant, on jurerait qu’il a prononcé des vœux de stabilité. Fidèle à des lieux, fidèles aux gens. La constance le caractérise. Il peut être surpris voire déçu, il ne rompt pas pour autant. Quand ses amis proches, Bucer, Pellikan, Voltz et surtout Sapidus, passèrent dans l’autre camp, il fut contrarié, peut-être même ébranlé; il s’éloigna d’eux pour bien marquer sa différence et son incompréhension mais il ne leur retira jamais totalement son amitié. Il faut dire qu’eux non plus. Question d’éducation et de morale.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’amitié va souvent de pair avec la convivialité. On voyage et on travaille ensemble, on se voit souvent. Érasme et Beatus se sont épaulés, de nombreuses années durant. S’ils ont partagé les mêmes causes, et surtout auprès de Froben, travaillé sur les mêmes livres, ils ont également partagé les plaisirs simples de la vie. Leur correspondance évoque maints repas pris en commun. Beatus a table ouverte au sein du cercle érasmien de Bâle qu’il anime d’ailleurs quand le Maître est absent ; Érasme a maison ouverte chez Beatus Rhenanus à Sélestat.Quand Beatus se retira à Sélestat, on sait qu’il en profita pour rejoindre et animer la société littéraire locale où la table était autant vénérée que les lettres. L’éternel rire de Beatus, dont Érasme avait si abondamment profité, avait continué à illuminer le cercle sélestadien.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Autre jugement probablement à revoir, cette réputation d’être trop dépendant d’Érasme, au point de devenir son disciple le plus fidèle, gardien du temple de la pensée érasmienne, premier biographe, serviteur fidèle, qui donne l’impression d’avoir mis systématiquement ses pas dans ceux de son maître dont il aurait été une pâle copie, érudite certes et ô combien dévouée, mais copie quand même. Un examen attentif de sa vie et de ses œuvres, montre certes leur proximité mais démontre aussi que Beatus avait une autonomie propre et un destin dont il était seul maître. Dans sa construction intellectuelle et spirituelle, il est redevable à Érasme mais aussi à Lefèvre d’Étaples, à Jean Cuno et même à Luther. Il s’est construit au contact d’une multitude, et a bâti une œuvre, notamment celle d’historien, exigeant et critique qui ne doit rien à personne, sinon à lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Alors fut-il vraiment ce <i>golden boy</i>, titre volontairement provocateur que j’ai choisi pour illustrer cette esquisse biographique ? Si j’en crois l’épitaphe que ses concitoyens lui érigèrent après sa mort et que la Révolution fit disparaitre, la réponse ne fait pas de doute.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>A Beatus Rhenanus, fils d&rsquo;Antoine, de la vieille famille des Bild : sa science éminente en tous les domaines, sa connaissance des langues grecque et latine, sa vertu, ses qualités humaines, sa modération, la pureté de ses moeurs seront célébrées aussi longtemps  que durera l&rsquo;univers où nous vivons. Sa passion pour l&rsquo;antiquité se manifeste dans l&rsquo;édition corrigée de quelques auteurs latins, sacrés et profanes, qu&rsquo;il a entièrement rétablis dans leur état primitif ; il en est de même de son histoire de l&rsquo;Allemagne, qu&rsquo;il a mise en lumière dans ses trois livres avec une conscience extraordinaire qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;Allemagne antique ou de la moderne(&#8230;) Il s&rsquo;est éteint à Strasbourg dans sa soixante-deuxième année(&#8230;). On l&rsquo;a transporté ici, où il gît afin que sa patrie ne fût pas privée des cendres du meilleur et du plus savant de ses citoyens, elle que , de son vivant, il a ornée de tant d&rsquo;inscriptions remarquables. Les astres saluent ton arrivée en manifestant leur joie mais la patrie terrestre qui t&rsquo;a donné le jour est plongée dans l&rsquo;affliction.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Mais la réalité est plus complexe. Le portrait que nous venons d’évoquer est plus nuancé et pose en tout cas quelques questions. Il est davantage qu’un second couteau. Son intelligence n’est pas que livresque. Il donne l’impression d’une grande maîtrise de soi pour surfer sur des vagues contradictoires et s’en sortir, généralement à son avantage. Probablement sait-il dissimuler, se livrant parcimonieusement. Pourtant, de temps en temps , l’armure se rompt : pour les prêtres qui soutenaient les paysans révoltés, il suggère de les déporter sur une île déserte, quant aux anabaptistes, il félicite, en 1536, l’archevêque de Cologne d’avoir eu la main ferme en observant  que « l<i>a région de la terre que nous habitons, n’a jamais rien vu de plus insensé, de plus pernicieux, de plus fatal que cette espèce d’individus (&#8230;) cette abominable secte(…)L’intérêt de l’Allemagne, que dis-je, du monde chrétien, demandait l’anéantissement de cette vipère. »</i></p>
<p style="text-align: justify;"> Nous avons comme le sentiment qu’il ne nous a n’a pas tout dit. On sait qu’il détruisit une partie de sa correspondance. Son portrait s’affine lentement, à la lumière des colloques, débats et publication des lettres reçues et envoyées.  Gageons que nous même ou d’autres viendront un jour vous en parler avec davantage de connaissances et de certitudes qu’aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;">Si le <i>Golden boy </i>avait une part, oh une toute part de <i>bad boy</i>, nous en serions ravis. Car ces humanistes étaient des hommes que diable et leurs insuffisances, leurs lâchetés même, nous les rendent tellement proches et accessibles. <i>Einer von uns </i>!</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, texte de conférence, avril 2019</strong></em></p>
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		<title>Martin Bucer et Jean Calvin</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:30:12 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"> <a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/images-3/" rel="attachment wp-att-712"><img class="alignleft size-full wp-image-712" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/images1.jpg" width="276" height="182" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/images-3/"><b><i>Les relations de Bucer et de Calvin à Strasbourg (1538-1541)</i></b></a><b><i>*</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous sommes au début du mois de septembre 1538. Une certaine effervescence règne dans les milieux luthériens de la ville. Les autorités religieuses, à la tête desquelles Martin Bucer désormais le vrai patron de l’église protestante de Strasbourg, attendent l’arrivée de Jean Calvin. Un (presque) confrère français dont la notoriété leur est connue. Son infortune aussi. N’a-t-il pas été expulsé de Genève où son ami Guillaume Farel l’avait appelé deux ans auparavant pour organiser, avec lui, la nouvelle église évangélique de Genève, passée à la Réformation le 25 mai 1536 ?</p>
<p style="text-align: justify;">Au moment de s’installer à Strasbourg, Calvin ne peut s’empêcher de se remémorer ces deux années genevoises où il avait été, tour à tour, lecteur en Ecriture Sainte puis prédicateur. Deux ans durant, où il avait dû forcer sa nature pour finalement échouer à imposer aux habitants de la cité helvétique sa conception de l’Église. Cette dernière, il l’avait vue indépendante du pouvoir politique et vouée à la discipline. Et voilà qu’avec Guillaume Farel qui l’avait embarqué, un peu contre son gré, dans l’aventure genevoise, il se trouvait à nouveau sur le chemin de l’exil. Le 23 avril 1538, ils avaient été bannis tous les deux de Genève.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour se retrouver là, aujourd’hui, en train d’arriver dans la ville impériale et libre de Strasbourg. Où apparemment la Réformation avait mieux réussi qu’à Genève. Où elle était stabilisée depuis quelques années, placée dans les mains, à la fois autoritaires et expertes, de Martin Bucer, ancien frère dominicain, défroqué depuis longtemps, qui s’était progressivement hissé à la tête de l’église luthérienne de Strasbourg. Il avait hâte de le rencontrer. Tout en s’interrogeant sur ce qui lui arrivait.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg avait-il vraiment besoin de lui ? Que pouvait-il lui apporter ?  Passe encore pour Genève où il fut appelé pour construire une Eglise nouvelle. Mais à Strasbourg, l’essentiel était fait. Bucer et les siens s’en étaient occupés. La messe avait été abolie en 1529. Un synode, réuni en 1533, avait permis de réorganiser l’église locale. L’ordonnance ecclésiastique de 1534 en avait fixé les contours. Deux ans plus tard, en 1536, par la Concorde de Wittenberg, la ville et ses théologiens s’étaient rapprochés de Luther au sujet de la cène, permettant ainsi de refaire l’unité du protestantisme allemand.  Sans les Suisses d’ailleurs : Bâle Zurich et Berne avaient refusé de signer. Genève, et pour cause, n’était pas encore dans le coup.</p>
<p style="text-align: justify;">Bizarre ce que le destin réserve. Ou les voies du Seigneur qui sont, comme chacun sait, impénétrables. Mais Strasbourg n’était pas tout à fait étranger à l’histoire de Calvin. Il se souvient de son premier exil quand il quitta la France après l’affaire des placards de 1534 et la terrible répression qui s’en suivit. Il s’était réfugié à Bâle en 1535 pour y faire paraître sa première édition de L’Institution<i> de la religion chrétienne</i>. Celle-ci fut publiée en mars 1536. Il songea alors à s’établir à Strasbourg, oui, Strasbourg déjà, pour y poursuivre « paisiblement » ses études. Cette année-là, revenu furtivement à Paris, et désirant se rendre en Alsace, il en fut empêché par les routes champenoises fermées par la guerre. Il fit un détour par la Suisse, s’arrêta à Genève pour une nuit, y resta deux ans. Guillaume Farel, le réformateur genevois, avait trouvé les arguments pour le retenir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Etonnante similitude. Deux ans après, Calvin se présente à Strasbourg, convaincu par Bucer de venir rejoindre la communauté strasbourgeoise. Non pas pour « paisiblement » étudier mais pour s’occuper de la paroisse des réfugiés protestants français de plus en plus nombreux dans notre ville mais aussi pour y enseigner. L’année 1538 avait été pédagogiquement heureuse pour Strasbourg. La ville disposait enfin d’un établissement scolaire digne de ce nom. Le gymnase, dû au recteur Jean Sturm, soutenu en l’occurrence par son homonyme Jacques Sturm, le <i>stettmeister </i>strasbourgeois à la large culture humaniste et Martin Bucer. « Le nouvel évêque de Strasbourg » selon l’expression de son ami, le réformateur Jean Capiton, avait utilisé un argument biblique pour convaincre Calvin. Il l’avait titillé en lui demandant de ne pas suivre le chemin de Jonas.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Calvin avant son arrivée à Strasbourg</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais au fait qui est Jean Calvin ? Qu’a-t-il fait jusque-là pour être autant sollicité. A Genève d’abord, à Strasbourg aujourd’hui ? Il est picard, né le 10 juillet 1509 à Noyon, ville cléricale, dominée par sa belle cathédrale gothique. Son père est procureur ecclésiastique. Il s’occupe plus particulièrement de la gestion des affaires du clergé. Sa position lui permet d’obtenir pour son fils des bénéfices ecclésiastiques dès l’âge de 12 ans. Ce qui lui donne d’emblée les moyens de faire des études.</p>
<p style="text-align: justify;">Il les fera d’abord au collège des Capettes avec les jeunes nobles de la région. Puis continuera à Paris, au collège de la Marche où enseigne Mathurin Cordier, pédagogue accompli, qu’il appellera plus tard à Genève pour fonder un collège. Il se retrouve, toujours à Paris, au collègue Montaigu, haut lieu de la scolastique médiévale tant critiquée : <i>le collège de la pouillerie </i>à entendre Rabelais.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le jeune Jean s’y révèle étudiant travailleur et assidu. Il y acquiert de solides connaissances de l’antiquité latine et de la patristique. Il découvre saint Augustin et le maître des sentences Pierre Lombard, l’une des références de l’enseignement scolastique depuis le XIIe siècle. Y-a-t-il rencontré Ignace de Loyala qui fréquenta également l’établissement ? Après quatre années de Montaigu, son père le dirige vers le droit. Il l’étudie à Orléans et Bourges où viennent de s’ouvrir quelques universités prometteuses. Il y rencontre l’helléniste Melchior Wolmar, originaire du Wurtemberg. Ce dernier lui enseigne les rudiments du grec. Peut-être l’a-t-il également ouvert aux doctrines de Luther ?</p>
<p style="text-align: justify;">La mort de son père, en 1531, le libère de ses études de droit. Il les avait entrepris par obéissance. L’humanisme lui parle davantage que les propos de Luther. Il s’égara quelques temps du côté de Sénèque sur lequel il publie un essai (1532), avant de choisir la voie de la théologie pour laquelle il se sent davantage attiré. Choix essentiel, probablement à l’origine de sa conversion, datée de 1533. « <i>Par une conversion subite, Dieu dompta et rangea à docilité mon cœur </i>» écrira-t-il plus tard dans son <i>Commentaire des psaumes</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est la rupture avec l’église de sa jeunesse qui, sous sa plume, est devenue « <i>un bourbier d’erreurs </i>». Les événements au sein du royaume de France le confortent dans son attitude. Cette même année, la sœur du Roi, Marguerite de Navarre voit la Sorbonne condamner son ouvrage «<i> Le Miroir de l’âme pécheresse »</i> où elle proclame sa foi dans le christ rédempteur. Son frère François 1er oblige la Sorbonne à désavouer la sentence. Mais les tensions subsistent. A la Toussaint 1533, le recteur de l’université, Nicolas Cop, prononce un discours sur les béatitudes, devant les facultés réunies. C’est une prise de position en faveur de l’évangélisme. Le discours est en réalité rédigé par Calvin qui s’est inspiré d’Erasme et de Luther. Le Parlement ordonne l’arrestation de Cop et de Calvin qui entrent dans la clandestinité. Jean Calvin, connaît alors une retraite forcée et studieuse à Angoulême où, au milieu d’une bibliothèque riche de 4000 volumes, il rédige les premiers chapitres de son <i>Institution de la vie chrétienne</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il en profite pour voyager discrètement. A Nérac, à la cour de Marguerite de Navarre, à Ferrare, à la cour de sa cousine, Renée de Ferrare. A Bâle aussi, réputée pour la qualité de ses imprimeurs avec lesquels travaillent Erasme et Beatus Rhenanus. Entre temps, a éclaté l’Affaire des placardsquand, dans la nuit du 17 octobre 1534, de petites affiches sont apposées à plusieurs endroits parisiens. Et jusqu’à la porte de la chambre du roi au château d’Amboise. Le contenu en est violent. La messe est vivement attaquée. Le Roi est en colère. Il considère le placardage comme un crime de lèse-majesté.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La situation s’envenime, les évangéliques passent à l’action. La royauté réagit. Des bûchers s’allument. Parmi les victimes, entre autres, Etienne de la Forge, riche marchand et ami de Calvin. Il est temps pour ce dernier de se protéger. Il quitte le royaume pour se rendre à Bâle où il publie son <i>Institution de la Vie Chrétienne</i> (1536). Il envisage de s’installer à Strasbourg pour continuer « paisiblement » ses études. Il se retrouve à Genève ! La suite vous est connue.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Et Bucer avant l’arrivée de Calvin ?</i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">En 1538, Martin Bucer a 47 ans. Soit un âge déjà avancé pour l’homme du Moyen Age. Calvin est son cadet de 19 ans. Une génération les sépare. L’un a encore tout à démontrer, l’autre est davantage préoccupé à consolider son œuvre déjà immense. C’est que Bucer s’est solidement inscrit dans le paysage strasbourgeois. Et à l’extérieur aussi. Bâtisseur infatigable du protestantisme allemand, on le rencontre autant sur les routes germaniques à la recherche de difficiles arbitrages qu’à la tête de l’église de Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est loin le temps où il a frappé aux portes de la ville et trouvé refuge auprès de son père. Banni et poursuivi après ses tribulations et prédications wissembourgeoises auprès du curé Henri Motherer. C’était il y a quinze ans déjà. Un autre temps. Dans le sillage de Mathieu Zell, prédicateur de la cathédrale, il était devenu l’efficace prédicateur de la paroisse Sainte-Aurélie.  Il avait donné des cours bibliques à un public de plus en plus nombreux, traduit Luther, commenté l’apôtre Paul ou l’évangile de Jean. Sans oublier de devenir bourgeois de la ville de Strasbourg comme son père (1524).</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer avait, pendant ces années, contribué à installer définitivement la religion évangélique à Strasbourg. Il s’était coltiné les anabaptistes particulièrement nombreux en ville, venus de Zurich, Nuremberg et Augsbourg. Dès 1525, il apparaît sur la scène allemande dans la querelle sacramentaire qui va empoisonner les relations entre les différentes communautés protestantes d’Allemagne et de Suisse pendant une dizaine d’année. On le rencontre particulièrement actif à la dispute de Berne qui va adopter la Réforme en 1528 et non moins entreprenant, en février 1529, lorsque la messe est abolie à Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">La décennie 1530 est encore plus riche. Il a changé de paroisse, et devenu le pasteur de Saint-Thomas, le phare du protestantisme strasbourgeois. Toujours aussi actif et diplomate en Allemagne et Suisse, tentant difficilement de concilier les inconciliables. Luther et Zwingli par exemple sur la signification de la cène. En 1530, il refuse de signer la Confession d’Augsbourg qui pose les fondations de l’église luthérienne et lui oppose la confession tétrapolitaine qui réunit Constance, Lindau, Memmingen et Strasbourg. Il changera d’avis en 1531. Entre temps, Strasbourg a rejoint la Ligue de Smalcalde, coalition entre les princes et les villes protestantes qui s’opposent à l’empereur</p>
<p style="text-align: justify;">Obsédé par l’unité des protestants, il est perpétuellement en route. Il rédige les ordonnances ecclésiastiques d’Ulm en 1531, voyage en Suisse en 1533, en Souabe les années suivantes pour organiser et pacifier l’église, son église. Il partage avec Melanchthon un même souci de l’unité. La concorde, ils la conceptualisent, la vivent et la rédigent, à Wittenberg notamment, en 1536 quand ils refont l’unité du protestantisme allemand. <i>La Concorde de Wittenberg</i>, où on s’est enfin accordé sur la question de la sainte cène, est une de ses grandes réussites malgré l’absence des Suisses. Il aura pourtant tout essayé pour les intégrer. La même année, il ramène la majorité des anabaptistes de Hesse dans le giron de l’église protestante en introduisant dans les ordonnances ecclésiastiques la confirmation des catéchumènes et le contrôle des mœurs par les anciens. Son expérience strasbourgeoise l’a beaucoup servi.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est qu’il ne se repose jamais. Il y a tant à faire à Strasbourg également. Abolir la messe, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Il faut la construire cette église locale, la consolider, lui donner une armature solide, en un mot l’organiser. Un synode local à partir de 1533, des ordonnances ecclésiastiques et disciplinaires l’année suivante, un règlement pour les écoles élémentaire en 1534, un nouveau catéchisme, le gymnase de Jean Sturm qu’il a ardemment soutenu, un ouvrage en 1538, <i>Von der wahren Seelsorge und dem rechten Hirtendienst</i>, où est théorisé sa vision de l’action pastorale, constituent les riches étapes de la construction de l’église strasbourgeoise. Il en fut l’inspirateur et le plus souvent le maitre d’œuvre. Elle a désormais un statut, ses pasteurs sont assistés de <i>Kirchenpfleger</i>, chargés de la discipline ecclésiastique et de la juste doctrine évangélique …</p>
<p style="text-align: justify;">Mais tout cela reste fragile. Malgré les avancées, Bucer est déçu. Ce n’est pas tout à fait ce dont il avait rêvé. Les politiques l’ont emporté. Le Magistrat a accompagné la Réforme et réussit à imposer sa mainmise. Il n’a pas suivi Bucer sur le plan disciplinaire par exemple. Il est resté sourd à ses plaintes relatives à l’indifférence religieuse, aux critiques dirigées contre son Église, à l’immoralité qui continue de régner en ville.</p>
<p style="text-align: justify;">Les épreuves et les difficultés l’ont mûri. Il a l’expérience que Calvin n’a pas encore. Même si le résultat est imparfait, il a bâti quelque chose. On le connait désormais un peu mieux. Il a des relations mais peu d’amis. Ceux-là louent, en général, son intelligence, son habileté dans l’art d’argumenter, la sûreté de son jugement, sa force de persuasion. Il pouvait être aimable, patient et conciliant quand il s’agissait de convaincre.</p>
<p style="text-align: justify;">Ses adversaires, ou tout simplement ceux qui l’aiment moins, lui reprochent ses formulations déconcertantes, son entêtement, sa distance vis à vis d’autrui, sa sévérité puritaine, ses manières tranchantes, son absence de miséricorde envers tous ceux qui s’opposaient à la claire volonté de Dieu.  Car pour cet homme totalement désintéressé, de l’avis unanime, seule importe la souveraineté de Dieu, à la ville comme à la campagne. Il est certes un homme entouré mais demeure fondamentalement seul. Heureusement toujours bien marié, depuis 1522, avec Elisabeth Silberreisen, ancienne nonne qui le seconde et le décharge des charges domestiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà l’homme qui attend aujourd’hui Calvin. Fort de ses certitudes et quelque peu ébranlé par ses échecs. Mais toujours désireux de parfaire son oeuvre qui est loin d’être achevée. L’acceptation de la discipline n’est pas suffisamment reçue et partagée par ses pairs. Pourtant, à ses yeux, elle est un signe essentiel de la mission de l’Eglise à côté de l’administration des sacrements et de l’annonce de la parole. L’Eglise telle qu’il la décrit dans « <i>Von der wahren Seelsorge »</i> est constituée par tous ceux qui croient au Christ et qui placent en lui seul leur confiance. Elle devait s’étendre à toute la cité et faire évoluer celle-ci vers une communauté de plus en plus unie. On en était loin !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Calvin à Strasbourg</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est à Strasbourg, selon son propre aveu, qu’il connaîtra les plus belles années de sa vie. C’est dans la ville de Bucer que Calvin va devenir Calvin. Il n’est pas tout à fait maître de son destin. Il voulait demeurer à Bâle, il s’était établi à Strasbourg. Il voulait reprendre ses études, il est devenu Réformateur. Dieu a contrarié ses desseins, l’amenant là, où a priori, il ne voulait aller.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne sera pas Jonas mais la comparaison avec Jonas lui sied. Ce dialogue permanent entre Jonas et Dieu, ne serait-ce pas un peu le sien ? Ou l’idée qu’il s’en fait. Jonas n’est-il pas le type même du prédestiné ? Lui-même, Jean Calvin, appelé successivement par Farel et Bucer, n’est-ce pas en réalité de Dieu seul qu’il tient sa vocation ?</p>
<p style="text-align: justify;">Oui, il ira porter les paroles de l’Eternel. Aux réfugiés de langue française, nombreux à Strasbourg en premier lieu. D’abord à Saint-Nicolas des Ondes, puis dans la chapelle de pénitentes de Sainte-Madeleine et enfin, de façon durable, dans l’ancienne église des dominicains, tout près de la cathédrale. Le patronage discret de Bucer l’aide à réaliser sa vocation. Ce dernier a vu ce qu’il pourrait tirer du talent du jeune Calvin.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg n’est pas Genève. La communauté française serait plutôt une société choisie qui n’attendait qu’un Calvin pour entendre la parole de Dieu. Qui l’apprécie, au contraire de ces Genevois jusque-là rétifs à ses prédications.  Il prêche quatre fois par semaine, préside les assemblées dont la liturgie s’enrichit du chant des psaumes auxquels il apporte sa contribution en les augmentant de ses traductions, en les actualisant, en y ajoutant ceux qui ont été versifiés par le poète Clément Marot.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est important les psaumes. C’est une forme d’« <i>itinéraire de l’âme </i>» où l’homme prend à la fois conscience de sa faiblesse et de la certitude que Dieu est son seul secours.  C’est toute l’assemblée cultuelle qui est appelée à les chanter. Par les psaumes, chaque membre de l’église s’engage à servir le Dieu de l’évangile. A la différence de ces communautés catholiques où le chant revient à la seule <i>schola.</i> Premier résultat concret : c’est à Strasbourg qu’est publié en 1539, le recueil imprimé <i>D’Aucuns Psaumes et cantiques mis en chant.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Le chant donc, mais aussi la discipline, préoccupent Calvin. Pas de comportement chrétien sans rigueur ni même ascèse. Serait-il déjà en train de partager les obsessions de Bucer ? En tout cas, le matin de Pâques 1540, il exclut de la cène tous ceux qui ne sont pas soumis au préalable à l’examen spirituel.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est que les gens dont il est devenu le chargé d’âme ne sont pas …des enfants de chœurs ! Il y a surtout ces maudits anabaptistes que Bucer déjà avait combattu. Eux aussi ont trouvé refuge en ville. C’est une véritable mission qui lui incombe. Les convertir ! Il va s’y employer avec zèle. Ne lui envoie-t-on pas des enfants de plus en plus nombreux venant toujours de plus en plus loin ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’exemple de Bucer lui parle. Durant son séjour strasbourgeois, il a le temps d’observer le fonctionnement de l’église locale. Il est frappé par cette institution des surveillants de paroisse, les<i> Kirchenpfleger</i>, par l’attention que son hôte strasbourgeois porte à l’éducation doctrinale des enfants et des adolescents, par l’importance qu’il donne, justement, à la pratique du chant des psaumes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Preuve de la confiance de Bucer et des Strasbourgeois qui l’ont accueilli, on l’invite à enseigner la théologie à la Haute École que Jean Sturm dirige depuis quelques mois. C’est qu’on croit en lui, c’est qu’on espère en lui. Et c’est là toute l’habileté de Bucer d’avoir su reconnaitre ses qualités pédagogiques, en un mot, son talent. Petite manifestation d’orgueil de Calvin, il n’est pas insensible à cette reconnaissance, convaincu qu’il n’en était pas tout à fait dépourvu…de talent ! Après avoir donné des cours bénévolement, en janvier 1539, Calvin est rapidement nommé professeur. Il reçoit, à partir de mai, un traitement d’un florin par semaine. Pour les scolarques, membres du magistrat de la ville, responsables de l’enseignement, il est « <i>un Français qui est un homme instruit et pieux. » </i>Bel hommage d’Allemands à l’endroit d’un Français. C’est qu’il s’impose très vite par la qualité de son enseignement, la hauteur de ses vues, la clarté de son raisonnement.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il assiste, voire préside aux débats universitaires, les <i>disputationes</i>. Apprécié par ses élèves et ses pairs, il contribue à la renommée du jeune établissement strasbourgeois. Bucer et Capiton y enseignent. Ils font l’exégèse de l’Ancien Testament. Lui, Calvin, trois fois par semaine, se frotte à l’évangile de Jean, à l’épitre aux Romains et probablement, à en croire Jean Sturm, aux épitres aux Corinthiens et aux Philippiens.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les commentaires de L’épitre de Paul aux Romains, achevés à Strasbourg, est déjà un M<i>eisterstück</i>. Parcours obligé de tout théologien protestant qui se respecte : « la<i> véritable pièce maitresse du nouveau Testament et l’évangile sous sa forme la plus pure</i> » avait écrit Luther en 1522 dans sa préface à l’épitre de Paul. L’accent, comme chacun sait, est mis sur la justification par la foi, pierre angulaire de la théologie protestante.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le résultat est probant. Calvin dépasse ses maîtres et il en est conscient. Ne reproche-t-il pas dans sa dédicace, délicieusement hypocrite, à Melanchthon, certes brillant, d’être resté superficiel, se limitant aux thèmes majeurs, et à Bucer une forte érudition inaccessible au commun des mortels. Lui, par contre, est convaincu de les surpasser par l’exhaustivité, la clarté, la concision et l’accessibilité de son commentaire. Son coup de génie ? Avoir écrit son commentaire en langue française avec les qualités de celle-ci par opposition aux écrits allemands, jugés longs, diffus et ampoulés…</p>
<p style="text-align: justify;">Le théologien s’est affirmé. Il continue de travailler à sa grande œuvre, <i>l’Institution de la religion chrétienne</i> dont la première version est parue en 1536 à Bâle. Il ne cessera de l’enrichir jusqu’en 1562 pour en faire, à travers moults éditions en latin puis en français, une somme majeure de sa pensée théologique, un monument littéraire, un des ouvrages le plus répandus au XVIe s. qu’on continue à publier. Petit opuscule catéchistique au départ, la version strasbourgeoise de 1539 prend consistance. Elle est forte désormais de 17 chapitres ; elle a triplé, et sera appelée à grandir encore à Genève plus tard. La nouvelle édition strasbourgeoise insiste sur la connaissance de Dieu et celle de soi. Elle développe ses vues sur la prédestination et la providence. Elle contribue à la maturité théologique de Calvin tout comme ses cours d’exégèse à la Haute École. Calvin est devenu calviniste.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Strasbourg l’a révélé. Strasbourg est en train de le construire Il ne roule pas sur l’or. Mais sa situation s’améliore progressivement. Le réfugié est devenu citoyen de la ville le 29 juillet 1539. Il s’est inscrit à la corporation des Tailleurs. Il a trouvé à se loger. Hébergé d’abord chez Capiton puis chez Bucer, il a finalement trouvé une maison non loin de ce dernier dans le quartier de l’église Saint Thomas. Pour compléter son salaire de professeur à la Haute Ecole, il prend des étudiants en pension. Parmi eux, un certain Jean Castellion, qui, quelques années plus tard, s’opposera à lui dans la fameuse et triste affaire Servet qui entachera durablement l’image du réformateur genevois.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure, Calvin se multiplie à Strasbourg et à l’extérieur. L’exemple de Bucer serait-il contagieux ? Toujours un œil sur Genève mais pas uniquement. Il participe aux réunions ou rencontres de Francfort, Haguenau, Worms et Ratisbonne où se construit lentement et douloureusement le protestantisme. Il lui arrive même- on ne se refait pas- d’écrire des pamphlets pour le comte de Fürstenberg. On le sait, la question de la cène divise. C’est le moment où Calvin précise sa conception de l’eucharistie : le Christ est vraiment présent dans le sacrement mais en tant que mystère spirituel, mystère que le seul la foi permet à l’homme de recevoir. Un mystère, soit quelque chose qui échappe à l’entendement humain. Autrement dit, une position intermédiaire entre consubstantiation et symbolisme, entre Luther et Zwingli. Laissons à Dieu ce qui est à Dieu et évitons le débat.</p>
<p style="text-align: justify;">A Strasbourg, Calvin connut la joie du mariage. Ou son embarras. Il fallait certes prendre femme pour se démarquer de tous ces prêtres qui vivaient dans le péché, mais son enthousiasme à convoler relevait plus du devoir que de la passion amoureuse. Il chercha longtemps l’épouse idéale, changea souvent d’avis quand une occasion se présentait et ne cachait pas à qui voulait l’entendre que <i>s’il prenait femme ce sera pour que, mieux affranchi de nombreuses tracasseries, je puisse me consacrer au Seigneur. </i>Voilà ce qu’il confesse à son ami Guillaume Farel, en 1539, alors qu’il est toujours en quête de l’épouse idéale : <i>Souviens toi bien ce que je recherche en elle. Je ne suis pas de la race insensée de ces amants, qui une fois pris par la beauté d’une femme, chérissent même ses défauts. La seule beauté qui me séduit est celle d’une femme pudique, prévenante, modeste, économe, patiente, que je puis enfin espérer être attentive à ma santé.</i> »</p>
<p style="text-align: justify;">Commentaire de l’excellent historien Bernard Cottret, auteur d’une biographie de Calvin, datée de 1999 : «<i> L’argumentaire tient du bureau de placement, tout autant que de l’annonce matrimoniale. Prédicateur de l’Evangile cherche femme pudique pour maternage, et peut-être plus. Femme non sérieuse s’abstenir. L’offre en soi, manque terriblement d’attrait. Calvin se désole. Il ne trouve guère. Faut-il s’en étonner ?</i> »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Et pourtant, il rencontra à Strasbourg une jeune veuve d’anabaptiste, Idelette de Bure, qui avait épousé, en premières noces, un certain Jean Stordeur, originaire, comme elle, de Liège. La pauvrette vivait dans le péché, en l’occurrence l’hérésie : ils étaient anabaptistes tous deux. La séduire, le terme est excessif concernant Calvin, relevait donc de la bonne action, surtout que son époux eut la bonne idée de s’effacer en trépassant. Cette conquête-là relevait davantage de la tâche pastorale de Calvin. Idelette, en quelque sorte, avait une dette à l’égard de son bienfaiteur. L’épouser était donc une façon de se sauver. Elle était- écrit son ami Farel, <i>« même jolie ».</i> La lune de miel était la hantise de Calvin. Heureusement que l’Éternel veillait : <i>en vérité, de peur que notre mariage ne fût trop heureux, le Seigneur a dès le début modéré notre joie,</i> souligne Calvin, précisant qu’il faut savoir contenance garder. Apparemment, il la garda, cette contenance. Théodore de Bèze, qui succéda à Calvin à Genève rapporte qu<i>’il a vécu neuf ans en mariage en toute chasteté. </i>De santé fragile, Idelette mourut à Genève en mars 1549.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Avait-il oublié Genève ? Il semble que non. Il n’avait jamais digéré la façon dont il avait été chassé. La plaie était restée vive. Il était resté attentif à l’évolution de la cité helvétique. Celle-ci souffrait de la rivalité avec Berne.  Les ennemis de Calvin, qui avaient triomphé lors de son départ, furent à leur tour victime d’un procès de trahison, car trop très des positions hégémoniques bernoises. En octobre 1540, voilà que l’on souhaite le retour de Calvin. Genève a besoin qu’on la conseille et qu’on l’édifie. Seul Calvin apparemment en est capable.</p>
<p style="text-align: justify;">Il se laisse désirer, règle pourtant, à partir de Strasbourg, ses comptes avec le cardinal Jacques Sadolet, évêque érasmien de Carpentras, qui en profite pour écrire aux responsables de la cité genevoise en leur suggérant fortement de revenir dans le giron de la Sainte Église pour éviter de se retrouver au jour du jugement dernier, <i>rejeté dans les ténèbres extérieures où ils connaîtront pleurs et grincements de dents</i>. Ce n’est pas le gouvernement genevois qui répond à Sadolet, mais le « strasbourgeois » Jean Calvin, dont le cœur est resté genevois, dans la fameuse<i> Épitre à Sadolet</i>. Extrait : « Que<i> la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus</i>… »</p>
<p style="text-align: justify;">Le texte est admirablement écrit. C’est un des plus beaux textes de la littérature pamphlétaire. C’est du pur Calvin, maître de son style, clair dans son argumentation, efficace dans ses effets. Aux terreurs distillées par le prélat, il oppose la certitude que procure l’assurance du salut : <i>Les consciences des fidèles</i> (…) écrit-il, <i>ont seulement commencé à se reposer et confier en la bonté et la miséricorde de Dieu, qui auparavant étaient en continuelle anxiété et perturbation. » </i>On ne saurait mieux dire !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les Genevois ne le lâchent plus. Ils font le siège des autorités strasbourgeoises qui finissent par le laisser partir. Calvin rentre à Genève le 13 septembre 1541. La ville s’empresse de lui pardonner tout le mal qu’elle lui a fait. Il jubile, mais il a changé. Strasbourg, Bucer et les autres ont contribué à sa métamorphose.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant ce temps, Bucer est toujours aussi engagé. Il continue son nomadisme, tantôt à Strasbourg, tantôt sur les routes allemandes. En six ans, observe l’historien Martin Greschat, de 1534 à 1549, Bucer a parcouru environ 12 000 kilomètres, soit une moyenne de 2000 km par an ! Par monts et par vaux, bâtisseur du protestantisme allemand, avocat patient de l’union de ses membres.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1538, à la fin de l’année, il est en Hesse et ramène la majorité des anabaptistes au sein de l’église de la Réforme. Il y retourne en 1539 pour y rencontrer Luther et Melanchthon qui lui remettent leur <i>Beichtrath </i>concernant la bigamie de Philippe de Hesse. Il noue des contacts, cette année-là, avec les frères moraves, participe au colloque de Leipzig, en face ou avec l’évêque réformiste Hermann von Wied. L’année suivante, il est au colloque de Haguenau et de Worms. Parfois, en même temps que Calvin qui est davantage un observateur quand, lui, Bucer est au front, notamment à Ratisbonne, en 1541, à la diète et au colloque.</p>
<p style="text-align: justify;">Il n’oublie pas sa chère église strasbourgeoise, ouvre un second synode de l’Eglise locale sur les questions de discipline notamment. L’homme pressé, à la fois ici et ailleurs, échappe à la peste de la fin de l’été et de l’automne 1541. Il y perd son ami de longue date, Jean Capiton. Sa fidèle épouse Elisabeth en est également victime. L’impératif de la Réforme, la fragilité de la vie humaine, les malheurs du temps, famines, guerre et épidémie, ne laissent guère de répit. On vit dans l’urgence. On remet son âme à Dieu. On meurt ou on continue. Il continue, le voilà à Cologne quelques mois après, en Hesse et à Spire. Il s’est remarié à Wibrandis Rosenblatt, veuve de son ami Capiton, après avoir été celle du réformateur Oecolampade de Bâle…</p>
<p style="text-align: justify;">Comment réagit-il au départ de Calvin ? A-t-il seulement le temps d’exprimer un regret ? Ses engagements sont tellement nombreux, ses voyages tellement épuisants, une priorité chasse l’autre. Il n’a jamais regretté son choix de le faire venir, ni mésestimé son talent ni son bilan strasbourgeois. Ce n’est pas lui qui pouvait le retenir. La décision appartenait aux responsables politiques de la ville. Les décideurs se sont eux. C’est à eux que s’adressent les Genevois pour obtenir le retour de Calvin. A Jacques Sturm, le <i>stettmeister</i>, en particulier, qui pourtant ne fera jamais mystère de son regret de perdre ou d’avoir perdu si un grand théologien.</p>
<p style="text-align: justify;">A priori, les relations entre Calvin et Bucer furent sans nuages. De retour à Genève, Calvin reste en relation épistolaire avec le réformateur strasbourgeois comme il reste en rapport avec Jacques Sturm. Il reviendra à Strasbourg, de façon ponctuelle en 1543 et 1556. Les années passent et Calvin n’a pas oublié Bucer. Quand celui-ci, en difficulté avec Strasbourg, qui s’est soumis à l’Empereur Charles-Quint dès 1547, et après l’intérim de 1548 est invité à quitter la ville en 1549, Calvin s’empresse de l’attirer à Genève.  On sait que c’est l’Angleterre qu’il choisira.</p>
<p style="text-align: justify;">Beaucoup de choses les avaient rapprochés. Des relations personnelles, des affinités théologiques : « l<i>’accent sur l’Esprit saint, cadeau de Dieu, l’exhortation à une vie pleine d’amour pour le prochain, l’exigence de la discipline. Bucer a été pour Calvin un conseiller sûr et un ami paternel</i> » (Greschat). Calvin est un bon élève, à la fois à l’écoute et critique. Agacé, comme le fut Luther, par des concessions trop importantes que Bucer fait aux partisans de la foi traditionnelle. Excédé par la considération de l’église catholique qu’il appelait à se réformer alors que pour Calvin, elle était un blasphème abominable qu’il fallait quitter. Que penser du caractère flou de ses affirmations relatives à la cène ? A force de vouloir contenter tout le monde…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Genève n’était-il pas également un facteur de discorde ? : Calvin avait été irrité de la proximité de Bucer avec les protestants de Berne … dont le pouvoir s’étendait jusqu’aux portes de Genève ! En obtenant un accord théologique avec les Bernois, Bucer avait incommodé les zwingliens, entre autres, en la personne de son successeur Heinrich Bullinger (idem, 284-285.</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, il y avait là des divergences parfois sérieuses, mais pas de quoi rompre une réelle amitié. Critique, parfois sarcastique, Calvin savait également manier l’éloge avec habileté et même sincérité : Bucer, écrivait-il en 1539, est <i>un homme dont la profonde éducation, le riche savoir dans diverses branches de la science, l’esprit pénétrant et la grande culture, ainsi que ne nombreuses autres vertus, ne peuvent être égalées par aucun de ses contemporains : il ne peut être comparé à peu de gens et il en surclasse de loin la plupart. </i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les années strasbourgeoises avaient été particulièrement fécondes pour Calvin. Et heureuses aussi comme nous l’avons rappelé. Fondatrices en quelques sorte. Il eut le temps d’observer et d’engranger. Il expérimenta par Bucer interposé. Il fut le témoin de ses réformes et des difficultés qu’il rencontrait parfois pour les appliquer. Calvin put se faire une opinion de ce qu’il fallait faire, et de ce qu’il convenait d’éviter. Fort des leçons de sa première et malheureuse expérience genevoise, désormais riche d’un acquis que Bucer et les Strasbourgeois avaient éprouvé. Un sillon s’était creusé. Il annonçait un chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">La liturgie, le chant des psaumes, la diversité des ministères, le convent ecclésiastique et la Haute Ecole étaient autant d’exemples qui inspireront Calvin qui y amena son génie propre. Cela faisait beaucoup. La dette était réelle. Bucer et les siens avaient de leur empreinte marqué Calvin et, partant, inspiré la reforme genevoise. Certes Calvin réussit là où Bucer échoua. Dans l’instauration d’une communauté pourvue d’une discipline sévère, allant jusqu’au ban, à l’excommunication et à la mort. Faut-il vraiment le regretter ?</p>
<p style="text-align: justify;">Les réformateurs de la première génération n’étaient plus là quand se termina l’affaire Servet. On sait que Michel Servet, humaniste espagnol, avait contesté le dogme de la trinité dans un ouvrage, publié à Haguenau en 1531, intitulé <i>Les erreurs de la Trinité</i>. L’ouvrage avait suscité une vive émotion chez les Réformateurs dont Servet se réclamait. Il donnait d’incontestables arguments au clan de papistes qui avaient beau jeu de montrer que la Réformation sapait les fondements de la chrétienté. Il devint un paria parmi le siens et paya, vingt ans plus tard, le 27 octobre 1553 à Genève son entêtement sur le bûcher.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Qu’aurait été l’attitude de Bucer dans cette affaire ? Comment aurait-il réagi à sa justification que Calvin publia en latin et en français en 1554 ? Qui reçut l’assentiment de quelques théologiens importants à Strasbourg. Pierre Martyr Vermigli, théologien réformé qui enseigne à la Haute Ecole et surtout Jean Sturm, le recteur de l’établissement. On ne transige pas avec les blasphémateurs qui persistent dans l’erreur. On ne connaîtra jamais la réponse. Peut-être vaut-il mieux. On n’oublie pas que Bucer fut également préoccupé sinon obsédé par la discipline…</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer n’est pas inconnu pour l’Eglise genevoise. Il figure même dans son panthéon. Théodore de Bèze, qui succéda à Calvin avait retenu Bucer dans son ouvrage Les<i> vrais portraits des hommes en piété et doctrine, </i>paru à Genève en 1581.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Voilà ce qu’il écrivait. Je vous avais lu ce texte lors de notre première causerie, il y a exactement quatre ans, le 11 novembre 2015 :</p>
<p style="text-align: justify;"><i>L’Allemagne se sent, ô Bucer très heureuse/ De t’avoir donné vie : elle s’en vante aussi/ Tes écrits jusqu’aux bouts de ce grand monde ci-/ Portent ton nom, ta gloire et grandeur valeureuse/ Quant au cours de tes ans, l’Allemagne dira/ L’ai chassé malgré moi, ce Bucer que j’amoye/L’Angleterre avouera, je l’ai gardé en joye/ Alors que dans mes bras saufs il se retira/ Son corps dans le tombeau, chez moi, j’ai veu descendre/ D’où vient donc Angleterre( ô forfait inhumain )/ qu’incontinent tu as de la félonne main/ Tiré ce corps de terre et l’as réduit en cendres ? / Je m’abuse, Bucer : estant ainsi purgé/ D’ordure, n’es-tu pas ors au ciel logé ?</i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Plus près de nous, le pasteur réformé Jacques Courvoisier avait estimé en 1933 que « <i>Bucer était le créateur génial de l’église réformée et Calvin le génial praticien</i>. » En 1948, Jean-Daniel Benoit, dans sa biographie de Calvin, prétendait enthousiaste : « <i>cette église des réfugiés, organisée par Calvin sur le type des paroisses strasbourgeoises, est devenue la mère, si l’on peut dire, et le modèle de toute les églises réformées de France (…). Et par là, peut on ajouter, l’influence de Strasbourg s’est fait sentir jusqu’aux extrémité du monde »</i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si aujourd’hui les historiens font preuve de plus de retenue, aucun ne conteste la part déterminante de Martin Bucer, et plus généralement de Strasbourg, dans le destin de Jean Calvin tant sur le plan personnel et théologique que sur celui de l’ecclésiologie.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Bibliographie </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Bernard Cottret, <i>Calvin Biographie</i>, Paris, Editions J.C. Lattès, 1995</p>
<p style="text-align: justify;">Denis Crouzet,<i> Jean Calvin</i>, Paris, Fayard, 1999.</p>
<p style="text-align: justify;">Klaus Ganzer, Bruno Steiner, <i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Basel, Wien, 2002</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i> (Direction Pierre Gisel), PUF, 2006</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Dictionnaire de la Renaissance</i>, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Dictionnaire de la Théologie chrétienne</i>, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551) un réformateur et son temps</i>, (traduit de l’Allemand et préfacé par Matthieu Arnold), PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Europe</i>, catalogue de l’exposition du 500e anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer (1491-1991), Strasbourg-Église Saint-Thomas, 13juillet-19octobre 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Jean Calvin, les années strasbourgeoises (1538-1541)</i>, textes réunis par Matthieu Arnold, Presses Universitaires de Strasbourg, 2010.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Quand Strasbourg accueillait Calvin 1538-1541,</i> BNU, Faculté de Théologie protestante, Presses Universitaires de Strasbourg, 2009.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <i>Bucer avant Bucer</i>, Annuaire de Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 2017, p. 7-15.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <i>La rencontre des deux Martin</i>, Annuaire des Amis de la Bibliothèque humaniste de Sélestat, 2018, p. 10-20.</p>
<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><b>*Gabriel Braeuner, </b>14 novembre 2019, conférence au Foyer Martin Bucer de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Martin Bucer et Martin Luther</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:10:56 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[La rencontre des deux Martin  ( Martin Luther et Martin Bucer) &#160; &#160; Il y a dans la vie des rencontres déterminantes. L’histoire fourmille du merveilleux exemple de ces hasards, qui pour beaucoup n’en sont pas, qui font basculer un &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-martin-luther/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i>La rencontre des deux Martin  ( Martin Luther et Martin Bucer)</i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><img class="size-full wp-image-707" style="caret-color: #000000; color: #000000;" alt="fral039" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/fral039.jpg" width="512" height="512" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a dans la vie des rencontres déterminantes. L’histoire fourmille du merveilleux exemple de ces hasards, qui pour beaucoup n’en sont pas, qui font basculer un destin. Certains ont rencontré Dieu sur le chemin de Damas, par exemple, où au pied d’un pilier de la cathédrale Notre Dame de Paris. Plus prosaïquement, Schweitzer eut la révélation de son destin africain quand il tomba, par hasard (?), sur la revue de la mission évangélique de Paris qui recrutait des missionnaires.</p>
<p style="text-align: justify;">Le récit de ces histoire résonne le plus souvent comme une histoire d’amour, un coup de foudre pour parler franchement. Aussi inattendu qu’irrationnel. Auquel évidement on ne s’attendait pas mais qui transforme fondamentalement et durablement votre vie. Qui vous saisit et vous ébranle profondément. Dont on ne se remet jamais vraiment. Une histoire d’amour quoi ! Pas nécessairement partagée, mais vécue intensément par une partie au moins.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est ce qui arriva, en avril 1518, quand un jeune frère dominicain, âgé de 27 ans, originaire de Sélestat, qui étudiait alors à Heidelberg, rencontra un jeune frère augustin, de sept ans son aîné, originaire d’Eisleben en Saxe, dont on parlait beaucoup depuis quelques mois. Depuis que celui-ci avait diffusé à partir de Wittenberg 95 thèses contre les indulgences qui faisaient quelque bruit dans l’Empire germanique, mais pas au point, du moins pas encore, pour faire vaciller les fondements d’une institution aussi solide, en apparence, que l’Église romaine, installée dans sa puissance et sa richesse, ses manquements et ses turpitudes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce Luther qui était-il, d’où venait-il ? Quel vent, bon ou mauvais, l’avait conduit  dans la ville universitaire, depuis 1386, de Heidelberg ? Que diable &#8211; lui qui le craignait &#8211; était-il venu faire dans cette galère ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Luther avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;histoire de Martin Luther commence à nous être familière. Le 500e anniversaire de la publication de ses thèses contre les indulgences a suscité livres et articles en quantité. Et même un Opéra en Alsace. De nombreuses rééditions également. Il valait mieux en être, voilà un anniversaire que personne ne voulait rater. Tous s’y sont mis avec un parfait esprit oecunémique qui aurait certainement surpris Luther en premier.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’esprit le moins religieux n’ignore plus rien de la vie de Luther et de ses tourments spirituels. Le cinéma comme la bande dessinée ont imprimé dans notre imaginaire quelques représentations fortes dont nous avons du mal à nous débarrasser. Qui n’a entendu parler de cette fameuse nuit d’angoisse de juillet 1505 quand, en route vers Erfurt, il fut surpris puis submergé par un orage d’une telle violence qu’il crut sa dernière heure venue. S’il s’en réchappait, il se ferait moine. Quinze jours plus tard, à la surprise de ses parents et de son père notamment, il entrait au couvent des augustins d’Erfurt comme novice. Il avait tenu parole !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Petit retour en arrière, Martin s’appelait alors Luder et il était né le 10 novembre  1483 à Eisleben, ville nouvelle en Thuringe, fondée par le comte Albrecht IV. D’origine paysanne, son père est un entrepreneur minier qui a fini par acquérir une certaine aisance, un statut social convenable et respecté et quelques ambitions pour son fils Martin notamment. Le duché de Saxe est un pays minier dont d’exploitation du minerai de fer est entrain de contribuer au développement et à l’enrichissement de toute une région. Qui n’a entendu parler des Monts métallifères de Saxe ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Son père aurait aimé qu’il embrassât une lucrative carrière juridique, Il devint moine augustin à l’automne 1506. Toujours inquiet, en proie à des questions essentielles dont celle d’abord de son propre salut. Il est ordonné prêtre le 3 avril 1507. Le vicaire général de son ordre, Johannes von Staupitz, le remarque, le conseille et l’oriente vers des études de théologie. Dès le semestre de l’hiver 1508, Luther étudie à la jeune université de Wittenberg. Il a la confiance de son supérieur qui lui confie quelques conférences sur la philosophie morale. Il l’enverra également à Rome, en 1510, avec un de ses confrères. Le choc est violent. Luther est le témoin sidéré de la déchéance de l’Église, mondaine et concupiscente qui semble avoir totalement tourné le dos à sa mission première. Cette escapade romaine l’a durablement  ébranlé.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il n’en continue pas moins une carrière monastique et universitaire. En 1511, il s’installe au couvent de Wittenberg et reprend la chaire de théologie occupée jusque là par Johannes von Staupitz. Il y obtiendra son chapeau de docteur en théologie, l’année suivante, le 19 octobre 1512.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Wittenberg est aujourd’hui connue dans le monde. Située sur le bords de l’Elbe, elle porte le nom de <i>Lutherstadt-Wittenberg</i>. Elle n’est pas bien grande, un peu plus du double de la population de Sélestat, mais sa réputation est faite pour l’éternité. A l’époque, elle était minuscule. A peine 2000 habitants, la plus petite ville de Saxe-Thuringe avec Meissen. Même Eisleben, la ville natale de Luther est deux fois plus grande. C’est Halle, la ville importante du secteur avec ses 10 000 habitants, ses quatre églises paroissiales, sa dizaine de couvents, ses nombreuses institutions religieuses et sa très récente collégiale qui porte belle comme si elle était une cathédrale.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Wittenberg, c’est autre chose. Ce n’est plus la misère, loin de là. Comme toutes les villes de la région, elle bénéficie, elle aussi, de l’essor économique lié aux mines. Mais tout cela est bien embryonnaire. Elle est une petite ville en devenir où les chantiers sont nombreux. Quand Luther s’y installa venant d’Erfurt, un centre urbain important, il changeait de monde et de dimension.  Son univers donnait l’impression de rétrécir. Ne s’y sentait-il pas in t<i>ermino civilitatis</i>, au confins de la civilisation ? La chance de la petite cité, ce fut l’active présence de l’électeur de Saxe Frédéric le sage qui avait fait le choix de Wittenberg comme lieu de résidence car elle était située au centre de ses fiefs électoraux. Il nourrit pour elle quelques beaux projets pour transformer le bourg en authentique cité urbaine : un château, une université et la collégiale de tous les saints. Et des fortifications dignes d’une vrai ville, avec ses bastions, ravelins et douves.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’université, elle aussi, est en pleine construction. Le très engagé Frédéric la souhaite d’avant garde, porteuse du message humaniste. Elle n’a pas de passé, elle est une page blanche sur laquelle peuvent s’écrire d’inédites et audacieuses pages. Tout est encore permis. Elle n’est en rien prisonnière d’habitudes anciennes qui paralysent de traditions scolastiques qui encombrent. Tout au plus doit elle rapidement gagner en notoriété car la concurrence est rude entre les cités.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les villes du sud sont autrement cotées que celle du centre et de l’est. «  Quand, écrit l’historien de Luther Heinz Schilling , des voyageurs d’autres pays, comme l’humaniste Enea Silvio Piccolomini, devenu pape en 1458 sous le nom de Pie II, louaient des villes allemandes, ils avaient en tête les nombreuses  villes impériales du Sud, grandes et riches, et non pas les petites ville de l’Est  qui devaient plutôt ressembler avec leurs petites maisons à toits de paille et à colombages, à de gros villages- surtout aux yeux d’un Italien. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;université, disions nous, est toute neuve. Elle date de 1502. Les quatre facultés classiques la constituent : Théologie, droit, médecine et arts (les sciences humaines d’aujourd’hui. Elle n’est pas dépourvue de moyens avec ses 44 postes d’enseignants en 1513 qui attirent d’emblée environ 400 étudiants. Jeune donc, prometteuse assurément, l’université doit encore convaincre. Elle n’est et, pour cause, de loin pas l’Université la plus prestigieuse du Saint-Empire. En 1506, un riche wurtembergeois avait refusé d’y prendre ses grades. Son doctorat ne vaudrait rien , ajoutant : « la Saxe , c’est le bout du monde civilisé.»</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Retour à Luther. c’est un esprit brillant et surtout travailleur, Luther connaît au printemps 1513 une expérience personnelle et fondatrice, appelée le <i>Turmerlebnis,</i> en référence à la chambre où il étudiait, située dans une tour du <i>Schwarzen Kloster</i> de Wittenberg. Cette nuit-là, il préparait son cours avec soin comme il le faisait régulièrement. Méditant l’Épître aux Romains, il buttait sur les mots de Juste et de Justice. Toujours aussi inquiet, il s’interrogeait, une fois encore, sur le jugement dernier, se demandant s’il était capable de se présenter, lui l’indigne pécheur, devant l’Eternel. Il se souvint alors du verset de l’Épitre aux Romains ( 1, 17) : <i>Car en lui la justice de Dieu se révèle de la foi à la foi, comme il est écrit : le juste vivra de sa foi.</i> Subitement, il lui devint évident que la bonté de Dieu réside dans le fait que le Christ seul nous justifie et nous sauve. Ce ne sont pas nos actes, fussent-ils bons, qui nous préserveront des flammes de l’enfer mais uniquement notre foi en la miséricorde de Dieu. Martin était devenu Luther ! Nous étions pourtant à quatre ans du fameux épisode des 95 thèses de 1517.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Toujours scrupuleux et curieux, Luther mûrit au sein d’une vie monastique qui l’épanouit intellectuellement contrairement à ce qu’il dira plus tard. A Wittenberg, il s’imprègne de la Bible- notamment des psaumes que la tradition chrétienne mettait dans la bouche du Christ &#8211; et des écrits de saint Augustin. Il commente l’épître de l’apôtre Paul aux membres de l’Eglise de Rome, celle aux Hébreux, qu’on attribuait alors encore à Paul, et aux Galates . En fait, il donne des cours sur les livres bibliques prenant ses distances avec la théologie scolastique. Aux cours, il ajoute la dispute théologique, autre cadre universitaire traditionnel. Il les préside. L&rsquo;une porte sur les forces et la volonté de l’homme sans la grâce, en 1516, l’autre sur la théologie scolastique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il prêche aussi. La prédication est son mode d’expression durable, véritable exercice de catéchèse, où il peut laisser libre cours à sa réflexion et à ses critiques. Sa vision de Dieu se précise. Inutile de se concilier Dieu par des mortifications et, pour utiliser une métaphore sportive, des performances religieuses, il faut faire uniquement confiance au salut qu’il offre par la pure grâce, autrement dit comment acquérir pour soi-même l’assurance d’un au-delà caractérisé par la félicité plutôt que par le jugement rigoureux de Dieu ?</p>
<p style="text-align: justify;">Se référant à Augustin, il souligne l’incapacité de la volonté humaine à coopérer au salut.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Raison de plus pour protester contre la prédication de Johannes Tetzel, frère dominicain qui prêche dans le diocèse du cardinal Albert de Brandebourg et qui fait peur aux gens en leur brossant un tableau inquiétant du purgatoire pour mieux les posséder. Ne leur propose-t-il pas d’abréger leur tourment par l’acquisition contre argent des fameuses indulgences qui les soulageront  comme ils soulageront les âmes des ancêtres, parents ou proches qui les ont précédés dans la tombe, partiellement ou totalement selon l’effort financier consenti. On lui prête ces paroles fortes destinées à impressionner les âmes crédules :</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><i>Sobald der Gülden im Becken klingt im huy die Seel im Himmel springt </i> que l’on peut traduire ainsi : <i>Sitôt que sonne votre obole, Du feu brûlant l&rsquo;âme s&rsquo;envole</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce n’est pas cela l’enseignement du Christ. Luther estime de son devoir de réagir et rédige 95 thèses destinées à susciter un débat entre théologiens et, pour l’immédiat, à alerter le cardinal archevêque de Mayence, Albert de Brandebourg, pour le compte duquel prêche Tetzel.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Arrêtons nous un instant à l’histoire de cet affichage  réalité historique ou tradition, voire légende où l’on voit, un Luther passablement remonté, le marteau à la main, placarder sur la porte de la <i>Schlosskirche</i> un ou des placards relatifs aux indulgences.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Qu’en fut il vraiment ? La source de ce placardarge est à attribuer à Melanchthon qui, au lendemain de la mort de Luther, rédige en 1546 une courte biographie en introduction au deuxième tome des oeuvres latines de Luther. Presque trente ans se sont déroulés depuis l’affichage auquel Melanchton n’avait pas assisté.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En 2007, le débat est rallumé quand on trouve une note de Georges Rörer, un autre collaborateur de Luther, dans un exemplaire du Nouveau Testament  publié à Wittenberg en 1540. Qu&rsquo;y lit-on ?<i> L’an du Seigneur 1517, la veille de la Toussaint, les thèses sur les indulgences ont été placardées aux portes des églises par le Docteur Luther</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La note de Rörer a le mérite d’être datée du vivant de Luther, mais Rörer pas davantage que Melanchthon ne fut un témoin direct de la scène. On notera cependant que l’ affichage est étendu cette fois-ci à l’ensemble des églises de Wittenberg.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;affichage des débats universitaires est en réalité une pratique traditionnelle.  Il faut bien faire un peu de publicité. C’est en général un appariteur de l’université qui s’y colle et c’est probablement ce qui advint avec l’affichage de Luther. La pratique est usuelle. En 1517, six mois avant Luther, son collègue Carlstadt avait affiché 151 thèses pour une <i>disputatio</i> ainsi qu’il l’indique dans une lettre. Ajoutons pour être tout à fait complet que les statuts de l’Université de Wittenberg prescrivaient pour les <i>disputationes</i> de faire connaître les thèses à plusieurs endroits de la ville, aux portes des  églises.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Lisons le préambule des thèses de Luther pour nous assurer de l’exemplarité d’un comportement qui n’est rien d’autre que d’usage et de tradition : <i>Par amour pour la vérité et dans le but de préciser les thèses suivantes seront soutenues à Wittenberg, sous la présidence du révérend père Martin Luther, ermite augustin, maître ès art, docteur et lecteur de la sainte théologie. Celui-ci prie ceux qui étant absents ne pourraient discuter avec lui, de vouloir bien le faire par lettre. Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. Amen</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Comme Carlstadt, il a dans un premier temps convié au débat ceux qui se trouvaient à Wittenberg et par lettre quelques théologiens des environs  comme Johannes Lang. il a également envoyé ses thèses à l’évêque de Brandebourg dont il dépendait : Jérôme Schulz. Albert de Brandebourg refusa de répondre « au fils indigne » mais envoya les thèses à Rome en décembre 1517. Il les avait découverts tardivement, en déplacement à Aschaffenbourg au momentde l’envoi.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En résumé, l’affichage des thèses n’est ni un acte révolutionnaire ni une provocation mais un acte universitaire courant en matière de communication.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais c’est aussi le début de quelque chose de plus important, l’acte d’un homme libre qui, à partir de novembre 1517, va changer de patronyme. il utilisera pendant quelque temps le nom grec <i>Eleutheros, </i>soit l’homme libre, libéré ou libérateur puis revint à un patronyme plus conforme à son identité, déplaçant le <i>TH</i> central du mot grec sur son nom de famille : Luder devient Luther.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Une fois les thèses de Luther transmises à Rome la curie va instruire un procès  en hérésie contre lui sans lui répondre sur le fond. Protégé par l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage, Luther évite de faire le voyage à Rome, pour y être entendu et probablement condamné. Il sera interrogé à plusieurs reprises, en 1518, sur le sol allemand.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En avril 1518, c’est chez les Augustins de Heidelberg, c’est à dire devant les gens de son propre ordre que Luther est invité à s’exprimer et à expliquer sa position. Cette rencontre, qui n’est qu’une étape parmi d’autres, retient notre attention. C’est là que Martin Bucer, le rencontre pour la première fois. Dès le mois de février 1518, le pape Léon X avait fait valoir à Gabriel Venetus, futur général de l’ordre des Augustins érémites, la nécessité de ramener Luther dans le droit chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Un chapitre devait se tenir à Heidelberg pour élire un nouveau vicaire général en remplacement de Johann von Staupitz. Luther, vicaire de district de la congrégation de Saxe, se devait d’être présent, son mandat également arrivait à expiration. Staupitz le pria d’y exposer ses positions théologiques pour clarifier les choses au sein d’un ordre qui n’avait aucune envie de voir un de  ses membre traduit en procès à Rome. Luther demeura à Heidelberg du 21 avril au 1er mai 1518. La dispute académique eut lieu le 26 avril 1518 dans le bâtiment de la Faculté des Arts, non loin du couvent des Augustins. La majeure partie des auditeurs étaient des moines augustins, des professeurs et des étudiants de l’université locale étaient également présents, de même que des habitants de la ville et quelques jeunes théologiens, promis à un bel avenir au sein du camp évangélique : Johannes Brenz, futur réformateur du Wurtemberg, Martin Brecht qui officiera à Ulm, Theobald Billican et Martin Bucer, futur réformateur strasbourgeois dont l’influence s’étendit, on le sait, dans toute l’Allemagne du Sud.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce ne furent pas les indulgences qu’il stigmatisa à Heidelberg mais la théologie scolastique en défendant les 40 thèses qu’il avait rédigées pour l’étudiant Leonard Bayer qui l’avait accompagné à Heidelberg. 28 d’entre elles étaient des thèses de théologie, 12 autres des thèses de philosophie. Ces dernières règlent son compte à Aristote et à la philosophie scolastique, se plaçant ainsi dans la tradition humaniste représentée à l’université de Heidelberg. Les thèses philosophiques sont plus novatrices. On y trouve déjà les éléments de la théologie luthérienne : la vanité des oeuvres humaines par opposition aux oeuvres de Dieu ; la fausse sécurité suscitée par les oeuvres des hommes ;  le rejet du libre arbitre : l’homme par sa seule volonté ne peut pas collaborer  à son salut ; la théologie de la croix plutôt que celle de la gloire : « il n’est pas suffisant ni profitable à personne de connaitre Dieu dans sa gloire et dans sa majesté s’il ne le connait pas aussi dans dans l’humilité  et l’ignominie de la Croix ». A coté de la croix et de l’humilité monastique, Luther insiste sur la foi, pur don de Dieu : «  Celui-là n’est pas juste qui oeuvre beaucoup , mais plutôt celui qui, sans oeuvre croit beaucoup au Christ ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Inutile de dire que Luther conquit son public. Il s’est adapté à son auditoire. Il se rend bien compte que sa théologie apparaît aux docteurs de Heidelberg «  comme quelque chose d’étranger ». Ses anciens maîtres d’Erfurt ne le reconnaissent plus. Il sont largués. «Mais, ainsi que l’écrit Luther à son ami Spalatin, les étudiants et toute la jeunesse pensent autrement et j’ai l’espoir insigne que, de même que le Christ s’est tourné vers les païens alors que les Juifs le rejetaient, de même sa véritable théologie, rejetée par les vieux    docteurs obstinés, se tournera vers la jeunesse. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Au milieu de cette jeunesse voici Bucer. Ce Bucer qu’avait-il fait jusque là ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Bucer avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous souvenons de sa jeunesse pauvre et studieuse. Né le 11 novembre 1491 à Sélestat dans une famille de tonneliers qui a du mal à joindre les deux bouts. Élevé par un grand-père pour le moins aimant après que les parents de Martin eussent émigré à Strasbourg pour y gagner plus confortablement leur vie. Autrement dit, abandonné ou presque. On pense qu’il suivit les cours de l’école latine où Beatus Rhenanus, son aîné de 6 ans, l’avait précédé. Mais on le suppute plus qu’on ne le prouve. Nous n’avons aucune trace historique ou écrite du passage du jeune Martin dans la prestigieuse école alors dirigée par Crato Hoffmann puis par Jérome Gebwiller qui remplace ce dernier en 1501. Nous savons cependant que sur l’initiative probable de son grand-père, il entra dans le couvent des dominicains de Sélestat en 1506-1507.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce dernier au milieu de la constellation des couvents de l’ordre des frères prêcheurs en Alsace depuis le début de l’aventure des ordres mendiants, possède encore quelques solides atouts. Fondé en 1282 dans notre ville, Il s’est réorganisé au début du XVIe siècle, adoptant, non sans mal et tardivement, en 1507, la réforme de la stricte observance. Il a conservé une réputation solide et a été dirigé épisodiquement par des prieurs qui ont fait carrière.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On s’accorde à dire que le couvent de Sélestat, possédait une bibliothèque bien fournie, suffisamment riche, pour permettre à un jeune avide de connaissance de nourrir sa curiosité. Le jeune Martin, en tout cas, s’y enrichit considérablement. Y a-t-il découvert les écrits d’Érasme de Rotterdam dont on parle beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur des couvents, dont on sait l’ardeur de vouloir réconcilier les belles lettres et la théologie, dont les <i>Adages </i>– ces commentaires de proverbes d’auteurs anciens — se répandent, dont <i>l’Éloge de la folie</i>, publiée en 1511 à Strasbourg, chez l’imprimeur Mathias Schurer, originaire de Sélestat, connaît un succès fracassant et inquiétant, inquiétant parce que cet objet littéraire non identifié interpelle, déclenchant des réactions indignées des gens d’Église, de l’université de Louvain et de Paris et de quelques moines espagnols : Une satire de toutes les folies humaines, un joyeux exercice de style caustique et piquant où la folie s’exprime à la première personne, une déclaration lyrique exaltant la folie de la croix. De quoi quelque peu secouer les consciences spirituelles endormies.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On ne sait pas si Bucer fut heureux à Sélestat au sein du couvent des frères prêcheurs. Il n’a pas dû passer inaperçu. Ses supérieurs l’ont remarqué et .semblent nourrir quelques grands desseins pour lui. À l’automne 1507, il est ordonné acolyte au couvent de Strasbourg, puis diacre, au même endroit, trois années plus tard. Le premier grade permet l’accès aux études de théologie. A-t-il été remarqué, montrant des dispositions réelles pour les études théologiques dont, à l’intérieur des couvents des dominicains, on sait qu’elles sont réservées aux futurs professeurs ? Aurions-nous là les ingrédients d’une carrière toute tracée, un cursus dominicain où les études sont nécessaires et solides depuis que Dominique les fonda en 1216 pour défendre la vraie foi et extirper l’hérésie ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Ordonné prêtre à Mayence en 1516, le voilà envoyé en janvier 1517 à la Haute École de Heidelberg qui conférait le titre de docteur aux membres de l’ordre, leur permettant ainsi, grâce à cette habilitation, d’enseigner dans les facultés de théologie. La voie de frère Martin est sur de solides rails. Il a 26 ans. À Heidelberg, il n’est pas dépaysé. Le couvent n’est pas tout à fait ce lieu de réaction et de conservatisme qu’il accabla, une fois qu’il l’eût quitté. La maison est plutôt accueillante à l’humanisme chrétien. On y serait plutôt favorable aux thèses d’Érasme et à ses émules. Bucer continue de profiter du riche enseignement prodigué par les frères. En bon humaniste, ardent partisan du retour aux sources, il se perfectionne en grec et en hébreu. Il explique à ses jeunes confrères étudiants les psaumes, le théologien scolastique du XIe siècle Pierre Lombard mais aussi Érasme, et se prépare lentement et sûrement à une carrière féconde de professeur d’exégèse et d’édition de commentaires bibliques.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La bibliothèque personnelle de Bucer d’après l’inventaire que nous en connaissons, daté de 1518, est parfaitement équilibrée entre ouvrages théologiques qui se rattachent à la grande tradition thomiste de l’ordre, et une autre bonne moitié d’ouvrages de rhétorique, d’histoire, de grammaire et de poésie, d’essence indubitablement humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">« Grâce à ses lectures étendues, écrit Jean Rott qui publia une partie de sa correspondance, à son excellente mémoire, à sa performance dialectique et à sa rapidité de réplique, il acquit dans les disputes religieuses, une aisance qui fit de lui un protagoniste tout désigné pour les débats et colloques des années à venir. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>L’incroyable rencontre </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Et voilà qu’à Heidelberg, il rencontre les 26 et 27 avril 1518, l’autre Martin, Luther ! Il assiste à la fameuse dispute dite de Heidelberg, où le frère augustin, Martin Luther, est invité à présenter au couvent local des augustins sa position, après son fameux coup d’éclat du 31 octobre 1517.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Dès le 1<sup>er</sup> mai, Bucer rend compte, avec enthousiasme à son ami Beatus Rhenanus de la dispute et de sa rencontre. Il connaît à peine Luther et le voilà conquis. Il a dîné avec lui. Il est subjugué. Il vante ainsi sa supériorité sur les contradicteurs de la dispute : « Ils avaient beau s’efforcer de le désarçonner avec leurs subtiles arguties, ils n’arrivaient pas à le faire reculer d’un pouce. Il répond avec une grâce étonnante, il écoute son adversaire avec une patience incomparable, il saisit et dénoue les nœuds des objections avec une subtilité toute paulinienne – pas du tout à la manière de Duns Scot — et par ses réponses courtes, fondées et exclusivement puisées au trésor des Saintes Écritures, il suscite l’admiration de tous, ou presque. »</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer commente les 28 thèses présentées par Martin Luther et prend position sur les 13 premières. Ce sont les thèses théologiques, plus que les thèses philosophiques qui sont une critique de l’aristotélisme qui retiennent son attention. Les thèses 1 et 25 constituent toute la base de l’argumentaire luthérien. La fondation de la théologie réformée est posée : ce ne sont pas les oeuvres qui justifient le croyant mais Dieu qui le justifie par la foi si l’homme place toute sa confiance sur le seul Christ :<i> Nicht der ist gerecht der vie tut, sonder wer ohne tun , viel an Christus glaubt.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Bucer adhère à l’essentiel des thèses de Luther, mais y apporte cependant quelques nuances. Certes la foi seule précède et l’emporte sur les actes mais la bonne attitude du chrétien importe aussi, ne découle-t-elle pas de la foi ? Bien sûr que nous sommes indignes de nous présenter devant Dieu et que nous somme pécheurs devant la loi de Dieu, mais le Christ nous donne les moyens d’affronter celle ci par l’Esprit saint. L’énergie en Christ c’est l’Esprit saint qui nous la donne.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer pour impressionné qu’il soit, n’est plus tout à fait au début de son cheminement spirituel. Érasme et Thomas d’Aquin ont également contribué à sa formation intellectuelle et spirituelle. Il n’en est plus à la page blanche où tout peut s’imprimer encore.</p>
<p style="text-align: justify;">Au moins autant que ses idées, c’est la personnalité de Luther qui le fascine. Il voit bien la différence entre ce dernier et Érasme, son modèle jusque-là.  Luther est plus radical voire révolutionnaire qu’Érasme. Plus direct, il ne se contente pas d’insinuer mais il affirme et assène ses vérités. Pour le reste, au moment de la rencontre de Heidelberg, il voit surtout ce qui les rapproche ou qu’ils partagent : l’importance de la Bible, la références aux Pères de l’Église,  la figure centrale du Christ, la Foi et la vie en découlant.</p>
<p style="text-align: justify;">Luther, qui avait probablement été méfiant vis-à-vis d’un représentant d’un ordre qui continuait à être celui des inquisiteurs, ne fut pas insensible à cette rencontre. Dans une lettre à son ami Spalatin, conseiller du duc de Saxe Frédéric le Sage, il en parle ainsi : « C’est sans doute le seul moine sincère de son ordre, un jeune homme qui promet beaucoup. Il m’a accueilli à Heidelberg avec un cœur avide et pur et nous avons pu en parler ensemble. Il est digne d’amour et de fidélité , et aussi d’espoir. »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Destins croisés</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure,  Bucer est encore dominicain, convaincu &#8211; il n’est pas le seul ;- que l’église pouvait être réformée de l’intérieur en revenant à la Bible, aux pères de l’Église, tout en s’appuyant sur l’illustre Thomas d’Aquin, qui fut dominicain avant lui, Érasme qu’il continue de vénérer et qu’il veut même rencontrer à Louvain et Luther pour qui il s’est pris d’une passion intellectuelle et spirituelle subite. Un coup de foudre !</p>
<p style="text-align: justify;">En mai 1520, le chapitre provincial de Francfort-sur-le-Main le confirme comme <i>magister studentium</i> à Heidelberg. C’est une promotion assurément méritée. On n’a rien à lui reprocher. La preuve, on le promeut. La porte du doctorat en théologie lui est ouverte. Mais le monde de l’Eglise est en train de changer. Bucer a eu le temps de s’en apercevoir. Il a voyagé à Francfort en 1518, à Bâle en 1519. On le retrouve plusieurs fois à Spire en 1520, à Francfort et à Strasbourg également. Les écrits de Luther se sont répandus dans les imprimeries de la région, à Strasbourg, notamment, où huit d’entre eux sont imprimés en 1518 et une vingtaine en 1520.</p>
<p style="text-align: justify;">Revenons à Luther. la question des indulgences s’est quelque peu déplacée. C’est l’autorité au sein de l’église qui devient le principal enjeu entre ses partisans et adversaires. Le 12 octobre 1518, le cardinal Cajetan le rencontre à Augsbourg en marge de la diète d’Empire et lui ordonne de se rétracter. Luther refuse puisqu’il ne s’est écarté ni de l’Écriture ni des Pères de l’Eglise et que la vérité est maîtresse même du pape.</p>
<p style="text-align: justify;">Les divergences sont de plus en plus nombreuses. En 1519, alors que Charles Quint est devenu empereur, a lieu la dispute de Leipzig où Luther s’oppose à Jean Eck, autre théologien fidèle à Rome. Luther affirme que le pape et les conciles peuvent se tromper. Selon lui l’Eglise n’a pas besoin d’un chef terrestre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Les bornes, tant est qu’elles existent, semblent être franchies. Tandis que son procès d’hérésie suit son cours, les Facultés de Théologie de Cologne et de Louvain condamnent comme hérétiques les affirmations tirées de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Les trois grands traités de Luther de 1520 n’arrangent guère les choses. ( <i>A la noblesse chrétienne, La papauté de Rome, Prélude à la captivité babylonienne de l’Eglise). </i>Luther y critique la distinction entre clercs et laïcs, les prétentions terrestres de la papauté et la conception traditionnelle des sept sacrements.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa lettre dédicace à la <i>Liberté du chrétien </i>(octobre 1520), on peut lire ces fortes paroles : « Léon, tu te trouves là comme un agneau au milieu des loups, comme Daniel au milieu des lions et comme Ézechiel, tu as ta demeure parmi les scorpions. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le 15 juin 1520n la bulle <i>Exsurge Domine </i>condamne 41 affirmations tirées de ses écrits et lui donne 60 jours pour se rétracter sous peine d’excommunication. Lorsqu’à l’automne, il apprend la nouvelle, il prend la plume contre « la bulle exécrable du pape »  et demande la réunion d’un concile libre contre le pape Léon X.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 3 janvier 1521, la bulle <i>Decet Romanum Pontificem </i>l’excommunie avec ses partisans.</p>
<p style="text-align: justify;">Les 17 et 18 avril 1521, il est entendu à la diète de Worms en présence de l’empereur. On lui demande une dernière fois de se rétracter en révoquant le contenu de ses doctrines et livres. Il refuse, une fois encore. Il faudrait le convaincre par l’Écriture et par d’évidentes raisons, sa conscience, proclame-t-il est captive de la parole de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 26 mai 1521, l’Edit de Worms le met au ban de l’Empire et ordonne la  destruction de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais Frédéric le sage l’a déjà mis à l’abri à la Wartburg.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à Bucer, cette année 1521 aura elle aussi été déterminante. Il est  relevé de ses voeux monastiques en avril 1521. Il rejoint, après quelques péripéties, l’Ebernburg, le château fort de Franz von Sickingen, qui abrite déjà le chevalier Ulrich von Hutten qui l’avait décrit comme « une auberge de justice » et Johannes Oecolampade, le futur réformateur bâlois, dont, bien plus tard, Bucer épousa la veuve Vibrandis Rosenblatt.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous sont en rupture de ban et de plus en plus acquis aux idées de Luther. Ils s’inquiètent même pour sa personne et craignent que sa convocation à la diète de Worms ne le jette dans la gueule du loup. Ceux de l’Ebernburg sont prêts à l’accueillir et envoient Bucer pour l’intercepter. Bucer le rencontre à Oppenheim, tente de le convaincre mais échoue. Luther va poursuivre sa route, et en homme libre se défendre envers et contre tous.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer est plus que jamais martinien. En 1520, quand Luther publie son manifeste à la noblesse allemande, il écrit, enthousiaste à Georges Spalatin :  Ô divin sauveur, c’est la quintessence de la piété ! il n’y a pas un seul mot  contre lequel je trouverai un argument dans la Bible. Au contraire, cet écrit me renforce dans les convictions que j’avais déjà : cet homme est, sans aucun doute , vivifié par l’esprit du Christ et irrésistiblement poussé par lui ».</p>
<p style="text-align: justify;">On sait que Bucer lui resta fidèle jusqu’au bout. Malgré les vicissitudes qui accompagnèrent l’édification du protestantisme allemand, malgré les humeurs et les emportements de Luther. Quand se déchaînèrent quelques vives critiques  contre l’ancien moine Augustin après sa mort, le 18 février 1546, c’est encore Bucer qui monta au créneau, écrivant : « Je sais que beaucoup de personnes haïssent Luther. Et pourtant il est sûr que Dieu l’a beaucoup aimé et qu’il ne nous a pas donné pour L’Évangile d’instrument plus saint et plus efficace que lui. Luther avait des défauts, de grands défauts même. Mais Dieu les a acceptés et pris à son service, lui donnant plus qu’à aucun autre mortel un esprit puissant et une force divine pour annoncer son fils et vaincre l’Antéchrist. Celui que Dieu a pleinement accepté et attiré à lui, celui qui a lutté contre le mal comme personne d’autre, comment moi, pauvre serviteur, misérable pécheur dont le zèle pour la justice est si faible, comment pourrais-je le rejeter et le réprouver pour des défauts qu’il ne faut certes pas louer, mais n’avons nous pas l’habitude d’exiger l’indulgence pour nos propres défauts qui sont bien plus graves ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Cet hommage sincère à l’oeuvre de Luther prend une résonance particulière dans cette année de célébration et de commémoration. Elle ne fait pas de Luther un saint, elle nous rappelle qu’il fut un homme de son temps, elle nous invite aussi à le considérer comme un homme pour notre temps . Tout comme  Bucer d’ailleurs. Tant du point de vue confessionnel qu’en dehors. Luther a trouvé dans l’histoire une place importante. La confessionnalisation et le territorialisme du christianisme occidental sont une donnée toujours actuelle.   Vatican II a montré ce que Luther a pu amener au catholicisme. Luther serait -il un maître commun pour toutes les Eglises ? Le dialogue luthériens -catholiques aboutissait en 1983 au document commun <i>Martin Luther, témoin de Jésus-Christ.</i> Il nous apprenait «qu’il nous est possible aujourd’hui d’apprendre ensemble chez Luther». En autres, par son témoignage rendu au message biblique de la justice gratuite et libératrice de Dieu, la priorité de la parole de Dieu dans la vie, dans l’enseignement et le service de l’église, la grâce comme relation personnelle de l’homme à Dieu, l’exhortation à l’Église à se laisser constamment réformer par la parole de Dieu…</p>
<p style="text-align: justify;"> Quant aux thèmes plus généraux, non strictement confessionnels portés par Luther et Bucer reconnaissons que la liberté de l’homme, l’esprit critique, l’effort de discernement, le refus de sacraliser la réalité du monde, le rôle de l’éducation, l’esprit de concorde, la tolérance, la recherche du dialogue, l’engagement social, l’engagement quotidien sont des préoccupations plus que jamais actuelles !</p>
<p style="text-align: justify;"> Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. C’est ce qui advint !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Pour en savoir plus :</i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551), Un réformateur et son temps</i>, Strasbourg, PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">Hartmut Joisten, <i>Martin Bucer, un réformateur européen</i>, Strasbourg, Librairie Oberlin, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Eur</i>ope, catalogue d’exposition à l’occasion du 500<sup>e</sup> anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer 1491-1991. Strasbourg, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Herder, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i>, sous la direction de Pierre Gisel Puf, 1995, 2006.</p>
<p style="text-align: justify;">Heinz Schilling,<i> Luther</i>, Paris, Salvator, 2014</p>
<p style="text-align: justify;">Marc Lienhard, <i>Luther</i>, Genève, Labor et Fides, 2016</p>
<p style="text-align: justify;">Matthieu Arnold, <i>Luther</i>, Paris, Fayard, 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Le vent de la Réforme, Luther 1517</i>, Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Olivier Jouvray, Fillipo Cenni, Mathieu Arnold ( conseiller historique) <i>Luther</i>, Bande dessinée, Glénat, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Opéra <i>Luther ou le mendiant de la grâce</i>, livret Gabriel Schoettel, musique Jean Jacques Werner, Strasbourg, automne 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, conférence au Foyer protestant Martin Bucer de  Sélestat, octobre 2017</strong></em></p>
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		<title>L&#8217;Humanisme alsacien des XVe et XVIe s.  en question(s</title>
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		<pubDate>Wed, 01 Apr 2020 09:21:05 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[ L’Humanisme en question(s) 1. D’où vient le nom d’humanisme ? De création récente, Il a été introduit en 1808 par le philosophe allemand Friedrich Emmanuel Niethammer (1766-1848) pour désigner le mouvement de rénovation des lettres et de la pensée des XVe &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/701/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><b><i> L’Humanisme en question(s)</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i><a href="http://www.histoires-alsace.com/lhumanisme-alsacien-des-xve-et-xvie-siecles-en-questions/unnamed/" rel="attachment wp-att-696"><img class="alignleft size-full wp-image-696" alt="unnamed" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/unnamed.png" width="300" height="300" /></a></i></b></p>
<p style="text-align: justify;">1. <b><i>D’où vient le nom d’humanisme ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">De création récente, Il a été introduit en 1808 par le philosophe allemand Friedrich Emmanuel Niethammer (1766-1848) pour désigner le mouvement de rénovation des lettres et de la pensée des XVe et XVIe siècles s’appuyant sur l’étude des textes anciens. À noter que <i>l’humanitas</i> chez les Romains désignait les disciplines intellectuelles à effet civilisateur, dont notamment, la poésie et la philosophie. Nous connaissons tous l’expression « <i>faire ses humanités </i>», autrement dit des études classiques qui se distinguent des études scientifiques et techniques. Dernière observation : le terme <i>umanista</i> désignait au Moyen Âge, dans le jargon des étudiants, des professeurs de grammaire quelque peu pédants sinon cuistres.</p>
<p style="text-align: justify;"> 2. <b><i>De quel humanisme parle-t-on ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> L’humanisme des XVe et XVIe siècle, en Alsace comme dans le reste de l’Europe est un humanisme chrétien. Difficile d’imaginer qu’il en soit autrement. Si l’homme y tient une place centrale, cet homme ne s’est pas émancipé de Dieu à la différence de l’humanisme moderne et contemporain. La langue allemande, plus précise en l’occurrence que la nôtre, parle naturellement de <i>Renaissance-Humanismus</i>, ce qui situe aisément ce mouvement dans le temps. Cet humanisme est un humanisme européen. Parti des universités italiennes dès le XVe siècle, il a rapidement conquis l’Europe et connaît son apogée à la <i>Jahrhundertwende</i> et la première moitié du XVIe siècle. La caractéristique essentielle de l’humanisme européen est un retour aux sources antiques et notamment aux textes grecs et latins qui servirent de modèle de pensée, d’écriture et de vie. L’Italien Pétrarque (1304-1374) en fut l’inspirateur.</p>
<p style="text-align: justify;"> 3. <b><i>Quelle est sa définition la plus commune ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> C’est à la fois un mouvement culturel et un métier ou une discipline scientifique.</p>
<p style="text-align: justify;">Son paradoxe est d’être à l’automne du Moyen Âge et à l’aube de la Renaissance un mouvement progressiste qui puise ses ressources… dans le passé !</p>
<p style="text-align: justify;"> Un mouvement intellectuel, d’abord, en rupture avec la pensée dominante de la scolastique, enseignée dans les universités. Après la redécouverte d’Aristote au XIe siècle, on refonde le christianisme sur un système logique philosophique qui fait la part belle à la dialectique plutôt qu’à la grammaire et la rhétorique, autres disciplines de base de l’enseignement médiéval. La langue latine s’en trouva appauvrie. Les humanistes réagirent à cette situation en promouvant l’éloquence et les belles lettres et en remettant à l’honneur l’esthétique de la littérature latine.</p>
<p style="text-align: justify;"> Une discipline scientifique ensuite, autrement dit un métier, celui de philologue qui ne se contente pas de traquer les textes anciens, mais qui les analyse, les travaille, les compare, les critique, essaye de les restituer dans leur pureté primitive. L’affaire est d’importance y compris sur le plan théologique. Quand Érasme publie en 1516 le <i>Nouveau Testament Grec</i> traduit en latin c’est pour améliorer la vulgate latine de saint Jérôme (IVe siècle) jugée imparfaite.</p>
<p style="text-align: justify;">  4. <b><i>N’affiche-t-il pas également une véritable ambition pédagogique au service de l’homme ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Quelle est l’ambition des humanistes sinon de réaliser un modèle humain ? «<i> J’ai lu dans le livre des Arabes qu’on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme »</i> avait écrit le savant italien Pic de la Pirandole dans un discours daté de 1486, intitulé <i>De la dignité de l’homme. T</i>out un programme ! Pour accéder à ce modèle de perfection humaine, la pédagogie est la seule réponse. Patiente, progressive, continue de la tendre enfance à l’âge adulte selon le fameux précepte d’Érasme : <i>Les hommes ne naissent pas homme, ils le deviennent</i>. Enfant, il s’apparente encore à l’homme sauvage, il se libère progressivement de cet état pour rejoindre celui de la culture par l’éducation morale, religieuse et intellectuelle.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Verbatim<a href="http://www.histoires-alsace.com/lhumanisme-alsacien-des-xve-et-xvie-siecles-en-questions/images-2/" rel="attachment wp-att-695"><img class="alignleft size-full wp-image-695" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/images.jpg" width="205" height="246" /></a></i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Jakob Burckardt </i></b>( 1860)</p>
<p style="text-align: justify;"> <i>L’homme ne se connaissait que commerce, peuple, parti corporation, famille et sous toute autre forme générale et collective…Avec la Renaissance italienne se développe l’aspect subjectif : l’homme devient individu spirituel et il a  conscience de ce nouvel état. </i></p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Pic de la Mirandole </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> <i>J’ai lu dans le Livre des Arabes qu’on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme …</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Au grand Pétrarque, nous sommes redevables en premier lieu d’avoir fait surgir du caveau des Goths les lettres depuis longtemps ensevelies</i>.</p>
<p style="text-align: justify;"> Dans son discours sur la dignité humaine ( 1486)  il fait dire à Dieu ce paroles fortes :</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Toutes les autres créatures ont une nature définie, contenue entre les lois par nous présentées. Toi seul, sauf de toute entrave, suivant ton libre arbitre auquel je t’ai remis , tu te fixeras ta nature. Je t’ai placé au centre de l’univers que tu regardes avec d’autant plus d’aisance à l’entour de toi tout ce qui est au monde; je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel. D’après ton vouloir et pour ton propre honneur, modeleur et sculpteur de toi-même, imprime toi la forme que tu préfères. </i></p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Erasme </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Les hommes ne naissent pas homme, ils le deviennent…</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Pour ceux qui se consacrent aux lettres, il est peu d’importance d’appartenir à un pays ou à un autre. Tout homme qui a été initié au culte des muses est mon compatriote…</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Je voudrais être citoyen du monde, compatriote de tous ou plutôt étranger à tous. Puis-je enfin devoir citoyen de la cité du ciel. </i></p>
<p style="text-align: justify;">( inspiré par saint-Augustin pour qui  <i>Le chrétien n’a pas ici de demeure permanente</i></p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Etienne Dolet</i></b>,  Commentaire sur la langue latine , 1536</p>
<p style="text-align: justify;"> <i>On cultive aujourd’hui les lettres plus que jamais. Tous les arts s’épanouissent et grâce à la culture littéraire, les hommes apprennent maintenant à distinguer le bine et le mal, un chose qu’on a longtemps négligée. Les hommes commencent à se connaitre eux-même, les yeux voilés autrefois par un funeste aveuglement s’ouvrent enfin à la lumière du monde. Ils ne ressemblent plus à des brutes, tant la culture des arts a développé leur esprit, tant est perfectionné leur langage par quoi nous différons des animaux. N’ai-je donc quelques raisons d’applaudir au triomphe des Lettres, puisqu’elles ont recouvré leur gloire passée et que par un privilège qui leur est propre, elles prodiguent aux hommes tant de jouissances. </i></p>
<p style="text-align: justify;"> 5. <b><i>Et l’Alsace dans tout cela ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Notre région n’est évidemment pas le berceau de l’humanisme. Strasbourg et Sélestat n’en sont pas davantage les capitales. Mais les uns et les autres sont des foyers ardents de réception et de diffusion d’un courant venu d’ailleurs qui a trouvé dans notre région un terrain favorable à son éclosion. Les villes y sont nombreuses, les plus importantes sont des centres commerciaux actifs, mais aussi des lieux de questionnement et de rayonnement spirituel et artistique. L’activité spirituelle et intellectuelle, dans la seconde partie du XVe siècle y est intense comme dans l’ensemble de la vallée rhénane. L’économie est en train de se ressaisir, les capitaux provenant du commerce et des terres viennent soutenir un savoir-faire technique dans les arts les plus divers. Ce n’est pas pour rien que Strasbourg, comme sa voisine bâloise, jouera un rôle essentiel dans le grand bouleversement culturel que constitue l’invention de l’imprimerie au milieu du XVe siècle. On l’a assez rappelé : Sans l’imprimerie qu’auraient été l’Humanisme et la Réforme ?</p>
<p style="text-align: justify;">6. <b><i>L’humanisme alsacien possède-il quelques caractéristiques propres ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Il s’inscrit d’abord dans notre environnement historique qui est le Saint Empire romain germanique. Il épouse assez fidèlement les singularités de l’humanisme flamand-rhénan à la fois tourné vers les Belles Lettres et, en même temps, préoccupé par l’état délabré de l’Église qu’il faut réformer. Comment rénover cette vénérable institution sinon par la formation des clercs comme de leurs ouailles ? Ce fut là l’obsession et du grand Érasme de Rotterdam et de ses émules alsaciens. Ce fut d’ailleurs une caractéristique commune des humanistes alsaciens les plus connus : Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant, Jacques Wimpfeling et Beatus Rhenanus. Les sermons du premier, la <i>Nef des fous</i> (1494) du second, la pédagogie du troisième et l’engagement de Beatus auprès de son ami Érasme stigmatisent l’inconduite et l’ignorance des prêtres et moines, d’un côté, et revendiquent, de l’autre, une réforme de l’institution par une conversion des cœurs et une éducation appropriée.</p>
<p style="text-align: justify;"> 7. <b><i>Et que vient faire Sélestat au milieu de villes comme Strasbourg et de Bâle ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Elle sut saisir une opportunité : l’absence d’université en Alsace à l’époque. Elle ne sera créée qu’en 1621, à Strasbourg. Les jeunes Alsaciens font dans leur grande majorité, en attendant, leurs études dans les universités de proximité, à Fribourg et Bâle, créées toutes deux au milieu du XVe siècle, à l’issue du concile de Bâle, ou un peu plus loin à Heidelberg qui fut fondée en 1386. Plus rarement à Paris. Les écoles paroissiales aux qualités inégales, médiocres le plus souvent, sont la seule étape avant l’arrivée à l’université. Sélestat eut la chance d’avoir eu, au milieu du XVe siècle, un curé, Jean de Westhuss, convaincu que l’épanouissement de la foi passait par une saine pédagogie. Il sut recruter un jeune enseignant originaire de Westphalie, Louis Dringenberg, disciple des frères de la vie commune de Deventer et de la dévotion moderne, à la fois soucieux de restaurer la connaissance de l’antiquité que de raffermir la croyance et les mœurs chrétiennes. Ses successeurs firent de même jusqu’en 1525. La petite école devint grande sans changer de statut. Elle forma pendant trois quarts de siècle, en première instance, une bonne partie des humanistes de la région dont Wimpfeling et Beatus Rhenanus. L’imprimeur bâlois Amerbach y envoya ses fils, Thomas Platter, le Valaisan, helléniste et imprimeur à Bâle, la fréquenta. D’autres devinrent d’excellents juristes et de très compétents financiers dans la chancellerie de l’empereur à Vienne. Parmi eux Jaques Villinger, sélestadien d’origine, qui sera le trésorier général de Charles Quint.</p>
<p style="text-align: justify;"> 8.<b><i>Existe-t-il un panthéon des humanistes alsaciens ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> À considérer les membres des sodalités (sociétés) littéraires de Strasbourg et de Sélestat, d’ailleurs fondées toutes les deux par Wimpfeling, ils furent quelques dizaines. À ajouter tous ceux qui passèrent par l’École latine de Sélestat, et qui réussirent, on ajoutera encore quelques dizaines supplémentaires. L’éloge d’Érasme faite à la ville de Sélestat, en 1515, insiste sur la qualité et le nombre des érudits de la ville. La plupart sont tombés dans l’oubli ou ne sont connus que par les spécialistes. Reste qu’au panthéon des humanistes alsaciens nous retenons généralement le quadrige que constituèrent Geiler de Kaysersberg (1466-1510), le <i>docteur de la cathédrale,</i> qui y prêcha durant 32 ans et Sébastien Brant (1457-1508), auteur du best-seller de la <i>Nef des Fous</i>, chancelier de la ville de Strasbourg et par ailleurs excellent poète en langue latine. S’y ajoutent les deux Sélestadiens, Jacques Wimpfeling, (1450-1528), excellent pédagogue qui lui valut le titre de <i>Praeceptor Germaniae </i>et Beatus Rhenanus dont nous traçons le portrait par ailleurs. Nous avons une fâcheuse tendance à oublier le franciscain Thomas Murner (1475-1537), pamphlétaire ardent qui excella en latin, grec et hébreu, sans parler des protestants alsaciens dont la formation humaniste était solide comme le réformateur Martin Bucer, autre Sélestadien essentiel, ou Jean Sturm (1507-1589), le pédagogue, créateur du Gymnase strasbourgeois (1538) qui avait fait ses études au Collège Trilingue de Louvain.</p>
<p style="text-align: justify;"> 9. <b><i>Sont-ils si exemplaires que cela ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Enfants de leur temps, ils en partagent les angoisses, les présupposés et parfois les errements. On aurait tort de les juger à l’aune de nos convictions actuelles et de pêcher ainsi par anachronisme. Pour autant, inutile de les canoniser ni de les damner. Ils ne sont pas des saints, pas davantage que Luther à l’antisémitisme virulent et Calvin qui fit brûler son excellent ami Michel Servet au nom de l’orthodoxie dogmatique « <i>Le gros bataillon des humanistes rhénans – </i>écrit Georges Bischoff dans son ouvrage<i> « </i>Pour en finir avec l’Histoire d’Alsace »<i> &#8211; ne sont pas des bienfaiteurs de l’humanité mais des grammairiens, des poètes confits dans l’académisme, des professeurs, des érudits, des singes savants, des flics et des lèche-bottes. </i>» Si la charge paraît rude, elle n’est pas imméritée. Stefan Zweig, qui vénérait pourtant Érasme, les traitait de <i>Stubenidealisten en 1935</i>. Difficile d’ignorer la misogynie d’un Geiler, l’anti-judaïsme féroce d’un Wimpfeling, le rigorisme moral de Brant, la charge de Beatus contre les prêtres qui avaient soutenu les paysans en révolte de 1525. Ne voulait-il pas les déporter sur une île déserte ? Seul Érasme s’en sortit par une pirouette que Voltaire n’eût pas dédaignée : « <i>Mon caractère est tel que je pourrais aimer même un juif, pourvu qu’il soit agréable à vivre et amical et qu’en ma présence, il ne vomisse pas les blasphèmes contre le Christ.</i> » Même un juif ! Tout est dans l’adverbe.</p>
<p style="text-align: justify;"> 10<b><i>. Et les femmes ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Où sont les femmes ? Absentes chez nous en terre septentrionale et rhénane. Si présente en terre latine. Jean Christophe Saladin  dans son ouvrage <i>La Renaissance pour les Nuls </i>en cite 10, toutes italiennes ou presque. Embrassant l’humanisme littéraire ( Cassandra Fédélé) la philosophie (Tullia d’Aragon) la poésie (Vittoria Colonna), la peinture ( Lavinia Fontana) , le chant  avec les le dames de Ferrare, la composition musicale ( Maddalena Casulana), la comédie  (Vincensa Armani). Filles de noble parfois, courtisanes également, entretenues par des monarques ou des cardinaux. Exclues  même en Italie des Académies réservées aux hommes, mais qui occupent le devant de la scène et des salons. Il fallait être bien née, la plupart du temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Nos humanistes rhénans sont plus frileux. Rarement mariés, rêvant de servantes efficaces et muettes, leur permettant de vaquer à leurs occupations intellectuelles en toute quiétude.  Surtout ne pas être dérangés! A leurs yeux , la femme n’est pas encore l’égale des hommes. Pour Geiler de Kayserberg comme pour les autres, leur faiblesse et leur frivolité supposée  ne sont-elles pas  un terrain favorable aux agissements du Malin ?</p>
<p style="text-align: justify;">Heureusement que la Réforme vint. Et revalorisa le statut de la femme, instruite et laborieuse, épouse et mère. L’exemple strasbourgeois, bien connu grâce aux travaux d’Anne-Marie Heitz -Muller ( <i>Femmes et Réformation à Strasbourg  1521-1549)</i>. On créa, dans la capitale  alsacienne deux écoles de filles, favorisa leur intégration dans le monde de l’artisanat et des petits emplois.  L’exemple des veuves de maitres qui continuent l’activité  de  leur  mari décédé n’est par rare. Plus globalement, parce qu’on voulait faire de la ville, une cité chrétienne, tous les habitants étaient concernés, les femmes comme les hommes. Le mariage fut revalorisé, la famille, en quelle sorte, sanctifiée, la sexualité partagée et non réservée à la seule procréation, l’épouse devenait non pas l’égale de l’homme mais son complément. Les époux avaient des devoirs réciproques.  Les femmes de pasteur ( Zell, Silbereisen et Rosenblatt) ouvraient les presbytères, accueillaient, soignaient, éduquaient et secondaient leurs maris dans la construction de la cité de  Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>11. La Réforme fille ingrate de l’humanisme ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> La Réforme serait-elle la fille ingrate de l’humanisme? ( Matthieu Arnold) Elle a puisé aux mêmes sources, partagé les même combats. On pouvait être, pendant quelques années, autant érasmien que martinien. Beatus Rhenanus en est le vivant exemple. On avait en commun l’opposition à la scolastique, à une théologie raisonneuse, peu respectueuse du mystère du Dieu. On exprimait un désir fort de revenir aux sources grecques et latines. A ces langues qui nous rapprochaient du christianisme primitif. Saint-Augustin et l’apôtre Paul, celui surtout de l’épitre aux Romains, qui fonde une doctrine basée sur la justification par la foi seule et la grâce divine. Luther, Melanchthon, excellent hélleniste, Bucer dont la Bibliothèque est riche des livres d’ Erasme, et qui a peut être fréquenté l’ école latine, ne sont pas d’abord des ennemis du grec, du latin et même de l’hébreu. Ce qui les distingue d’Érasme et de ses proches, ce n’est pas une question de langue, mais une vision théologique différente sur Dieu et l’être humain. Seule la grâce de Dieu nous sauvera selon Luther alors que pour Érasme, l’homme coopère à son salut. C’est la polémique des années 1524 et 1525 qui marque la rupture. Celle où Érasme se fait le chantre du libre arbitre, celle où Luther lui répond par ses propos sur le serf-arbitre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Nous parlons de rupture. Malgré l’opposition parfois vive entre Luther et Érasme, qui ne se font pas de cadeaux, les lignes de partage ne donnent pas encore l’impression d’être définitives. Longtemps Bucer, ce que Luther lui reprochera, à cru à la concorde religieuse, à une coexistence possible entre protestants et catholiques, à une possibilité de recoudre la tunique déchirée du Christ. Comme probablement aussi son concitoyen, le très catholique et érasmien Beatus Rhenanus, mort en 1547 à Strasbourg chez des amis. Au chevet de son lit… Martin Bucer ! A tel point que nous continuons de nous interroger. Le très fidèle  Rhenanus aurait -il été Nicodémite ?</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i> 12. Quelle place pour la science?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Tous ne furent pas des scientifiques, beaucoup affichaient un curiosité surtout littéraire. Les textes religieux, la littérature antique, les belles lettres l’emportaient. L’éloquence de anciens plus que les théorèmes des mêmes. Mais point d’indifférence cependant. L’imprimerie par le texte et l’image  était autant une science qu’un art. La médecine, quoique soumise à la tradition médicale gréco-arabe,   avait sérieusement progressé grâce à la révolution anatomique de Vesale et d’Ambroise Paré alors que parallèlement coexistait une médecine occultiste, alchimiste ( Parécelse, Agrippa de Nettesheim)  et astronomique. Quant à l’astronomie, elle avait connu sa révolution qu’elle s’empressa  d’oublierr. La terre selon Copernic et Kepler n’était plus au centre du monde. L’hélio centrisme la supplanta. Mais chut ! C’était trop tôt. L’oeuvre de Copernic fut mise à l’index et Galilée dut abjurer. Et pourtant elle tournait sur elle même la terre  tout en tournant autour du soleil.</p>
<p style="text-align: justify;"> Mais puisque l’homme était le centre de l’humanisme, il n’était pas étonnant que la médecine qui concernait tout le monde l’emportât dans l’ordre des priorités scientifiques. A Bâle, parait en 1543, chez l’imprimeur Oripinus, successeur de Froben, un des plus beaux livres du siècle : <i>La fabrique du corps humain </i>du médecin flamand d’André Vesale (1514-1564). Première description de la totalité des organes du corps humain  d’après l’observation directe. Cette engouement anatomique n’était pas fortuite. En période de guerre, et elles sont nombreuses durant le siècle, qu’on songe à l’interminable guerre d’Italie, les connaissances anatomiques vont d’abord profiter à la chirurgie militaire.</p>
<p style="text-align: justify;"> L’Alsace  participe au mouvement qui trouve  dans l’imprimerie le support rêvé.  En 1497, chez Jean Gruninger à Strasbourg paraît un traité de chirurgie militaire <i> Das ist das Buch der Chirurgie</i>  de Hyeronimus Brunschwig. En 1517, chez Schott est publié l’un des meilleurs ouvrages de chirurgie de l’époque Le <i>Feldbuch der Wundarzney</i>  du wissembourgeois Hans von Gersdorff. Ouvrage essentiel d’anatomie qui aborde avec méthode les sujets complémentaires comme le opérations, le cancer, la gangrène et la lèpre.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faudra attendre 1540 pour voir la médecine enseignée au gymnase de Strasbourg. Un enseignement embryonnaire qui se développera à partir de 1566 quand le gymnase devint académie. La première chaire de médecine fut occupée par Johann Ludwig Hawenreute</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>13. Un monde élargi </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Le monde s’était élargi durant la période des humanistes à de nouveaux horizons. La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et  ses émules ( Vespucci), les voyages de Magellan avaient bouleversé nos connaissances géographiques et intellectuelles que l’invention de l’imprimerie, guère plus vieille , avait permis de répandre et de partager. Il fallut conserver des traces, actualiser les connaissances, intégrer les découvertes, revoir nos géographies et partant notre cartographe. Celle de Ptolémée notamment, qui vivait à Alexandrie  au IIe siècle et qui servait toujours de référence. Traduite par les Arabes dès le IXe siècle, complètement ignorée par l’Occident jusqu’à l’aube du XVe siècle. Voilà qu’on la  redécouvrait et qu’il fallut… l’actualiser.</p>
<p style="text-align: justify;"> C’est à Saint Dié , dans le duché de lorraine de René II que cela se passa. Au début du XVI siècle autour d’un petit cercles d’humanistes, les frères Lud, l’un chanoine, l’autre imprimeur, avec deux Allemands : un cartographe,  Martin Waldseemüller, un helléniste, qui avait fréquenté l’école latine de Sélestat, proche de Beatus Rhenanus, Martin Ringmann né probablement à Eichhoffen.</p>
<p style="text-align: justify;"> De leur rencontre et labeur partagé sortit en 1507 une  carte du monde et une introduction à la cosmographie de Ptolémée, qui tous deux intégrèrent cette <i>terra incognita</i> et la baptisèrent du nom d’Amérique d’après les voyages du  navigateur florentin Amerigo Vespucci. Il estimèrent qu’il lui revenait de donner son nom à ce nouveau continent. N’avait-il pas prolongé et affiné la découverte  de Christoph Colomb à travers quatre voyages dont la relation fut publiée par l’ équipe déodatienne ?</p>
<p style="text-align: justify;">Chose surprenante, après la mort de Ringmann, on en revint à qualifier le continent de terre inconnue. Sur l’édition de la Cosmographie de 1513,  parue chez Schott à Strasbourg, le nom d’Amérique a disparu, tout comme d’ailleurs celui de Martin Waldseemüller. Ils manquent encore dans l’édition de 1520 et sont finalement réhabilités dans celle de Gruninger, à Strasbourg, en 1522.</p>
<p style="text-align: justify;"> 14. <b><i>Quel héritage ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Même si la Réforme triomphe et semble marquer la fin du mouvement humaniste, il convient de nuancer. Beaucoup de réformateurs avaient eu une éducation humaniste particulièrement solide qu’ils ne rejetèrent pas. Prenons Melanchthon, savant helléniste. Prenons Jean Castellion qui embrasse la foi protestante sans renier son bagage humaniste. Il sauva même l’honneur des humanistes (et des réformés) en faisant de la liberté de conscience la pierre angulaire de son engagement. Révolté par l’attitude de Calvin après l’exécution de Michel Servet, le 27 octobre 1553 à Genève, il écrira « T<i>uer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme »</i>. Tout simplement !</p>
<p style="text-align: justify;"> Aussi paradoxal que cela paraisse à première vue, les Jésuites furent également les héritiers de l’humanisme notamment sur le plan pédagogique. En Alsace,« les protestants des Lumières », Oberlin et Pfeffel, pédagogues actifs, éloignés de tout dogmatisme, sont imprégnés du même esprit. Sans parler du seul et véritable humaniste alsacien contemporain, Albert Schweitzer, qui allie, comme les humanistes d’autrefois, savoir et religion, les complétant par un engagement de tous les instants auprès des déshérités, cette part qui aura manqué aux humanistes historiques. En outre, il fut citoyen du monde comme le fut Érasme. Le philosophe Jean-Paul Sorg a magistralement montré la filiation qui unit les deux hommes dans une étude consacrée à l’humanisme chrétien.</p>
<p><strong><em>Pour en savoir plus :</em></strong></p>
<p>Gabriel Braeuner, <em>Autour de l&rsquo;Europe humaniste, le génie fécond de Sélestat</em>, Editions du Tourneciel, 2019.</p>
<p><b><i>Gabriel Braeuner,  hiver 2019-2020</i></b></p>
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<p>1. <b><i>D’où vient le nom d’humanisme ?</i></b></p>
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<p>De création récente, Il a été introduit en 1808 par le philosophe allemand Friedrich Emmanuel Niethammer (1766-1848) pour désigner le mouvement de rénovation des lettres et de la pensée des XVe et XVIe siècles s’appuyant sur l’étude des textes anciens. À noter que <i>l’humanitas</i> chez les Romains désignait les disciplines intellectuelles à effet civilisateur, dont notamment, la poésie et la philosophie. Nous connaissons tous l’expression « <i>faire ses humanités </i>», autrement dit des études classiques qui se distinguent des études scientifiques et techniques. Dernière observation : le terme <i>umanista</i> désignait au Moyen Âge, dans le jargon des étudiants, des professeurs de grammaire quelque peu pédants sinon cuistres.</p>
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<p>2. <b><i>De quel humanisme parle-t-on ?</i></b></p>
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<p>L’humanisme des XVe et XVIe siècle, en Alsace comme dans le reste de l’Europe est un humanisme chrétien. Difficile d’imaginer qu’il en soit autrement. Si l’homme y tient une place centrale, cet homme ne s’est pas émancipé de Dieu à la différence de l’humanisme moderne et contemporain. La langue allemande, plus précise en l’occurrence que la nôtre, parle naturellement de <i>Renaissance-Humanismus</i>, ce qui situe aisément ce mouvement dans le temps. Cet humanisme est un humanisme européen. Parti des universités italiennes dès le XVe siècle, il a rapidement conquis l’Europe et connaît son apogée à la <i>Jahrhundertwende</i> et la première moitié du XVIe siècle. La caractéristique essentielle de l’humanisme européen est un retour aux sources antiques et notamment aux textes grecs et latins qui servirent de modèle de pensée, d’écriture et de vie. L’Italien Pétrarque (1304-1374) en fut l’inspirateur.</p>
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<p>3. <b><i>Quelle est sa définition la plus commune ?</i></b></p>
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<p>C’est à la fois un mouvement culturel et un métier ou une discipline scientifique.</p>
<p>Son paradoxe est d’être à l’automne du Moyen Âge et à l’aube de la Renaissance un mouvement progressiste qui puise ses ressources… dans le passé !</p>
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<p>Un mouvement intellectuel, d’abord, en rupture avec la pensée dominante de la scolastique, enseignée dans les universités. Après la redécouverte d’Aristote au XIe siècle, on refonde le christianisme sur un système logique philosophique qui fait la part belle à la dialectique plutôt qu’à la grammaire et la rhétorique, autres disciplines de base de l’enseignement médiéval. La langue latine s’en trouva appauvrie. Les humanistes réagirent à cette situation en promouvant l’éloquence et les belles lettres et en remettant à l’honneur l’esthétique de la littérature latine.</p>
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<p>Une discipline scientifique ensuite, autrement dit un métier, celui de philologue qui ne se contente pas de traquer les textes anciens, mais qui les analyse, les travaille, les compare, les critique, essaye de les restituer dans leur pureté primitive. L’affaire est d’importance y compris sur le plan théologique. Quand Érasme publie en 1516 le <i>Nouveau Testament Grec</i> traduit en latin c’est pour améliorer la vulgate latine de saint Jérôme (IVe siècle) jugée imparfaite.</p>
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<p>4. <b><i>N’affiche-t-il pas également une véritable ambition pédagogique au service de l’homme ?</i></b></p>
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<p>Quelle est l’ambition des humanistes sinon de réaliser un modèle humain ? «<i> J’ai lu dans le livre des Arabes qu’on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme »</i> avait écrit le savant italien Pic de la Pirandole dans un discours daté de 1486, intitulé <i>De la dignité de l’homme. T</i>out un programme ! Pour accéder à ce modèle de perfection humaine, la pédagogie est la seule réponse. Patiente, progressive, continue de la tendre enfance à l’âge adulte selon le fameux précepte d’Érasme : <i>Les hommes ne naissent pas homme, ils le deviennent</i>. Enfant, il s’apparente encore à l’homme sauvage, il se libère progressivement de cet état pour rejoindre celui de la culture par l’éducation morale, religieuse et intellectuelle.</p>
<p>verbatim</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><b><i>Verbatim</i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><b><i>Jakob Burckardt </i></b>( 1860)</p>
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<p><i>L’homme ne se connaissait que commerce, peuple, parti corporation, famille et sous toute autre forme générale et collective…Avec la Renaissance italienne se développe l’aspect subjectif : l’homme devient individu spirituel et il a  conscience de ce nouvel état. </i></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><b><i>Pic de la Mirandole </i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><i>J’ai lu dans le Livre des Arabes qu’on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme …</i></p>
<p><i>Au grand Pétrarque, nous sommes redevables en premier lieu d’avoir fait surgir du caveau des Goths les lettres depuis longtemps ensevelies</i>.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Dans son discours sur la dignité humaine ( 1486)  i fait dire à Dieu ce paroles fortes :</p>
<p><i>Toutes les autres créatures ont une nature définie, contenue entre les lois par nous présentées. Toi seul, sauf de toute entrave, suivant ton libre arbitre auquel je t’ai remis , tu te fixeras ta nature. Je t’ai placé au centre de l’univers que tu regardes avec d’autant plus d’aisance à l’entour de toi tout ce qui est au monde; je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel. D’après ton vouloir et pour ton propre honneur, modeleur et sculpteur de toi-même, imprime toi la forme que tu préfères. </i></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><b><i>Erasme </i></b></p>
<p><i>Les hommes ne naissent pas homme, ils le deviennent…</i></p>
<p><i>Pour ceux qui se consacrent aux lettres, il est peu d’importance d’appartenir à un pays ou à un autre. Tout homme qui a été initié au culte des muses est mon compatriote…</i></p>
<p><i>Je voudrais être citoyen du monde, compatriote de tous ou plutôt étranger à tous. Puis-je enfin devoir citoyen de la cité du ciel. </i></p>
<p>( inspiré par saint-Augustin pour qui  <i>Le chrétien n’a pas ici de demeure permanente</i></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><b><i>Etienne Dolet</i></b>,  Commentaire sur la langue latine , 1536</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><i>On cultive aujourd’hui les lettres plus que jamais. Tous les arts s’épanouissent et grâce à la culture littéraire, les hommes apprennent maintenant à distinguer le bine et le mal, un chose qu’on a longtemps négligée. Les hommes commencent à se connaitre eux-même, les yeux voilés autrefois par un funeste aveuglement s’ouvrent enfin à la lumière du monde. Ils ne ressemblent plus à des brutes, tant la culture des arts a développé leur esprit, tant est perfectionné leur langage par quoi nous différons des animaux. N’ai-je donc quelques raisons d’applaudir au triomphe des Lettres, puisqu’elles ont recouvré leur gloire passée et que par un privilège qui leur est propre, elles prodiguent aux hommes tant de jouissances. </i></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>5. <b><i>Et l’Alsace dans tout cela ?</i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Notre région n’est évidemment pas le berceau de l’humanisme. Strasbourg et Sélestat n’en sont pas davantage les capitales. Mais les uns et les autres sont des foyers ardents de réception et de diffusion d’un courant venu d’ailleurs qui a trouvé dans notre région un terrain favorable à son éclosion. Les villes y sont nombreuses, les plus importantes sont des centres commerciaux actifs, mais aussi des lieux de questionnement et de rayonnement spirituel et artistique. L’activité spirituelle et intellectuelle, dans la seconde partie du XVe siècle y est intense comme dans l’ensemble de la vallée rhénane. L’économie est en train de se ressaisir, les capitaux provenant du commerce et des terres viennent soutenir un savoir-faire technique dans les arts les plus divers. Ce n’est pas pour rien que Strasbourg, comme sa voisine bâloise, jouera un rôle essentiel dans le grand bouleversement culturel que constitue l’invention de l’imprimerie au milieu du XVe siècle. On l’a assez rappelé : Sans l’imprimerie qu’auraient été l’Humanisme et la Réforme ?</p>
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<p>6. <b><i>L’humanisme alsacien possède-il quelques caractéristiques propres ?</i></b></p>
<p>Il s’inscrit d’abord dans notre environnement historique qui est le Saint Empire romain germanique. Il épouse assez fidèlement les singularités de l’humanisme flamand-rhénan à la fois tourné vers les Belles Lettres et, en même temps, préoccupé par l’état délabré de l’Église qu’il faut réformer. Comment rénover cette vénérable institution sinon par la formation des clercs comme de leurs ouailles ? Ce fut là l’obsession et du grand Érasme de Rotterdam et de ses émules alsaciens. Ce fut d’ailleurs une caractéristique commune des humanistes alsaciens les plus connus : Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant, Jacques Wimpfeling et Beatus Rhenanus. Les sermons du premier, la <i>Nef des fous</i> (1494) du second, la pédagogie du troisième et l’engagement de Beatus auprès de son ami Érasme stigmatisent l’inconduite et l’ignorance des prêtres et moines, d’un côté, et revendiquent, de l’autre, une réforme de l’institution par une conversion des cœurs et une éducation appropriée.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>7. <b><i>Et que vient faire Sélestat au milieu de villes comme Strasbourg et de Bâle ?</i></b></p>
<p>Elle sut saisir une opportunité : l’absence d’université en Alsace à l’époque. Elle ne sera créée qu’en 1621, à Strasbourg. Les jeunes Alsaciens font dans leur grande majorité, en attendant, leurs études dans les universités de proximité, à Fribourg et Bâle, créées toutes deux au milieu du XVe siècle, à l’issue du concile de Bâle, ou un peu plus loin à Heidelberg qui fut fondée en 1386. Plus rarement à Paris. Les écoles paroissiales aux qualités inégales, médiocres le plus souvent, sont la seule étape avant l’arrivée à l’université. Sélestat eut la chance d’avoir eu, au milieu du XVe siècle, un curé, Jean de Westhuss, convaincu que l’épanouissement de la foi passait par une saine pédagogie. Il sut recruter un jeune enseignant originaire de Westphalie, Louis Dringenberg, disciple des frères de la vie commune de Deventer et de la dévotion moderne, à la fois soucieux de restaurer la connaissance de l’antiquité que de raffermir la croyance et les mœurs chrétiennes. Ses successeurs firent de même jusqu’en 1525. La petite école devint grande sans changer de statut. Elle forma pendant trois quarts de siècle, en première instance, une bonne partie des humanistes de la région dont Wimpfeling et Beatus Rhenanus. L’imprimeur bâlois Amerbach y envoya ses fils, Thomas Platter, le Valaisan, helléniste et imprimeur à Bâle, la fréquenta. D’autres devinrent d’excellents juristes et de très compétents financiers dans la chancellerie de l’empereur à Vienne. Parmi eux Jaques Villinger, sélestadien d’origine, qui sera le trésorier général de Charles Quint.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>8.<b><i>Existe-t-il un panthéon des humanistes alsaciens ?</i></b></p>
<p>À considérer les membres des sodalités (sociétés) littéraires de Strasbourg et de Sélestat, d’ailleurs fondées toutes les deux par Wimpfeling, ils furent quelques dizaines. À ajouter tous ceux qui passèrent par l’École latine de Sélestat, et qui réussirent, on ajoutera encore quelques dizaines supplémentaires. L’éloge d’Érasme faite à la ville de Sélestat, en 1515, insiste sur la qualité et le nombre des érudits de la ville. La plupart sont tombés dans l’oubli ou ne sont connus que par les spécialistes. Reste qu’au panthéon des humanistes alsaciens nous retenons généralement le quadrige que constituèrent Geiler de Kaysersberg (1466-1510), le <i>docteur de la cathédrale,</i> qui y prêcha durant 32 ans et Sébastien Brant (1457-1508), auteur du best-seller de la <i>Nef des Fous</i>, chancelier de la ville de Strasbourg et par ailleurs excellent poète en langue latine. S’y ajoutent les deux Sélestadiens, Jacques Wimpfeling, (1450-1528), excellent pédagogue qui lui valut le titre de <i>Praeceptor Germaniae </i>et Beatus Rhenanus dont nous traçons le portrait par ailleurs. Nous avons une fâcheuse tendance à oublier le franciscain Thomas Murner (1475-1537), pamphlétaire ardent qui excella en latin, grec et hébreu, sans parler des protestants alsaciens dont la formation humaniste était solide comme le réformateur Martin Bucer, autre Sélestadien essentiel, ou Jean Sturm (1507-1589), le pédagogue, créateur du Gymnase strasbourgeois (1538) qui avait fait ses études au Collège Trilingue de Louvain.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>9. <b><i>Sont-ils si exemplaires que cela ?</i></b></p>
<p>Enfants de leur temps, ils en partagent les angoisses, les présupposés et parfois les errements. On aurait tort de les juger à l’aune de nos convictions actuelles et de pêcher ainsi par anachronisme. Pour autant, inutile de les canoniser ni de les damner. Ils ne sont pas des saints, pas davantage que Luther à l’antisémitisme virulent et Calvin qui fit brûler son excellent ami Michel Servet au nom de l’orthodoxie dogmatique « <i>Le gros bataillon des humanistes rhénans – </i>écrit Georges Bischoff dans son ouvrage<i> « </i>Pour en finir avec l’Histoire d’Alsace »<i> &#8211; ne sont pas des bienfaiteurs de l’humanité mais des grammairiens, des poètes confits dans l’académisme, des professeurs, des érudits, des singes savants, des flics et des lèche-bottes. </i>» Si la charge paraît rude, elle n’est pas imméritée. Stefan Zweig, qui vénérait pourtant Érasme, les traitait de <i>Stubenidealisten en 1935</i>. Difficile d’ignorer la misogynie d’un Geiler, l’anti-judaïsme féroce d’un Wimpfeling, le rigorisme moral de Brant, la charge de Beatus contre les prêtres qui avaient soutenu les paysans en révolte de 1525. Ne voulait-il pas les déporter sur une île déserte ? Seul Érasme s’en sortit par une pirouette que Voltaire n’eût pas dédaignée : « <i>Mon caractère est tel que je pourrais aimer même un juif, pourvu qu’il soit agréable à vivre et amical et qu’en ma présence, il ne vomisse pas les blasphèmes contre le Christ.</i> » Même un juif ! Tout est dans l’adverbe.</p>
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<p>10<b><i>. Et les femmes ?</i></b></p>
<p>Où sont les femmes ? Absentes chez nous en terre septentrionale et rhénane. Si présente en terre latine. Jean Christophe Saladin  dans son ouvrage <i>La Renaissance pour les Nuls </i>en cite 10, toutes italiennes ou presque. Embrassant l’humanisme littéraire ( Cassandra Fédélé) la philosophie (Tullia d’Aragon) la poésie (Vittoria Colonna), la peinture ( Lavinia Fontana) , le chant  avec les le dames de Ferrare, la composition musicale ( Maddalena Casulana), la comédie  (Vincensa Armani). Filles de noble parfois, courtisanes également, entretenues par des monarques ou des cardinaux. Exclues  même en Italie des Académies réservées aux hommes, mais qui occupent le devant de la scène et des salons. Il fallait être bien née, la plupart du temps.</p>
<p>Nos humanistes rhénans sont plus frileux. Rarement mariés, rêvant de servantes efficaces et muettes, leur permettant de vaquer à leurs occupations intellectuelles en toute quiétude.  Surtout ne pas être dérangés! A leurs yeux , la femme n’est pas encore l’égale des hommes. Pour Geiler de Kayserberg comme pour les autres, leur faiblesse et leur frivolité supposée  ne sont-elles pas  un terrain favorable aux agissements du Malin ?</p>
<p>Heureusement que la Réforme vint. Et revalorisa le statut de la femme, instruite et laborieuse, épouse et mère. L’exemple strasbourgeois, bien connu grâce aux travaux d’Anne-Marie Heitz -Muller ( <i>Femmes et Réformation à Strasbourg  1521-1549)</i>. On créa, dans la capitale  alsacienne deux écoles de filles, favorisa leur intégration dans le monde de l’artisanat et des petits emplois.  L’exemple des veuves de maitres qui continuent l’activité  de  leur  mari décédé n’est par rare. Plus globalement, parce qu’on voulait faire de la ville, une cité chrétienne, tous les habitants étaient concernés, les femmes comme les hommes. Le mariage fut revalorisé, la famille, en quelle sorte, sanctifiée, la sexualité partagée et non réservée à la seule procréation, l’épouse devenait non pas l’égale de l’homme mais son complément. Les époux avaient des devoirs réciproques.  Les femmes de pasteur ( Zell, Silbereisen et Rosenblatt) ouvraient les presbytères, accueillaient, soignaient, éduquaient et secondaient leurs maris dans la construction de la cité de  Dieu.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><b><i>11. La Réforme fille ingrate de l’humanisme ?</i></b></p>
<p>La Réforme serait-elle la fille ingrate de l’humanisme? ( Matthieu Arnold) Elle a puisé aux mêmes sources, partagé les même combats. On pouvait être, pendant quelques années, autant érasmien que martinien. Beatus Rhenanus en est le vivant exemple. On avait en commun l’opposition à la scolastique, à une théologie raisonneuse, peu respectueuse du mystère du Dieu. On exprimait un désir fort de revenir aux sources grecques et latines. A ces langues qui nous rapprochaient du christianisme primitif. Saint-Augustin et l’apôtre Paul, celui surtout de l’épitre aux Romains, qui fonde une doctrine basée sur la justification par la foi seule et la grâce divine. Luther, Melanchthon, excellent hélleniste, Bucer dont la Bibliothèque est riche des livres d’ Erasme, et qui a peut être fréquenté l’ école latine, ne sont pas d’abord des ennemis du grec, du latin et même de l’hébreu. Ce qui les distingue d’Érasme et de ses proches, ce n’est pas une question de langue, mais une vision théologique différente sur Dieu et l’être humain. Seule la grâce de Dieu nous sauvera selon Luther alors que pour Érasme, l’homme coopère à son salut. C’est la polémique des années 1524 et 1525 qui marque la rupture. Celle où Érasme se fait le chantre du libre arbitre, celle où Luther lui répond par ses propos sur le serf-arbitre.</p>
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<p>Nous parlons de rupture. Malgré l’opposition parfois vive entre Luther et Érasme, qui ne se font pas de cadeaux, les lignes de partage ne donnent pas encore l’impression d’être définitives. Longtemps Bucer, ce que Luther lui reprochera, à cru à la concorde religieuse, à une coexistence possible entre protestants et catholiques, à une possibilité de recoudre la tunique déchirée du Christ. Comme probablement aussi son concitoyen, le très catholique et érasmien Beatus Rhenanus, mort en 1547 à Strasbourg chez des amis. Au chevet de son lit… Martin Bucer ! A tel point que nous continuons de nous interroger. Le très fidèle  Rhenanus aurait -il été Nicodémite ?</p>
<p>&nbsp;</p>
<p><b><i> 12. Quelle place pour la science?</i></b></p>
<p>Tous ne furent pas des scientifiques, beaucoup affichaient un curiosité surtout littéraire. Les textes religieux, la littérature antique, les belles lettres l’emportaient. L’éloquence de anciens plus que les théorèmes des mêmes. Mais point d’indifférence cependant. L’imprimerie par le texte et l’image  était autant une science qu’un art. La médecine, quoique soumise à la tradition médicale gréco-arabe,   avait sérieusement progressé grâce à la révolution anatomique de Vesale et d’Ambroise Paré alors que parallèlement coexistait une médecine occultiste, alchimiste ( Parécelse, Agrippa de Nettesheim)  et astronomique. Quant à l’astronomie, elle avait connu sa révolution qu’elle s’empressa  d’oublierr. La terre selon Copernic et Kepler n’était plus au centre du monde. L’hélio centrisme la supplanta. Mais chut ! C’était trop tôt. L’oeuvre de Copernic fut mise à l’index et Galilée dut abjurer. Et pourtant elle tournait sur elle même la terre  tout en tournant autour du soleil.</p>
<p>Mais puisque l’homme était le centre de l’humanisme, il n’était pas étonnant que la médecine qui concernait tout le monde l’emportât dans l’ordre des priorités scientifiques. A Bâle, parait en 1543, chez l’imprimeur Oripinus, successeur de Froben, un des plus beaux livres du siècle : <i>La fabrique du corps humain </i>du médecin flamand d’André Vesale (1514-1564). Première description de la totalité des organes du corps humain  d’après l’observation directe. Cette engouement anatomique n’était pas fortuite. En période de guerre, et elles sont nombreuses durant le siècle, qu’on songe à l’interminable guerre d’Italie, les connaissances anatomiques vont d’abord profiter à la chirurgie militaire.</p>
<p>L’Alsace  participe au mouvement qui trouve  dans l’imprimerie le support rêvé.  En 1497, chez Jean Gruninger à Strasbourg paraît un traité de chirurgie militaire <i> Das ist das Buch der Chirurgie</i>  de Hyeronimus Brunschwig. En 1517, chez Schott est publié l’un des meilleurs ouvrages de chirurgie de l’époque Le <i>Feldbuch der Wundarzney</i>  du wissembourgeois Hans von Gersdorff. Ouvrage essentiel d’anatomie qui aborde avec méthode les sujets complémentaires comme le opérations, le cancer, la gangrène et la lèpre.</p>
<p>Il faudra attendre 1540 pour voir la médecine enseignée au gymnase de Strasbourg. Un enseignement embryonnaire qui se développera à partir de 1566 quand le gymnase devint académie. La première chaire de médecine fut occupée par Johann Ludwig Hawenreute</p>
<p><b><i>13. Un monde élargi </i></b></p>
<p>Le monde s’était élargi durant la période des humanistes à de nouveaux horizons. La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et  ses émules ( Vespucci), les voyages de Magellan avaient bouleversé nos connaissances géographiques et intellectuelles que l’invention de l’imprimerie, guère plus vieille , avait permis de répandre et de partager. Il fallut conserver des traces, actualiser les connaissances, intégrer les découvertes, revoir nos géographies et partant notre cartographe. Celle de Ptolémée notamment, qui vivait à Alexandrie  au IIe siècle et qui servait toujours de référence. Traduite par les Arabes dès le IXe siècle, complètement ignorée par l’Occident jusqu’à l’aube du XVe siècle. Voilà qu’on la  redécouvrait et qu’il fallut… l’actualiser.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>C’est à Saint Dié , dans le duché de lorraine de René II que cela se passa. Au début du XVI siècle autour d’un petit cercles d’humanistes, les frères Lud, l’un chanoine, l’autre imprimeur, avec deux Allemands : un cartographe,  Martin Waldseemüller, un helléniste, qui avait fréquenté l’école latine de Sélestat, proche de Beatus Rhenanus, Martin Ringmann né probablement à Eichhoffen.</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>De leur rencontre et labeur partagé sortit en 1507 une  carte du monde et une introduction à la cosmographie de Ptolémée, qui tous deux intégrèrent cette <i>terra incognita</i> et la baptisèrent du nom d’Amérique d’après les voyages du  navigateur florentin Amerigo Vespucci. Il estimèrent qu’il lui revenait de donner son nom à ce nouveau continent. N’avait-il pas prolongé et affiné la découverte  de Christoph Colomb à travers quatre voyages dont la relation fut publiée par l’ équipe déodatienne ?</p>
<p>Chose surprenante, après la mort de Ringmann, on en revint à qualifier le continent de terre inconnue. Sur l’édition de la Cosmographie de 1513,  parue chez Schott à Strasbourg, le nom d’Amérique a disparu, tout comme d’ailleurs celui de Martin Waldseemüller. Ils manquent encore dans l’édition de 1520 et sont finalement réhabilités dans celle de Gruninger, à Strasbourg, en 1522.</p>
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<p>14. <b><i>Quel héritage ?</i></b></p>
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<p>Même si la Réforme triomphe et semble marquer la fin du mouvement humaniste, il convient de nuancer. Beaucoup de réformateurs avaient eu une éducation humaniste particulièrement solide qu’ils ne rejetèrent pas. Prenons Melanchthon, savant helléniste. Prenons Jean Castellion qui embrasse la foi protestante sans renier son bagage humaniste. Il sauva même l’honneur des humanistes (et des réformés) en faisant de la liberté de conscience la pierre angulaire de son engagement. Révolté par l’attitude de Calvin après l’exécution de Michel Servet, le 27 octobre 1553 à Genève, il écrira « T<i>uer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme »</i>. Tout simplement !</p>
<p>&nbsp;</p>
<p>Aussi paradoxal que cela paraisse à première vue, les Jésuites furent également les héritiers de l’humanisme notamment sur le plan pédagogique. En Alsace,« les protestants des Lumières », Oberlin et Pfeffel, pédagogues actifs, éloignés de tout dogmatisme, sont imprégnés du même esprit. Sans parler du seul et véritable humaniste alsacien contemporain, Albert Schweitzer, qui allie, comme les humanistes d’autrefois, savoir et religion, les complétant par un engagement de tous les instants auprès des déshérités, cette part qui aura manqué aux humanistes historiques. En outre, il fut citoyen du monde comme le fut Érasme. Le philosophe Jean-Paul Sorg a magistralement montré la filiation qui unit les deux hommes dans une étude consacrée à l’humanisme chrétien.</p>
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<p><b><i>Gabriel Braeuner,  hiver 2019-2020</i></b></p>
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</a></p>
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		<title>Bucer avant Bucer</title>
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		<pubDate>Tue, 03 Jan 2017 15:46:33 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/bucer-avant-bucer/th-1/" rel="attachment wp-att-660"><img class="alignleft size-full wp-image-660" alt="th-1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2017/01/th-1.jpg" width="275" height="300" /></a>Dans le cadre de notre projet de (re)découvrir ensemble Martin Bucer, le plus illustre des Sélestadiens, mais de loin pas le plus connu d’entre eux, je vous avais présenté les grandes lignes de sa biographie, l’an dernier, à la même époque, autour de la Saint-Martin. Une date que nous ne pouvons manquer puisque elle est à la fois celle de son anniversaire &#8211; il est né le 11 novembre 1491 &#8211; et celle où l’on célèbre l’un des saints les plus connus de l’Occident chrétien, celui de Martin de Tours, Martin le miséricordieux qui partagea son manteau avec un pauvre et qui était né dans la lointaine Pannonie, aujourd’hui Hongrie.</p>
<p style="text-align: justify;">Nous nous étions promis d’approfondir davantage encore le portrait de notre Martin sélestadien, de décrire les riches et contrastées heures de sa vie pour mieux cerner le rôle qu’il joua dans l’histoire, non seulement de l’Alsace, mais également du Saint Empire, et partant, d’une partie de l’Europe dans la construction difficile mais exaltante de la Réforme dont nous fêterons l’année prochaine le point de départ : 1517, quand à Wittenberg, Luther afficha ses 95 thèses contre les indulgences, n’imaginant pas un seul instant l’ébranlement et la déflagration que son geste allait provoquer dans l’Occident chrétien.</p>
<p style="text-align: justify;">Point de Réforme sans Bucer mais ce Bucer-là quelle fut son histoire première ? D’où vient-il, qui fut-il avant de devenir le patron de l’église strasbourgeoise et le grand arpenteur des terres germaniques et même anglaises pour, à la fois, défendre et développer le mouvement réformateur. Autrement dit, il y a une histoire avant l’histoire, un Bucer avant Bucer, celle d’un gamin, fils et petit fils de tonnelier, élevé par un grand père démuni qui remplaça difficilement des parents absents ; jeune dominicain, mal à l’aise dans un ordre mendiant autrefois prestigieux qui avait cessé d’être exemplaire, et que le hasard des tribulations plaça sur le chemin de Luther, moine augustin en rupture de ban, rencontre dont il ne se remit jamais; prêtre bientôt défroqué et vite marié qui erra quelque temps avant de se fixer à Strasbourg pour commencer sa vraie vie, à 33 ans quand d’autres l’achèvent…</p>
<p style="text-align: justify;">La tranche de vie de Bucer, que je vous présente aujourd’hui, s’étend de 1491, où il naît à Sélestat, et 1523, où il se réfugie à Strasbourg. Quelques décennies donc, soit les années de jeunesse et d’apprentissage qui forgent un caractère et scellent un destin. Je vous ai, l’année dernière, conté combien cette période fut déterminante dans l’histoire de notre civilisation et culture. Je n’y reviendrai pas et me contenterai juste de me pencher sur son année de naissance, 1491, qui est aussi celle d’Henry VIII d’Angleterre, futur fondateur de l’église gallicane, et celle d’Ignace de Loyola, qui créera la société de Jésus et qui sera l’ardent artisan de la Contre-Réforme. Un an plus tard, Christophe Colomb allait découvrir les Indes Occidentales, près des côtes de l’Amérique, Alexandre VI de la famille des Borgia devenir Pape et les Espagnols conquérir le royaume maure de Miranada, y installer l’inquisition et expulser les Juifs…<br />
Ces années-là étaient particulièrement agitées. Tout au long des XVe et XVIe siècle, les guerres, la famine et les épidémies font rage. La menace turque pèse sur l’Europe et inquiète les esprits. Le péché, en cette période de troubles, serait-il, aux yeux de la population, responsable des calamités qui affligent l’humanité? Les hommes se conduisent honteusement, l’église étale ses richesses et les moines leur oisiveté alors que la misère croît. Le moment n’est-il pas venu de changer de comportement? L’humanité est-elle arrivée à son terme? Ils sont nombreux à penser, tout comme ce jeune moine augustin dénommé Martin Luther, que la fin des temps est proche.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>La ville de Sélestat, si forte, si fragile</strong></em><br />
La ville où il naît, où il passe son enfance n’est pas la ville la plus importante de l’Alsace, loin de là. Mais elle n’est pas la moindre non plus.  Gros bourg rural, fort de 4000 personnes environ, enserrée dans ses trois enceintes dont la dernière est achevée vers 1425, agricole et artisanale comme la plupart des autre villes de la décapole, cette alliance défensive de dix villes alsaciennes, pour la plupart nées au XIIIe siècle, dont elle fait partie depuis 1354. Assurément champêtre, adossée au pied du Haut-Koenigsbourg qui domine la plaine, si l’on examine la gravure plus tardive de Sebastian Münster dont la Cosmographie date du milieu du XVIe siècle, Sélestat apparaît, telle que nous la connaissons encore «  <em>située au milieu du pais d’Alsace en fort bon lieu.</em> »Sa situation centrale est (déjà) un atout. La Décapole s’y réunit, elle couvre un territoire large qui va de Wissembourg à Mulhouse, elle y laisse même ses archives. A défaut d’être l’aiguillon d’une alliance où Haguenau pour des raisons d’ancienneté et Colmar, déjà fort habile diplomatiquement, jouent les premiers rôles, elle en est la mémoire, ce qui convient assez bien à son caractère.</p>
<p style="text-align: justify;">Non, elle, elle excelle ailleurs, dans l’éducation et la formation de futures élites intellectuelles. Son école latine, depuis quelques décennies et pour quelques décennies encore, attire des élèves de toute l’Alsace, des jeunes d’outre-Rhin et de la Suisse du nord-ouest. Elle est paroissiale et humaniste, cultive l’amour des belles lettres, de l’éloquence, encourage le retour aux sources antiques, par la connaissance et l’analyse critique, veille par l’exemple, la conviction et la foi de ses enseignants à former de bons chrétiens. Comme la majorité des tenants du <em>Früh-Humanismus</em>, elle sent et sait que la réforme nécessaire de l’église, qui s’égare, passe par une transformation des cœurs et des comportements ainsi que par l’éducation de ses ouailles, prêtres y compris.</p>
<p style="text-align: justify;">Le Sélestat réel n’est pas celui de l’école aussi rayonnante soit–elle. Traversée par de nombreux ruisseaux, elle fait parfois songer à la  Hollande si l’on suit Beatus Rhenanus qui la considère cependant davantage comme une place forte plutôt qu’une ville. Sont-ce ses nombreuses tours, portes, enceintes et cours d’eau que la reconstitution, datée de 1915, d’Alexandre Dorlan, de Sélestat à la fin du XVIe siècle illustre, qui lui donnent cette image ?</p>
<p style="text-align: justify;">Celle-ci au moment où Bucer y voit le jour est plus friable. Son économie stagne. La navigation sur l’Ill, qui avait contribué à son développement, décline de même que les activités portuaires au nouveau Ladhof, à l’ouest de la ville qui remplace l’ancien, tout proche, mais ensablé, depuis le milieu du XIVe siècle. On s’est réorienté vers un commerce de proximité avec les communes voisines. Son vin s’exporte moins qu’autrefois. Le climat, la terre humide n’y sont pas étrangers. A la stagnation économique correspond un mal-être social. Comme ailleurs, à côté d’une minorité de négociants et de marchands qui s’en tirent correctement, occupant en outre les postes du gouvernement municipal, la majorité s’est appauvrie. Le système corporatif s’essouffle. Il corsète la vie économique, encadre quand il n’empêche pas les initiatives et limite l’ascension sociale. Les compagnons deviennent de moins en moins maîtres. Que dire de l’espérance des apprentis d’aboutir au sommet de l’échelle sociale ?</p>
<p style="text-align: justify;">La société sélestadienne n’est pas homogène. Ni égalitaire malgré les apparences. A côté des bourgeois, propriétaires de leur habitation et disposant de quelques ressources financières, capables de soutenir la banque de change locale, voici les demi-bourgeois, les Soldner comme on les appelle ici. Citoyens de second rang si l’on peut dire. Les tensions à l’intérieur de la cité ne sont pas rares. En 1493, Hans Ulmann, pourtant membre du patriciat local est le grand animateur du mouvement d’insurrection et de contestation sociale sinon révolutionnaire du Bundschuh, préfiguration régionale de la Guerre des Paysans qui affecta durablement les consciences et marqua la mémoire collective par sa violence et la fin brutale et tragique de ses acteurs.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Une jeunesse pauvre et studieuse</strong></em><br />
C’est au milieu d’une couche sociale déclassée que naît Martin Bucer. Son père, Claus, est tonnelier comme l’est le grand-père. Ils n’ont pas la pleine citoyenneté parce que trop pauvres. La tonnellerie ne nourrit plus son homme. Nous avons vu que les vins de Sélestat ont perdu de leur  attractivité. Pour vivre et survivre, il faut aller voir ailleurs, aller vers la grande ville, en l’occurrence Strasbourg où s’établissent, dans premières  années du XVI e siècle, les parents de Martin, laissant ce dernier aux bons soins d’un grand père, certes aimant- du moins on l’imagine- mais désemparé. De la mère de Martin, nous ne connaissons rien. Bucer n’en parle jamais. La tradition en fait une sage femme qui se serait appelée Eva mais, là aussi, cela reste à prouver. Nous savons juste qu’elle mourut avant son mari, celui-ci apparaît dans un document de 1538 remarié avec une certaine Margaretha Windecker.</p>
<p style="text-align: justify;">Les fées qui se sont penchées sur le berceau de Martin ne sont pas celles qui se penchèrent sur celui de Beatus Rhenanus dont le père était un boucher qui avait fait fortune, notable reconnu et agissant – il fait partie du gouvernement municipal – et dont la fortune permettra à son fils de faire de confortables études à Paris plus tard et amorcer la constitution de son impressionnante bibliothèque aujourd’hui reconnue par l’Unesco.<br />
Qui conseilla le grand-père dans l’orientation à donner à la vie du jeune Martin ? Avait-il d’ailleurs besoin de conseil ? L’inscrivit-il à l’Ecole latine – il semble que le père fut à l’origine de cette inscription- avant de le placer dans le couvent des dominicains, dont la qualité de l’enseignement était reconnue, mais pas davantage que celle de l’école latine ? Le destinait-on déjà à la prêtrise  par conviction ou parce que l’église seule permet aux pauvres une ascension sociale appréciable ? S’y destinait-il lui-même, touché par une vocation précoce ? Quelle fut la part du jeune Martin dans ce choix. Les parents, désormais éloignés à Strasbourg, eurent-ils leur mot à dire, où laissèrent-ils filer, s’en remettant à la décision qui ne pouvait être que sage du patriarche ?</p>
<p style="text-align: justify;">Reconnaissons que cette partie de la vie de Bucer reste bien floue. Nous émettons plus d’hypothèses que nous avançons de certitude. La vraisemblance et la tradition veulent qu’il ait été élève de l’Ecole latine. L’hypothèse est plausible. On rentrait effectivement à 6-7 ans à l’école pour en sortir vers 15. Mais nous n’avons aucune trace écrite, aucun document attestant qu’il en fut ainsi avec Martin. Sa vie officielle, celle que l’on écrit, donne l’impression de commencer quand il entra dans le couvent des dominicains de Sélestat en 1506/1507 – Voyez combien nous restons imprécis.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais voilà qu’à l’automne 1507, il est ordonné acolyte au couvent de Strasbourg, puis diacre, au même endroit, trois années plus tard. Le premier grade permet l’accès aux études de théologie. A-t-il été remarqué, montrant des dispositions réelles pour les études théologiques dont à l’intérieur des couvents des dominicains, on sait qu’elles sont réservées aux futurs professeurs ? Aurions-nous là les ingrédients d’une carrière toute tracée, un cursus dominicain où les études sont nécessaires et solides depuis que Dominique les fonda en 1216 pour défendre la vraie foi et extirper l’hérésie ?</p>
<p style="text-align: justify;">Le couvent de Sélestat, au milieu de la constellation des couvents de l’ordre des frères prêcheurs en Alsace depuis le début de l’aventure des ordres mendiants, possède encore quelques solides atouts. Fondé en 1282 dans notre ville, Il s’est réorganisé au début du XVIe siècle, adoptant non sans mal et tardivement, en 1507, la réforme de la stricte observance. Il a conservé une réputation solide et a été dirigé épisodiquement par des prieurs qui ont fait carrière. Ainsi Henri Institoris ou Kraemer, prieur de 1482 à 1486, qui enseigna à Augsburg, Salzburg et Venise, davantage connu comme inquisiteur pour l’Allemagne supérieure et pour sa hargne dans sa lutte acharnée contre les sorcières.<br />
On s’accorde à dire que le couvent de Sélestat, possédait une bibliothèque  bien fournie, suffisamment riche, pour permettre à un jeune avide de connaissance de nourrir sa curiosité. Le jeune Martin, en tout cas, s’y enrichit considérablement. Il y découvre entre autres, les écrits d’Erasme de Rotterdam dont on parle beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur des couvents, dont on sait l’ardeur de vouloir réconcilier les belles lettres et la théologie, dont les Adages – ces commentaires de proverbes d’auteurs anciens- se répandent, dont l’Eloge de la folie, publiée en 1509, connait un succès fracassant et inquiétant, inquiétant parce que cet objet littéraire non identifié interpelle, déclenchant des réactions indignées des gens d’église, de l’université de Louvain et de Paris et de quelques moines espagnols. : Une satire de toutes les folies humaines, un joyeux exercice de style, caustique et piquant où la folie s’exprime à la première personne, une déclaration lyrique exaltant la folie de la croix. De quoi quelque peu secouer les consciences spirituelles, abêties et endormies.</p>
<p style="text-align: justify;">La bibliothèque personnelle de Beatus Rhenanus, d’après l’inventaire que nous en connaissons, daté de 1518, est parfaitement équilibrée entre ouvrages théologiques qui se rattachent à la grande tradition thomiste de l’ordre, et une autre bonne moitié d’ouvrages de rhétorique, d’histoire, de grammaire et de poésie, d’essence indubitablement humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est dans ce milieu que baigne d’abord Bucer pour lequel l’ordre semble nourrir de grands desseins. Il est ordonné prêtre à Mayence, en 1516, sans qu’apparemment cela lui pose le moindre problème. Le voilà envoyé en janvier 1517 à la Haute Ecole de Heidelberg qui conférait le titre de docteur aux membres de l’ordre, leur permettant ainsi, grâce à cette habilitation, d’enseigner dans les facultés de théologie. La voie de frère Martin est sur de solides rails. Il a 26ans.</p>
<p style="text-align: justify;">A Heidelberg, il n’est pas dépaysé. Le couvent n’est pas tout à fait ce lieu de réaction et de conservatisme qu’il accabla, une fois qu’il l’eût quitté. La maison est plutôt accueillante à l’humanisme chrétien. On y serait plutôt favorable aux thèses d’Erasme et à ses émules. Bucer continue à profiter du riche enseignement prodigué par les frères. En bon humaniste, ardent partisan du retour aux sources, il se perfectionne en grec et en hébreu. Il explique à ses jeunes confrères étudiants les psaumes, Pierre Lombard et Erasme, et se prépare lentement et sûrement à une carrière féconde de professeur d’exégèse et d’édition de commentaires bibliques. «  Grâce à ses lectures étendues, écrit Jean Rott qui publia une partie de sa correspondance, à son excellente mémoire, à sa performance dialectique et à sa rapidité de réplique, il acquit dans les disputes religieuses, une aisance qui fit de lui un protagoniste tout désigné pour les débats et colloques des années à venir. »(ROTT, 397)</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em> La rencontre avec Luther</em></strong><br />
Et voilà qu’à Heidelberg, il rencontre les 26 et 27 avril 1518, l’autre Martin, Luther. Il assiste à la fameuse dispute dite de Heidelberg, où le frère augustin Martin Luther, est invité à présenter au couvent local des augustins sa position, après son fameux coup d’éclat du 31 octobre 1517 où il afficha sur l’église de Wittenberg ses fameuses thèses contre les indulgences.<br />
Dès le 1er mai, Bucer rend compte, avec enthousiasme à son ami Beatus Rhenanus de la dispute et de sa rencontre. Il connait à peine Luther et le voilà déjà conquis. Il a dîné avec lui. Il est subjugué.  Il vante ainsi  sa supériorité sur les contradicteurs de la dispute : «  Ils avaient beau  s’efforcer de le désarçonner avec leurs subtiles arguties, ils n’arrivaient pas à le faire reculer d’un pouce. Il répond avec une grâce étonnante, il écoute son adversaire avec une patience incomparable, il saisit et dénoue les nœuds des objections  avec une subtilité toute paulinienne – pas du tout à la manière de Duns Scot- et par ses réponses courtes, fondées et exclusivement puisées au trésor des Saintes écritures, il suscite l’admiration de tous, ou presque. »(JOISTEN, 31)</p>
<p style="text-align: justify;">L’admiration est réelle, le langage presque amoureux. Luther, qui avait probablement été méfiant vis-à-vis d’un représentant d’un ordre qui continuait à être celui des inquisiteurs, ne fut pas insensible à cette rencontre. Dans une lettre à son ami Spalatin, il en parle ainsi : … c’est sans doute le seul moine sincère de son ordre, un jeune homme qui promet beaucoup. Il m’a accueilli à Heidelberg avec un cœur avide et pur  et nous avons pu en parler ensemble. Il est digne d’amour et de fidélité, et aussi d’espoir  (JOISTEN, 34)<br />
Il était proche d’Erasme, le voilà désormais acquis à Luther sans renier le premier. Pas encore ! Il leur trouve beaucoup de points communs et un même désir de réformer l’église. Comme bien d’autres, Bucer assimile vite l’exemple et les leçons de Luther. Il a étudié les thèses affichées à Wittenberg. Il a adhéré à la plupart d’entre elles. Il va progressivement et définitivement concevoir, à la suite du moine augustin, que l’être humain est foncièrement pécheur et que seul l’amour inconditionnel et gratuit de Dieu le justifie.<br />
Pour l’heure, il est encore dominicain, convaincu &#8211; il n’est pas le seul ;- que l’église pouvait être réformée de l’intérieur en revenant à la Bible, aux pères de l’église, tout en s’appuyant sur l’illustre Thomas d’Aquin, qui fut dominicain avant lui, Erasme qu’il continue de vénérer et qu’il veut même rencontrer à Louvain et Luther pour qui il s’est pris d’une passion intellectuelle et spirituelle subite. Un coup de foudre !</p>
<p style="text-align: justify;">En mai 1520, le chapitre provincial de Francfort-sur-le-Main le confirme  comme magister studentium à Heidelberg. C’est une promotion assurément méritée. On n’a rien à lui reprocher. La preuve, on le promeut. La porte du doctorat en théologie lui est ouverte. Mais le monde de l’église est en train de changer. Bucer a eu le temps de s’en apercevoir. Il a voyagé à Francfort en 1518, à Bâle en 1519. On le retrouve plusieurs fois à Spire en 1520, à Francfort et à Strasbourg également. Les écrits de Luther se répandent dans les imprimeries de la région, à Strasbourg notamment où huit d’entre eux sont imprimés en 1518 et une vingtaine en 1520. La dispute de Leipzig en 1519 affiche ses différences de plus en plus marquées avec l’église de Rome. Ses écrits sont autant d’actes de résistance sinon de déclarations de guerre. En 1520, paraissent successivement : <em>An den christlichen Adel deutscher Nation ;Von dem babylonischen Gefängnis der Kirche ; Von der Freiheit eines Christen menschen. </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Un divorce progressif</strong></em><br />
La rupture sera consommée en janvier 1521, le très catholique Charles Quint étant empereur depuis l’été 1518, quand le pape Léon X excommunie Luther et que ce dernier, convoqué à la diète de Worms, en avril, refuse d’abjurer.<br />
Le dominicain Bucer est un témoin privilégié de ces disputes et du divorce qui en découle. Il a suivi la querelle entre Johannes Reuchlin de Pforzheim et l’inquisiteur dominicain de Cologne, le prieur Jakob von Hoogstraten. Le premier voulait conserver les écrits juifs non bibliques, le second actionné par Johan Pfefferkorn, juif converti, aumônier d’hôpital à Cologne, voulait les détruire. La polémique alla jusque à Rome. Elle dura des années. En 1520, le vieil humaniste Reuchlin fut condamné pour protection d’hérétiques. La hargne du dominicain inquisiteur l’avait emporté. Bucer, issu du même ordre, était atterré.</p>
<p style="text-align: justify;">Il commence à parler de sa honte à porter l’habit de son ordre. S’il a longtemps placé Erasme et Luther sur un pied d’égalité, il a très tôt remarqué que ce que le premier insinue, le second l’enseigne ouvertement. Il voit bien que son prieur à Heidelberg est plus érasmien que martinien. En 1520, dans deux lettres adressées à Luther, il les compare encore positivement et se réjouit auprès de Rhénanus de la diffusion des écrits érasmiens. Il donne encore l’impression de pouvoir servir deux maitres à la fois. Ne propose-t-il pas avec l’enthousiasme innocent qui semble le caractériser, en même temps, que l’imprimeur sélestadien Lazare Schürer réimprime le Commentaire sur l’Epître aux Galates qui vient de sortir des presses de Wittenberg ?</p>
<p style="text-align: justify;">Mais l’atmosphère dans son propre couvent change. Il se sent menacé, inquiet même. Ne rédige-t-il pas, peu de temps après avoir rencontré Luther, un inventaire de ses livres qui ressemble étrangement à un testament. Il tient à faire savoir, s’il devait lui arriver malheur, quels furent ses livres. Ses lettres à Beatus ne font pas mystère de son mal-être, de l’attitude hostile de ses frères contre Luther et de leur méfiance à l’égard de lui-même. Les exercices de controverse ou disputes qu’il anime à l’intérieur du couvent sont surveillés et plus grave, désormais contestés. «  <em>On me tient presque pour un déserteur </em>»  écrit –il en juillet 1519</p>
<p style="text-align: justify;">Il a certes ses détracteurs, il a des appuis aussi, la preuve : sa promotion en 1520. Isolé dans son couvent mais non pas abandonné, aurait-il tendance à succomber à une victimisation quelque peu exagérée ? C’est vrai qu’il est bien seul. C’est vrai que les pratiques inquisitoriales de son ordre –et le cas Reuchlin le confirme- n’ont rien à voir avec l’idée qu’il se fait du christianisme et de l’amour du prochain. Les plus hardis de ses frères dominicains étaient tout au plus érasmiens mais n’éprouvaient aucune sympathie pour les idées de Luther ni pour la personne du frère augustin. Et lui était devenu de moins en moins dominicain à mesure qu’il s’éloignait d’Erasme. Il a beau lui marquer encore quelques marques de sympathie, par respect, en souvenir d’un passé qui les a unis sur le plan intellectuel, mais il est devenu définitivement luthérien. Lorsqu’en 1520, Luther publie son « Manifeste à la noblesse allemande », il s’enflamme, une fois encore, écrivant à Georges Spalatin : «  O divin sauveur, c’est la quintessence de la piété ! Il n’y a pas un mot contre lequel je pourrai trouver un argument dans la Bible. Au contraire, cet écrit me renforce dans les convictions que j’avais déjà : cet homme est sans doute aucun, vivifié par l’esprit du Christ et irrésistiblement poussé par lui. »</p>
<p style="text-align: justify;">Sa décision est prise, il quittera l’ordre. Il n’a plus rien à faire avec une communauté qui produit des Hoogstraten. Il se sent d’ailleurs menacé  par ce dernier qui serait en possession de lettres où Bucer le met en cause. L’inquisiteur se promet de s’occuper de son sort, dès qu’il reviendra dans le secteur. Il faut donc échapper à son influence et à sa juridiction en quittant tout simplement l’ordre. Il pense pouvoir actionner le réseau d’amis qu’il s’est patiemment constitué ces dernières années. A Bâle, par l’intermédiaire de Beatus Rhenanus, il a pu entrer en contact avec le prédicateur de la cathédrale et théologien Wolfgang Capiton, à Wittenberg avec l’ami proche de Luther, Georges Spalatin, à Sélestat auprès de Wimpfeling pour accéder au diplomate Jakob Spiegel et à Spire chez le vicaire épiscopal Materne Hatten et enfin auprès du chevalier Ulrich von Hutten qui le mène à Franz von Sickingen, tous deux étant des ardents défenseurs de la cause luthérienne. Ce dernier, lors de la controverse avec Reuchlin, avait menacé de prendre d’assaut les couvents des dominicains si l’ordre continuait à persécuter le vieillard de Pfortzheim</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>La rupture et les années d’errance</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Il put enfin être relevé de ses vœux monastiques en avril 1521 après quelques péripéties mouvementées et de discrets appuis. L’évêque de Spire transforma son état en celui de simple prêtre séculier. Il était libre désormais. Son portrait s’est affiné. Nous semblons mieux le connaître. Il a du courage et même du caractère. Passionné certes, capable d’aller au bout de ses idées, mais flexible, et prudent en même temps, voire diplomate avec les puissants. Inquiet, pour ne pas dire angoissé et pourtant résolu. La peur ne l’empêche pas d’aller de l’avant et de rompre des liens qui paraissaient durables. Isolé en apparence et rarement seul pourtant. Il faut quelque talent et une volonté affirmée pour sortir de sa coquille, celui d’un couvent, et tisser les liens qu’il a su tisser en quelques années.</p>
<p style="text-align: justify;">Il a quitté le couvent mais pour aller où ? Il erre, trouve un refuge momentané chez le vicaire épiscopal de Spire, Materne Hatten, rencontre  le chevalier Ulrich von Hutten à Strasbourg, actionne ses amis pour sortir de la clandestinité, les harcelant maladroitement, les exaspérant même parce que, insouciant de sa propre personne ; provoquant la colère de Hutten qui l’enjoint de rejoindre l’Ebernburg, le château fort de Franz von Sickingen qui domine la Nahe dans le Palatinat, «  l’auberge de justice «  selon la belle définition qu’en donna Ulrich von Hutten, l’un de ses hôtes, tout comme Johannes Oecolampade, futur réformateur bâlois, et Caspar Aquila d’Augsburg qui fit ses études à Wittenberg et fut rapidement gagné aux idée de Martin Luther. L’Ebernburg c’est, toute proportion gardée, la Wartburg de Luther. On s’y sent en sécurité. Il peut arriver qu’on s’y sente en prison…</p>
<p style="text-align: justify;">Le propriétaire en est Franz von Sickingen, un guerrier courageux et sans scrupule, spécialiste des coups fourrés et des guerres privées, les <em>Fehde,</em> successivement au service du roi de France et des Habsbourg, porte parole de la petite noblesse en lutte contre la puissance des princes territoriaux, gagné à la cause de Luther par opportunisme et l’influence de son compère, autre reître courageux, mais cultivé celui-là, Ulrich von Hutten qui avait également trouvé refuge dans l’Ebernburg. Hutten, originaire de Hesse, avait fréquenté des universités allemande, autrichienne et italienne, rencontré Erasme, pris position en parfait humaniste contre la scolastique, puis entré au service du cardinal Albrecht de Brandebourg, où il rencontra Sickingen, il bascula dans le mouvement national allemand pour rejoindre rapidement la cause de Luther. .</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà quel était l’environnement de Bucer à l’Ebernburg. On y suit passionnément les péripéties qui amènent Luther, à la diète de Worms, où fraichement excommunié par le pape, on le convoque pour l’interroger.et le sommer de se rétracter. Les amis de Luther ont peur qu’il se jette dans la gueule du loup. Ceux de l’Ebernburg sont prêts à l’accueillir dans leur château et envoient Bucer intercepter Luther pour l’inviter à venir se réfugier chez eux. Et Bucer se met en chemin, rencontre Luther à Oppenheim, tente de le convaincre mais échoue. Luther entend bien poursuivre sa route et se défendre envers et contre tous.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer est resté insaisissable. A peine libéré de ses vœux monastiques, voilà qu’il devient chapelain à la cour du comte palatin Frédéric, frère de l’évêque de Spire, au grand dam et à la colère d’Ulrich von Hutten qui lui envoie quelques lettres bien trempées où il s’indigne et lui reproche d’avoir préféré les vanités du monde et de la cour à la liberté de l’église du Christ. C’est vrai qu’on a du mal à comprendre l’attitude de Bucer. Que diable allait-il faire à la cour du comte palatin ? A-t-il cru y déceler une certaine sympathie pour le parti luthérien ? Pensait-il qu’il pouvait gagner le comte à la Réforme ? Avait-il déjà pris des contacts avant de songer à quitter l’ordre des dominicains à Heidelberg.</p>
<p style="text-align: justify;">Il finit par déchanter. S’il apprécia l’attitude du prince, il ne supporta guère la vie dissolue de la cour qui ne s’intéressait en aucun cas à l’étude, au travail et à la prière. Seule consolation, Neumarkt où il réside, «  petite ville extraordinairement barbare » selon son appréciation peu amène, est située à 50 km de Nuremberg, centre politique, culturel et religieux de 30000 habitants où il rencontre quelques esprits selon son goût : l’humaniste Willibald Pirckheimer, le prévôt de l’église Saint-Laurent Hector Poemer et Andreas Osiander, futur réformateur de Nuremberg. Il se verrait bien prédicateur à l’hôpital de Nuremberg mais sa candidature n’est pas retenue. , En 1522, Il décide de tourner le dos à la vie de cour et à ses vanités. On le retrouve dans une paroisse de campagne à Landshut où l’avait placé Franz von Sickingen, peu rancunier et qui a su utiliser ses services, en l’envoyant notamment dans le Brabant pour une mission privée. Bucer est désormais chargé d’âmes, probablement le premier pasteur protestant du Palatinat.</p>
<p style="text-align: justify;">On sait que ce nouvel état fut de courte durée. Sickingen avait défié l’archevêque de Trêves et après quelques premiers succès avait vu le sort des armes se retourner contre lui. Défait dans son château assiégé de Landstuhl, il mourut le 7 mai 1523. Son compère Ulrich von Hutten s’exila en Suisse, se brouilla avec Erasme et fut recueilli par Zwingli à Zurich où il mourut, malade, sur l’île d’Ufenau au milieu du lac de Zurich, la même année, en 1523</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer séjourna six mois à Landshut et, chose surprenante, se marie avec une ancienne nonne Elisabeth Silbereisen, fille d’un maître forgeron originaire de Mosbach sur le Neckar. Les parents qui semblent avoir bien réussi socialement moururent prématurément. Des héritiers impatients collèrent la jeune fille au couvent de Lobenfeld dans le Kraisgau.</p>
<p style="text-align: justify;">On le l’attendait manifestement pas dans cet état marital. Dominicain hier encore, chapelain de cour à peine libéré de ses fonctions, le voilà désormais marié et guère malheureux de l’être. Un an après avoir convolé voilà ce qu’il écrit : « J’ai épousé une jeune fille qui a été au couvent et je ne m’en repens toujours pas… Nous nous sommes rendu compte que la vie du couvent a malheureusement souvent été un obstacle, nous empêchant d’arriver à une vie chrétienne. Nous avons décidé d’entrer dans la vie conjugale et nous avons vu que cela nous fait avancer dans une vie agréable à Dieu. » (JOISTEN, 53)</p>
<p style="text-align: justify;">En réalité, nous ne connaissons rien des circonstances de leur rencontre ni de leur émoi amoureux. Pas davantage de leur intention de se marier.<br />
Bucer, une fois encore surprend. Il est manifestement décidé à rompre avec sa vie de clerc et fait preuve d’un réel courage à s’engager dans une voie peu commune : se marier et avec une ancienne nonne de surcroît, cela ne se fait pas disait- on sentencieux. Et pourtant il l’a fait. Et surtout il l’a fait trois ans avant que Luther n’épousât Catherine von Bora, autre moniale défroquée.</p>
<p style="text-align: justify;">On pensait qu’il n’était qu’un suiveur, agissant par mimétisme, il se révéla, courageux, pionnier parce courageux, et autonome. On n’a pas l’impression que quelqu’un lui dicte la route à suivre. S’il trace son chemin, c’est celui qu’il a choisi ou que, c’est sa seule et fondamentale concession, celui que Dieu lui a suggéré.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Wissembourg</strong></em><br />
L’expérience paroissiale de Lansdhut fut de courte durée. Sickingen, au moment où il engage son combat contre les princes allemands demande à ses amis de quitter le territoire. Sait-il déjà que le combat est inégal et qu’il ne l’emportera pas ? Bucer quitte Landshut avant que Sickingen et ses alliés ne rendent les armes. Il pense conduire sa femme à Strasbourg et reprendre quelques études à Wittenberg où enseigne Martin Luther. Sur le chemin strasbourgeois, il fait halte à Wissembourg, ville de la décapole alsacienne, en proie depuis l’origine à un conflit récurrent avec l’abbaye bénédictine qui jouxte la localité.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1517, le curé de la paroisse Saint-Jean, Henri Motherer, acquis aux thèses de Luther, avait réussi, appuyé par le magistrat municipal, à soustraire la paroisse au pouvoir du prieur et à la placer sous la protection de la ville. Bucer et son épouse veulent faire étape dans la cité, Motherer réussit à les garder durant six mois, désireux de faire passer Wissembourg dans le camp de la Réforme. Bucer va monter sur chaire quotidiennement, expliquer à son auditoire la lettre de Pierre et l’évangile de Matthieu, tirer à boulets rouges sur les moines et les prêtres «  qui ne font que vendre le corps et le sang du Christ, marmonnant ou pleurnichant les psaumes sans jugeote et sans esprit. ».Il fonde sa critique de l’Eglise sur la Bible, fondement de la foi et dont le message de Jésus-Christ, Dieu devenu homme, est le centre.</p>
<p style="text-align: justify;">La passion réformatrice de Bucer crée le trouble au sein de la communauté wissembourgeoise. Les uns prennent prétexte de sa critique pour songer à récupérer les biens que leurs aïeux avaient légué au couvent, les autres, et notamment le magistrat, prirent peur, « Le peuple ne voulut plus obéir aux autorités ni civiles ni religieuses» note, désabusé, un chanoine wissembourgeois. La défaite des Sickingen et Hutten n’arrangea pas les affaires de nos réformateurs. Motherer et Bucer étaient désormais menacés. Bucer fut excommunié par l’évêque de Spire, au printemps 1523. On apprit que les vainqueurs de Sickingen, Louis V de Palatinat, par ailleurs frère de l’évêque de Spire, accompagné du landgrave Philippe de Hesse et du prince électeur de Trêves, se dirigeaient en vainqueur vers l’Alsace.</p>
<p style="text-align: justify;">Le magistrat de la ville de Wissembourg paniqua et chercha à se débarrasser des deux réformateurs encombrants, qui gardaient l’appui d’une partie de la population. Ils les firent partir de nuit, comme des voleurs, en direction de Strasbourg au mois de mai 1523 et s’empressèrent, avec un zèle amnésique, de rentrer dans les bonnes grâces des vainqueurs de Franz von Sickingen.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce sont deux apprentis réformateurs, en fuite et avec un bagage de fortune, qui se présentèrent à Strasbourg à l’aube d’une journée de mai 1523, accompagnés de leurs femmes enceintes. Bucer allait-il enfin trouver un port d’attache durable ?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Conclusion</em></strong><br />
Nous voilà arrivés au terme de l’étude. Les <em>Lehr und Wanderjahre</em> du jeune Bucer nous sont un peu plus familiers malgré les nombreuses zones d’ombre qui nous amènent à conjecturer plus que de mise. C’est que ces périodes dans la plupart des biographies restent en général les plus méconnues. Par absence de sources et discrétion aussi des intéressés eux -mêmes, peu enclins à parler d’une période qu’ils veulent oublier ou qu’ils estiment ne pas devoir dévoiler à notre curiosité</p>
<p style="text-align: justify;">Le Bucer avant Bucer, quand Bucer perce sous Martin pour paraphraser Napoléon perçant sous Bonaparte, est pourtant révélateur. Il nous plonge dans l’univers fragile et rude d’une société, celle dont il est issu, de petits artisans qui tirent le diable par la queue, obligés de s’exiler pour vivre, condamnés à laisser leur rejeton au soin d’un grand père, que l’on devine plein de bonne volonté et pourtant démuni. Il nous installe dans un univers masculin, pour ce que nous en percevons, à domicile, à l’école latine si tant est qu’il la fréquenta, au sein, enfin, d’un ordre religieux  dont les membres étudient, enquêtent, condamnent et souvent écrasent.</p>
<p style="text-align: justify;">Les dominicains sont restés un ordre de frères prêcheurs comme à l’époque où Dominique les conçut dans le sud-ouest de la France, à la formation solide, d’autant plus solide qu’ils ont été créés pour extirper l’hérésie, cathare autrefois et évangélique aujourd’hui. L’inquisition demeure leur affaire et l’épisode de l’acharnement du prieur de Cologne Jacques Hoogstraten sur le pauvre Reuchlin illustre combien ils restent rudes à la tâche et implacables. Mais contrairement à l’impression qu’en donna Bucer plus tard, ils ne sont pas tous de fieffés réactionnaires, mais gens doctes, souvent érudits, parfaitement au courant du débat d’idée, attentifs à en suivre les contours, humanistes même, notamment à Heidelberg, érasmiens de surcroît, comme le fut longtemps Bucer. Ils n’ont pas basculé du côté de Luther même mais sont allés boire à la même source, celle des Ecritures et de l’amour du prochain, un amour ardent comme on le sait qui peut conduire la personne aimée sur le bûcher.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce qui frappe, c’est l’extraordinaire bagage intellectuel que Bucer a pu acquérir à leur contact. Leurs bibliothèques sont richement pourvues, celle du <em>studium generale</em> de Heidelberg en particulier, leurs exercices pédagogiques, les controverses ou disputes à laquelle ils soumettent leurs élèves- et Bucer en anima plus qu’une- de redoutables machines à penser et à débattre. Comme tout bon dominicain, ce qu’il fut par ses études, Bucer baigne dans l’univers théologique de Saint-Thomas dont il possède quelques œuvres mais dont la bibliothèque de l’ordre regorge. A l’autre bout de l’échelle, l’influence d’Erasme est constante. Ses écrits sont largement répandus et connus dans le couvent et patiemment acquis par le jeune frère dominicain qui écrit, en mars 1520, à Beatus Rhenanus qu’il grattait des fonds «  avec ruse et méthode »  afin d’acheter tout ce qui émanait de la plume d’Erasme. Intellectuellement, Bucer doit beaucoup à Erasme. Il l’a mis sur le chemin, écartant le cérémoniel de l’Eglise, s’adonnant à la pure confiance en Christ, s’abandonnant à l’obéissance aux commandements de Dieu dont la visée est le bien être du prochain, remettant au centre la Bible et les pères de l’Eglise.</p>
<p style="text-align: justify;">Son adhésion enfin à Luther fut encore plus entière. Ce fut la rencontre essentielle de sa vie. D’emblée, il se saisit des thèses de Luther, les étudie en partie et s’en imprègne et y va de sa musique personnelle : alors que la théologie de Luther se concentre  entièrement sur la foi en Christ, pour Bucer c’est l’œuvre bonne du chrétien qui résulte de cette foi qui revêt une importance particulière. Pour le reste, Bucer eut durant ces années essentielles l’occasion de manifester à maintes reprises son adhésion globale aux thèses de Luther. Ainsi en 1520, quand il prit connaissance du Commentaire de Luther aux Galates où il se retrouva pleinement. Le Wittembergeois avait insisté sur la liberté chrétienne comme sur l’amour du prochain, valeurs auxquelles n’importe quel humaniste pouvait adhérer. Bref, on l’aura compris la dette de Bucer est double. Erasme et Luther sont ses directeurs spirituels. L’examen des nombreux prêches qu’il fit à Wissembourg notamment montre cependant combien sa pensée s’enrichit et mûrit. Il ne se contente pas seulement de reproduire un modèle, il le rumine et y apporte ses analyses et sa conviction personnelle.</p>
<p style="text-align: justify;">De cette époque, datent les premières descriptions physiques de  Bucer. Un de ses amis le dépeint comme un « homme maigre, aux cheveux noirs, avec un teint foncé et passionné ». Passionné, incontestablement, nous l’avons observé à maintes reprises et pourtant réfléchi en même temps. Sûr de sa valeur et mobile. Toujours en mouvement, en chemin déjà, en train de voyager. Wissembourg devait être une étape, il y resta plus longtemps que prévu. Et Strasbourg, il s’y était rendu pour mettre son épouse en sécurité. Quand il y débarqua au printemps 1523, il ne s’attendait certainement pas à y demeurer l’essentiel du temps qui lui restait à vivre. Mais, ceci est une autre histoire…</p>
<p style="text-align: justify;">Bibliographie</p>
<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, Martin Bucer (1491-1551), <em>Un réformateur et son temps</em>, Strasbourg, Puf, 2002.<br />
Hartmut Joisten, Martin Bucer,<em> Un réformateur européen</em>, Strasbourg, Librairie Oberlin, 1991<br />
Martin Bucer, <em>Strasbourg et l’Europe</em>, catalogue d’exposition à l’occasion du 500e anniversaire  du réformateur strasbourgeois Martin Bucer 1491-1991. Strasbourg, 1991<br />
<em>Lexikon der Reformationszeit</em>, Freiburg, Herder, 2002<br />
<em>Encyclopédie du Protestantisme</em>, sous la direction de Pierre Gisel Puf, 1995, 2006</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, Conférence donnée le 10 novembre 2016 au Foyer   Martin Bucer de la paroisse protestante de Sélestat</p>
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