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	<title>HISTOIRES D&#039;ALSACE &#187; humanisme</title>
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	<description>Blog de Gabriel BRAEUNER, historien</description>
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		<title>Wimpfeling, l&#8217;humaniste pédagogue</title>
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		<pubDate>Fri, 22 May 2020 09:29:13 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[ Le Sélestadien Jacques Wimpfeling (1450-1528) figure au panthéon des humanistes alsaciens à côté de Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant et Beatus Rhenanus. Excellent pédagogue, au tempérament querelleur, il résume assez bien la grandeur et les limites de l’humanisme alsacien de &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/wimpfeling-lhumaniste-pedagogue/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i> </i></b><em style="text-align: justify;">Le Sélestadien Jacques Wimpfeling (1450-1528) figure au panthéon des humanistes alsaciens à côté de Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant et Beatus Rhenanus. Excellent pédagogue, au tempérament querelleur, il résume assez bien la grandeur et les limites de l’humanisme alsacien de la première génération : celle des Frühumanisten.  Des intuitifs qui ont souvent vu juste sans aller au bout de leurs idées. Avec, pour Wimpfeling, une tendance prononcée pour l’aigreur et l’échec.</em></p>
<p style="text-align: justify;"> Il fut un de nos grands humanistes. De la génération des pionniers, celle de Geiler de Kaysersberg <a href="http://www.histoires-alsace.com/wimpfeling-lhumaniste-pedagogue/images-6/" rel="attachment wp-att-808"><img class="alignleft size-full wp-image-808" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/05/images.jpg" width="199" height="253" /></a>de Sébastien Brant. Sélestadien comme son cadet Beatus Rhenanus. Né dans notre ville en 1450, il y décède, à l’âge de 78 ans, en 1528. Il avait été l’élève de Louis Dringenberg à l’Ecole latine avant de faire ses études universitaires à Fribourg-en-Brisgau, puis à Erfurt, et enfin à Heidelberg où il obtint le titre de maître ès arts en 1471. Wimpfeling y fit une belle carrière. Enseignant la littérature latine, il devint successivement doyen de la faculté des arts, recteur et vice-chancelier de l’université, en 1482, tout en poursuivant des études de théologie (il avait été ordonné prêtre) couronnées par une licence en 1484. Celle-ci lui ouvrit la voie de prédicateur à la cathédrale de Spire, à l’appel de l’évêque. N’eut-il pas l’honneur, dans cette nouvelle fonction, de guider l’empereur Maximilien lors de sa visite du sanctuaire ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’enseignement était cependant sa vocation. Il revint à la faculté des arts de Heidelberg en 1498, où il expliqua s. Jérôme et Prudence, avant de s’installer à Strasbourg en 1501. Il y retrouva Geiler de Kayserberg, le très persuasif prédicateur de la cathédrale de Strasbourg, et le prévôt de l’église Saint-Thomas, Christophe d’Utenheim. Tous les trois rêvaient de changer de vie en fondant une communauté érémitique en Forêt-Noire. L’affaire capota. Christophe d’Utenheim devint évêque de Bâle en décembre 1502. C’en était fini de leur rêve de solitude à trois. Wimpfeling, à la demande de son ami Geiler et de Sébastien Brant, resta finalement à Strasbourg. Il logea chez dans le couvent des Guillelmites (dont il reste l’église Saint-Guillaume) et s’adonna à un travail intellectuel et pédagogique soutenu. Ce fut une période féconde de sa vie. Il y prépara son <i>Catalogue des évêques de Strasbourg </i>qui fut publié en 1508, continua de publier ses ouvrages pédagogiques, s’occupa, entre autres, de l’éducation du jeune Jacques Sturm, futur stettmeister (premier magistrat de religion réformée de Strasbourg, multiplia les querelles littéraires et historiques notamment avec le franciscain Thomas Murner, et créa, en 1508/1510, la Société littéraire de Strasbourg où l’on retrouve les élites humanistes locales. Il y accueillit Érasme en 1514.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce grand théoricien de la pédagogie s’était vu décerner le titre de <i>Praeceptor Germaniae</i> (« Précepteur de l’Allemagne »)<i>. </i>Les questions relatives à l’éducation le passionnaient. L’<i>Isidoneus germanicus (Introduction pour la jeunesse allemande</i>),en1497, un traité de grammaire latine, l’avait révélé ; <i>l’Adolescentia</i> (<i>La Jeunesse</i>)<i>,</i> une compilation des règles de conduite, avait confirmé son orientation ; le <i>De Integritate </i>(<i>Sur L’Intégrité </i>[<i>de la vie religieuse</i>]), en 1505, un guide moral pour les jeunes prêtres, illustrait son désir de réformer l’Église, en crise, par une meilleure formation du clergé, alors que sa <i>Diatriba de proba puerorum institutione </i>(<i>Discussion sur la bonne éducation à donner aux enfants</i>…) en 1514 constituait un recueil de conseils pour les enseignants. Dans son esprit, seule l’éducation pouvait sauver l’Église et la société de l’effondrement. On pouvait recourir aux auteurs de l’Antiquité à condition qu’ils fussent moralement irréprochables. Il préférait la lecture des Pères de l’Église ou celle des humanistes chrétiens contemporains, tel l’Italien Baptiste de Mantoue. Wimpfeling avait également conçu l’idée d’un Gymnase/gymnase, préparatoire aux études universitaires, qui se déroulaient alors à Bâle, Fribourg, Heidelberg, Mayence et Cologne. En vain. L’idée fut reprise, en 1538, avec la création du Gymnase de Strasbourg par Jean Sturm. L’histoire fut l’autre grande affaire de sa vie. Hormis sa <i>Germania</i> (1501) qui tient davantage du pamphlet, son <i>Epitome rerum germanicarum</i> (<i>Abrégé de l’histoire de l’Allemagne</i>, en 1505) est un des premiers essais de synthèse de l’histoire de l’Allemagne.</p>
<p style="text-align: justify;">Malade, il s’était retiré dans sa ville natale, auprès de sa sœur Madeleine, à partir de 1515. Il y fonda la Société littéraire locale. Hostile à la Réforme qui progressa rapidement en Alsace après 1518, séduisant nombre de ses amis et anciens élèves strasbourgeois, il resta fidèle à l’Église romaine et fut enterré, en 1528, dans l’église Saint-Georges, où il avait été baptisé.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Les emportements de Wimpfeling</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Wimpfeling avait-il du caractère ? Un mauvais caractère probablement. Prompt à la colère, ses indignations étaient nombreuses. Elles l’emportaient parfois loin, trop loin. Quelques-unes de ses querelles sont restées célèbres. Celle avec le franciscain natif d’Obernai, Thomas Murner, autre caractère mal embouché, par exemple. Le point de départ en fut la <i>Germania,</i> publiée en 1501, où, à travers un pamphlet de circonstance, Wimpfeling demande à ses compatriotes de faire preuve de plus de patriotisme à l’égard du Saint-Empire auquel ils appartiennent. Très<i> nationalbewusst</i>, comme d’autres humanistes allemands, il soutient, entre autres, que les Allemands avaient toujours occupé la rive gauche du Rhin, que les prétentions françaises sur cette zone étaient sans fondement et que, par conséquent, Charlemagne ne pouvait être qu’Allemand. Thomas Murner le cueillit, un an après, dans la <i>Germania Nova</i> (<i>Nouvelle</i> <i>Germanie</i>), en prétendant exactement le contraire. Nous sommes au début du XVI<sup>e</sup> siècle, le différend au sujet des frontières entre la Gaule et la Germanie était lancé. Ils avaient beau être prêtres tous les deux, l’échange fut rude, peu charitable et d’une rare</p>
<p style="text-align: justify;">On connaît moins sa diatribe contre Jacques Locher, enseignant à l’Université d’Ingolstadt, qui avait traduit en latin le <i>Narrenschiff </i>(<i>Nef des fous</i>) à la demande de son auteur, Sébastien Brant. Poète brillant, surnommé Philomusus, « Ami des Muses », ses cours sur la poésie et la rhétorique attiraient une foule d’étudiants. Il avait suscité la jalousie d’un confrère, plus âgé, professeur de théologie, Georges Zingel, qui attaqua son jeune collègue en traitant ses Muses de mules stériles, lui reprochant de « de faire l’apologie de la poésie antique dépravée et contraire à la religion chrétienne ». Locher répliqua, s’en prit à la théologie scolastique enseignée par son aîné, qui ne « donnait que les excréments pieusement recueillis par les théologastres ». En 1510, Wimpfeling (tout comme Brant) prit fait et cause pour Zingel et démontra, avec sa fougue habituelle, que la poésie, bonne pour les enfants dans leur apprentissage du latin, était féminine, alors que la prose, seule, était virile, capable de révéler la vérité chrétienne. En fait, la querelle opposait les théologiens conservateurs aux humanistes, lecteurs des œuvres païennes de l’Antiquité.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1505 déjà, lors d’un séjour auprès de son ami Christophe d’Utenheim devenu évêque de Bâle, Wimpfeling n’avait rien trouvé de mieux que d’exhorter les Bâlois à dénoncer l’alliance conclue en 1501 avec la Confédération helvétique. Le Conseil de la ville entama une procédure à son encontre. Il s’enfuit piteusement et regagna Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Reflet de son temps</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Wimpfeling est un personnage passionnant à défaut d’être attachant. Il n’a ni la maîtrise ni le brillant de Beatus Rhenanus dont il est l’aîné. Il n’en a pas l’aisance matérielle non plus. Il passa l’essentiel de sa vie … à tirer le diable par la queue. Il vécut cependant assez longtemps pour être le parfait témoin d’une période qui connut l’avènement et la réussite de l’humanisme et son effacement devant la Réforme. Ce grand aigri, nerveusement fragile, était un homme honnête et probe. Parfait représentant de son siècle, en réalité à cheval sur deux siècles. Homme du Moyen Age et du début de la Renaissance. Homme davantage ou essentiellement du Moyen Age par ses idées. Pourfendeur violent des abus de l’Église et malgré tout fidèle à l’institution. Visionnaire fréquemment, déçu toujours. Contrarié le plus souvent. Profondément conscient qu’il fallait réformer l’Église, les prêtres comme les ouailles, mais incapable de suivre ni même de concevoir une réforme radicale comme celle qui advint. Confiant dans les vertus de l’éducation, chagriné cependant de ne pas voir ses idées appliquées. Jean Sturm reprit une partie de ses idées en créant le Gymnase en 1538 dans Strasbourg passée à la Réforme. Aurait-il apprécié ? Il avait formé son homonyme Jacques Sturm, remarquable politique, excellent diplomate, humaniste cultivé et protestant ardent. Il en fut marri. Il avait eu la tentation de se retirer dans le désert, en l’occurrence dans la solitude de la Forêt-Noire pour vivre en ermite, il resta à Strasbourg où il s’abîma dans le travail et s’épuisa dans quelques querelles stériles. Cet humaniste se méfiait des auteurs anciens parce que païens. A trop les fréquenter, on risquait d’y perdre son âme de chrétien, à défaut de son latin. Obsédé, comme beaucoup de ses contemporains, par le péché et la formule <i>Noli peccare, deus videt</i> (« Ne pêche pas, Dieu te regarde »), il partagea les préjugés et les rejets de son temps. Son anti- judaïsme fut violent. En 1501, dans la <i>Germania</i>, faisant l’Éloge de Strasbourg, il cite sur le même plan : « Des bibliothèques, de doctes savants, des écoles de frères mendiants, des architectes, l’expulsion des juifs, de magnifiques maisons, de belles rues et places. » Ou l’art de faire du renvoi des juifs un monument parmi d’autres… Il a aussi raté sa sortie. Son épitaphe à l’église Saint-Georges, où il fut enterré, fut emportée par la Révolution. Il s’est, dans sa ville natale, effacé devant Beatus Rhenanus qui a raflé la mise. Connu des érudits, il a disparu de la mémoire des gens. Je l’imagine, là où il est, râler encore.</p>
<p><b><i> </i></b></p>
<p><b><i>Pour en savoir plus :</i></b></p>
<p>Hubert Meyer, « Jacob Wimpfeling », dans <i>Nouveau Dictionnaire de Biographie Alsacienne</i>.</p>
<p>Francis Rapp, <i>Réformes et Réformation à Strasbourg. Eglise et Société dans le diocèse de Strasbourg (1450-1525)</i>, Strasbourg, 1974.</p>
<p>Gabriel Braeuner, <i>Au cœur de l’Europe Humaniste, Le génie fécond de Sélestat</i>, Editions du Tourneciel, 2018.</p>
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<p><strong>Gabriel Braeuner,</strong> DNA 17 mai 2020, Ces femmes et ces hommes qui ont fait l&rsquo;histoire de Sélestat( 13/24)</p>
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		<title>Les imprimeurs sélestadiens de l&#8217;Humanisme et de la Réforme</title>
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		<pubDate>Sat, 11 Apr 2020 10:04:21 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[La genèse de l’imprimerie en Alsace est incontestablement marquée par la contribution des imprimeurs sélestadiens. A côté de Jean Mentelin, le premier grand imprimeur alsacien à Strasbourg, nous comptons avec Matthias et Lazare Schürer, puis Crato Mylius, trois autres imprimeurs de &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/les-imprimeurs-selestadiens-de-lhumanisme-et-de-la-reforme/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>La genèse de l’imprimerie en Alsace est incontestablement marquée par la contribution des imprimeurs sélestadiens. A côté de Jean Mentelin, le premier grand imprimeur alsacien à Strasbourg, nous comptons avec Matthias et Lazare Schürer, puis Crato Mylius, trois autres imprimeurs de qualité, qui avec des fortunes diverses ont fortement contribué au rayonnement de cette industrie nouvelle</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/les-imprimeurs-selestadiens-de-lhumanisme-et-de-la-reforme/buchdrucker-1568/" rel="attachment wp-att-779"><img class="alignleft size-medium wp-image-779" alt="Buchdrucker-1568" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/Buchdrucker-1568-256x300.png" width="256" height="300" /></a></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Matthias Schürer, au service de la République des Lettres </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Les imprimeurs sélestadiens jouèrent, comme on le sait,  un rôle essentiel  dans le développement de l’imprimerie. L ’apport de notre concitoyen Jean Mentelin fut déterminant à Strasbourg tout de suite après le passage de Gutenberg. La contribution de notre ville ne s’arrêta pas là. Deux de ses enfants, Matthias et Lazare Schürer, l’oncle et le neveu, prirent le relais peu de temps après. En s’inscrivant tout à fait dans une époque marquée par le mouvement humaniste et l’avènement de la Réforme protestante.</p>
<p style="text-align: justify;">Matthias est le plus connu. Né vers 1470 à Sélestat, il avait été élève de l’École latine. Puis avait poursuivi ses études supérieures à l’Université de Cracovie avant de venir à Strasbourg auprès de son cousin Martin Flach et de son oncle Jean Knobloch qui l’initièrent au métier d’imprimeur. Il finit par s’installer à son compte, dans la ville libre d’Empire, à partir de 1508. Il allait faire de la publication des livres de l’antiquité latine et des écrits d’humanistes sa spécialité. Dans sa courte mais féconde carrière &#8211; il mourut en 1519 &#8211; il publia plus de 270 titres, presque exclusivement en latin,  pour au moins 120 auteurs. Fidèle en l’occurrence à cette profession de foi datée de 1506, quand il était encore en apprentissage, où il proclamait : « Je m’efforcerai dans la mesure de mes forces d’aider et de faire croître, grâce à nos caractères d’imprimerie, la République des Lettres, en imprimant tous les livres les plus savants des hommes les plus savants. »</p>
<p style="text-align: justify;">Il tint parole. Son catalogue était vaste. Érasme y figure en bonne place : quarante-deux publications dont la première édition datée de « L’Éloge de la Folie » en 1511, immédiatement après celle non datée de Paris. Érasme apprécia la qualité de son travail. Il le rencontra en 1514 et lui confia, en novembre, l’édition de la version définitive de son chef d’œuvre. Le grand humaniste confessait « qu’il aimait Matthias de toutes ses forces ». Et il n’oublia pas de le citer dans son « Éloge de Sélestat » daté de 1515. Les écrivains de l’antiquité classique dont les humanistes étaient les spécialistes ne manquaient évidemment pas dans l’officine de Matthias Schürer. Cicéron, Virgile, Horace, Ovide, Plaute et Térence mais aussi Valère Maxime et Aulu-Gelle furent offerts à la curiosité des  « studieux des bonnes lettres ». Et cela, grâce à l’un de ses conseillers éditoriaux, Nicolas Gerbel</p>
<p style="text-align: justify;">Son atelier est également représentatif des préoccupations pédagogiques et spirituelles de son temps. « L&rsquo;homme ne naît pas homme, il le devient » avait fort justement proclamé Érasme. C’est par l’éducation qu’il le devenait. Voilà pourquoi notre imprimeur réserva une place de choix aux ouvrages à vocation pédagogique. Ouvrages sur la langue latine, parmi lesquels une version courte des <i>Adages</i> d’Érasme. <i>Fables</i> d’Ésope et les <i>Préceptes moraux</i> de Caton pour le plus jeunes ; biographies de philosophes ou compilations de doctrine philosophique dues à  Philostrate, Plutarque et Apulée pour les aînés.</p>
<p style="text-align: justify;">Les auteurs contemporains n’étaient pas oubliés. Beatus Rhenanus, qui travailla pour Schürer dès 1508, proposa la publication d’auteurs italiens, parmi lesquels Michel Marulle, qui inspira tant notre Ronsard. D’autres Sélestadiens, Kierher, Spiegel ou leurs amis, lui donnèrent des textes d’Italiens à imprimer. Jacques Wimpfeling n’est pas étranger à l’édition des sermons de Geiler de Kaysersberg, en allemand ou traduits en latin. Les libraires Alantsee de Vienne lui confièrent, entre autres, l’édition de poèmes de l’humaniste allemand Conrad Celtis.</p>
<p style="text-align: justify;">Wimpfeling n’hésitait pas à l’appeler « son compatriote bien aimé, vénérable non seulement par sa science mais aussi par son honnêteté et sa sincérité. » L’hommage était mérité. Ses éditions avaient la réputation d’être exemptes de fautes typographiques. Les humanistes étaient ses amis. Il les servait avec ferveur.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Lazare Schürer, imprimeur engagé</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;">Lazare, son neveu, était devenu l’associé de son oncle peu de temps avant son décès. De retour à Sélestat fin 1519, il s’installa dans la maison de sa mère, non loin de l’église Sainte-Foy dans la maison « Zum grossen Greifen ». Sur place il trouva la Société littéraire que Wimpfeling avait créée en 1515. Il publia plusieurs ouvrages de ses membres : une lettre de soutien à Luther de Wimpfeling, les <i>É</i><i>pigrammes</i> de Sapidus et un pamphlet antipapal du curé de Saint-Georges Paul Phrygio. Un <i>Commentaire</i> sur une œuvre de Prudence due à Spiegel, juriste et secrétaire des empereurs Maximilien I<sup>er</sup> et Charles Quint.</p>
<p style="text-align: justify;">Si sa production n’atteignit pas l’ampleur de celle de son oncle, Lazare Schürer n’en produisit pas moins une cinquantaine de publications dont la moitié porte sur la défense de Luther, les dérives de l’Église, les relations entre Rome et l’Empire. Des textes satiriques qui s’en prennent aux adversaires de Luther et d’Érasme, avant leur rupture, ou de Reuchlin, le vieil humaniste de Pforzheim, menacé par l’Inquisition pour avoir voulu sauver les ouvrage juifs des flammes et de la destruction. L’imprimerie de Lazare Schürer participe ainsi à la guerre des pamphlets avec quelques signatures qui font autorité : Ulrich von Hütten, Philipp Melanchthon, Otto Brunfels, Willibald Pirckheimer, Conrad Nesen ou Juan Luis Vives. On y défend fortement les bonnes lettres menacées par  la scolastique, philosophie et théologie enseignées au Moyen Age, qui fit la part belle au formalisme et à la dialectique aux dépens de la rhétorique .</p>
<p style="text-align: justify;">Son catalogue témoigne de l’effervescence intellectuelle et spirituelle de son temps. La belle unité intellectuelle dont faisaient preuve tous ces humanistes va voler en éclat. Le mouvement de la Réforme, qui partout progresse, va provoquer des dissensions entre les amis d’autrefois. Sapidus et Phrygio, ont choisi leur camp. Ils quitteront la ville au lendemain de la Guerre des Paysans, en 1525. Sélestat demeura fidèle à Rome. Beatus  suivit Érasme qui avait rompu avec Luther. Lazare Schürer fut suspecté de faire partie des Luthériens de la cité. On l’accusa de tenir des réunions secrètes dans la maison de sa mère. Le magistrat lui interdit « de prêcher et de lire aux laïques ». Criblé de dettes, fragilisé par des procès à répétition, il se battit comme un beau diable pour laver son honneur et rester à Sélestat. Il se maintint et devint même le directeur de l’école latine en 1526. Il était trop tard. L’école avait perdu sa réputation, ses enseignants et ses élèves. Elle n’avait plus rien à voir avec celle de Sapidus. En pleine régression, elle ne put être sauvée par Schürer. Il ne se remit jamais de ses déboires successifs et mourut en octobre 1528.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Crato, l’homme de liaison</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Il passe presque inaperçu à côté des Schürer.  Pourtant Kraft Müller (Crato Mylius), né vers 1503 à Sélestat, avait aussi été imprimeur à Strasbourg, où, en 1536, il acheta l’officine de Georges Ulricher. Gagné à la Réforme, il y édita une centaine de livres, essentiellement en latin. Ce sont principalement des écrits humanistes (des commentaires d’auteurs anciens, dont les deux premiers livres de <i>L’Iliade</i>, en grec) et théologiques (des commentaires de textes bibliques et des textes en allemand de Luther ou, en 1546, de Martin Bucer) mais aussi de l’histoire et du droit. Il publia également une des premières pièces bibliques en latin, « L’Anabion », écrite par Jean Sapidus qui avait été le dernier grand directeur de l’école latine de Sélestat avant de prendre le parti des protestants et de devoir quitter Sélestat pour Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour la petite histoire, Kraft Müller était le demi-frère de Lazare Schürer et avait fait ses études à l’École latine de Sélestat. Il fréquenta par la suite l’Université de Wittenberg et suivit les cours de Melanchthon dont il devint l’ami et dont il publia régulièrement les ouvrages. Il mourut  à la bataille de Mühlberg,au service de la ville de Strasbourg,  quand l’empereur Charles Quint vainquit les princes protestants et la ligue de Smalkalde en 1547. Sa veuve, Margaretha reprit l’officine.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus :</p>
<p style="text-align: justify;">François Ritter, <i>Histoire de l’imprimerie alsacienne aux XVe et XVIe siècles</i> (Publication de l’Institut des Hautes Etudes Alsaciennes, t. XIV), Strasbourg-Paris, Éditions F.-X. Le Roux, 1955.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Odile Burckel, « Les imprimeurs Matthias et Lazare Schürer et les écrits en faveur d’une réforme, notamment de 1518 à 1522 », dans <i>Beatus Rhenanus de Sélestat (1485-1547) et une réforme de l’Église : engagement et changement, Actes du colloque international tenu à Strasbourg et Sélestat du 5 au 6 juin 2015</i>, édités par James Hirstein, Turnhout, Brepols, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;">Marie-Odile Burckel, « Humanisme et imprimerie, l’exemple de deux imprimeurs sélestadiens Matthias et Lazare Schürer », dans <i>Humanistes et humanisme à Sélestat aux XVe et XVIe siècles, Actes du colloque tenu le 21 octobre 2017 à Sélestat</i>,  Les Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>Gabriel Braeune</em>r, avril 2020</p>
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		<title>A l&#8217;origine de l&#8217;école latine, Jean de Westhuss et Louis Dringenberg</title>
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		<pubDate>Thu, 09 Apr 2020 16:25:09 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://www.histoires-alsace.com/a-lorigine-de-lecole-latine-jean-de-westhuss-et-louis-dringenberg/unnamed-2/" rel="attachment wp-att-772"> </a></p>
<p style="text-align: justify;">Il sont deux à se partager la paternité de l’extraordinaire aventure humaniste qui eut Sélestat pour cadre au XVe siècle : Jean de Weshuss, curé de la paroisse de Sélestat et Louis Dringenberg, le maître de l’école latine, qui en fit un établissement de premier plan où l’on tenta de (bien) former d’excellents chrétiens. Fidèle à l’exemple des Frères de la vie commune de Deventer, un foyer ardent de spiritualité chrétienne qui prônait la pauvreté, à l’image de celle du Christ, et les bienfaits de l’éducation.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Jean de Westhuss, le curé visionnaire</strong></em></p>
<p style="text-align: justify;"><em><a href="http://www.histoires-alsace.com/a-lorigine-de-lecole-latine-jean-de-westhuss-et-louis-dringenberg/unnamed-2/" rel="attachment wp-att-772"><img class="alignleft size-full wp-image-772" alt="unnamed" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/unnamed.jpg" width="300" height="512" /></a></em></p>
<p style="text-align: justify;"> <em><strong>H</strong></em>ormis les spécialistes, qui connaît Jean de Westhuss ?Il avait été curé de Sélestat de 1423 à 1452, date de sa mort. Issu de la famille de Westhausen qui  possédait des terres à Sélestat, rien ne le destinait à la célébrité. Il aurait pu, comme beaucoup de ses pairs, s’acquitter mollement  de sa charge pastorale dans une Église en crise qui avait, depuis 1431, réuni  à quelques lieues de là  un nouveau concile.  Dans un climat délétère où les pères du concile s’étaient longtemps opposés au pape. Pendant ce concile interminable qui dura dix ans et se transporta successivement de Bâle à Lausanne, puis à Ferrare et enfin à Rome, Jean de Westhuss vivait la crise de l’Église  sur le terrain. Où les prêtres étaient mal formés, les ouailles ignares, les écoles médiocres et les maîtres mal payés.</p>
<p style="text-align: justify;">Le curé de Sélestat était convaincu que seul un enseignement de qualité était capable de faire progresser les chrétiens sur le chemin de la foi et de la pratique. Son école paroissiale ne brillait guère par l’esprit. Il s’en émut, s’en ouvrit à ses proches et se mit en quête de trouver  un pédagogue digne de ce nom. Capable de transmettre un savoir solide pour faire de ses élèves de bons chrétiens.</p>
<p style="text-align: justify;">Des jeunes Sélestadiens  qui fréquentaient l’Université de Heidelberg lui recommandèrent  l’un de leurs aînés, un certain Louis Dringenberg, originaire de Westphalie. Il fit l’affaire, prit la direction de l’école à partir de 1441 et débuta cette merveilleuse et grande aventure  humaniste qui fit et fait encore la réputation de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;">Jean de Westhuss ne s’arrêta pas la. Il installa l’école paroissiale dans les bâtiments de l’ancienne Oeuvre Notre Dame à proximité de Saint-Georges. A sa mort, en 1452, Il légua l’ensemble de sa bibliothèque à la fabrique de l’église. Par ce geste, il donna une impulsion décisive  à la constitution d’une bibliothèque paroissiale, celle de l’école latine, l’autre pilier, à côté de celle de Beatus Rhenanus, de notre Bibliothèque Humaniste. Son exemple fit des émules, d’autres bienfaiteurs suivirent son exemple.</p>
<p style="text-align: justify;">On estime sa donation à une trentaine de volumes au contenu essentiellement  religieux. Il était prêtre après tout. Un prêtre resté exemplaire dans une Église tourmentée.  Ce qui est tout à son honneur.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Louis Dringenberg, « l’apôtre de la jeunesse »</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/a-lorigine-de-lecole-latine-jean-de-westhuss-et-louis-dringenberg/image/" rel="attachment wp-att-774"><img class="alignleft size-full wp-image-774" alt="image" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/image.jpg" width="417" height="578" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Il fut le premier maître de l’école paroissiale qui acquit la notoriété. Né dans le diocèse de Paderborn vers 1410, il aurait fréquenté l’école du Mont Sainte-Agnès , près de Zwolle au Pays-Bas. Celle-ci avait été fondée par les Frères de la vie commune de Deventer, un foyer ardent de spiritualité chrétienne du Nord de l’Europe. C’est à Heidelberg qu’il poursuivit ses études à partir de 1430. En 1432, il est bachelier. Deux ans plus tard, il obtient le grade de maître ès art.  On suppose qu’il étudia la théologie par la suite.</p>
<p style="text-align: justify;">Toujours est-il qu’il apparaît à Sélestat en 1441 pour prendre le poste de maître d’école à la demande du curé Jean de Westhuss. Le poste était devenu vacant. Son prédécesseur venait d’être renvoyé pour s’être battu, à coups de hache, avec un tailleur de pierre véhément nommé Jean de Spire…</p>
<p style="text-align: justify;">Quand il vint à Sélestat, il ne s’attendait pas à y rester 36 ans, de 1441 à 1477. Jean de Westhuss l’installe dans le locaux de l’oeuvre Notre Dame et lui confie non seulement les élèves de l’école mais aussi la direction du chant sacré lors des offices dominicaux et des jours de fête.  Dringenberg est un excellent pédagogue mais également un  chrétien fervent ! Il disposait des qualités requises pour aider à « réformer » par l’enseignement. En bon humaniste, il cultivait l’amour des belles lettres et le retour aux sources antiques sans que sa foi ne fût prise en défaut. Il n’omit pas d’enseigner aussi les pères de l’église. Rappelons que l ’humanisme de cette époque est un humanisme chrétien. Celui qu’embrassera le grand Érasme de Rotterdam ( 1469-1536) un peu plus tard. Avec des préoccupations identiques : Former les chrétiens par l’éducation selon sa belle formule « L’ homme ne naît pas homme, il le devient ».</p>
<p style="text-align: justify;">C’est exactement ce que tenta Louis Dringenberg. Avec succès ! L’illustre Jacques Wimpfeling, sélestadien d’origine et pédagogue de renom, que nous présenterons ultérieurement, lui rendit   un bel hommage « L’éducation fut la passion de cet apôtre de la jeunesse et l’Alsace lui est redevable  d’une partie non négligeable de sa culture… Tous ont été remarquablement instruits  dans les connaissances élémentaires de la grammaire sans qu’on leur ait ingurgité les gloses et les commentaires de Donat et d’Alexandre. De ses livres, Dringenberg ne prenait que ce qui était utile et nécessaire  à l’enseignement de ses élèves ».</p>
<p style="text-align: justify;">Il était resté fidèle aux préceptes des frères des la vie commune qui condamnait la science vaine, celle qui gonfle l’esprit sans la fortifier.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour en savoir plus :</p>
<p style="text-align: justify;"> Paul Adam,<em> L’humanisme à Sélestat. L’école, Les Humanistes, La Bibliothèque.</em> Sélestat, 1962-2001.</p>
<p style="text-align: justify;">Paul Adam, <em>Il y a cinq siècles, en 1477, mourut à Sélestat Louis Dringenberg, père de l’humanisme alsacien,</em> Annuaire des Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 1977.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <em>Au coeur de l’Europe humaniste, le génie fécond de Sélestat</em>, Editions du Tourneciel, 2018.</p>
<p style="text-align: justify;">Francis Rapp, l<em>’École humaniste de Sélest</em>at, Saisons d’Alsace, 1975</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, DNA de Sélestat du 11 janvier 2020,</strong> </em>Extrait de la rubrique &nbsp;&raquo; ces hommes et ces femmes qui ont fait l&rsquo;histoire de Sélestat</p>
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		<title>Hans von Schlettstadt , un peintre mythique ?</title>
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		<pubDate>Wed, 08 Apr 2020 15:29:43 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[&#160;  A en croire de nombreux historiens et historiens de l’art, il fut un de nos plus grands peintres.  L’équivalent du colmarien Martin Schongauer, mais pour la première moitié du XVe siècle. Probablement originaire de Sélestat. Il est peut être &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"> <a style="text-align: justify;" href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;">A en croire de nombreux historiens et historiens de l’art, il fut un de nos plus grands peintres.  L’équivalent du colmarien Martin Schongauer, mais pour la première moitié du XVe siècle. Probablement originaire de Sélestat. Il est peut être même né, juste à côté, à Dieffenthal. Il apparait à Bâle sous le nom de Hans Tieffenthal à partir de 1418. Pour compliquer le tout, des historiens l’appellent Hans Tieffenthal von Schlettstadt ou simplement Hans von Schlettstadt. Selon l’humeur ou leur embarras. </span></a></span></p>
<p><span style="color: #000000;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;"><img class="alignleft size-full wp-image-755" alt="308px-Meister_des_Frankfurter_Paradiesgärtleins_001" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/308px-Meister_des_Frankfurter_Paradiesgärtleins_001.jpg" width="308" height="240" /></span></a></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;"> </span></a></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;">Essayons de le cerner sans décrocher en cours de route  Il y a un Hans Moler qui apparaît dans les document de Sélestat comme propriétaire en 1391. Est-ce le même? Celui de Bâle, qui vient  effectivement de Sélestat, obtient un contrat en 1418 de la part de la grande cité rhénane pour réaliser le décor de la chapelle de l’<i>Elend Kreuz,</i> à <i>Klein Base</i>l sur la rive droite du Rhin. On lui demande de s’inspirer du plafond, un ciel étoilé, de l’église des Chartreux de Champmol en Bourgogne. On sait que la Bourgogne est un foyer artistique important à l’époque. Faire ses classes dans la région est un bagage pour l’avenir. Les Bâlois, qui sont des gens de goût, connaissent les bonnes adresses. Ils utilisent également les bons peintres et Hans von Schlettstadt l’est incontestablement. On le tient en haute estime. La ville le charge alors de refaire le grand tableau surmontant l’entrée de la cité  par le pont du Rhin. Travail qui lui vaut le droit de Bourgeoisie à titre gracieux. </span></a></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;"> </span></a></span></p>
<p style="text-align: justify;"><span style="color: #000000;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/hans-von-schlettstadt-un-peintre-mythique/308px-meister_des_frankfurter_paradiesgartleins_001/" rel="attachment wp-att-755"><span style="color: #000000;">Même dans la grande ville de Bâle, un Sélestadien reste un Sélestadien. La <i>Heimweh </i>le fait revenir dans sa ville natale. Il vend sa maison de Bâle en 1423 et revient au bercail. L’année suivante, il construit une maison au <i>Wafflerhof</i> face à l’hôtel de ville de Sélestat. Dix ans plus tard, Hans von Schlettstatt entame une carrière strasbourgeoise, autre tentation sélestadienne récurrente. En 1433, il habite une maison dite du<i> Kirschbaum</i>, rue des orfèvres à Strasbourg, tout près de la cathédrale, enfin en voie d’achèvement. Il deviendra même membre du conseil de la ville en 1444. En sa qualité de maître, il dirige un atelier et emploie des collaborateurs dont le futur peintre Jost Haller. Mais au fait, est ce toujours le même Hans von Schlettstatt ? Un fils, de même nom, ne se serait-il pas glissé dans cette édifiante histoire? Au même moment, dans les documents strasbourgeois apparaît, en outre, un Hans von Schlettstatt, orfèvre de son état, qui se rend à Metz. C’est qui lui ? Le même ? Après tout, Schongauer, un peu plus tard était lui  aussi issu d’un milieu d’orfèvres. On finit par perdre sa trace. Heureusement d’ailleurs, sinon Schongauer aurait pu craindre la concurrence.</span></a></span></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>On ne prête qu’aux riches </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Hans von Schlettsadt, à la biographie incertaine, laisse une oeuvre considérable. D’autant plus importante qu’aucune ne peut lui être attribuée de façon … certaine ! L’oeuvre bâloise, seule, est incontestable. Et c’est elle qui est à l’origine des toutes les attributions ultérieures. Car ce voyage en Bourgogne interroge. Il confère à l’intéressé une aura artistique. Ses pérégrinations sélestadienne et strasbourgeoise, par la suite, en font un propagateur artistique idéal. En Alsace d’abord, mais bien plus loin, dans le Rhin supérieur, notre <i>Oberrhein</i> qui produira une foule d’artistes.</p>
<p style="text-align: justify;">Goûtons notre plaisir. On lui attribua le fameux <i>Paradisgaertlein</i>, vers 1420, aujourd’hui conservé à Francfort (voir la vignette introductive). Un peinture délicate et fondatrice « Dans un jardin clos d’un muret crénelé, la Vierge est assise lisant tandis que l’enfant Jésus s’essaye au jeu du psaltérion et qu’un ange s’entretient avec deux jouvenceaux parmi des arbres, de oiseaux et des fleurs aux significations symboliques » (Victor Beyer). Les historiens de l’art, s’appuyant sur des considérations stylistiques objectives, ont été frappé par le caractère alsacien voire strasbourgeois de cette peinture. L’intimité poétique se mêlant au détail prosaïque, dans la droite ligne d’une inspiration mystique bien rhénane.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà que dans la foulée, le tout aussi charmant tableau de la « Vierge au fraisier » de Soleure pourrait également lui être attribué et, pour faire bonne mesure, les panneaux du couvent de Saint-Marc à Strasbourg, dépôt des Hospices Civils au musée de l’oeuvre Notre Dame de Strasbourg : « le doute de Joseph et « le bain de l’enfant » On y décèle même des influences françaises et italiennes, de l’école de Sienne notamment. Et pour que notre joie sélestadienne soit complète, on en fait également l’auteur de certains vitraux du choeur de l’église paroissiale Saint-Georges ; celles toujours existantes, illustrant la légende de sainte Catherine et l’histoire de l’empereur Constantin et de sa mère Hélène. On en profite également pour lui attribuer la paternité de  quelques vitraux de la collégiale de Thann.</p>
<p style="text-align: justify;">Quel beau destin que celui de Hans von Schlettstadt qui continue de nous interpeller et qui fut fort utile aux historiens de l’art, il n’y a pas si longtemps Aujourd’hui, on aurait tendance, à la suite de Philippe Lorentz qui enseigne à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, de penser  que « le » Hans Tieffenthal que l’on fait travailler successivement à Bâle, Sélestat et Strasbourg a été forgé par l’historiographie du XIX e siècle en quête d’un artiste susceptible d’égaler la grandeur d’un  Schongauer pendant la première moitié du XVIe siècle ». Une petite rivalité avec Colmar ? On se disait bien…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong><em>Pour en savoir plus :</em></strong></p>
<p>Dictionnaire historique Suisse : Notice Hans Heinrich Tieffenthal.<br />
Nouveau Dictionnaire de Biographie alsacienne : notice Hans von Schlettstadt.<br />
Victor Beyer, 2000 ans d’art en Alsace, Oberlin, 1999.<br />
Philippe Lorentz, Strasbourg 1400, un foyer d’art dans l’Europe gothique, catalogue de l’exposition tenue à l’ouvre Notre Dame du 28 mars au 8 juillet 2008, Strasbourg, 2008.<br />
Philippe Lorentz, Histoire de l’art du Moyen-Age occidental, Annuaire de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes, 140, 2009.</p>
<p><em><strong>Gabriel Braeuner</strong></em>, DNA Sélestat, 14 décembre 2019, Hans von Schlettstadt, rubrique  :Ces hommes et ces femmes qui ont fait l&rsquo;histoire de Sélestat</p>
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		<title>Des réformes avant la Réforme</title>
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		<pubDate>Sun, 05 Apr 2020 08:11:47 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/des-reformes-avant-la-reforme/e6/" rel="attachment wp-att-728"><img class="alignleft size-full wp-image-728" alt="e6" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/e6.jpg" width="578" height="325" /></a></p>
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<p style="text-align: justify;">Il a beau avoir obtenu un succès d’édition large et peut-être inattendu pour son auteur, la <i>Nef des Fous</i> de Sébastien Brant, publiée en 1494, exprime une inquiétude, sinon une angoisse forte devant l’effondrement de la foi et la folie qui s’était emparée d’une société déboussolée. Des larmes d’amertume remplissent les yeux de l’humaniste strasbourgeois « à voir la foi chrétienne décliner dans la honte ». « Nous ressentons hélas aujourd’hui nettement, écrit-il dans son quatre-vingt-dix-neuvième tableau intitulé « Du déclin de la Foi », l’instable situation et la dégradation de jour en jour plus grande de la foi des chrétiens ». Rome et son église ne cessent d’aller vers leur déclin « tout comme fait la lune vers son dernier quartier ». La situation est grave et grand est le danger. Il semble déjà qu’il soit tard, trop tard même.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>« Si le Christ lui-même ne monte à la vigie… »</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Toutes les tentatives de réformer l’Église auraient donc été vaines ? En cette fin du XVe siècle, le bateau penche de plus en plus, il risque de disparaître dans les flots. Les hommes d’Église comme les gens de bonne volonté ont apparemment échoué. Seul le Christ encore peut les sauver : « Si Jésus-Christ lui-même ne monte à la vigie nous nous enfoncerons bientôt dans les ténèbres ». Le temps presse et, aux autorités qui ont en main les leviers de commande, Brant enjoint : « Faites ce qui convient — et chacun à sa place — afin que les ravages ne soient plus grands encore et que soleil et lune ne perdent leur éclat, que la tête et les membres ne périssent ensemble ! »</p>
<p style="text-align: justify;">Ce constat d’échec, ce pessimisme sans illusion fait écho à l’exhortation tardive datée de 1508, tout aussi désespérée, de l’aîné des <i>Frühhumanisten</i> alsaciens, Geiler de Kaysersberg, le tonitruant prédicateur de la cathédrale de Strasbourg qui pendant plus de trente ans vitupéra contre les « abus » de ses contemporains : « Ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se tenir en son coin et se fourrer la tête dans un trou, en s’attachant à suivre les commandements de Dieu et à pratiquer le bien pour gagner le salut éternel. »</p>
<p style="text-align: justify;">Ministre de la parole ou écrivain, chacun à sa manière avait essayé de retarder l’inéluctable. Sans doute avaient-ils longtemps cru que la victoire était possible. Ils n’avaient pas ménagé leur peine et ils n’avaient pas été les seuls engagés dans le combat. À Strasbourg, Wimpfeling, le Sélestadien, et ses amis humanistes, souvent chanoines, acquis plus ou moins profondément aux doctrines humanistes, avaient partagé le même souci de réformer ce qui devait l’être : le cœur de chacun et l’institution qui les réunissait tous, à savoir l’Église, en dehors de laquelle il n’y avait pas de salut.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Des réformes à la pelle</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pourtant l’Église, à travers le Moyen Âge, n’avait pas été épargnée par les crises. Elle s’en était toujours sortie à son avantage, même dans les pires moments de sa déjà longue histoire. Les réformes avaient succédé aux réformes. La réforme clunisienne qui avait montré la voie au XIe siècle, celle qui fit éclore les ordres mendiants au début du XIIIe siècle, autour des franciscains et des dominicains, était arrivée à son heure pour tenter de restaurer l’image d’une église enrichie, éloignée de l’esprit de pauvreté de l’Église primitive et en butte aux hérésies qu’il convenait d’extirper. Les malheurs du temps au XIVe siècle (guerres, famines et épidémies dont l’horrible peste de 1349) avaient non seulement contribué à l’insécurité physique mais aussi à l’angoisse existentielle.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces peurs ne furent pas sans effet sur la piété populaire. Superstition et magie se nourrissaient de l’angoisse du péché et du salut. La Vierge surtout, ou Anne sa mère, invoquée plus souvent que Jésus, étaient l’objet de dévotions assidues de même que les saints auxiliaires au nombre de quatorze, appelés à guérir maladies et épidémies. Même les animaux avaient leurs saints. Le culte des reliques fut pratiqué avec une ferveur nouvelle, les chemins des pèlerinages furent rarement aussi encombrés. Les indulgences se vendaient bien. Moyennant finances, on pouvait assurer peu ou prou son salut. Ce dernier passait désormais par des voies individuelles qui faisaient volontiers l’économie des clercs.</p>
<p style="text-align: justify;">Le pape, quant à lui, se comportait comme n’importe quel suzerain temporel, se battant contre ses pairs. Il lui arrivait même d’être multiple, en tout cas trois comme la Trinité, au début du XIVe siècle. Il fallut les déposer d’un coup au concile de Constance (1414-1418) pour revenir à la normale, soit un pape à la fois. Des nouveaux papes aux caractéristiques contrastées : immobile comme Eugène IV, mondain comme Nicolas V, concupiscent et belliqueux comme Alexandre VI. Le concile de Bâle, de 1431 à 1449, avait eu des velléités de réforme, on en resta aux intentions. Tout comme à Constance deux décennies plus tôt, quand on choisit de sanctionner plutôt que réformer. On brûla Jean Hus en 1415 et on déclara hérétique les thèses du théologien anglais John Wyclif, mort depuis 1384. Le premier revendiquait, entre autres, une Église dont la tête ne pouvait être que le Christ, le second était convaincu que seules les Saintes Ecritures étaient importantes. Tous deux avaient prôné l’abandon de la confession individuelle et s’étaient élevés contre la sécularisation progressive de l’Église.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette dernière utilisait volontiers l’excommunication et le bûcher pour toute réponse. En 1498 encore, quand à Florence le très exalté prédicateur Savonarole brûla dans les flammes après avoir appelé la population et le clergé à se repentir, stigmatisé l’Église pour son faste et sa frénésie à s’enrichir, et dénoncé l’incapacité du clergé d’annoncer sans la fausser la parole de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Un fort appétit du divin</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">L’Alsace s’était pleinement inscrite dans ce mouvement chaotique où l’espérance et le découragement se succédaient à intervalles réguliers. Elle ne fut épargnée ni par les malheurs du temps, ni par les crises de croissance et les catastrophes naturelles. Elle connut, elle aussi, la peste et son hideux cortège de morts et de désespérés. Elle vécut les dégâts annexes de la guerre de Cent Ans et fut traversée par des hordes de soldats mercenaires, Grandes Compagnies, écorcheurs au nombre de 40 000 qui envahissent l’Alsace en 1444-1445. Les Bourguignons ne l’épargnèrent pas davantage. Sa proximité géographique avec le duché de Bourgogne l’exposa directement. Charles le Téméraire n’était-il pas entré en possession des territoires des Habsbourg en Haute Alsace en 1469 ?</p>
<p style="text-align: justify;">Sur le plan religieux, elle avait participé au prodigieux essor des ordres mendiants dans la première moitié du XIIIe siècle. Dominicains et franciscains s’étaient installés dans la plupart des cités. Les premiers avaient fortement contribué au développement de la mystique rhénane à la suite de Maître Eckart et de Jean Tauler, traduisant ainsi un fort appétit du divin et une dévotion exigeante, intérieure et personnelle, qui ne pouvait qu’éloigner ses plus fervents adeptes de la pratique usuelle, collective et mécanique. La singulière aventure de Rulman Merswin à Strasbourg, à la fin du XIVe, et les interrogations autour de l’auteur des écrits attribués au mystérieux Ami de Dieu de l’Oberland, montrent que l’avenir du christianisme passait également par l’engagement de laïcs qui n’étaient pas tous savants. Avec le risque d’égarement, voire d’hérésie si l’on n’y prenait garde.</p>
<p style="text-align: justify;">Les « mendiants » eux-mêmes cessèrent d’être exemplaires. Il fallut les réformer et les ramener à une plus stricte observance. Le mouvement, pour les dominicains de toute la province de Teutonie, partit de Colmar lorsqu’en 1389 le dominicain Conrad de Prusse transforma le couvent local en tête de pont d’une réforme destinée à s’étendre dans une grande partie de l’Allemagne. Le couvent des dominicaines de Schoensteinbach, non loin de Guebwiller, qu’il avait également relevé, fit de même pour les couvents des prêcheresses. Tous, y compris en Alsace, ne le suivirent pas. Coexistaient désormais les observants et ceux qui n’éprouvaient aucun désir d’observer strictement.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Un retour aux sources ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Ouverte depuis toujours au foisonnement spirituel qui est une des caractéristiques de l’espace rhénan, L’Alsace emprunta une autre voie, venue du nord, celle de la <i>devotio moderna</i>, initiée par les frères et sœurs de la Vie commune, qui rassembla à Deventer, autour de Gérard Groote, des chanoines et chanoinesses de la congrégation de Windesheim dans la deuxième moitié du XIVe siècle. L’ouvrage de référence produit en son sein est la fameuse <i>Imitation de Jésus-Christ</i>, probablement rédigée par Thomas a Kempis vers 1427. Méfiants à l’égard de l’Église en tant qu’institution, volontiers assimilée à « une bergerie gardée par des loups », les dévots étaient à la recherche d’une vie spirituelle libre, personnelle, dépouillée et vraie, axée sur l’exigence intérieure. Le mouvement fit son nid au couvent de Truttenhausen en 1454 et accompagna fortement l’aventure de l’École latine de Sélestat, « réformée » par le Westphalien Louis Dringenberg à partir de 1441, et qui sera pendant plus de 75 ans un éminent foyer de rayonnement de la pensée humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">Le retour aux sources – <i>reditus ad fontes</i> — grecques et latines, aux Belles lettres et à l’éloquence antique s’accompagnait, en même temps, d’un sincère désir de revenir aux sources de l’Église primitive que l’on supposait pure, non encore souillée par le poison de la sécularisation, de l’avidité et du péché. Les maîtres de l’école latine de Sélestat, les successeurs de Dringenberg, les Craton Hoffmann, Jérôme Guebwiller, Oswald Baer étaient autant préoccupés de développer la connaissance de l’antiquité classique que de raffermir la croyance et les mœurs chrétiennes. Le dernier d’entre eux, Hans Sapidus, l’était tout autant. Mais pour lui le temps était venu : il embrassa la Réforme luthérienne et dut quitter Sélestat en 1525.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Consciencieux et même parfois vertueux</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">En Alsace, comme ailleurs, c’étaient pourtant bien les clercs qui avaient essayé de réformer l’Église de l’intérieur, rencontrant parfois l’oreille plus velléitaire que volontaire d’évêques consciencieux, et même parfois vertueux, comme Robert de Bavière (1440-1478), Albert de Bavière (1478-1506) et surtout Guillaume de Honstein (1506-1541) qui avaient succédé, sur le trône épiscopal strasbourgeois, aux calamiteux Frédéric de Blankenheim et Guillaume de Dietz. Parmi ces clercs lucides, actifs et parfois prophétiques, le précurseur avait été Jean Kreutzer, originaire de Guebwiller (1424/1428-1466), ascète habité, orateur rare, ancien curé de Saint-Laurent de la cathédrale de Strasbourg, laquelle finit par le bannir tant il avait malmené les religieux et les curés de la ville, et le <i>Doktor im Münster</i>, Jean Geiler de Kaysersberg (1445-1510), autre Haut-rhinois engagé qui ne cessa, du haut de la belle chaire que Strasbourg lui offrit, de fustiger sans ménagements les travers des clercs, conventuels et laïcs, ses contemporains.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais sous les mots les plus véhéments se cachait en réalité un conservateur, disciple du théologien et prédicateur français Jean Gerson, proposant plus de restaurations que d’innovations, et ne contestant pas fondamentalement l’organisation ecclésiale, convaincu que la réforme de l’Église passait par l’exemplarité des évêques invités à recourir aux écoles, aux synodes et aux visites pastorales pour restaurer le clergé dans sa ferveur et pureté d’autrefois. Un clergé exemplaire et bien formé constituait, dans l’esprit de Geiler, l’ingrédient nécessaire à la réussite de la réforme dans l’Église. Ce dont était aussi convaincu l’humaniste et pédagogue Wimpfeling, qui mettait davantage l’accent sur le rôle privilégié que devait jouer l’instruction.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>« Convertissez-vous ! » </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Était-ce assez ? Ils avaient été, pour la plupart, témoins de la haine dont le clergé faisait désormais l’objet. Le <i>Pfaffenhass </i>auxquels ils avaient indirectement contribué par leurs écrits et sermons, était une attitude largement répandue au sein d’une population convaincue que « les curés sont débauchés et cupides, les nonnes vicieuses et méchantes ». Le divorce entre les clercs et la majorité des fidèles était devenu effectif. Leurs routes divergeaient désormais. Les uns vaquaient à leurs occupations et prébendes, les autres couraient les saints et Notre-Dame pour des dévotions sincères, illustrées par l’impressionnant succès de la confrérie du Rosaire à la fin du XVe siècle. Probablement n’avaient-ils plus grand-chose à se dire.</p>
<p style="text-align: justify;">Précurseurs parfois prophètes, prédicateurs souvent, mais aussi écrivains, les « réformateurs » échouèrent finalement. La véhémence de leurs diatribes ne mit pas fondamentalement en cause les piliers de l’institution. Leur réforme avait du mal à produire des effets spectaculaires, car elle était basée sur le redressement moral, par définition fragile et imparfait. Impossible de faire de chaque clerc, et davantage encore de chaque fidèle, un saint. L’héroïsme est une vertu rare et rarement partagée. Le « Convertissez-vous ! » obsédant du prédicateur se perdit sous la voûte de la cathédrale. Chacun en avait sa propre interprétation. Le prophète qui en appelait au cœur des clercs et de ses ouailles était-il plus vertueux que l’administrateur de l’évêché, qui parlait aux bourses et consciencieusement s’employait à faire rentrer de l’argent ? Il fallait bien que la boutique continuât de tourner…</p>
<p style="text-align: justify;">Restait l’espérance dernière, qui résonnait comme un constat d’échec : que Jésus-Christ lui-même monte à la vigie… Ils attendaient miraculeusement le Sauveur, et c’est un moine augustin qui vint à leur rencontre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Sources :</p>
<p style="text-align: justify;">Sébastien Brant,<i> La nef des fous</i>, traduit de l’allemand par Madeleine Horst, Strasbourg, La Nuée Bleue, 2005.</p>
<p style="text-align: justify;">Jean Chélimi, <i>Histoire religieuse de l’Occident médiéval,</i> Paris, Hachette, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Herder, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">Georges Perrin, <i>Histoire du Moyen Âge</i>, Paris, Perrin, 2014.</p>
<p style="text-align: justify;">Klaus Pfitzer, <i>Reformation, Humanismus, Renaissance,</i> Stuttgart, 2015.</p>
<p style="text-align: justify;">Francis Rapp, <i>Reformes et Réformation à Strasbourg. Eglise et société dans le diocèse de Strasbourg (1450-1525)</i>, Paris 1974</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel  Braeuner</strong></em>, <em>Revue Alsacienne de littérature</em>, n°127, 1er semestre 2017</p>
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		<title>Beatus Rhenanus et Erasme de Rotterdam : Une amitié rhénane</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Apr 2020 10:29:40 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><img class="alignleft size-full wp-image-722" style="caret-color: #000000; color: #000000;" alt="erasmus-e14632523121681" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/erasmus-e14632523121681.jpg" width="724" height="409" /></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/beatus-rhenanus-et-erasme-de-rotterdam-une-amitie-rhenane/download-1-2/" rel="attachment wp-att-721"><img class="alignleft size-full wp-image-721" alt="download-1" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download-1.jpg" width="259" height="194" /></a></p>
<p style="text-align: justify;">Le réformateur Martin Bucer (1491-1551) et l’humaniste Beatus Rhenanus (1485-1547) sont des enfants de Sélestat. Ils furent contemporains tous deux et fréquentèrent vraisemblablement, tous deux aussi, l’École latine qui pendant un siècle fit la gloire de la cité centrale de la Décapole . Quand Rhenanus mourut, Bucer était à son chevet. Le premier n’avait pourtant pas fait le saut vers la Réforme protestante, le second en fut l’un de ses promoteurs les plus efficaces. Mais l’amitié, en l’occurrence, se montra capable de dépasser les clivages religieux.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Tous Érasmiens ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> L’un et l’autre furent Érasmiens. Bucer au moins jusqu’à sa rencontre avec Luther en 1518, Rhenanus jusqu’au bout. Il fut l’ami d’Érasme de Rotterdam (1466/69-1536), le collaborateur, l’éditeur de ses œuvres et même son premier biographe. On sait que celui que plus tard on appellera le prince des humanistes voire le précepteur de l’Europe avait, après avoir parcouru une partie de l’Europe intellectuelle, trouvé dans notre région entre Strasbourg, Fribourg et Bâle son port d’attache au point de s’y établir principalement et d’y mourir. Qui ne connaît, en la cathédrale de Bâle où il repose, l’épitaphe le concernant ?</p>
<p style="text-align: justify;">Érasme et Beatus sont particulièrement prisés à Sélestat. Le second parce qu’il eut l’idée de léguer à sa ville natale sa riche bibliothèque personnelle juste avant de décéder. Celle-ci est inscrite, depuis 2011, au <i>Registre Mémoire du monde</i> de l’Unesco. C’est dire son importance. Au premier, la ville de Sélestat voue une reconnaissance éternelle depuis qu’en 1515 il eut la délicatesse de l’honorer d’un éloge à faire rougir de jalousie toutes les villes du Rhin supérieur. Il est vrai que maîtres et élèves de l’École latine avaient depuis 1441 contribué à la réputation d’une institution et d’une pédagogie uniques en Alsace, creuset de l’humanisme alsacien voire rhénan, formateur des élites régionales que fréquentèrent, parmi d’autres, le pédagogue Wimpfeling, par ailleurs enfant de Sélestat, lui aussi, les trois fils de l’imprimeur bâlois Jean Ammerbach, et Thomas Platter, le Valaisan, enfant pauvre et étudiant ardent, plus tard imprimeur, pédagogue talentueux et helléniste reconnu.</p>
<p style="text-align: justify;">Au mois d’août 1515, Érasme, qui fréquente assidûment la région, attiré par la qualité des imprimeurs strasbourgeois et bâlois, susceptibles de publier son œuvre de plus en plus abondante, séduit par les élites intellectuelles locales rend un hommage dithyrambique aux Sélestadiens dans un texte publié chez son imprimeur bâlois Froben dont le présent extrait résume l’esprit : « <i>Le privilège qui n’est qu’à toi, c’est que seule, toi si petite, tu donnas le jour à autant d’hommes distingués par les mérites de l’esprit. </i> » Malgré l’emphase, conforme à l’air du temps, le compliment est mérité. Dans son histoire, jamais Sélestat ne produisit autant de talents.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le panthéon sélestadien évoqué par Érasme, Beatus Rhenanus occupe déjà une place à part : « <i>Qu’est-il besoin de rappeler les autres, Beatus Rhenanus ne suffisait-il pas à ta gloire ?</i> » s’interroge Érasme. C’est qu’ils se connaissent depuis peu, inaugurant ainsi une collaboration et une amitié qui s’étendront sur plus de deux décennies. Manifestement Beatus a attiré l’attention d’Érasme.</p>
<p style="text-align: justify;">En été 1514, Érasme quitte l’Angleterre pour Bâle afin d’éditer un certain nombre de ses oeuvres chez l’imprimeur Froben avec qui il entretient une correspondance depuis plus d’un an. Il passe par Strasbourg et Bâle où il reçoit à chaque fois un accueil chaleureux. Wimpfeling, en contact avec Érasme, lui recommande plus particulièrement son concitoyen Beatus Rhenanus qu’il présente comme un de ses admirateurs. Ils ne se connaissent pas encore mais déjà Beatus Rhenanus s’inscrit dans le cercle des sympathisants de l’humaniste hollandais dont la notoriété est européenne depuis qu’il a publié l’<i>Éloge de la folie,</i> en 1511, et ses <i>Adages, </i>ces petits monuments d’érudition dont se délectent de nombreux lecteurs. Beatus Rhenanus est Érasmien bien avant d’avoir rencontré Érasme. Lui qui a fait des études à Paris, entre 1503 et 1507, ne fait-il pas éditer, peu de temps après son retour en Alsace les <i>Adages </i>chez l’imprimeur strasbourgeois Mathias Schurer, lui aussi originaire de Sélestat ? Il participe à l’engouement pour Érasme, il pleure même sa mort, victime, comme tant d’autres, d’une vilaine et sotte rumeur en août 1514</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Beatus Rhenanus de Sélestat</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Singulier destin que celui de Batt Bild, pardon Beatus Rhenanus. Son père était boucher, comme son grand-père. Originaire de Rhinau, situé le long du Rhin, plus proche de Sélestat que de Strasbourg. Antoine le père, le Rhinower, (celui qui est originaire de Rhinau), fit fortune à Sélestat, et mena une petite carrière municipale qui en fit un échevin et même un des bourgmestres de la cité en 1499. Il avait épousé une fille du cru, jeune veuve du nom de Barbara Kegel, qui lui donna trois enfants, dont le dernier seul survécut : Beat qui naquit le 22 août 1485 ! Il n’avait que deux ans quand sa mère décéda, atteinte de phtisie. Le père ne se remaria pas, et c’est aidé par une vieille servante qu’il éleva son enfant.</p>
<p style="text-align: justify;">L’école latine ou paroissiale que Beatus fréquenta jusqu’à l’âge de 18 ans, la quittant en 1503, fut un premier tremplin. Dirigée par le successeur de Louis Dringenberg, Kraft (Craton) Hoffmann depuis 1477, puis par Jérôme Gebwiller, à partir de 1501, elle avait acquis une belle et grande réputation grâce au talent de ses maîtres et à la qualité de maints élèves qui purent s’y épanouir. Beatus fut de ceux-là. Ces années sélestadiennes l’ont incontestablement marqué, nous y reviendrons. L’école fut sa « première mère intellectuelle ». Il y trouva une formation humaniste et chrétienne à la fois, un vrai et solide viatique pour l’avenir. Élève brillant, il fut remarqué par ses maîtres. Malgré son jeune âge, il devint même moniteur d’élèves plus jeunes, dont Sapidus, son cadet de cinq ans.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est à Paris qu’on le retrouve comme jeune étudiant en 1503. Il aurait pu choisir les universités plus proches de Heidelberg et surtout de Fribourg et de Bâle. C’est dans la capitale du Royaume de France qu’il se retrouva, probablement conseillé par Jérôme Gebwiller qui y avait étudié et d’où il avait rapporté les œuvres de l’humaniste Lefèvre d’Étaples, dont notamment ses introductions aux œuvres d’Aristote, Éthique, Physique, Logique. Lefèvre d’Étaples en était le spécialiste. Beatus, qui loge au Collège du Cardinal-Lemoine, s’y nourrit à son tour. Tout comme il s’initia à l’imprimerie durant sa période parisienne auprès d’Henri Estienne. Il y travailla comme correcteur. À côté de la philosophie, il apprit, apparemment de façon insatisfaisante, le grec auprès de Hermonyme de Sparte, et se perfectionna en poésie latine chez Faustus Andrelinus, à l’excellente réputation pédagogique. Il accomplit son cursus universitaire en trois ans : bachelier, licencié, maître ès arts. Beatus, à Paris aussi, fut un grand « bûcheur ».</p>
<p style="text-align: justify;">Paris, ce fut davantage encore ! Un premier contact avec les œuvres d’Érasme, les Adages et l’Enchiridion, des amitiés solides avec quelques « pays » comme Michel Hummelberg de Ravensbourg, les anciens condisciples de l’école latine, Bruno et Basile Amerbach, son compatriote Beatus Arnoald, futur secrétaire impérial, Mathias Ringmann dont le nom est associé à celui de l’Amérique qu’il contribua à baptiser en 1507. Il resta proche de ses maîtres en philosophie, de Josse Clitowe, Docteur en Sorbonne, surtout, qui connaissait et expliquait mieux que personne la pensée et les livres de son maître Lefèvre d’Étaples. Ce dernier, qui se consacrait, à partir de 1507, à l’étude de l’Écriture Sainte, publia en 1512 ses Commentaires sur les Épîtres de Paul. Il y écrivit notamment que l’Écriture est la source et la règle du vrai christianisme et que les œuvres étaient insuffisantes pour assurer le salut. Tiens, tiens… À Paris enfin, il se constitua les bases d’une belle bibliothèque qui allait assurer sa réputation par-delà les siècles.</p>
<p style="text-align: justify;">Retour en Alsace à partir de l’automne 1517. Il va éditer pendant trois ans à Strasbourg chez son compatriote l’imprimeur Mathias Schurer des écrivains néo-latins, surtout italiens, dont son ancien maître Faustus Andrelinus, en les préfaçant par des épîtres dédicatoires en latin. Il fréquente le milieu des humanistes strasbourgeois qui se retrouvent au sein de la Société littéraire (Sodalitas litteraria) locale fondée par Wimpfeling vers 1507. Un voyage à Mayence en 1509, où il découvre les vestiges romains de la région, l’initie à l’histoire dont il fera une passion. N’est-il pas l’auteur dès 1510, d’une biographie du prédicateur Geiler qui paraît également chez Schurer ? La triade strasbourgeoise, Geiler, Brant et Wimpfeling, le rend critique à l’égard de l’Église. Il n’a pas oublié ce qu’en disait son premier-maître parisien Lefèvre d’Étaples.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais c’est à Bâle, où il arrive en 1511, à l’âge de 26 ans, qu’il va pleinement se réaliser. Il y était d’abord allé pour se perfectionner en grec auprès de l’helléniste Jean Kuhn (Conon). Il va fréquenter les ateliers d’Amerbach et de Froben et travailler à l’édition commentée des Pères de l’Église et des grands auteurs latins dont les premiers sont Pline le Jeune et Suétone. À Bâle, il rencontre Érasme.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>« Parce que c’était lui, parce que c’était moi… »</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Ils deviennent amis, dès les premières rencontres. L’édition des textes les réunit, une même formation intellectuelle et morale les rapproche. La Dévotion moderne des Frères de la vie commune de Deventer est leur bien commun. Érasme avait été l’élève des frères, l’École latine de Sélestat continuait d’être marquée par le mouvement. Louis Dringenberg en fut proche tout comme son successeur Craton Hoffmann, le maître d’école du jeune Beatus.</p>
<p style="text-align: justify;">Érasme éprouve pour son jeune collaborateur une réelle tendresse et n’est pas avare d’éloges à son endroit. Il en fera même un ami très cher, « <i>un ami vraiment pythagoricien, je veux dire une seule âme</i> ». On croirait entendre Montaigne parler de La Boétie. Ce qu’il apprécie particulièrement c’est à la fois sa culture et la maturité de son jugement. Sa loyauté et même son sourire permanent : «<i> Quand Beatus n’a-t-il point la mine riante </i>? » Cela nous change de l’image compassée de l’érudit asséché à laquelle trop souvent on rattache nos humanistes. Ses qualités professionnelles sont souvent soulignées, son acribie, autrement dit sa rigueur, remarquée. C’est qu’ils travaillent côte à côte dans l’atelier de Froben à Bâle. La critique des textes, le retour aux sources, ce patient et minutieux travail de philologue qui les caractérisent tous deux supposent évidemment que l’on cultive l’exactitude, la précision et la minutie. Ils y excellent tous deux.</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus n’est pas en reste. Son admiration pour Érasme est éperdue, son dévouement est total, son respect lui est assuré à vie. La confiance entre eux est totale. Voilà ce que Beatus Rhenanus, momentanément séparé d’Érasme à cause  de la peste qui l’a fait fuir de Bâle en 1519 écrit  à un de ses amis resté avec Érasme :</p>
<p style="text-align: justify;">«  <i>Je te pense doublement heureux très cher Nesen , d’habiter avec  Érasme… Qu’est-ce en effet d’habiter avec Érasme sinon vivre au milieu des muses elles-mêmes ? Qu’est ce que s’asseoir à la même table que lui, sinon participer à un festin  céleste ( …) Mais qu’est-ce donc qu’Érasme sinon une hôtellerie de tous les arts. Chacun excelle parfois dans un art, mais lui, il tient le premier rang en tous.  Combien de fois j’imagine les les propos que vous tenez  sur la restauration des bonnes études, sur la morale, sur la Religion ! Qui ne préférerait y assister que participer aux festins des dieux. »</i></p>
<p style="text-align: justify;"> Souvent, quand Érasme s’absente de Bâle, c’est Beatus qui porte la responsabilité de ses éditions, se consacrant « <i>tous les jours et la plupart des autres à Érasme</i> ». Quand le maître est absent, c’est Rhenanus qui est l’âme du « cercle érasmien de Bâle », où l’on ne se contente pas seulement de deviser mais de ripailler aussi dans une atmosphère on ne peut plus conviviale et amicale.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>La tentation Luther</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Si on se fréquente à Bâle, on se reçoit parfois à Sélestat, ou on voyage conjointement à Constance. Cela tisse des liens et permet de se laisser aller à des confidences. De quoi parle-t-on sinon d’édition mais aussi de la philosophie du Christ, ce thème cher à Érasme qui englobe tout son humanisme évangélique, à la fois projet théologique et mode d’action du chrétien . Et probablement parle-t-on aussi de ce Luther dont parle tout le monde. On le découvre et on l’apprécie assez. On aurait même tendance à en faire un disciple ou un émule de l’humaniste de Rotterdam. On éprouve manifestement de la sympathie pour ce moine augustin qui vient de ruer dans les brancards en affichant ses 95 thèses consacrées aux indulgences sur la porte de l’église paroissiale de Wittenberg en Saxe.</p>
<p style="text-align: justify;"> Luther, dès 1518, était devenu familier à Beatus, grâce à son compatriote Martin Bucer, qui avait rencontré le moine augustin cette année-là, à Heidelberg. Dans une longue lettre, datée du 1er mai, celui-ci avait fait part de son enthousiasme à Beatus. Durant la même période, Rhenanus correspondait avec le jeune Zwingli de Zürich, tout aussi désireux de la réforme de l&rsquo;Église et prompt à s&rsquo;enthousiasmer pour tous ceux qui poussaient dans cette direction. Érasme notamment ! Voilà comment, nos jeunes amis poussèrent à la diffusion des écrits d&rsquo;Érasme et de Luther. Ils les placèrent alors sur le même plan. Beatus Rhenanus fut pendant quelque temps, un ardent diffuseur des œuvres de Luther, en particulier de son <i>Explication de l&rsquo;oraison dominicale à l&rsquo;intention des laïcs</i>, et de ses <i>Commentaires sur les psaumes sapientaux</i>. Il n&rsquo;oublia pas pour autant, durant la même période, d&rsquo;être le parfait auxiliaire, voire le disciple, d&rsquo;Érasme</p>
<p style="text-align: justify;">Mais l’idylle fut de courte durée. Tout oppose Luther et Érasme. Le premier échoue dans sa tentative de rallier le second sous sa bannière. Les événements sociaux imprévisibles et violents que déclenche l’attitude et les écrits de Luther ne sont pas du goût d’Érasme qui reste attaché à l’ordre établi. Réformer l’église oui, bousculer le confort, les habitudes et la paresse intellectuelle sinon l’ignorance des clercs, bien entendu. L<i>’Éloge</i> <i>de la Folie</i> n’a-t-il pas pourfendu ces criardes insuffisances ? Réformer toujours et encore, mettre inlassablement l’ouvrage sur le métier, assurément, mais rompre avec l’Église, certainement pas. On réformera l’église de l’intérieur, il n’y a pas d’autre voie.</p>
<p style="text-align: justify;">Les troubles de Zwickau et de Wittenberg, en 1520-21, la Guerre des Paysans, en 1525 où s’exprime toute la violence d’une population qui a perdu ses repères, furent autant de signaux qui éloignèrent les uns des autres. Mais le divorce n’est pas que circonstanciel ou méthodologique, il porte sur les options fondamentales de la théologie. En 1524, Érasme dans son essai sur le libre arbitre -<i>De libero arbitrio</i>- pourfend les thèses de Luther en défendant la possibilité pour l’homme de collaborer avec Dieu dans son propre salut sans opposer la foi et les oeuvres. Ce qui lui vaut, en 1525, une réponse cinglante de Luther, le <i>De servo arbitrio</i>, essai sur le serf arbitre, qui lui oppose la thèse de la totale passivité de l’homme dans les mains de Dieu, seul dispensateur de la grâce. Qu’importent les oeuvres, la foi seule nous sauvera !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Réformer sans rompre !</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Érasme a choisi son camp. De même que Beatus Rhenanus, fidèle et loyal, qui suit son glorieux aîné. « Le petit homme frêle, ergotant et propret » (Lucien Fèvre) n’a rien perdu de son ascendant intellectuel sur la plupart de ses contemporains. Si tous ne passèrent pas à la Réforme c’est en grande partie à cause de l’humaniste de Rotterdam. Son corps chétif qu’il appelle corpuscule a beau le faire souffrir, en faisant de lui un homme fragile, sa remarquable intelligence et son savoir universel, son éloquence et sa virtuosité littéraire, sa puissance de travail et son engagement personnel, sa pédagogie et son pacifisme militant ont contribué à en faire un phare. Érasme c’est l’autre voie. John Collet ne s’était pas trompé quand au temps du séjour anglais d’Érasme, il avait prédit : « Le nom d’Érasme ne périra jamais».</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus comme Erasme, comme Wimpfeling et d’autres encore, comme le juriste Zazius restaient attachés à l’ordre établi et commençaient à entrevoir les conséquences  politiques et sociales de la doctrine luthérienne. La violence les insupporta, le tumulte les dérangea, l&rsquo;anarchie les révulsa, eux, les aristocrates de l&rsquo;esprit, partisans de la concorde. Beatus n&rsquo;avait-il pas rédigé en 1523, un solennel appel aux habitants de Sélestat pour les exhorter à la concorde ?</p>
<p style="text-align: justify;">Beatus ne se retrouvait en aucune façon dans la violence des injures qu’en 1522 Luther proféra à l’encontre du roi d’Angleterre. Il fut choqué par les troubles à Wittenberg, durant l’hiver 1522-23 quand les églises furent saccagées par les partisans de Thomas Munzer. Les troubles avaient gagné la ville natale de Beatus, d’où son appel à la concorde, et reprendront de plus belle, au printemps 1525 avec la guerre des Paysans, ses saccages et son tragique dénouement. Impossible de ne pas réagir quand les fondements de la foi, de la société et même du pays apparaissent menacés. « <i>Trop d’hommes ont perdu le bon sens, écrit-il, ils s’en vont répétant qu’il faut suivre l’Esprit et ils exècrent la sagesse humaine, trop d’imposteurs se couvrent de l’Évangile. </i>» Il en veut à ces prêtres égarés qui ont pris fait et cause pour les paysans révoltés, « <i>ils méritent d’être déportés au loin dans une île déserte </i>» proclame-t-il dans une lettre du 1er septembre 1525 à son ami Michel Hummelberg. Quand ce dernier, quelques mois plus tard, évoque la présence réelle du Christ dans l’eucharistie, citant Érasme, il ne peut qu’y souscrire et constater que d’autres s’éloignent dangereusement de la tradition. Zwingli, son ami, il y a peu encore, vient d’abolir la messe à Zürich, et l’a remplacé par une cène célébrée trois à quatre fois par an. Il s’éloigne de Zwingli comme il va s’éloigner de Bucer qui a rejoint le camp de Luther. Leurs correspondances s’espaceront, réduites à la portion congrue, où il n’est plus question de religion, à peine  d’amitié.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne sera pas inactif durant les vingt ans qui lui restent à vivre, fidèle à Érasme, son seul maître et véritable ami. Il ne s’est pas retiré sur l’Aventin mais n’est plus sur le front du débat religieux. L’humaniste historien a encore quelques pages à publier et à écrire. Le chrétien n’a pas perdu la foi ni le désir de voir son Église s’amender et les prêtres fuir le luxe et l’orgueil pour embrasser la frugalité et la sobriété. Par contre, la réforme de son Église, il ne la voyait pas comme cela, en dehors de la paix sociale et religieuse. Il n’a pas de mots assez durs pour condamner les anabaptistes et leurs chefs après leur exécution en 1536.</p>
<p style="text-align: justify;">Les troubles de la Réforme eurent cependant une conséquence inattendue sur les relations entre Beatus et Érasme. Ils se virent moins, puis plus du tout. Bâle qui les avait réunis devint incertaine et dangereuse. L’introduction de la Réforme y fut violente. La brutalité, c’est ce que tous deux exécraient. L’atmosphère bâloise n’incitait plus guère au recueillement et à la concentration si nécessaires au travail patient et minutieux de nos humanistes. En septembre 1528, Beatus s’en retourna chez lui à Sélestat, Érasme se fixa à Fribourg en avril 1529. Tous deux avaient choisi des villes catholiques rétives aux idées réformatrices. Ils avaient une fois encore fait la même analyse de la situation et tiré les mêmes conclusions. Ils restèrent en contact épistolaire, se tenant au courant de leurs activités réciproques.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Au-delà de la mort</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Même la mort ne les sépara pas. Érasme décéda à Bâle dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. Il y était revenu à la fin du mois de juin 1535 pour achever son impression de <i>l’Ecclésiaste</i> quand sa santé déclina à l’automne. Dans ses dernières volontés, il légua à son ami une cuillère et une fourchette en or et, surtout, le chargea d’éditer ses oeuvres complètes. Ce à quoi s’attela Beatus avec détermination. Imprimées de 1536 à 1540, chez Froben, l’imprimeur de toujours, elles paraissent en 9 volumes à Bâle en 1540. La préface est signée par Beatus. Dédiée à l’Empereur Charles Quint, elle contient une biographie détaillée d’Érasme rédigée par son ami Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce dernier avait toutes les qualités pour écrire cette biographie. Historien reconnu, au sens critique aiguisé ainsi que l’atteste son <i>Histoire de l’Allemagne en trois livres </i>de 1531, sa proximité avec le grand humaniste lui valut des confidences qu’il avait recueillies directement de la bouche d’Érasme. Il avait à la fois la distance nécessaire et la proximité requise pour évoquer la puissante figure et le prestige intellectuel de son ami. Raison de plus pour exprimer son indignation quand, le 19 janvier 1543, les oeuvres d’Érasme furent brûlées en place publique à Milan sur l’ordre d’un représentant de l’Archiduc Ferdinand. Il fut accompagné dans cette infamie par les écrits de Luther qui connurent le même sort. Beatus reprit la plume et remua ciel et terre pour faire réparer cette « injustice qui a été commise à l’égard des écrits du meilleur des hommes ». Quatre ans plus tard, le 18 mai 1547, Beatus Rhenanus disparaissait à son tour. Ainsi s’acheva une amitié vieille de 22 ans. À son début, en 1515, Érasme en avait pressenti la richesse et les contours. Une amitié pour la vie, une amitié pour l’éternité. N’avait-il-pas alors souhaité pour tous deux de mériter un jour « de jouïr ensemble de la participation éternelle et véritable ? »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Ni soumission, ni effacement</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Amitié ne veut pas dire soumission ni effacement. On aurait tort de penser que Beatus, écrasé par l’intelligence, la personnalité et le rayonnement de la pensée de l’illustre Érasme, n’avait été qu’un pâle comparse qui se serait contenté, toute sa vie, de mettre ses pas dans les pas glorieux de son aîné. Il eut une vie en dehors de lui. Avant leur rencontre et après celle-ci. Ils ne se voyaient pas tout le temps. Érasme voyageait beaucoup, Beatus beaucoup moins. Quand ils quittèrent Bâle, tous deux, en 1528 et 1529, ce fut vers des destinations différentes, à savoir Sélestat et Fribourg. Villes proches dirions-nous aujourd’hui, suffisamment lointaines pourtant alors pour marquer l’éloignement. S’ils ne se revirent pas, ils restèrent en contact épistolaire. L’édition de textes les rapprochait, mais chacun avait sa propre carrière et ses productions à assurer. On connaît l’abondante production érasmienne, on connaît moins celle de Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">On lui doit l’édition préfacée de 35 humanistes dont, entre autres, Faustus Andrelinus qui lui avait appris la poésie à Paris, Theodore Gaza, Michel Marulle, Janus Pannonius, Thomas More sans oublier, bien sûr, Érasme. Il fut un éditeur actif de cinq pères de l’Église : saint Grégoire de Nysse, saint Basile, Tertullien, Eusèbe et saint Jean Chrysostome. Il consacra toute son énergie et sa science aux classiques anciens, préfaçant Pline le Jeune et Suétone et commentant Sénèque, Quinte-Curce, Velleus Paterculus, Pline l’Ancien, Tacite et Tite Live. Historien exigeant et rigoureux, trente ans avant sa biographie d’Érasme, il avait écrit celle de Geiler de Kaysersberg, l’aîné des humanistes alsaciens, en 1510. Entre-temps, en 1531, il avait fait montre d’une remarquable maîtrise de la science historique, qui privilégie la recherche et la critique des sources, en publiant une <i>Histoire de l’Allemagne en trois livres</i> qui fit autorité comme nous l’avons vu.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa construction intellectuelle et spirituelle, il est redevable à Érasme, certes mais aussi à Léfèvre d’Étaples et même à Luther. Il s’est formé au contact  de quelques maîtres et bâti une oeuvre,  notamment celle d’historien, exigeante et critique qui ne doit  rien à personne, sinon à lui-même.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b>La matrice rhénane</b></p>
<p style="text-align: justify;"> Revenons pour conclure à l’amitié qui lia Beatus à Érasme. Nous l’avons qualifiée de rhénane à dessein pour insister sur la fécondité culturelle et spirituelle de ce fleuve qui traverse une partie de l’Europe du sud au nord, de la terre de Beatus Rhenanus, le bien nommé, à celle des Pays-Bas où naquit et grandit Érasme de Rotterdam. Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer et pour devenir ami. Ce Rhin, ce fut celui qui vit éclore l’imprimerie sur ses rives, comme il avait assisté, quelques siècles auparavant, à la naissance de quelques somptueuses cathédrales et d’actifs lieux de pèlerinage. La <i>Pfaffengasse</i> était en quête perpétuelle de ressources et de réformes spirituelles. La mystique dite rhénane avait ouvert la voie à la suite de Maître Eckart et de Jean Tauler. La <i>devotio moderna</i> l’avait poursuivie. <i>L’imitation de Jésus-Chris</i>t, probablement rédigée par Thomas a Kempis, vers 1427, avait servi d’aiguillon et de référence. Le mouvement, méfiant à l’égard de l’institution ecclésiastique, prônait une vie spirituelle libre, personnelle, dépouillée et vraie, axée sur l’exigence intérieure. Descendu du Nord, il avait fini par faire son nid à l’École latine de Sélestat et au couvent de Truttenhausen au milieu du XVe siècle. On était prêt à réformer avant la Réforme. La boucle était bouclée : Beatus ne pouvait rater Érasme !</p>
<p style="text-align: justify;">Ils se sont pas ratés. Ils ont partagé jusqu’au bout l’espoir immense,  et pourtant insensé, d’une réconciliation entre protestants et catholiques. Quand meurt Beatus  Rhenanus en 1547, fidèle à la foi catholique, il est entouré, à son chevet,  du Réformateur Martin Bucer et de deux pasteurs strasbourgeois. Quelques années auparavant, son vieux complice Érasme, resté lui aussi irréductiblement catholique, avait été enterré, dans la cathédrale protestante de Bâle. ils avaient, à leur corps défendant probablement, au début , mais de là où ils étaient avec leur assentiment, depuis lors, vérifié tous deux qu’il y avait bien plusieurs demeures  dans la maison du Père.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <em>Au coeur de l&rsquo;Europe humaniste, le génie fécond de Sélestat</em>, Editions du Tourneciel , 2018 ( avec bibliographie complète)</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, texte de conférence,  2018</strong></em></p>
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		<title>Beatus Rhenanus, esquisse d&#8217;une biographie</title>
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		<pubDate>Fri, 03 Apr 2020 10:12:38 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i><a href="http://www.histoires-alsace.com/beatus-rhenanus-esquisse-dune-biographie/download-3/" rel="attachment wp-att-717"><img class="alignleft size-full wp-image-717" alt="download" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/download.jpg" width="183" height="275" /></a></i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;"> Nul besoin d’insister, Beatus Rhenanus (1485-1547) est notre Sélestadien le plus connu.Déjà dans le quadrige des humanistes alsaciens, constitué de Geiler de Kaysersberg, de Sébastien Brant, de Jaques Wimpfeling, et de lui- même, il n’est pas le moindre. Le plus jeune d’abord, le plus brillant peut-être.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sa notoriété est restée intacte. Sa proximité avec Érasme de Rotterdam, la personnification même de l’humanisme chrétien du XVIe siècle, qui est entré dans l’histoire comme le prince du mouvement, y a fortement contribué. Beatus fut son ami, son collaborateur, son correcteur, son éditeur. Et même son historiographe. En 1541, suivant les volontés d’Érasme, décédé en 1536,  Beatus publie chez l’imprimeur Froben à Bâle, l’ensemble des oeuvres, introduite par une biographie de l’érudit Hollandais. S’il a cependant survécu à travers les siècles, c’est d’abord par l’extraordinaire bibliothèque qu’il a léguée à sa ville natale en 1547, que nous avons conservée pour une part essentielle. C’est elle, et elle seule, qui a été classée au <i>Registre Mémoire du monde de l’Unesco </i>en 2011, parce que rare sinon unique exemple d’une bibliothèque conservée d’un intellectuel de la Renaissance. C’est elle qui constitue l’écrin de la nouvelle présentation de la Bibliothèque humaniste de Sélestat qui a ouvert ses portes, après quatre années de fermeture, en juin 2018, rénovée de fond en comble par les mains expertes d’un architecte de qualité : Rudy Ricciotti et une équipe imaginative de muséographes et de forces vives locales.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Autrement dit, on n’ a jamais parlé autant de Beatus Rhenanus depuis cette date. Quand on voit l’engouement que suscite la bibliothèque-musée, on se dit que la curiosité autour de l’intéressé n’est pas prête de s’éteindre. Nous ne pouvons que nous en réjouir. En espérant cependant que l’intérêt dont il est l’objet, profite à sa ville natale que l’on se met à découvrir, à ses contemporains, aux humanistes et à leur mouvement, à ses compagnons de routes, aux gens qu’il fréquenta, à Bucer notamment qu’il éclipse totalement ici dans la ville natale des deux. Mais soyons honnête, Le second s’est largement rattrapé ailleurs qu’à Sélestat. Sa notoriété est en réalité bien plus grande que celle de Beatus Rhenanus à l’aune européenne.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais connaissons nous vraiment Beatus ? Nous le célébrons volontiers, il fait partie de l’héritage de la ville, de ses meubles en quelle sorte. Quand ces derniers deviennent trop vieux, il faut songer à les réparer et surtout les épousseter régulièrement. Le toilettage n’est pas de trop. Un peu <i>d’Oschterputz</i> n’a jamais fait de mal. Cette tradition alsacienne a quelque chose de salutaire. A chaque fois qu’on nettoie, on découvre quelque chose de neuf. Découvrir, dévoiler, soit enlever le masque, gratter le vernis. Retrouver l’origine, revenir aux sources, au vrai, à l’authentique. Essayer de le retrouver dans son jus, avant que l’hommage, la légende, l’hagiographie, la construction du mythe n’interviennent.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous ferons, de temps en temps référence  à l’imparfaite biographie (1551) du premier biographe du sélestadien, le strasbourgeois Jean Sturm (1507-1589) mais davantage aux  travaux contemporains de Robert Walter qui soutint une thèse sur BR et surtout de James Hirstein, le meilleur spécialiste de la question, qui a entrepris de publier sa correspondance.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Il nous faut creuser comme des archéologues, avec patience et munis de tout petits outils ou instruments pour éviter d’altérer ou de blesser la figure première. Dire et redire ce que nous savons de lui mais à chaque fois s’interroger sur ce que nous avançons, faire preuve de discernement entre ce que l’on continue de raconter par commodité et la réalité, tant est que nous puissions la cerner. Nous sommes quelques uns à avoir une idée sur Beatus, à le figer dans quelques certitudes, à le voir à travers l’idée que nous nous faisons de la fin du Moyen-Age et de l’aube de la Renaissance. Nous le faisons, hélas, souvent passer par le prisme déformant de notre vision contemporaine. Sommes nous seulement capable de nous mettre à la place de… Essayez de vous mettre dans la peau de Luther, de Calvin de Bucer, d’Erasme et bien entendu de Beatus. Nous avons beau faire, beau lire et étudier, nous restons le plus souvent devant  la porte. Mais c’est là l’exaltant et finalement très limité destin des historiens.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Je ne vous raconterai pas aujourd’hui toute « l’histoire » de Beatus. Je vous propose de l’accompagner cependant à travers quelques thématiques majeures</p>
<p style="text-align: justify;">Sa formation intellectuelle, ses relations avec Érasme, sa contribution à la science,  sa bibliothèque, ses convictions religieuses. De quoi le cerner mieux à défaut de le définir totalement .</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Enonçons d’emblée, avant de les évacuer, quelques questions biographiques générales. Celle de son patronyme en premier. Connu à jamais sous le nom de Rhenanus, qui est en réalité la version latine que le jeune Beatus donna de son « surnom », celui qu’avait hérité son grand père originaire de Rhinau, quand il s’établit à Sélestat au début du XVe siècle. On le qualifia selon sa commune d’origine, on le traita de Rinower, soir celui qui est originaire de Rhinau. C’est ainsi que l’on désignait encore Anton, père de Beatus qui s’appelait, en réalité,  Bild, et qui fut un boucher entreprenant et un notable reconnu dans sa ville d’adoption. Dans le fameux cahier d’écolier de Beatus, qui date de la fin du XVe siècle, et que nous montrons abondamment dans la nouvelle présentation muséographique, on rencontre les initiales BR sous la plume de l’écolier. R comme Rinower. Le surnom était celui qu’utilisait alors l’élève qui ne le latinisera, selon une mode répandue chez ces experts en latin et en grec, qu’à son retour de l’université de Paris vers 1507.</p>
<p style="text-align: justify;">Sa mère s’appelait Barbe Kegler. Elle avait eu trois enfants dont seul Beatus survécut. Elle mourut quand son dernier fils avait deux ans. Son père ne se remaria pas. Il l’éleva avec l’aide d’une servante de la famille et son beau -frère Reinhard Kegler qui était prêtre. Plutôt aisé, le père mit ses ressources financières à la disposition de son fils, lui assurant une éducation de choix, à l’école latine de la ville et, plus tard à l’université de Paris. C’est grâce à l’argent de papa qu’il put très tôt s’offrir des ouvrages et se constituer précocement une bibliothèque de choix dont nous profitons amplement aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Des études solides et brillantes </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Vers 1491, à l’âge de 6 ans, il entre à l’école latine de sa ville. Cela fait quarante ans qu’elle avait été refondée par Louis Dringenberg, qui en fit une institution exemplaire autant préoccupée d’enseigner les belles lettres, celle des auteurs de l’antiquité, que de former de bons chrétiens. Ses successeurs ont poursuivi la voie et maintenu le niveau d’excellence d’une école qui, en première instance, dans une région qui ne possède pas d’université, forme aux universités de proximité que sont Heidelberg (1386), Fribourg et Bâle ( 1460). Les deux dernières étant créés à l’issue du Concile de Bâle (1431-1448), permettant ainsi aux jeunes Alsaciens de bénéficier d’universités proches pour continuer leurs études. C’était le vivier des futurs prêtres,  avocats, médecins, militaires, pédagogues mais aussi juristes ou administrateurs du Saint-Empire. Beatus suit les cours de Crato Hofmann  qui a succédé à Dringenberg en 1477 et Hieronymus Gebwiler, qui prend le relais en 1501.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il s’y montre élève brillant et travailleur, s’ouvre, ainsi que le montre le cahier d’écolier, entre autres,  aux <i>Géorgiques </i>de Virgile aux <i>Fastes </i>d’Ovide, se révèle sensible à la poésie et assimile parfaitement une méthode d’enseignement fondée sur l’analyse « littérale, logique et profonde » ( Hirstein) des textes. Esprit curieux et pieux, respectueux de la tradition et de l’enseignement de ses maîtres, ses nombreux annotations et commentaires montrent en même temps qu’il tend à vouloir les dépasser par son obsession d’aller au fond des choses.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ces années sélestadiennes l’ont incontestablement marqué. L’école latine  fut sa première mère intellectuelle. Sa formation humaniste et chrétienne  constituait un solide viatique pour l’avenir. Il devint moniteur d’élèves plus jeunes dont Sapidus qui deviendra plus tard le dernier grand directeur de l’école.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Les années parisiennes </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est à Paris qu’on le retrouve comme jeune étudiant en 1503. Il aurait pu choisir les universités plus proches de Heidelberg et surtout de Fribourg et de Bâle. C’est dans la capitale du Royaume de France qu’il se retrouva, probablement conseillé par Jérôme Gebwiller qui y avait étudié et d’où il avait rapporté les œuvres de l’humaniste Lefèvre d’Étaples, dont notamment ses introductions aux œuvres d’Aristote, <i>Éthique, Physique, Logique</i>. Lefèvre d’Étaples était le spécialiste d’Aristote Beatus, qui fréquente leCollège du Cardinal-Lemoine, s’y nourrit à son tour. Tout comme il s’initia à l’imprimerie durant sa période parisienne auprès d’Henri Estienne. Il y travailla comme correcteur. À côté de la philosophie, il apprit, apparemment de façon insatisfaisante, le grec auprès de Hermonyme de Sparte, et se perfectionna en poésie latine chez Faustus Andrelinus, à l’excellente réputation pédagogique. Il accomplit son cursus universitaire en trois ans : bachelier, licencié, maître ès arts. Beatus, à Paris aussi, fut un grand « bûcheur ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Paris, ce fut davantage encore ! Des amitiés solides avec quelques « pays » comme Michel Hummelberg de Ravensbourg, les anciens condisciples de l’école latine, Bruno et Basile Amerbach, son compatriote Beatus Arnoald, futur secrétaire impérial, Mathias Ringmann dont le nom est associé à celui de l’Amérique qu’il contribua à baptiser en 1507. Il resta proche de ses maîtres en philosophie, de Josse Clitowe, Docteur en Sorbonne, surtout, qui connaissait et expliquait mieux que personne la pensée et les livres de son maître Lefèvre d’Étaples. Ce dernier, qui se consacrait, à partir de 1507, à l’étude de l’Écriture Sainte, publia en 1512 ses Commentaires sur les Épîtres de Paul. Il y écrivit notamment que l’Écriture est la source et la règle du vrai christianisme et que les œuvres étaient insuffisantes pour assurer le salut. Tiens, tiens…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Du séjour parisien, Beatus rapporta quelque impressions contrastées. Lefèvre d’Etaples, le spécialiste d’Aristote, le marqua profondément.  «  Son approche concrète, note James Hirstein, mais guidées par l’élévation cadrait bien avec le caractère de Beatus et l’enseignement qu’il avait reçu. » A la suite de son maître, il se retrouva bien naturellement plus aristotélicien que platonicien. La philosophie du premier semblant se conformer mieux au christianisme que celle du second. Au contact du brillant philosophe, il développa une belle et pénétrante  capacité de jugement, qualité dont il sut faire un allié bienvenu tout au long de sa vie.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le sélestadien seconda également Lefèvre dans ses programme de publication, des auteurs païens comme des auteurs chrétiens, généralement traduits par des humanistes italiens. Des sujets chrétiens et moraux, une belle langue latine, Tout cela ne pouvait que réjouir le jeune sélestadien, moins sensible, par contre, aux méthodes pédagogiques de la dispute ou du débat universitaire.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À Paris enfin, il se constitua les bases d’une belle bibliothèque qui allait assurer sa réputation par-delà les siècles. Il ramena également les publications d’un autre homme d’origine germanophone comme lui, un certain Érasme de Rotterdam,  qui fait publié un prometteur recueil d’adages en 1500 et qui avait même fréquenté pendant quelque temps l’Université parisienne.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Beatus Rhenanus et Erasme, une amitié rhénane</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Beatus Rhenanus fut  érasmien bien avant d’avoir rencontré Érasme.  Ne fait-il pas éditer, peu de temps après son retour en Alsace les <i>Adages</i> chez l’imprimeur strasbourgeois Matthias Schürer, lui aussi originaire de Sélestat ? Il participe à l’engouement pour Érasme, il pleure même sa mort, victime, comme tant d’autres, d’une vilaine et sotte rumeur en août 1514.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ils deviennent amis, dès les premières rencontres. L’édition des textes les réunit, une même formation intellectuelle et morale les rapproche. C’est qu’ils travaillent côte à côte dans l’atelier de Froben à Bâle. La critique des textes, le retour aux sources, ce patient et minutieux travail de philologue qui les caractérisent tous deux supposent évidemment que l’on cultive l’exactitude, la précision et la minutie. Ils y excellent tous deux.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Érasme éprouve pour son jeune collaborateur une réelle tendresse et n’est pas avare d’éloges à son endroit. Il en fera même un ami très cher, « un ami vraiment pythagoricien, je veux dire une seule âme ». On croit entendre Montaigne parler de La Boétie. Beatus n’est pas en reste. Son admiration pour Érasme est éperdue, son dévouement total, son respect lui est assuré à vie. La confiance entre eux est totale. Souvent, quand Érasme s’absente de Bâle, c’est Beatus qui porte la responsabilité de ses éditions, se consacrant « tous les jours et la plupart des autres à Érasme ». Quand le maître est absent, c’est Rhenanus qui est l’âme du « cercle érasmien de Bâle ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si on se fréquente à Bâle, on se reçoit parfois à Sélestat, ou on voyage conjointement à Constance. Cela tisse des liens et permet de se laisser aller à des confidences. De quoi parle-t-on sinon d’édition mais aussi de la philosophie du Christ, ce thème cher à Érasme. Et probablement parle-t-on aussi de ce Luther dont parle tout le monde. On le découvre et on l’apprécie assez. On aurait même tendance à en faire un disciple ou un émule de l’humaniste de Rotterdam. Rhenanus n’est pas le dernier à propager les oeuvres de Luther tout comme celles d’Érasme « qu’il unit étroitement dans son zèle apostolique ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais l’idylle est de courte durée. Tout oppose Luther et Érasme. Le premier échoue dans sa tentative de rallier le second sous sa bannière. Les événements sociaux, imprévisibles et violents, que déclenchent l’attitude et les écrits de Luther ne sont pas du goût d’Érasme qui reste attaché à l’ordre établi. Les troubles de Zwickau et de Wittenberg, en 1520-21, la Guerre des Paysans, en 1525, où s’exprime toute la violence d’une population qui a perdu ses repères, furent autant de signaux qui éloignèrent les uns des autres. Mais le divorce n’est pas que circonstanciel ou méthodologique, il porte sur les options fondamentales de la théologie. En 1524, Érasme dans son essai sur le libre arbitre -<i>De libero arbitrio</i>- pourfend les thèses de Luther en défendant la possibilité pour l’homme de collaborer avec Dieu dans son propre salut sans opposer la foi et les oeuvres. Ce qui lui vaut, en 1525, une réponse acerbe de Luther, le <i>De servo arbitrio</i>, essai sur le serf arbitre.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Érasme a choisi son camp. De même que Beatus Rhenanus, fidèle et loyal, qui suit son glorieux aîné. Les troubles de la Réforme eurent cependant une conséquence inattendue sur les relations entre Beatus et Érasme. Ils se virent moins, puis plus du tout. Bâle qui les avait réunis devint incertaine et dangereuse. L’introduction de la Réforme y fut violente. En septembre 1528, Beatus s’en retourna chez lui à Sélestat, Érasme se fixa à Fribourg en avril 1529. Tous deux avaient choisi des villes catholiques rétives aux idées réformatrices. Ils avaient, une fois encore,  fait la même analyse de la situation et tiré les mêmes conclusions. Ils restèrent en contact épistolaire, se tenant au courant de leurs activités réciproques.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Même la mort ne les sépara pas. Érasme décéda à Bâle dans la nuit du 11 au 12 juillet 1536. Dans ses dernières volontés, il légua à son ami une cuillère et une fourchette en or et, surtout, le chargea d’éditer ses oeuvres complètes. Ce à quoi s’attela Beatus avec détermination. Imprimées de 1536 à 1540, chez Froben, l’imprimeur de toujours, elles paraissent en 9 volumes à Bâle en 1540. La préface est signée par Beatus. Dédiée à l’Empereur Charles Quint, elle contient une biographie détaillée d’Érasme rédigée par son ami Beatus Rhenanus.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce dernier avait toutes les qualités pour écrire cette biographie. Historien reconnu, au sens critique aiguisé ainsi que l’atteste son<i> Histoire de l’Allemagne </i>en trois livres de 1531, sa proximité avec le grand humaniste lui valut des confidences qu’il avait recueillies directement de la bouche d’Érasme. Il avait à la fois la distance nécessaire et la proximité requise pour évoquer la puissante figure et le prestige intellectuel de son ami. Raison de plus pour exprimer son indignation quand, le 19 janvier 1543, les oeuvres d’Érasme furent brûlées en place publique à Milan sur l’ordre d’un représentant de l’Archiduc Ferdinand. Quatre ans plus tard, le 18 mai 1547, Beatus Rhenanus disparaissait à son tour. Ainsi s’acheva une amitié vieille de 22 ans. À son début, en 1515, Érasme en avait pressenti la richesse et les contours. Une amitié pour la vie, une amitié pour l’éternité. N’avait-il-pas alors souhaité pour tous deux de mériter un jour « de jouir ensemble de la participation éternelle et véritable ? »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Peut-on résister à l’emprise, voire à l’ascendant intellectuel d’un Érasme ? Quelle autonomie peut-on avoir face à une personnalité aussi forte et talentueuse ? Beatus n’était-il qu’un collaborateur, un serviteur fidèle, chargé de voire en scène l’oeuvre extraordinaire du plus illustre des humanistes. Son caractère agréable, sa recherche permanente du compromis , sa patience, sa fidélité, son érudition aussi, étaient des qualités qui ne pouvaient que convenir à Érasme. Quel est le maître qui ne rêve pas d’un collaborateur de cet acabit ? Mais Beatus n’était il qu’un second ? Un exécuteur fidèle de la volonté d’un maître. Brillant certes mais second quand même ? Un Poulidor des humanistes ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Un savant  historien </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;épitaphe qui lui fut dédiée avait insisté sur sa science éminente et ses parfaites connaissances en latin et en grec. On la croit flatteuse &#8211; les morts sont parés de toutes les vertus &#8211; mais elle n’exprime que la réalité. Beatus n’est non seulement un esprit curieux, mais c’est un authentique savant, philologue hors pair, qui a fait de la recherche des textes, de leurs comparaisons et de leur critique une méthode de travail, une discipline scientifique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si l’humanisme fut un mouvement culturel, esthétique, littéraire et pédagogique, s’il fut  souvent taraudé par le questionnement religieux, il fut aussi un quasi-métier. Grâce à lui, la critique des textes a progressé. On se met en chasse de l’original, manuscrits ou livres, on essaye d’en maîtriser la langue qu’on apprend chez les meilleurs professeurs, avant d’en devenir expert, à son tour. On profite, bien entendu, du support de l’imprimerie pour diffuser et expliquer mais ce qui importe, c’est qu’on diffuse les textes tels qu’il furent à l’origine et non pas tels qu’on les a transmis par corruptions successives. Retrouver l’état premier d’une source, ou du moins s’en approcher le plus, voilà une quête partagée par beaucoup d’humanistes. Pour ce faire, on étudie et on étudie encore et, cent fois sur le métier, on remet l’ouvrage.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Bref, on est en formation continue toute sa vie. Ce fut le cas de Beatus Rhenanus. Au temps de l’école latine auprès de ses maîtres, Hofmann et Gebwiller, où il s’initie aux commentaires grammaticaux, géographiques, mythologiques et aux rapprochements. Soigneux déjà dans sa façon de transcrire les remarques des maîtres, méticuleux dans ses remarques marginales allant jusqu’à reproduire en allemand et même dans son dialecte local les termes techniques utilisés par les poètes latins. Et déjà sur les premiers livres en sa possession, apparaissent ses mots à lui.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce fut le cas encore à Paris où il étudie Aristote, élève de Lefèvre d’Étaples. Son exemplaire de la Logique d’Aristote est rempli de notes provenant de plusieurs lectures successives et de feuilles manuscrites contenant les commentaires de Lefèvre. Il se met au grec auprès d’Hermonyme de Sparte et à la poésie latine avec Faustus Andrelinus, qui, tous deux, sont d’incontestables références. Il rencontre l’imprimerie dans l’atelier d’Henri Estienne où il est correcteur. Correcteur, soit l’apprentissage de base auquel nul n’échappe. Correcteur pour débuter et se familiariser, pour apprendre et puis finalement correcteur toute sa vie, non pas par habitude ou lassitude mais par vigilance et curiosité, et parce que c’est devenu une seconde nature.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les années strasbourgeoises prolongent le cycle de la formation initiale. Le voilà éditeur, chez le Sélestadien Schürer, d’auteurs néo latins qui ont l’avantage d’être chrétiens. Beatus se frotte aux Adages d’Érasme, un mélange d’érudition et de méthodologie. Il commence à étudier l’Ancien Testament et se met, à son tour, à traquer des livres et des auteurs, les oeuvres de Nicolas de Cues, le théologien de la Docte Ignorance, l’un des grands penseurs du XVIe siècle, par exemple, pour son maître parisien Lefèvre.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Bâle couronne sa quête du savoir. Mais s’il y est allé, c’est pour progresser encore en grec, auprès d’une autre sommité , le dominicain Jean Kuhn (Cuno). Toujours la recherche de l’excellence. Cette exigence de qualité qui le caractérise, il va la trouver, ici même, à Bâle auprès d’Érasme dont il va devenir proche amicalement et professionnellement. Beatus doit beaucoup à Bâle qui est un grand foyer humaniste où vivent quelques imprimeurs réputés, les Amerbach et Froben et où la jeune Université s’affirme. Beatus élargit son champ d’activité au contact des uns et des autres. Il étudie tous les grands classiques grecs, en traduit en latin, Bâle le change, Bâle le féconde, Bâle l’ouvre. Correcteur toujours et encore, il traduit en latin les pères grecs de l’Eglise : Grégoire de Nysse et Grégoire de Naziance (1512) Basile le Grand ( 1513) puis le poète Prudence (1520), Tertullien (1521), l’ Histoire Ecclésiastique d’Eusèbe ( 1523), Origène ( 1536) et saint Jean Chrysostome.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sa proximité avec Érasme, à partir de 1514, lui fait surveiller l’édition de ses oeuvres, Celle avec Zwingli de Zürich, le dote d’un zèle militant entretenu par son amitié avec Martin Bucer qui lui fait découvrir Luther. Il donne l’impression de s’épanouir encore, de s’enhardir également, n’hésitant pas à contribuer à la diffusion des oeuvres de Luther. Il est mûr enfin pour étudier, comme le fit Érasme, les classiques anciens pour eux-mêmes, Pline le jeune et Suétone pour démarrer. Il a sauté le pas. Il est désormais au service d’Érasme, de Luther, des Pères de l’Eglise et des classiques païens. Un grand écart certes, mais que de chemin parcouru !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il s’éloigna de Luther et des siens pour des raisons religieuses et politiques. Il suivit en l’occurrence son mentor Érasme non pas par un mimétisme aveugle, mais parce qu’il partageait la même vision de la réforme de l’Église, nécessaire à ses yeux mais interne à l’institution à laquelle il resta fidèle. On écrivit parfois qu’il trouva l’apaisement en se consacrant totalement à l’histoire pour laquelle il nourrit une véritable passion. En réalité ce ne fut pas une consolation mais le prolongement naturel de son activité scientifique. L’histoire se nourrit aux mêmes sources de probité, de rigueur, de  recherches, de comparaisons et d’analyse contradictoire de textes que la philosophie, l’étude littéraire ou théologique. Quand il édita Pline l’Ancien, il en profita pour exposer sa méthode de travail : refus de la méthode d’autorité, collation des manuscrits et critique des textes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> La pratique des historiens de l’Antiquité qu’il publia et commenta affermit encore son autorité intellectuelle. Il s’était intéressé à Quinte-Curce, l’auteur d’une Histoire d’Alexandre au 1er siècle (1517), s’était saisi de Velleus Paterculus, auteur d’un Abrégé de l’histoire romaine en 30. Il avait beaucoup contribué à la redécouverte et à la diffusion de Tacite, auteur, entre autres, d’une Vie d’Agricola, des Annales, et surtout, en 98, de La Germanie (De situ ac populis Germaniae) soit une description des différentes tribus vivant au nord du Rhin et du Danube. Où l’amour de la liberté des Germains, leur vigueur, leur bravoure sont opposés à la corruption sévissant à Rome. L’historien de l’Allemagne, que Beatus était devenu, ne pouvait être insensible à l’ouvrage qu’il ne se contenta pas d’exalter mais  qu’il  dota d’une véritable armature critique, dans son édition de 1533. Il le compléta en 1544 avant de poursuivre avec Procope, l’historien byzantin du VIe siècle (1531) et, en 1535, avec l’incontournable Tite-Live(+17), auteur d’une monumentale Histoire Romaine depuis sa fondation.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">S’il fut le biographe de Geiler, en 1511, un travail de jeunesse et celui d’Érasme, dont il laissa en 1540, au moment de publier ses oeuvres complètes, une biographie complaisante, Beatus avait surtout gagné ses galons d’historien par la publication, en 1531, de son Histoire d’Allemagne (<i>Rerum Germanicarum libri tres</i>) qui connut quelques rééditions méritées jusqu’en 1693. S’y révèle un historien maître de son art, recourant à la géographie et à la philologie dans la critique des textes, soucieux comme tout bon scientifique, de la recherche de la seule vérité.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b>La Bibliothèque du savant </b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur la gravure de Dürer représentant Érasme, réalisée en 1526, on peut lire, en belles lettres grecques : « Ses écrits le montreront mieux ». Le propos pourrait être repris ou détourné pour Beatus Rhenanus : « Ses livres le montreront mieux ! ». C’est bien à travers l’exceptionnelle richesse des livres qu’il a amassés tout au long de son existence que nous arrivons, par touches successives, à mieux le connaître, à définir davantage encore un caractère et une personnalité qui se construisent, patiemment, année après année. Dis-moi ce que tu lis et je te dirai qui tu es…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Beatus Rhenanus fut un homme du livre à qui il voua une passion unique. Pas d’autre maîtresse que les livres, pas d’autre tentation que leur présence, leur accumulation, leur enrichissement. Une vie totalement dédiée au livre, de la conception à la réalisation. Non pas pour le plaisir seul de collectionner, mais pour la nécessité de travailler, de progresser intellectuellement et spirituellement. Soit une quête permanente qui dura des décennies, commencée au temps prometteur de l’École latine qui ne s’acheva qu’à l’issue de son parcours terrestre. Et encore, en léguant son extraordinaire Bibliothèque à la ville de Sélestat, quelques mois avant sa mort, en 1547, Beatus s’assurait et assurait à ses livres, une forme d’éternité.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le miracle perdure, presque un demi-millénaire plus tard. Qu’est ce qui nous réunit aujourd’hui à Sélestat, qu’est ce qui fait courir les foules à la Bibliothèque Humaniste, qu’est-ce qui suscite la reconnaissance d’une institution aussi prestigieuse que l’Unesco, « qui en a vu d’autres » sinon l’extraordinaire diversité d’une bibliothèque ayant appartenu à un fils de boucher sélestadien ? Un gamin issu d’une petite ville de province, province qui n’avait même pas d’université ; ville tellement modeste dans sa propre région que rien ne distinguait vraiment des autres avec ses clochers, ses fortifications et ses corporations agricoles et artisanales, selon un modèle qui existait par dizaines en Alsace. Et pourtant…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il avait commencé à se constituer une bibliothèque dès son plus jeune âge. Ne possédait-il pas déjà 57 volumes avant d’entrer à l’université en 1503. Son papa boucher, qui avait fait fortune, ne le décourageait pas dans cette frénésie d’acquisition, bien au contraire. Quels sont ses premiers ouvrages ? Des livres de grammaire et de rhétorique. Déjà quelques ouvrages d’humanistes italiens. Il y a des vocations précoces…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À Paris, durant ses quatre ans d’études, il en acquiert 188 autres dont 20 traités d’Aristote qu’il étudiait chez Lefèvre d’Étaples, des éditions d’auteurs latins classiques et des éditions princeps des Pères de l’Église dont, plus tard, à Bâle, notamment, il sera un remarquable spécialiste. Le voilà, à 22 ans, à la tête d’une bibliothèque déjà confortable de 253 ouvrages. Il est temps de rentrer au pays avec une première récolte de livres qui ne cessera, tout au long de ses séjours strasbourgeois et bâlois, et à Sélestat encore, jusqu’à la veille de sa mort, de s’enrichir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Sur les 423 volumes de Beatus Rhenanus conservés au sein de notre Bibliothèque Humaniste, il n’y a que 201 livres isolés. Les 222 restants sont des recueils qui couvrent 1086 impressions et 41 pièces manuscrites, intercalées au milieu des imprimés. Tous ces documents nous permettent de cerner les coups de cœur et les goûts de Beatus, curieux  et insatiable. On ne s’étonnera pas de trouver une majorité d’ouvrages en latin. Discret mais présent, l’hébreu, grâce à quelques ouvrages de Johannes Reuchlin. Presque pas de livres en français ou en italien, par contre plusieurs dizaines d’ouvrages en allemand, ce qui n’étonnera pas quand on sait sa contribution à l’histoire de son pays.</p>
<p style="text-align: justify;">Durant ses années d’activité professionnelle, à Strasbourg et à Bâle, il se dote d’une solide bibliothèque d’auteurs anciens, grecs et latins, païens et chrétiens. Rien ne lui manque évidemment, concernant les productions d’Érasme, et la littérature de controverse ne dépare pas au milieu de celles-ci. Partisan de Luther à ses débuts, il suivit, comme on le sait, Érasme dans sa rupture avec le Réformateur.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Retiré à Sélestat, dans la maison familiale, À L’Éléphant, rue du Sel, il n’en devint pas inactif pour autant. Sa vie y fut studieuse, vouée à l’écriture, à l’histoire et à l’édition. Il développe encore la partie antique de sa collection en acquérant des ouvrages, décorés de ses armes, de Tite-Live, d’Ambroise et de Jean Chrisostome. C’est durant sa période sélestadienne, où Beatus endosse les habits de l’historien, que s’accroissent tout naturellement les sources liées au Moyen Âge germanique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Découvrir sa bibliothèque, c’est prendre la pleine mesure de sa relation aux livres, exclusive et passionnelle. Il a pour habitude de les doter d’ex-libris datés, ces petites marques de propriété qui sont autant de messages d’amour. Au départ, c’est Beatus qui marque son territoire et fait savoir qu’il est le propriétaire du livre en question en mentionnant la date d’acquisition. Puis, à partir de la période bâloise, qui débute en 1513, c’est au livre de s’exprimer et de donner son opinion sur son statut propre et sa relation avec son propriétaire : <i>Sum Beati Rhenani Nec muto dominum (J’appartiens à Beatus Rhenanus, et je ne change pas de maître.</i>) Admirable formule qui dit la nature intime d’une relation unique. C’est là un langage amoureux, de passion même, de dépendance et de possession ou de dépossession, d’amour fou, donc exclusif.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>La religion de Beatus </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les choses sont claires , en apparence. Né catholique, il est mort catholique.</p>
<p style="text-align: justify;">Fidèle à la foi et à l’église de son enfance. Comme Érasme, son mentor et ami, dont il partagea le destin et suivit, comme nous l’avons vu, le même  chemin,dans ses relations avec le protestantisme. Bucer lui fit découvrir Luther en 1518 et, pendant quelques années, il fut un compagnon de route, de tous ceux qui voulurent réformer l’église, sincèrement, pacifiquement et sans esprit de rupture. Sa correspondance avec Ulrich Zwingli, érudite et amicale, montre deux jeunes gens désireux sincèrement d’apporter leur écot à la réforme de l’Eglise. Il n’était rien d’autre que l’héritier des humanistes qui l’avaient précédé, les Geiler, Brant et Wimfeling et de ses maitres de l’Ecole latine et de l’université de Paris. Tous, souvenons-nous en, autant spécialistes de belles lettres et d’éloquence, que préoccupés de réformer l’Église,  le comportement de ses clercs et de leurs ouailles par une meilleure formation et une observance plus rigoureuse.  Des pré-réformateurs en quelque sorte.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La radicalité progressive de Luther, de Zwingli et même de Bucer, qui quitta les ordres et se maria, les violences inhérentes aux troubles des années 20 à Zwickau et Wittenberg notamment, la fureur de la révolte paysanne et l’horreur  qui en suivit, en 1525 , l’ âpreté de la polémique doctrinale entre Luther et Érasme refroidit son attirance première et le  maintint définitivement dans le camp catholique comme Érasme. L’un et l’autre restaient attachés à l’ordre établi. Un ordre qui avait valu à Beatus Rhenanus des lettres de noblesse, accordées par Charles Quint le 18 août 1523. Et quand la Réforme fut introduite à Bâle, les deux compères se réfugièrent dans des villes catholiques « sûres «, Fribourg pour le premier et Sélestat, qui avait brutalement rejeté toute tentative de Réforme, pour le second. On eût dit, qu’ils se retirèrent chacun sur leur Aventin.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Cette véhémence ne leur correspondait nullement. Surtout ne lui convenait pas. On sait qu’ Erasme, pouvait être piquant et impitoyable, la plume à la main, mais Beatus, on ne lui connaissait guère de propos violents. Des agacements, oui, des déceptions, certainement, mais il était davantage un homme de compromis et de consensus, ce qui paradoxalement le rapproche de Bucer, son concitoyen.  Cette réputation, il l’avait toujours eu. A Sélestat, au plus fort des contestations sociales, quand les doctrines de Luther se répandirent, sous le manteau à Sélestat, à partir de 1522, quand les pamphlets se multiplièrent et le magistrat perdit le contrôle de l’ordre public, c’est à Beatus Rhenanus qu’on demanda d’intervenir, au nom des « sages» de la petite République. Il lança un <i>Appel aux habitants de Sélestat</i>, prêcha la concorde, conjura ses concitoyens à l’obéissance et à l’amour selon les prescriptions de l’Écriture, leur demandant enfin de laisser le soin aux théologiens compétents de fixer et d’interpréter les doctrines de l’Eglise.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il donna l’impression d’en rester là. Fort occupé pour tout ce qui lui restait à vivre, soit une bonne vingtaine d’année, par  l’histoire, les  pères de l’église et  l’édition des oeuvres d’Érasme notamment, Il mourut en 1547, catholique, et fut enterré à l’église  Saint-Georges  de Sélestat où tout avait commencé.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Pour autant, quand il meurt à Strasbourg à la suite d’une cure, intervenue trop tardivement, en Forêt Noire, on trouve à son chevet, trois pasteurs protestants dont Martin Bucer. Etonnant non ! Leur correspondance s’était progressivement relâchée. Plus formelle qu’amicale et surtout plus épisodique. C’était lui, qui, voyant ses forces l’abandonner, choisit de mourir chez des amis. Cette amitié donc continuait à vivre ! Difficile, d’en dire davantage. Le trouble existe, La preuve manque. Beatus aurait il était nicodémite ? (du nom de  Nicodème, pharisien, disciple secret du christ ). C’est en tout cas la thèse avancée dès le XVIe siècle par le premier biographe de Beatus, le strasbourgeois et pédagogue Jean Sturm (1507-1589) : Dans les questions touchant à la religion, il avait pour habitude de ne point exprimer son opinion ; pourtant, il est certain qu’il était partisan d’une théologie plus pure. Erasme à ce que l’on rapporte, aimait à dire que les Luthériens jouaient mal une bonne comédie. Beatus fut de cet avis  au début, mais avec l’âge,  il ne fut pas loin de partager leur sentiment ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Alors le connaissons nous vraiment ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous qui le percevons désormais un peu mieux grâce à ses œuvres et à son engagement, nous aimerions encore en savoir davantage. Esquisser son portrait, cerner sa personnalité. Traquer, en fait, l’homme derrière le savant. Un colloque récent, qui essayait de le définir dans son engagement pour réformer l’Église, révélait une personnalité complexe, plus contrastée que l’image traditionnelle et insatisfaisante d’un lettré lisse, érudit et prudent, pâle copie de son maître Érasme « sans lequel il n’existerait pas ». La publication scientifique de sa correspondance, qui n’en est qu’à son balbutiement, la multiplication de colloques ou de journées d’études laissent entrevoir quelques surprises. Beatus n’est peut-être pas tout à fait celui que l’on croit. Il gagne, selon la formule en usage, à être connu.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">À quoi ressemblait-il physiquement ? L’iconographie le concernant ne nous renseigne guère. On trouve le plus ancien portrait de lui dans un ouvrage de Nicolas Reusner sur quelques écrivains illustres, paru à Strasbourg en 1581. Il s’agit d’une gravure sur bois portant l’inscription <i>Beatus Rhenanus Historicus</i>. L’historien Beatus Rhenanus avait apparemment frappé les esprits. Il a la tête de tous les savants de l’époque, portant un chapeau plat et un manteau qui le couvre. Rien de bien original. Est-ce vraiment-lui ? Les portraits officiels se ressemblent tant .</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le témoignage de ses contemporains, notamment d’Érasme, nous éclaire. Dans ses différentes lettres, il loue son instruction, son acribie, synonyme de rigueur, sa loyauté, la justesse de son jugement. James Hirstein, le meilleur connaisseur actuel de Beatus Rhenanus, estime que c’est l’enthousiasme qui le caractérise le mieux. Il a ainsi analysé cet enthousiasme, suscité par la beauté selon Platon,  à l’aune de ses réactions dans les domaines les plus divers de la religion, de la pédagogie  de la philosophie et même de l’humour. Ce n’est pas le rire gras ni les plaisanteries de corps de garde qu’il cultive mais le « rire érudit, fin, fondé sur les connaissances et susceptible de véhiculer la critique. ». Son rire est plaisant et non pas moqueur. C’est un rire digne qui convient tout à fait à quelqu’un de naturellement réservé capable ponctuellement de quelques enthousiasmes qui le font sortir de sa coquille.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Beatus, on le sait, ne fut ni prêtre, ni moine. Pourtant, on jurerait qu’il a prononcé des vœux de stabilité. Fidèle à des lieux, fidèles aux gens. La constance le caractérise. Il peut être surpris voire déçu, il ne rompt pas pour autant. Quand ses amis proches, Bucer, Pellikan, Voltz et surtout Sapidus, passèrent dans l’autre camp, il fut contrarié, peut-être même ébranlé; il s’éloigna d’eux pour bien marquer sa différence et son incompréhension mais il ne leur retira jamais totalement son amitié. Il faut dire qu’eux non plus. Question d’éducation et de morale.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’amitié va souvent de pair avec la convivialité. On voyage et on travaille ensemble, on se voit souvent. Érasme et Beatus se sont épaulés, de nombreuses années durant. S’ils ont partagé les mêmes causes, et surtout auprès de Froben, travaillé sur les mêmes livres, ils ont également partagé les plaisirs simples de la vie. Leur correspondance évoque maints repas pris en commun. Beatus a table ouverte au sein du cercle érasmien de Bâle qu’il anime d’ailleurs quand le Maître est absent ; Érasme a maison ouverte chez Beatus Rhenanus à Sélestat.Quand Beatus se retira à Sélestat, on sait qu’il en profita pour rejoindre et animer la société littéraire locale où la table était autant vénérée que les lettres. L’éternel rire de Beatus, dont Érasme avait si abondamment profité, avait continué à illuminer le cercle sélestadien.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Autre jugement probablement à revoir, cette réputation d’être trop dépendant d’Érasme, au point de devenir son disciple le plus fidèle, gardien du temple de la pensée érasmienne, premier biographe, serviteur fidèle, qui donne l’impression d’avoir mis systématiquement ses pas dans ceux de son maître dont il aurait été une pâle copie, érudite certes et ô combien dévouée, mais copie quand même. Un examen attentif de sa vie et de ses œuvres, montre certes leur proximité mais démontre aussi que Beatus avait une autonomie propre et un destin dont il était seul maître. Dans sa construction intellectuelle et spirituelle, il est redevable à Érasme mais aussi à Lefèvre d’Étaples, à Jean Cuno et même à Luther. Il s’est construit au contact d’une multitude, et a bâti une œuvre, notamment celle d’historien, exigeant et critique qui ne doit rien à personne, sinon à lui-même.</p>
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<p style="text-align: justify;">Alors fut-il vraiment ce <i>golden boy</i>, titre volontairement provocateur que j’ai choisi pour illustrer cette esquisse biographique ? Si j’en crois l’épitaphe que ses concitoyens lui érigèrent après sa mort et que la Révolution fit disparaitre, la réponse ne fait pas de doute.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>A Beatus Rhenanus, fils d&rsquo;Antoine, de la vieille famille des Bild : sa science éminente en tous les domaines, sa connaissance des langues grecque et latine, sa vertu, ses qualités humaines, sa modération, la pureté de ses moeurs seront célébrées aussi longtemps  que durera l&rsquo;univers où nous vivons. Sa passion pour l&rsquo;antiquité se manifeste dans l&rsquo;édition corrigée de quelques auteurs latins, sacrés et profanes, qu&rsquo;il a entièrement rétablis dans leur état primitif ; il en est de même de son histoire de l&rsquo;Allemagne, qu&rsquo;il a mise en lumière dans ses trois livres avec une conscience extraordinaire qu&rsquo;il s&rsquo;agisse de l&rsquo;Allemagne antique ou de la moderne(&#8230;) Il s&rsquo;est éteint à Strasbourg dans sa soixante-deuxième année(&#8230;). On l&rsquo;a transporté ici, où il gît afin que sa patrie ne fût pas privée des cendres du meilleur et du plus savant de ses citoyens, elle que , de son vivant, il a ornée de tant d&rsquo;inscriptions remarquables. Les astres saluent ton arrivée en manifestant leur joie mais la patrie terrestre qui t&rsquo;a donné le jour est plongée dans l&rsquo;affliction.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Mais la réalité est plus complexe. Le portrait que nous venons d’évoquer est plus nuancé et pose en tout cas quelques questions. Il est davantage qu’un second couteau. Son intelligence n’est pas que livresque. Il donne l’impression d’une grande maîtrise de soi pour surfer sur des vagues contradictoires et s’en sortir, généralement à son avantage. Probablement sait-il dissimuler, se livrant parcimonieusement. Pourtant, de temps en temps , l’armure se rompt : pour les prêtres qui soutenaient les paysans révoltés, il suggère de les déporter sur une île déserte, quant aux anabaptistes, il félicite, en 1536, l’archevêque de Cologne d’avoir eu la main ferme en observant  que « l<i>a région de la terre que nous habitons, n’a jamais rien vu de plus insensé, de plus pernicieux, de plus fatal que cette espèce d’individus (&#8230;) cette abominable secte(…)L’intérêt de l’Allemagne, que dis-je, du monde chrétien, demandait l’anéantissement de cette vipère. »</i></p>
<p style="text-align: justify;"> Nous avons comme le sentiment qu’il ne nous a n’a pas tout dit. On sait qu’il détruisit une partie de sa correspondance. Son portrait s’affine lentement, à la lumière des colloques, débats et publication des lettres reçues et envoyées.  Gageons que nous même ou d’autres viendront un jour vous en parler avec davantage de connaissances et de certitudes qu’aujourd’hui.</p>
<p style="text-align: justify;">Si le <i>Golden boy </i>avait une part, oh une toute part de <i>bad boy</i>, nous en serions ravis. Car ces humanistes étaient des hommes que diable et leurs insuffisances, leurs lâchetés même, nous les rendent tellement proches et accessibles. <i>Einer von uns </i>!</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, texte de conférence, avril 2019</strong></em></p>
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		<title>Martin Bucer et Jean Calvin</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:30:12 +0000</pubDate>
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		<description><![CDATA[    Les relations de Bucer et de Calvin à Strasbourg (1538-1541)* Nous sommes au début du mois de septembre 1538. Une certaine effervescence règne dans les milieux luthériens de la ville. Les autorités religieuses, à la tête desquelles Martin &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"> <a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/images-3/" rel="attachment wp-att-712"><img class="alignleft size-full wp-image-712" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/images1.jpg" width="276" height="182" /></a></p>
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<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.histoires-alsace.com/martin-bucer-et-jean-calvin/images-3/"><b><i>Les relations de Bucer et de Calvin à Strasbourg (1538-1541)</i></b></a><b><i>*</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous sommes au début du mois de septembre 1538. Une certaine effervescence règne dans les milieux luthériens de la ville. Les autorités religieuses, à la tête desquelles Martin Bucer désormais le vrai patron de l’église protestante de Strasbourg, attendent l’arrivée de Jean Calvin. Un (presque) confrère français dont la notoriété leur est connue. Son infortune aussi. N’a-t-il pas été expulsé de Genève où son ami Guillaume Farel l’avait appelé deux ans auparavant pour organiser, avec lui, la nouvelle église évangélique de Genève, passée à la Réformation le 25 mai 1536 ?</p>
<p style="text-align: justify;">Au moment de s’installer à Strasbourg, Calvin ne peut s’empêcher de se remémorer ces deux années genevoises où il avait été, tour à tour, lecteur en Ecriture Sainte puis prédicateur. Deux ans durant, où il avait dû forcer sa nature pour finalement échouer à imposer aux habitants de la cité helvétique sa conception de l’Église. Cette dernière, il l’avait vue indépendante du pouvoir politique et vouée à la discipline. Et voilà qu’avec Guillaume Farel qui l’avait embarqué, un peu contre son gré, dans l’aventure genevoise, il se trouvait à nouveau sur le chemin de l’exil. Le 23 avril 1538, ils avaient été bannis tous les deux de Genève.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour se retrouver là, aujourd’hui, en train d’arriver dans la ville impériale et libre de Strasbourg. Où apparemment la Réformation avait mieux réussi qu’à Genève. Où elle était stabilisée depuis quelques années, placée dans les mains, à la fois autoritaires et expertes, de Martin Bucer, ancien frère dominicain, défroqué depuis longtemps, qui s’était progressivement hissé à la tête de l’église luthérienne de Strasbourg. Il avait hâte de le rencontrer. Tout en s’interrogeant sur ce qui lui arrivait.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg avait-il vraiment besoin de lui ? Que pouvait-il lui apporter ?  Passe encore pour Genève où il fut appelé pour construire une Eglise nouvelle. Mais à Strasbourg, l’essentiel était fait. Bucer et les siens s’en étaient occupés. La messe avait été abolie en 1529. Un synode, réuni en 1533, avait permis de réorganiser l’église locale. L’ordonnance ecclésiastique de 1534 en avait fixé les contours. Deux ans plus tard, en 1536, par la Concorde de Wittenberg, la ville et ses théologiens s’étaient rapprochés de Luther au sujet de la cène, permettant ainsi de refaire l’unité du protestantisme allemand.  Sans les Suisses d’ailleurs : Bâle Zurich et Berne avaient refusé de signer. Genève, et pour cause, n’était pas encore dans le coup.</p>
<p style="text-align: justify;">Bizarre ce que le destin réserve. Ou les voies du Seigneur qui sont, comme chacun sait, impénétrables. Mais Strasbourg n’était pas tout à fait étranger à l’histoire de Calvin. Il se souvient de son premier exil quand il quitta la France après l’affaire des placards de 1534 et la terrible répression qui s’en suivit. Il s’était réfugié à Bâle en 1535 pour y faire paraître sa première édition de L’Institution<i> de la religion chrétienne</i>. Celle-ci fut publiée en mars 1536. Il songea alors à s’établir à Strasbourg, oui, Strasbourg déjà, pour y poursuivre « paisiblement » ses études. Cette année-là, revenu furtivement à Paris, et désirant se rendre en Alsace, il en fut empêché par les routes champenoises fermées par la guerre. Il fit un détour par la Suisse, s’arrêta à Genève pour une nuit, y resta deux ans. Guillaume Farel, le réformateur genevois, avait trouvé les arguments pour le retenir.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Etonnante similitude. Deux ans après, Calvin se présente à Strasbourg, convaincu par Bucer de venir rejoindre la communauté strasbourgeoise. Non pas pour « paisiblement » étudier mais pour s’occuper de la paroisse des réfugiés protestants français de plus en plus nombreux dans notre ville mais aussi pour y enseigner. L’année 1538 avait été pédagogiquement heureuse pour Strasbourg. La ville disposait enfin d’un établissement scolaire digne de ce nom. Le gymnase, dû au recteur Jean Sturm, soutenu en l’occurrence par son homonyme Jacques Sturm, le <i>stettmeister </i>strasbourgeois à la large culture humaniste et Martin Bucer. « Le nouvel évêque de Strasbourg » selon l’expression de son ami, le réformateur Jean Capiton, avait utilisé un argument biblique pour convaincre Calvin. Il l’avait titillé en lui demandant de ne pas suivre le chemin de Jonas.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Calvin avant son arrivée à Strasbourg</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Mais au fait qui est Jean Calvin ? Qu’a-t-il fait jusque-là pour être autant sollicité. A Genève d’abord, à Strasbourg aujourd’hui ? Il est picard, né le 10 juillet 1509 à Noyon, ville cléricale, dominée par sa belle cathédrale gothique. Son père est procureur ecclésiastique. Il s’occupe plus particulièrement de la gestion des affaires du clergé. Sa position lui permet d’obtenir pour son fils des bénéfices ecclésiastiques dès l’âge de 12 ans. Ce qui lui donne d’emblée les moyens de faire des études.</p>
<p style="text-align: justify;">Il les fera d’abord au collège des Capettes avec les jeunes nobles de la région. Puis continuera à Paris, au collège de la Marche où enseigne Mathurin Cordier, pédagogue accompli, qu’il appellera plus tard à Genève pour fonder un collège. Il se retrouve, toujours à Paris, au collègue Montaigu, haut lieu de la scolastique médiévale tant critiquée : <i>le collège de la pouillerie </i>à entendre Rabelais.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le jeune Jean s’y révèle étudiant travailleur et assidu. Il y acquiert de solides connaissances de l’antiquité latine et de la patristique. Il découvre saint Augustin et le maître des sentences Pierre Lombard, l’une des références de l’enseignement scolastique depuis le XIIe siècle. Y-a-t-il rencontré Ignace de Loyala qui fréquenta également l’établissement ? Après quatre années de Montaigu, son père le dirige vers le droit. Il l’étudie à Orléans et Bourges où viennent de s’ouvrir quelques universités prometteuses. Il y rencontre l’helléniste Melchior Wolmar, originaire du Wurtemberg. Ce dernier lui enseigne les rudiments du grec. Peut-être l’a-t-il également ouvert aux doctrines de Luther ?</p>
<p style="text-align: justify;">La mort de son père, en 1531, le libère de ses études de droit. Il les avait entrepris par obéissance. L’humanisme lui parle davantage que les propos de Luther. Il s’égara quelques temps du côté de Sénèque sur lequel il publie un essai (1532), avant de choisir la voie de la théologie pour laquelle il se sent davantage attiré. Choix essentiel, probablement à l’origine de sa conversion, datée de 1533. « <i>Par une conversion subite, Dieu dompta et rangea à docilité mon cœur </i>» écrira-t-il plus tard dans son <i>Commentaire des psaumes</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est la rupture avec l’église de sa jeunesse qui, sous sa plume, est devenue « <i>un bourbier d’erreurs </i>». Les événements au sein du royaume de France le confortent dans son attitude. Cette même année, la sœur du Roi, Marguerite de Navarre voit la Sorbonne condamner son ouvrage «<i> Le Miroir de l’âme pécheresse »</i> où elle proclame sa foi dans le christ rédempteur. Son frère François 1er oblige la Sorbonne à désavouer la sentence. Mais les tensions subsistent. A la Toussaint 1533, le recteur de l’université, Nicolas Cop, prononce un discours sur les béatitudes, devant les facultés réunies. C’est une prise de position en faveur de l’évangélisme. Le discours est en réalité rédigé par Calvin qui s’est inspiré d’Erasme et de Luther. Le Parlement ordonne l’arrestation de Cop et de Calvin qui entrent dans la clandestinité. Jean Calvin, connaît alors une retraite forcée et studieuse à Angoulême où, au milieu d’une bibliothèque riche de 4000 volumes, il rédige les premiers chapitres de son <i>Institution de la vie chrétienne</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il en profite pour voyager discrètement. A Nérac, à la cour de Marguerite de Navarre, à Ferrare, à la cour de sa cousine, Renée de Ferrare. A Bâle aussi, réputée pour la qualité de ses imprimeurs avec lesquels travaillent Erasme et Beatus Rhenanus. Entre temps, a éclaté l’Affaire des placardsquand, dans la nuit du 17 octobre 1534, de petites affiches sont apposées à plusieurs endroits parisiens. Et jusqu’à la porte de la chambre du roi au château d’Amboise. Le contenu en est violent. La messe est vivement attaquée. Le Roi est en colère. Il considère le placardage comme un crime de lèse-majesté.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La situation s’envenime, les évangéliques passent à l’action. La royauté réagit. Des bûchers s’allument. Parmi les victimes, entre autres, Etienne de la Forge, riche marchand et ami de Calvin. Il est temps pour ce dernier de se protéger. Il quitte le royaume pour se rendre à Bâle où il publie son <i>Institution de la Vie Chrétienne</i> (1536). Il envisage de s’installer à Strasbourg pour continuer « paisiblement » ses études. Il se retrouve à Genève ! La suite vous est connue.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Et Bucer avant l’arrivée de Calvin ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En 1538, Martin Bucer a 47 ans. Soit un âge déjà avancé pour l’homme du Moyen Age. Calvin est son cadet de 19 ans. Une génération les sépare. L’un a encore tout à démontrer, l’autre est davantage préoccupé à consolider son œuvre déjà immense. C’est que Bucer s’est solidement inscrit dans le paysage strasbourgeois. Et à l’extérieur aussi. Bâtisseur infatigable du protestantisme allemand, on le rencontre autant sur les routes germaniques à la recherche de difficiles arbitrages qu’à la tête de l’église de Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">Il est loin le temps où il a frappé aux portes de la ville et trouvé refuge auprès de son père. Banni et poursuivi après ses tribulations et prédications wissembourgeoises auprès du curé Henri Motherer. C’était il y a quinze ans déjà. Un autre temps. Dans le sillage de Mathieu Zell, prédicateur de la cathédrale, il était devenu l’efficace prédicateur de la paroisse Sainte-Aurélie.  Il avait donné des cours bibliques à un public de plus en plus nombreux, traduit Luther, commenté l’apôtre Paul ou l’évangile de Jean. Sans oublier de devenir bourgeois de la ville de Strasbourg comme son père (1524).</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer avait, pendant ces années, contribué à installer définitivement la religion évangélique à Strasbourg. Il s’était coltiné les anabaptistes particulièrement nombreux en ville, venus de Zurich, Nuremberg et Augsbourg. Dès 1525, il apparaît sur la scène allemande dans la querelle sacramentaire qui va empoisonner les relations entre les différentes communautés protestantes d’Allemagne et de Suisse pendant une dizaine d’année. On le rencontre particulièrement actif à la dispute de Berne qui va adopter la Réforme en 1528 et non moins entreprenant, en février 1529, lorsque la messe est abolie à Strasbourg.</p>
<p style="text-align: justify;">La décennie 1530 est encore plus riche. Il a changé de paroisse, et devenu le pasteur de Saint-Thomas, le phare du protestantisme strasbourgeois. Toujours aussi actif et diplomate en Allemagne et Suisse, tentant difficilement de concilier les inconciliables. Luther et Zwingli par exemple sur la signification de la cène. En 1530, il refuse de signer la Confession d’Augsbourg qui pose les fondations de l’église luthérienne et lui oppose la confession tétrapolitaine qui réunit Constance, Lindau, Memmingen et Strasbourg. Il changera d’avis en 1531. Entre temps, Strasbourg a rejoint la Ligue de Smalcalde, coalition entre les princes et les villes protestantes qui s’opposent à l’empereur</p>
<p style="text-align: justify;">Obsédé par l’unité des protestants, il est perpétuellement en route. Il rédige les ordonnances ecclésiastiques d’Ulm en 1531, voyage en Suisse en 1533, en Souabe les années suivantes pour organiser et pacifier l’église, son église. Il partage avec Melanchthon un même souci de l’unité. La concorde, ils la conceptualisent, la vivent et la rédigent, à Wittenberg notamment, en 1536 quand ils refont l’unité du protestantisme allemand. <i>La Concorde de Wittenberg</i>, où on s’est enfin accordé sur la question de la sainte cène, est une de ses grandes réussites malgré l’absence des Suisses. Il aura pourtant tout essayé pour les intégrer. La même année, il ramène la majorité des anabaptistes de Hesse dans le giron de l’église protestante en introduisant dans les ordonnances ecclésiastiques la confirmation des catéchumènes et le contrôle des mœurs par les anciens. Son expérience strasbourgeoise l’a beaucoup servi.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est qu’il ne se repose jamais. Il y a tant à faire à Strasbourg également. Abolir la messe, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant. Il faut la construire cette église locale, la consolider, lui donner une armature solide, en un mot l’organiser. Un synode local à partir de 1533, des ordonnances ecclésiastiques et disciplinaires l’année suivante, un règlement pour les écoles élémentaire en 1534, un nouveau catéchisme, le gymnase de Jean Sturm qu’il a ardemment soutenu, un ouvrage en 1538, <i>Von der wahren Seelsorge und dem rechten Hirtendienst</i>, où est théorisé sa vision de l’action pastorale, constituent les riches étapes de la construction de l’église strasbourgeoise. Il en fut l’inspirateur et le plus souvent le maitre d’œuvre. Elle a désormais un statut, ses pasteurs sont assistés de <i>Kirchenpfleger</i>, chargés de la discipline ecclésiastique et de la juste doctrine évangélique …</p>
<p style="text-align: justify;">Mais tout cela reste fragile. Malgré les avancées, Bucer est déçu. Ce n’est pas tout à fait ce dont il avait rêvé. Les politiques l’ont emporté. Le Magistrat a accompagné la Réforme et réussit à imposer sa mainmise. Il n’a pas suivi Bucer sur le plan disciplinaire par exemple. Il est resté sourd à ses plaintes relatives à l’indifférence religieuse, aux critiques dirigées contre son Église, à l’immoralité qui continue de régner en ville.</p>
<p style="text-align: justify;">Les épreuves et les difficultés l’ont mûri. Il a l’expérience que Calvin n’a pas encore. Même si le résultat est imparfait, il a bâti quelque chose. On le connait désormais un peu mieux. Il a des relations mais peu d’amis. Ceux-là louent, en général, son intelligence, son habileté dans l’art d’argumenter, la sûreté de son jugement, sa force de persuasion. Il pouvait être aimable, patient et conciliant quand il s’agissait de convaincre.</p>
<p style="text-align: justify;">Ses adversaires, ou tout simplement ceux qui l’aiment moins, lui reprochent ses formulations déconcertantes, son entêtement, sa distance vis à vis d’autrui, sa sévérité puritaine, ses manières tranchantes, son absence de miséricorde envers tous ceux qui s’opposaient à la claire volonté de Dieu.  Car pour cet homme totalement désintéressé, de l’avis unanime, seule importe la souveraineté de Dieu, à la ville comme à la campagne. Il est certes un homme entouré mais demeure fondamentalement seul. Heureusement toujours bien marié, depuis 1522, avec Elisabeth Silberreisen, ancienne nonne qui le seconde et le décharge des charges domestiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Voilà l’homme qui attend aujourd’hui Calvin. Fort de ses certitudes et quelque peu ébranlé par ses échecs. Mais toujours désireux de parfaire son oeuvre qui est loin d’être achevée. L’acceptation de la discipline n’est pas suffisamment reçue et partagée par ses pairs. Pourtant, à ses yeux, elle est un signe essentiel de la mission de l’Eglise à côté de l’administration des sacrements et de l’annonce de la parole. L’Eglise telle qu’il la décrit dans « <i>Von der wahren Seelsorge »</i> est constituée par tous ceux qui croient au Christ et qui placent en lui seul leur confiance. Elle devait s’étendre à toute la cité et faire évoluer celle-ci vers une communauté de plus en plus unie. On en était loin !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i> </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Calvin à Strasbourg</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est à Strasbourg, selon son propre aveu, qu’il connaîtra les plus belles années de sa vie. C’est dans la ville de Bucer que Calvin va devenir Calvin. Il n’est pas tout à fait maître de son destin. Il voulait demeurer à Bâle, il s’était établi à Strasbourg. Il voulait reprendre ses études, il est devenu Réformateur. Dieu a contrarié ses desseins, l’amenant là, où a priori, il ne voulait aller.</p>
<p style="text-align: justify;">Il ne sera pas Jonas mais la comparaison avec Jonas lui sied. Ce dialogue permanent entre Jonas et Dieu, ne serait-ce pas un peu le sien ? Ou l’idée qu’il s’en fait. Jonas n’est-il pas le type même du prédestiné ? Lui-même, Jean Calvin, appelé successivement par Farel et Bucer, n’est-ce pas en réalité de Dieu seul qu’il tient sa vocation ?</p>
<p style="text-align: justify;">Oui, il ira porter les paroles de l’Eternel. Aux réfugiés de langue française, nombreux à Strasbourg en premier lieu. D’abord à Saint-Nicolas des Ondes, puis dans la chapelle de pénitentes de Sainte-Madeleine et enfin, de façon durable, dans l’ancienne église des dominicains, tout près de la cathédrale. Le patronage discret de Bucer l’aide à réaliser sa vocation. Ce dernier a vu ce qu’il pourrait tirer du talent du jeune Calvin.</p>
<p style="text-align: justify;">Strasbourg n’est pas Genève. La communauté française serait plutôt une société choisie qui n’attendait qu’un Calvin pour entendre la parole de Dieu. Qui l’apprécie, au contraire de ces Genevois jusque-là rétifs à ses prédications.  Il prêche quatre fois par semaine, préside les assemblées dont la liturgie s’enrichit du chant des psaumes auxquels il apporte sa contribution en les augmentant de ses traductions, en les actualisant, en y ajoutant ceux qui ont été versifiés par le poète Clément Marot.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est important les psaumes. C’est une forme d’« <i>itinéraire de l’âme </i>» où l’homme prend à la fois conscience de sa faiblesse et de la certitude que Dieu est son seul secours.  C’est toute l’assemblée cultuelle qui est appelée à les chanter. Par les psaumes, chaque membre de l’église s’engage à servir le Dieu de l’évangile. A la différence de ces communautés catholiques où le chant revient à la seule <i>schola.</i> Premier résultat concret : c’est à Strasbourg qu’est publié en 1539, le recueil imprimé <i>D’Aucuns Psaumes et cantiques mis en chant.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Le chant donc, mais aussi la discipline, préoccupent Calvin. Pas de comportement chrétien sans rigueur ni même ascèse. Serait-il déjà en train de partager les obsessions de Bucer ? En tout cas, le matin de Pâques 1540, il exclut de la cène tous ceux qui ne sont pas soumis au préalable à l’examen spirituel.</p>
<p style="text-align: justify;">C’est que les gens dont il est devenu le chargé d’âme ne sont pas …des enfants de chœurs ! Il y a surtout ces maudits anabaptistes que Bucer déjà avait combattu. Eux aussi ont trouvé refuge en ville. C’est une véritable mission qui lui incombe. Les convertir ! Il va s’y employer avec zèle. Ne lui envoie-t-on pas des enfants de plus en plus nombreux venant toujours de plus en plus loin ?</p>
<p style="text-align: justify;">L’exemple de Bucer lui parle. Durant son séjour strasbourgeois, il a le temps d’observer le fonctionnement de l’église locale. Il est frappé par cette institution des surveillants de paroisse, les<i> Kirchenpfleger</i>, par l’attention que son hôte strasbourgeois porte à l’éducation doctrinale des enfants et des adolescents, par l’importance qu’il donne, justement, à la pratique du chant des psaumes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Preuve de la confiance de Bucer et des Strasbourgeois qui l’ont accueilli, on l’invite à enseigner la théologie à la Haute École que Jean Sturm dirige depuis quelques mois. C’est qu’on croit en lui, c’est qu’on espère en lui. Et c’est là toute l’habileté de Bucer d’avoir su reconnaitre ses qualités pédagogiques, en un mot, son talent. Petite manifestation d’orgueil de Calvin, il n’est pas insensible à cette reconnaissance, convaincu qu’il n’en était pas tout à fait dépourvu…de talent ! Après avoir donné des cours bénévolement, en janvier 1539, Calvin est rapidement nommé professeur. Il reçoit, à partir de mai, un traitement d’un florin par semaine. Pour les scolarques, membres du magistrat de la ville, responsables de l’enseignement, il est « <i>un Français qui est un homme instruit et pieux. » </i>Bel hommage d’Allemands à l’endroit d’un Français. C’est qu’il s’impose très vite par la qualité de son enseignement, la hauteur de ses vues, la clarté de son raisonnement.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il assiste, voire préside aux débats universitaires, les <i>disputationes</i>. Apprécié par ses élèves et ses pairs, il contribue à la renommée du jeune établissement strasbourgeois. Bucer et Capiton y enseignent. Ils font l’exégèse de l’Ancien Testament. Lui, Calvin, trois fois par semaine, se frotte à l’évangile de Jean, à l’épitre aux Romains et probablement, à en croire Jean Sturm, aux épitres aux Corinthiens et aux Philippiens.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les commentaires de L’épitre de Paul aux Romains, achevés à Strasbourg, est déjà un M<i>eisterstück</i>. Parcours obligé de tout théologien protestant qui se respecte : « la<i> véritable pièce maitresse du nouveau Testament et l’évangile sous sa forme la plus pure</i> » avait écrit Luther en 1522 dans sa préface à l’épitre de Paul. L’accent, comme chacun sait, est mis sur la justification par la foi, pierre angulaire de la théologie protestante.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Le résultat est probant. Calvin dépasse ses maîtres et il en est conscient. Ne reproche-t-il pas dans sa dédicace, délicieusement hypocrite, à Melanchthon, certes brillant, d’être resté superficiel, se limitant aux thèmes majeurs, et à Bucer une forte érudition inaccessible au commun des mortels. Lui, par contre, est convaincu de les surpasser par l’exhaustivité, la clarté, la concision et l’accessibilité de son commentaire. Son coup de génie ? Avoir écrit son commentaire en langue française avec les qualités de celle-ci par opposition aux écrits allemands, jugés longs, diffus et ampoulés…</p>
<p style="text-align: justify;">Le théologien s’est affirmé. Il continue de travailler à sa grande œuvre, <i>l’Institution de la religion chrétienne</i> dont la première version est parue en 1536 à Bâle. Il ne cessera de l’enrichir jusqu’en 1562 pour en faire, à travers moults éditions en latin puis en français, une somme majeure de sa pensée théologique, un monument littéraire, un des ouvrages le plus répandus au XVIe s. qu’on continue à publier. Petit opuscule catéchistique au départ, la version strasbourgeoise de 1539 prend consistance. Elle est forte désormais de 17 chapitres ; elle a triplé, et sera appelée à grandir encore à Genève plus tard. La nouvelle édition strasbourgeoise insiste sur la connaissance de Dieu et celle de soi. Elle développe ses vues sur la prédestination et la providence. Elle contribue à la maturité théologique de Calvin tout comme ses cours d’exégèse à la Haute École. Calvin est devenu calviniste.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Strasbourg l’a révélé. Strasbourg est en train de le construire Il ne roule pas sur l’or. Mais sa situation s’améliore progressivement. Le réfugié est devenu citoyen de la ville le 29 juillet 1539. Il s’est inscrit à la corporation des Tailleurs. Il a trouvé à se loger. Hébergé d’abord chez Capiton puis chez Bucer, il a finalement trouvé une maison non loin de ce dernier dans le quartier de l’église Saint Thomas. Pour compléter son salaire de professeur à la Haute Ecole, il prend des étudiants en pension. Parmi eux, un certain Jean Castellion, qui, quelques années plus tard, s’opposera à lui dans la fameuse et triste affaire Servet qui entachera durablement l’image du réformateur genevois.</p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure, Calvin se multiplie à Strasbourg et à l’extérieur. L’exemple de Bucer serait-il contagieux ? Toujours un œil sur Genève mais pas uniquement. Il participe aux réunions ou rencontres de Francfort, Haguenau, Worms et Ratisbonne où se construit lentement et douloureusement le protestantisme. Il lui arrive même- on ne se refait pas- d’écrire des pamphlets pour le comte de Fürstenberg. On le sait, la question de la cène divise. C’est le moment où Calvin précise sa conception de l’eucharistie : le Christ est vraiment présent dans le sacrement mais en tant que mystère spirituel, mystère que le seul la foi permet à l’homme de recevoir. Un mystère, soit quelque chose qui échappe à l’entendement humain. Autrement dit, une position intermédiaire entre consubstantiation et symbolisme, entre Luther et Zwingli. Laissons à Dieu ce qui est à Dieu et évitons le débat.</p>
<p style="text-align: justify;">A Strasbourg, Calvin connut la joie du mariage. Ou son embarras. Il fallait certes prendre femme pour se démarquer de tous ces prêtres qui vivaient dans le péché, mais son enthousiasme à convoler relevait plus du devoir que de la passion amoureuse. Il chercha longtemps l’épouse idéale, changea souvent d’avis quand une occasion se présentait et ne cachait pas à qui voulait l’entendre que <i>s’il prenait femme ce sera pour que, mieux affranchi de nombreuses tracasseries, je puisse me consacrer au Seigneur. </i>Voilà ce qu’il confesse à son ami Guillaume Farel, en 1539, alors qu’il est toujours en quête de l’épouse idéale : <i>Souviens toi bien ce que je recherche en elle. Je ne suis pas de la race insensée de ces amants, qui une fois pris par la beauté d’une femme, chérissent même ses défauts. La seule beauté qui me séduit est celle d’une femme pudique, prévenante, modeste, économe, patiente, que je puis enfin espérer être attentive à ma santé.</i> »</p>
<p style="text-align: justify;">Commentaire de l’excellent historien Bernard Cottret, auteur d’une biographie de Calvin, datée de 1999 : «<i> L’argumentaire tient du bureau de placement, tout autant que de l’annonce matrimoniale. Prédicateur de l’Evangile cherche femme pudique pour maternage, et peut-être plus. Femme non sérieuse s’abstenir. L’offre en soi, manque terriblement d’attrait. Calvin se désole. Il ne trouve guère. Faut-il s’en étonner ?</i> »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Et pourtant, il rencontra à Strasbourg une jeune veuve d’anabaptiste, Idelette de Bure, qui avait épousé, en premières noces, un certain Jean Stordeur, originaire, comme elle, de Liège. La pauvrette vivait dans le péché, en l’occurrence l’hérésie : ils étaient anabaptistes tous deux. La séduire, le terme est excessif concernant Calvin, relevait donc de la bonne action, surtout que son époux eut la bonne idée de s’effacer en trépassant. Cette conquête-là relevait davantage de la tâche pastorale de Calvin. Idelette, en quelque sorte, avait une dette à l’égard de son bienfaiteur. L’épouser était donc une façon de se sauver. Elle était- écrit son ami Farel, <i>« même jolie ».</i> La lune de miel était la hantise de Calvin. Heureusement que l’Éternel veillait : <i>en vérité, de peur que notre mariage ne fût trop heureux, le Seigneur a dès le début modéré notre joie,</i> souligne Calvin, précisant qu’il faut savoir contenance garder. Apparemment, il la garda, cette contenance. Théodore de Bèze, qui succéda à Calvin à Genève rapporte qu<i>’il a vécu neuf ans en mariage en toute chasteté. </i>De santé fragile, Idelette mourut à Genève en mars 1549.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Avait-il oublié Genève ? Il semble que non. Il n’avait jamais digéré la façon dont il avait été chassé. La plaie était restée vive. Il était resté attentif à l’évolution de la cité helvétique. Celle-ci souffrait de la rivalité avec Berne.  Les ennemis de Calvin, qui avaient triomphé lors de son départ, furent à leur tour victime d’un procès de trahison, car trop très des positions hégémoniques bernoises. En octobre 1540, voilà que l’on souhaite le retour de Calvin. Genève a besoin qu’on la conseille et qu’on l’édifie. Seul Calvin apparemment en est capable.</p>
<p style="text-align: justify;">Il se laisse désirer, règle pourtant, à partir de Strasbourg, ses comptes avec le cardinal Jacques Sadolet, évêque érasmien de Carpentras, qui en profite pour écrire aux responsables de la cité genevoise en leur suggérant fortement de revenir dans le giron de la Sainte Église pour éviter de se retrouver au jour du jugement dernier, <i>rejeté dans les ténèbres extérieures où ils connaîtront pleurs et grincements de dents</i>. Ce n’est pas le gouvernement genevois qui répond à Sadolet, mais le « strasbourgeois » Jean Calvin, dont le cœur est resté genevois, dans la fameuse<i> Épitre à Sadolet</i>. Extrait : « Que<i> la trompette du jugement dernier sonne quand elle voudra, je viendrai ce livre à la main me présenter devant le souverain juge. Je dirai hautement : voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus</i>… »</p>
<p style="text-align: justify;">Le texte est admirablement écrit. C’est un des plus beaux textes de la littérature pamphlétaire. C’est du pur Calvin, maître de son style, clair dans son argumentation, efficace dans ses effets. Aux terreurs distillées par le prélat, il oppose la certitude que procure l’assurance du salut : <i>Les consciences des fidèles</i> (…) écrit-il, <i>ont seulement commencé à se reposer et confier en la bonté et la miséricorde de Dieu, qui auparavant étaient en continuelle anxiété et perturbation. » </i>On ne saurait mieux dire !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les Genevois ne le lâchent plus. Ils font le siège des autorités strasbourgeoises qui finissent par le laisser partir. Calvin rentre à Genève le 13 septembre 1541. La ville s’empresse de lui pardonner tout le mal qu’elle lui a fait. Il jubile, mais il a changé. Strasbourg, Bucer et les autres ont contribué à sa métamorphose.</p>
<p style="text-align: justify;">Pendant ce temps, Bucer est toujours aussi engagé. Il continue son nomadisme, tantôt à Strasbourg, tantôt sur les routes allemandes. En six ans, observe l’historien Martin Greschat, de 1534 à 1549, Bucer a parcouru environ 12 000 kilomètres, soit une moyenne de 2000 km par an ! Par monts et par vaux, bâtisseur du protestantisme allemand, avocat patient de l’union de ses membres.</p>
<p style="text-align: justify;">En 1538, à la fin de l’année, il est en Hesse et ramène la majorité des anabaptistes au sein de l’église de la Réforme. Il y retourne en 1539 pour y rencontrer Luther et Melanchthon qui lui remettent leur <i>Beichtrath </i>concernant la bigamie de Philippe de Hesse. Il noue des contacts, cette année-là, avec les frères moraves, participe au colloque de Leipzig, en face ou avec l’évêque réformiste Hermann von Wied. L’année suivante, il est au colloque de Haguenau et de Worms. Parfois, en même temps que Calvin qui est davantage un observateur quand, lui, Bucer est au front, notamment à Ratisbonne, en 1541, à la diète et au colloque.</p>
<p style="text-align: justify;">Il n’oublie pas sa chère église strasbourgeoise, ouvre un second synode de l’Eglise locale sur les questions de discipline notamment. L’homme pressé, à la fois ici et ailleurs, échappe à la peste de la fin de l’été et de l’automne 1541. Il y perd son ami de longue date, Jean Capiton. Sa fidèle épouse Elisabeth en est également victime. L’impératif de la Réforme, la fragilité de la vie humaine, les malheurs du temps, famines, guerre et épidémie, ne laissent guère de répit. On vit dans l’urgence. On remet son âme à Dieu. On meurt ou on continue. Il continue, le voilà à Cologne quelques mois après, en Hesse et à Spire. Il s’est remarié à Wibrandis Rosenblatt, veuve de son ami Capiton, après avoir été celle du réformateur Oecolampade de Bâle…</p>
<p style="text-align: justify;">Comment réagit-il au départ de Calvin ? A-t-il seulement le temps d’exprimer un regret ? Ses engagements sont tellement nombreux, ses voyages tellement épuisants, une priorité chasse l’autre. Il n’a jamais regretté son choix de le faire venir, ni mésestimé son talent ni son bilan strasbourgeois. Ce n’est pas lui qui pouvait le retenir. La décision appartenait aux responsables politiques de la ville. Les décideurs se sont eux. C’est à eux que s’adressent les Genevois pour obtenir le retour de Calvin. A Jacques Sturm, le <i>stettmeister</i>, en particulier, qui pourtant ne fera jamais mystère de son regret de perdre ou d’avoir perdu si un grand théologien.</p>
<p style="text-align: justify;">A priori, les relations entre Calvin et Bucer furent sans nuages. De retour à Genève, Calvin reste en relation épistolaire avec le réformateur strasbourgeois comme il reste en rapport avec Jacques Sturm. Il reviendra à Strasbourg, de façon ponctuelle en 1543 et 1556. Les années passent et Calvin n’a pas oublié Bucer. Quand celui-ci, en difficulté avec Strasbourg, qui s’est soumis à l’Empereur Charles-Quint dès 1547, et après l’intérim de 1548 est invité à quitter la ville en 1549, Calvin s’empresse de l’attirer à Genève.  On sait que c’est l’Angleterre qu’il choisira.</p>
<p style="text-align: justify;">Beaucoup de choses les avaient rapprochés. Des relations personnelles, des affinités théologiques : « l<i>’accent sur l’Esprit saint, cadeau de Dieu, l’exhortation à une vie pleine d’amour pour le prochain, l’exigence de la discipline. Bucer a été pour Calvin un conseiller sûr et un ami paternel</i> » (Greschat). Calvin est un bon élève, à la fois à l’écoute et critique. Agacé, comme le fut Luther, par des concessions trop importantes que Bucer fait aux partisans de la foi traditionnelle. Excédé par la considération de l’église catholique qu’il appelait à se réformer alors que pour Calvin, elle était un blasphème abominable qu’il fallait quitter. Que penser du caractère flou de ses affirmations relatives à la cène ? A force de vouloir contenter tout le monde…</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Genève n’était-il pas également un facteur de discorde ? : Calvin avait été irrité de la proximité de Bucer avec les protestants de Berne … dont le pouvoir s’étendait jusqu’aux portes de Genève ! En obtenant un accord théologique avec les Bernois, Bucer avait incommodé les zwingliens, entre autres, en la personne de son successeur Heinrich Bullinger (idem, 284-285.</p>
<p style="text-align: justify;">Bref, il y avait là des divergences parfois sérieuses, mais pas de quoi rompre une réelle amitié. Critique, parfois sarcastique, Calvin savait également manier l’éloge avec habileté et même sincérité : Bucer, écrivait-il en 1539, est <i>un homme dont la profonde éducation, le riche savoir dans diverses branches de la science, l’esprit pénétrant et la grande culture, ainsi que ne nombreuses autres vertus, ne peuvent être égalées par aucun de ses contemporains : il ne peut être comparé à peu de gens et il en surclasse de loin la plupart. </i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les années strasbourgeoises avaient été particulièrement fécondes pour Calvin. Et heureuses aussi comme nous l’avons rappelé. Fondatrices en quelques sorte. Il eut le temps d’observer et d’engranger. Il expérimenta par Bucer interposé. Il fut le témoin de ses réformes et des difficultés qu’il rencontrait parfois pour les appliquer. Calvin put se faire une opinion de ce qu’il fallait faire, et de ce qu’il convenait d’éviter. Fort des leçons de sa première et malheureuse expérience genevoise, désormais riche d’un acquis que Bucer et les Strasbourgeois avaient éprouvé. Un sillon s’était creusé. Il annonçait un chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">La liturgie, le chant des psaumes, la diversité des ministères, le convent ecclésiastique et la Haute Ecole étaient autant d’exemples qui inspireront Calvin qui y amena son génie propre. Cela faisait beaucoup. La dette était réelle. Bucer et les siens avaient de leur empreinte marqué Calvin et, partant, inspiré la reforme genevoise. Certes Calvin réussit là où Bucer échoua. Dans l’instauration d’une communauté pourvue d’une discipline sévère, allant jusqu’au ban, à l’excommunication et à la mort. Faut-il vraiment le regretter ?</p>
<p style="text-align: justify;">Les réformateurs de la première génération n’étaient plus là quand se termina l’affaire Servet. On sait que Michel Servet, humaniste espagnol, avait contesté le dogme de la trinité dans un ouvrage, publié à Haguenau en 1531, intitulé <i>Les erreurs de la Trinité</i>. L’ouvrage avait suscité une vive émotion chez les Réformateurs dont Servet se réclamait. Il donnait d’incontestables arguments au clan de papistes qui avaient beau jeu de montrer que la Réformation sapait les fondements de la chrétienté. Il devint un paria parmi le siens et paya, vingt ans plus tard, le 27 octobre 1553 à Genève son entêtement sur le bûcher.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Qu’aurait été l’attitude de Bucer dans cette affaire ? Comment aurait-il réagi à sa justification que Calvin publia en latin et en français en 1554 ? Qui reçut l’assentiment de quelques théologiens importants à Strasbourg. Pierre Martyr Vermigli, théologien réformé qui enseigne à la Haute Ecole et surtout Jean Sturm, le recteur de l’établissement. On ne transige pas avec les blasphémateurs qui persistent dans l’erreur. On ne connaîtra jamais la réponse. Peut-être vaut-il mieux. On n’oublie pas que Bucer fut également préoccupé sinon obsédé par la discipline…</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer n’est pas inconnu pour l’Eglise genevoise. Il figure même dans son panthéon. Théodore de Bèze, qui succéda à Calvin avait retenu Bucer dans son ouvrage Les<i> vrais portraits des hommes en piété et doctrine, </i>paru à Genève en 1581.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Voilà ce qu’il écrivait. Je vous avais lu ce texte lors de notre première causerie, il y a exactement quatre ans, le 11 novembre 2015 :</p>
<p style="text-align: justify;"><i>L’Allemagne se sent, ô Bucer très heureuse/ De t’avoir donné vie : elle s’en vante aussi/ Tes écrits jusqu’aux bouts de ce grand monde ci-/ Portent ton nom, ta gloire et grandeur valeureuse/ Quant au cours de tes ans, l’Allemagne dira/ L’ai chassé malgré moi, ce Bucer que j’amoye/L’Angleterre avouera, je l’ai gardé en joye/ Alors que dans mes bras saufs il se retira/ Son corps dans le tombeau, chez moi, j’ai veu descendre/ D’où vient donc Angleterre( ô forfait inhumain )/ qu’incontinent tu as de la félonne main/ Tiré ce corps de terre et l’as réduit en cendres ? / Je m’abuse, Bucer : estant ainsi purgé/ D’ordure, n’es-tu pas ors au ciel logé ?</i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Plus près de nous, le pasteur réformé Jacques Courvoisier avait estimé en 1933 que « <i>Bucer était le créateur génial de l’église réformée et Calvin le génial praticien</i>. » En 1948, Jean-Daniel Benoit, dans sa biographie de Calvin, prétendait enthousiaste : « <i>cette église des réfugiés, organisée par Calvin sur le type des paroisses strasbourgeoises, est devenue la mère, si l’on peut dire, et le modèle de toute les églises réformées de France (…). Et par là, peut on ajouter, l’influence de Strasbourg s’est fait sentir jusqu’aux extrémité du monde »</i></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Si aujourd’hui les historiens font preuve de plus de retenue, aucun ne conteste la part déterminante de Martin Bucer, et plus généralement de Strasbourg, dans le destin de Jean Calvin tant sur le plan personnel et théologique que sur celui de l’ecclésiologie.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Bibliographie </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Bernard Cottret, <i>Calvin Biographie</i>, Paris, Editions J.C. Lattès, 1995</p>
<p style="text-align: justify;">Denis Crouzet,<i> Jean Calvin</i>, Paris, Fayard, 1999.</p>
<p style="text-align: justify;">Klaus Ganzer, Bruno Steiner, <i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Basel, Wien, 2002</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i> (Direction Pierre Gisel), PUF, 2006</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Dictionnaire de la Renaissance</i>, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Dictionnaire de la Théologie chrétienne</i>, Encyclopaedia Universalis, Paris, Albin Michel, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551) un réformateur et son temps</i>, (traduit de l’Allemand et préfacé par Matthieu Arnold), PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Europe</i>, catalogue de l’exposition du 500e anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer (1491-1991), Strasbourg-Église Saint-Thomas, 13juillet-19octobre 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Jean Calvin, les années strasbourgeoises (1538-1541)</i>, textes réunis par Matthieu Arnold, Presses Universitaires de Strasbourg, 2010.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Quand Strasbourg accueillait Calvin 1538-1541,</i> BNU, Faculté de Théologie protestante, Presses Universitaires de Strasbourg, 2009.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <i>Bucer avant Bucer</i>, Annuaire de Amis de la Bibliothèque Humaniste de Sélestat, 2017, p. 7-15.</p>
<p style="text-align: justify;">Gabriel Braeuner, <i>La rencontre des deux Martin</i>, Annuaire des Amis de la Bibliothèque humaniste de Sélestat, 2018, p. 10-20.</p>
<p style="text-align: justify;"><b> </b></p>
<p style="text-align: justify;"><b>*Gabriel Braeuner, </b>14 novembre 2019, conférence au Foyer Martin Bucer de Sélestat.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">
<p>&nbsp;</p>
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		<title>Martin Bucer et Martin Luther</title>
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		<pubDate>Thu, 02 Apr 2020 12:10:56 +0000</pubDate>
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				<content:encoded><![CDATA[<p><b><i>La rencontre des deux Martin  ( Martin Luther et Martin Bucer)</i></b></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><img class="size-full wp-image-707" style="caret-color: #000000; color: #000000;" alt="fral039" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/fral039.jpg" width="512" height="512" /></p>
<p>&nbsp;</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a dans la vie des rencontres déterminantes. L’histoire fourmille du merveilleux exemple de ces hasards, qui pour beaucoup n’en sont pas, qui font basculer un destin. Certains ont rencontré Dieu sur le chemin de Damas, par exemple, où au pied d’un pilier de la cathédrale Notre Dame de Paris. Plus prosaïquement, Schweitzer eut la révélation de son destin africain quand il tomba, par hasard (?), sur la revue de la mission évangélique de Paris qui recrutait des missionnaires.</p>
<p style="text-align: justify;">Le récit de ces histoire résonne le plus souvent comme une histoire d’amour, un coup de foudre pour parler franchement. Aussi inattendu qu’irrationnel. Auquel évidement on ne s’attendait pas mais qui transforme fondamentalement et durablement votre vie. Qui vous saisit et vous ébranle profondément. Dont on ne se remet jamais vraiment. Une histoire d’amour quoi ! Pas nécessairement partagée, mais vécue intensément par une partie au moins.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">C’est ce qui arriva, en avril 1518, quand un jeune frère dominicain, âgé de 27 ans, originaire de Sélestat, qui étudiait alors à Heidelberg, rencontra un jeune frère augustin, de sept ans son aîné, originaire d’Eisleben en Saxe, dont on parlait beaucoup depuis quelques mois. Depuis que celui-ci avait diffusé à partir de Wittenberg 95 thèses contre les indulgences qui faisaient quelque bruit dans l’Empire germanique, mais pas au point, du moins pas encore, pour faire vaciller les fondements d’une institution aussi solide, en apparence, que l’Église romaine, installée dans sa puissance et sa richesse, ses manquements et ses turpitudes.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce Luther qui était-il, d’où venait-il ? Quel vent, bon ou mauvais, l’avait conduit  dans la ville universitaire, depuis 1386, de Heidelberg ? Que diable &#8211; lui qui le craignait &#8211; était-il venu faire dans cette galère ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Luther avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;histoire de Martin Luther commence à nous être familière. Le 500e anniversaire de la publication de ses thèses contre les indulgences a suscité livres et articles en quantité. Et même un Opéra en Alsace. De nombreuses rééditions également. Il valait mieux en être, voilà un anniversaire que personne ne voulait rater. Tous s’y sont mis avec un parfait esprit oecunémique qui aurait certainement surpris Luther en premier.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’esprit le moins religieux n’ignore plus rien de la vie de Luther et de ses tourments spirituels. Le cinéma comme la bande dessinée ont imprimé dans notre imaginaire quelques représentations fortes dont nous avons du mal à nous débarrasser. Qui n’a entendu parler de cette fameuse nuit d’angoisse de juillet 1505 quand, en route vers Erfurt, il fut surpris puis submergé par un orage d’une telle violence qu’il crut sa dernière heure venue. S’il s’en réchappait, il se ferait moine. Quinze jours plus tard, à la surprise de ses parents et de son père notamment, il entrait au couvent des augustins d’Erfurt comme novice. Il avait tenu parole !</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Petit retour en arrière, Martin s’appelait alors Luder et il était né le 10 novembre  1483 à Eisleben, ville nouvelle en Thuringe, fondée par le comte Albrecht IV. D’origine paysanne, son père est un entrepreneur minier qui a fini par acquérir une certaine aisance, un statut social convenable et respecté et quelques ambitions pour son fils Martin notamment. Le duché de Saxe est un pays minier dont d’exploitation du minerai de fer est entrain de contribuer au développement et à l’enrichissement de toute une région. Qui n’a entendu parler des Monts métallifères de Saxe ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Son père aurait aimé qu’il embrassât une lucrative carrière juridique, Il devint moine augustin à l’automne 1506. Toujours inquiet, en proie à des questions essentielles dont celle d’abord de son propre salut. Il est ordonné prêtre le 3 avril 1507. Le vicaire général de son ordre, Johannes von Staupitz, le remarque, le conseille et l’oriente vers des études de théologie. Dès le semestre de l’hiver 1508, Luther étudie à la jeune université de Wittenberg. Il a la confiance de son supérieur qui lui confie quelques conférences sur la philosophie morale. Il l’enverra également à Rome, en 1510, avec un de ses confrères. Le choc est violent. Luther est le témoin sidéré de la déchéance de l’Église, mondaine et concupiscente qui semble avoir totalement tourné le dos à sa mission première. Cette escapade romaine l’a durablement  ébranlé.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il n’en continue pas moins une carrière monastique et universitaire. En 1511, il s’installe au couvent de Wittenberg et reprend la chaire de théologie occupée jusque là par Johannes von Staupitz. Il y obtiendra son chapeau de docteur en théologie, l’année suivante, le 19 octobre 1512.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Wittenberg est aujourd’hui connue dans le monde. Située sur le bords de l’Elbe, elle porte le nom de <i>Lutherstadt-Wittenberg</i>. Elle n’est pas bien grande, un peu plus du double de la population de Sélestat, mais sa réputation est faite pour l’éternité. A l’époque, elle était minuscule. A peine 2000 habitants, la plus petite ville de Saxe-Thuringe avec Meissen. Même Eisleben, la ville natale de Luther est deux fois plus grande. C’est Halle, la ville importante du secteur avec ses 10 000 habitants, ses quatre églises paroissiales, sa dizaine de couvents, ses nombreuses institutions religieuses et sa très récente collégiale qui porte belle comme si elle était une cathédrale.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Wittenberg, c’est autre chose. Ce n’est plus la misère, loin de là. Comme toutes les villes de la région, elle bénéficie, elle aussi, de l’essor économique lié aux mines. Mais tout cela est bien embryonnaire. Elle est une petite ville en devenir où les chantiers sont nombreux. Quand Luther s’y installa venant d’Erfurt, un centre urbain important, il changeait de monde et de dimension.  Son univers donnait l’impression de rétrécir. Ne s’y sentait-il pas in t<i>ermino civilitatis</i>, au confins de la civilisation ? La chance de la petite cité, ce fut l’active présence de l’électeur de Saxe Frédéric le sage qui avait fait le choix de Wittenberg comme lieu de résidence car elle était située au centre de ses fiefs électoraux. Il nourrit pour elle quelques beaux projets pour transformer le bourg en authentique cité urbaine : un château, une université et la collégiale de tous les saints. Et des fortifications dignes d’une vrai ville, avec ses bastions, ravelins et douves.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L’université, elle aussi, est en pleine construction. Le très engagé Frédéric la souhaite d’avant garde, porteuse du message humaniste. Elle n’a pas de passé, elle est une page blanche sur laquelle peuvent s’écrire d’inédites et audacieuses pages. Tout est encore permis. Elle n’est en rien prisonnière d’habitudes anciennes qui paralysent de traditions scolastiques qui encombrent. Tout au plus doit elle rapidement gagner en notoriété car la concurrence est rude entre les cités.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Les villes du sud sont autrement cotées que celle du centre et de l’est. «  Quand, écrit l’historien de Luther Heinz Schilling , des voyageurs d’autres pays, comme l’humaniste Enea Silvio Piccolomini, devenu pape en 1458 sous le nom de Pie II, louaient des villes allemandes, ils avaient en tête les nombreuses  villes impériales du Sud, grandes et riches, et non pas les petites ville de l’Est  qui devaient plutôt ressembler avec leurs petites maisons à toits de paille et à colombages, à de gros villages- surtout aux yeux d’un Italien. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;université, disions nous, est toute neuve. Elle date de 1502. Les quatre facultés classiques la constituent : Théologie, droit, médecine et arts (les sciences humaines d’aujourd’hui. Elle n’est pas dépourvue de moyens avec ses 44 postes d’enseignants en 1513 qui attirent d’emblée environ 400 étudiants. Jeune donc, prometteuse assurément, l’université doit encore convaincre. Elle n’est et, pour cause, de loin pas l’Université la plus prestigieuse du Saint-Empire. En 1506, un riche wurtembergeois avait refusé d’y prendre ses grades. Son doctorat ne vaudrait rien , ajoutant : « la Saxe , c’est le bout du monde civilisé.»</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Retour à Luther. c’est un esprit brillant et surtout travailleur, Luther connaît au printemps 1513 une expérience personnelle et fondatrice, appelée le <i>Turmerlebnis,</i> en référence à la chambre où il étudiait, située dans une tour du <i>Schwarzen Kloster</i> de Wittenberg. Cette nuit-là, il préparait son cours avec soin comme il le faisait régulièrement. Méditant l’Épître aux Romains, il buttait sur les mots de Juste et de Justice. Toujours aussi inquiet, il s’interrogeait, une fois encore, sur le jugement dernier, se demandant s’il était capable de se présenter, lui l’indigne pécheur, devant l’Eternel. Il se souvint alors du verset de l’Épitre aux Romains ( 1, 17) : <i>Car en lui la justice de Dieu se révèle de la foi à la foi, comme il est écrit : le juste vivra de sa foi.</i> Subitement, il lui devint évident que la bonté de Dieu réside dans le fait que le Christ seul nous justifie et nous sauve. Ce ne sont pas nos actes, fussent-ils bons, qui nous préserveront des flammes de l’enfer mais uniquement notre foi en la miséricorde de Dieu. Martin était devenu Luther ! Nous étions pourtant à quatre ans du fameux épisode des 95 thèses de 1517.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Toujours scrupuleux et curieux, Luther mûrit au sein d’une vie monastique qui l’épanouit intellectuellement contrairement à ce qu’il dira plus tard. A Wittenberg, il s’imprègne de la Bible- notamment des psaumes que la tradition chrétienne mettait dans la bouche du Christ &#8211; et des écrits de saint Augustin. Il commente l’épître de l’apôtre Paul aux membres de l’Eglise de Rome, celle aux Hébreux, qu’on attribuait alors encore à Paul, et aux Galates . En fait, il donne des cours sur les livres bibliques prenant ses distances avec la théologie scolastique. Aux cours, il ajoute la dispute théologique, autre cadre universitaire traditionnel. Il les préside. L&rsquo;une porte sur les forces et la volonté de l’homme sans la grâce, en 1516, l’autre sur la théologie scolastique.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Il prêche aussi. La prédication est son mode d’expression durable, véritable exercice de catéchèse, où il peut laisser libre cours à sa réflexion et à ses critiques. Sa vision de Dieu se précise. Inutile de se concilier Dieu par des mortifications et, pour utiliser une métaphore sportive, des performances religieuses, il faut faire uniquement confiance au salut qu’il offre par la pure grâce, autrement dit comment acquérir pour soi-même l’assurance d’un au-delà caractérisé par la félicité plutôt que par le jugement rigoureux de Dieu ?</p>
<p style="text-align: justify;">Se référant à Augustin, il souligne l’incapacité de la volonté humaine à coopérer au salut.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Raison de plus pour protester contre la prédication de Johannes Tetzel, frère dominicain qui prêche dans le diocèse du cardinal Albert de Brandebourg et qui fait peur aux gens en leur brossant un tableau inquiétant du purgatoire pour mieux les posséder. Ne leur propose-t-il pas d’abréger leur tourment par l’acquisition contre argent des fameuses indulgences qui les soulageront  comme ils soulageront les âmes des ancêtres, parents ou proches qui les ont précédés dans la tombe, partiellement ou totalement selon l’effort financier consenti. On lui prête ces paroles fortes destinées à impressionner les âmes crédules :</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><i>Sobald der Gülden im Becken klingt im huy die Seel im Himmel springt </i> que l’on peut traduire ainsi : <i>Sitôt que sonne votre obole, Du feu brûlant l&rsquo;âme s&rsquo;envole</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce n’est pas cela l’enseignement du Christ. Luther estime de son devoir de réagir et rédige 95 thèses destinées à susciter un débat entre théologiens et, pour l’immédiat, à alerter le cardinal archevêque de Mayence, Albert de Brandebourg, pour le compte duquel prêche Tetzel.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Arrêtons nous un instant à l’histoire de cet affichage  réalité historique ou tradition, voire légende où l’on voit, un Luther passablement remonté, le marteau à la main, placarder sur la porte de la <i>Schlosskirche</i> un ou des placards relatifs aux indulgences.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Qu’en fut il vraiment ? La source de ce placardarge est à attribuer à Melanchthon qui, au lendemain de la mort de Luther, rédige en 1546 une courte biographie en introduction au deuxième tome des oeuvres latines de Luther. Presque trente ans se sont déroulés depuis l’affichage auquel Melanchton n’avait pas assisté.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En 2007, le débat est rallumé quand on trouve une note de Georges Rörer, un autre collaborateur de Luther, dans un exemplaire du Nouveau Testament  publié à Wittenberg en 1540. Qu&rsquo;y lit-on ?<i> L’an du Seigneur 1517, la veille de la Toussaint, les thèses sur les indulgences ont été placardées aux portes des églises par le Docteur Luther</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La note de Rörer a le mérite d’être datée du vivant de Luther, mais Rörer pas davantage que Melanchthon ne fut un témoin direct de la scène. On notera cependant que l’ affichage est étendu cette fois-ci à l’ensemble des églises de Wittenberg.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">L&rsquo;affichage des débats universitaires est en réalité une pratique traditionnelle.  Il faut bien faire un peu de publicité. C’est en général un appariteur de l’université qui s’y colle et c’est probablement ce qui advint avec l’affichage de Luther. La pratique est usuelle. En 1517, six mois avant Luther, son collègue Carlstadt avait affiché 151 thèses pour une <i>disputatio</i> ainsi qu’il l’indique dans une lettre. Ajoutons pour être tout à fait complet que les statuts de l’Université de Wittenberg prescrivaient pour les <i>disputationes</i> de faire connaître les thèses à plusieurs endroits de la ville, aux portes des  églises.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Lisons le préambule des thèses de Luther pour nous assurer de l’exemplarité d’un comportement qui n’est rien d’autre que d’usage et de tradition : <i>Par amour pour la vérité et dans le but de préciser les thèses suivantes seront soutenues à Wittenberg, sous la présidence du révérend père Martin Luther, ermite augustin, maître ès art, docteur et lecteur de la sainte théologie. Celui-ci prie ceux qui étant absents ne pourraient discuter avec lui, de vouloir bien le faire par lettre. Au nom de Notre Seigneur Jésus-Christ. Amen</i>.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Comme Carlstadt, il a dans un premier temps convié au débat ceux qui se trouvaient à Wittenberg et par lettre quelques théologiens des environs  comme Johannes Lang. il a également envoyé ses thèses à l’évêque de Brandebourg dont il dépendait : Jérôme Schulz. Albert de Brandebourg refusa de répondre « au fils indigne » mais envoya les thèses à Rome en décembre 1517. Il les avait découverts tardivement, en déplacement à Aschaffenbourg au momentde l’envoi.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En résumé, l’affichage des thèses n’est ni un acte révolutionnaire ni une provocation mais un acte universitaire courant en matière de communication.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais c’est aussi le début de quelque chose de plus important, l’acte d’un homme libre qui, à partir de novembre 1517, va changer de patronyme. il utilisera pendant quelque temps le nom grec <i>Eleutheros, </i>soit l’homme libre, libéré ou libérateur puis revint à un patronyme plus conforme à son identité, déplaçant le <i>TH</i> central du mot grec sur son nom de famille : Luder devient Luther.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Une fois les thèses de Luther transmises à Rome la curie va instruire un procès  en hérésie contre lui sans lui répondre sur le fond. Protégé par l’électeur de Saxe, Frédéric le Sage, Luther évite de faire le voyage à Rome, pour y être entendu et probablement condamné. Il sera interrogé à plusieurs reprises, en 1518, sur le sol allemand.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">En avril 1518, c’est chez les Augustins de Heidelberg, c’est à dire devant les gens de son propre ordre que Luther est invité à s’exprimer et à expliquer sa position. Cette rencontre, qui n’est qu’une étape parmi d’autres, retient notre attention. C’est là que Martin Bucer, le rencontre pour la première fois. Dès le mois de février 1518, le pape Léon X avait fait valoir à Gabriel Venetus, futur général de l’ordre des Augustins érémites, la nécessité de ramener Luther dans le droit chemin.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Un chapitre devait se tenir à Heidelberg pour élire un nouveau vicaire général en remplacement de Johann von Staupitz. Luther, vicaire de district de la congrégation de Saxe, se devait d’être présent, son mandat également arrivait à expiration. Staupitz le pria d’y exposer ses positions théologiques pour clarifier les choses au sein d’un ordre qui n’avait aucune envie de voir un de  ses membre traduit en procès à Rome. Luther demeura à Heidelberg du 21 avril au 1er mai 1518. La dispute académique eut lieu le 26 avril 1518 dans le bâtiment de la Faculté des Arts, non loin du couvent des Augustins. La majeure partie des auditeurs étaient des moines augustins, des professeurs et des étudiants de l’université locale étaient également présents, de même que des habitants de la ville et quelques jeunes théologiens, promis à un bel avenir au sein du camp évangélique : Johannes Brenz, futur réformateur du Wurtemberg, Martin Brecht qui officiera à Ulm, Theobald Billican et Martin Bucer, futur réformateur strasbourgeois dont l’influence s’étendit, on le sait, dans toute l’Allemagne du Sud.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce ne furent pas les indulgences qu’il stigmatisa à Heidelberg mais la théologie scolastique en défendant les 40 thèses qu’il avait rédigées pour l’étudiant Leonard Bayer qui l’avait accompagné à Heidelberg. 28 d’entre elles étaient des thèses de théologie, 12 autres des thèses de philosophie. Ces dernières règlent son compte à Aristote et à la philosophie scolastique, se plaçant ainsi dans la tradition humaniste représentée à l’université de Heidelberg. Les thèses philosophiques sont plus novatrices. On y trouve déjà les éléments de la théologie luthérienne : la vanité des oeuvres humaines par opposition aux oeuvres de Dieu ; la fausse sécurité suscitée par les oeuvres des hommes ;  le rejet du libre arbitre : l’homme par sa seule volonté ne peut pas collaborer  à son salut ; la théologie de la croix plutôt que celle de la gloire : « il n’est pas suffisant ni profitable à personne de connaitre Dieu dans sa gloire et dans sa majesté s’il ne le connait pas aussi dans dans l’humilité  et l’ignominie de la Croix ». A coté de la croix et de l’humilité monastique, Luther insiste sur la foi, pur don de Dieu : «  Celui-là n’est pas juste qui oeuvre beaucoup , mais plutôt celui qui, sans oeuvre croit beaucoup au Christ ».</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Inutile de dire que Luther conquit son public. Il s’est adapté à son auditoire. Il se rend bien compte que sa théologie apparaît aux docteurs de Heidelberg «  comme quelque chose d’étranger ». Ses anciens maîtres d’Erfurt ne le reconnaissent plus. Il sont largués. «Mais, ainsi que l’écrit Luther à son ami Spalatin, les étudiants et toute la jeunesse pensent autrement et j’ai l’espoir insigne que, de même que le Christ s’est tourné vers les païens alors que les Juifs le rejetaient, de même sa véritable théologie, rejetée par les vieux    docteurs obstinés, se tournera vers la jeunesse. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Au milieu de cette jeunesse voici Bucer. Ce Bucer qu’avait-il fait jusque là ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>Bucer avant Luther </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Nous souvenons de sa jeunesse pauvre et studieuse. Né le 11 novembre 1491 à Sélestat dans une famille de tonneliers qui a du mal à joindre les deux bouts. Élevé par un grand-père pour le moins aimant après que les parents de Martin eussent émigré à Strasbourg pour y gagner plus confortablement leur vie. Autrement dit, abandonné ou presque. On pense qu’il suivit les cours de l’école latine où Beatus Rhenanus, son aîné de 6 ans, l’avait précédé. Mais on le suppute plus qu’on ne le prouve. Nous n’avons aucune trace historique ou écrite du passage du jeune Martin dans la prestigieuse école alors dirigée par Crato Hoffmann puis par Jérome Gebwiller qui remplace ce dernier en 1501. Nous savons cependant que sur l’initiative probable de son grand-père, il entra dans le couvent des dominicains de Sélestat en 1506-1507.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Ce dernier au milieu de la constellation des couvents de l’ordre des frères prêcheurs en Alsace depuis le début de l’aventure des ordres mendiants, possède encore quelques solides atouts. Fondé en 1282 dans notre ville, Il s’est réorganisé au début du XVIe siècle, adoptant, non sans mal et tardivement, en 1507, la réforme de la stricte observance. Il a conservé une réputation solide et a été dirigé épisodiquement par des prieurs qui ont fait carrière.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On s’accorde à dire que le couvent de Sélestat, possédait une bibliothèque bien fournie, suffisamment riche, pour permettre à un jeune avide de connaissance de nourrir sa curiosité. Le jeune Martin, en tout cas, s’y enrichit considérablement. Y a-t-il découvert les écrits d’Érasme de Rotterdam dont on parle beaucoup, à l’extérieur comme à l’intérieur des couvents, dont on sait l’ardeur de vouloir réconcilier les belles lettres et la théologie, dont les <i>Adages </i>– ces commentaires de proverbes d’auteurs anciens — se répandent, dont <i>l’Éloge de la folie</i>, publiée en 1511 à Strasbourg, chez l’imprimeur Mathias Schurer, originaire de Sélestat, connaît un succès fracassant et inquiétant, inquiétant parce que cet objet littéraire non identifié interpelle, déclenchant des réactions indignées des gens d’Église, de l’université de Louvain et de Paris et de quelques moines espagnols : Une satire de toutes les folies humaines, un joyeux exercice de style caustique et piquant où la folie s’exprime à la première personne, une déclaration lyrique exaltant la folie de la croix. De quoi quelque peu secouer les consciences spirituelles endormies.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">On ne sait pas si Bucer fut heureux à Sélestat au sein du couvent des frères prêcheurs. Il n’a pas dû passer inaperçu. Ses supérieurs l’ont remarqué et .semblent nourrir quelques grands desseins pour lui. À l’automne 1507, il est ordonné acolyte au couvent de Strasbourg, puis diacre, au même endroit, trois années plus tard. Le premier grade permet l’accès aux études de théologie. A-t-il été remarqué, montrant des dispositions réelles pour les études théologiques dont, à l’intérieur des couvents des dominicains, on sait qu’elles sont réservées aux futurs professeurs ? Aurions-nous là les ingrédients d’une carrière toute tracée, un cursus dominicain où les études sont nécessaires et solides depuis que Dominique les fonda en 1216 pour défendre la vraie foi et extirper l’hérésie ?</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"> Ordonné prêtre à Mayence en 1516, le voilà envoyé en janvier 1517 à la Haute École de Heidelberg qui conférait le titre de docteur aux membres de l’ordre, leur permettant ainsi, grâce à cette habilitation, d’enseigner dans les facultés de théologie. La voie de frère Martin est sur de solides rails. Il a 26 ans. À Heidelberg, il n’est pas dépaysé. Le couvent n’est pas tout à fait ce lieu de réaction et de conservatisme qu’il accabla, une fois qu’il l’eût quitté. La maison est plutôt accueillante à l’humanisme chrétien. On y serait plutôt favorable aux thèses d’Érasme et à ses émules. Bucer continue de profiter du riche enseignement prodigué par les frères. En bon humaniste, ardent partisan du retour aux sources, il se perfectionne en grec et en hébreu. Il explique à ses jeunes confrères étudiants les psaumes, le théologien scolastique du XIe siècle Pierre Lombard mais aussi Érasme, et se prépare lentement et sûrement à une carrière féconde de professeur d’exégèse et d’édition de commentaires bibliques.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">La bibliothèque personnelle de Bucer d’après l’inventaire que nous en connaissons, daté de 1518, est parfaitement équilibrée entre ouvrages théologiques qui se rattachent à la grande tradition thomiste de l’ordre, et une autre bonne moitié d’ouvrages de rhétorique, d’histoire, de grammaire et de poésie, d’essence indubitablement humaniste.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">« Grâce à ses lectures étendues, écrit Jean Rott qui publia une partie de sa correspondance, à son excellente mémoire, à sa performance dialectique et à sa rapidité de réplique, il acquit dans les disputes religieuses, une aisance qui fit de lui un protagoniste tout désigné pour les débats et colloques des années à venir. »</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;"><b><i>L’incroyable rencontre </i></b></p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Et voilà qu’à Heidelberg, il rencontre les 26 et 27 avril 1518, l’autre Martin, Luther ! Il assiste à la fameuse dispute dite de Heidelberg, où le frère augustin, Martin Luther, est invité à présenter au couvent local des augustins sa position, après son fameux coup d’éclat du 31 octobre 1517.</p>
<p style="text-align: justify;">
<p style="text-align: justify;">Dès le 1<sup>er</sup> mai, Bucer rend compte, avec enthousiasme à son ami Beatus Rhenanus de la dispute et de sa rencontre. Il connaît à peine Luther et le voilà conquis. Il a dîné avec lui. Il est subjugué. Il vante ainsi sa supériorité sur les contradicteurs de la dispute : « Ils avaient beau s’efforcer de le désarçonner avec leurs subtiles arguties, ils n’arrivaient pas à le faire reculer d’un pouce. Il répond avec une grâce étonnante, il écoute son adversaire avec une patience incomparable, il saisit et dénoue les nœuds des objections avec une subtilité toute paulinienne – pas du tout à la manière de Duns Scot — et par ses réponses courtes, fondées et exclusivement puisées au trésor des Saintes Écritures, il suscite l’admiration de tous, ou presque. »</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer commente les 28 thèses présentées par Martin Luther et prend position sur les 13 premières. Ce sont les thèses théologiques, plus que les thèses philosophiques qui sont une critique de l’aristotélisme qui retiennent son attention. Les thèses 1 et 25 constituent toute la base de l’argumentaire luthérien. La fondation de la théologie réformée est posée : ce ne sont pas les oeuvres qui justifient le croyant mais Dieu qui le justifie par la foi si l’homme place toute sa confiance sur le seul Christ :<i> Nicht der ist gerecht der vie tut, sonder wer ohne tun , viel an Christus glaubt.</i></p>
<p style="text-align: justify;">Bucer adhère à l’essentiel des thèses de Luther, mais y apporte cependant quelques nuances. Certes la foi seule précède et l’emporte sur les actes mais la bonne attitude du chrétien importe aussi, ne découle-t-elle pas de la foi ? Bien sûr que nous sommes indignes de nous présenter devant Dieu et que nous somme pécheurs devant la loi de Dieu, mais le Christ nous donne les moyens d’affronter celle ci par l’Esprit saint. L’énergie en Christ c’est l’Esprit saint qui nous la donne.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer pour impressionné qu’il soit, n’est plus tout à fait au début de son cheminement spirituel. Érasme et Thomas d’Aquin ont également contribué à sa formation intellectuelle et spirituelle. Il n’en est plus à la page blanche où tout peut s’imprimer encore.</p>
<p style="text-align: justify;">Au moins autant que ses idées, c’est la personnalité de Luther qui le fascine. Il voit bien la différence entre ce dernier et Érasme, son modèle jusque-là.  Luther est plus radical voire révolutionnaire qu’Érasme. Plus direct, il ne se contente pas d’insinuer mais il affirme et assène ses vérités. Pour le reste, au moment de la rencontre de Heidelberg, il voit surtout ce qui les rapproche ou qu’ils partagent : l’importance de la Bible, la références aux Pères de l’Église,  la figure centrale du Christ, la Foi et la vie en découlant.</p>
<p style="text-align: justify;">Luther, qui avait probablement été méfiant vis-à-vis d’un représentant d’un ordre qui continuait à être celui des inquisiteurs, ne fut pas insensible à cette rencontre. Dans une lettre à son ami Spalatin, conseiller du duc de Saxe Frédéric le Sage, il en parle ainsi : « C’est sans doute le seul moine sincère de son ordre, un jeune homme qui promet beaucoup. Il m’a accueilli à Heidelberg avec un cœur avide et pur et nous avons pu en parler ensemble. Il est digne d’amour et de fidélité , et aussi d’espoir. »</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Destins croisés</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">Pour l’heure,  Bucer est encore dominicain, convaincu &#8211; il n’est pas le seul ;- que l’église pouvait être réformée de l’intérieur en revenant à la Bible, aux pères de l’Église, tout en s’appuyant sur l’illustre Thomas d’Aquin, qui fut dominicain avant lui, Érasme qu’il continue de vénérer et qu’il veut même rencontrer à Louvain et Luther pour qui il s’est pris d’une passion intellectuelle et spirituelle subite. Un coup de foudre !</p>
<p style="text-align: justify;">En mai 1520, le chapitre provincial de Francfort-sur-le-Main le confirme comme <i>magister studentium</i> à Heidelberg. C’est une promotion assurément méritée. On n’a rien à lui reprocher. La preuve, on le promeut. La porte du doctorat en théologie lui est ouverte. Mais le monde de l’Eglise est en train de changer. Bucer a eu le temps de s’en apercevoir. Il a voyagé à Francfort en 1518, à Bâle en 1519. On le retrouve plusieurs fois à Spire en 1520, à Francfort et à Strasbourg également. Les écrits de Luther se sont répandus dans les imprimeries de la région, à Strasbourg, notamment, où huit d’entre eux sont imprimés en 1518 et une vingtaine en 1520.</p>
<p style="text-align: justify;">Revenons à Luther. la question des indulgences s’est quelque peu déplacée. C’est l’autorité au sein de l’église qui devient le principal enjeu entre ses partisans et adversaires. Le 12 octobre 1518, le cardinal Cajetan le rencontre à Augsbourg en marge de la diète d’Empire et lui ordonne de se rétracter. Luther refuse puisqu’il ne s’est écarté ni de l’Écriture ni des Pères de l’Eglise et que la vérité est maîtresse même du pape.</p>
<p style="text-align: justify;">Les divergences sont de plus en plus nombreuses. En 1519, alors que Charles Quint est devenu empereur, a lieu la dispute de Leipzig où Luther s’oppose à Jean Eck, autre théologien fidèle à Rome. Luther affirme que le pape et les conciles peuvent se tromper. Selon lui l’Eglise n’a pas besoin d’un chef terrestre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Les bornes, tant est qu’elles existent, semblent être franchies. Tandis que son procès d’hérésie suit son cours, les Facultés de Théologie de Cologne et de Louvain condamnent comme hérétiques les affirmations tirées de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Les trois grands traités de Luther de 1520 n’arrangent guère les choses. ( <i>A la noblesse chrétienne, La papauté de Rome, Prélude à la captivité babylonienne de l’Eglise). </i>Luther y critique la distinction entre clercs et laïcs, les prétentions terrestres de la papauté et la conception traditionnelle des sept sacrements.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans sa lettre dédicace à la <i>Liberté du chrétien </i>(octobre 1520), on peut lire ces fortes paroles : « Léon, tu te trouves là comme un agneau au milieu des loups, comme Daniel au milieu des lions et comme Ézechiel, tu as ta demeure parmi les scorpions. »</p>
<p style="text-align: justify;">Le 15 juin 1520n la bulle <i>Exsurge Domine </i>condamne 41 affirmations tirées de ses écrits et lui donne 60 jours pour se rétracter sous peine d’excommunication. Lorsqu’à l’automne, il apprend la nouvelle, il prend la plume contre « la bulle exécrable du pape »  et demande la réunion d’un concile libre contre le pape Léon X.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 3 janvier 1521, la bulle <i>Decet Romanum Pontificem </i>l’excommunie avec ses partisans.</p>
<p style="text-align: justify;">Les 17 et 18 avril 1521, il est entendu à la diète de Worms en présence de l’empereur. On lui demande une dernière fois de se rétracter en révoquant le contenu de ses doctrines et livres. Il refuse, une fois encore. Il faudrait le convaincre par l’Écriture et par d’évidentes raisons, sa conscience, proclame-t-il est captive de la parole de Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;">Le 26 mai 1521, l’Edit de Worms le met au ban de l’Empire et ordonne la  destruction de ses écrits.</p>
<p style="text-align: justify;">Mais Frédéric le sage l’a déjà mis à l’abri à la Wartburg.</p>
<p style="text-align: justify;">Quant à Bucer, cette année 1521 aura elle aussi été déterminante. Il est  relevé de ses voeux monastiques en avril 1521. Il rejoint, après quelques péripéties, l’Ebernburg, le château fort de Franz von Sickingen, qui abrite déjà le chevalier Ulrich von Hutten qui l’avait décrit comme « une auberge de justice » et Johannes Oecolampade, le futur réformateur bâlois, dont, bien plus tard, Bucer épousa la veuve Vibrandis Rosenblatt.</p>
<p style="text-align: justify;">Tous sont en rupture de ban et de plus en plus acquis aux idées de Luther. Ils s’inquiètent même pour sa personne et craignent que sa convocation à la diète de Worms ne le jette dans la gueule du loup. Ceux de l’Ebernburg sont prêts à l’accueillir et envoient Bucer pour l’intercepter. Bucer le rencontre à Oppenheim, tente de le convaincre mais échoue. Luther va poursuivre sa route, et en homme libre se défendre envers et contre tous.</p>
<p style="text-align: justify;">Bucer est plus que jamais martinien. En 1520, quand Luther publie son manifeste à la noblesse allemande, il écrit, enthousiaste à Georges Spalatin :  Ô divin sauveur, c’est la quintessence de la piété ! il n’y a pas un seul mot  contre lequel je trouverai un argument dans la Bible. Au contraire, cet écrit me renforce dans les convictions que j’avais déjà : cet homme est, sans aucun doute , vivifié par l’esprit du Christ et irrésistiblement poussé par lui ».</p>
<p style="text-align: justify;">On sait que Bucer lui resta fidèle jusqu’au bout. Malgré les vicissitudes qui accompagnèrent l’édification du protestantisme allemand, malgré les humeurs et les emportements de Luther. Quand se déchaînèrent quelques vives critiques  contre l’ancien moine Augustin après sa mort, le 18 février 1546, c’est encore Bucer qui monta au créneau, écrivant : « Je sais que beaucoup de personnes haïssent Luther. Et pourtant il est sûr que Dieu l’a beaucoup aimé et qu’il ne nous a pas donné pour L’Évangile d’instrument plus saint et plus efficace que lui. Luther avait des défauts, de grands défauts même. Mais Dieu les a acceptés et pris à son service, lui donnant plus qu’à aucun autre mortel un esprit puissant et une force divine pour annoncer son fils et vaincre l’Antéchrist. Celui que Dieu a pleinement accepté et attiré à lui, celui qui a lutté contre le mal comme personne d’autre, comment moi, pauvre serviteur, misérable pécheur dont le zèle pour la justice est si faible, comment pourrais-je le rejeter et le réprouver pour des défauts qu’il ne faut certes pas louer, mais n’avons nous pas l’habitude d’exiger l’indulgence pour nos propres défauts qui sont bien plus graves ? »</p>
<p style="text-align: justify;">Cet hommage sincère à l’oeuvre de Luther prend une résonance particulière dans cette année de célébration et de commémoration. Elle ne fait pas de Luther un saint, elle nous rappelle qu’il fut un homme de son temps, elle nous invite aussi à le considérer comme un homme pour notre temps . Tout comme  Bucer d’ailleurs. Tant du point de vue confessionnel qu’en dehors. Luther a trouvé dans l’histoire une place importante. La confessionnalisation et le territorialisme du christianisme occidental sont une donnée toujours actuelle.   Vatican II a montré ce que Luther a pu amener au catholicisme. Luther serait -il un maître commun pour toutes les Eglises ? Le dialogue luthériens -catholiques aboutissait en 1983 au document commun <i>Martin Luther, témoin de Jésus-Christ.</i> Il nous apprenait «qu’il nous est possible aujourd’hui d’apprendre ensemble chez Luther». En autres, par son témoignage rendu au message biblique de la justice gratuite et libératrice de Dieu, la priorité de la parole de Dieu dans la vie, dans l’enseignement et le service de l’église, la grâce comme relation personnelle de l’homme à Dieu, l’exhortation à l’Église à se laisser constamment réformer par la parole de Dieu…</p>
<p style="text-align: justify;"> Quant aux thèmes plus généraux, non strictement confessionnels portés par Luther et Bucer reconnaissons que la liberté de l’homme, l’esprit critique, l’effort de discernement, le refus de sacraliser la réalité du monde, le rôle de l’éducation, l’esprit de concorde, la tolérance, la recherche du dialogue, l’engagement social, l’engagement quotidien sont des préoccupations plus que jamais actuelles !</p>
<p style="text-align: justify;"> Ces deux-là étaient faits pour se rencontrer. C’est ce qui advint !</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Pour en savoir plus :</i></b></p>
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<p style="text-align: justify;">Martin Greschat, <i>Martin Bucer (1491-1551), Un réformateur et son temps</i>, Strasbourg, PUF, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;">Hartmut Joisten, <i>Martin Bucer, un réformateur européen</i>, Strasbourg, Librairie Oberlin, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Martin Bucer, Strasbourg et l’Eur</i>ope, catalogue d’exposition à l’occasion du 500<sup>e</sup> anniversaire du réformateur strasbourgeois Martin Bucer 1491-1991. Strasbourg, 1991.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Lexikon der Reformationszeit</i>, Freiburg, Herder, 2002.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Encyclopédie du Protestantisme</i>, sous la direction de Pierre Gisel Puf, 1995, 2006.</p>
<p style="text-align: justify;">Heinz Schilling,<i> Luther</i>, Paris, Salvator, 2014</p>
<p style="text-align: justify;">Marc Lienhard, <i>Luther</i>, Genève, Labor et Fides, 2016</p>
<p style="text-align: justify;">Matthieu Arnold, <i>Luther</i>, Paris, Fayard, 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Le vent de la Réforme, Luther 1517</i>, Bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Olivier Jouvray, Fillipo Cenni, Mathieu Arnold ( conseiller historique) <i>Luther</i>, Bande dessinée, Glénat, 2017</p>
<p style="text-align: justify;">Opéra <i>Luther ou le mendiant de la grâce</i>, livret Gabriel Schoettel, musique Jean Jacques Werner, Strasbourg, automne 2017.</p>
<p style="text-align: justify;"><em><strong>Gabriel Braeuner, conférence au Foyer protestant Martin Bucer de  Sélestat, octobre 2017</strong></em></p>
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		<title>L&#8217;Humanisme alsacien des XVe et XVIe s.  en question(s</title>
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		<pubDate>Wed, 01 Apr 2020 09:21:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>admin</dc:creator>
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		<description><![CDATA[ L’Humanisme en question(s) 1. D’où vient le nom d’humanisme ? De création récente, Il a été introduit en 1808 par le philosophe allemand Friedrich Emmanuel Niethammer (1766-1848) pour désigner le mouvement de rénovation des lettres et de la pensée des XVe &#8230; <a href="http://www.histoires-alsace.com/701/">Continuer la lecture <span class="meta-nav">&#8594;</span></a>]]></description>
				<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><b><i> L’Humanisme en question(s)</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><b><i><a href="http://www.histoires-alsace.com/lhumanisme-alsacien-des-xve-et-xvie-siecles-en-questions/unnamed/" rel="attachment wp-att-696"><img class="alignleft size-full wp-image-696" alt="unnamed" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/unnamed.png" width="300" height="300" /></a></i></b></p>
<p style="text-align: justify;">1. <b><i>D’où vient le nom d’humanisme ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;">De création récente, Il a été introduit en 1808 par le philosophe allemand Friedrich Emmanuel Niethammer (1766-1848) pour désigner le mouvement de rénovation des lettres et de la pensée des XVe et XVIe siècles s’appuyant sur l’étude des textes anciens. À noter que <i>l’humanitas</i> chez les Romains désignait les disciplines intellectuelles à effet civilisateur, dont notamment, la poésie et la philosophie. Nous connaissons tous l’expression « <i>faire ses humanités </i>», autrement dit des études classiques qui se distinguent des études scientifiques et techniques. Dernière observation : le terme <i>umanista</i> désignait au Moyen Âge, dans le jargon des étudiants, des professeurs de grammaire quelque peu pédants sinon cuistres.</p>
<p style="text-align: justify;"> 2. <b><i>De quel humanisme parle-t-on ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> L’humanisme des XVe et XVIe siècle, en Alsace comme dans le reste de l’Europe est un humanisme chrétien. Difficile d’imaginer qu’il en soit autrement. Si l’homme y tient une place centrale, cet homme ne s’est pas émancipé de Dieu à la différence de l’humanisme moderne et contemporain. La langue allemande, plus précise en l’occurrence que la nôtre, parle naturellement de <i>Renaissance-Humanismus</i>, ce qui situe aisément ce mouvement dans le temps. Cet humanisme est un humanisme européen. Parti des universités italiennes dès le XVe siècle, il a rapidement conquis l’Europe et connaît son apogée à la <i>Jahrhundertwende</i> et la première moitié du XVIe siècle. La caractéristique essentielle de l’humanisme européen est un retour aux sources antiques et notamment aux textes grecs et latins qui servirent de modèle de pensée, d’écriture et de vie. L’Italien Pétrarque (1304-1374) en fut l’inspirateur.</p>
<p style="text-align: justify;"> 3. <b><i>Quelle est sa définition la plus commune ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> C’est à la fois un mouvement culturel et un métier ou une discipline scientifique.</p>
<p style="text-align: justify;">Son paradoxe est d’être à l’automne du Moyen Âge et à l’aube de la Renaissance un mouvement progressiste qui puise ses ressources… dans le passé !</p>
<p style="text-align: justify;"> Un mouvement intellectuel, d’abord, en rupture avec la pensée dominante de la scolastique, enseignée dans les universités. Après la redécouverte d’Aristote au XIe siècle, on refonde le christianisme sur un système logique philosophique qui fait la part belle à la dialectique plutôt qu’à la grammaire et la rhétorique, autres disciplines de base de l’enseignement médiéval. La langue latine s’en trouva appauvrie. Les humanistes réagirent à cette situation en promouvant l’éloquence et les belles lettres et en remettant à l’honneur l’esthétique de la littérature latine.</p>
<p style="text-align: justify;"> Une discipline scientifique ensuite, autrement dit un métier, celui de philologue qui ne se contente pas de traquer les textes anciens, mais qui les analyse, les travaille, les compare, les critique, essaye de les restituer dans leur pureté primitive. L’affaire est d’importance y compris sur le plan théologique. Quand Érasme publie en 1516 le <i>Nouveau Testament Grec</i> traduit en latin c’est pour améliorer la vulgate latine de saint Jérôme (IVe siècle) jugée imparfaite.</p>
<p style="text-align: justify;">  4. <b><i>N’affiche-t-il pas également une véritable ambition pédagogique au service de l’homme ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Quelle est l’ambition des humanistes sinon de réaliser un modèle humain ? «<i> J’ai lu dans le livre des Arabes qu’on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme »</i> avait écrit le savant italien Pic de la Pirandole dans un discours daté de 1486, intitulé <i>De la dignité de l’homme. T</i>out un programme ! Pour accéder à ce modèle de perfection humaine, la pédagogie est la seule réponse. Patiente, progressive, continue de la tendre enfance à l’âge adulte selon le fameux précepte d’Érasme : <i>Les hommes ne naissent pas homme, ils le deviennent</i>. Enfant, il s’apparente encore à l’homme sauvage, il se libère progressivement de cet état pour rejoindre celui de la culture par l’éducation morale, religieuse et intellectuelle.</p>
<p style="text-align: justify;"><b><i>Verbatim<a href="http://www.histoires-alsace.com/lhumanisme-alsacien-des-xve-et-xvie-siecles-en-questions/images-2/" rel="attachment wp-att-695"><img class="alignleft size-full wp-image-695" alt="images" src="http://www.histoires-alsace.com/wp-content/uploads/2020/04/images.jpg" width="205" height="246" /></a></i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Jakob Burckardt </i></b>( 1860)</p>
<p style="text-align: justify;"> <i>L’homme ne se connaissait que commerce, peuple, parti corporation, famille et sous toute autre forme générale et collective…Avec la Renaissance italienne se développe l’aspect subjectif : l’homme devient individu spirituel et il a  conscience de ce nouvel état. </i></p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Pic de la Mirandole </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> <i>J’ai lu dans le Livre des Arabes qu’on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme …</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Au grand Pétrarque, nous sommes redevables en premier lieu d’avoir fait surgir du caveau des Goths les lettres depuis longtemps ensevelies</i>.</p>
<p style="text-align: justify;"> Dans son discours sur la dignité humaine ( 1486)  il fait dire à Dieu ce paroles fortes :</p>
<p style="text-align: justify;"><i>Toutes les autres créatures ont une nature définie, contenue entre les lois par nous présentées. Toi seul, sauf de toute entrave, suivant ton libre arbitre auquel je t’ai remis , tu te fixeras ta nature. Je t’ai placé au centre de l’univers que tu regardes avec d’autant plus d’aisance à l’entour de toi tout ce qui est au monde; je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel. D’après ton vouloir et pour ton propre honneur, modeleur et sculpteur de toi-même, imprime toi la forme que tu préfères. </i></p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Erasme </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Les hommes ne naissent pas homme, ils le deviennent…</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Pour ceux qui se consacrent aux lettres, il est peu d’importance d’appartenir à un pays ou à un autre. Tout homme qui a été initié au culte des muses est mon compatriote…</i></p>
<p style="text-align: justify;"><i>Je voudrais être citoyen du monde, compatriote de tous ou plutôt étranger à tous. Puis-je enfin devoir citoyen de la cité du ciel. </i></p>
<p style="text-align: justify;">( inspiré par saint-Augustin pour qui  <i>Le chrétien n’a pas ici de demeure permanente</i></p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>Etienne Dolet</i></b>,  Commentaire sur la langue latine , 1536</p>
<p style="text-align: justify;"> <i>On cultive aujourd’hui les lettres plus que jamais. Tous les arts s’épanouissent et grâce à la culture littéraire, les hommes apprennent maintenant à distinguer le bine et le mal, un chose qu’on a longtemps négligée. Les hommes commencent à se connaitre eux-même, les yeux voilés autrefois par un funeste aveuglement s’ouvrent enfin à la lumière du monde. Ils ne ressemblent plus à des brutes, tant la culture des arts a développé leur esprit, tant est perfectionné leur langage par quoi nous différons des animaux. N’ai-je donc quelques raisons d’applaudir au triomphe des Lettres, puisqu’elles ont recouvré leur gloire passée et que par un privilège qui leur est propre, elles prodiguent aux hommes tant de jouissances. </i></p>
<p style="text-align: justify;"> 5. <b><i>Et l’Alsace dans tout cela ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Notre région n’est évidemment pas le berceau de l’humanisme. Strasbourg et Sélestat n’en sont pas davantage les capitales. Mais les uns et les autres sont des foyers ardents de réception et de diffusion d’un courant venu d’ailleurs qui a trouvé dans notre région un terrain favorable à son éclosion. Les villes y sont nombreuses, les plus importantes sont des centres commerciaux actifs, mais aussi des lieux de questionnement et de rayonnement spirituel et artistique. L’activité spirituelle et intellectuelle, dans la seconde partie du XVe siècle y est intense comme dans l’ensemble de la vallée rhénane. L’économie est en train de se ressaisir, les capitaux provenant du commerce et des terres viennent soutenir un savoir-faire technique dans les arts les plus divers. Ce n’est pas pour rien que Strasbourg, comme sa voisine bâloise, jouera un rôle essentiel dans le grand bouleversement culturel que constitue l’invention de l’imprimerie au milieu du XVe siècle. On l’a assez rappelé : Sans l’imprimerie qu’auraient été l’Humanisme et la Réforme ?</p>
<p style="text-align: justify;">6. <b><i>L’humanisme alsacien possède-il quelques caractéristiques propres ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Il s’inscrit d’abord dans notre environnement historique qui est le Saint Empire romain germanique. Il épouse assez fidèlement les singularités de l’humanisme flamand-rhénan à la fois tourné vers les Belles Lettres et, en même temps, préoccupé par l’état délabré de l’Église qu’il faut réformer. Comment rénover cette vénérable institution sinon par la formation des clercs comme de leurs ouailles ? Ce fut là l’obsession et du grand Érasme de Rotterdam et de ses émules alsaciens. Ce fut d’ailleurs une caractéristique commune des humanistes alsaciens les plus connus : Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant, Jacques Wimpfeling et Beatus Rhenanus. Les sermons du premier, la <i>Nef des fous</i> (1494) du second, la pédagogie du troisième et l’engagement de Beatus auprès de son ami Érasme stigmatisent l’inconduite et l’ignorance des prêtres et moines, d’un côté, et revendiquent, de l’autre, une réforme de l’institution par une conversion des cœurs et une éducation appropriée.</p>
<p style="text-align: justify;"> 7. <b><i>Et que vient faire Sélestat au milieu de villes comme Strasbourg et de Bâle ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Elle sut saisir une opportunité : l’absence d’université en Alsace à l’époque. Elle ne sera créée qu’en 1621, à Strasbourg. Les jeunes Alsaciens font dans leur grande majorité, en attendant, leurs études dans les universités de proximité, à Fribourg et Bâle, créées toutes deux au milieu du XVe siècle, à l’issue du concile de Bâle, ou un peu plus loin à Heidelberg qui fut fondée en 1386. Plus rarement à Paris. Les écoles paroissiales aux qualités inégales, médiocres le plus souvent, sont la seule étape avant l’arrivée à l’université. Sélestat eut la chance d’avoir eu, au milieu du XVe siècle, un curé, Jean de Westhuss, convaincu que l’épanouissement de la foi passait par une saine pédagogie. Il sut recruter un jeune enseignant originaire de Westphalie, Louis Dringenberg, disciple des frères de la vie commune de Deventer et de la dévotion moderne, à la fois soucieux de restaurer la connaissance de l’antiquité que de raffermir la croyance et les mœurs chrétiennes. Ses successeurs firent de même jusqu’en 1525. La petite école devint grande sans changer de statut. Elle forma pendant trois quarts de siècle, en première instance, une bonne partie des humanistes de la région dont Wimpfeling et Beatus Rhenanus. L’imprimeur bâlois Amerbach y envoya ses fils, Thomas Platter, le Valaisan, helléniste et imprimeur à Bâle, la fréquenta. D’autres devinrent d’excellents juristes et de très compétents financiers dans la chancellerie de l’empereur à Vienne. Parmi eux Jaques Villinger, sélestadien d’origine, qui sera le trésorier général de Charles Quint.</p>
<p style="text-align: justify;"> 8.<b><i>Existe-t-il un panthéon des humanistes alsaciens ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> À considérer les membres des sodalités (sociétés) littéraires de Strasbourg et de Sélestat, d’ailleurs fondées toutes les deux par Wimpfeling, ils furent quelques dizaines. À ajouter tous ceux qui passèrent par l’École latine de Sélestat, et qui réussirent, on ajoutera encore quelques dizaines supplémentaires. L’éloge d’Érasme faite à la ville de Sélestat, en 1515, insiste sur la qualité et le nombre des érudits de la ville. La plupart sont tombés dans l’oubli ou ne sont connus que par les spécialistes. Reste qu’au panthéon des humanistes alsaciens nous retenons généralement le quadrige que constituèrent Geiler de Kaysersberg (1466-1510), le <i>docteur de la cathédrale,</i> qui y prêcha durant 32 ans et Sébastien Brant (1457-1508), auteur du best-seller de la <i>Nef des Fous</i>, chancelier de la ville de Strasbourg et par ailleurs excellent poète en langue latine. S’y ajoutent les deux Sélestadiens, Jacques Wimpfeling, (1450-1528), excellent pédagogue qui lui valut le titre de <i>Praeceptor Germaniae </i>et Beatus Rhenanus dont nous traçons le portrait par ailleurs. Nous avons une fâcheuse tendance à oublier le franciscain Thomas Murner (1475-1537), pamphlétaire ardent qui excella en latin, grec et hébreu, sans parler des protestants alsaciens dont la formation humaniste était solide comme le réformateur Martin Bucer, autre Sélestadien essentiel, ou Jean Sturm (1507-1589), le pédagogue, créateur du Gymnase strasbourgeois (1538) qui avait fait ses études au Collège Trilingue de Louvain.</p>
<p style="text-align: justify;"> 9. <b><i>Sont-ils si exemplaires que cela ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Enfants de leur temps, ils en partagent les angoisses, les présupposés et parfois les errements. On aurait tort de les juger à l’aune de nos convictions actuelles et de pêcher ainsi par anachronisme. Pour autant, inutile de les canoniser ni de les damner. Ils ne sont pas des saints, pas davantage que Luther à l’antisémitisme virulent et Calvin qui fit brûler son excellent ami Michel Servet au nom de l’orthodoxie dogmatique « <i>Le gros bataillon des humanistes rhénans – </i>écrit Georges Bischoff dans son ouvrage<i> « </i>Pour en finir avec l’Histoire d’Alsace »<i> &#8211; ne sont pas des bienfaiteurs de l’humanité mais des grammairiens, des poètes confits dans l’académisme, des professeurs, des érudits, des singes savants, des flics et des lèche-bottes. </i>» Si la charge paraît rude, elle n’est pas imméritée. Stefan Zweig, qui vénérait pourtant Érasme, les traitait de <i>Stubenidealisten en 1935</i>. Difficile d’ignorer la misogynie d’un Geiler, l’anti-judaïsme féroce d’un Wimpfeling, le rigorisme moral de Brant, la charge de Beatus contre les prêtres qui avaient soutenu les paysans en révolte de 1525. Ne voulait-il pas les déporter sur une île déserte ? Seul Érasme s’en sortit par une pirouette que Voltaire n’eût pas dédaignée : « <i>Mon caractère est tel que je pourrais aimer même un juif, pourvu qu’il soit agréable à vivre et amical et qu’en ma présence, il ne vomisse pas les blasphèmes contre le Christ.</i> » Même un juif ! Tout est dans l’adverbe.</p>
<p style="text-align: justify;"> 10<b><i>. Et les femmes ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Où sont les femmes ? Absentes chez nous en terre septentrionale et rhénane. Si présente en terre latine. Jean Christophe Saladin  dans son ouvrage <i>La Renaissance pour les Nuls </i>en cite 10, toutes italiennes ou presque. Embrassant l’humanisme littéraire ( Cassandra Fédélé) la philosophie (Tullia d’Aragon) la poésie (Vittoria Colonna), la peinture ( Lavinia Fontana) , le chant  avec les le dames de Ferrare, la composition musicale ( Maddalena Casulana), la comédie  (Vincensa Armani). Filles de noble parfois, courtisanes également, entretenues par des monarques ou des cardinaux. Exclues  même en Italie des Académies réservées aux hommes, mais qui occupent le devant de la scène et des salons. Il fallait être bien née, la plupart du temps.</p>
<p style="text-align: justify;">Nos humanistes rhénans sont plus frileux. Rarement mariés, rêvant de servantes efficaces et muettes, leur permettant de vaquer à leurs occupations intellectuelles en toute quiétude.  Surtout ne pas être dérangés! A leurs yeux , la femme n’est pas encore l’égale des hommes. Pour Geiler de Kayserberg comme pour les autres, leur faiblesse et leur frivolité supposée  ne sont-elles pas  un terrain favorable aux agissements du Malin ?</p>
<p style="text-align: justify;">Heureusement que la Réforme vint. Et revalorisa le statut de la femme, instruite et laborieuse, épouse et mère. L’exemple strasbourgeois, bien connu grâce aux travaux d’Anne-Marie Heitz -Muller ( <i>Femmes et Réformation à Strasbourg  1521-1549)</i>. On créa, dans la capitale  alsacienne deux écoles de filles, favorisa leur intégration dans le monde de l’artisanat et des petits emplois.  L’exemple des veuves de maitres qui continuent l’activité  de  leur  mari décédé n’est par rare. Plus globalement, parce qu’on voulait faire de la ville, une cité chrétienne, tous les habitants étaient concernés, les femmes comme les hommes. Le mariage fut revalorisé, la famille, en quelle sorte, sanctifiée, la sexualité partagée et non réservée à la seule procréation, l’épouse devenait non pas l’égale de l’homme mais son complément. Les époux avaient des devoirs réciproques.  Les femmes de pasteur ( Zell, Silbereisen et Rosenblatt) ouvraient les presbytères, accueillaient, soignaient, éduquaient et secondaient leurs maris dans la construction de la cité de  Dieu.</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>11. La Réforme fille ingrate de l’humanisme ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> La Réforme serait-elle la fille ingrate de l’humanisme? ( Matthieu Arnold) Elle a puisé aux mêmes sources, partagé les même combats. On pouvait être, pendant quelques années, autant érasmien que martinien. Beatus Rhenanus en est le vivant exemple. On avait en commun l’opposition à la scolastique, à une théologie raisonneuse, peu respectueuse du mystère du Dieu. On exprimait un désir fort de revenir aux sources grecques et latines. A ces langues qui nous rapprochaient du christianisme primitif. Saint-Augustin et l’apôtre Paul, celui surtout de l’épitre aux Romains, qui fonde une doctrine basée sur la justification par la foi seule et la grâce divine. Luther, Melanchthon, excellent hélleniste, Bucer dont la Bibliothèque est riche des livres d’ Erasme, et qui a peut être fréquenté l’ école latine, ne sont pas d’abord des ennemis du grec, du latin et même de l’hébreu. Ce qui les distingue d’Érasme et de ses proches, ce n’est pas une question de langue, mais une vision théologique différente sur Dieu et l’être humain. Seule la grâce de Dieu nous sauvera selon Luther alors que pour Érasme, l’homme coopère à son salut. C’est la polémique des années 1524 et 1525 qui marque la rupture. Celle où Érasme se fait le chantre du libre arbitre, celle où Luther lui répond par ses propos sur le serf-arbitre.</p>
<p style="text-align: justify;"> Nous parlons de rupture. Malgré l’opposition parfois vive entre Luther et Érasme, qui ne se font pas de cadeaux, les lignes de partage ne donnent pas encore l’impression d’être définitives. Longtemps Bucer, ce que Luther lui reprochera, à cru à la concorde religieuse, à une coexistence possible entre protestants et catholiques, à une possibilité de recoudre la tunique déchirée du Christ. Comme probablement aussi son concitoyen, le très catholique et érasmien Beatus Rhenanus, mort en 1547 à Strasbourg chez des amis. Au chevet de son lit… Martin Bucer ! A tel point que nous continuons de nous interroger. Le très fidèle  Rhenanus aurait -il été Nicodémite ?</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i> 12. Quelle place pour la science?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Tous ne furent pas des scientifiques, beaucoup affichaient un curiosité surtout littéraire. Les textes religieux, la littérature antique, les belles lettres l’emportaient. L’éloquence de anciens plus que les théorèmes des mêmes. Mais point d’indifférence cependant. L’imprimerie par le texte et l’image  était autant une science qu’un art. La médecine, quoique soumise à la tradition médicale gréco-arabe,   avait sérieusement progressé grâce à la révolution anatomique de Vesale et d’Ambroise Paré alors que parallèlement coexistait une médecine occultiste, alchimiste ( Parécelse, Agrippa de Nettesheim)  et astronomique. Quant à l’astronomie, elle avait connu sa révolution qu’elle s’empressa  d’oublierr. La terre selon Copernic et Kepler n’était plus au centre du monde. L’hélio centrisme la supplanta. Mais chut ! C’était trop tôt. L’oeuvre de Copernic fut mise à l’index et Galilée dut abjurer. Et pourtant elle tournait sur elle même la terre  tout en tournant autour du soleil.</p>
<p style="text-align: justify;"> Mais puisque l’homme était le centre de l’humanisme, il n’était pas étonnant que la médecine qui concernait tout le monde l’emportât dans l’ordre des priorités scientifiques. A Bâle, parait en 1543, chez l’imprimeur Oripinus, successeur de Froben, un des plus beaux livres du siècle : <i>La fabrique du corps humain </i>du médecin flamand d’André Vesale (1514-1564). Première description de la totalité des organes du corps humain  d’après l’observation directe. Cette engouement anatomique n’était pas fortuite. En période de guerre, et elles sont nombreuses durant le siècle, qu’on songe à l’interminable guerre d’Italie, les connaissances anatomiques vont d’abord profiter à la chirurgie militaire.</p>
<p style="text-align: justify;"> L’Alsace  participe au mouvement qui trouve  dans l’imprimerie le support rêvé.  En 1497, chez Jean Gruninger à Strasbourg paraît un traité de chirurgie militaire <i> Das ist das Buch der Chirurgie</i>  de Hyeronimus Brunschwig. En 1517, chez Schott est publié l’un des meilleurs ouvrages de chirurgie de l’époque Le <i>Feldbuch der Wundarzney</i>  du wissembourgeois Hans von Gersdorff. Ouvrage essentiel d’anatomie qui aborde avec méthode les sujets complémentaires comme le opérations, le cancer, la gangrène et la lèpre.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faudra attendre 1540 pour voir la médecine enseignée au gymnase de Strasbourg. Un enseignement embryonnaire qui se développera à partir de 1566 quand le gymnase devint académie. La première chaire de médecine fut occupée par Johann Ludwig Hawenreute</p>
<p style="text-align: justify;"> <b><i>13. Un monde élargi </i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Le monde s’était élargi durant la période des humanistes à de nouveaux horizons. La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et  ses émules ( Vespucci), les voyages de Magellan avaient bouleversé nos connaissances géographiques et intellectuelles que l’invention de l’imprimerie, guère plus vieille , avait permis de répandre et de partager. Il fallut conserver des traces, actualiser les connaissances, intégrer les découvertes, revoir nos géographies et partant notre cartographe. Celle de Ptolémée notamment, qui vivait à Alexandrie  au IIe siècle et qui servait toujours de référence. Traduite par les Arabes dès le IXe siècle, complètement ignorée par l’Occident jusqu’à l’aube du XVe siècle. Voilà qu’on la  redécouvrait et qu’il fallut… l’actualiser.</p>
<p style="text-align: justify;"> C’est à Saint Dié , dans le duché de lorraine de René II que cela se passa. Au début du XVI siècle autour d’un petit cercles d’humanistes, les frères Lud, l’un chanoine, l’autre imprimeur, avec deux Allemands : un cartographe,  Martin Waldseemüller, un helléniste, qui avait fréquenté l’école latine de Sélestat, proche de Beatus Rhenanus, Martin Ringmann né probablement à Eichhoffen.</p>
<p style="text-align: justify;"> De leur rencontre et labeur partagé sortit en 1507 une  carte du monde et une introduction à la cosmographie de Ptolémée, qui tous deux intégrèrent cette <i>terra incognita</i> et la baptisèrent du nom d’Amérique d’après les voyages du  navigateur florentin Amerigo Vespucci. Il estimèrent qu’il lui revenait de donner son nom à ce nouveau continent. N’avait-il pas prolongé et affiné la découverte  de Christoph Colomb à travers quatre voyages dont la relation fut publiée par l’ équipe déodatienne ?</p>
<p style="text-align: justify;">Chose surprenante, après la mort de Ringmann, on en revint à qualifier le continent de terre inconnue. Sur l’édition de la Cosmographie de 1513,  parue chez Schott à Strasbourg, le nom d’Amérique a disparu, tout comme d’ailleurs celui de Martin Waldseemüller. Ils manquent encore dans l’édition de 1520 et sont finalement réhabilités dans celle de Gruninger, à Strasbourg, en 1522.</p>
<p style="text-align: justify;"> 14. <b><i>Quel héritage ?</i></b></p>
<p style="text-align: justify;"> Même si la Réforme triomphe et semble marquer la fin du mouvement humaniste, il convient de nuancer. Beaucoup de réformateurs avaient eu une éducation humaniste particulièrement solide qu’ils ne rejetèrent pas. Prenons Melanchthon, savant helléniste. Prenons Jean Castellion qui embrasse la foi protestante sans renier son bagage humaniste. Il sauva même l’honneur des humanistes (et des réformés) en faisant de la liberté de conscience la pierre angulaire de son engagement. Révolté par l’attitude de Calvin après l’exécution de Michel Servet, le 27 octobre 1553 à Genève, il écrira « T<i>uer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme »</i>. Tout simplement !</p>
<p style="text-align: justify;"> Aussi paradoxal que cela paraisse à première vue, les Jésuites furent également les héritiers de l’humanisme notamment sur le plan pédagogique. En Alsace,« les protestants des Lumières », Oberlin et Pfeffel, pédagogues actifs, éloignés de tout dogmatisme, sont imprégnés du même esprit. Sans parler du seul et véritable humaniste alsacien contemporain, Albert Schweitzer, qui allie, comme les humanistes d’autrefois, savoir et religion, les complétant par un engagement de tous les instants auprès des déshérités, cette part qui aura manqué aux humanistes historiques. En outre, il fut citoyen du monde comme le fut Érasme. Le philosophe Jean-Paul Sorg a magistralement montré la filiation qui unit les deux hommes dans une étude consacrée à l’humanisme chrétien.</p>
<p><strong><em>Pour en savoir plus :</em></strong></p>
<p>Gabriel Braeuner, <em>Autour de l&rsquo;Europe humaniste, le génie fécond de Sélestat</em>, Editions du Tourneciel, 2019.</p>
<p><b><i>Gabriel Braeuner,  hiver 2019-2020</i></b></p>
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<p>1. <b><i>D’où vient le nom d’humanisme ?</i></b></p>
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<p>De création récente, Il a été introduit en 1808 par le philosophe allemand Friedrich Emmanuel Niethammer (1766-1848) pour désigner le mouvement de rénovation des lettres et de la pensée des XVe et XVIe siècles s’appuyant sur l’étude des textes anciens. À noter que <i>l’humanitas</i> chez les Romains désignait les disciplines intellectuelles à effet civilisateur, dont notamment, la poésie et la philosophie. Nous connaissons tous l’expression « <i>faire ses humanités </i>», autrement dit des études classiques qui se distinguent des études scientifiques et techniques. Dernière observation : le terme <i>umanista</i> désignait au Moyen Âge, dans le jargon des étudiants, des professeurs de grammaire quelque peu pédants sinon cuistres.</p>
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<p>2. <b><i>De quel humanisme parle-t-on ?</i></b></p>
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<p>L’humanisme des XVe et XVIe siècle, en Alsace comme dans le reste de l’Europe est un humanisme chrétien. Difficile d’imaginer qu’il en soit autrement. Si l’homme y tient une place centrale, cet homme ne s’est pas émancipé de Dieu à la différence de l’humanisme moderne et contemporain. La langue allemande, plus précise en l’occurrence que la nôtre, parle naturellement de <i>Renaissance-Humanismus</i>, ce qui situe aisément ce mouvement dans le temps. Cet humanisme est un humanisme européen. Parti des universités italiennes dès le XVe siècle, il a rapidement conquis l’Europe et connaît son apogée à la <i>Jahrhundertwende</i> et la première moitié du XVIe siècle. La caractéristique essentielle de l’humanisme européen est un retour aux sources antiques et notamment aux textes grecs et latins qui servirent de modèle de pensée, d’écriture et de vie. L’Italien Pétrarque (1304-1374) en fut l’inspirateur.</p>
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<p>3. <b><i>Quelle est sa définition la plus commune ?</i></b></p>
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<p>C’est à la fois un mouvement culturel et un métier ou une discipline scientifique.</p>
<p>Son paradoxe est d’être à l’automne du Moyen Âge et à l’aube de la Renaissance un mouvement progressiste qui puise ses ressources… dans le passé !</p>
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<p>Un mouvement intellectuel, d’abord, en rupture avec la pensée dominante de la scolastique, enseignée dans les universités. Après la redécouverte d’Aristote au XIe siècle, on refonde le christianisme sur un système logique philosophique qui fait la part belle à la dialectique plutôt qu’à la grammaire et la rhétorique, autres disciplines de base de l’enseignement médiéval. La langue latine s’en trouva appauvrie. Les humanistes réagirent à cette situation en promouvant l’éloquence et les belles lettres et en remettant à l’honneur l’esthétique de la littérature latine.</p>
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<p>Une discipline scientifique ensuite, autrement dit un métier, celui de philologue qui ne se contente pas de traquer les textes anciens, mais qui les analyse, les travaille, les compare, les critique, essaye de les restituer dans leur pureté primitive. L’affaire est d’importance y compris sur le plan théologique. Quand Érasme publie en 1516 le <i>Nouveau Testament Grec</i> traduit en latin c’est pour améliorer la vulgate latine de saint Jérôme (IVe siècle) jugée imparfaite.</p>
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<p>4. <b><i>N’affiche-t-il pas également une véritable ambition pédagogique au service de l’homme ?</i></b></p>
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<p>Quelle est l’ambition des humanistes sinon de réaliser un modèle humain ? «<i> J’ai lu dans le livre des Arabes qu’on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme »</i> avait écrit le savant italien Pic de la Pirandole dans un discours daté de 1486, intitulé <i>De la dignité de l’homme. T</i>out un programme ! Pour accéder à ce modèle de perfection humaine, la pédagogie est la seule réponse. Patiente, progressive, continue de la tendre enfance à l’âge adulte selon le fameux précepte d’Érasme : <i>Les hommes ne naissent pas homme, ils le deviennent</i>. Enfant, il s’apparente encore à l’homme sauvage, il se libère progressivement de cet état pour rejoindre celui de la culture par l’éducation morale, religieuse et intellectuelle.</p>
<p>verbatim</p>
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<p><b><i>Verbatim</i></b></p>
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<p><b><i>Jakob Burckardt </i></b>( 1860)</p>
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<p><i>L’homme ne se connaissait que commerce, peuple, parti corporation, famille et sous toute autre forme générale et collective…Avec la Renaissance italienne se développe l’aspect subjectif : l’homme devient individu spirituel et il a  conscience de ce nouvel état. </i></p>
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<p><b><i>Pic de la Mirandole </i></b></p>
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<p><i>J’ai lu dans le Livre des Arabes qu’on ne peut rien voir de plus admirable dans le monde que l’homme …</i></p>
<p><i>Au grand Pétrarque, nous sommes redevables en premier lieu d’avoir fait surgir du caveau des Goths les lettres depuis longtemps ensevelies</i>.</p>
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<p>Dans son discours sur la dignité humaine ( 1486)  i fait dire à Dieu ce paroles fortes :</p>
<p><i>Toutes les autres créatures ont une nature définie, contenue entre les lois par nous présentées. Toi seul, sauf de toute entrave, suivant ton libre arbitre auquel je t’ai remis , tu te fixeras ta nature. Je t’ai placé au centre de l’univers que tu regardes avec d’autant plus d’aisance à l’entour de toi tout ce qui est au monde; je ne t’ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel. D’après ton vouloir et pour ton propre honneur, modeleur et sculpteur de toi-même, imprime toi la forme que tu préfères. </i></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><b><i>Erasme </i></b></p>
<p><i>Les hommes ne naissent pas homme, ils le deviennent…</i></p>
<p><i>Pour ceux qui se consacrent aux lettres, il est peu d’importance d’appartenir à un pays ou à un autre. Tout homme qui a été initié au culte des muses est mon compatriote…</i></p>
<p><i>Je voudrais être citoyen du monde, compatriote de tous ou plutôt étranger à tous. Puis-je enfin devoir citoyen de la cité du ciel. </i></p>
<p>( inspiré par saint-Augustin pour qui  <i>Le chrétien n’a pas ici de demeure permanente</i></p>
<p>&nbsp;</p>
<p><b><i>Etienne Dolet</i></b>,  Commentaire sur la langue latine , 1536</p>
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<p><i>On cultive aujourd’hui les lettres plus que jamais. Tous les arts s’épanouissent et grâce à la culture littéraire, les hommes apprennent maintenant à distinguer le bine et le mal, un chose qu’on a longtemps négligée. Les hommes commencent à se connaitre eux-même, les yeux voilés autrefois par un funeste aveuglement s’ouvrent enfin à la lumière du monde. Ils ne ressemblent plus à des brutes, tant la culture des arts a développé leur esprit, tant est perfectionné leur langage par quoi nous différons des animaux. N’ai-je donc quelques raisons d’applaudir au triomphe des Lettres, puisqu’elles ont recouvré leur gloire passée et que par un privilège qui leur est propre, elles prodiguent aux hommes tant de jouissances. </i></p>
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<p>5. <b><i>Et l’Alsace dans tout cela ?</i></b></p>
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<p>Notre région n’est évidemment pas le berceau de l’humanisme. Strasbourg et Sélestat n’en sont pas davantage les capitales. Mais les uns et les autres sont des foyers ardents de réception et de diffusion d’un courant venu d’ailleurs qui a trouvé dans notre région un terrain favorable à son éclosion. Les villes y sont nombreuses, les plus importantes sont des centres commerciaux actifs, mais aussi des lieux de questionnement et de rayonnement spirituel et artistique. L’activité spirituelle et intellectuelle, dans la seconde partie du XVe siècle y est intense comme dans l’ensemble de la vallée rhénane. L’économie est en train de se ressaisir, les capitaux provenant du commerce et des terres viennent soutenir un savoir-faire technique dans les arts les plus divers. Ce n’est pas pour rien que Strasbourg, comme sa voisine bâloise, jouera un rôle essentiel dans le grand bouleversement culturel que constitue l’invention de l’imprimerie au milieu du XVe siècle. On l’a assez rappelé : Sans l’imprimerie qu’auraient été l’Humanisme et la Réforme ?</p>
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<p>6. <b><i>L’humanisme alsacien possède-il quelques caractéristiques propres ?</i></b></p>
<p>Il s’inscrit d’abord dans notre environnement historique qui est le Saint Empire romain germanique. Il épouse assez fidèlement les singularités de l’humanisme flamand-rhénan à la fois tourné vers les Belles Lettres et, en même temps, préoccupé par l’état délabré de l’Église qu’il faut réformer. Comment rénover cette vénérable institution sinon par la formation des clercs comme de leurs ouailles ? Ce fut là l’obsession et du grand Érasme de Rotterdam et de ses émules alsaciens. Ce fut d’ailleurs une caractéristique commune des humanistes alsaciens les plus connus : Geiler de Kaysersberg, Sébastien Brant, Jacques Wimpfeling et Beatus Rhenanus. Les sermons du premier, la <i>Nef des fous</i> (1494) du second, la pédagogie du troisième et l’engagement de Beatus auprès de son ami Érasme stigmatisent l’inconduite et l’ignorance des prêtres et moines, d’un côté, et revendiquent, de l’autre, une réforme de l’institution par une conversion des cœurs et une éducation appropriée.</p>
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<p>7. <b><i>Et que vient faire Sélestat au milieu de villes comme Strasbourg et de Bâle ?</i></b></p>
<p>Elle sut saisir une opportunité : l’absence d’université en Alsace à l’époque. Elle ne sera créée qu’en 1621, à Strasbourg. Les jeunes Alsaciens font dans leur grande majorité, en attendant, leurs études dans les universités de proximité, à Fribourg et Bâle, créées toutes deux au milieu du XVe siècle, à l’issue du concile de Bâle, ou un peu plus loin à Heidelberg qui fut fondée en 1386. Plus rarement à Paris. Les écoles paroissiales aux qualités inégales, médiocres le plus souvent, sont la seule étape avant l’arrivée à l’université. Sélestat eut la chance d’avoir eu, au milieu du XVe siècle, un curé, Jean de Westhuss, convaincu que l’épanouissement de la foi passait par une saine pédagogie. Il sut recruter un jeune enseignant originaire de Westphalie, Louis Dringenberg, disciple des frères de la vie commune de Deventer et de la dévotion moderne, à la fois soucieux de restaurer la connaissance de l’antiquité que de raffermir la croyance et les mœurs chrétiennes. Ses successeurs firent de même jusqu’en 1525. La petite école devint grande sans changer de statut. Elle forma pendant trois quarts de siècle, en première instance, une bonne partie des humanistes de la région dont Wimpfeling et Beatus Rhenanus. L’imprimeur bâlois Amerbach y envoya ses fils, Thomas Platter, le Valaisan, helléniste et imprimeur à Bâle, la fréquenta. D’autres devinrent d’excellents juristes et de très compétents financiers dans la chancellerie de l’empereur à Vienne. Parmi eux Jaques Villinger, sélestadien d’origine, qui sera le trésorier général de Charles Quint.</p>
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<p>8.<b><i>Existe-t-il un panthéon des humanistes alsaciens ?</i></b></p>
<p>À considérer les membres des sodalités (sociétés) littéraires de Strasbourg et de Sélestat, d’ailleurs fondées toutes les deux par Wimpfeling, ils furent quelques dizaines. À ajouter tous ceux qui passèrent par l’École latine de Sélestat, et qui réussirent, on ajoutera encore quelques dizaines supplémentaires. L’éloge d’Érasme faite à la ville de Sélestat, en 1515, insiste sur la qualité et le nombre des érudits de la ville. La plupart sont tombés dans l’oubli ou ne sont connus que par les spécialistes. Reste qu’au panthéon des humanistes alsaciens nous retenons généralement le quadrige que constituèrent Geiler de Kaysersberg (1466-1510), le <i>docteur de la cathédrale,</i> qui y prêcha durant 32 ans et Sébastien Brant (1457-1508), auteur du best-seller de la <i>Nef des Fous</i>, chancelier de la ville de Strasbourg et par ailleurs excellent poète en langue latine. S’y ajoutent les deux Sélestadiens, Jacques Wimpfeling, (1450-1528), excellent pédagogue qui lui valut le titre de <i>Praeceptor Germaniae </i>et Beatus Rhenanus dont nous traçons le portrait par ailleurs. Nous avons une fâcheuse tendance à oublier le franciscain Thomas Murner (1475-1537), pamphlétaire ardent qui excella en latin, grec et hébreu, sans parler des protestants alsaciens dont la formation humaniste était solide comme le réformateur Martin Bucer, autre Sélestadien essentiel, ou Jean Sturm (1507-1589), le pédagogue, créateur du Gymnase strasbourgeois (1538) qui avait fait ses études au Collège Trilingue de Louvain.</p>
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<p>9. <b><i>Sont-ils si exemplaires que cela ?</i></b></p>
<p>Enfants de leur temps, ils en partagent les angoisses, les présupposés et parfois les errements. On aurait tort de les juger à l’aune de nos convictions actuelles et de pêcher ainsi par anachronisme. Pour autant, inutile de les canoniser ni de les damner. Ils ne sont pas des saints, pas davantage que Luther à l’antisémitisme virulent et Calvin qui fit brûler son excellent ami Michel Servet au nom de l’orthodoxie dogmatique « <i>Le gros bataillon des humanistes rhénans – </i>écrit Georges Bischoff dans son ouvrage<i> « </i>Pour en finir avec l’Histoire d’Alsace »<i> &#8211; ne sont pas des bienfaiteurs de l’humanité mais des grammairiens, des poètes confits dans l’académisme, des professeurs, des érudits, des singes savants, des flics et des lèche-bottes. </i>» Si la charge paraît rude, elle n’est pas imméritée. Stefan Zweig, qui vénérait pourtant Érasme, les traitait de <i>Stubenidealisten en 1935</i>. Difficile d’ignorer la misogynie d’un Geiler, l’anti-judaïsme féroce d’un Wimpfeling, le rigorisme moral de Brant, la charge de Beatus contre les prêtres qui avaient soutenu les paysans en révolte de 1525. Ne voulait-il pas les déporter sur une île déserte ? Seul Érasme s’en sortit par une pirouette que Voltaire n’eût pas dédaignée : « <i>Mon caractère est tel que je pourrais aimer même un juif, pourvu qu’il soit agréable à vivre et amical et qu’en ma présence, il ne vomisse pas les blasphèmes contre le Christ.</i> » Même un juif ! Tout est dans l’adverbe.</p>
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<p>10<b><i>. Et les femmes ?</i></b></p>
<p>Où sont les femmes ? Absentes chez nous en terre septentrionale et rhénane. Si présente en terre latine. Jean Christophe Saladin  dans son ouvrage <i>La Renaissance pour les Nuls </i>en cite 10, toutes italiennes ou presque. Embrassant l’humanisme littéraire ( Cassandra Fédélé) la philosophie (Tullia d’Aragon) la poésie (Vittoria Colonna), la peinture ( Lavinia Fontana) , le chant  avec les le dames de Ferrare, la composition musicale ( Maddalena Casulana), la comédie  (Vincensa Armani). Filles de noble parfois, courtisanes également, entretenues par des monarques ou des cardinaux. Exclues  même en Italie des Académies réservées aux hommes, mais qui occupent le devant de la scène et des salons. Il fallait être bien née, la plupart du temps.</p>
<p>Nos humanistes rhénans sont plus frileux. Rarement mariés, rêvant de servantes efficaces et muettes, leur permettant de vaquer à leurs occupations intellectuelles en toute quiétude.  Surtout ne pas être dérangés! A leurs yeux , la femme n’est pas encore l’égale des hommes. Pour Geiler de Kayserberg comme pour les autres, leur faiblesse et leur frivolité supposée  ne sont-elles pas  un terrain favorable aux agissements du Malin ?</p>
<p>Heureusement que la Réforme vint. Et revalorisa le statut de la femme, instruite et laborieuse, épouse et mère. L’exemple strasbourgeois, bien connu grâce aux travaux d’Anne-Marie Heitz -Muller ( <i>Femmes et Réformation à Strasbourg  1521-1549)</i>. On créa, dans la capitale  alsacienne deux écoles de filles, favorisa leur intégration dans le monde de l’artisanat et des petits emplois.  L’exemple des veuves de maitres qui continuent l’activité  de  leur  mari décédé n’est par rare. Plus globalement, parce qu’on voulait faire de la ville, une cité chrétienne, tous les habitants étaient concernés, les femmes comme les hommes. Le mariage fut revalorisé, la famille, en quelle sorte, sanctifiée, la sexualité partagée et non réservée à la seule procréation, l’épouse devenait non pas l’égale de l’homme mais son complément. Les époux avaient des devoirs réciproques.  Les femmes de pasteur ( Zell, Silbereisen et Rosenblatt) ouvraient les presbytères, accueillaient, soignaient, éduquaient et secondaient leurs maris dans la construction de la cité de  Dieu.</p>
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<p><b><i>11. La Réforme fille ingrate de l’humanisme ?</i></b></p>
<p>La Réforme serait-elle la fille ingrate de l’humanisme? ( Matthieu Arnold) Elle a puisé aux mêmes sources, partagé les même combats. On pouvait être, pendant quelques années, autant érasmien que martinien. Beatus Rhenanus en est le vivant exemple. On avait en commun l’opposition à la scolastique, à une théologie raisonneuse, peu respectueuse du mystère du Dieu. On exprimait un désir fort de revenir aux sources grecques et latines. A ces langues qui nous rapprochaient du christianisme primitif. Saint-Augustin et l’apôtre Paul, celui surtout de l’épitre aux Romains, qui fonde une doctrine basée sur la justification par la foi seule et la grâce divine. Luther, Melanchthon, excellent hélleniste, Bucer dont la Bibliothèque est riche des livres d’ Erasme, et qui a peut être fréquenté l’ école latine, ne sont pas d’abord des ennemis du grec, du latin et même de l’hébreu. Ce qui les distingue d’Érasme et de ses proches, ce n’est pas une question de langue, mais une vision théologique différente sur Dieu et l’être humain. Seule la grâce de Dieu nous sauvera selon Luther alors que pour Érasme, l’homme coopère à son salut. C’est la polémique des années 1524 et 1525 qui marque la rupture. Celle où Érasme se fait le chantre du libre arbitre, celle où Luther lui répond par ses propos sur le serf-arbitre.</p>
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<p>Nous parlons de rupture. Malgré l’opposition parfois vive entre Luther et Érasme, qui ne se font pas de cadeaux, les lignes de partage ne donnent pas encore l’impression d’être définitives. Longtemps Bucer, ce que Luther lui reprochera, à cru à la concorde religieuse, à une coexistence possible entre protestants et catholiques, à une possibilité de recoudre la tunique déchirée du Christ. Comme probablement aussi son concitoyen, le très catholique et érasmien Beatus Rhenanus, mort en 1547 à Strasbourg chez des amis. Au chevet de son lit… Martin Bucer ! A tel point que nous continuons de nous interroger. Le très fidèle  Rhenanus aurait -il été Nicodémite ?</p>
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<p><b><i> 12. Quelle place pour la science?</i></b></p>
<p>Tous ne furent pas des scientifiques, beaucoup affichaient un curiosité surtout littéraire. Les textes religieux, la littérature antique, les belles lettres l’emportaient. L’éloquence de anciens plus que les théorèmes des mêmes. Mais point d’indifférence cependant. L’imprimerie par le texte et l’image  était autant une science qu’un art. La médecine, quoique soumise à la tradition médicale gréco-arabe,   avait sérieusement progressé grâce à la révolution anatomique de Vesale et d’Ambroise Paré alors que parallèlement coexistait une médecine occultiste, alchimiste ( Parécelse, Agrippa de Nettesheim)  et astronomique. Quant à l’astronomie, elle avait connu sa révolution qu’elle s’empressa  d’oublierr. La terre selon Copernic et Kepler n’était plus au centre du monde. L’hélio centrisme la supplanta. Mais chut ! C’était trop tôt. L’oeuvre de Copernic fut mise à l’index et Galilée dut abjurer. Et pourtant elle tournait sur elle même la terre  tout en tournant autour du soleil.</p>
<p>Mais puisque l’homme était le centre de l’humanisme, il n’était pas étonnant que la médecine qui concernait tout le monde l’emportât dans l’ordre des priorités scientifiques. A Bâle, parait en 1543, chez l’imprimeur Oripinus, successeur de Froben, un des plus beaux livres du siècle : <i>La fabrique du corps humain </i>du médecin flamand d’André Vesale (1514-1564). Première description de la totalité des organes du corps humain  d’après l’observation directe. Cette engouement anatomique n’était pas fortuite. En période de guerre, et elles sont nombreuses durant le siècle, qu’on songe à l’interminable guerre d’Italie, les connaissances anatomiques vont d’abord profiter à la chirurgie militaire.</p>
<p>L’Alsace  participe au mouvement qui trouve  dans l’imprimerie le support rêvé.  En 1497, chez Jean Gruninger à Strasbourg paraît un traité de chirurgie militaire <i> Das ist das Buch der Chirurgie</i>  de Hyeronimus Brunschwig. En 1517, chez Schott est publié l’un des meilleurs ouvrages de chirurgie de l’époque Le <i>Feldbuch der Wundarzney</i>  du wissembourgeois Hans von Gersdorff. Ouvrage essentiel d’anatomie qui aborde avec méthode les sujets complémentaires comme le opérations, le cancer, la gangrène et la lèpre.</p>
<p>Il faudra attendre 1540 pour voir la médecine enseignée au gymnase de Strasbourg. Un enseignement embryonnaire qui se développera à partir de 1566 quand le gymnase devint académie. La première chaire de médecine fut occupée par Johann Ludwig Hawenreute</p>
<p><b><i>13. Un monde élargi </i></b></p>
<p>Le monde s’était élargi durant la période des humanistes à de nouveaux horizons. La découverte de l’Amérique par Christophe Colomb et  ses émules ( Vespucci), les voyages de Magellan avaient bouleversé nos connaissances géographiques et intellectuelles que l’invention de l’imprimerie, guère plus vieille , avait permis de répandre et de partager. Il fallut conserver des traces, actualiser les connaissances, intégrer les découvertes, revoir nos géographies et partant notre cartographe. Celle de Ptolémée notamment, qui vivait à Alexandrie  au IIe siècle et qui servait toujours de référence. Traduite par les Arabes dès le IXe siècle, complètement ignorée par l’Occident jusqu’à l’aube du XVe siècle. Voilà qu’on la  redécouvrait et qu’il fallut… l’actualiser.</p>
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<p>C’est à Saint Dié , dans le duché de lorraine de René II que cela se passa. Au début du XVI siècle autour d’un petit cercles d’humanistes, les frères Lud, l’un chanoine, l’autre imprimeur, avec deux Allemands : un cartographe,  Martin Waldseemüller, un helléniste, qui avait fréquenté l’école latine de Sélestat, proche de Beatus Rhenanus, Martin Ringmann né probablement à Eichhoffen.</p>
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<p>De leur rencontre et labeur partagé sortit en 1507 une  carte du monde et une introduction à la cosmographie de Ptolémée, qui tous deux intégrèrent cette <i>terra incognita</i> et la baptisèrent du nom d’Amérique d’après les voyages du  navigateur florentin Amerigo Vespucci. Il estimèrent qu’il lui revenait de donner son nom à ce nouveau continent. N’avait-il pas prolongé et affiné la découverte  de Christoph Colomb à travers quatre voyages dont la relation fut publiée par l’ équipe déodatienne ?</p>
<p>Chose surprenante, après la mort de Ringmann, on en revint à qualifier le continent de terre inconnue. Sur l’édition de la Cosmographie de 1513,  parue chez Schott à Strasbourg, le nom d’Amérique a disparu, tout comme d’ailleurs celui de Martin Waldseemüller. Ils manquent encore dans l’édition de 1520 et sont finalement réhabilités dans celle de Gruninger, à Strasbourg, en 1522.</p>
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<p>14. <b><i>Quel héritage ?</i></b></p>
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<p>Même si la Réforme triomphe et semble marquer la fin du mouvement humaniste, il convient de nuancer. Beaucoup de réformateurs avaient eu une éducation humaniste particulièrement solide qu’ils ne rejetèrent pas. Prenons Melanchthon, savant helléniste. Prenons Jean Castellion qui embrasse la foi protestante sans renier son bagage humaniste. Il sauva même l’honneur des humanistes (et des réformés) en faisant de la liberté de conscience la pierre angulaire de son engagement. Révolté par l’attitude de Calvin après l’exécution de Michel Servet, le 27 octobre 1553 à Genève, il écrira « T<i>uer un homme, ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme »</i>. Tout simplement !</p>
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<p>Aussi paradoxal que cela paraisse à première vue, les Jésuites furent également les héritiers de l’humanisme notamment sur le plan pédagogique. En Alsace,« les protestants des Lumières », Oberlin et Pfeffel, pédagogues actifs, éloignés de tout dogmatisme, sont imprégnés du même esprit. Sans parler du seul et véritable humaniste alsacien contemporain, Albert Schweitzer, qui allie, comme les humanistes d’autrefois, savoir et religion, les complétant par un engagement de tous les instants auprès des déshérités, cette part qui aura manqué aux humanistes historiques. En outre, il fut citoyen du monde comme le fut Érasme. Le philosophe Jean-Paul Sorg a magistralement montré la filiation qui unit les deux hommes dans une étude consacrée à l’humanisme chrétien.</p>
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<p><b><i>Gabriel Braeuner,  hiver 2019-2020</i></b></p>
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